Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant.
Remerciements de M. Dany Laferrière
lors de la remise de son épée d’académicien par M. Jean d’Ormesson
dans les salons de la Mairie de Paris
le 26 mai 2015

Hommage à M. Hector Bianciotti
Discours de réception à l’Académie française
Dany Laferrière
28 mai 2015
M. Dany Laferrière est reçu en séance solennelle sous la Coupole, le jeudi 28 mai 2015 à 15h, par M. Amin Maalouf, au fauteuil de M. Hector Bianciotti (2e fauteuil).
Discours de M. Dany Laferrière
Discours de M. Amin Maalouf
Les terres d’Amérique d’où vous venez, Monsieur, nous les chérissons depuis toujours dans cette Compagnie, comme dans ce pays. Nouvelle-France, Saint-Domingue, Québec, Canada, Haïti… Tant d’affinités ! Tant de réminiscences ! Tant de passion réciproque ! Tant de fidélité !
Et cependant, que de rendez-vous manqués ! Tel celui qui faillit avoir lieu à l’époque de la Révolution, qui aurait changé bien des choses pour Haïti, pour la France, et sans doute aussi pour l’humanité entière, mais qui s’acheva, hélas, dans le remords et l’amertume.
Au mois d’août 1789, dans les semaines qui ont suivi la prise de la Bastille, l’Assemblée constituante adoptait la première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et aussitôt se posait avec insistance la question de l’esclavage dans les colonies. Ne fallait-il pas l’abolir sans délai ? À partir du moment où l’on avait proclamé : « Tous les hommes naissent et demeurent libres », la chose aurait dû aller de soi. Mais les colons qui dominaient votre île, alors appelée Saint-Domingue, déléguèrent à Paris des représentants pour prévenir Danton, Mirabeau, La Fayette et les autres, que si jamais on les privait de leur main-d’œuvre gratuite, leurs plantations sucrières cesseraient de produire, et la France en serait ruinée. Une menace qui effraya les assemblées successives et les amena à remettre sans cesse leur décision à plus tard. La population noire, déçue et excédée, finit par prendre les armes.
On se retrouva ainsi avec deux révolutions face à face, l’une à Saint-Domingue, l’autre en métropole ; l’une née dans le sillage de l’autre, mais née aussi en réaction aux manquements de l’autre. Et c’est dans un climat d’extrême tension des deux côtés de l’Atlantique que la Convention nationale vota enfin, le 4 février 1794, l’abolition totale de l’esclavage dans toutes les possessions françaises.
La révolte noire avait alors, en la personne de Toussaint Louverture, un dirigeant hors du commun. Ayant conquis l’ensemble de l’île, il refusa de se laisser manipuler par l’Angleterre ou l’Espagne et, contre l’avis de ses lieutenants, proposa à Paris une alliance. Il eut même le courage moral d’inviter les colons blancs à revenir à Saint-Domingue pour contribuer à son relèvement. « Toussaint, quoique vainqueur, modeste en ses succès », dira plus tard Lamartine dans une pièce qu’il lui consacrera.
Lui seul, parmi les dirigeants politiques de son époque, croyait profondément en l’importance exceptionnelle de l’instant qu’on vivait : une grande nation européenne qui se révoltait contre l’ordre établi, qui abolissait les privilèges, qui abolissait l’esclavage en proclamant le principe d’égalité entre tous les hommes, sans distinction de couleur ; et au même moment, une nation noire, longtemps opprimée, qui relevait la tête, qui prenait son destin en main, qui se battait, qui se libérait elle-même. Un monde nouveau semblait en train de naître, plus juste, plus fraternel. Plus humain.
Un épilogue flamboyant pour le siècle des Lumières. Et ce n’est évidemment pas un hasard si l’on vit en ces année-là, à la tête des troupes françaises en Italie, en Égypte, et dans les Flandres, un général noir, Dumas, né comme vous, Monsieur, au sud de l’actuel Haïti. « Les yeux de mon père s’ouvrirent dans la plus belle partie de cette île magnifique… dont l’air est si pur, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre », écrira son fils Alexandre, dont l’œuvre – notamment Le Comte de Monte-Cristo – fourmille d’allusions codées à l’épopée paternelle.
Ce fut, hélas, Bonaparte qui mit fin à cet épisode si prometteur. En 1802, il rétablit brutalement l’esclavage dans les colonies, et dépêcha un corps expéditionnaire pour réoccuper l’île. Toussaint Louverture fut vaincu, appréhendé par traîtrise et déporté en métropole, où il devait mourir en prison au bout de quelques mois.
Une victoire, pour le futur Empereur ? Non, une débâcle, une triple débâcle – militaire, politique et morale. Pendant que le héros de Saint-Domingue dépérissait de froid et de tristesse dans un fort du Jura, une nouvelle révolte éclatait sur l’île, bien plus violente, et cette fois radicalement anti-française. Les troupes venues de métropole furent battues, de nombreux colons furent massacrés, l’indépendance fut proclamée et le pays rebaptisé Haïti.
Quelques années plus tard, après avoir été lui-même vaincu et exilé, Napoléon exprimera, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, son remords pour la manière dont il avait agi. « C’était une grande faute que d’avoir voulu soumettre cette colonie par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l’intermédiaire de Toussaint… » Il avait d’autant plus à se reprocher cette faute qu’il l’avait vue, dira-t-il, et qu’elle était contre son inclination ; selon ses propres termes, il n’avait fait que « céder aux criailleries des colons ».
Si j’ai voulu m’étendre sur ce rendez-vous manqué, ce n’est pas pour dénoncer l’égarement des hommes, leur rapacité ou leur inconstance ; il n’y a aucun mérite à s’indigner deux siècles après les faits. Mais les conséquences de ces péripéties lointaines sont encore avec nous. Haïti ne s’est jamais complètement remise de ce traumatisme initial. Bien sûr, elle a pu gagner son indépendance de haute lutte, devenant la première république noire de l’ère moderne, et la deuxième nation à se libérer dans les Amériques après les États-Unis. De cela, les Haïtiens ont toujours été fiers, à juste titre. Mais que la route a été pénible ! Imagine-t-on ce que cela a dû être pour une nation noire de faire ses premiers pas sur la scène mondiale au xixe siècle, quand toutes les puissances européennes, engagées dans l’acquisition des colonies, avaient pour doctrine que les peuples de couleur, comme on disait alors, étaient incapables de se gouverner eux-mêmes ?
Dans le récit que vous avez consacré au grand séisme de 2010, et qui s’intitule Tout bouge autour de moi, vous dites qu’une punition pour l’exemple avait été infligée aux Haïtiens pendant deux cents ans. Une punition, en effet ; on pourrait dire une vengeance. Qu’ils ont endurée avec dignité, souvent même avec panache. Ils ont su se doter d’une grande littérature, d’une tradition picturale unique, d’une trajectoire riche en épopées, d’un univers poétique, d’un domaine mystique, d’une identité forte et singulière. Mais constamment dans la souffrance, dans l’angoisse, dans la tragédie. Et plus d’une fois au cours de leur histoire ils ont eu à subir des dirigeants fantasques, ou pervers !
L’homme qui gouvernait le pays quand vous êtes venu au monde, en avril 1953, était le général Magloire, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire trois ans plus tôt. Avec le recul, avec tout ce qui s’est passé depuis en Haïti et dans le reste du monde, son régime nous semble aujourd’hui quasiment débonnaire ; mais ceux qui vivaient sous sa coupe le jugeaient tyrannique, et votre propre père avait pris le maquis, avec une poignée de camarades, pour réclamer sa chute. C’était au temps où commençait la révolution dans l’île voisine de Cuba, avec des personnages promis à la célébrité comme Che Guevara ou les frères Castro. Mais la rébellion de votre père était infiniment moins violente. Il est même arrivé que votre mère aille dans le maquis lui apporter des habits propres. Parce qu’il tenait à préserver son élégance. Dans L’Énigme du retour, vous le décrivez, à partir d’une photo de cette époque : le col de chemise bien amidonné, les boutons en nacre, les chaussures bien cirées, la cravate mollement nouée. « Un révolutionnaire est d’abord un séducteur », commentez-vous.
Il s’appelait Windsor Klébert Laferrière, et c’est très exactement ainsi qu’on vous a baptisé. Il n’avait que vingt-quatre ans lorsque vous êtes né, mais il avait déjà beaucoup fait parler de lui. Un jeune homme en colère, audacieux, ambitieux, combatif, il était devenu un symbole de la résistance au régime militaire. Lequel commençait, d’ailleurs, à donner des signes d’essoufflement. La population réclamait des élections libres, et le Général-Président, ne pouvant plus faire face au mécontentement, n’eut d’autre choix que de démissionner.
Suivirent quelques mois tumultueux, au cours desquels on vit se succéder plusieurs chefs d’État intérimaires, plusieurs coalitions gouvernementales, avec des tractations, des bras-de-fer, des rumeurs d’attentats… On préparait fébrilement les futures élections présidentielles, et pas moins de trente-quatre partis politiques étaient dans la mêlée. Votre père avait lui-même fondé le sien, ce qui lui avait permis d’appartenir, pendant quelques semaines, à l’un des gouvernements provisoires. Mais il était trop jeune encore pour jouer les premiers rôles. Il y avait dans l’arène des lutteurs bien plus considérables. Notamment un médecin qui avait bonne réputation et qui semblait le mieux indiqué pour restaurer la confiance. Il se présentait comme un protecteur des pauvres, quasiment comme un père ; ses partisans le surnommaient Papa Doc. Avant qu’elles ne deviennent un nom de code pour l’horreur, ces trois syllabes se voulaient affectueuses et rassurantes. Chacun connaît la suite de cette lamentable histoire, je ne m’y attarderai pas ; il me faut cependant évoquer la manière dont elle a pesé sur votre vie et sur celles des vôtres.
Le docteur François Duvalier fut donc élu triomphalement à la tête du pays en septembre 1957 et, au commencement de son règne, il voulait se montrer rassembleur. Il associa au pouvoir de jeunes activistes qui s’étaient illustrés dans la lutte contre le régime déchu. Votre père se retrouva maire de la capitale, Port-au-Prince. Mais il ne resta que quelques mois à son poste ; toujours aussi bouillonnant, et téméraire, il se mit à contester en public les orientations du nouveau président. En ce temps-là, Duvalier ne tenait pas encore assez solidement les rênes pour se permettre de faire assassiner ceux qui lui tenaient tête. Il se contenta d’éloigner le frondeur en le nommant consul à Gênes.
C’était en 1958, vous aviez cinq ans, trop jeune, évidemment, pour comprendre que votre famille venait d’être démantelée pour toujours. Votre père n’allait plus jamais remettre les pieds chez lui. Il allait dériver, sans but, sans attaches. En théorie, il était à présent diplomate, mais ce statut ne correspondait à rien : il ne se reconnaissait pas dans le gouvernement de son pays, dont il n’allait bientôt plus recevoir aucune rémunération. Et le plus frustrant, pour un homme tel que lui, avec le tempérament fougueux qui était le sien, c’est qu’il ne pouvait même pas s’opposer ouvertement au régime, puisque Duvalier retenait sa famille en otage – sa femme, sa fille et vous, son fils ; vous n’étiez pas emprisonnés, mais vous étiez tous entre ses griffes.
C’est d’abord pour vous que vos proches s’inquiétaient. « Oublie ton mari », conseilla à votre mère l’une de ses sœurs, « c’est ton fils que tu dois protéger, c’est lui qui est dans la tanière de la bête ». Leur hantise, c’était qu’un milicien zélé, un tonton macoute, veuille un jour s’en prendre à vous, qui portiez les mêmes nom et prénoms que l’opposant banni.
La solution que trouva votre mère, ce fut de vous envoyer vivre chez ses propres parents, à Petit-Goâve, une ville de province, l’une des plus anciennes de l’île, située au sud-ouest de la capitale. Un jour, elle vous emmena à la gare routière pour vous confier à un camionneur qui avait fréquenté la même école qu’elle, Gros Simon. Cela l’ennuierait-il de vous conduire chez vos grands-parents ? « Aucun dérangement, Marie ! » lui dit le chauffeur. « J’ai des sacs de farine à livrer au marchand syrien, dans la même rue. » Il vous fit asseoir sur la banquette, près de lui. Votre premier voyage. Votre premier exil.
Vous resterez six ans loin de votre mère. Pour elle, un supplice, un déchirement ; pour vous, malgré les circonstances tragiques, un moment béni, et comme une seconde naissance. D’ailleurs, on vous donnera tout de suite un nouveau prénom, moins dangereux à porter. Votre père avait souhaité que vous soyez identiques ; la vie en avait décidé autrement. Désormais, il sera, pour la postérité, Windsor K., une figure emblématique de la résistance au régime militaire. Tandis que vous serez Dany. Parce que l’une de vos jeunes tantes venait de perdre un enfant en bas âge qu’elle avait baptisé ainsi. Et votre grand-mère, que vous appelez « Da », vous fera bien vite comprendre que vous seriez à la merci de toute personne qui connaîtrait votre vrai nom.
Ces années passées à Petit-Goâve, vous les racontez dans L’Odeur du café, mais leurs échos sont présents dans chacun de vos livres. Et vous en parlez toujours avec enchantement. Même quand il s’agit de la mort d’un proche. « Son dîner l’attendait sous le couvre-plat rose, dans la salle à manger. Quelques mouches volaient autour des plats, par principe… Il avait l’air plus fatigué que d’ordinaire. Il a à peine touché à son repas… On l’a retrouvé, le lendemain, dans son lit, tout raide… Da a dit que nos ongles continuent de pousser même après notre mort. Je suis resté longtemps à regarder ceux de mon grand-père. »
Tout, en ce temps-là, prenait pour vous des couleurs poétiques, tout était transfiguré par un émerveillement d’enfant. Votre pays subissait l’une des pires tyrannies de son histoire ; votre famille se trouvait écartelée ; votre père était devenu un fugitif et un proscrit ; et vous-même deviez vous cacher pour survivre. Mais, pour quelques années encore, la précieuse insouciance était là, qui embellissait tout. Si vous aviez dû quitter votre mère, vous aviez Da et ses quatre autres filles, qui étaient chacune pour vous une mère de plus, qui voulaient chacune vous habiller de sa couleur fétiche. Et vous aviez, pour terrain de jeu, la ville tout entière – les rues, les terrasses, les collines, la plage.
Chaque nuit, vous posiez la tête sur les genoux de Da, qui vous racontait des histoires de zombies, de loups-garous et de diablesses, jusqu’à ce que vous soyez endormi. Et au matin, vous restiez dans la petite galerie, toujours collé à votre grand-mère. Elle offrait du café aux passants qui s’arrêtaient chez elle. Vous écoutiez leurs conversations en contemplant sans lassitude tout ce qui défilait – les chevaux et les chiens ; les lézards verts, les mouches, les fourmis et les araignées bleues ; les notaires, les camionneurs et les marchandes de poules ; les vivants et les morts. « Da aime veiller tard », écrivez-vous. « Une fois, elle a vu Gédéon, suivi de son chien blanc, qui se dirigeait du côté de la rivière. Et cela, un mois après la mort de Gédéon… C’était bien Gédéon puisque son chien le suivait. »
Dans cet îlot d’envoûtement et de tendresse au cœur d’un pays sinistré, se sont formés votre regard, votre imaginaire, votre attention aux choses, et une certaine sagesse épicurienne, qui a cours dans votre pays natal – comme dans le mien : s’il fallait attendre, pour avoir du bonheur, que les tragédies finissent, on mourrait sans avoir vécu.
Vous n’étiez pas pressé de quitter l’univers paisible de l’enfance. Et une partie de vous ne l’a jamais quitté. Vous ne cessez de faire l’éloge de la lenteur, des après-midi sans fin, des mangues mûres qui tombent de l’arbre dans vos mains. Le dernier en date de vos livres a pour titre : L’Art presque perdu de ne rien faire. Cependant, si j’ai bien compté, cet ouvrage est le vingt-troisième que vous publiez. Curieuse manière de ne rien faire ! À vrai dire, cette nonchalance, c’est votre forme d’élégance, comme les boutons en nacre de votre père dans le maquis.
Mais le délectable exil à Petit-Goâve devait se terminer un jour. Vous aviez onze ans quand votre mère vous ramena à Port-au-Prince. C’est là que se trouvent les meilleures écoles, et dans votre famille, comme dans tant d’autres familles haïtiennes, on ne badine pas avec l’enseignement. Le savoir, c’est le chemin de la dignité. Vous aviez donc recommencé à vivre dans la capitale.
Et qu’en était-il des dangers qui vous avaient contraint à partir, six ans plus tôt ? Ils semblaient nettement moins pressants. Papa Doc était encore là, toujours aussi pervers. Mais votre père était oublié. Il dérivait, dans le vaste monde ; même parmi ses proches, plus personne ne savait sur quelle rive il avait pu s’échouer. Au commencement de son exil, il avait l’habitude de converser tous les dimanches soir avec sa femme. Il téléphonait chez des voisins, qui venaient la chercher. Vos parents se parlaient longuement, de toutes sortes de choses. Il est vrai que votre mère retournait chez elle en larmes ; du moins avait-elle le sentiment d’avoir encore un mari. Puis les autorités s’en étaient mêlées. Elles lui avaient fait comprendre que si elle maintenait le contact avec le fugitif, toute sa famille en paierait le prix. La mort dans l’âme, elle avait dû renoncer à ces conversations avec son homme. Elle n’allait plus jamais entendre le son de sa voix.
C’est donc à Port-au-Prince que vous passez votre adolescence et que vous entrez dans l’âge adulte. Vous aviez peu vécu jusque-là dans votre ville natale, vous la connaissiez mal, vous aviez tout à découvrir – d’autres plages, d’autres nuits, d’autres lectures, d’autres créatures –, et dans un environnement qui n’était plus celui de l’innocence. Il vous fallait naviguer désormais avec précaution, avec ruse. Et acquérir d’autres habiletés.
Vous veniez d’avoir dix-huit ans, en avril 1971, quand Papa Doc est mort. Dans le pays, comme à l’étranger, on se demanda alors si son régime de terreur n’allait pas disparaître avec lui. D’autant qu’il avait désigné comme successeur son fils, Jean-Claude, âgé de dix-neuf ans, un gros enfant ébahi que la presse américaine s’empressa de surnommer Baby Doc. Peu de gens prévoyaient qu’il pourrait rester au pouvoir une quinzaine d’années – plus longtemps que son père ! C’est qu’on sous-estimait les dégâts causés par la dictature, le désert politique qui s’était fait, et la férocité des tristement célèbres tontons macoutes.
Le jeune Duvalier n’était pas un personnage démoniaque. Et l’atmosphère du pays devint, sous son règne, moins irrespirable qu’avant. Mais il n’osa pas démanteler l’appareil répressif dont il avait hérité. Par certains côtés, le régime du fils pouvait même se montrer plus dangereux que celui du père. Du temps de Papa Doc, les gens savaient qu’ils devaient se taire, et s’ils tenaient à la vie, ils se taisaient. Avec son successeur, ils avaient l’illusion qu’ils pouvaient s’exprimer sans risque. Dans l’ensemble, c’était vrai, mais quelquefois les conséquences se révélaient tragiques. Comme vous alliez en faire l’expérience vous-même.
C’était en 1976. Vous aviez commencé à travailler dans un hebdomadaire culturel, au sein d’une équipe jeune, talentueuse, et enthousiaste. Le Petit Samedi soir se voulait apolitique, s’occupant surtout de théâtre, de littérature, de musique, de peinture ; et plutôt qu’un journalisme d’opinion, il pratiquait un journalisme d’investigation.
Votre équipe était justement en train d’enquêter sur les agissements de certains personnages associés au régime – une sombre affaire de ciment, et quelques autres trafics –, quand l’un de vos collègues est soudain retrouvé sur une plage, non loin de Port-au-Prince, la tête fracassée. Il semble qu’il ait été enlevé, malmené, puis assassiné. Vous étiez proches, vous travailliez chaque jour ensemble, vous aviez le même âge, vingt-trois ans. Ce fut lui, la victime, cela aurait pu être vous. Après une nuit démentielle où vous parcourez la ville à la recherche d’une explication ou d’un coupable, et où vous êtes à deux doigts de vous faire assassiner à votre tour, vous prenez l’avion en catastrophe pour Montréal.
« À mon ami Gasner Raymond dont la mort a changé ma vie », écrivez-vous en exergue au Cri des oiseaux fous, où vous relatez heure par heure les évènements de cette fatidique journée du 1er juin 1976.
Vous voilà donc contraint à l’exil, dix-huit ans après votre père, et un peu plus jeune qu’il ne l’était lors de son départ. De lui, vous n’aviez plus que des souvenirs vagues. N’étaient-ce les photos que vous montrait parfois votre mère, vous n’auriez même pas pu vous rappeler ses traits. Qu’était-il advenu de lui ? Vous commencez à poser des questions à droite, à gauche, afin de reconstituer son parcours. Après l’Italie, il aurait passé du temps en Argentine, avant de partir pour les États-Unis. Aux dernières nouvelles, il serait à New York, dans le quartier de Brooklyn.
Vous réussissez à obtenir l’adresse de l’appartement où il vit. Et vous décidez de vous y rendre. Avec émotion, avec appréhension. Vous sonnez. Vous attendez un peu. Il n’ouvre pas. Pourtant il y a, derrière la porte, le bruit d’une lourde respiration. Vous sonnez encore, vous frappez, puis vous l’appelez, en disant que vous êtes son fils. Un silence. Peut-être, chez lui, une hésitation. Mais il finit par hurler, de l’intérieur, qu’il n’a jamais eu ni pays, ni femme, ni enfant. Vous repartez sans l’avoir vu.
Vous aurez eu, Monsieur, votre lot de rendez-vous manqués. Celui que je viens d’évoquer, et que vous-même relatez dans plus d’un de vos livres, n’est évidemment pas le moins perturbant. Dans J’écris comme je vis, vous refusez d’interpréter le comportement de votre père comme un reniement, préférant insister sur le fait qu’il n’avait plus tous ses esprits. Il avait commencé sa vie de manière fulgurante – membre du gouvernement et maire de la capitale avant l’âge de trente ans ! Puis il s’était retrouvé en exil, à la dérive. L’égarement, la chute, la déchéance. Il avait perdu la tête, dites-vous. Il avait également perdu la face, et l’estime de soi. Vous étiez probablement la personne au monde à laquelle il voulait le moins montrer le naufrage de son existence.
Plus tard vous recevrez à Montréal un curieux appel, cette voix féminine qui demande :
« Vous êtes bien Windsor Klébert Laferrière ? »
« Oui, répondez-vous, c’est moi. »
« Windsor Klébert Laferrière est mort », vous annonce-t-elle.
C’était une infirmière de l’hôpital où votre père venait de s’éteindre. Le plus étrange, c’est qu’elle avait trouvé votre numéro de téléphone dans un carnet qu’il portait sur lui. Il avait donc vos coordonnées, et il ne s’était jamais décidé à vous appeler.
Vous vous rendez aussitôt à New York pour assister à ses funérailles. Et c’est seulement à l’église que vous le revoyez enfin. Étendu dans son cercueil comme dans une pirogue, dites-vous. Vêtu d’un beau costume mortuaire. Élégant, pour la dernière fois. Vous contemplez longuement son visage et ses mains. On vous a toujours dit que vous aviez les mêmes.
Vous êtes ému, et troublé. Les mêmes mains, en effet ; le même visage, que la mort avait rendu serein ; le même nom sur vos papiers d’identité. Et à présent, pour vous aussi, le chemin de l’exil. Mais ce parallèle est trompeur. Votre exil et le sien ne se ressemblent pas. Pour lui, ce fut une malédiction ; pour vous, une bénédiction déguisée. Je ne devrais peut-être pas le dire ainsi ; c’est pourtant la vérité : l’exil vous va bien. Celui de Petit-Goâve comme celui de Montréal. L’un allait vous doter d’une enfance heureuse, et fondatrice. L’autre allait vous conduire vers ce beau moment que vous vivez aujourd’hui, et que tant de vos proches, tant de vos compatriotes – Haïtiens, Québécois, Canadiens – vivent à travers vous.
La première destination d’exil, votre mère l’avait choisie, et elle avait eu raison ; Montréal, c’est vous qui l’avez choisie, et vous avez eu raison, vous aussi. Parce qu’il y a, entre votre pays natal et votre pays adoptif, par-delà les différences de fortune, de dimension ou de latitude, une parcelle d’âme commune qui a pour nom la langue française, préservée chez les uns par fidélité aux ancêtres émigrés du Vieux Continent, et préservée chez les autres dans le sein chaleureux de la langue créole.
L’exil, quand on parle la langue du pays d’accueil, ce n’est plus tout à fait l’exil ; quand on partage avec ses nouveaux concitoyens des lectures communes, des références communes, des valeurs et des chuchotements à l’oreille, ce n’est plus l’exil. Et si l’on a le bonheur d’appartenir à la cohorte de Borges, la vénérable cohorte de ceux dont la patrie première est la littérature, alors l’exil devient un accomplissement et une rédemption. C’est votre cas, Monsieur.
Bien sûr, vous avez connu les épreuves que connaissent tous les migrants. L’usine, les trains de l’aube, les chambres insalubres, et ces regards qui vous scrutent, qui vous dépouillent, qui vous classent. Mais vous avez pris ces désagréments pour ce qu’ils étaient : des rites de passage. Vous n’aviez aucune envie de vous installer dans l’amertume, ni dans la récrimination. Vous n’êtes pas allé vers le Nord pour gémir, ni pour quémander, mais pour découvrir, pour bâtir, pour aimer, pour conquérir.
Cette posture de victime, que l’esprit de notre époque nous pousse à endosser, vous n’en avez pas voulu. Vous étiez censé décrire vos souffrances d’enfant ; vous avez décrit les mangues juteuses et l’odeur du café. Vous étiez censé parler de la misère de votre île natale, et de la malédiction qui la frappe ; vous avez parlé de sa luxuriance, de son audace et de sa fierté. À ceux qui vous demandaient pourquoi vous ne consacriez pas vos livres à la dénonciation de la dictature, vous avez répondu : les tyrans s’efforcent de coloniser notre existence entière ; notre premier devoir est de les écarter de notre champ de vision, pour nous consacrer à notre œuvre.
Vous n’êtes pas dans le militantisme, mais dans la séduction. Quand on lit sous votre plume des mots tels que « lutte », « combat », « attaque », « stratégie » « conquête », ce sont toujours toujours des métaphores sensuelles. Vous en jouez, d’ailleurs. L’un de vos romans s’intitule : Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? S’agissant de vous, nous savons avec certitude que c’est un fruit, et nous en sommes ravis.
Cela dit, la séduction n’est pas forcément dénuée d’intention politique. N’avez-vous pas observé, à propos de votre père, qu’un révolutionnaire était d’abord un séducteur ? La formule pourrait décrire également son fils. Rien n’est plus révolutionnaire, en ce siècle, que de refuser le rôle qui vous est assigné par votre naissance, par vos appartenances, par vos croyances supposées. Quand on vous a demandé un jour, avec quelque insistance, si vous vous définissiez plutôt comme un écrivain haïtien, ou caribéen, ou québécois, ou francophone, vous avez répondu avec un rire salutaire : « Je suis un écrivain japonais ! » Une boutade dont vous avez fait le titre d’un roman. Vous avez bien raison ! Le monde serait triste si chacun s’enfermait dans son rôle, si chacun regagnait docilement les rangs de sa propre tribu, adoptant ses postures, se conformant à ses apparences, s’indignant seulement de ses indignations.
N’est-ce pas là, d’ailleurs, le paradoxe calamiteux de notre siècle ? La planète serait devenue, dit-on, un même village global ; pourtant, les esprits ne cessent de se cloisonner, chaque jour un peu plus. Nous avons au bout des doigts tout le savoir des hommes, comme nous ne l’avions jamais eu, comme nous n’avions jamais rêvé de l’avoir ; et au même moment, nous sommes pris dans une spirale de régression morale dont ne nous savons plus comment sortir.
Aujourd’hui, dans cette Compagnie qui est désormais la vôtre, c’est cela, avant tout, qui nous préoccupe et nous fait réfléchir. Comment persuader nos contemporains, et notamment nos compatriotes, qu’ils ont toute leur place au sein de la civilisation globale qui se construit, sans qu’ils aient à sacrifier leur langue, leur culture, leur trajectoire propre, ni leur dignité ? Comment leur éviter de se sentir dépossédés, envahis, exclus ou marginalisés ? N’est-il pas angoissant de se dire que nos enfants pourraient vivre demain dans un monde plus hostile – plus périlleux, plus cynique, plus barbare, plus inhumain – que celui où nous avons vécu ?
À toutes les époques, il y a des rendez-vous avec l’histoire – des tâches à accomplir, des combats à mener, des tournants à prendre, ou à éviter. Il est légitime pour nous de méditer sur ceux des temps passés ; d’évoquer les attentes, les désillusions, les remords ; de dispenser des blâmes et des hommages. Mais c’est notre rendez-vous avec l’histoire que nous devons constamment garder à l’esprit. Il est plus crucial encore que tous ceux qui l’ont précédé. Et cette fois, c’est à nous, Monsieur, c’est à notre génération de faire en sorte que le rendez-vous ne soit pas manqué.

