Bloc-notes de l’Académie française

Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant.
DL

Éloge de l’alphabet
1 décembre 2016
Je voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un apprentissage pourtant dur.

 Elles nous consolent des malheurs du monde, nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.

Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans qu’on trouve dans les librairies.

Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret. L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances. Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus, semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots, des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de lire.

Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Éloge de la lecture
5 décembre 2017
La lecture, comme l’écriture, est un long et mystérieux processus de décryptage des paysages, des visages, des sensations et des sentiments. On en fait des récits afin de trouver une cohérence à notre aventure.

Permettez que je raconte ici la fable du lecteur. Le nouveau-né, comme tout immigré, débarque un jour dans un monde inconnu, les sens en éveil afin de comprendre les lois et les rituels qui régissent ce territoire où la vie l’a précédé. En effet, on l’attendait.

Une femme se présente comme étant sa mère, et un homme caché derrière la femme, se déclare être son père. Ils entreprennent tout de suite de lui parler dans un langage étrange qu’il lui faudra comprendre assez rapidement s’il espère survivre. C’est la langue maternelle. L’enfant saura vite que cette langue faite d’onomatopées, de salives, de baisers et de sons gutturaux n’est parlée que dans un cadre intime. C’est la manière maternelle d’exprimer des sentiments si forts qu’aucune grammaire ne pourrait mettre en forme. Les mots des premières années ne se trouvent dans aucun dictionnaire, mais étrangement toutes les mères du monde procèdent ainsi. C’est la langue universelle de l’amour.

L’aventure du livre commence par l’oreille.  Sa mère lui fait la lecture. Des histoires pleines de magies et de mystères. Cette lecture est souvent la dernière activité du soir. L’enfant se retrouve au lit, un oreiller bien calé derrière le dos. Il écoute la douce voix maternelle, juste avant qu’il ne parte, seul, dans l’univers enchanté de la nuit. Il arrive qu’il y a un lien entre les rêves colorés qui le font sourire dans son sommeil, et l’univers mouvementé du Chat botté ou de Cendrillon. Je n’ai pas connu cette forme intime de lecture qui réunit, dans un doux rituel, la mère et l’enfant, près de la lampe du soir, parce que la surpopulation dans les maisons, dans cette partie du monde, le tiers-monde, empêche une pareille intimité.

J’ai connu les contes chantés qu’il fallait écouter, en cercle, autour d’une vieille dame. Ces histoires s’inscrivent dans la tradition orale. La différence est grande entre une fable qu’une mère lit à son enfant et une histoire que tous les enfants du quartier écoutent. On ne peut pas arrêter la vieille dame pour lui faire reprendre un passage particulier. C’est elle qui décide de l’enchaînement des récits. Est-ce pourquoi il y a deux types de lecteurs : un qui croit qu’il pourra toujours intervenir dans le cours d’un récit et un autre pour qui un récit est sacré, et il est interdit de toucher à son déroulement.

Dans mon cas, c’est la rareté des livres à la maison qui rendait le récit sacré. On les dénichait dans des endroits insolites. Je me revois en train d’errer dans la maison, pris d’une fringale d’alphabets, pour tomber sur une niche de livres. C’est là que j’ai découvert le monde excitant de Dumas, dans un coin sombre de la grande armoire de ma grand-mère. Je me suis réfugié, sous le lit, pour suivre au galop d’Artagnan sur les routes de France. La lecture permet de prendre la route avec des gens qu’on vient à peine de rencontrer, sans penser à leur demander où ils allaient ni ce qu’ils comptaient faire une fois arrivés à destination. On me croyait dans la chambre alors que je me trouvais dans un autre pays et parfois, dans un autre siècle. Le prix pour traverser le miroir, c’est le silence et la concentration. Pas un bruit dans la maison car le jeune barbare qui courait partout, saccageant tout sur son passage, est en train de lire. On le découvre dans un coin de la maison, penché sur la page, le visage illuminé. La différence entre un livre de papier et cet objet électronique d’aujourd’hui, c’est la source de la lumière. Dans un cas la lumière vient de l’objet électronique; dans l’autre cas c’est l’esprit du lecteur qui éclaire la page. La lumière artificielle des jeux électroniques finira par aveugler l’enfant tandis que la lumière naturelle qui éclaire la fable ne pourra qu’élargir son univers.

Permettez-moi de rester encore dans l’univers de l’enfance puisque c’est là que tout se joue. J’aimais parfois me promener dans la maison encore endormie. L’impression de circuler dans un monde cotonneux. Des corps bougeant sous les draps. Une de mes tantes avait l’habitude de parler dans son sommeil, ce qui m’effrayait. Le monde horizontal de la nuit, si différent de la vie verticale ordonnée par le soleil. J’entre, sur la pointe des pieds, dans la chambre de mon grand-père. Son dos rond me signale qu’il est en train de lire. C’était la première fois que je voyais quelqu’un lire en silence. Je lis tout bas, pour moi seul, mais on peut m’entendre. C’est ainsi qu’on me repère quand vient l’heure du repas. Mais là c’était le silence total. Mon grand-père avalait les mots, comme s’il cherchait à les stocker dans son corps. J’avais l’impression de le déranger dans son repas. Vingt ans plus tard, j’ai découvert la même scène de lecture silencieuse dans Les Confessions de saint Augustin. Je crois qu’il y a trois catégories de livres : ceux qu’il faut lire à haute voix, ceux qu’on a envie de murmurer, et ceux, enfin, qu’il faut lire sans bouger les lèvres. Peut-être que ces trois catégories se retrouvent aussi chez les écrivains.

L’autre évènement qui s’est déroulé durant mon enfance de lecteur toujours affamé, implique ma grand-mère. On avait l’habitude de faire le tour du quartier le dimanche après-midi. Un jour, à la rue des Vignes, j’ai vu un homme assis sur sa galerie, derrière une grande table couverte de livres et d’objets liés à la lecture : loupe, coupe-papier, colle, crayon, marque-page. Il lisait en public tout en donnant l’impression qu’il s’adonnait à une activée privée. En passant devant sa maison, ma grand-mère me glissait que c’était le notaire Loné, un grand lecteur. J’avais déjà entendu dire de quelqu’un qu’il était un grand écrivain : Voltaire, Shakespeare, Hugo, Goethe, Lope de Vega, Cervantès, Mark Twain, mais c’était la première fois que je me trouvais en face d’un grand lecteur. Un grand lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup sans chercher à devenir un écrivain. Il arrive qu’il le devienne malgré lui, dans le but secret de faire connaître ses écrivains favoris, et Borges en est l’exemple parfait. Un grand lecteur, parle des livres sur un ton courtois, sachant qu’il vient après l’écrivain. Le mauvais lecteur, c’est celui dont le commentaire sur un livre précède parfois sa lecture. Celui aussi qui juge l’écrivain plutôt que le livre, oubliant qu’il arrive parfois que des salauds écrivent de meilleurs livres que des gentils. On ne peut pas savoir ce qu’est un livre avant de l’avoir lu. Et son sujet n’est pas suffisant pour déterminer sa qualité, car il y a aussi le style.

Me voilà à Port-au-Prince pour mes études secondaires. Je passe de la lecture libre à la littérature. L’école tente de mettre de l’ordre dans le bric-à-brac de ma petite bibliothèque personnelle. Je ne lis plus, j’étudie. On m’indique quoi lire et je dois en rendre compte. De plus, comme je ne suis pas assez riche pour acheter les livres, on se contente de photocopier des extraits déterminants. Je saurai plus tard que les passages les plus frappants ne sont pas forcément les plus importants. Le livre n’est pas le journal où il faut attirer du lecteur avec des scoops. Gogol dit qu’un écrivain doit savoir comment son personnage principal noue sa cravate. C’est dans la manière de traiter le quotidien que l’écrivain touche à la condition humaine.

Je suis passé au journalisme, vers dix-huit ans, pour me retrouver tout de suite en danger, car on ne peut pas raconter le quotidien d’une dictature sans se retrouver un jour face au Moloch. On a retrouvé mon meilleur ami, journaliste lui aussi, le crâne défoncé. J’ai quitté le pays précipitamment pour Montréal, donc l’inquiétude et l’urgence pour la tranquillité dans une baignoire rose avec une pile de livres à portée de main. Je suis passé des classiques aux contemporains : Bukowski, Tanizaki, Boulgakov, Baldwin, Gunther Grass, Amado, Neruda, Cortazar, Marquez, Vargas Llosa, surtout les écrivains sud-américains, Borges en tête. Un été passé dans la baignoire, ronde comme le ventre maternel, à lire et relire. Je restais si longtemps dans la baignoire qu’il m’a poussé des nageoires. Et pour mieux découvrir mon nouveau pays je lisais des poètes comme Gaston Miron, des intellectuels comme Pierre Vadeboncoeur ou Hubert Aquin, des romanciers comme Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert ou Victor-Lévy Beaulieu. Ils m’ont amorti le choc culturel. En quittant la baignoire, j’étais un peu plus de cette ville, et déjà prêt à commencer ma nouvelle vie d’ouvrier puis d’écrivain.

Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

La langue du ventre
1 mars 2018
Je me souviens de mon étonnement à la découverte de Rabelais. J’ignorais que le ventre était admis dans les livres. J’ai ri aux éclats comme si lire ces mots me libérait de quelque prison linguistique. Le ventre occupait une place centrale dans son œuvre. Une envie folle de m’égarer dans une des poches de Gargantua. On n’a aucune idée de l’impact de Rabelais dans un pays où l’on ne mange pas à sa faim.

Ah ! cette abondance ! Rabelais a tenté de garder, un temps, la littérature dans l’arrière-cuisine, avant qu’elle ne file vers ces salons où l’on cause plus qu’on ne mange. C’est là que le café affronta le thé dans un combat dont on n’a aucune idée aujourd’hui. Ces boissons s’adressent beaucoup plus à l’esprit qu’au ventre. Ah ! l’esprit et ses subtilités ! Ah ! le cœur et ses atermoiements ! Le ventre, lui, ne ment pas.

Dans le monde de Rabelais et ses amis, on parle fort, les blagues fusent, les mots sont parfois salaces. Cette grande vitalité qui me rappelle les jours de fête, peu nombreux, où l’on mangeait à ventre déboutonné. Une montagne de riz au centre de la table. On plaçait autour de ce soleil blanc les légumes (igname, manioc, patate douce, banane verte). Et, dans une petite assiette, l’avocat dont on se demandait si c’est un fruit ou un légume. La viande n’était ni variée, ni abondante. Une ratatouille d’aubergine. La soupe fumante de giromon précédait tous les plats. J’étais plutôt intéressé par les fruits (mangue, ananas, corossol, grenadine) et surtout la possibilité de courir partout sans se faire réprimander.