Éloge de l’alphabet
1 décembre 2016
Je voudrais faire, ici, un éloge de l’alphabet. Je ne parle pas de littérature, mais du simple fait de pouvoir exprimer des sentiments personnels en jouant avec ces vingt-six lucioles qui éclairent la page parfois ingrate. On n’a aucune idée de la puissance de ces lettres en apparence si fragiles et si discrètes qu’on ne se soucie plus de leur existence après un apprentissage pourtant dur. Elles nous consolent des malheurs du monde, nous allègent parfois de ces angoisses qui se transforment en cauchemars, car il suffit de se réveiller en sueur au milieu de la nuit pour griffonner une liste de choses à faire le lendemain pour se sentir immédiatement soulagé. On n’a qu’à penser que depuis des millénaires ces lettres de l’alphabet, dont le nombre et la forme varient selon les régions du monde, racontent nos émotions, traduisent nos pensées, nous permettent d’exprimer à distance des sentiments que nous n’oserions pas formuler en présence de l’autre. Mieux encore, ces lettres imposent un silence gorgé de fraîcheur dans ce monde parfois si bruyant. On n’a qu’à imaginer le vacarme assourdissant qu’on entendrait si, en ce moment même, un bon nombre de gens n’étaient en train d’écrire ou de lire. Deux opérations qui exigent un silence fécond ou fructueux, c’est selon. Ces lettres nous sont utiles dans notre vie quotidienne et nous pouvons les contraindre à des tâches dégradantes où les mots sont tronqués et les phrases vides de tout sens, elles seront toujours pimpantes comme des fleurs du matin. Même quand il y a des fautes à chaque mot dans une phrase, la lettre reste intouchable. Ces petites lettres de l’alphabet sont plus indémodables qu’une robe du soir. La première fois que je les ai vues autrement que sur une page de livre ou au tableau noir de ma première année d’école, c’était sur le visage ridé de ma grand-mère. Je prenais plaisir à les retrouver en m’approchant au plus près. Ces petites rides en se croisant forment des lettres finement ciselées. Certaines en majuscule comme le A ou le E, d’autres en majuscule et minuscule comme le V, le X ou le T. Le W était rare, mais je l’ai repéré sur sa nuque. Jamais visage n’a été lu aussi attentivement. Moi qui passe ma vie à lire et à écrire, il m’arrive de voir, sur une page, apparaître le visage si doux de ma grand-mère qu’il me pousse à manipuler les lettres avec douceur. Alors me monte au nez l’odeur du café qu’elle buvait pendant que je menais ces miraculeuses chasses à l’alphabet.
Je n’ai jamais pu dissocier la lecture de l’écriture, ni le voyage qu’elles facilitent. On lit pour quitter le monde dans lequel on se trouve et on fait de même en écrivant. Ce nouveau lieu fait partie des rares endroits du monde où l’on n’exige ni passeport ni visa pour y vivre. C’est un lieu universel qui n’appartient qu’aux lecteurs et aux écrivains, c’est-à-dire à ceux qui sont capables de suivre une idée ou un inconnu sans s’inquiéter du temps qu’il fait ni de la destination finale. Ceux qui ne savent pas lire, mais qui aiment rêver, se nourrissent de ces contes populaires qui sont parfois plus puissants que le texte écrit, car polis par les voix qui les ont portés jusqu’à nous. De toute façon ces récits du soir ne sont pas différents des romans qu’on trouve dans les librairies.
Pour écrire ce discours j’ai tenté de remonter, comme un saumon le fait, jusqu’à la source originelle, les premières saveurs de l’écriture. C’était des lettres d’amour. Il faut deux choses pour écrire : une urgence et un secret. L’amour, le plus fort des sentiments, reste aussi le plus interdit dans une grande partie du monde. De plus l’expression de l’amour refuse les nuances. Il faut aller aux mots les plus purs, les plus nus. Plus la lettre est belle moins elle porte, car tout ce qu’on veut entendre de l’autre c’est Je t’aime. Si l’on pouvait écrire un livre qui porte en son sein un tel feu on serait poète. C’est si vrai que nos premières lettres d’amour sont souvent des lettres copiées de ces poètes. Je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai quitté le visage de l’être aimé pour observer le paysage autour de moi. Tous ces gens qui m’entouraient et que je n’avais pas remarqués tant mon obsession de Vava était totale. Des tantes, des cousins, des voisins, et même des inconnus, semblent du brouillard de l’indifférence. Je les voyais enfin, et j’ai voulu tout de suite les croquer. Tant de caractères différents. Quelle profusion pour le jeune peintre d’Alphabetville. Aujourd’hui encore la balance n’a pas changé : d’un côté le visage l’être aimé et de l’autre le reste du monde. Qui pèsera plus lourd ? Seules les minuscules lettres de l’alphabet connaissent la fin de l’histoire. Elles continuent à frétiller en cherchant à former des mots, des phrases, des pages et des livres que nous nous évertuons d’écrire ou de lire.
Réécrit le 24 août 2026, dans Le Nouvelliste, sous le titre « Ce plaisir qui remonte à l’enfance »

Éloge de la lecture
5 décembre 2017
La lecture, comme l’écriture, est un long et mystérieux processus de décryptage des paysages, des visages, des sensations et des sentiments. On en fait des récits afin de trouver une cohérence à notre aventure.
Permettez que je raconte ici la fable du lecteur. Le nouveau-né, comme tout immigré, débarque un jour dans un monde inconnu, les sens en éveil afin de comprendre les lois et les rituels qui régissent ce territoire où la vie l’a précédé. En effet, on l’attendait.
Une femme se présente comme étant sa mère, et un homme caché derrière la femme, se déclare être son père. Ils entreprennent tout de suite de lui parler dans un langage étrange qu’il lui faudra comprendre assez rapidement s’il espère survivre. C’est la langue maternelle. L’enfant saura vite que cette langue faite d’onomatopées, de salives, de baisers et de sons gutturaux n’est parlée que dans un cadre intime. C’est la manière maternelle d’exprimer des sentiments si forts qu’aucune grammaire ne pourrait mettre en forme. Les mots des premières années ne se trouvent dans aucun dictionnaire, mais étrangement toutes les mères du monde procèdent ainsi. C’est la langue universelle de l’amour.
L’aventure du livre commence par l’oreille. Sa mère lui fait la lecture. Des histoires pleines de magies et de mystères. Cette lecture est souvent la dernière activité du soir. L’enfant se retrouve au lit, un oreiller bien calé derrière le dos. Il écoute la douce voix maternelle, juste avant qu’il ne parte, seul, dans l’univers enchanté de la nuit. Il arrive qu’il y a un lien entre les rêves colorés qui le font sourire dans son sommeil, et l’univers mouvementé du Chat botté ou de Cendrillon. Je n’ai pas connu cette forme intime de lecture qui réunit, dans un doux rituel, la mère et l’enfant, près de la lampe du soir, parce que la surpopulation dans les maisons, dans cette partie du monde, le tiers-monde, empêche une pareille intimité.
J’ai connu les contes chantés qu’il fallait écouter, en cercle, autour d’une vieille dame. Ces histoires s’inscrivent dans la tradition orale. La différence est grande entre une fable qu’une mère lit à son enfant et une histoire que tous les enfants du quartier écoutent. On ne peut pas arrêter la vieille dame pour lui faire reprendre un passage particulier. C’est elle qui décide de l’enchaînement des récits. Est-ce pourquoi il y a deux types de lecteurs : un qui croit qu’il pourra toujours intervenir dans le cours d’un récit et un autre pour qui un récit est sacré, et il est interdit de toucher à son déroulement.
Dans mon cas, c’est la rareté des livres à la maison qui rendait le récit sacré. On les dénichait dans des endroits insolites. Je me revois en train d’errer dans la maison, pris d’une fringale d’alphabets, pour tomber sur une niche de livres. C’est là que j’ai découvert le monde excitant de Dumas, dans un coin sombre de la grande armoire de ma grand-mère. Je me suis réfugié, sous le lit, pour suivre au galop d’Artagnan sur les routes de France. La lecture permet de prendre la route avec des gens qu’on vient à peine de rencontrer, sans penser à leur demander où ils allaient ni ce qu’ils comptaient faire une fois arrivés à destination. On me croyait dans la chambre alors que je me trouvais dans un autre pays et parfois, dans un autre siècle. Le prix pour traverser le miroir, c’est le silence et la concentration. Pas un bruit dans la maison car le jeune barbare qui courait partout, saccageant tout sur son passage, est en train de lire. On le découvre dans un coin de la maison, penché sur la page, le visage illuminé. La différence entre un livre de papier et cet objet électronique d’aujourd’hui, c’est la source de la lumière. Dans un cas la lumière vient de l’objet électronique; dans l’autre cas c’est l’esprit du lecteur qui éclaire la page. La lumière artificielle des jeux électroniques finira par aveugler l’enfant tandis que la lumière naturelle qui éclaire la fable ne pourra qu’élargir son univers.
Permettez-moi de rester encore dans l’univers de l’enfance puisque c’est là que tout se joue. J’aimais parfois me promener dans la maison encore endormie. L’impression de circuler dans un monde cotonneux. Des corps bougeant sous les draps. Une de mes tantes avait l’habitude de parler dans son sommeil, ce qui m’effrayait. Le monde horizontal de la nuit, si différent de la vie verticale ordonnée par le soleil. J’entre, sur la pointe des pieds, dans la chambre de mon grand-père. Son dos rond me signale qu’il est en train de lire. C’était la première fois que je voyais quelqu’un lire en silence. Je lis tout bas, pour moi seul, mais on peut m’entendre. C’est ainsi qu’on me repère quand vient l’heure du repas. Mais là c’était le silence total. Mon grand-père avalait les mots, comme s’il cherchait à les stocker dans son corps. J’avais l’impression de le déranger dans son repas. Vingt ans plus tard, j’ai découvert la même scène de lecture silencieuse dans Les Confessions de saint Augustin. Je crois qu’il y a trois catégories de livres : ceux qu’il faut lire à haute voix, ceux qu’on a envie de murmurer, et ceux, enfin, qu’il faut lire sans bouger les lèvres. Peut-être que ces trois catégories se retrouvent aussi chez les écrivains.
L’autre évènement qui s’est déroulé durant mon enfance de lecteur toujours affamé, implique ma grand-mère. On avait l’habitude de faire le tour du quartier le dimanche après-midi. Un jour, à la rue des Vignes, j’ai vu un homme assis sur sa galerie, derrière une grande table couverte de livres et d’objets liés à la lecture : loupe, coupe-papier, colle, crayon, marque-page. Il lisait en public tout en donnant l’impression qu’il s’adonnait à une activée privée. En passant devant sa maison, ma grand-mère me glissait que c’était le notaire Loné, un grand lecteur. J’avais déjà entendu dire de quelqu’un qu’il était un grand écrivain : Voltaire, Shakespeare, Hugo, Goethe, Lope de Vega, Cervantès, Mark Twain, mais c’était la première fois que je me trouvais en face d’un grand lecteur. Un grand lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup sans chercher à devenir un écrivain. Il arrive qu’il le devienne malgré lui, dans le but secret de faire connaître ses écrivains favoris, et Borges en est l’exemple parfait. Un grand lecteur, parle des livres sur un ton courtois, sachant qu’il vient après l’écrivain. Le mauvais lecteur, c’est celui dont le commentaire sur un livre précède parfois sa lecture. Celui aussi qui juge l’écrivain plutôt que le livre, oubliant qu’il arrive parfois que des salauds écrivent de meilleurs livres que des gentils. On ne peut pas savoir ce qu’est un livre avant de l’avoir lu. Et son sujet n’est pas suffisant pour déterminer sa qualité, car il y a aussi le style.
Me voilà à Port-au-Prince pour mes études secondaires. Je passe de la lecture libre à la littérature. L’école tente de mettre de l’ordre dans le bric-à-brac de ma petite bibliothèque personnelle. Je ne lis plus, j’étudie. On m’indique quoi lire et je dois en rendre compte. De plus, comme je ne suis pas assez riche pour acheter les livres, on se contente de photocopier des extraits déterminants. Je saurai plus tard que les passages les plus frappants ne sont pas forcément les plus importants. Le livre n’est pas le journal où il faut attirer du lecteur avec des scoops. Gogol dit qu’un écrivain doit savoir comment son personnage principal noue sa cravate. C’est dans la manière de traiter le quotidien que l’écrivain touche à la condition humaine.
Je suis passé au journalisme, vers dix-huit ans, pour me retrouver tout de suite en danger, car on ne peut pas raconter le quotidien d’une dictature sans se retrouver un jour face au Moloch. On a retrouvé mon meilleur ami, journaliste lui aussi, le crâne défoncé. J’ai quitté le pays précipitamment pour Montréal, donc l’inquiétude et l’urgence pour la tranquillité dans une baignoire rose avec une pile de livres à portée de main. Je suis passé des classiques aux contemporains : Bukowski, Tanizaki, Boulgakov, Baldwin, Gunther Grass, Amado, Neruda, Cortazar, Marquez, Vargas Llosa, surtout les écrivains sud-américains, Borges en tête. Un été passé dans la baignoire, ronde comme le ventre maternel, à lire et relire. Je restais si longtemps dans la baignoire qu’il m’a poussé des nageoires. Et pour mieux découvrir mon nouveau pays je lisais des poètes comme Gaston Miron, des intellectuels comme Pierre Vadeboncoeur ou Hubert Aquin, des romanciers comme Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais, Anne Hébert ou Victor-Lévy Beaulieu. Ils m’ont amorti le choc culturel. En quittant la baignoire, j’étais un peu plus de cette ville, et déjà prêt à commencer ma nouvelle vie d’ouvrier puis d’écrivain.
Réécrit le 12 août 2026, dans Le Nouvelliste, sous le titre « Ce plaisir qui remonte à l’enfance »

Dany Laferrière raconte l’histoire de l’Académie française
Une institution immortelle
Le 28 mai 2015, Dany Laferrière était reçu comme immortel à l’Académie française. Pour la 500e émission d’Aujourd’hui l’histoire, l’équipe a décidé de se gâter en demandant à l’écrivain de retracer les grands moments de la célèbre institution, créée en 1635. Il décrit quelques-unes des traditions maintenues par ses 40 membres, dont l’objectif principal est d’élaborer un dictionnaire.
L’Académie française voit le jour officiellement sous le règne de Louis XIII. Le cardinal Richelieu confie alors la mission de protéger la langue française à un groupe d’une dizaine d’intellectuels. Ceux-ci se rassemblaient depuis quelques années autour de l’homme de lettres Valentin Conrart.
Les académiciens reçoivent le pouvoir de contester la parole du roi lorsqu’il s’agit de la langue française. Ils ont pour mission d’édifier un dictionnaire de la langue française, en prenant tout leur temps.
« C’est une des rares fois dans l’histoire du monde qu’on a donné autant de pouvoir à des écrivains. »
— Une citation de Dany Laferrière
Un lieu de prestige
Au fil des siècles, l’Académie héberge de grands auteurs, mais aussi des scientifiques et des politiciens. De grands esprits comme Voltaire, Racine et Victor Hugo font partie de l’institution.
Pour être admis à l’Académie, il faut avoir construit une œuvre. Une fois intégré à cette amicale, on y est jusqu’à la mort. Chaque nouveau membre occupe un fauteuil précis, dont les détenteurs successifs ont parfois des filiations. Par exemple, le fauteuil numéro 2, occupé par Dany Laferrière, a été occupé par des gens qui avaient des liens avec l’Amérique.
Des femmes à l’Académie française
En 1980, l’auteure Marguerite Yourcenar devient la première femme à faire son entrée à l’Académie française. Elle ouvre la voie à d’autres académiciennes comme les historiennes Jacqueline de Romilly et Hélène Carrère d’Encausse.
Malgré sa récente acceptation des femmes, l’Académie tarde à accepter la féminisation de certains mots. Elle évolue au rythme de la société française, pour qui féminiser n’est pas encore tout à fait entré dans l’usage.
Transcription de l’émission
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00:00:01
Ici Jacques Beauchamp, Aujourd’hui l’Histoire, Dany Laferrière nous raconte l’extraordinaire aventure de l’Académie française.
00:00:09
Est-ce que je suis immortel? Ah bien bien sûr! Tout le monde le sait. Je ne mourrai pas. Si vous ne me croyez pas, attendez-vous pour voir.
00:00:20
L’écrivain Dany Laferrière, le 28 mai 2015, le jour de sa réception comme immortel à l’Académie française. Dany Laferrière nous racontant l’histoire de l’Académie française. C’est le cadeau qu’on a décidé de se faire et de vous faire à l’occasion de cette 500e émission, déjà d’Aujourd’hui l’Histoire.
00:00:48
Je voudrais vous présenter un homme solide qui n’a pas peur de la mort, mais pleure à l’amour. Sa langue est plus proche de votre père que de vous. C’est une langue rugueuse qui fut autrefois celle des rois de France. Il s’appelle Gaston Miron. Vous êtes les deux faces de la même médaille Amérique. Vous êtes celui qui est parti, il est celui qui est resté. Voici son poème « Compagnon des Amériques ». Québec, ma terre amère, ma terre amande, ma patrie d’haleine dans la touffe des vents, j’ai de toi la difficile et poignante présence. Avec une large blessure d’espace au front, dans une vivante agonie de roseaux au visage, je parle avec les mots noueux de nos endurances. Nous avons soif de toutes les eaux du monde, nous avons faim de toutes les terres du monde. Dans la liberté criée des débris d’embâcle, nos feux de position s’allument vers le large. L’aïeule prière à nos doigts défaillante, la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles.
00:01:52
À nouveau, Dany Laferrière, le jour de sa réception à l’Académie française, le 28 mai 2015. Dany Laferrière a accepté de nous raconter aujourd’hui l’histoire de l’Académie française. Il est dans nos studios de Paris. Dany Laferrière, bonjour. Bonjour. Bienvenue à l’émission, Danny. C’était important pour vous d’entrer dans cette institution qui est l’Académie française. Pourquoi? Qu’est-ce que ça représente pour vous, cette institution-là, Dany Laferrière?
00:02:16
Bon, je ne peux pas dire que j’y pensais toute ma vie, puisque je n’y avais pensé qu’un mois avant mon entrée. Et à l’Académie française, un mois et demi avant mon élection, je trouvais ça un peu trop déplacé pour mes prétentions, si elles étaient assez vastes en termes de littérature. Parce que c’est quand même dans ma tête l’institution qui a hébergé Voltaire, qui a hébergé Hugo, Racine, parmi les plus grands esprits de la planète littéraire et francophone.
00:02:53
Donc un honneur, mais le poids, la responsabilité, la noblesse oblige. On fait partie de cette grande institution ?
00:03:01
Tout à fait. Du moment que vous êtes à l’Académie française, vous en faites partie comme si vous aviez été élu d’une certaine manière en 1635. C’est une espèce de grand vaisseau spatial. qui traversent le temps avec 40 membres qui changent au fur et à mesure que certains meurent. Et pour avoir un seul but : faire un dictionnaire qui garde d’une certaine manière, qui conserve les mots de la langue française, leur définition,leur propriété, leur caractère, leur musique, leur rythme.
00:03:42
Et ça commence quand, Dany Laferrière? Et dans quel contexte cette histoire de l’Académie française?
00:03:48
Oh, c’est un jeune écrivain, un jeune poète qui travaillait à la cour,un certain Conrart qui réunissait des amis dans sa petite maison, assez fortuné quand même, de manière, j’allais dire bénévole, mais très discrète. Et on a fini par le savoir, Richelieu a compris qu’il fallait d’une certaine manière embrigader cette équipe d’intellectuels,cette nouvelle tribu qui surgissait dans l’espace français. Et on a donné des lettres patentes à l’Académie grâce au roi, la grâce du roi si l’on peut dire en 1635.
00:04:33
Mais c’est important. Donc, 1635, effectivement, c’est le début officiel, les lettres de patente du roi, la mission, déjà, entourant la langue qu’on confie à l’Académie. Mais ce qui est intéressant dans cette histoire-là, c’est aussi, Dany, que ça nous dit deux choses. Ça nous dit que c’est peut-être la première fois qu’une assemblée comme celle-là, des lettrés, ils sont quoi, neuf, je pense, au tout début, autour de Valentin Conrart ? qu’on reconnaît que cette assemblée de lettrés puisse avoir un rôle important dans le développement de la nation française. Puis ce rôle-là, c’est le deuxième élément. Mais je pense que Richelieu, au fond, qui est un habile politique, le cardinal Richelieu dit, la langue parlée en France, elle est diverse à cette époque. Et si une académie s’occupe de ça, il y a comme un outil politique, un outil d’unité nationale. C’est un peu ça, au fond, l’idée de Richelieu, je pense.
00:05:23
Oui, oui, mais c’est une idée ambitieuse, c’est une idée quand même de grande politique, si l’on peut dire, d’unir une nation autour d’une langue,même si cela pourrait permettre au roi d’avoir une influence plus directe sur cette nation, mais cela pourrait provoquer quelquefois aussi en 1789 une plus rapide… une contestation, une révolution même. Il y a quelque chose d’extrêmement important, c’est que je crois que c’est une des rares fois dans l’histoire du monde qu’on a donné autant de pouvoir à des écrivains. Les écrivains ne sont pas nés forcément de familles princières. Richelieu l’a bien dit, c’est uniquement le talent qui doit être en tête. au moment de l’élection d’un académicien. Mais le pouvoir est vaste. Ils ont le pouvoir même de contester la parole du roi quand il s’agit de la langue française. Le roi s’est déchargé, le roi n’est plus infaillible, il ne sait plus tout, parce qu’un crime de lèse-majesté, c’est-à-dire si vous contestez le roi, il peut aller jusqu’à la peine de mort. Mais un académicien a le droit, et même peut aussi se présenter devant le roi avec son épée. Il est le seul avec les princes de sang à paraître devant le roi avec l’épée, parce que l’épée, c’est la langue française elle-même. Et sa devise, c’est l’immortalité de la langue française.
00:06:49
Alors, en quelques mots, vous l’avez déjà un peu évoqué, mais la mission, elle touche la langue. Vous avez parlé du dictionnaire, il y en aura un premier en 1694. Mais si on avait à résumer en quelques mots, dès le départ, la mission qui est confiée à l’Académie française de Dany Laferrière.
00:07:04
Il fallait faire un dictionnaire et une grammaire. Mais on a laissé tomber au fil du temps, assez rapidement, et la grammaire, la tâche, semblait trop lourde. Et ce qui est intéressant dans la confection, si l’on peut dire, l’élaboration de ce dictionnaire, c’est que… Vous prendrez tout le temps qu’il vous faudra, a-t-on dit, à l’Académie. Et on n’est pas allé trop vite non plus, on est allé… C’est comme si on essayait d’imiter la construction d’une cathédrale. La langue française étant vue comme une cathédrale, vous savez, les ouvriers qui travaillent dans une cathédrale… pour construire une cathédrale, on ne regarde pas le temps, uniquement le travail bien fait. Et c’est pour ça, tout le monde parle de la lenteur de l’Académie, mais en fait, il ne faut pas le voir comme n’importe quel dictionnaire dans le commerce. Il faut voir que c’est la cathédrale de la langue française. Aucun académicien n’a vu deux éditions de sa vie. Donc, on fait quelque chose dont on ne verra pas l’édification, dont on ne verra pas la fin. C’est extraordinaire.
00:08:12
Et y a-t-il un lien, Dany Laferrière, entre cette lenteur dont vous parlez et ce fameux qualificatif qu’on attribue aux académiciens d’immortel ? Ça vient d’où ? Qu’est-ce que c’est, cette affaire d’immortalité ?
00:08:24
C’est tout simplement la devise de l’Académie française. C’est « À l’immortalité de la langue française ». C’était cela. Mais en se passant ce témoin qui a le dictionnaire d’académicien à académicien,L’académicien devient lui-même un immortel, une certaine façon de parler, un peu comme l’autre a dit que le messager était le message. Mais en fait il s’agit de la langue française, c’est la langue française qui est immortelle, mais elle est comme incarnée dans chaque académicien, d’où peut-être le fait que les académiciens vivent si longtemps. Et qu’on parle aussi d’abus d’âge, et qu’on dit que l’Académie est remplie de vieillards,Mais ce qu’il faut pour y être admis, c’est avoir construit une œuvre. Et qu’ensuite, on y est jusqu’à la mort. Donc, c’est normal qu’on soit un peu vieux vers la fin.
00:09:14
Et il y en aura, parmi ceux qui seront admis en reconnaissance de cette œuvre qu’ils ont construite, il y aura de très, très grosses pointures, de très célèbres immortels. L’un d’entre eux, c’est Jean Cocteau. C’est un extrait qui va vous plaire, je pense bien, Dany Laferrière. Écoutez attentivement Jean Cocteau à la télévision française au moment de son élection à l’Académie en 1955. Il y a probablement quelque chose de Dany Laferrière dans ce qu’on va entendre.
00:09:38
Jean Cocteau, vous avez passé votre vie et votre oeuvre à être anticonformiste. Comment pouvez-vous être aujourd’hui de l’Académie française?
00:09:44
Eh bien, parce que je suis anticonformiste au point d’être contre… le conformisme anti-académique. C’est le plus répandu de tous. Les gens m’ont toujours dit, vous ne devez pas être à l’Académie, pourquoi allez-vous à l’Académie, qu’est-ce que vous ferez à l’Académie, c’est une vieille dame. Cela m’a donné extrêmement envie de m’y rendre. D’autant plus que l’esprit de création est la plus haute forme d’esprit de contradiction. Vous savez que quand on crée, on contredit quelque chose, on s’oppose. On s’oppose forcément à une force. pour y substituer une autre. Eh bien, je ne sais pas si j’ai l’esprit de création, mais j’ai l’esprit de contradiction. Et plus on me disait de ne pas aller à l’Académie, plus j’avais envie de me rendre. C’est la clé de Barbe-Bleue. Je n’ai d’ailleurs pas trouvé des femmes mortes dans un placard. J’ai trouvé des hommes beaucoup plus jeunes qu’on me le disait, charmants, accueillants et d’une politesse extrême. Voltaire explique que l’Académie n’a pas été fondée sur l’intellect, que c’était un groupe amical, comme le groupe des six. Et je suis très heureux parce que c’est une… J’ai senti, j’ai eu l’instinct de cette… de cette atmosphère amicale qui est restée à l’Académie et on me l’avait présentée sous un autre jour.
00:10:59
C’est formidable cet extrait, mais ça pose toute la question de ce que ça signifie, de ce que ça représente de siéger à cette Académie. On a presque l’impression d’Dany Laferrière, en écoutant Jean Cocteau, qu’il parle d’un club social. C’est plus que ça, mais il y a quelque chose là-dedans de vrai, je pense.
00:11:14
À quoi ça ressemble, la vie à l’Académie? C’est une compagnie. C’est-à-dire que tout le monde n’est pas obligé d’être écrivain. Pour faire le dictionnaire, il faut quand même des talents particuliers, distincts. Il faut qu’on a un prix Nobel de biologie, on a des ministres de la culture, on a un président de la République, on a un archevêque. des scientifiques, des romanciers, des poètes, des essayistes, et tout ça pour construire cette cathédrale dont j’ai parlé. Cocteau a dit des choses extrêmement justes là, c’est-à-dire, l’Académie, beaucoup de gens vous en parlent, mais très peu y ont été. La situation est très simple, c’est qu’il n’y a que 19 personnes depuis l’origine de l’Académie, qui ont participé, une fois seulement d’ailleurs dans leur vie, à une séance de l’Académie. Ce sont Pierre Legrand, Christine de Suède, Elisabeth Ière, et d’autres. Je veux dire, c’est des chefs d’État et des rois uniquement. Donc personne ne peut dire ce qui s’y passe, et vraiment, à part les académiciens, mais pourtant, dans la rue, tout le monde a une idée, et tout le monde… C’est amusant et c’est tout à fait juste aussi que les gens puissent avoir une idée pareille. Quand on passe devant le siège de l’Académie, on voit une coupole, on voit presque une enceinte parce que c’est un palais. C’est-à-dire que ça a l’air fermé aux gens. C’est normal que les gens finissent par imaginer des choses qui se passent à l’intérieur. Mais en fait, c’est une amicale.
00:12:55
Il y a une particularité dans cette académie, c’est que, puis vous l’avez un peu évoqué, c’est que chaque nouveau membre mérite d’un fauteuil précis. Vous occupez le fauteuil numéro 2 de l’Académie. Dans quelle mesure il y a ou non, Dany Laferrière, une filiation entre les détenteurs successifs d’un même fauteuil?
00:13:11
On trouve la filiation généralement. Normalement, on cherche un peu pour qu’il y ait un lien entre celui qui vient de mourir et celui qui va entrer. Et ne serait-ce que pour avoir un discours qui se tient. Parce qu’il faut faire l’éloge de son prédécesseur. Mais en réalité, il s’agit d’entrer à l’Académie française. Dès que vous faites partie, il n’y a plus de fauteuil. En fait, à ce moment-là, vous êtes tout simplement un académicien. Mais naturellement, l’esprit humain est comme ça. Il aime bien construire, enfin planter des arbres généalogiques. Il aime bien chercher dans les feuilles, dans les branches. Moi-même, j’ai trouvé que mon fauteuil numéro 2 était occupé souvent par des gens qui ont eu rapport avec l’Amérique.
00:14:00
Oui, vous l’avez trouvé joliment, effectivement, dans votre discours, une filiation américaine à ce fameux fauteuil numéro 2. On avance un peu dans le temps, Dany Laferrière, le 6 mars 80, une date importante à l’Académie française, une première femme y fait son entrée. Il s’agit de Marguerite Yourcenar.
00:14:16
À 76 ans, Marguerite Yourcenar est une femme de lettres incontestée. Ses œuvres sont traduites dans toutes les langues. Sa gloire n’est plus à faire, mais de sa retraite américaine, l’auteure des Mémoires d’Hadrien a accepté qu’on propose sa candidature comme première femme membre de l’Académie française. Sous la coupole, la proposition a d’abord soulevé une tempête. Les temps changent toutefois et c’est avec dignité que ceux qu’on appelle les immortels, pro et anti-Yourcenar, ont annoncé l’élection par une faible majorité de la première académicienne.
00:14:50
Par conséquent, Mme Yoursenard succédera à Roger Caillois.
00:14:57
Certains membres, comme Jean Guitton, n’ont pas pu s’empêcher de dire ce qu’ils en pensent.
00:15:01
Je cherche quelque chose à mes yeux pour l’équilibre de l’Académie. C’est pour ça que je n’étais pas tellement partisan de son élection, non pas à cause d’elle, mais je pense qu’une femme à l’Académie, c’est comme si on mettait une colombe parmi des lapins. Une compagnie où il y a 40 personnes qui, pendant trois siècles, ont eu un seul sexe, et puis vous introduisez dans cette compagnie un être absolument nouveau, comme si c’était un séraphin,un ange. Comment est-ce que ça ne change pas l’atmosphère ? Peut-être que ça changera en bien, n’est-ce pas? Mais ça changera l’atmosphère. Un seul être. Un seul être nous vient et tout est surpeuplé.
00:15:40
Il ne faut pas trop s’étonner de cette réaction. Après tout, c’est une tradition de trois siècles et demi que vient de bousculer Marguerite Yourcenar. Ici Madeleine Poulin, à Paris.
00:15:49
Sur la présence des femmes à l’Académie française d’Dany Laferrière, pourquoi tant de résistance si longtemps?
00:15:57
Oh, vous savez, c’est comme ça, il l’a dit, et ils ont peur, ils ont eu peur de voir quelqu’un de différent. Et ce qui est terrible, c’est que pour ne pas recevoir des femmes, ils les ont placées sur un piédestal, il n’y a rien de pire. Vous refusez d’entrer avec un tel argument. Mais en fait, c’est un peu toute la société masculine du monde qui s’est emparée du pouvoir et a voulu le garder. Et il a fallu que les femmes les cassent un à un. Une à une, toutes ces forteresses. Ça va lentement encore, ça va lentement encore. Et on va avoir des élections cette année. J’espère qu’il y aura des femmes. Mais il faut aussi que ces femmes-là soient candidates. Et je n’étais pas trop d’accord avec le reportage de Madeleine Poulin parce que Marguerite Yourcenar, comme tout le monde, a fait sa demande pour entrer à l’Académie française. On n’a pas fait de demande pour elle. Bien sûr, tout cela a été piloté, disons… et par Jean d’Ormesson, et qui voulait absolument qu’elle entre à l’Académie française, parce que d’abord c’est une grande romancière aussi, mais il ne me semble pas qu’elle soit supérieure à Voltaire,à Montesquieu, et qui ont fait leur demande. Donc on fait sa demande, et puis on est élu ou pas, mais il faudra quand même qu’il n’y ait plus de femmes à l’Académie française, tout le monde, on est d’accord tous là-dessus à l’Académie.
00:17:27
Donc, ça va lentement, mais ça vient sûrement, la présence de femmes à l’Académie, moins de résistance qu’il y en avait. Cela dit, sur la féminisation de certains mots, il y a encore certaines résistances à l’Académie. Un exemple qui nous ramène à 1998, c’est pas si loin de nous. À l’époque, le premier ministre français Lionel Jospin utilise l’article « la » pour présenter ses ministres femmes, et ça soulève toute une controverse à l’Académie, comme le rapportait à l’époque Céline Galipeau.
00:17:52
Sous la coupole de l’Académie, aux droits des femmes, on rétorque grand-mère. Ministre étant un nom masculin, « la ministre » serait une hérésie.
00:18:02
Nous n’avons pas de neutre, donc il y a des cas de métiers, de genre d’espèce animale, où c’est le masculin qui représente l’ensemble de l’espèce.
00:18:11
Dans leurs lettres au président français, les académiciens offensés ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. Ils regrettent que, cédant à des influences démagogiques, certains de nos amis québécois incitent à écrire une auteure, une professeure, une écrivaine. C’est un combat d’arrière-garde. Au contraire, s’insurge cette linguiste. La langue doit évoluer, tout comme la société.
00:18:35
Si vous avez choisi… de donner la parité aux femmes dans les professions quelles qu’elles soient,c’est bien d’avoir bousculé la grammaire car effectivement vous avez bousculé la grammaire en disant une ingénieure, une professeure.
00:18:51
Bien des français pourtant ne sont pas d’accord.
00:18:54
J’aimais mieux madame le ministre parce que c’était la fonction, vous voyez ? Je ne suis pas une fois le féministe.
00:19:00
Ça me paraît franchement ridicule. Je ne vois pas en quoi le fait de dire Madame le ministre en fait enlève à la fonction.
00:19:04
Mais d’autres n’y voient pas d’inconvénients. Ça m’est absolument indifférent.
00:19:08
L’académie, c’est tout à fait, disons, crispé sur les traditions.
00:19:13
Où en est donc l’Académie française, Dany Laferrière, sur cette question de féminisation? Et vous, Dani, qu’est-ce que vous leur dites à vos collègues académiciens, vous qui connaissez si bien, si intimement, le Québec et ses écrivaines, Dany? Pourquoi donc cette résistance à la féminisation?
00:19:30
Ce qu’il faut voir d’abord dans ce débat, c’est que ce n’est pas le débat de l’Académie française. Parce que l’Académie française est chargée aussi d’écouter, de voir, c’est-à-dire de sanctionner, de faire entrer l’usage. Si la société française ou francophone, si le Québec était majoritaire dans la culture francophone, on serait déjà à la féminisation complète. Il se trouve que la société française qui a fait mai 68… Et n’est pas encore assez dynamique pour féminiser. Mais on y vient. Je pense que c’est un des derniers forts qu’on va laisser tomber. Et ça ne peut pas durer. Et parce que ce n’est jamais pour la personne qui est vivante qu’on fait cela. C’est pour les générations qui arrivent. Les femmes sont massivement dans tous les métiers et dans toutes les fonctions. Il faudra bien que la grammaire en rende compte.
00:20:29
Le temps file rapidement, mais je veux quand même qu’on parle, parce que vous faites partie de cette histoire, dans l’histoire de l’Académie française, des écrivains de la francophonie. Il y a eu des grands noms, il y a eu de grands noms, Léopold Sédar Senghor, qui venait de cette francophonie, qui a été, lui, élu à l’Académie en 1983. Et là, on est où, cette Académie française, par rapport à cette francophonie qui n’est pas française?
00:20:52
Oui, moi, vous savez, je conteste souvent le mot francophonie, je pense que je suis écrivain, et tout simplement, c’est-à-dire quelqu’un qui écrit des livres. Maintenant, le lieu, mon lieu de naissance, et aussi ma tribu, si l’on peut dire, peut être de la francophonie. Parce qu’il ne faut pas que les gens entrent à l’Académie française en étant écrivains francophones,sinon ils vont faire une niche particulière et on va être regardé comme quelqu’un qui est rentré là à cause du quota. Il faut rentrer comme écrivain. Écrivain ne veut pas dire écrivain français de la France, mais écrivain de langue française. Et tout simplement. Et bien sûr aussi, c’est un autre combat. Et ça a commencé lourdement même. Amin Maalouf fait rentrer rapidement. Makine est rentré. Je suis rentré. Le, jusqu’à présent, secrétaire perpétuel de l’Académie française, en attendant qu’elle devienne la secrétaire perpétuelle de l’Académie française un jour, est d’origine géorgienne. Et donc, il y a, je pense même que ça paraît plus dynamique. pour, entre guillemets, la francophonie, que même pour les femmes. Donc on a deux combats excitants, faire entrer le plus grand nombre de femmes possible, il faudra bien qu’elles posent leur candidature, je l’ai dit, on ne peut pas vous faire entrer si vous ne voulez pas y être,et puis aussi que l’Académie devienne l’Académie de toutes les cultures, de toutes les sociétés, de partout, ouvrir les fenêtres comme on dit.
00:22:29
Dany Laferrière, écrivain, membre de l’Académie française, c’était un vrai bonheur de vous recevoir. Merci infiniment d’avoir participé à cette émission, Dany. Merci. Merci à toute l’équipe. Vous venez d’écouter la 500e émission d’Aujourd’hui l’Histoire. Permettez-moi de vous remercier du fond du cœur d’être si nombreux à nous suivre. Merci à vous et longue vie à Aujourd’hui l’Histoire. Ici Jacques Beauchamp, je vous dis à la prochaine.