Le repas haïtien n’a pas bougé depuis près de deux siècles. Et les mots pour nommer les plats non plus. Quand on est sur une île la visite se fait rare et, comme on sait, c’est le visiteur qui souvent arrive avec un goût nouveau.

Cette langue du ventre s’enrichit de l’air du temps. Un rien l’habille. Un fruit peut changer de nom en traversant une frontière. L’ananas ne se mange qu’à midi en Haïti et le soir ailleurs. De plus on mange différemment suivant le paysage. Ce fut le cas quand je passai de Port-au-Prince à Montréal. Du chaud au froid. Tout avait changé dans l’assiette : le goût, l’odeur et la couleur de la nourriture. De même que l’heure du repas. En Haïti le grand repas est à midi, alors qu’il est à 18 heures au Québec. Point n’est besoin de parler du nom des plats. Je crois que le choc alimentaire fut aussi grand que celui de la température. Mais le Québec lui-même a connu sa révolution du goût au moment de l’Exposition universelle. Durant cet été de 1967, Montréal s’est ouvert au monde. Et les pavillons les plus visités étaient ceux qui proposaient de la cuisine exotique. Les Montréalaises s’y sont précipitées. Elles furent plus intrépides que les hommes, plus conformistes en matière alimentaire. Elles notèrent les recettes et subtilement glissèrent quelques plats inconnus dans le régime familial. Et tout en évitant de dépasser la ligne rouge où l’organisme se rebelle à toute tentative de le forcer. Les habitudes alimentaires ne sont pas différentes des habitudes linguistiques. La route des épices, comme celle des accents, se révèle parfois dangereuse. Peu à peu le fade, malgré certaines nuances discrètes, baisse les bras face à un déferlement d’épices. Des années plus tard l’odeur des épices remplacera celle des pins sous la neige. Les premiers immigrés qui arrivèrent dans les années 1970 (dont moi en 1976) furent ravis de retrouver certains goûts qu’ils étaient sûrs d’avoir perdus en quittant leur pays.

En 1990 je quittai Montréal pour Miami afin de retrouver la solitude nécessaire à l’écriture. Mais à chaque fois que je rentrai à Montréal pour la publication d’un livre, je remarquai un changement dans la configuration linguistique de la ville. Un quartier était occupé par un nouveau groupe, et, résultat, des odeurs nouvelles parfumèrent la ville. Les Montréalais prirent d’assaut ces minuscules restaurants aux saveurs d’ailleurs. L’univers olfactif s’élargissait, et avec lui le goût des mots nouveaux. Les Grecs offrirent au moins deux mots à la ville et au monde : souvlaki et baklava. On se disait qu’on n’arriverait jamais à les prononcer correctement. Aujourd’hui ils sont dans le langage populaire et on les trouve épatants (un clin d’œil à mon ami Jean d’Ormesson : le mot, pas la chose). Le baklava eut du mal à cause d’un excès de sucre, mais le mot est resté grâce à sa musique. Pour le menu chinois, capable d’offrir 92 plats à la fois semblables et différents, on évitera de retenir les noms pour garder le goût, submergés que nous sommes par cette gastronomie millénaire. Les Japonais sont arrivés, après l’Amérique latine et sa cuisine mexicaine qui brûle les palais, avec l’ambition de rafraîchir la bouche. Un mot sobre, net, bref comme un haïku est resté : le sushi. Ces cuisines millénaires se sont affrontées au début avant de s’associer face à la crise financière qui ne tarda pas. Le Vietnam, souple comme un bambou, a plié pour ne pas se casser. On afficha à la devanture des restaurants : cuisine chinoise, vietnamienne, thaï, coréenne. C’est ainsi qu’une ville se raffine par des saveurs qui traînent dans leur sillage des mots nouveaux. Pour le plaisir de la bouche et de l’esprit.

Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Une langue intime
7 juin 2018
Je nichais dans un quartier boisé et calme dans l’est de la ville. Je venais d’arriver à Montréal et j’étais un peu perdu. Tout était nouveau. Il me fallait tout apprendre, même à éviter de perdre la clé de mon appartement. Chaque nouvelle clé me coûtait cinq dollars. Le concierge était intraitable. Mon seul luxe était une grande baignoire rose qui occupait la moitié de la salle de bains. J’y passais mon temps à lire Bukowski que je venais de découvrir.

On était en été et j’entendais parler de l’hiver avec un certain effroi. Très vite se pose le problème de la langue. Je ne savais pas encore que c’était une des trois passions populaires du Québec avec l’hiver et le statut politique de la province. Le problème de la religion a été réglé quelques décennies auparavant avec « la révolution tranquille » qui a remplacé l’église par l’école (1960). Je dirais pour simplifier les choses qu’on parle anglais dans l’ouest, un français plutôt standard au centre et le joual dans l’est de Montréal. Un joual plutôt vert fleurissait dans ma zone. C’est cette langue qu’on entendait dans les pièces de Michel Tremblay. C’est une langue rabelaisienne, assaisonnée parfois de jurons et dont le but est d’exprimer le plus exactement les sentiments d’un groupe de gens toujours prompts à protester contre les injustices sociales. Le joual sert aussi à exprimer de fortes émotions personnelles. Le peuple parle en joual mais l’élite reste sceptique face à un dialecte dont il doute de la souplesse. Je l’entendais aussi à la radio dans les chansons de Robert Charlebois, surtout celles qu’a écrites le romancier Réjean Ducharme. Tremblay et Ducharme abordent le joual, je le saurai plus tard, de deux manières différentes. Pour Tremblay c’est un joual joyeux et parfois carnavalesque qui trouve sa légitimité dans les dialogues de théâtre où il fait parler les gens de sa famille, sa mère surtout. Ducharme, lui, reste beaucoup plus sobre dans ses romans mais retrouve sa gourmandise du joual dans les chansons et dans les scénarios de film. Je décide ce jour-là d’aller frapper chez mon voisin du dessus pour un cours de langue, et plus largement de culture. Le mot joual vient de cheval que l’on prononce joual.

Monsieur Gagnon m’a accueilli avec un large sourire. Les gens adorent expliquer leur nature et la langue est ce qui est au plus profond d’eux. Il me raconte son enfance.

– J’étais un garçon vif et intelligent, et ma mère disait que j’étais « vite sur mes patins », ce qui me faisait plaisir car j’adorais jouer au hokey. Ce que ma mère voulait dire c’est que j’étais astucieux.

– Et « passer un sapin à quelqu’un » c’est parce qu’on trouve beaucoup de sapins à portée de main ?

– En fait on dit plus souvent « se faire passer un sapin » pour se faire arnaquer. On a l’air d’un imbécile dans ce cas-là car un sapin c’est grand. Comment a-t-on pu gober un tel mensonge !

– Quand peut-on alors crier « J’ai mon voyage » ?

Il rit.

– Quand on est vraiment fâché d’une situation désagréable qui se répète. Pour dire tout simplement que ça suffit.

– Il y a cette expression que j’ai entendue dernièrement : « s’enfarger dans les fleurs de tapis ». J’aime beaucoup sa musique.

– On le dit souvent à propos d’un politicien qui refuse de répondre directement à une question. On le dit aussi de quiconque qui perd du temps à broder autour d’un thème secondaire.

– Quelle différence alors avec « tataouiner » ?

– C’est pas pareil. Tataouiner c’est qu’on n’arrive pas à prendre une décision. On dit souvent : « Arrête de tataouiner ».

– C’est pas loin de procrastiner ?

– Oui, mais c’est pas tout à fait la même chose. Moi je l’emploie quand mon neveu traîne à sortir alors que je l’attends déjà dans l’escalier. Je n’ai jamais vu un pareil indécis… Là, j’ai soif. Il fait si chaud, vous aussi, j’imagine.

Il se lève pour se diriger vers le réfrigérateur. Montréal joue au hockey contre Toronto – deux villes en rivalité sur tout. À chaque arrêt du jeu on voit, à l’écran, des gens en train de boire de la bière.

– Vous vous demandez quel est le rapport entre la bière et le hockey ?

– Non. Je peux comprendre ça au moins.

– Le reste est plus compliqué. Les Canadiens c’est d’abord des gens qui vivent au Canada, mais nous on pense qu’on est une société distincte. On est des Québécois et non des Canadiens. C’est aussi le nom de notre équipe de hockey et cette équipe fait partie de notre identité. Le même mot veut dire deux choses opposées pour un Québécois. L’équipe est la propriété de la famille Molson, et les Molson possèdent aussi la bière Molson. Qu’on gagne ou qu’on perde on boit de la bière. Sauf moi…

– Et vous buvez quoi ?

Il dépose sur la petite table deux bouteilles de cidre glacé.

– De plus je ne risque pas de « me paqueter la fraise » en buvant du cidre.

– Connaissez-vous cette expression qui parle de « passer la nuit sur la corde à linge » ?

Il rit à gorge déployée.

– Je dors assez tôt, moi… D’autant plus que j’ai du pain sur la planche ces jours-ci… Je suis même débordé. En bon québécois on doit comprendre que j’ai « de la broue dans le toupet »… Au fait cette jeune Sénégalaise, que je croise souvent sur votre palier, est-ce votre « blonde » ?

– Elle est noire…

– Ici une « blonde » c’est simplement une « petite amie ».

– Ah non je ne suis pas d’accord, vous ne pouvez pas blanchir tout le monde.

– Vous avez « la corde bien courte »… Trop prompt à vous fâcher, cher monsieur.

– Et vous vous parlez trop souvent « à travers votre chapeau ».

– Oh vous avez une meilleure connaissance de notre langage que je n’imagine, mais c’est un simple anglicisme pour dire qu’on parle à tort et à travers. Vous me faites passer sans raison pour un « malcommode ».

– Je vous dis une chose simple et déjà « vous grimpez les rideaux »… J’adore cette expression entendue hier…

– Enfin vous donnez raison à notre langue si imagée…

– C’est à ce moment qu’on est censé dire : « Pas de chicane dans ma cabane » ?

– C’est avant qu’on aurait pu le dire, quand on abordait la question du statut politique du Québec. Là, comme la conversation est terminée, on dira plutôt : « À la prochaine chicane ».

Juste avant de franchir la porte il me lance en souriant qu’après une si longue conversation on devrait se tutoyer. Ici le tutoiement est presqu’une obligation. Et si on refuse de s’y soumettre dans certains quartiers on est vu comme « un fendant », un prétentieux.

Depuis je tends l’oreille à toutes les innovations de cette langue qui frétille comme un esturgeon hors de l’eau. Toujours à la pointe de la modernité on a trouvé ici « clavardage » (bavardage sur clavier) pour remplacer le mot anglais chat. Et pour selfie un mot plus juste et plus élégant : « egoportrait ».

J’étais à ma fenêtre, à regarder passer une manif pour défendre la langue française contre une loi permettant une plus grande présence de l’anglais dans l’affichage public. Les Montréalais tiennent à ce que leur ville offre au voyageur un visage francophone.

Sur une affiche était écrit à propos du Premier ministre d’alors qui ne protégeait pas assez le français au goût des Montréalais : « Vends ton corps, pas ta langue ! » C’est peut-être le moment de placer : « Pas de chicane dans ma cabane » ou, selon sa tendance politique : « À la prochaine chicane ». Dans tous les cas il y aura du « brasse-camarade » dans les rues de Montréal.
 
Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Un art de vivre par temps de catastrophe
21 octobre 2019

Mais curieusement cette certitude de mourir, et de mourir en même temps que tout le monde, a effacé toute peur. L’impression, pour une première fois, de faire partie du cosmos. (…) Le sentiment presque libérateur qu’il n’y aura pas de témoin.

Voltaire, dans s’on long poème sur le tremblement de terre de Lisbonne, lance ce défi pour fustiger ces philosophes qui nous demandent de tout prendre avec sérénité, en écartant toute sensibilité qui pourrait dévoiler notre humanité : « Et vous composerez dans ce chaos fatal ? » ironise-t-il. Une façon de leur dire qu’on ressent les choses différemment quand on se retrouve au cœur d’une catastrophe que lorsqu’on philosophe à bonne distance. Mais Voltaire n’avait pas terminé sa démonstration, il entendait, par une « simulation », leur faire apprécier, un bref instant, les ravages d’un séisme. Comme toujours il est si rapide dans ses images qu’on l’imagine en train de filmer plutôt que d’écrire. Pour réaliser ce court métrage, il se sert d’une caméra assez rudimentaire, qui lui permet tout de même de donner au spectateur (le mot est de lui) l’impression d’être sur place. D’abord il fixe l’image sur un très large plan, le temps que l’on s’acclimate avec l’évènement : « Accourez, dit-il sur le même ton sarcastique, contemplez ces ruines affreuses. » Puis il entame un lent panoramique afin de bien montrer « ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses ». La caméra glisse pour s’arrêter sur une image qui nous attrape à la gorge. Zoom sur « ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés ». Les images défilent sans bruit, et l’effet est plus saisissant. Puis il monte légèrement le son pendant que des corps se tordent de douleur « aux cris demi-formés de leurs voix expirantes ». La morale arrive en voix off, comme toujours, quand il s’agit d’une catastrophe de cette ampleur : « Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris. » Mais Voltaire n’est pas plus proche du séisme que ces philosophes qu’il cherche à ridiculiser. Les images, si terribles qu’elles puissent être, ne sont pas l’objet principal du poème. Si le titre est long (« Poème sur le désastre de Lisbonne ou Examen de cet axiome : Tout va bien »), c’est parce que son auteur cherche à dire d’entrée de jeu ses intentions. On est prévenu : le tremblement de terre de Lisbonne n’est qu’un prétexte à sa démonstration philosophique. En fait il fait comme ceux qu’ils fustigent. Je le dis, sans me hausser du col, car on ne peut trouver là matière à fierté, j’ai vécu le tremblement de Port-au-Prince. Je constate, avec une légère tristesse, qu’une expérience, si douloureuse soit-elle, n’a aucune incidence sur notre talent. J’étais donc à Port-au-Prince lors d’un tremblement de terre de la même puissance que celui de Lisbonne. Ayant été sur place ce jour-là, je peux vous assurer que Voltaire ne s’est pas trompé dans certaines descriptions. Par contre quand on est à l’intérieur on vit les choses différemment. Bien que conscient du concentré d’ironie et de sarcasme qui irrigue cette injonction de Voltaire « Et vous composerez dans ce chaos fatal ? », je peux vous dire que c’est exactement ce que j’ai fait. J’avais mon carnet, et j’ai pu noter tout ce qui traversait mon esprit ou mon champ de vision. J’étais logé dans l’œil de la catastrophe. 

La mort collective

On comprend bien que je n’aie pas les moyens intellectuels pour une aussi vaste entreprise : décrire un tremblement de terre. Voir s’envoler dans un épais nuage de poussières, en trente-cinq secondes, une ville, sa ville natale, peut vous laisser sans voix. J’étais en train de manger dans le petit restaurant de l’hôtel où je séjournais quand j’ai entendu un bruit de train accompagné de trépidations sous la table, comme si des milliers de marteaux-piqueurs entreprenaient de saccager les fondations de la ville. De quoi s’agit-il puisque Port-au-Prince n’a pas de métro ? J’ai compris plus tard que durant un pareil évènement tout va aussi vite que le style de Voltaire et qu’on ne dispose que de huit secondes à peine pour savoir où on se trouve, ce qui se passe et ce qu’on doit faire sans tarder. Mais tout le monde ne réagit pas de la même manière. L’ami avec qui je discutais voulait finir sa bière. On s’est précipités vers le centre de la cour pour se mettre à plat ventre sous les grands arbres. Il s’était déjà écoulé une quinzaine de secondes. J’entendais un sifflement de serpent et je voyais des immeubles se fendre en deux. Couché à plat ventre, je regardais passer un avion. Il venait de décoller quelques secondes avant la catastrophe. Un passager racontera plus tard que, jetant un regard par le hublot, il a vu disparaître, cachée par un épais nuage de poussières, la ville qu’il venait à peine de quitter. Je m’attendais à tout moment à voir la terre s’ouvrir pour nous engloutir. Une panique verte qui remonte à une adolescence fiévreuse alors que je passais mes journées au cinéma à me gaver de films d’épouvante. Puis, rien. Pas un craquement d’arbre sec, ni même un cri dans cette ville si bavarde et émotive. On se relève doucement, sans imaginer que des milliers de personnes étaient restées au sol. J’ai vu le visage de mon voisin, celui d’un homme qui venait d’échapper à une mort certaine. J’imagine qu’il a vu dans mes yeux le même effarement et la même incrédulité. Et en même temps, tout au fond, cette petite lueur. Puis vint cette seconde secousse qui enlève tout espoir de sortir vivant d’une telle situation. J’avais perdu depuis un moment toute notion du temps, mais il m’a semblé qu’on avait eu dix secondes entre les deux secousses, comme une parenthèse de bonheur, pour savourer la vie. Toutes nos espérances s’étaient glissées dans ces dix précieuses secondes. Mais curieusement cette certitude de mourir, et de mourir en même temps que tout le monde, a effacé toute peur. L’impression, pour une première fois, de faire partie du cosmos. On ne peut mourir que si on est seul dans sa mort. La mort fait peur parce qu’on en a fait un acte si intime qu’on ne meurt que dans le silence. Mais là les sensations du train qui continue sa route sous notre ventre et les trépidations des milliers de marteaux-piqueurs nous ont divertis de notre mort. Le sentiment presque libérateur qu’il n’y aura pas de témoin. Une volée d’oiseaux passe au-dessus de nos têtes, en ordre régulier, comme pour nous rappeler que cette histoire ne concerne que ceux qui ne savent pas voler. Durant cette nuit on a ressenti plus de quarante répliques, certaines à peine perceptibles, mais provoquant tout de même un tressaillement chez tous ceux qui dormaient à même le sol.

La fleur

En arrivant à l’hôtel, la veille, je suis allé saluer ces fleurs à très longue tige, élégantes et fragiles, qu’on trouve au pied de l’escalier qui mène au terrain de tennis. Les deux grandes secousses passées, je me suis dirigé à nouveau vers le petit jardin. C’était de ma part un geste étrange vu les circonstances, mais je crois que c’est une intuition poétique qui m’y a conduit. Les fleurs, toujours pimpantes, quand les immeubles n’étaient plus que des monticules de gravats. La fleur a résisté quand le béton est tombé. Mais d’où me vient cette idée d’aller voir comment se portent les fleurs au milieu des décombres ? L’explication n’est pas uniquement philosophique. Mon grand-père pensait nous mettre, mes cousins et moi, en contact avec la nature. On avait chacun un petit lopin de terre qu’il fallait faire fructifier en y plantant du pois et du maïs. Et chaque matin mon premier geste était d’aller voir si les graines avaient germé. Le miracle d’une minuscule graine qui parvient à trouer la terre pour voir la lumière, m’a ébloui.

Le style

Je comprends que le chaos produit toujours un nouvel ordre. De nouvelles structures se mettent immédiatement en place. Cela finit par influencer ma manière d’écrire, aujourd’hui si éclatée. Mais pour écrire il m’a fallu d’abord reconquérir l’alphabet. Le choc du séisme fut si violent que j’ai eu peur de ne plus savoir raconter une histoire. En fait je ne parvenais tout simplement pas à me concentrer. Écrire c’est ordonner le chaos. En même temps je rêvais que mes phrases et mes intuitions épousent plutôt les formes de ce chaos. J’écrivais des lettres, puis des mots, ensuite des phrases sans suite. Ce n’est qu’une heure plus tard que je commençai à décrire ce qui se déroulait autour de moi. J’écrivais en me disant pour me calmer que le narrateur ne meurt jamais. Je serai vivant tant que je pourrai écrire, même au cœur de la tempête.