La langue du ventre
1 mars 2018
Je me souviens de mon étonnement à la découverte de Rabelais. J’ignorais que le ventre était admis dans les livres. J’ai ri aux éclats comme si lire ces mots me libérait de quelque prison linguistique. Le ventre occupait une place centrale dans son œuvre. Une envie folle de m’égarer dans une des poches de Gargantua. On n’a aucune idée de l’impact de Rabelais dans un pays où l’on ne mange pas à sa faim.
Ah ! cette abondance ! Rabelais a tenté de garder, un temps, la littérature dans l’arrière-cuisine, avant qu’elle ne file vers ces salons où l’on cause plus qu’on ne mange. C’est là que le café affronta le thé dans un combat dont on n’a aucune idée aujourd’hui. Ces boissons s’adressent beaucoup plus à l’esprit qu’au ventre. Ah ! l’esprit et ses subtilités ! Ah ! le cœur et ses atermoiements ! Le ventre, lui, ne ment pas.
Dans le monde de Rabelais et ses amis, on parle fort, les blagues fusent, les mots sont parfois salaces. Cette grande vitalité qui me rappelle les jours de fête, peu nombreux, où l’on mangeait à ventre déboutonné. Une montagne de riz au centre de la table. On plaçait autour de ce soleil blanc les légumes (igname, manioc, patate douce, banane verte). Et, dans une petite assiette, l’avocat dont on se demandait si c’est un fruit ou un légume. La viande n’était ni variée, ni abondante. Une ratatouille d’aubergine. La soupe fumante de giromon précédait tous les plats. J’étais plutôt intéressé par les fruits (mangue, ananas, corossol, grenadine) et surtout la possibilité de courir partout sans se faire réprimander.
Le repas haïtien n’a pas bougé depuis près de deux siècles. Et les mots pour nommer les plats non plus. Quand on est sur une île la visite se fait rare et, comme on sait, c’est le visiteur qui souvent arrive avec un goût nouveau.
Cette langue du ventre s’enrichit de l’air du temps. Un rien l’habille. Un fruit peut changer de nom en traversant une frontière. L’ananas ne se mange qu’à midi en Haïti et le soir ailleurs. De plus on mange différemment suivant le paysage. Ce fut le cas quand je passai de Port-au-Prince à Montréal. Du chaud au froid. Tout avait changé dans l’assiette : le goût, l’odeur et la couleur de la nourriture. De même que l’heure du repas. En Haïti le grand repas est à midi, alors qu’il est à 18 heures au Québec. Point n’est besoin de parler du nom des plats. Je crois que le choc alimentaire fut aussi grand que celui de la température. Mais le Québec lui-même a connu sa révolution du goût au moment de l’Exposition universelle. Durant cet été de 1967, Montréal s’est ouvert au monde. Et les pavillons les plus visités étaient ceux qui proposaient de la cuisine exotique. Les Montréalaises s’y sont précipitées. Elles furent plus intrépides que les hommes, plus conformistes en matière alimentaire. Elles notèrent les recettes et subtilement glissèrent quelques plats inconnus dans le régime familial. Et tout en évitant de dépasser la ligne rouge où l’organisme se rebelle à toute tentative de le forcer. Les habitudes alimentaires ne sont pas différentes des habitudes linguistiques. La route des épices, comme celle des accents, se révèle parfois dangereuse. Peu à peu le fade, malgré certaines nuances discrètes, baisse les bras face à un déferlement d’épices. Des années plus tard l’odeur des épices remplacera celle des pins sous la neige. Les premiers immigrés qui arrivèrent dans les années 1970 (dont moi en 1976) furent ravis de retrouver certains goûts qu’ils étaient sûrs d’avoir perdus en quittant leur pays.
En 1990 je quittai Montréal pour Miami afin de retrouver la solitude nécessaire à l’écriture. Mais à chaque fois que je rentrai à Montréal pour la publication d’un livre, je remarquai un changement dans la configuration linguistique de la ville. Un quartier était occupé par un nouveau groupe, et, résultat, des odeurs nouvelles parfumèrent la ville. Les Montréalais prirent d’assaut ces minuscules restaurants aux saveurs d’ailleurs. L’univers olfactif s’élargissait, et avec lui le goût des mots nouveaux. Les Grecs offrirent au moins deux mots à la ville et au monde : souvlaki et baklava. On se disait qu’on n’arriverait jamais à les prononcer correctement. Aujourd’hui ils sont dans le langage populaire et on les trouve épatants (un clin d’œil à mon ami Jean d’Ormesson : le mot, pas la chose). Le baklava eut du mal à cause d’un excès de sucre, mais le mot est resté grâce à sa musique. Pour le menu chinois, capable d’offrir 92 plats à la fois semblables et différents, on évitera de retenir les noms pour garder le goût, submergés que nous sommes par cette gastronomie millénaire. Les Japonais sont arrivés, après l’Amérique latine et sa cuisine mexicaine qui brûle les palais, avec l’ambition de rafraîchir la bouche. Un mot sobre, net, bref comme un haïku est resté : le sushi. Ces cuisines millénaires se sont affrontées au début avant de s’associer face à la crise financière qui ne tarda pas. Le Vietnam, souple comme un bambou, a plié pour ne pas se casser. On afficha à la devanture des restaurants : cuisine chinoise, vietnamienne, thaï, coréenne. C’est ainsi qu’une ville se raffine par des saveurs qui traînent dans leur sillage des mots nouveaux. Pour le plaisir de la bouche et de l’esprit.
Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Une langue intime
7 juin 2018
Je nichais dans un quartier boisé et calme dans l’est de la ville. Je venais d’arriver à Montréal et j’étais un peu perdu. Tout était nouveau. Il me fallait tout apprendre, même à éviter de perdre la clé de mon appartement. Chaque nouvelle clé me coûtait cinq dollars. Le concierge était intraitable. Mon seul luxe était une grande baignoire rose qui occupait la moitié de la salle de bains. J’y passais mon temps à lire Bukowski que je venais de découvrir.
On était en été et j’entendais parler de l’hiver avec un certain effroi. Très vite se pose le problème de la langue. Je ne savais pas encore que c’était une des trois passions populaires du Québec avec l’hiver et le statut politique de la province. Le problème de la religion a été réglé quelques décennies auparavant avec « la révolution tranquille » qui a remplacé l’église par l’école (1960). Je dirais pour simplifier les choses qu’on parle anglais dans l’ouest, un français plutôt standard au centre et le joual dans l’est de Montréal. Un joual plutôt vert fleurissait dans ma zone. C’est cette langue qu’on entendait dans les pièces de Michel Tremblay. C’est une langue rabelaisienne, assaisonnée parfois de jurons et dont le but est d’exprimer le plus exactement les sentiments d’un groupe de gens toujours prompts à protester contre les injustices sociales. Le joual sert aussi à exprimer de fortes émotions personnelles. Le peuple parle en joual mais l’élite reste sceptique face à un dialecte dont il doute de la souplesse. Je l’entendais aussi à la radio dans les chansons de Robert Charlebois, surtout celles qu’a écrites le romancier Réjean Ducharme. Tremblay et Ducharme abordent le joual, je le saurai plus tard, de deux manières différentes. Pour Tremblay c’est un joual joyeux et parfois carnavalesque qui trouve sa légitimité dans les dialogues de théâtre où il fait parler les gens de sa famille, sa mère surtout. Ducharme, lui, reste beaucoup plus sobre dans ses romans mais retrouve sa gourmandise du joual dans les chansons et dans les scénarios de film. Je décide ce jour-là d’aller frapper chez mon voisin du dessus pour un cours de langue, et plus largement de culture. Le mot joual vient de cheval que l’on prononce joual.
Monsieur Gagnon m’a accueilli avec un large sourire. Les gens adorent expliquer leur nature et la langue est ce qui est au plus profond d’eux. Il me raconte son enfance.
– J’étais un garçon vif et intelligent, et ma mère disait que j’étais « vite sur mes patins », ce qui me faisait plaisir car j’adorais jouer au hokey. Ce que ma mère voulait dire c’est que j’étais astucieux.
– Et « passer un sapin à quelqu’un » c’est parce qu’on trouve beaucoup de sapins à portée de main ?
– En fait on dit plus souvent « se faire passer un sapin » pour se faire arnaquer. On a l’air d’un imbécile dans ce cas-là car un sapin c’est grand. Comment a-t-on pu gober un tel mensonge !
– Quand peut-on alors crier « J’ai mon voyage » ?
Il rit.
– Quand on est vraiment fâché d’une situation désagréable qui se répète. Pour dire tout simplement que ça suffit.
– Il y a cette expression que j’ai entendue dernièrement : « s’enfarger dans les fleurs de tapis ». J’aime beaucoup sa musique.
– On le dit souvent à propos d’un politicien qui refuse de répondre directement à une question. On le dit aussi de quiconque qui perd du temps à broder autour d’un thème secondaire.
– Quelle différence alors avec « tataouiner » ?
– C’est pas pareil. Tataouiner c’est qu’on n’arrive pas à prendre une décision. On dit souvent : « Arrête de tataouiner ».
– C’est pas loin de procrastiner ?
– Oui, mais c’est pas tout à fait la même chose. Moi je l’emploie quand mon neveu traîne à sortir alors que je l’attends déjà dans l’escalier. Je n’ai jamais vu un pareil indécis… Là, j’ai soif. Il fait si chaud, vous aussi, j’imagine.
Il se lève pour se diriger vers le réfrigérateur. Montréal joue au hockey contre Toronto – deux villes en rivalité sur tout. À chaque arrêt du jeu on voit, à l’écran, des gens en train de boire de la bière.
– Vous vous demandez quel est le rapport entre la bière et le hockey ?
– Non. Je peux comprendre ça au moins.
– Le reste est plus compliqué. Les Canadiens c’est d’abord des gens qui vivent au Canada, mais nous on pense qu’on est une société distincte. On est des Québécois et non des Canadiens. C’est aussi le nom de notre équipe de hockey et cette équipe fait partie de notre identité. Le même mot veut dire deux choses opposées pour un Québécois. L’équipe est la propriété de la famille Molson, et les Molson possèdent aussi la bière Molson. Qu’on gagne ou qu’on perde on boit de la bière. Sauf moi…
– Et vous buvez quoi ?
Il dépose sur la petite table deux bouteilles de cidre glacé.
– De plus je ne risque pas de « me paqueter la fraise » en buvant du cidre.
– Connaissez-vous cette expression qui parle de « passer la nuit sur la corde à linge » ?
Il rit à gorge déployée.
– Je dors assez tôt, moi… D’autant plus que j’ai du pain sur la planche ces jours-ci… Je suis même débordé. En bon québécois on doit comprendre que j’ai « de la broue dans le toupet »… Au fait cette jeune Sénégalaise, que je croise souvent sur votre palier, est-ce votre « blonde » ?
– Elle est noire…
– Ici une « blonde » c’est simplement une « petite amie ».
– Ah non je ne suis pas d’accord, vous ne pouvez pas blanchir tout le monde.
– Vous avez « la corde bien courte »… Trop prompt à vous fâcher, cher monsieur.
– Et vous vous parlez trop souvent « à travers votre chapeau ».
– Oh vous avez une meilleure connaissance de notre langage que je n’imagine, mais c’est un simple anglicisme pour dire qu’on parle à tort et à travers. Vous me faites passer sans raison pour un « malcommode ».
– Je vous dis une chose simple et déjà « vous grimpez les rideaux »… J’adore cette expression entendue hier…
– Enfin vous donnez raison à notre langue si imagée…
– C’est à ce moment qu’on est censé dire : « Pas de chicane dans ma cabane » ?
– C’est avant qu’on aurait pu le dire, quand on abordait la question du statut politique du Québec. Là, comme la conversation est terminée, on dira plutôt : « À la prochaine chicane ».
Juste avant de franchir la porte il me lance en souriant qu’après une si longue conversation on devrait se tutoyer. Ici le tutoiement est presqu’une obligation. Et si on refuse de s’y soumettre dans certains quartiers on est vu comme « un fendant », un prétentieux.
Depuis je tends l’oreille à toutes les innovations de cette langue qui frétille comme un esturgeon hors de l’eau. Toujours à la pointe de la modernité on a trouvé ici « clavardage » (bavardage sur clavier) pour remplacer le mot anglais chat. Et pour selfie un mot plus juste et plus élégant : « egoportrait ».
J’étais à ma fenêtre, à regarder passer une manif pour défendre la langue française contre une loi permettant une plus grande présence de l’anglais dans l’affichage public. Les Montréalais tiennent à ce que leur ville offre au voyageur un visage francophone.
Sur une affiche était écrit à propos du Premier ministre d’alors qui ne protégeait pas assez le français au goût des Montréalais : « Vends ton corps, pas ta langue ! » C’est peut-être le moment de placer : « Pas de chicane dans ma cabane » ou, selon sa tendance politique : « À la prochaine chicane ». Dans tous les cas il y aura du « brasse-camarade » dans les rues de Montréal.
Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Un art de vivre par temps de catastrophe
Discours de Dany Laferrière, délégué de l’Académie française pour la rentrée des cinq académies
21 octobre 2019
Voltaire, dans s’on long poème sur le tremblement de terre de Lisbonne, lance ce défi pour fustiger ces philosophes qui nous demandent de tout prendre avec sérénité, en écartant toute sensibilité qui pourrait dévoiler notre humanité : « Et vous composerez dans ce chaos fatal ? » ironise-t-il. Une façon de leur dire qu’on ressent les choses différemment quand on se retrouve au cœur d’une catastrophe que lorsqu’on philosophe à bonne distance. Mais Voltaire n’avait pas terminé sa démonstration, il entendait, par une « simulation », leur faire apprécier, un bref instant, les ravages d’un séisme. Comme toujours il est si rapide dans ses images qu’on l’imagine en train de filmer plutôt que d’écrire. Pour réaliser ce court métrage, il se sert d’une caméra assez rudimentaire, qui lui permet tout de même de donner au spectateur (le mot est de lui) l’impression d’être sur place. D’abord il fixe l’image sur un très large plan, le temps que l’on s’acclimate avec l’évènement : « Accourez, dit-il sur le même ton sarcastique, contemplez ces ruines affreuses. » Puis il entame un lent panoramique afin de bien montrer « ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses ». La caméra glisse pour s’arrêter sur une image qui nous attrape à la gorge. Zoom sur « ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés ». Les images défilent sans bruit, et l’effet est plus saisissant. Puis il monte légèrement le son pendant que des corps se tordent de douleur « aux cris demi-formés de leurs voix expirantes ». La morale arrive en voix off, comme toujours, quand il s’agit d’une catastrophe de cette ampleur : « Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris. » Mais Voltaire n’est pas plus proche du séisme que ces philosophes qu’il cherche à ridiculiser. Les images, si terribles qu’elles puissent être, ne sont pas l’objet principal du poème. Si le titre est long (« Poème sur le désastre de Lisbonne ou Examen de cet axiome : Tout va bien »), c’est parce que son auteur cherche à dire d’entrée de jeu ses intentions. On est prévenu : le tremblement de terre de Lisbonne n’est qu’un prétexte à sa démonstration philosophique. En fait il fait comme ceux qu’ils fustigent. Je le dis, sans me hausser du col, car on ne peut trouver là matière à fierté, j’ai vécu le tremblement de Port-au-Prince. Je constate, avec une légère tristesse, qu’une expérience, si douloureuse soit-elle, n’a aucune incidence sur notre talent. J’étais donc à Port-au-Prince lors d’un tremblement de terre de la même puissance que celui de Lisbonne. Ayant été sur place ce jour-là, je peux vous assurer que Voltaire ne s’est pas trompé dans certaines descriptions. Par contre quand on est à l’intérieur on vit les choses différemment. Bien que conscient du concentré d’ironie et de sarcasme qui irrigue cette injonction de Voltaire « Et vous composerez dans ce chaos fatal ? », je peux vous dire que c’est exactement ce que j’ai fait. J’avais mon carnet, et j’ai pu noter tout ce qui traversait mon esprit ou mon champ de vision. J’étais logé dans l’œil de la catastrophe.
La mort collective
On comprend bien que je n’aie pas les moyens intellectuels pour une aussi vaste entreprise : décrire un tremblement de terre. Voir s’envoler dans un épais nuage de poussières, en trente-cinq secondes, une ville, sa ville natale, peut vous laisser sans voix. J’étais en train de manger dans le petit restaurant de l’hôtel où je séjournais quand j’ai entendu un bruit de train accompagné de trépidations sous la table, comme si des milliers de marteaux-piqueurs entreprenaient de saccager les fondations de la ville. De quoi s’agit-il puisque Port-au-Prince n’a pas de métro ? J’ai compris plus tard que durant un pareil évènement tout va aussi vite que le style de Voltaire et qu’on ne dispose que de huit secondes à peine pour savoir où on se trouve, ce qui se passe et ce qu’on doit faire sans tarder. Mais tout le monde ne réagit pas de la même manière. L’ami avec qui je discutais voulait finir sa bière. On s’est précipités vers le centre de la cour pour se mettre à plat ventre sous les grands arbres. Il s’était déjà écoulé une quinzaine de secondes. J’entendais un sifflement de serpent et je voyais des immeubles se fendre en deux. Couché à plat ventre, je regardais passer un avion. Il venait de décoller quelques secondes avant la catastrophe. Un passager racontera plus tard que, jetant un regard par le hublot, il a vu disparaître, cachée par un épais nuage de poussières, la ville qu’il venait à peine de quitter. Je m’attendais à tout moment à voir la terre s’ouvrir pour nous engloutir. Une panique verte qui remonte à une adolescence fiévreuse alors que je passais mes journées au cinéma à me gaver de films d’épouvante. Puis, rien. Pas un craquement d’arbre sec, ni même un cri dans cette ville si bavarde et émotive. On se relève doucement, sans imaginer que des milliers de personnes étaient restées au sol. J’ai vu le visage de mon voisin, celui d’un homme qui venait d’échapper à une mort certaine. J’imagine qu’il a vu dans mes yeux le même effarement et la même incrédulité. Et en même temps, tout au fond, cette petite lueur. Puis vint cette seconde secousse qui enlève tout espoir de sortir vivant d’une telle situation. J’avais perdu depuis un moment toute notion du temps, mais il m’a semblé qu’on avait eu dix secondes entre les deux secousses, comme une parenthèse de bonheur, pour savourer la vie. Toutes nos espérances s’étaient glissées dans ces dix précieuses secondes. Mais curieusement cette certitude de mourir, et de mourir en même temps que tout le monde, a effacé toute peur. L’impression, pour une première fois, de faire partie du cosmos. On ne peut mourir que si on est seul dans sa mort. La mort fait peur parce qu’on en a fait un acte si intime qu’on ne meurt que dans le silence. Mais là les sensations du train qui continue sa route sous notre ventre et les trépidations des milliers de marteaux-piqueurs nous ont divertis de notre mort. Le sentiment presque libérateur qu’il n’y aura pas de témoin. Une volée d’oiseaux passe au-dessus de nos têtes, en ordre régulier, comme pour nous rappeler que cette histoire ne concerne que ceux qui ne savent pas voler. Durant cette nuit on a ressenti plus de quarante répliques, certaines à peine perceptibles, mais provoquant tout de même un tressaillement chez tous ceux qui dormaient à même le sol.
La fleur
En arrivant à l’hôtel, la veille, je suis allé saluer ces fleurs à très longue tige, élégantes et fragiles, qu’on trouve au pied de l’escalier qui mène au terrain de tennis. Les deux grandes secousses passées, je me suis dirigé à nouveau vers le petit jardin. C’était de ma part un geste étrange vu les circonstances, mais je crois que c’est une intuition poétique qui m’y a conduit. Les fleurs, toujours pimpantes, quand les immeubles n’étaient plus que des monticules de gravats. La fleur a résisté quand le béton est tombé. Mais d’où me vient cette idée d’aller voir comment se portent les fleurs au milieu des décombres ? L’explication n’est pas uniquement philosophique. Mon grand-père pensait nous mettre, mes cousins et moi, en contact avec la nature. On avait chacun un petit lopin de terre qu’il fallait faire fructifier en y plantant du pois et du maïs. Et chaque matin mon premier geste était d’aller voir si les graines avaient germé. Le miracle d’une minuscule graine qui parvient à trouer la terre pour voir la lumière, m’a ébloui.
Le style
Je comprends que le chaos produit toujours un nouvel ordre. De nouvelles structures se mettent immédiatement en place. Cela finit par influencer ma manière d’écrire, aujourd’hui si éclatée. Mais pour écrire il m’a fallu d’abord reconquérir l’alphabet. Le choc du séisme fut si violent que j’ai eu peur de ne plus savoir raconter une histoire. En fait je ne parvenais tout simplement pas à me concentrer. Écrire c’est ordonner le chaos. En même temps je rêvais que mes phrases et mes intuitions épousent plutôt les formes de ce chaos. J’écrivais des lettres, puis des mots, ensuite des phrases sans suite. Ce n’est qu’une heure plus tard que je commençai à décrire ce qui se déroulait autour de moi. J’écrivais en me disant pour me calmer que le narrateur ne meurt jamais. Je serai vivant tant que je pourrai écrire, même au cœur de la tempête.
Écrire ou filmer
Cette question m’obsède jusqu’à aujourd’hui : combien d’années et de vies pourraient contenir trente-cinq secondes ? Et me voilà dedans. J’ai l’air de garder une distance avec le côté tragique de la situation. Sachez que nous ne pouvons qu’imaginer l’ampleur des dégâts. Pendant quelques heures on vivait le tremblement suivant l’impact qu’il a eu dans notre quartier, que dire dans l’espace étroit où nous nous trouvions. S’il y a beaucoup de morts dans votre coin, vous avez l’impression que la ville est un amas de cadavres, et s’il y en a peu on remercie Dieu d’avoir épargné notre ville. C’est là que le regard de Voltaire se différencie du mien. Le sien est global, le mien local. On ne pourra prendre le pouls de la situation que quand les premiers journalistes arriveront. Quand la caméra posera son gros œil sur la ville dévastée et montrera au monde l’immense tas de gravats qu’est devenu Port-au-Prince. On se souvient de la caméra plutôt froide de Voltaire. Il ne connaissait pas les gens dont il se servait comme argument pour sa démonstration. Ce qui n’est pas le cas de Villon filmant les gibets de Montfaucon. Villon ne se départait jamais de sa tendresse pour ses frères d’infortune. Il ouvre son poème-reportage par un magnifique plan large qui déborde le cadre de son siècle et nous atteint aujourd’hui encore :
« Frères humains qui, après nous, vivez »
Gros plan ensuite sur le petit groupe de pendus.
« Vous nous voyez ci attachés cinq, six »
Admirez ce « nous ». Il s’approche plus près encore jusqu’à filmer l’œil, pas le regard qui est une notion subjective. Est-ce la première fois que la caméra s’est approchée aussi près d’un visage humain dans la poésie française ?
« Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés / Et arraché la barbe et les sourcils »
Tous les photographes de guerre savent que pour avoir la meilleure image il faut s’approcher le plus près possible de la zone d’action, jusqu’à en faire partie. D’où le « nous » de Villon.
L’échelle
On entend subitement des hurlements. Deux petites filles prises au piège sur un balcon. Elles ne peuvent descendre que par l’avant, là où il n’y a pas d’escalier. La maison, déjà fortement secouée, tombera à la prochaine secousse. Les petites filles hurlaient sans répit et, sans une échelle, on n’arrivera pas à les atteindre. Un jeune homme, long et mince qui passait par là, a tout de suite compris la situation. Il trouve rapidement une échelle. La plus jeune des deux sœurs refuse de descendre sans sa mère piégée dans une pièce à l’intérieur, qui finit par casser une vitre pour rejoindre ses filles. Malgré tout la cadette refuse de descendre si sa mère et sa sœur ne descendent pas d’abord. C’est une petite fille de neuf ans qui a pris la direction des opérations sous le regard médusé de la foule debout au pied de l’échelle. Le jeune homme n’a pas attendu les félicitations. On s’est retourné il n’était plus là. Un homme a lancé, sur un ton admiratif, que seul un voleur peut trouver si rapidement une échelle. Mais il n’y a plus de voleur puisque tout est à ciel ouvert. Rien n’appartient à personne.
Le Caribbean Market
Juste à l’entrée de Pétionville je vois les premiers corps par terre. Bien rangés les uns à côté des autres – huit cadavres. Je ne sais pas dans quelles conditions ils sont morts, ni qui les a rangés ainsi. Ma raison d’écrire devient simple : ce sera pour jeter un drap blanc sur ces corps anonymes. Le Caribbean Super Market, le plus grand marché couvert de la ville s’est effondré en gardant prisonniers dans son sein de nombreux clients. Certains sont morts immédiatement mais ceux qui se retrouvent simplement coincés peuvent tenir un long siège. Les gens craignent qu’en pénétrant dans les magasins pour s’approvisionner gratuitement une nouvelle secousse, même légère, ne fasse tomber une poutre sur eux. Pendant plus de vingt-quatre heures on a vécu sans aucune transaction monétaire. Parmi tous les dommages collatéraux provoqués par le tremblement de terre c’est la disparition de l’argent qui m’a le plus surpris. Je n’avais jamais pensé que c’était possible. Les gens avaient encore de l’argent en poche mais aucun achat ne se faisait. Le papier-monnaie était redevenu papier.
La disparition de l’État
Les gens arrivent du bas de la ville, certains à pied. De plus en plus nombreux. Un couple de Français vient de laisser sa voiture, encore en marche, portières ouvertes, au milieu de la rue. Une nourrice leur apporte un bébé. Ils dansent avec le bébé. Une petite secousse interrompt la fête. Les nouvelles tombent comme si on était en guerre. On nous annonce la chute du Palais national, du palais de justice, du ministère des Finances, du ministère du Plan, de la Cour supérieure des comptes, de la grande cathédrale, de l’université d’État, de l’Hôpital général et d’un grand nombre de magasins du centre-ville. Le Corps de l’État par terre. Le chaos total. Quelqu’un a lancé que c’était la révolution, mais étonnamment personne n’a pensé à prendre le pouvoir. Quelqu’un a dit qu’on avait enfin touché le fond. Un rire fusa. Les corps semblaient tout à coup plus légers. Plus aucune responsabilité. La faillite étant si évidente. On avait perdu en trente-cinq secondes une incroyable somme d’expériences humaines. Un homme bien mis s’est assis au pied d’un arbre avant de défaire sa cravate.
Demain
La nuit arrive sans crier gare, comme toujours sous les tropiques. Les gens commencent à s’assoupir sur le terrain de tennis de l’hôtel où nous avions installé notre campement. On entend une petite fille demander à sa mère s’il y a classe demain. C’était la première fois que le mot demain était prononcé. On n’était pas à l’abri d’une nouvelle secousse importante. Et personne ne pouvait prévoir ce qui se passerait alors. On entend une rumeur au loin. Un gardien nous dit que c’est une grande foule qui chante et prie. Les gens allaient sans destination. Surtout ceux qui n’avaient plus de maison. Ils habitent le temps présent à défaut d’habiter un lieu.
Enfin, demain. Des amis sont passés me chercher dans une Jeep. Je vais voir ma mère. On descend la route de Delmas jusqu’à cette entrée qui mène dans le quartier de ma mère. Avant le tremblement de terre cette route était déjà difficile, maintenant c’est impraticable. Voici la maison du poète Frankétienne. Une petite foule se tient devant la grande barrière rouge. Soudain un cri « Le poète est vivant ! » On vient de le voir passer d’une pièce à l’autre. Rassuré je continue ma route jusqu’au carrefour. Debout au milieu de la rue, les bras en croix, une femme demande des comptes au ciel. On comprend vite qu’elle a perdu toute sa famille. Elle voit une cruauté dans le fait d’avoir été épargnée. Ils étaient tous à table. Elle est sortie chercher un plat qui cuisait dans la cour quand tout s’est mis à trembler. Elle a eu la présence d’esprit de sauver le repas. Quand elle s’est retournée la maison était un amas de pierres. Elle veut savoir pourquoi Dieu ne lui a pas permis de mourir avec les siens. On attend qu’elle termine pour continuer notre route. On tourne à gauche. La maison de ma mère est au bout de l’impasse. Mon cœur se serre car je vois la montagne au loin, ce qui veut dire que toutes les maisons, qui la cachaient auparavant, sont tombées. J’arrive. Ils sont tous là. Mes tantes, mon neveu, ma sœur, ma mère. Ma mère me saute dans les bras et me dit tout de go qu’elle a vu un magnifique ciel étoilé la nuit dernière. Elle n’avait pas dormi à la belle étoile depuis son enfance. La voilà tout excitée. J’avais oublié l’impact d’un tel évènement sur une femme de plus de quatre-vingts ans. C’est une énergie nouvelle. Une fin et un commencement du monde. Elle m’a dit : « J’ai tout vu dans ce pays, les coups d’État à répétition, les dictatures héréditaires, les inondations successives, les cyclones annuels, et maintenant un tremblement de terre. »
En rentrant à l’hôtel on a croisé une voiture bondée de jeunes gens qui nous ont lancé joyeusement : « On salue les vivants. »