Écrire ou filmer

Cette question m’obsède jusqu’à aujourd’hui : combien d’années et de vies pourraient contenir trente-cinq secondes ? Et me voilà dedans. J’ai l’air de garder une distance avec le côté tragique de la situation. Sachez que nous ne pouvons qu’imaginer l’ampleur des dégâts. Pendant quelques heures on vivait le tremblement suivant l’impact qu’il a eu dans notre quartier, que dire dans l’espace étroit où nous nous trouvions. S’il y a beaucoup de morts dans votre coin, vous avez l’impression que la ville est un amas de cadavres, et s’il y en a peu on remercie Dieu d’avoir épargné notre ville. C’est là que le regard de Voltaire se différencie du mien. Le sien est global, le mien local. On ne pourra prendre le pouls de la situation que quand les premiers journalistes arriveront. Quand la caméra posera son gros œil sur la ville dévastée et montrera au monde l’immense tas de gravats qu’est devenu Port-au-Prince. On se souvient de la caméra plutôt froide de Voltaire. Il ne connaissait pas les gens dont il se servait comme argument pour sa démonstration. Ce qui n’est pas le cas de Villon filmant les gibets de Montfaucon. Villon ne se départait jamais de sa tendresse pour ses frères d’infortune. Il ouvre son poème-reportage par un magnifique plan large qui déborde le cadre de son siècle et nous atteint aujourd’hui encore :

« Frères humains qui, après nous, vivez »

Gros plan ensuite sur le petit groupe de pendus.

« Vous nous voyez ci attachés cinq, six »

Admirez ce « nous ». Il s’approche plus près encore jusqu’à filmer l’œil, pas le regard qui est une notion subjective. Est-ce la première fois que la caméra s’est approchée aussi près d’un visage humain dans la poésie française ?

« Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés / Et arraché la barbe et les sourcils »

Tous les photographes de guerre savent que pour avoir la meilleure image il faut s’approcher le plus près possible de la zone d’action, jusqu’à en faire partie. D’où le « nous » de Villon.

L’échelle

On entend subitement des hurlements. Deux petites filles prises au piège sur un balcon. Elles ne peuvent descendre que par l’avant, là où il n’y a pas d’escalier. La maison, déjà fortement secouée, tombera à la prochaine secousse. Les petites filles hurlaient sans répit et, sans une échelle, on n’arrivera pas à les atteindre. Un jeune homme, long et mince qui passait par là, a tout de suite compris la situation. Il trouve rapidement une échelle. La plus jeune des deux sœurs refuse de descendre sans sa mère piégée dans une pièce à l’intérieur, qui finit par casser une vitre pour rejoindre ses filles. Malgré tout la cadette refuse de descendre si sa mère et sa sœur ne descendent pas d’abord. C’est une petite fille de neuf ans qui a pris la direction des opérations sous le regard médusé de la foule debout au pied de l’échelle. Le jeune homme n’a pas attendu les félicitations. On s’est retourné il n’était plus là. Un homme a lancé, sur un ton admiratif, que seul un voleur peut trouver si rapidement une échelle. Mais il n’y a plus de voleur puisque tout est à ciel ouvert. Rien n’appartient à personne.

Le Caribbean Market

Juste à l’entrée de Pétionville je vois les premiers corps par terre. Bien rangés les uns à côté des autres – huit cadavres. Je ne sais pas dans quelles conditions ils sont morts, ni qui les a rangés ainsi. Ma raison d’écrire devient simple : ce sera pour jeter un drap blanc sur ces corps anonymes. Le Caribbean Super Market, le plus grand marché couvert de la ville s’est effondré en gardant prisonniers dans son sein de nombreux clients. Certains sont morts immédiatement mais ceux qui se retrouvent simplement coincés peuvent tenir un long siège. Les gens craignent qu’en pénétrant dans les magasins pour s’approvisionner gratuitement une nouvelle secousse, même légère, ne fasse tomber une poutre sur eux. Pendant plus de vingt-quatre heures on a vécu sans aucune transaction monétaire. Parmi tous les dommages collatéraux provoqués par le tremblement de terre c’est la disparition de l’argent qui m’a le plus surpris. Je n’avais jamais pensé que c’était possible. Les gens avaient encore de l’argent en poche mais aucun achat ne se faisait. Le papier-monnaie était redevenu papier.

La disparition de l’État

Les gens arrivent du bas de la ville, certains à pied. De plus en plus nombreux. Un couple de Français vient de laisser sa voiture, encore en marche, portières ouvertes, au milieu de la rue. Une nourrice leur apporte un bébé. Ils dansent avec le bébé. Une petite secousse interrompt la fête. Les nouvelles tombent comme si on était en guerre. On nous annonce la chute du Palais national, du palais de justice, du ministère des Finances, du ministère du Plan, de la Cour supérieure des comptes, de la grande cathédrale, de l’université d’État, de l’Hôpital général et d’un grand nombre de magasins du centre-ville. Le Corps de l’État par terre. Le chaos total. Quelqu’un a lancé que c’était la révolution, mais étonnamment personne n’a pensé à prendre le pouvoir. Quelqu’un a dit qu’on avait enfin touché le fond. Un rire fusa. Les corps semblaient tout à coup plus légers. Plus aucune responsabilité. La faillite étant si évidente. On avait perdu en trente-cinq secondes une incroyable somme d’expériences humaines. Un homme bien mis s’est assis au pied d’un arbre avant de défaire sa cravate.

Demain

La nuit arrive sans crier gare, comme toujours sous les tropiques. Les gens commencent à s’assoupir sur le terrain de tennis de l’hôtel où nous avions installé notre campement. On entend une petite fille demander à sa mère s’il y a classe demain. C’était la première fois que le mot demain était prononcé. On n’était pas à l’abri d’une nouvelle secousse importante. Et personne ne pouvait prévoir ce qui se passerait alors. On entend une rumeur au loin. Un gardien nous dit que c’est une grande foule qui chante et prie. Les gens allaient sans destination. Surtout ceux qui n’avaient plus de maison. Ils habitent le temps présent à défaut d’habiter un lieu.

Enfin, demain. Des amis sont passés me chercher dans une Jeep. Je vais voir ma mère. On descend la route de Delmas jusqu’à cette entrée qui mène dans le quartier de ma mère. Avant le tremblement de terre cette route était déjà difficile, maintenant c’est impraticable. Voici la maison du poète Frankétienne. Une petite foule se tient devant la grande barrière rouge. Soudain un cri « Le poète est vivant ! » On vient de le voir passer d’une pièce à l’autre. Rassuré je continue ma route jusqu’au carrefour. Debout au milieu de la rue, les bras en croix, une femme demande des comptes au ciel. On comprend vite qu’elle a perdu toute sa famille. Elle voit une cruauté dans le fait d’avoir été épargnée. Ils étaient tous à table. Elle est sortie chercher un plat qui cuisait dans la cour quand tout s’est mis à trembler. Elle a eu la présence d’esprit de sauver le repas. Quand elle s’est retournée la maison était un amas de pierres. Elle veut savoir pourquoi Dieu ne lui a pas permis de mourir avec les siens. On attend qu’elle termine pour continuer notre route. On tourne à gauche. La maison de ma mère est au bout de l’impasse. Mon cœur se serre car je vois la montagne au loin, ce qui veut dire que toutes les maisons, qui la cachaient auparavant, sont tombées. J’arrive. Ils sont tous là. Mes tantes, mon neveu, ma sœur, ma mère. Ma mère me saute dans les bras et me dit tout de go qu’elle a vu un magnifique ciel étoilé la nuit dernière. Elle n’avait pas dormi à la belle étoile depuis son enfance. La voilà tout excitée. J’avais oublié l’impact d’un tel évènement sur une femme de plus de quatre-vingts ans. C’est une énergie nouvelle. Une fin et un commencement du monde. Elle m’a dit : « J’ai tout vu dans ce pays, les coups d’État à répétition, les dictatures héréditaires, les inondations successives, les cyclones annuels, et maintenant un tremblement de terre. »

En rentrant à l’hôtel on a croisé une voiture bondée de jeunes gens qui nous ont lancé joyeusement : « On salue les vivants. » 

Dany Laferrière
délégué de l’Académie française
Séance de rentrée des cinq Académies
le lundi 21 octobre 2019

Regard sur l’oeuvre

Ce texte est un chef-d’œuvre de narration de catastrophe, où le traumatisme devient matière littéraire et philosophique, tout en restant profondément humain.

Le texte de Dany Laferrière est d’une intensité remarquable, mêlant témoignage vécu et méditation poétique. Il nous fait ressentir le tremblement de terre à Port-au-Prince avec une force quasi cinématographique, tout en capturant la fragilité humaine et la beauté du quotidien, comme dans l’image de la fleur ou de la graine qui perce la terre. Son écriture oscille entre reportage, journal intime et réflexion philosophique, dialoguant avec Voltaire sur la manière de rendre compte du chaos et de la mort. Par son style, il montre que l’écriture peut ordonner le chaos tout en épousant ses formes, transformant le traumatisme en expérience esthétique et humaine. Ce texte est ainsi une œuvre profondément humaine, sensible et universelle, où horreur et émerveillement coexistent, révélant la résilience et la poésie de la vie au cœur de la catastrophe.

Le poids d’un mot
5 novembre 2020
Le mot fascine par sa composition et cette claquante sonorité qui réveille comme un coup de fouet dans une plantation de canne à sucre ou de coton sur un dos en sueur et musclé. On suppose l’énergie encagée dans ces tranquilles voyelles et consonnes. On ne peut pas entendre ce mot sans se retourner. Il ne convient pas au chuchotement. Et pourtant je connais nombre de chansons haïtiennes, surtout celles qui tiennent leur source du vaudou, où le son devient si doux, si langoureux.

On l’entend dans Gouverneurs de la rosée, le grand classique de la littérature haïtienne, comme le râle d’amour d’une jeune paysanne à son amant. Ce n’est pas seulement un mot qui s’infiltre, de jour et de nuit, dans les conversations ordinaires de la vie quotidienne. Il imbibe toute la littérature haïtienne, les chants sacrés ou populaires, la sculpture, et je dirais aussi la morale, car on parle de « nègre vertical » pour dire celui qui rejette toute forme d’assujettissement. J’avais tort de dire que le mot ne m’intéresse pas ; en fait, c’est un mot que je place pour sa forte présence (après l’avoir entendu, on ne peut plus l’oublier) à côté de Legba, le nom de ce dieu qui se tient à la barrière qui sépare le monde visible du monde invisible. Dans le langage du vaudou, on dirait que c’est un mot très « chargé ».

La poésie
Je me souviens du premier poème que j’ai appris par cœur, après les fables de La Fontaine. C’était celui de Carlos Saint-Louis. Il s’est logé en moi pour faire partie de ma chair. Tout enfant né avant les années 1970 connaît ce début de poème si naïf :

« J’aime le nègre
car tout ce qui est nègre est une tranche de moi. »

Je n’aimais pas le poème parce qu’il me faisait croire que j’étais un melon et, dans ma liste de choses détestables, le melon venait entre la carotte et le girofle.

Je me suis retrouvé plus tard dans ces évocations plus lestes où l’on apercevait au loin d’exquises négresses (on dit « nègès » en créole) se baignant dans la rivière. C’est Léon Laleau qui m’a réveillé de cette torpeur adolescente avec un bref poème, Trahison, paru dans son recueil Musique nègre, en 1931 :

« D’Europe, sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui m’est venu du Sénégal. »

Puis le coup de fouet vint de René Depestre avec Minerai noir, paru en 1956, dans lequel il signale qu’après l’extermination des Indiens « on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir ». Là, on arrive à l’Histoire et je me souviens de ma passion pour ces récits si pleins de verdeur, d’espoir, de folie, où des esclaves se lancent devant la mitraille de l’armée napoléonienne conduite par le général Leclerc à la conquête de leur liberté. Ce n’est pas dans un salon mais sur le champ des batailles de la Ravine-à-Couleuvres, de la Crête-à-Pierrot et de Vertières que le mot Nègre va changer de sens, passant d’esclave à homme. Les généraux de cette effroyable guerre coloniale le garderont après l’indépendance d’Haïti.

L’art nègre
Mais ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent, n’est qu’une insulte dans la bouche d’un raciste. Je ne m’explique pas pourquoi on donne tant de pouvoir à un individu sur nous-même. Il n’a qu’à dire un mot de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés, comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot Nègre.

Ne dites pas que je ne peux pas comprendre la charge de douleur du mot Nègre, car j’ai connu la dictature, celle de Papa Doc, puis celle de Baby Doc, j’ai plus tard connu l’exil, j’ai connu aussi l’usine, ainsi que le racisme de la vie ordinaire des ouvriers illégaux, j’ai même connu un tremblement de terre, et tout ça dans une seule vie. Je crois qu’avant de demander la disparition de l’espace public du mot Nègre il faut connaître son histoire. Si ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché dans l’imaginaire des humains un séisme. Avec sa douleur lancinante et son fleuve de sang, il a ouvert la route au jazz, au chant tragique de Billie Holiday, à la nostalgie poignante de Bessie Smith. Il a fait bouger l’Afrique, ce continent immuable et sa civilisation millénaire, en exportant une partie de sa population vers un nouveau monde de terreur. Ce mot est à l’origine d’un art particulier que le poète Senghor et quelques intellectuels occidentaux ont appelé faussement l’art nègre. Ce serait mieux de dire l’art des nègres. Ou encore l’art tout court. Tout qualificatif affaiblit ce qu’il tente de définir. Mais passons, car ce domaine est si riche. S’agissant de la littérature, on n’a aucune idée du nombre de fois qu’il a été employé. Si quelqu’un veut faire une recherche sur les traces et les significations différentes du mot dans sa bibliothèque personnelle, il sera impressionné par le nombre de sens que ce mot a pris dans l’histoire de la littérature. Et il comprendra l’énorme trou que sa disparition engendrera dans la littérature.

La révolution du langage
La disparition du mot Nègre entraînera un pan entier de la bibliothèque universelle. Notre blessure personnelle et nos récits individuels ne font que lui donner de l’énergie pour continuer sa route. Ce n’est pas un mot, c’est un monde. Il ne nous appartient pas, d’ailleurs. Nous nous trouvons simplement sur son chemin à un moment donné. Il a permis la révolution à Saint-Domingue en devenant notre identité américaine. On a capturé des hommes et des femmes en Afrique qui sont devenus des esclaves en Amérique, puis des nègres quand Haïti est devenue une nation indépendante, et cela par sa Constitution même. On ne va pas faire la leçon aux glorieux combattants de la première révolution de l’histoire. Si le mot révolution veut dire « chambardement total des valeurs établies », la révolution de l’esclave devenu libre en est la plus complète. Le nègre Toussaint Louverture, le nègre Jean-Jacques Dessalines, le nègre Henri Christophe et le nègre Alexandre Pétion ont fondé Haïti le 1er janvier 1804 après une effroyable et longue guerre coloniale. Alors quand un raciste m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant : « Honoré de l’être, monsieur. » De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un synonyme du mot Homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre. Le raciste qui nous écoute en ce moment sait-il qu’il est un nègre de par la grâce de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne ? C’est par cette grâce qu’un grand nombre de Blancs ont été épargnés après l’indépendance d’Haïti. C’est par cette grâce que tous les Polonais vivant en Haïti pouvaient devenir séance tenante des nègres, c’est-à-dire des hommes. Connaissez-vous une pareille révolution du langage ? Le mot qui a servi à asservir l’esclave va libérer le maître. Mais pour qu’il soit libre, il faut qu’il devienne un nègre. D’où la phrase magique « Ce blanc est un bon nègre, épargnez-le ». Vous comprenez qu’un tel mot va plus loin qu’une douleur individuelle et que si nos récits personnels ont une importance indéniable, ils ne font pas le poids face à l’Histoire, une Histoire que nous devons connaître puisqu’elle nous appartient, que l’on soit un nègre ou un bon nègre.

La plaisanterie
Je comprends qu’on puisse exiger la disparition de ce mot terrible quand on ignore son histoire, dont je viens de présenter une pâle esquisse. Mais je vous assure qu’elle vaut l’examen avant de prendre une pareille décision. On devrait s’informer un peu plus. De grâce, ne dites pas que la geste haïtienne ne compte pas ou qu’elle est simplement haïtienne, car elle a mis fin le 1er janvier 1804 à trois cents ans d’esclavage où l’ensemble du continent africain et une grande partie de l’Europe furent impliqués. Cela permet à ces gens, légitimement, d’ajouter une nouvelle définition à ce mot. Ils disent froidement après l’esclavage qu’ils sont des nègres et le maintiennent jusqu’à ce matin de 2020. Ce n’était pas un acte d’individus bornés, de « monstres désenchaînés », selon l’horrible expression du pourtant si élégant Musset, c’était mûrement réfléchi. Et ils entendaient répandre cette liberté et cette expression qui caractérise l’homme libre dans toute l’Amérique. C’est pourquoi, à peine quelques années après l’indépendance, Alexandre Pétion, premier président de cette jeune république, offrit refuge et aide militaire en Haïti à un Bolívar épuisé qui s’en ira après libérer une partie de l’Amérique latine.

On peut malgré tout discuter encore du mot, en essayant de l’actualiser, en faisant des compromis, mais, de grâce, épargnez-nous cette plaisanterie d’une hypocrisie insondable du « N-word », qui n’est qu’une invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j’espère que nous aurons le courage de l’effacer du visage glorieux de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne, dont on disait qu’il était le Nègre fondamental.

Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Une forme d’expression populaire
9 janvier 2020
C’est Borges qui m’a signalé, à sa manière, la source populaire de toute culture. Un ami lui a envoyé un conte qu’il venait d’écrire. Borges, l’ayant particulièrement aimé, lui répond que sa fable est « si merveilleuse qu’elle mérite d’être anonyme ». C’est l’une des premières réflexions de Borges qui me soit tombée sous les yeux, et c’est celle qui m’a poussé à plonger dans son œuvre afin de découvrir la source de ce paradoxe.

Borges croit que la littérature est faite par des gens qui ont une existence particulière, alors qu’il n’hésite pas à affirmer que ce qui est bien appartient « au langage et à la tradition », c’est-à-dire à tout le monde. Cet individualiste forcené était donc pour le bien public. Je me suis longtemps demandé si Borges incluait le style dans sa réflexion. Le style m’a toujours semblé une affaire personnelle, jusqu’à ce que je tombe sur ce poème de Basho, peut-être le plus grand styliste japonais. Basho écrit :

« Les chants de repiquage
Des paysans du Nord
Première leçon de style »

Basho et Borges s’entendent sur ce point : il s’agit d’un fond porté par une forme. Il reste le travail du temps. Mais il y a des images si fulgurantes qu’on reste saisi par la vitesse avec laquelle elles nous ont traversés. J’ai vécu l’expérience d’un pareil météore juste après le tremblement de terre de Port-au-Prince. Deux jours après la catastrophe on ne lui avait pas encore trouvé de nom, et les gens disaient « la chose » en parlant d’elle. Puis j’ai entendu « goudougoudou ». On m’a expliqué que c’était le bruit de l’eau qui sort d’une bouteille à long col. Et c’est exactement ce qu’on a entendu lors du séisme. Depuis ce moment on n’a plus dit en Haïti, dans la vie quotidienne, pour désigner le tremblement de terre que « goudougoudou ». Ce son qui vient du ventre de la terre. Personne d’autre que ceux qui étaient présents ne peut témoigner de la justesse de ce mot : un son sourd, saccadé, grave, long comme un boa qui vous enlace pour vous étouffer en 35 secondes, montre en main. Cela reste un mystère pour moi qu’un mot puisse s’imposer aussi rapidement à plus de dix millions de personnes. J’ai assisté à la naissance d’un mot. J’aurais pu le toucher de la main.

La peinture
C’est un Américain Dewitt Peters qui rassembla, au centre d’Art qu’il venait de fonder avec quelques amateurs d’art haïtien, les premiers peintres professionnels du pays. C’est un chauffeur de taxi, Rigaud Benoit, qui arriva le premier avec un petit tableau, Chauffeur de taxi, un autoportrait. Cet homme très doux, Jasmin Joseph, n’aimait peindre que des animaux, surtout des lapins. Peters, en allant dans le Nord du pays, passa devant un temple couvert de peintures, des « vèvès », représentant des dieux venus d’Afrique et mettant en scène quelques rituels du vaudou. Peters invita le prêtre vaudou, Hector Hyppolite, dans son centre. Plus tard le balayeur Castera Basile échangea son balai contre un pinceau. Georges Liautaud, le forgeron de Croix-des-Bouquets qui ornait les tombes de croix d’un style très personnel, deviendra un sculpteur international. Puis, en 1975, André Malraux reçut la photo d’un petit cimetière peint de couleurs primaires et rayonnantes. Ce n’était pas les couleurs de la mort. Malraux, qui était déjà très malade, a pensé, à sa manière légèrement délirante, que les artistes qui ont peint ce cimetière si coloré, doivent connaître un chemin qui mène à la mort sans passer par la douleur. Malraux a toujours préféré mourir à souffrir. Ces peintres paysans de Soissons-la-Montagne l’obsédèrent au point qu’il se rendit en Haïti cette année-là. Il relata cette visite dans son ouvrage d’art, L’Intemporel. Malraux fut impressionné par le fait que des paysans et des cuisinières ou de jeunes chômeurs puissent créer une œuvre qui réussisse à distance à le toucher autant. Les peintres de Saint-Soleil n’ont pas hésité à accueillir Malraux comme un des leurs. Autant Breton avait vu en Hector Hyppolite un maître de cet art à la fois mystique et mystérieux, plus authentique que son surréalisme qui sent parfois le frelaté, autant Malraux fut impressionné par ce « peuple qui peint », comme il l’a dit en arrivant. Si en Europe on rêve d’entendre la voix de ceux qui n’ont pas de voix, voilà qu’on s’exprime de la plus haute tenue dans ce pays miné par l’analphabétisme et la misère. Malraux rêvait que des paysans français puissent, un jour, regarder un tableau de Georges Braque sans rigoler, voilà que ce sont des paysans haïtiens qui exposent leurs œuvres, et c’est à Braque de ne pas rigoler.