Le poids d’un mot
5 novembre 2020
Le mot fascine par sa composition et cette claquante sonorité qui réveille comme un coup de fouet dans une plantation de canne à sucre ou de coton sur un dos en sueur et musclé. On suppose l’énergie encagée dans ces tranquilles voyelles et consonnes. On ne peut pas entendre ce mot sans se retourner. Il ne convient pas au chuchotement. Et pourtant je connais nombre de chansons haïtiennes, surtout celles qui tiennent leur source du vaudou, où le son devient si doux, si langoureux.
On l’entend dans Gouverneurs de la rosée, le grand classique de la littérature haïtienne, comme le râle d’amour d’une jeune paysanne à son amant. Ce n’est pas seulement un mot qui s’infiltre, de jour et de nuit, dans les conversations ordinaires de la vie quotidienne. Il imbibe toute la littérature haïtienne, les chants sacrés ou populaires, la sculpture, et je dirais aussi la morale, car on parle de « nègre vertical » pour dire celui qui rejette toute forme d’assujettissement. J’avais tort de dire que le mot ne m’intéresse pas ; en fait, c’est un mot que je place pour sa forte présence (après l’avoir entendu, on ne peut plus l’oublier) à côté de Legba, le nom de ce dieu qui se tient à la barrière qui sépare le monde visible du monde invisible. Dans le langage du vaudou, on dirait que c’est un mot très « chargé ».
La poésie
Je me souviens du premier poème que j’ai appris par cœur, après les fables de La Fontaine. C’était celui de Carlos Saint-Louis. Il s’est logé en moi pour faire partie de ma chair. Tout enfant né avant les années 1970 connaît ce début de poème si naïf :
« J’aime le nègre
car tout ce qui est nègre est une tranche de moi. »
Je n’aimais pas le poème parce qu’il me faisait croire que j’étais un melon et, dans ma liste de choses détestables, le melon venait entre la carotte et le girofle.
Je me suis retrouvé plus tard dans ces évocations plus lestes où l’on apercevait au loin d’exquises négresses (on dit « nègès » en créole) se baignant dans la rivière. C’est Léon Laleau qui m’a réveillé de cette torpeur adolescente avec un bref poème, Trahison, paru dans son recueil Musique nègre, en 1931 :
« D’Europe, sentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser avec des mots de France ce cœur qui m’est venu du Sénégal. »
Puis le coup de fouet vint de René Depestre avec Minerai noir, paru en 1956, dans lequel il signale qu’après l’extermination des Indiens « on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir ». Là, on arrive à l’Histoire et je me souviens de ma passion pour ces récits si pleins de verdeur, d’espoir, de folie, où des esclaves se lancent devant la mitraille de l’armée napoléonienne conduite par le général Leclerc à la conquête de leur liberté. Ce n’est pas dans un salon mais sur le champ des batailles de la Ravine-à-Couleuvres, de la Crête-à-Pierrot et de Vertières que le mot Nègre va changer de sens, passant d’esclave à homme. Les généraux de cette effroyable guerre coloniale le garderont après l’indépendance d’Haïti.
L’art nègre
Mais ce mot tout sec, nu, sans le sang et les rires qui l’irriguent, n’est qu’une insulte dans la bouche d’un raciste. Je ne m’explique pas pourquoi on donne tant de pouvoir à un individu sur nous-même. Il n’a qu’à dire un mot de cinq lettres pour qu’on se retrouve en transe avec les bras et les pieds liés, comme si le mot était plus fort que l’esclavage. Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot Nègre.
Ne dites pas que je ne peux pas comprendre la charge de douleur du mot Nègre, car j’ai connu la dictature, celle de Papa Doc, puis celle de Baby Doc, j’ai plus tard connu l’exil, j’ai connu aussi l’usine, ainsi que le racisme de la vie ordinaire des ouvriers illégaux, j’ai même connu un tremblement de terre, et tout ça dans une seule vie. Je crois qu’avant de demander la disparition de l’espace public du mot Nègre il faut connaître son histoire. Si ce mot n’est qu’une insulte dans la bouche du raciste, il a déclenché dans l’imaginaire des humains un séisme. Avec sa douleur lancinante et son fleuve de sang, il a ouvert la route au jazz, au chant tragique de Billie Holiday, à la nostalgie poignante de Bessie Smith. Il a fait bouger l’Afrique, ce continent immuable et sa civilisation millénaire, en exportant une partie de sa population vers un nouveau monde de terreur. Ce mot est à l’origine d’un art particulier que le poète Senghor et quelques intellectuels occidentaux ont appelé faussement l’art nègre. Ce serait mieux de dire l’art des nègres. Ou encore l’art tout court. Tout qualificatif affaiblit ce qu’il tente de définir. Mais passons, car ce domaine est si riche. S’agissant de la littérature, on n’a aucune idée du nombre de fois qu’il a été employé. Si quelqu’un veut faire une recherche sur les traces et les significations différentes du mot dans sa bibliothèque personnelle, il sera impressionné par le nombre de sens que ce mot a pris dans l’histoire de la littérature. Et il comprendra l’énorme trou que sa disparition engendrera dans la littérature.
La révolution du langage
La disparition du mot Nègre entraînera un pan entier de la bibliothèque universelle. Notre blessure personnelle et nos récits individuels ne font que lui donner de l’énergie pour continuer sa route. Ce n’est pas un mot, c’est un monde. Il ne nous appartient pas, d’ailleurs. Nous nous trouvons simplement sur son chemin à un moment donné. Il a permis la révolution à Saint-Domingue en devenant notre identité américaine. On a capturé des hommes et des femmes en Afrique qui sont devenus des esclaves en Amérique, puis des nègres quand Haïti est devenue une nation indépendante, et cela par sa Constitution même. On ne va pas faire la leçon aux glorieux combattants de la première révolution de l’histoire. Si le mot révolution veut dire « chambardement total des valeurs établies », la révolution de l’esclave devenu libre en est la plus complète. Le nègre Toussaint Louverture, le nègre Jean-Jacques Dessalines, le nègre Henri Christophe et le nègre Alexandre Pétion ont fondé Haïti le 1er janvier 1804 après une effroyable et longue guerre coloniale. Alors quand un raciste m’apostrophe en nègre, je me retourne avec un sourire radieux en disant : « Honoré de l’être, monsieur. » De plus, Toussaint puis Dessalines ont fait entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un synonyme du mot Homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre. Le raciste qui nous écoute en ce moment sait-il qu’il est un nègre de par la grâce de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne ? C’est par cette grâce qu’un grand nombre de Blancs ont été épargnés après l’indépendance d’Haïti. C’est par cette grâce que tous les Polonais vivant en Haïti pouvaient devenir séance tenante des nègres, c’est-à-dire des hommes. Connaissez-vous une pareille révolution du langage ? Le mot qui a servi à asservir l’esclave va libérer le maître. Mais pour qu’il soit libre, il faut qu’il devienne un nègre. D’où la phrase magique « Ce blanc est un bon nègre, épargnez-le ». Vous comprenez qu’un tel mot va plus loin qu’une douleur individuelle et que si nos récits personnels ont une importance indéniable, ils ne font pas le poids face à l’Histoire, une Histoire que nous devons connaître puisqu’elle nous appartient, que l’on soit un nègre ou un bon nègre.
La plaisanterie
Je comprends qu’on puisse exiger la disparition de ce mot terrible quand on ignore son histoire, dont je viens de présenter une pâle esquisse. Mais je vous assure qu’elle vaut l’examen avant de prendre une pareille décision. On devrait s’informer un peu plus. De grâce, ne dites pas que la geste haïtienne ne compte pas ou qu’elle est simplement haïtienne, car elle a mis fin le 1er janvier 1804 à trois cents ans d’esclavage où l’ensemble du continent africain et une grande partie de l’Europe furent impliqués. Cela permet à ces gens, légitimement, d’ajouter une nouvelle définition à ce mot. Ils disent froidement après l’esclavage qu’ils sont des nègres et le maintiennent jusqu’à ce matin de 2020. Ce n’était pas un acte d’individus bornés, de « monstres désenchaînés », selon l’horrible expression du pourtant si élégant Musset, c’était mûrement réfléchi. Et ils entendaient répandre cette liberté et cette expression qui caractérise l’homme libre dans toute l’Amérique. C’est pourquoi, à peine quelques années après l’indépendance, Alexandre Pétion, premier président de cette jeune république, offrit refuge et aide militaire en Haïti à un Bolívar épuisé qui s’en ira après libérer une partie de l’Amérique latine.
On peut malgré tout discuter encore du mot, en essayant de l’actualiser, en faisant des compromis, mais, de grâce, épargnez-nous cette plaisanterie d’une hypocrisie insondable du « N-word », qui n’est qu’une invention américaine comme le hamburger et la moutarde sèche. Et j’espère que nous aurons le courage de l’effacer du visage glorieux de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la Nation haïtienne, dont on disait qu’il était le Nègre fondamental.
Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Une forme d’expression populaire
9 janvier 2020
C’est Borges qui m’a signalé, à sa manière, la source populaire de toute culture. Un ami lui a envoyé un conte qu’il venait d’écrire. Borges, l’ayant particulièrement aimé, lui répond que sa fable est « si merveilleuse qu’elle mérite d’être anonyme ». C’est l’une des premières réflexions de Borges qui me soit tombée sous les yeux, et c’est celle qui m’a poussé à plonger dans son œuvre afin de découvrir la source de ce paradoxe.
Borges croit que la littérature est faite par des gens qui ont une existence particulière, alors qu’il n’hésite pas à affirmer que ce qui est bien appartient « au langage et à la tradition », c’est-à-dire à tout le monde. Cet individualiste forcené était donc pour le bien public. Je me suis longtemps demandé si Borges incluait le style dans sa réflexion. Le style m’a toujours semblé une affaire personnelle, jusqu’à ce que je tombe sur ce poème de Basho, peut-être le plus grand styliste japonais. Basho écrit :
« Les chants de repiquage
Des paysans du Nord
Première leçon de style »
Basho et Borges s’entendent sur ce point : il s’agit d’un fond porté par une forme. Il reste le travail du temps. Mais il y a des images si fulgurantes qu’on reste saisi par la vitesse avec laquelle elles nous ont traversés. J’ai vécu l’expérience d’un pareil météore juste après le tremblement de terre de Port-au-Prince. Deux jours après la catastrophe on ne lui avait pas encore trouvé de nom, et les gens disaient « la chose » en parlant d’elle. Puis j’ai entendu « goudougoudou ». On m’a expliqué que c’était le bruit de l’eau qui sort d’une bouteille à long col. Et c’est exactement ce qu’on a entendu lors du séisme. Depuis ce moment on n’a plus dit en Haïti, dans la vie quotidienne, pour désigner le tremblement de terre que « goudougoudou ». Ce son qui vient du ventre de la terre. Personne d’autre que ceux qui étaient présents ne peut témoigner de la justesse de ce mot : un son sourd, saccadé, grave, long comme un boa qui vous enlace pour vous étouffer en 35 secondes, montre en main. Cela reste un mystère pour moi qu’un mot puisse s’imposer aussi rapidement à plus de dix millions de personnes. J’ai assisté à la naissance d’un mot. J’aurais pu le toucher de la main.
La peinture
C’est un Américain Dewitt Peters qui rassembla, au centre d’Art qu’il venait de fonder avec quelques amateurs d’art haïtien, les premiers peintres professionnels du pays. C’est un chauffeur de taxi, Rigaud Benoit, qui arriva le premier avec un petit tableau, Chauffeur de taxi, un autoportrait. Cet homme très doux, Jasmin Joseph, n’aimait peindre que des animaux, surtout des lapins. Peters, en allant dans le Nord du pays, passa devant un temple couvert de peintures, des « vèvès », représentant des dieux venus d’Afrique et mettant en scène quelques rituels du vaudou. Peters invita le prêtre vaudou, Hector Hyppolite, dans son centre. Plus tard le balayeur Castera Basile échangea son balai contre un pinceau. Georges Liautaud, le forgeron de Croix-des-Bouquets qui ornait les tombes de croix d’un style très personnel, deviendra un sculpteur international. Puis, en 1975, André Malraux reçut la photo d’un petit cimetière peint de couleurs primaires et rayonnantes. Ce n’était pas les couleurs de la mort. Malraux, qui était déjà très malade, a pensé, à sa manière légèrement délirante, que les artistes qui ont peint ce cimetière si coloré, doivent connaître un chemin qui mène à la mort sans passer par la douleur. Malraux a toujours préféré mourir à souffrir. Ces peintres paysans de Soissons-la-Montagne l’obsédèrent au point qu’il se rendit en Haïti cette année-là. Il relata cette visite dans son ouvrage d’art, L’Intemporel. Malraux fut impressionné par le fait que des paysans et des cuisinières ou de jeunes chômeurs puissent créer une œuvre qui réussisse à distance à le toucher autant. Les peintres de Saint-Soleil n’ont pas hésité à accueillir Malraux comme un des leurs. Autant Breton avait vu en Hector Hyppolite un maître de cet art à la fois mystique et mystérieux, plus authentique que son surréalisme qui sent parfois le frelaté, autant Malraux fut impressionné par ce « peuple qui peint », comme il l’a dit en arrivant. Si en Europe on rêve d’entendre la voix de ceux qui n’ont pas de voix, voilà qu’on s’exprime de la plus haute tenue dans ce pays miné par l’analphabétisme et la misère. Malraux rêvait que des paysans français puissent, un jour, regarder un tableau de Georges Braque sans rigoler, voilà que ce sont des paysans haïtiens qui exposent leurs œuvres, et c’est à Braque de ne pas rigoler.
Les poètes
La poésie est une constante de ma vie. Elle a barbouillé mon enfance, débordant jusqu’au milieu de mon adolescence. Pas le poème qui m’obligeait à bailler, plutôt cette fièvre qui faisait subitement monter ma température. Un regard de biais, une nuque dégagée, le parfum de la mangue à midi, ma grand-mère buvant son café ou un vélo rouge appuyé contre un arbre. J’ai attendu de croiser un poète pour m’intéresser au poème. Cela s’est passé un dimanche, vers quatre heures du matin. J’accompagnais ma mère à la messe quand, passant près du marché de charbon, elle pointa du doigt un homme, à moitié nu, sur un lit de carton. Elle me glissa à l’oreille, sur un ton dégoûté : « C’est un poète ! » En effet, c’était Carl Brouard. Je le découvris plus tard dans mon manuel de littérature haïtienne, cravaté, sourire mondain de fils de la bonne bourgeoisie. Sa poésie légère et triste m’a tout de suite attiré. Je me revois encore regardant passer un cortège interminable lors de ses funérailles. Cette vie dans la boue noire du marché, c’était son choix. Un autre poète a eu le même destin ; lui aussi avait rejeté la vie confortable des beaux quartiers pour vivre dans les bas-fonds. Magloire-Saint-Aude, dont le père était le fondateur du grand quotidien national Le Matin, a vécu avec Les Parias (le titre d’un de ses livres). C’est de lui que Breton parle quand il dit : « Mais vous savez bien que tout est beaucoup trop lâché aujourd’hui. Il y a une seule exception : Magloire-Saint-Aude. » Ce goût de traverser les frontières n’est pas nouveau chez les poètes, mais c’est quand même étonnant que ces deux poètes aient eu des funérailles nationales. Pas de demi-mesure en Haïti : on emprisonne les poètes ou on leur fait des funérailles nationales. En lisant leur poésie on comprend tout de suite ce qu’ils étaient allés chercher dans cette zone noire de boue : ce mélange fait de rituels du vaudou, de chants sacrés et profanes, de fulgurances du créole et de danses impudiques du dieu Baron Samedi, le concierge de la mort. Cela fait une poésie elliptique, parfois ésotérique dans le cas de Saint-Aude, proche de la peinture d’un Saint-Brice.
La mort
Des décennies plus tard, j’ai entrepris la rédaction d’un roman sur la mort, un sujet qui m’intéressait depuis l’adolescence. J’avais déjà posé la question, de façon brutale, à ma grand-mère, un après-midi d’été. « Da, qu’est-ce que la mort ? » Elle m’avait répondu, sans détours, «Tu verras». Peut-être la plus succincte réponse jamais donnée à la plus angoissante question qui travaille tout être humain, de l’enfance à la vieillesse. Le livre que j’écrivais avait un titre énigmatique : Pays sans chapeau. C’est ainsi que les Haïtiens nomment l’au-delà parce qu’on n’a jamais enterré personne avec son chapeau sur la tête. L’absence d’un élément vestimentaire définit la mort tout en effaçant l’angoisse qui l’accompagne généralement. La plus concrète et la plus sereine définition de la mort, à mon avis. Tout cela pour dire que la culture populaire haïtienne reste, malgré tous les tourments, riche et subtile. Est-ce pour cette raison que je voudrais vous proposer ici un bouquet de proverbes haïtiens. J’avais acheté un livre où sont répertoriés plus de trois mille proverbes. Naturellement un grand nombre se retrouve, sous différentes formes, dans d’autres cultures. Je vous prie de me croire que ça sonne plus juste en créole que ma tentative de traduction. On a peut-être perdu la poésie mais le sens est là.
Je vous en offre dix.
1. À force de caresser son enfant la guenon l’a tué.
2. Avant de grimper à un arbre assure-toi de pouvoir en descendre.
3. Les morts ne connaissent pas le prix des cercueils.
4. Dieu est tellement subtil qu’il peut placer une blessure derrière la tête du chien s’il ne veut pas qu’il la lèche.
5. La bouche de la femme ne connaît pas de dimanche. (Pour ma mère cela voulait dire qu’elle passait la journée à parler pour prévenir, raconter, enseigner, ordonner, consoler, invoquer…)
6. On sait et on ne sait pas. (Le plus mystérieux.)
7. Ce que la mère du chaton lui a appris, la mère du raton le lui avait appris longtemps avant.
8. Nous sommes comme ces fruits qui même mûrs ne tombent jamais de l’arbre. (On ne se rend pas.)
9. N’accroche pas ton chapeau là où ta main ne pourrait pas arriver.
10. N’insulte jamais le caïman avant d’avoir complètement traversé la rivière.
L’esprit
Ce mois-ci, le 12 janvier, cela fera dix ans depuis le tremblement de terre qui a causé en 35 secondes 230 000 morts, des milliers de blessés et des dégâts matériels qu’on n’a pas fini d’évaluer. J’y étais et je me souviens de chaque craquement. Une journaliste montréalaise, Chantal Guy, qui lors était à Port-au-Prince, voulait un commentaire, à chaud, à propos de cette tragédie. J’ai choisi plutôt de parler de ce qui a étonné le monde entier, non pas du tremblement de terre lui-même, mais de la manière dont les Haïtiens ont fait face à cette catastrophe. J’ai résumé cela par cette déclaration, assez risquée dans un pareil moment, qui a fait, à mon grand étonnement, le tour du monde. Je ne sais toujours pas ce qui m’a pris ce jour-là de parler de culture et non de douleur : « Quand tout tombe, il reste la culture. » La réponse se trouve peut-être dans ce texte qui dit la richesse de l’expression populaire haïtienne et le caractère fondamentalement heureux du peuple haïtien.
Dany Laferrière
Bloc-notes de l’Académie française