Les poètes
La poésie est une constante de ma vie. Elle a barbouillé mon enfance, débordant jusqu’au milieu de mon adolescence. Pas le poème qui m’obligeait à bailler, plutôt cette fièvre qui faisait subitement monter ma température. Un regard de biais, une nuque dégagée, le parfum de la mangue à midi, ma grand-mère buvant son café ou un vélo rouge appuyé contre un arbre. J’ai attendu de croiser un poète pour m’intéresser au poème. Cela s’est passé un dimanche, vers quatre heures du matin. J’accompagnais ma mère à la messe quand, passant près du marché de charbon, elle pointa du doigt un homme, à moitié nu, sur un lit de carton. Elle me glissa à l’oreille, sur un ton dégoûté : « C’est un poète ! » En effet, c’était Carl Brouard. Je le découvris plus tard dans mon manuel de littérature haïtienne, cravaté, sourire mondain de fils de la bonne bourgeoisie. Sa poésie légère et triste m’a tout de suite attiré. Je me revois encore regardant passer un cortège interminable lors de ses funérailles. Cette vie dans la boue noire du marché, c’était son choix. Un autre poète a eu le même destin ; lui aussi avait rejeté la vie confortable des beaux quartiers pour vivre dans les bas-fonds. Magloire-Saint-Aude, dont le père était le fondateur du grand quotidien national Le Matin, a vécu avec Les Parias (le titre d’un de ses livres). C’est de lui que Breton parle quand il dit : « Mais vous savez bien que tout est beaucoup trop lâché aujourd’hui. Il y a une seule exception : Magloire-Saint-Aude. » Ce goût de traverser les frontières n’est pas nouveau chez les poètes, mais c’est quand même étonnant que ces deux poètes aient eu des funérailles nationales. Pas de demi-mesure en Haïti : on emprisonne les poètes ou on leur fait des funérailles nationales. En lisant leur poésie on comprend tout de suite ce qu’ils étaient allés chercher dans cette zone noire de boue : ce mélange fait de rituels du vaudou, de chants sacrés et profanes, de fulgurances du créole et de danses impudiques du dieu Baron Samedi, le concierge de la mort. Cela fait une poésie elliptique, parfois ésotérique dans le cas de Saint-Aude, proche de la peinture d’un Saint-Brice.

La mort
Des décennies plus tard, j’ai entrepris la rédaction d’un roman sur la mort, un sujet qui m’intéressait depuis l’adolescence. J’avais déjà posé la question, de façon brutale, à ma grand-mère, un après-midi d’été. « Da, qu’est-ce que la mort ? » Elle m’avait répondu, sans détours, «Tu verras». Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre que j’écrivais avait un titre énigmatique : Pays sans chapeau. C’est ainsi que les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. Tout cela pour dire que la culture populaire haïtienne reste, malgré tous les tourments, riche et subtile. Est-ce pour cette raison que je voudrais vous proposer ici un bouquet de proverbes haïtiens. J’avais acheté un livre où sont répertoriés plus de trois mille proverbes. Naturellement un grand nombre se retrouve, sous différentes formes, dans d’autres cultures. Je vous prie de me croire que ça sonne plus juste en créole que ma tentative de traduction. On a peut-être perdu la poésie mais le sens est là.

Je vous en offre dix.

1. À force de caresser son enfant la guenon l’a tué.

2. Avant de grimper à un arbre assure-toi de pouvoir en descendre.

3. Les morts ne connaissent pas le prix des cercueils.

4. Dieu est tellement subtil qu’il peut placer une blessure derrière la tête du chien s’il ne veut pas qu’il la lèche.

5. La bouche de la femme ne connaît pas de dimanche. (Pour ma mère cela voulait dire qu’elle passait la journée à parler pour prévenir, raconter, enseigner, ordonner, consoler, invoquer…)

6. On sait et on ne sait pas. (Le plus mystérieux.)

7. Ce que la mère du chaton lui a appris, la mère du raton le lui avait appris longtemps avant.

8. Nous sommes comme ces fruits qui même mûrs ne tombent jamais de l’arbre. (On ne se rend pas.)

9. N’accroche pas ton chapeau là où ta main ne pourrait pas arriver.

10. N’insulte jamais le caïman avant d’avoir complètement traversé la rivière.

L’esprit
Ce mois-ci, le 12 janvier, cela fera dix ans depuis le tremblement de terre qui a causé en 35 secondes 230 000 morts, des milliers de blessés et des dégâts matériels qu’on n’a pas fini d’évaluer. J’y étais et je me souviens de chaque craquement. Une journaliste montréalaise, Chantal Guy, qui lors était à Port-au-Prince, voulait un commentaire, à chaud, à propos de cette tragédie. J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de culture et non de douleur : « Quand tout tombe, il reste la culture. » La réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple haïtien.

Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

L’exil de l’écrivain
22 octobre 2024
J’ai connu tant d’exils que c’est devenu ma condition naturelle, au point que je me demande si celui qui n’a pas été bousculé dans son histoire, sa terre, sa langue, ses rêves, n’a pas raté quelque chose dans cette vie. Je n’exclus pas la douleur ni la folie, mais il y a aussi des éblouissements comme celui de se retrouver dans un nouveau pays, du jour au lendemain, sans aucune protection et dans cette condition d’infériorité qui fait qu’on se demande parfois si ce déracinement total n’est pas la dernière grande aventure humaine.

L’exil a bien commencé avant mon départ du pays, je devrais plutôt dire la sortie du pays, car un départ est un acte volontaire. On est jeté, un jour, hors de l’île. Haïti, cette presqu’île de 27 000 kilomètres carrés dont la voisine est la République dominicaine. Deux pays dont le destin reste lié pour le meilleur et plus souvent le pire, mais qui font penser parfois à des esclaves désenchaînés qui se croisent, sans pouvoir échanger un seul mot, dans la nuit coloniale car ils viennent de tribus diverses et donc parlent des langues différentes. L’un colonisé par la France, l’autre par l’Espagne. À défaut de la langue, ils ont la douleur en partage. Cette image de l’île en mouvement me vient d’un recueil de poèmes de René Philoctète, publié en 1973, trois ans avant mon départ d’Haïti, sous le titre de Ces îles qui marchent. Ce titre évocateur donne l’impression d’une dérive continue sur une mer de boue et de sang. À son retour d’un voyage à Montréal, qu’il a vécu comme un exil, le poète témoigne : « Je reviens des giboulées du nord, et le soleil que j’ai vu là-bas était froid comme la mort. » C’est dans un poème que j’ai croisé, pour la première fois, le nom de cette ville, Montréal, où je passerai la plus grande partie de ma vie. L’hiver m’était lors inconnu, comme le hockey et la tourtière. Aujourd’hui, je me reconnais dans ces vers chaloupés de Gaston Miron, le poète national : « Hommes aux labours des brûlés de l’exil selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes, selon ton regard arc-en-ciel arc bouté dans les vents, en vue de ville et d’une terre qui te soit natale. » Si j’ai passé vingt-trois ans en Haïti, je vis hors de mon pays depuis près d’un demi-siècle. La glace a succédé au feu dans mes veines. L’impression de m’éloigner de plus en plus des notions idéologiques pour me rapprocher des éléments naturels. En hiver, je pense plus souvent au froid qu’au racisme. Je me renseigne chaque matin entre décembre et avril sur le temps qu’il fait, et ne m’inquiète du niveau du racisme en Amérique que quand l’été arrive et qu’on occupe les terrasses des cafés. Bien sûr que cela ne saurait se résumer ainsi : Haïti/dictature, Québec/hiver ou racisme, mais force est d’admettre que ce sont de puissants vocables. François Duvalier, le dictateur haïtien qui a régné de 1957 à 1971, a exilé mon père vers la fin des années 1950, tandis que son fils Jean-Claude Duvalier, qui lui a succédé de 1971 à 1986, m’a poussé à l’exil vingt ans plus tard. Père et fils dictateurs, père et fils exilés – une équation courante dans certaines régions du monde. Les enfants du dictateur cherchent désespérément à garder le pouvoir, tandis que ceux de l’exilé se perdent dans la recherche de leur identité en terre étrangère.


L’exil de la langue

Puis ce fut en entrant à l’école la découverte qu’une autre langue m’attendait derrière la grille verte des Frères de l’instruction chrétienne dont le fondateur était ce natif de Saint-Malo, Jean-Marie Robert de la Mennais, mort depuis si longtemps qu’on priait encore dans mon village pour qu’il soit canonisé un jour. L’accent et l’air du grand large m’ont plu même, si je ne comprenais rien de ce qu’on disait autour de moi, ni pourquoi c’était à un Breton de m’ouvrir les yeux sur le monde. Le drame est arrivé quand j’ai compris que presque chacune des choses dont la musique et le sens faisaient partie de ma chair avait un autre nom. Avant, je dégustais des mangos jaunes, charnus et juteux avec ce parfum à vous chavirer le cœur (je ne m’étais pas encore aperçu qu’il y avait des filles dans le paysage) pour apprendre plus tard qu’il s’agissait de mangues et non de mangos. Avait-on le droit de nommer un fruit qui n’existe pas chez soi, me demandai-je, ahuri ? Jusqu’à aujourd’hui, même étant à l’Académie française, je ne mange que des mangos. Mais j’ai remarqué bien plus tard, en devenant écrivain, que cette langue maternelle me permettait une certaine originalité. Une langue ne disparaît jamais, elle se cache dans la nouvelle pour lui insuffler une plus grande densité et des nuances plus discrètes. Je pense à Nabokov, Conrad ou Bianciotti qui ont écrit dans une langue dite étrangère, et, dans une perspective différente, à Kateb Yacine. Mais je dois admettre que pendant un certain temps ma langue maternelle était une reine en exil sur ses propres terres. Aujourd’hui je n’ai plus le sentiment de perdre une langue, je gagne plutôt une nouvelle ; je ne perds pas non plus un pays, j’ajoute de nouveaux pays à ma constellation. Comme du temps de la haute enfance où je passais mes soirées, avec ma grand-mère, à compter les étoiles filantes dans le ciel de Petit-Goâve. L’exilé tente désespérément de réactiver des souvenirs périmés. Mon enfance me manque beaucoup plus que mon pays.


Le moment fatal

J’avais 23 ans et j’étais journaliste à Port-au-Prince quand j’ai appris, un midi, que mon ami et confrère Gasner Raymond était retrouvé sur une plage, le crâne fracassé par des sbires du pouvoir. Il était donc impératif que je quitte le pays au plus vite. C’est un colonel qui était venu demander à ma mère de me faire partir. Quand, demanda celle-ci, déjà morte d’angoisse ? Demain au plus tard car son nom est sur la liste. Comment c’est arrivé puisqu’il n’écrit que dans la section des arts ? C’est moi qui ai fait la liste, répondit-il. Et pourquoi son nom s’y retrouve alors ? C’était la seule façon de le sauver. Ma mère a eu l’intelligence d’éviter d’entrer dans le dédale sombre et marécageux du cerveau d’un conseiller particulier du dictateur. Je suis donc parti sans rien dire à personne, pour ne pas créer de panique qui pourrait mettre en danger mes amis, et surtout Lisa. Sinon il y aurait toujours une mère qui chercherait à savoir si le nom de son fils est sur la liste; on la rassurera avant d’aller cueillir le dit fils dans son lit au milieu de la nuit. En réfléchissant à tous ces événements durant les froides nuits d’hiver, j’ai compris que cette vie sous la dictature si difficile, dangereuse, gorgée de détonations, de chausse-trapes et de secrets, était en fait une dure école qui m’a permis d’éviter bien des embuscades durant mes pérégrinations hors de mon île.


La clé

Petit-Goâve, comme à Port-au-Prince, ma grand-mère gardait sur elle la clé de la maison. Je passais mon temps à entrer et sortir, simplement pour voir cette grosse clé dorée surgir de sa poche. J’en avais fait une obsession. La possession de la clé me fera entrer dans l’âge adulte. Ce n’était pas le dictateur qui contrôlait ma vie, mais la détentrice de la clé. J’étais sûr que cette histoire de clé qui ouvre et ferme les portes court dans toutes les mythologies, et se retrouve au cœur d’un grand nombre de mystères dans notre vie. À la question « Qu’est-ce qui vous étonne ? » Borges répond « Je m’étonne qu’une clé puisse ouvrir une porte. » Et voilà qu’après la signature du bail le concierge me remet cette clé. J’ai longuement arpenté la ville, ce soir-là, la clé dans la poche droite de mon pantalon. Je voulais goûter à cette sensation sauvage d’être dans un nouvel univers où tout a un goût étrange. J’ai fait danser la petite clé dans ma main avant d’ouvrir la porte. Me voilà assis au milieu de la pièce, dans la pénombre, avec le sentiment qu’à partir de maintenant ma vie m’appartenait. Deux jours plus tard, j’avais perdu la clé, mais le concierge n’avait pas l’air embêté. Il m’a simplement fait payer cinq dollars la nouvelle clé que j’ai encore égarée trois jours après. Depuis, je me concentre à ne pas perdre cette clé qui semble être le pivot de ma nouvelle vie.


Les repères

J’ai eu du mal, au début de mon exil, à comprendre cette vie réglée par des lois si strictes. Je parvenais à circuler dans la jungle de Port-au-Prince, sans aucun papier, et me voilà aujourd’hui dans une ville où tout est codé. Un univers qui change quatre fois par an au rythme de ces saisons contrastées. Comment reconnaître ces nouveaux félins dont l’arme la plus redoutable est un sourire que je ne parvenais pas toujours à décrypter ? Que comprendre de ces jeunes gens qui s’embrassent sans s’embraser ? Que dire à cet homme croisé dans un parc qui, apprenant mes difficultés à trouver du travail, me conseille gentiment de retourner dans mon pays d’origine – une expression qui fait plus penser à un produit défectueux qu’à un être humain. Sachant qu’il venait d’un village près de Rimouski, sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, et qu’il se sentait exilé à Montréal, j’ai hésité à lui répondre que l’exil n’était pas de quitter son bled, mais de ne pas pouvoir y retourner. J’ai croisé dernièrement des camarades ouvriers de cette époque dans un bar de l’est de la ville. Leur situation n’avait pas changé d’un iota des décennies plus tard, et leurs rapports avec la police restaient toujours conflictuels. On les accuse de commettre une variété de crimes inusités, d’adorer d’étranges dieux, de faire baisser le niveau de scolarité, et d’exacerber des tensions politiques, en un mot de mettre en péril l’équilibre social, alors qu’ils ne rêvent que de se faire embaucher au salaire minimum afin d’élever décemment leurs enfants. Couché sur le dos, les bras en croix, regardant le plafond pendant des heures, je tentais de redéfinir ma vie avec mes propres mots. Il m’a semblé que ce travail préliminaire était nécessaire pour un jeune homme, destiné à l’usine, qui s’apprêtait à franchir une nouvelle frontière, c’est-à-dire l’écriture de son premier roman. Je ne pouvais pas commencer ce travail d’écrivain sans tout revoir par mon propre prisme.

L’exil de ma mère

Tous les chants d’exil depuis Ovide sont assez larmoyants. Est-ce parce qu’on trouve inconvenant d’évoquer la moindre joie ressentie hors du pays natal ? On ne voudrait pas que le dictateur croie que l’exil, qu’il ne connaît pas, soit plus une recréation qu’une punition, de peur qu’il n’alourdisse la peine en y ajoutant un bras à couper. Je me souviens de l’argument de Julien Green à propos de la peine de mort, cet exil définitif. On ne peut pas condamner quelqu’un à une peine dont on ignore tout. Mes lettres, du moins au début, n’ont pas mentionné la joie de retrouver la nuit sans détonation, ou d’entendre un discours politique qui ne soit pas un éloge du dictateur. Je me souviens qu’aux premiers jours je refusais de rejoindre des amis à une petite fête parce que j’avais l’impression d’être en deuil. L’impression aussi que ma vie, même en exil, restait liée au dictateur. Me demandant comment ma mère parvenait à surmonter cette tragédie intime, j’ai compris qu’elle vivait les affres de l’exil sans bouger de cet univers dont j’étais le centre. Je lui cachais mes joies, il ne lui restait que mon absence. La nouvelle ville m’offrait tant de distractions et de consolations que j’ai parfois oublié ma peine. Mais, pour ma mère, c’était l’exil à domicile. La maison restait imprégnée de mon odeur et fourmillait de mes traces : une chemise jaune ici, un livre annoté sur la petite étagère, et mon peigne sous le lit. Les yeux brillants de ma mère, dans la pénombre, comme des cristaux de douleur. Et ce sourire de me savoir là-bas – là-bas, c’est ainsi qu’elle a toujours appelé Montréal, mais ça veut dire aussi un endroit où je suis hors de tout danger. Le dictateur, lui, ne pouvait pas faire un pas sans une forte protection armée, ce qui ne l’empêchait pas de se méfier de tout. Le voilà en exil de la vie même. Le pouvoir absolu tue tout ce qui est vivant autour de lui. Cette solitude du dictateur est racontée par tous les grands romanciers sud-américains : Gabriel Garcia Marquez l’a fait dans L’Automne du patriarche, Miguel Angel Asturias dans Monsieur le Président, Augusto Roa Bastos dans Moi, le Suprême et, dernièrement, notre confrère Mario Vargas Llosa dans La Fête au Bouc. Je plains le dictateur qui ne pourra quitter le pays que dans le bruit et la fureur.

La folie de mon père

La politique étant la passion de mon père, il lui était impossible de vivre hors de son pays. Les nuits d’insomnie se succédant, il a perdu la tête. Dès que j’ai eu mes papiers, j’ai filé à New York pour le rencontrer. Je me souviens qu’enfant il m’avait soulevé de terre et ma tête avait frôlé le plafond. Ce vertige m’habite encore. Ma mère ne l’évoquait pas souvent par crainte de nous infliger une souffrance inutile. Un des frères de mon père m’a emmené le voir dans son studio, à Brooklyn, où il vivait seul dans une chambre monacale. J’ai frappé longtemps avant d’entendre des bruits de pas : « C’est moi, papa. » Il a répondu après une éternité, et sans jamais m’ouvrir la porte, qu’il n’a jamais eu d’enfant, ni de femme, ni même de pays. J’étais arrivé trop tard. Le choc de ma voix identique à la sienne, selon ma mère, n’avait peut-être pas aidé non plus. Je ne l’ai revu que des années plus tard, à ses funérailles, pour découvrir que nous avions aussi les mêmes mains.

La ville de l’exilé

On gagne peu à l’usine, et s’habiller en hiver coûte cher. Il faut payer le loyer chaque jeudi. Je distribue des prospectus à domicile, ce qui fait un salaire de misère. Le propriétaire de l’immeuble ne me fait pas confiance. Les autres locataires, des jeunes comme moi, ne sont pas mieux lotis, mais si d’aventure on les met à la porte, ils n’ont qu’à traverser la rue avec leur baluchon pour prendre un autocar au Terminus Voyageur qui les ramène chez mamie qui vit dans une de ces petites villes calmes de l’autre côté du fleuve, ou parfois plus loin à Chicoutimi ou à Rivière-du-loup. Je suis dos au mur, et c’est peut-être ma chance. Il me faut trouver une solution ici puisque je n’ai personne en région, et que je ne peux pas retourner à Port-au-Prince. De plus, je ne veux pas quitter Montréal, ne cessant de m’abreuver de son énergie. Cette ville n’est pourtant pas toujours facile, et cela même pour les gens nés sous son ciel. J’ai commencé à noter tout ce que j’aime autour de moi, et un ami m’a dit que j’étais en train de changer tranquillement de métabolisme. C’est qu’on ne peut pas empêcher le corps de ressentir des émotions nouvelles, et l’esprit de chercher à résoudre les problèmes qui se présentent à lui. Les expériences accumulées au fil des ans me permettent d’éviter les erreurs du début. Je reste imperturbable quand je vois des gens s’embrasser dans la rue. Ma façon de flâner dans la ville a changé aussi, me poussant vers des quartiers plus modestes où l’on ne cherche pas à m’en mettre plein la vue. J’ai vécu dans ce furieux désir de traverser le miroir pour rejoindre l’autre dans sa vie nue jusqu’à cette révélation qui m’a ébranlé au plus profond : le fait qu’on peut être de l’endroit où on se trouve. Et ma question n’est plus : qui suis-je ? mais : où suis-je ? Cependant si les lieux changent au fil du temps, ce qui demeure immuable c’est le fait que j’habite ma vie.