Discours sur les prix littéraires
[Lecture de 60 minutes]
Académie française
2 décembre 2021
Discours sur les prix littéraires
PRONONCÉ PAR
M. Dany LAFERRIÈRE
Directeur en exercice
Certes, un autre Balzac, Honoré, lui fera plus tard de l’ombre, une ombre si dense qu’elle confine à l’obscurité, mais Guez de Balzac fut un ami si cher à Descartes que ce dernier le défendit ardemment, et en latin, quand il fut attaqué en 1627 pour ses fameuses Lettres. Très proche aussi de Valentin Conrart chez qui se réunissaient les premiers membres de la Compagnie, avant que Richelieu en fît une Académie, Guez de Balzac était déjà un prosateur et un épistolier qui marqua l’éloquence de son époque. Dans cette Compagnie, nous tenons à garder précieusement son nom, ne serait-ce que parce qu’il fut le fondateur de ces prix littéraires que nous attribuons depuis 1671, ce qui fait aujourd’hui trois cent cinquante ans. Un événement que nous désirons porter à l’attention du public par un prix qui ne sera donné qu’une fois : le prix Guez de Balzac. Trois cent cinquante ans d’archives pour tout chercheur qui voudrait faire une étude sur ce rituel qui contribua et contribue encore au dynamisme et à l’expansion des lettres françaises. Les prix de l’Académie française couvrent un vaste territoire puisque ses lauréats viennent de partout en France et non uniquement du quartier latin, mais aussi d’Haïti, de Djibouti, du Congo, de Macédoine, de Belgique, du Japon, du Québec, d’Algérie, du Sénégal, de Tunisie, etc. Et là encore on fait tradition puisque l’Académie a accordé son premier prix à Haïti en 1906 et a répété vingt-sept fois ce geste en comptant les lauréats d’aujourd’hui. C’est un fait peu connu, même en Haïti. Un autre fait ignoré du public est aussi la présence constante des femmes parmi les lauréats de nos prix. Bien sûr que c’est encore maigre, mais c’est beaucoup mieux que dans la Compagnie. En 1671, l’Académie accorda son premier prix d’éloquence à Mlle de Scudéry, une précieuse nullement ridicule, n’en déplaise à Molière. Elle tenait un salon que fréquentèrent des esprits aussi vifs que Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, et des académiciens comme Conrart, Chapelain ou Pellisson. Son prix n’en était pas un de copinage car les discours étaient envoyés anonymement au bureau des prix. Elle est surtout connue pour avoir écrit le plus long roman de la littérature française, Artamène ou le Grand Cyrus, un roman en dix volumes que vous ne trouverez sûrement pas chez le libraire du coin. Pour la poésie, les femmes furent plus nombreuses, la plupart aujourd’hui oubliées, comme beaucoup d’hommes de lettres de cette époque. Mme Deshoulières l’a reçu en 1687. Dans la décennie suivante, Mlle Catherine Bernard établit un record en l’obtenant trois fois, en 1891, 1893 et 1897. On dit qu’elle est la nièce de Corneille et la cousine de Fontenelle, mais je répète que les pièces sont envoyées anonymement. Près de deux siècles plus tard, Louise Colet, l’amie de Flaubert, battit enfin le record en l’obtenant quatre fois : en 1839, 1843, 1852 et 1854. Qui dit mieux ? Mme Visme de Wegmann monta d’un étage en raflant en 1927 le Grand Prix de poésie, tandis que Marie de Régnier aura le Grand Prix de littérature en 1918 et Anna de Noailles en 1921. Des moments de vide alternant avec des décennies plus heureuses jusqu’à l’arrivée des Marguerite : Yourcenar aura le Grand Prix de littérature en 1977, et Duras, celui du théâtre en 1983. Yourcenar entrera sous la Coupole en 1980, la seule qui y soit parvenue après quatre siècles d’intense activité. Cette année, sur les 65 prix on a couronné dix-neuf femmes.

Réponse au discours de réception de Mme Chantal Thomas
16 juin 2022

L’exil de l’écrivain
Discours de Dany Laferrière, délégué de l’Académie française pour la rentrée des cinq académies
22 octobre 2024
J’ai connu tant d’exils que c’est devenu ma condition naturelle, au point que je me demande si celui qui n’a pas été bousculé dans son histoire, sa terre, sa langue, ses rêves, n’a pas raté quelque chose dans cette vie. Je n’exclus pas la douleur ni la folie, mais il y a aussi des éblouissements comme celui de se retrouver dans un nouveau pays, du jour au lendemain, sans aucune protection et dans cette condition d’infériorité qui fait qu’on se demande parfois si ce déracinement total n’est pas la dernière grande aventure humaine.

L’exil a bien commencé avant mon départ du pays, je devrais plutôt dire la sortie du pays, car un départ est un acte volontaire. On est jeté, un jour, hors de l’île. Haïti, cette presqu’île de 27 000 kilomètres carrés dont la voisine est la République dominicaine. Deux pays dont le destin reste lié pour le meilleur et plus souvent le pire, mais qui font penser parfois à des esclaves désenchaînés qui se croisent, sans pouvoir échanger un seul mot, dans la nuit coloniale car ils viennent de tribus diverses et donc parlent des langues différentes. L’un colonisé par la France, l’autre par l’Espagne. À défaut de la langue, ils ont la douleur en partage. Cette image de l’île en mouvement me vient d’un recueil de poèmes de René Philoctète, publié en 1973, trois ans avant mon départ d’Haïti, sous le titre de Ces îles qui marchent. Ce titre évocateur donne l’impression d’une dérive continue sur une mer de boue et de sang. À son retour d’un voyage à Montréal, qu’il a vécu comme un exil, le poète témoigne : « Je reviens des giboulées du nord, et le soleil que j’ai vu là-bas était froid comme la mort. » C’est dans un poème que j’ai croisé, pour la première fois, le nom de cette ville, Montréal, où je passerai la plus grande partie de ma vie. L’hiver m’était lors inconnu, comme le hockey et la tourtière. Aujourd’hui, je me reconnais dans ces vers chaloupés de Gaston Miron, le poète national : « Hommes aux labours des brûlés de l’exil selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes, selon ton regard arc-en-ciel arc bouté dans les vents, en vue de ville et d’une terre qui te soit natale. » Si j’ai passé vingt-trois ans en Haïti, je vis hors de mon pays depuis près d’un demi-siècle. La glace a succédé au feu dans mes veines. L’impression de m’éloigner de plus en plus des notions idéologiques pour me rapprocher des éléments naturels. En hiver, je pense plus souvent au froid qu’au racisme. Je me renseigne chaque matin entre décembre et avril sur le temps qu’il fait, et ne m’inquiète du niveau du racisme en Amérique que quand l’été arrive et qu’on occupe les terrasses des cafés. Bien sûr que cela ne saurait se résumer ainsi : Haïti/dictature, Québec/hiver ou racisme, mais force est d’admettre que ce sont de puissants vocables. François Duvalier, le dictateur haïtien qui a régné de 1957 à 1971, a exilé mon père vers la fin des années 1950, tandis que son fils Jean-Claude Duvalier, qui lui a succédé de 1971 à 1986, m’a poussé à l’exil vingt ans plus tard. Père et fils dictateurs, père et fils exilés – une équation courante dans certaines régions du monde. Les enfants du dictateur cherchent désespérément à garder le pouvoir, tandis que ceux de l’exilé se perdent dans la recherche de leur identité en terre étrangère.
L’exil de la langue

Puis ce fut en entrant à l’école la découverte qu’une autre langue m’attendait derrière la grille verte des Frères de l’instruction chrétienne dont le fondateur était ce natif de Saint-Malo, Jean-Marie Robert de la Mennais, mort depuis si longtemps qu’on priait encore dans mon village pour qu’il soit canonisé un jour. L’accent et l’air du grand large m’ont plu même, si je ne comprenais rien de ce qu’on disait autour de moi, ni pourquoi c’était à un Breton de m’ouvrir les yeux sur le monde. Le drame est arrivé quand j’ai compris que presque chacune des choses dont la musique et le sens faisaient partie de ma chair avait un autre nom. Avant, je dégustais des mangos jaunes, charnus et juteux avec ce parfum à vous chavirer le cœur (je ne m’étais pas encore aperçu qu’il y avait des filles dans le paysage) pour apprendre plus tard qu’il s’agissait de mangues et non de mangos. Avait-on le droit de nommer un fruit qui n’existe pas chez soi, me demandai-je, ahuri ? Jusqu’à aujourd’hui, même étant à l’Académie française, je ne mange que des mangos. Mais j’ai remarqué bien plus tard, en devenant écrivain, que cette langue maternelle me permettait une certaine originalité. Une langue ne disparaît jamais, elle se cache dans la nouvelle pour lui insuffler une plus grande densité et des nuances plus discrètes. Je pense à Nabokov, Conrad ou Bianciotti qui ont écrit dans une langue dite étrangère, et, dans une perspective différente, à Kateb Yacine. Mais je dois admettre que pendant un certain temps ma langue maternelle était une reine en exil sur ses propres terres. Aujourd’hui je n’ai plus le sentiment de perdre une langue, je gagne plutôt une nouvelle ; je ne perds pas non plus un pays, j’ajoute de nouveaux pays à ma constellation. Comme du temps de la haute enfance où je passais mes soirées, avec ma grand-mère, à compter les étoiles filantes dans le ciel de Petit-Goâve. L’exilé tente désespérément de réactiver des souvenirs périmés. Mon enfance me manque beaucoup plus que mon pays.
Le moment fatal