Dany Laferrière
délégué de l’Académie française
Séance de rentrée des cinq Académies
le mardi 22 octobre 2024

Haïti et les prix de l’Académie française : un siècle d’histoire
30 octobre 2025
Ce n’est qu’après mon élection à l’Académie française que j’ai découvert le lien étroit maintenu durant plus d’un siècle (120 ans) par cette prestigieuse institution avec Haïti. Notre rapport à la littérature française ne date cependant pas d’hier.

Le jeune Hugo a pris Saint-Domingue pour cadre de son premier roman Bug-Jargal. Lamartine a été touché par la révolution haïtienne jusqu’à dresser cet émouvant et lucide portrait du précurseur de l’Indépendance, dans son Toussaint Louverture, poème dramatique. Puis, bien sûr, les Dumas, dont l’aventure a commencé à Saint-Domingue avec cette ancienne esclave du nom de Marie-Cessette Dumas, mère du général Dumas, lui-même né à Jérémie, dans le sud-ouest d’Haïti. L’auteur de La Dame aux camélias, Alexandre Dumas fils, entrera à l’Académie française, comme Hugo et Lamartine. Il n’est donc pas étonnant que mon entrée à l’Académie française, trois ans après le tremblement de terre de Port-au-Prince, ait provoqué un tel enthousiasme dans la population pour la Compagnie.

Nous allons suivre pas à pas ce dialogue intellectuel entre le seul pays en Amérique (outre le Canada), où le français est l’une des deux langues officielles, et la première institution littéraire de France.

Chronologie des prix et la littérature haïtienne

1906. L’Académie a accordé son prix Auguste-Furtado pour “un livre de littérature utile” à un quatuor d’écrivains déjà reconnus en Haïti : Solon Menos, Dantès Bellegarde, Amilcar Duval et Georges Sylvain. Titre : “Auteurs haïtiens : morceaux choisis précédés de notices biographiques”. Toutes les manières sont présentes : Georges Sylvain a réécrit en créole les Fables de La Fontaine, Solon Menos publie des romans dont l’action se situe hors d’Haïti, Dantès Bellegarde est un érudit et un virulent opposant, tout comme son compatriote Georges Sylvain, à l’Occupation américaine (1915-1934), et Amilcar Duval, un pamphlétaire qui dénonce constamment la corruption gouvernementale.

1912. C’est au tour d’Etzer Vilaire, le plus célèbre poète de son temps, de recevoir le prix de poésie Jules-Davaine pour son recueil Nouveaux Poèmes. Il fait entrer la poésie haïtienne dans la modernité en fustigeant tous ceux qui croient qu’il « suffit d’un palmiste au bout de méchantes rimes » pour faire de la poésie (avant-propos Poèmes de la mort 1905). Avec lui, des thèmes comme la mort (Les dix hommes noirs), ou la solitude (Poèmes à mon âme) nous font découvrir d’autres saisons, plus grises et intimistes, que celles éclatantes auxquelles on était habitué sous les tropiques.

1933. Le prix de la langue française va à Philippe Cantave, à l’époque secrétaire de l’Alliance française en Haïti. Il deviendra trente ans plus tard ambassadeur d’Haïti au Canada et n’aura de cesse de maintenir des liens étroits entre le Québec et Haïti. Il avait compris, assez tôt, que ces deux sociétés étaient fondamentales pour le maintien de la langue française en Amérique.

1936. Le prix de la langue française est cette fois accordé à un enseignant, M. L. C. Lhérisson, fondateur du Collège Louverture. On connaît surtout son frère, le romancier et journaliste Justin Lhérisson, célèbre pour être l’auteur de l’hymne national d’Haïti. Il faut penser à la place de la langue française dans l’enseignement en Haïti. Le français est souvent contesté parce qu’il prend la place du créole selon certains, tout en représentant une fenêtre sur le monde. L’Académie a pensé, en accordant ce prix, à tous ces enseignants qui ont su faire de la langue française une langue vivante en Haïti, et cela depuis l’installation des Français en 1697 à Saint-Domingue. 

1936. Le Prix Verrière est destiné à favoriser l’influence française par le moyen des missionnaires catholiques en encourageant leurs œuvres d’enseignement et d’éducation. Ce prix est attribué aux frères de Saint-Louis de Gonzague pour leur magnifique bibliothèque de littérature haïtienne. Particulièrement au frère Ernest, qui recopiait à la main les revues et textes rares qu’il n’arrivait pas à se procurer, et au frère Lucien, qui a continué son œuvre. L’intérêt de cette bibliothèque réside dans sa spécialisation dans les textes haïtiens. Ces religieux étrangers ont permis aux Haïtiens de s’intéresser à leur histoire littéraire.

1948. Dantès Bellegarde, diplomate et fondateur de la plus importante revue de l’époque, La Ronde, reçoit, seul cette fois, le prix de la langue française.

1949. À l’occasion du deux-centième anniversaire de la fondation, la ville de Port-au-Prince se voit exceptionnellement remettre le Prix de la langue française. Cette ville était devenue, par ses poètes (Jean Brierre), ses historiens (Jean Fouchard) et ses romanciers (Jacques Roumain), la capitale de la langue française en Amérique.

1950. L’historien Timoléon Brutus, auteur d’études sur les héros de l’indépendance et sur les plantes et légumes d’Haïti aux vertus médicinales, reçoit le Prix de la langue française.

1959. Le prix est accordé à Jean-Price Mars, auteur d’un essai marquant, Ainsi parla l’Oncle paru en 1928. Il avait présidé en 1956 le Congrès mondial des écrivains et artistes noirs tenu à la Sorbonne. Pourtant c’est son livre De Saint-Domingue à Haïti, essai sur la culture, les arts et la littérature qui lui vaut cet honneur.

1966. Le prix Broquette-Gonin va à Gérard de Catalogne, l’un des conseillers politiques du dictateur François Duvalier, pour son essai Haïti à l’heure du Tiers-Monde.

1969. Jean-Price Mars reçoit un second prix, pour « services rendus à la langue française en dehors de la France ».

1974. Le Prix Alfred-Née est attribué à Léon-Français Hoffmann, professeur américain enseignant à Princeton. Spécialiste de la littérature haïtienne et du romantisme français, il reçoit ce prix pour son ouvrage Le Nègre romantique, personnage littéraire et obsession collective.

1982. Le Prix André-Barré est décerné à un neurologue haïtien vivant à Paris pour son premier roman Jacmel au crépuscule, paru chez Gallimard. Jean Métellus sera l’un des écrivains haïtiens les plus primés par l’Académie.

1984. Jean Métellus reçoit le Prix Roland-de-Jouvenel pour son roman Une eau-forte.

1994. Dix ans plus tard, René Depestre, l’un des plus grands poètes haïtiens, voyageur infatigable et romancier flamboyant, prend le relais avec le Prix Amic pour l’ensemble de son œuvre.

1998. Quatre ans après, René Depestre revient sous la Coupole pour recevoir le Grand Prix de poésie.

2010. L’année du tremblement de terre de Port-au-Prince, Jean Métellus reçoit un troisième honneur : le Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre. Métellus est également fier de savoir que son recueil de poèmes Au pipirite chantant a été le dernier livre lu par Malraux avant sa mort. L’intérêt porté par les Haïtiens à Malraux s’explique par son engagement pour le rayonnement de la peinture haïtienne.

2012. Le Prix du rayonnement de la langue française est attribué à l’association haïtienne basée à Paris, Haïti Mémoire et Culture.

2013. Le Prix Émile-Augier va au dramaturge Jean-René Lemoine pour Iphigénie et In Memoriam. On remarque que depuis un moment, les prix sont plutôt attribués à des Haïtiens vivant en France.

2017. Le Grand Prix de poésie est décerné à Anthony Phelps, qui a passé la majeure partie de sa vie en exil à Montréal. 

2018. Le Prix du rayonnement revient en Haïti avec Gary Victor, romancier qui mélange humour noir, sociologie de brousse et vie quotidienne teintée de surréalisme. Il publie des romans aux titres fantaisistes et poétiques comme Le diable dans un thé à la citronnelle et Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin.

2021. Frankétienne, poète, romancier et dramaturge, obtient le Grand Prix de la Francophonie. À 85 ans, ce colosse barbu, qui cherche à ressembler en tous points à Tolstoï, est fier de n’avoir jamais vécu à l’étranger, ce qui ne l’a pas empêché de recevoir des prix internationaux, dont celui de l’Académie française, qui l’a profondément touché.

Cette même année, Emmelie Prophète, poète et romancière vivant en Haïti, s’est mérité le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises. 

Louis-Philippe Dalembert reçoit, lui, le Prix François-Coppée pour son livre de poésie Cantique du balbutiement. François Coppée fût le célèbre poète français qui avait reçu Oswald Durand à la Société des gens de lettres, à Paris en 1888, où ce dernier fut accueilli en triomphe. 

2022. Frantz Voltaire, historien, gardien et diffuseur de la culture haïtienne et caribéenne au Canada et en Amérique, remporte le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises. 

Cette même année, le Prix Heredia de Poésie, du nom du poète d’origine cubaine José-Maria de Heredia, est attribué à Jean D’Amérique pour Rhapsodie rouge.

2025. Yanick Lahens remporte le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Passagères de nuit. J’en profite pour saluer Yanick Lahens et son cortège de mots rutilants comme des billes dans ma mémoire enfantine. Ah, chère Yanick, tu nous fais encore du bien dans un moment si douloureux. 

Et ce n’est pas fini pour la moisson, car d’autres lauréats viendront.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste (Haïti)
Bloc-notes de l’Académie française