J’avais 23 ans et j’étais journaliste à Port-au-Prince quand j’ai appris, un midi, que mon ami et confrère Gasner Raymond était retrouvé sur une plage, le crâne fracassé par des sbires du pouvoir. Il était donc impératif que je quitte le pays au plus vite. C’est un colonel qui était venu demander à ma mère de me faire partir. Quand, demanda celle-ci, déjà morte d’angoisse ? Demain au plus tard car son nom est sur la liste. Comment c’est arrivé puisqu’il n’écrit que dans la section des arts ? C’est moi qui ai fait la liste, répondit-il. Et pourquoi son nom s’y retrouve alors ? C’était la seule façon de le sauver. Ma mère a eu l’intelligence d’éviter d’entrer dans le dédale sombre et marécageux du cerveau d’un conseiller particulier du dictateur. Je suis donc parti sans rien dire à personne, pour ne pas créer de panique qui pourrait mettre en danger mes amis, et surtout Lisa. Sinon il y aurait toujours une mère qui chercherait à savoir si le nom de son fils est sur la liste; on la rassurera avant d’aller cueillir le dit fils dans son lit au milieu de la nuit. En réfléchissant à tous ces événements durant les froides nuits d’hiver, j’ai compris que cette vie sous la dictature si difficile, dangereuse, gorgée de détonations, de chausse-trapes et de secrets, était en fait une dure école qui m’a permis d’éviter bien des embuscades durant mes pérégrinations hors de mon île.
La clé

Petit-Goâve, comme à Port-au-Prince, ma grand-mère gardait sur elle la clé de la maison. Je passais mon temps à entrer et sortir, simplement pour voir cette grosse clé dorée surgir de sa poche. J’en avais fait une obsession. La possession de la clé me fera entrer dans l’âge adulte. Ce n’était pas le dictateur qui contrôlait ma vie, mais la détentrice de la clé. J’étais sûr que cette histoire de clé qui ouvre et ferme les portes court dans toutes les mythologies, et se retrouve au cœur d’un grand nombre de mystères dans notre vie. À la question « Qu’est-ce qui vous étonne ? » Borges répond « Je m’étonne qu’une clé puisse ouvrir une porte. » Et voilà qu’après la signature du bail le concierge me remet cette clé. J’ai longuement arpenté la ville, ce soir-là, la clé dans la poche droite de mon pantalon. Je voulais goûter à cette sensation sauvage d’être dans un nouvel univers où tout a un goût étrange. J’ai fait danser la petite clé dans ma main avant d’ouvrir la porte. Me voilà assis au milieu de la pièce, dans la pénombre, avec le sentiment qu’à partir de maintenant ma vie m’appartenait. Deux jours plus tard, j’avais perdu la clé, mais le concierge n’avait pas l’air embêté. Il m’a simplement fait payer cinq dollars la nouvelle clé que j’ai encore égarée trois jours après. Depuis, je me concentre à ne pas perdre cette clé qui semble être le pivot de ma nouvelle vie.
Les repères

J’ai eu du mal, au début de mon exil, à comprendre cette vie réglée par des lois si strictes. Je parvenais à circuler dans la jungle de Port-au-Prince, sans aucun papier, et me voilà aujourd’hui dans une ville où tout est codé. Un univers qui change quatre fois par an au rythme de ces saisons contrastées. Comment reconnaître ces nouveaux félins dont l’arme la plus redoutable est un sourire que je ne parvenais pas toujours à décrypter ? Que comprendre de ces jeunes gens qui s’embrassent sans s’embraser ? Que dire à cet homme croisé dans un parc qui, apprenant mes difficultés à trouver du travail, me conseille gentiment de retourner dans mon pays d’origine – une expression qui fait plus penser à un produit défectueux qu’à un être humain. Sachant qu’il venait d’un village près de Rimouski, sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, et qu’il se sentait exilé à Montréal, j’ai hésité à lui répondre que l’exil n’était pas de quitter son bled, mais de ne pas pouvoir y retourner. J’ai croisé dernièrement des camarades ouvriers de cette époque dans un bar de l’est de la ville. Leur situation n’avait pas changé d’un iota des décennies plus tard, et leurs rapports avec la police restaient toujours conflictuels. On les accuse de commettre une variété de crimes inusités, d’adorer d’étranges dieux, de faire baisser le niveau de scolarité, et d’exacerber des tensions politiques, en un mot de mettre en péril l’équilibre social, alors qu’ils ne rêvent que de se faire embaucher au salaire minimum afin d’élever décemment leurs enfants. Couché sur le dos, les bras en croix, regardant le plafond pendant des heures, je tentais de redéfinir ma vie avec mes propres mots. Il m’a semblé que ce travail préliminaire était nécessaire pour un jeune homme, destiné à l’usine, qui s’apprêtait à franchir une nouvelle frontière, c’est-à-dire l’écriture de son premier roman. Je ne pouvais pas commencer ce travail d’écrivain sans tout revoir par mon propre prisme.
L’exil de ma mère

Tous les chants d’exil depuis Ovide sont assez larmoyants. Est-ce parce qu’on trouve inconvenant d’évoquer la moindre joie ressentie hors du pays natal ? On ne voudrait pas que le dictateur croie que l’exil, qu’il ne connaît pas, soit plus une recréation qu’une punition, de peur qu’il n’alourdisse la peine en y ajoutant un bras à couper. Je me souviens de l’argument de Julien Green à propos de la peine de mort, cet exil définitif. On ne peut pas condamner quelqu’un à une peine dont on ignore tout. Mes lettres, du moins au début, n’ont pas mentionné la joie de retrouver la nuit sans détonation, ou d’entendre un discours politique qui ne soit pas un éloge du dictateur. Je me souviens qu’aux premiers jours je refusais de rejoindre des amis à une petite fête parce que j’avais l’impression d’être en deuil. L’impression aussi que ma vie, même en exil, restait liée au dictateur. Me demandant comment ma mère parvenait à surmonter cette tragédie intime, j’ai compris qu’elle vivait les affres de l’exil sans bouger de cet univers dont j’étais le centre. Je lui cachais mes joies, il ne lui restait que mon absence. La nouvelle ville m’offrait tant de distractions et de consolations que j’ai parfois oublié ma peine. Mais, pour ma mère, c’était l’exil à domicile. La maison restait imprégnée de mon odeur et fourmillait de mes traces : une chemise jaune ici, un livre annoté sur la petite étagère, et mon peigne sous le lit. Les yeux brillants de ma mère, dans la pénombre, comme des cristaux de douleur. Et ce sourire de me savoir là-bas – là-bas, c’est ainsi qu’elle a toujours appelé Montréal, mais ça veut dire aussi un endroit où je suis hors de tout danger. Le dictateur, lui, ne pouvait pas faire un pas sans une forte protection armée, ce qui ne l’empêchait pas de se méfier de tout. Le voilà en exil de la vie même. Le pouvoir absolu tue tout ce qui est vivant autour de lui. Cette solitude du dictateur est racontée par tous les grands romanciers sud-américains : Gabriel Garcia Marquez l’a fait dans L’Automne du patriarche, Miguel Angel Asturias dans Monsieur le Président, Augusto Roa Bastos dans Moi, le Suprême et, dernièrement, notre confrère Mario Vargas Llosa dans La Fête au Bouc. Je plains le dictateur qui ne pourra quitter le pays que dans le bruit et la fureur.
La folie de mon père

La politique étant la passion de mon père, il lui était impossible de vivre hors de son pays. Les nuits d’insomnie se succédant, il a perdu la tête. Dès que j’ai eu mes papiers, j’ai filé à New York pour le rencontrer. Je me souviens qu’enfant il m’avait soulevé de terre et ma tête avait frôlé le plafond. Ce vertige m’habite encore. Ma mère ne l’évoquait pas souvent par crainte de nous infliger une souffrance inutile. Un des frères de mon père m’a emmené le voir dans son studio, à Brooklyn, où il vivait seul dans une chambre monacale. J’ai frappé longtemps avant d’entendre des bruits de pas : « C’est moi, papa. » Il a répondu après une éternité, et sans jamais m’ouvrir la porte, qu’il n’a jamais eu d’enfant, ni de femme, ni même de pays. J’étais arrivé trop tard. Le choc de ma voix identique à la sienne, selon ma mère, n’avait peut-être pas aidé non plus. Je ne l’ai revu que des années plus tard, à ses funérailles, pour découvrir que nous avions aussi les mêmes mains.
La ville de l’exilé

On gagne peu à l’usine, et s’habiller en hiver coûte cher. Il faut payer le loyer chaque jeudi. Je distribue des prospectus à domicile, ce qui fait un salaire de misère. Le propriétaire de l’immeuble ne me fait pas confiance. Les autres locataires, des jeunes comme moi, ne sont pas mieux lotis, mais si d’aventure on les met à la porte, ils n’ont qu’à traverser la rue avec leur baluchon pour prendre un autocar au Terminus Voyageur qui les ramène chez mamie qui vit dans une de ces petites villes calmes de l’autre côté du fleuve, ou parfois plus loin à Chicoutimi ou à Rivière-du-loup. Je suis dos au mur, et c’est peut-être ma chance. Il me faut trouver une solution ici puisque je n’ai personne en région, et que je ne peux pas retourner à Port-au-Prince. De plus, je ne veux pas quitter Montréal, ne cessant de m’abreuver de son énergie. Cette ville n’est pourtant pas toujours facile, et cela même pour les gens nés sous son ciel. J’ai commencé à noter tout ce que j’aime autour de moi, et un ami m’a dit que j’étais en train de changer tranquillement de métabolisme. C’est qu’on ne peut pas empêcher le corps de ressentir des émotions nouvelles, et l’esprit de chercher à résoudre les problèmes qui se présentent à lui. Les expériences accumulées au fil des ans me permettent d’éviter les erreurs du début. Je reste imperturbable quand je vois des gens s’embrasser dans la rue. Ma façon de flâner dans la ville a changé aussi, me poussant vers des quartiers plus modestes où l’on ne cherche pas à m’en mettre plein la vue. J’ai vécu dans ce furieux désir de traverser le miroir pour rejoindre l’autre dans sa vie nue jusqu’à cette révélation qui m’a ébranlé au plus profond : le fait qu’on peut être de l’endroit où on se trouve. Et ma question n’est plus : qui suis-je ? mais : où suis-je ? Cependant si les lieux changent au fil du temps, ce qui demeure immuable c’est le fait que j’habite ma vie.
Dany Laferrière
délégué de l’Académie française
Séance de rentrée des cinq Académies
le mardi 22 octobre 2024

Haïti et les prix de l’Académie française : un siècle d’histoire
30 octobre 2025
Ce n’est qu’après mon élection à l’Académie française que j’ai découvert le lien étroit maintenu durant plus d’un siècle (120 ans) par cette prestigieuse institution avec Haïti. Notre rapport à la littérature française ne date cependant pas d’hier.
Le jeune Hugo a pris Saint-Domingue pour cadre de son premier roman Bug-Jargal. Lamartine a été touché par la révolution haïtienne jusqu’à dresser cet émouvant et lucide portrait du précurseur de l’Indépendance, dans son Toussaint Louverture, poème dramatique. Puis, bien sûr, les Dumas, dont l’aventure a commencé à Saint-Domingue avec cette ancienne esclave du nom de Marie-Cessette Dumas, mère du général Dumas, lui-même né à Jérémie, dans le sud-ouest d’Haïti. L’auteur de La Dame aux camélias, Alexandre Dumas fils, entrera à l’Académie française, comme Hugo et Lamartine. Il n’est donc pas étonnant que mon entrée à l’Académie française, trois ans après le tremblement de terre de Port-au-Prince, ait provoqué un tel enthousiasme dans la population pour la Compagnie.
Nous allons suivre pas à pas ce dialogue intellectuel entre le seul pays en Amérique (outre le Canada), où le français est l’une des deux langues officielles, et la première institution littéraire de France.

Chronologie des prix et la littérature haïtienne
1906. L’Académie a accordé son prix Auguste-Furtado pour “un livre de littérature utile” à un quatuor d’écrivains déjà reconnus en Haïti : Solon Menos, Dantès Bellegarde, Amilcar Duval et Georges Sylvain. Titre : “Auteurs haïtiens : morceaux choisis précédés de notices biographiques”. Toutes les manières sont présentes : Georges Sylvain a réécrit en créole les Fables de La Fontaine, Solon Menos publie des romans dont l’action se situe hors d’Haïti, Dantès Bellegarde est un érudit et un virulent opposant, tout comme son compatriote Georges Sylvain, à l’Occupation américaine (1915-1934), et Amilcar Duval, un pamphlétaire qui dénonce constamment la corruption gouvernementale.
1912. C’est au tour d’Etzer Vilaire, le plus célèbre poète de son temps, de recevoir le prix de poésie Jules-Davaine pour son recueil Nouveaux Poèmes. Il fait entrer la poésie haïtienne dans la modernité en fustigeant tous ceux qui croient qu’il « suffit d’un palmiste au bout de méchantes rimes » pour faire de la poésie (avant-propos Poèmes de la mort 1905). Avec lui, des thèmes comme la mort (Les dix hommes noirs), ou la solitude (Poèmes à mon âme) nous font découvrir d’autres saisons, plus grises et intimistes, que celles éclatantes auxquelles on était habitué sous les tropiques.
1933. Le prix de la langue française va à Philippe Cantave, à l’époque secrétaire de l’Alliance française en Haïti. Il deviendra trente ans plus tard ambassadeur d’Haïti au Canada et n’aura de cesse de maintenir des liens étroits entre le Québec et Haïti. Il avait compris, assez tôt, que ces deux sociétés étaient fondamentales pour le maintien de la langue française en Amérique.
1936. Le prix de la langue française est cette fois accordé à un enseignant, M. L. C. Lhérisson, fondateur du Collège Louverture. On connaît surtout son frère, le romancier et journaliste Justin Lhérisson, célèbre pour être l’auteur de l’hymne national d’Haïti. Il faut penser à la place de la langue française dans l’enseignement en Haïti. Le français est souvent contesté parce qu’il prend la place du créole selon certains, tout en représentant une fenêtre sur le monde. L’Académie a pensé, en accordant ce prix, à tous ces enseignants qui ont su faire de la langue française une langue vivante en Haïti, et cela depuis l’installation des Français en 1697 à Saint-Domingue.
1936. Le Prix Verrière est destiné à favoriser l’influence française par le moyen des missionnaires catholiques en encourageant leurs œuvres d’enseignement et d’éducation. Ce prix est attribué aux frères de Saint-Louis de Gonzague pour leur magnifique bibliothèque de littérature haïtienne. Particulièrement au frère Ernest, qui recopiait à la main les revues et textes rares qu’il n’arrivait pas à se procurer, et au frère Lucien, qui a continué son œuvre. L’intérêt de cette bibliothèque réside dans sa spécialisation dans les textes haïtiens. Ces religieux étrangers ont permis aux Haïtiens de s’intéresser à leur histoire littéraire.
1948. Dantès Bellegarde, diplomate et fondateur de la plus importante revue de l’époque, La Ronde, reçoit, seul cette fois, le prix de la langue française.
1949. À l’occasion du deux-centième anniversaire de la fondation, la ville de Port-au-Prince se voit exceptionnellement remettre le Prix de la langue française. Cette ville était devenue, par ses poètes (Jean Brierre), ses historiens (Jean Fouchard) et ses romanciers (Jacques Roumain), la capitale de la langue française en Amérique.
1950. L’historien Timoléon Brutus, auteur d’études sur les héros de l’indépendance et sur les plantes et légumes d’Haïti aux vertus médicinales, reçoit le Prix de la langue française.
1959. Le prix est accordé à Jean-Price Mars, auteur d’un essai marquant, Ainsi parla l’Oncle paru en 1928. Il avait présidé en 1956 le Congrès mondial des écrivains et artistes noirs tenu à la Sorbonne. Pourtant c’est son livre De Saint-Domingue à Haïti, essai sur la culture, les arts et la littérature qui lui vaut cet honneur.
1966. Le prix Broquette-Gonin va à Gérard de Catalogne, l’un des conseillers politiques du dictateur François Duvalier, pour son essai Haïti à l’heure du Tiers-Monde.
1969. Jean-Price Mars reçoit un second prix, pour « services rendus à la langue française en dehors de la France ».
1974. Le Prix Alfred-Née est attribué à Léon-Français Hoffmann, professeur américain enseignant à Princeton. Spécialiste de la littérature haïtienne et du romantisme français, il reçoit ce prix pour son ouvrage Le Nègre romantique, personnage littéraire et obsession collective.
1982. Le Prix André-Barré est décerné à un neurologue haïtien vivant à Paris pour son premier roman Jacmel au crépuscule, paru chez Gallimard. Jean Métellus sera l’un des écrivains haïtiens les plus primés par l’Académie.
1984. Jean Métellus reçoit le Prix Roland-de-Jouvenel pour son roman Une eau-forte.
1994. Dix ans plus tard, René Depestre, l’un des plus grands poètes haïtiens, voyageur infatigable et romancier flamboyant, prend le relais avec le Prix Amic pour l’ensemble de son œuvre.
1998. Quatre ans après, René Depestre revient sous la Coupole pour recevoir le Grand Prix de poésie.
2010. L’année du tremblement de terre de Port-au-Prince, Jean Métellus reçoit un troisième honneur : le Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre. Métellus est également fier de savoir que son recueil de poèmes Au pipirite chantant a été le dernier livre lu par Malraux avant sa mort. L’intérêt porté par les Haïtiens à Malraux s’explique par son engagement pour le rayonnement de la peinture haïtienne.
2012. Le Prix du rayonnement de la langue française est attribué à l’association haïtienne basée à Paris, Haïti Mémoire et Culture.
2013. Le Prix Émile-Augier va au dramaturge Jean-René Lemoine pour Iphigénie et In Memoriam. On remarque que depuis un moment, les prix sont plutôt attribués à des Haïtiens vivant en France.
2017. Le Grand Prix de poésie est décerné à Anthony Phelps, qui a passé la majeure partie de sa vie en exil à Montréal.
2018. Le Prix du rayonnement revient en Haïti avec Gary Victor, romancier qui mélange humour noir, sociologie de brousse et vie quotidienne teintée de surréalisme. Il publie des romans aux titres fantaisistes et poétiques comme Le diable dans un thé à la citronnelle et Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin.
2021. Frankétienne, poète, romancier et dramaturge, obtient le Grand Prix de la Francophonie. À 85 ans, ce colosse barbu, qui cherche à ressembler en tous points à Tolstoï, est fier de n’avoir jamais vécu à l’étranger, ce qui ne l’a pas empêché de recevoir des prix internationaux, dont celui de l’Académie française, qui l’a profondément touché.
Cette même année, Emmelie Prophète, poète et romancière vivant en Haïti, s’est mérité le Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises.
Louis-Philippe Dalembert reçoit, lui, le Prix François-Coppée pour son livre de poésie Cantique du balbutiement. François Coppée fût le célèbre poète français qui avait reçu Oswald Durand à la Société des gens de lettres, à Paris en 1888, où ce dernier fut accueilli en triomphe.
2022. Frantz Voltaire, historien, gardien et diffuseur de la culture haïtienne et caribéenne au Canada et en Amérique, remporte le Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises.
Cette même année, le Prix Heredia de Poésie, du nom du poète d’origine cubaine José-Maria de Heredia, est attribué à Jean D’Amérique pour Rhapsodie rouge.
2025. Yanick Lahens remporte le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Passagères de nuit. J’en profite pour saluer Yanick Lahens et son cortège de mots rutilants comme des billes dans ma mémoire enfantine. Ah, chère Yanick, tu nous fais encore du bien dans un moment si douloureux.
Et ce n’est pas fini pour la moisson, car d’autres lauréats viendront.
Dany Laferrière
Le Nouvelliste (Haïti)
Bloc-notes de l’Académie française

Les mots de la tribu
Dany Laferrière, La Presse
26 juin 2026
La convocation
Nous sommes généralement 10 membres, convoqués par un mot laconique reçu par voie postale au début de la semaine, à cette réunion du jeudi matin qui commence à 9 h 30 pour se terminer à 12 h 30. On y lit la date, le lieu et cette précision qui me plaît tant qu’elle ferait une jolie épitaphe : « Dernier mot étudié », suivie du mot lui-même.
Pour un académicien, il y a au moins deux mots dans le dictionnaire qui le concernent directement : le mot qu’on lui attribue à son arrivée et celui qu’on étudie au moment de son départ.
Hélène Carrère d’Encausse a reçu lexicographie à son arrivée et est partie avec zygomatique. Pour moi, c’est vaillant ; pour Maalouf, c’est rite ; pour Marion, c’est retracer ; pour Cassin, vigueur ; pour Vitoux, recours ; pour Edwards, universalité ; pour Sallenave, riposte ; pour Fernandez, résignation ; pour Ory, vote.
Ces gens avec qui je passe mes jeudis depuis une dizaine d’années espèrent partir un jour avec un mot qui fait sens. Un peu comme ce zygomatique d’Hélène Carrère d’Encausse qui lui a sûrement arraché un sourire.
Le poids du mot qu’on nous attribue est réel sur notre manière de voir le dictionnaire et même notre relation avec les autres. Pour entrer dans le ventre des mots (le dictionnaire), on doit suivre un poisson-pilote, ce mot attribué.
Le nouveau membre
L’Académie française comprend, depuis sa fondation, 40 membres, mais nous sommes très rarement au complet. Chaque fois qu’un nouveau membre arrive, c’est qu’un ancien vient de partir. Ça se passe ainsi dans toutes les bonnes familles. Il y a un lien entre naissance et mort, même si Montaigne a un peu forcé la note en déclarant que « nous mourons en naissant ». En réalité, il se passe la vie entre ces deux évènements.
Il ou elle (l’Académie préfère elle ces jours-ci) doit poser sa candidature à un fauteuil vacant par une lettre manuscrite au secrétaire perpétuel, pour faire connaître ses intentions. Ce n’est pas honteux, Hugo, Voltaire l’ont fait plus d’une fois avant d’être élus. Et Zola, 24 fois sans succès. Ça dépend des membres de l’époque. Il y a sûrement, parmi les académiciens en place, des jaloux, des grincheux, des haineux, des revanchards, et par ailleurs on trouve aussi dans le même lot des types bien. Certains ont beau avoir écrit des œuvres magnifiques, ils restent des êtres humains.
Le candidat, avant les visites à domicile, doit (bien que rien ne soit strictement obligatoire) écrire une lettre à chaque académicien pour lui dire combien il trouve ses livres passionnants. N’en mettez pas trop dans la flatterie, mais ne faites pas non plus le malin. En réalité, c’est un test pour voir si vous maniez cette langue avec assez de dextérité pour parvenir à dire votre pensée sous une montagne de mots qui semblent vouloir dire le contraire.
Le vote
Le vote est secret et mystérieux, alors ne tirez pas trop de plans sur la comète. Faites le compte de vos soutiens dans la place et divisez ce nombre par deux. La devise tacite de l’institution a traversé les siècles sans grand changement : Avant, c’est imprévisible, et après, inexplicable. Ne tentez pas le diable en donnant l’impression que vous ne survivrez pas à un échec. Ils sont tous passés par là et ils savent que vous allez remonter le courant assez vite.
Vous êtes élu, mais ce n’est pas fini, car il y a fort à faire : une épée, un costume et un discours de 45 à 50 minutes – 40 minutes, et on croira que vous manquez de souffle, et une heure c’est à déconseiller.
Le costume et l’épée coûtent cher, mais ce n’est pas vous qui payez, plutôt vos amis. Vous avez intérêt à connaître une comtesse, ça fera chic sur votre Comité de l’épée.
Ce sera un grand jour et on sera heureux de vous recevoir, mais entre-temps, évitez de vous noyer durant cette année surchargée.
Tout est fait, et vous avez rendez-vous avec le président de la République – le protecteur officiel, qui reçoit les nouveaux académiciens depuis Louis XIV. Juste pour dire que c’est important quand l’État d’un pays prête une attention particulière à la littérature.
Et surtout il y a ce discours sous la Coupole. Vous avez commencé à le rédiger, mais vous avez commis l’erreur de jeter un œil sur celui de Voltaire, de Hugo, de Musset ou de Mauriac (ils sont en ligne). Vous avez l’impression de ne pas faire le poids, mais, un conseil, faites votre discours et venez nous retrouver à votre siège.
Le piège
Qui sont ces hommes et femmes qui vous regardent entrer dans la salle des séances pour la première fois ? C’est un moment grave, car un nouveau membre va siéger aux séances du dictionnaire jusqu’à sa mort. Il ne pourra pas démissionner, et il sera presque impossible de le radier. La radiation ? Je ne pense pas que ce soit arrivé plus d’une vingtaine de fois depuis la création de l’Académie, en 1635, par décret royal. Et c’est souvent pour des faits graves, comme la collaboration avec l’ennemi, qu’on met en branle un pareil procès.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Académie ne s’est pas comportée différemment du reste de la population. Finalement, on n’a pas souhaité retrouver, après la guerre, le maréchal Pétain à l’Académie, mais il n’a pas été officiellement radié, comme ce fut le cas de quelques autres.
Ici, on se nourrit de mots, et on vit plus longtemps que la moyenne de la population. Si vous n’aimez pas le dictionnaire, si vous n’aimez pas la conversation, ça risque d’être long. Mais il y a d’autres tâches dans cette institution.
On distribue plus de 70 prix par an. Et presque tout le monde participe à ces commissions littéraires. Nous choisissons des livres qui sont lus parfois par deux ou trois membres. Puis nous votons.
Sous la Coupole, durant une cérémonie avec tambours et trompettes (la Garde républicaine), nous remettons ces prix à des gens venant de partout et écrivant dans tous les domaines (romans, essais, poésie, nouvelles, cinéma, théâtre, chanson). Nous voyageons souvent et de plus en plus nous nous racontons nos voyages. Cela tourne souvent autour de la langue, mais nous parlons aussi de musique ou de visites d’universités étrangères.
La traduction
En tout cas, partout où nous allons, nous nous inquiétons de l’état de la langue française afin d’avoir un portrait juste de sa situation dans le monde actuel.
C’est un travail qui nous occupe constamment, car on nous interpelle quotidiennement sur des situations de plus en plus angoissantes.
Notre langue nous rapproche-t-elle ou nous éloigne-t-elle les uns des autres ? Que peut-elle faire aujourd’hui pour nous rapprocher ? Ce qu’elle fait de mieux, c’est la traduction.
J’en ai tant bénéficié dans mon adolescence, sans quoi je serais resté enfermé dans un monde sans fenêtre. Je lisais Tolstoï, Homère, Shakespeare, Gogol, Hemingway, et comme je le dis souvent, on trouve ces classiques plus facilement, et à meilleur marché.
Brusquement je pouvais lire en français dans toutes les langues.
Je ne comprends pas, quand on se tient en face d’une bibliothèque, qu’on puisse croire qu’une langue pourrait être autonome. Personne n’est une île. Toute langue a besoin d’autres langues pour ne pas s’étioler. Et c’est ce que l’Académie entend promouvoir, ne serait-ce que dans le monde francophone.
Le français est fait de toutes sortes de français. En fait, les gens ne parlent pas parce qu’ils veulent s’exprimer, mais parce qu’ils ont des besoins. Arrêtons de les corriger, réglons plutôt leurs problèmes. Et ils prendront parti quand ils auront l’impression que la langue n’est pas uniquement faite de mots, ou que les mots ont un poids réel dans la vie.
Amin Maalouf le martèle ces jours-ci : nous n’allons laisser personne de côté. L’Académie va accueillir tout le monde. Un petit exemple avec le mot chayote ou chayotte, cette plante tropicale originaire d’Amérique qui se consomme comme légume. La chayote est aussi appelée « chouchou » à la Réunion, « chouchoute » en Nouvelle-Calédonie, « christophine » à la Martinique et « mirliton » en Haïti. N’est-ce pas beau ?

Le jardin secret des mots
Dany Laferrière, La Presse
3 juillet 2026
Si je reviens sur l’Académie, c’est parce que, même en France, tant de gens ignorent à peu près tout de cette institution, même s’ils semblent tous concernés par sa présence dans le paysage intellectuel. Et pourtant, ça fait près de 400 ans qu’elle existe : appuyée par Richelieu, approuvée par le roi et attaquée par les élites successives, de gauche comme de droite.
Alors, pourquoi est-elle encore debout ? La France est à la fois révolutionnaire et conservatrice. Son côté révolutionnaire veut abattre tous les privilèges, et le plus insolent est celui d’un poste qu’on puisse occuper jusqu’à sa mort, tandis que sa part conservatrice refuse qu’on touche à un seul cheveu d’une institution qui remonte à la monarchie. On a démoli la Bastille, mais Versailles reste illuminé.
La vraie raison de sa permanence est qu’une minorité de gens sensibles à la langue a toujours cru, au fil des siècles, que le dictionnaire de l’Académie française était un trésor national.
Une équipe de rêve
La vieille dame du quai Conti, comme certains appellent l’Académie, a traversé des guerres dont deux mondiales, des épidémies, une révolution en 1789, le « bonnet rouge au vieux dictionnaire » d’Hugo, les extravagances du dadaïsme et du surréalisme, les turbulences de mai 1968, sans cesser d’essuyer les quolibets de braves gens qui, sans jamais consulter le dictionnaire, affirment que tel mot n’y est pas.
Quand on accuse un dictionnaire de ne pas contenir un mot, c’est qu’on admet en même temps que tous les autres y sont. Vérifiez tout de même si ce mot manquant ne se trouve pas dans une des huit éditions précédentes qu’on peut consulter en un seul clic, car les mots ne cessent d’entrer dans l’usage ou d’en sortir.
Cette Académie a rassemblé dans son sein les esprits les plus déliés des quatre derniers siècles de l’espace francophone. Quelle autre institution peut prétendre avoir eu pour membres Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Montesquieu, Voltaire, d’Alembert, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Musset, Littré, Pasteur, Bergson, Yourcenar ou Senghor, et cela sans toucher aux règlements qui la régissent depuis sa fondation ?
Le temps
Si vous sortez dans la rue ou si vous allez au restaurant, vous entendrez toujours le même refrain à propos des académiciens : ils sont vieux, ils sont riches et ils ne font rien. Qui dit ça ? Parfois de vieux riches qui font encore moins.
Dernièrement quelqu’un m’a présenté à des amis sans manquer de signaler que j’étais académicien, et tout de suite ce Ah, c’est la première fois que j’en vois un, je croyais qu’ils étaient tous déjà morts. Personne n’a jamais vu en Picasso un vieux chauve. La longue barbe blanche de Tolstoï n’a jamais été non plus un sujet de moquerie. Et Borges n’est aveugle que pour sa mère.
On ne voit pas Tolstoï, on admire Anna Karénine ; on ne voit pas Picasso, on touche Guernica ; on ne voit pas non plus Borges, on lit Fictions. L’émotion reste impassible face au temps ravageur.
Et même quand Hugo a écrit L’art d’être grand-père, on ne lui a pas intimé l’ordre de quitter la scène, vu son grand âge. On a plutôt fait un triomphe à son recueil de 27 poèmes, dont l’inoubliable Jeanne était au pain sec. Alors pourquoi d’autres se font-ils chahuter pour avoir atteint un certain âge, surtout quand on sait que chaque époque a son idée de la vieillesse ?
Il faut avoir beaucoup écrit, beaucoup pensé, beaucoup lu et même beaucoup vécu pour être vraiment utile au dictionnaire. Notre rapport à la mémoire compte dans l’édification d’une cathédrale où les mots sont comme des pierres qui permettent de remonter le temps sans se perdre en chemin.
Aujourd’hui, à partir de 18 ans, on peut envoyer à l’Académie une simple lettre précisant qu’on aimerait occuper un fauteuil vacant. Armand du Cambout de Coislin, petit-neveu de Richelieu, est entré à l’Académie à 16 ans, en 1652. C’est l’exception qui confirme la règle.
La mémoire effacée
Une jeune New-Yorkaise croisée au musée Guggenheim me pose à brûle-pourpoint cette question qui n’est pas de mise à Paris. À Paris, on parle aisément de sexe, mais pas toujours d’argent.
Combien gagne-t-on à l’Académie ? C’est 3500 euros par an, si on participe à toutes les séances. J’ajoute que je paie mon loyer, ma nourriture, et que j’achète une carte de métro pour mes déplacements. J’élimine ainsi tous les obstacles pour participer à cette grande aventure du langage.
Outre la Commission du dictionnaire, affectueusement appelée le Comité central, je m’active à presque toutes les commissions littéraires et sociales, sauf la commission administrative parce que je ne sais pas compter.
Et qu’est-ce que vous faites au juste ? Le dictionnaire. Seulement ça ? On doit rester constamment en éveil auprès d’une langue qui souffre de mimétisme depuis un moment. Mimétisme ? Oui, le fait qu’elle fasse tout pour ressembler à une autre langue supposée dominante.
Le marché
On a terminé la conversation dans un petit café, pas loin du musée.
Et qu’est-ce qui se passe quand on utilise un mot anglais à la place du mot français ? Eh bien, on perd une couleur, une musique et une étincelle de vie. Ce mot nous a servi pendant des siècles et brusquement, sans raison, on le jette aux orties. C’est ainsi que ceux qui l’ont employé avant nous s’effacent doucement de notre mémoire.
C’est si grave ? Il s’agit d’un déluge de mots anglais qui nous tombe dessus comme une pluie tropicale, mais c’est au peuple de choisir dans quelle langue il veut s’exprimer. Il peut utiliser le français et l’anglais à tour de rôle, mais il ne peut pas parler deux langues en même temps.
Parler deux langues en même temps (le franglais), c’est le rêve du marché qui veut faire vite pour gagner plus ? Vous vous trompez, le marché veut que tout se passe dans une seule langue planétaire.
Le Cid agité
L’une des attaques qui reviennent le plus souvent à propos de l’Académie est qu’elle est poussiéreuse. Cela a démarré en 1637 avec la querelle du Cid, deux ans après que l’institution a reçu ses lettres patentes. Ceux qui la critiquent aujourd’hui sur ce plan ne font que reprendre de vieux arguments.
Corneille a fait voler en éclats la règle des trois unités, ce soir-là, au théâtre du Marais. Au lieu de condamner, comme on s’y attendait, les outrances de ce jeune dramaturge de 30 ans, l’Académie a cherché à ménager la chèvre et le chou, et s’est mis tout le monde à dos. Sans les tergiversations de l’Académie, on se demande quel aurait été l’avenir de cette pièce qui continue à enthousiasmer la jeunesse.
Il est vrai que l’Académie, sur des sujets plus brûlants, ne s’est pas assez engagée, ou a pris trop de temps avant de prendre position, mais il est bon qu’une société se garde un espace où on arbitre sans passion et enregistre la nouveauté sans précipitation.
Une institution aussi ancienne ne peut accéder aux désirs de chaque individu, ni aux pressions venant de divers groupes souvent opposés. Elle doit mettre au profit du plus grand nombre sa longue expérience, car les passions changent. Il lui faut d’abord protéger ce jardin secret des mots.
Mot nouveau
Pourriel : ce mot venant du Québec est noté, ce jeudi 2 juillet 2026, dans le dictionnaire de l’Académie française et sera affiché dans la livraison de juin 2027. C’est lent, mais c’est historique.

La porte étroite de la langue
Dany Laferrière, La Presse
10 juillet 2026
Le pouvoir ne s’intéresse qu’à ceux qui pourraient le menacer. En face, on trouve ces deux groupes, les opposants et les écrivains, dansant une salsa effrénée quand le pouvoir chancelle, mais passant à un rythme plus discret quand la Bête montre les dents. Les écrivains ne font pas toujours le poids dans de pareilles échauffourées.
On remarque que l’écrivain qui conteste le pouvoir n’est pas une tradition états-unienne, à part John Steinbeck (Les raisins de la colère, sur la pauvreté), James Baldwin (La prochaine fois, le feu, sur les droits civiques) ou Betty Friedan (La femme mystifiée, sur l’égalité des sexes). En un mot, il n’y a pas d’équivalent d’un Zola, d’un Hugo ou d’un Jean-Paul Sartre aux États-Unis dans les rapports souvent conflictuels entre l’intellectuel et le pouvoir.
Apprenant l’arrestation de Sartre, de Gaulle aurait déclaré qu’il ne ferait pas à Sartre ce que Frédéric de Prusse n’a pas fait à Voltaire. En un mot : Charles de Gaulle n’arrête pas Jean-Paul Sartre.
Dans d’autres régions du monde, souvent des pays sous la dictature, certains écrivains engagés dans la lutte passent leur temps en prison ou en exil. Leur seul espoir, pour agacer le pouvoir, c’est de finir en martyr, comme l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis, assassiné après une tentative de renversement du dictateur François Duvalier, dit Papa Doc, le 22 avril 1961.
Le rêve et la réalité
On se demande ce que serait une société où les écrivains auraient un certain pouvoir, pas uniquement celui des mots. Un pouvoir qui viendrait avec une épée, comme un symbole décisif de la place que l’État voudrait accorder à la langue. Dans cette histoire, il y a un mélange de pur rêve et de dure réalité qu’on n’arrive pas toujours à détricoter.
C’est qu’une institution basée sur quelque chose d’aussi impalpable que la langue doit s’appuyer pour durer sur un certain charme poétique de la phrase, pas uniquement sur la simple mécanique des mots.
Il est évident que beaucoup d’étrangers ont pris goût à la langue française en lisant des vers tels « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur » (Racine) ou des phrases comme « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses » (Aquin). Qu’avez-vous fait d’Aquin, il a disparu de la liste des classiques québécois ?
Pour la partie plus technique et contemporaine, je signale que le service du dictionnaire de l’Académie compte plus d’une dizaine de lexicographes (des agrégés de grammaire, de lettres classiques et de lettres modernes) et au moins deux agrégés de sciences. Ce sont en grande majorité de jeunes femmes qui connaissent les dernières convulsions de la langue, jusqu’au rap.
L’épée d’Haïti
J’étais à Port-au-Prince quand j’ai reçu la nouvelle de mon élection à l’Académie française. Je suis allé voir un ami, et en chemin je croisai cette femme au torse droit, avec un chignon discipliné. Elle m’a lancé sans se retourner : « J’espère que vous n’allez pas vous faire armer par la France. » À la radio, on épiloguait beaucoup à propos de cette épée qui intriguait ce peuple qui avait déjà fait la guerre à la France.
Je suis allé voir un ami sculpteur, Patrick Vilaire, pour passer commande de mon épée. C’était trois ans après le tremblement de terre. Le pays était couvert de cicatrices. Un mois plus tard, Vilaire m’apprenait qu’il n’avait encore rien fait, car il avait remarqué que certaines épées étaient parsemées de pierres précieuses, et qu’on n’en avait pas ici. D’ailleurs, ajouta-t-il, depuis la catastrophe, on n’a même plus de forge.
Je voulais une épée sobre, nue. Une épée qui porte haut les traditions d’un peuple, et non les blessures d’un pays meurtri après un cataclysme ravageur.
Une épée qui parle d’Haïti, d’Afrique, de Montréal et de Legba, le dieu des écrivains car il est celui qui peut vous ouvrir la barrière permettant de passer de l’autre côté de la vie, et surtout d’en revenir pour témoigner.
De quoi disposez-vous alors pour fabriquer une pareille épée ? lui demandai-je. Juste le talent, me répondit-il sans sourciller. Je n’oublierai jamais cette réponse si haïtienne. En effet l’épée ressemble à une plume dont la pointe est une goutte d’encre. Enfin, une épée d’écrivain et non de guerrier – les mots portant plus loin qu’une lame.
Les rencontres clandestines
Richelieu a fait savoir au roi que des écrivains se réunissaient, clandestinement, chez un de ses plus actifs secrétaires-conseils pour discuter et réfléchir à propos de sujets divers qui ne concernaient pas leurs charges. Une dangereuse initiative qu’a prise ce Valentin Conrart, un jeune homme de 33 ans, qui occupera le fauteuil numéro 2 (le mien) à la fondation de l’Académie en 1634.
Richelieu, on s’en doute, n’agit pas uniquement pour le bien de l’art. Il trouve dangereux de laisser ces intellectuels (ce mot est encore inconnu) sans une surveillance étroite. Au lieu de les poursuivre comme de vulgaires bandits, le roi décide de les prendre sous son aile. Il les autorise à porter une épée comme tout gentilhomme qui fréquente la cour. Et surtout leur confie le travail de préparer un dictionnaire et une grammaire pour la bonne compréhension de la langue.
Pour la grammaire, ce n’était pas possible, même si le grammairien Vaugelas était parmi les quarante premiers académiciens. On a fait deux dans un, en glissant la grammaire dans une somptueuse définition et dans les multiples exemples exposant le mot à toutes les situations possibles. C’est ce qui fait la singularité de ce dictionnaire.
L’affrontement
Le premier affrontement entre Versailles et l’Académie vient du fait que l’Académie, c’est-à-dire la langue, est faite pour durer plus longtemps que le roi et même la monarchie. Vous perdez votre temps à faire comprendre cela à un monarque. Louis XIV avait beau promettre de ne pas se mêler de la vie de l’institution, il n’a pu s’empêcher de regarder sa montre.
Un dictionnaire commencé en 1639, et dont on n’a aucune nouvelle, à Versailles, depuis des décennies, on peut comprendre que le roi soit inquiet, lui qui voulait en faire un instrument politique.
Colbert, le plus actif des ministres de Louis XIV, décide, de son fait, d’aller cravacher ces messieurs pour qu’ils achèvent l’ouvrage. On rigolait déjà à propos de la lenteur des académiciens, comme de tout autre fonctionnaire depuis la nuit des temps.
Le ministre a assisté, de manière discrète, à une séance ordinaire et après un rapport enthousiaste au roi du travail des académiciens, est revenu pour occuper un siège. Colbert n’est pas bien vu en Haïti à cause du Code noir qui régissait durement la vie des esclaves, mais je dois reconnaître qu’il fut un véritable protecteur pour l’Académie.
Le jour de la première visite de Colbert, la discussion portait sur le mot amy (ami, qui s’écrivait alors avec un y). On se demandait si on devait employer le même mot pour les deux personnes concernées, car on n’est jamais sûr que ce sentiment soit réciproque.
Je peux confirmer l’enthousiasme de Colbert, car depuis dix ans que je fais partie de cette commission du dictionnaire, nous y mettons le même soin qui l’avait impressionné.
Notre esprit d’aujourd’hui ne peut plus concevoir la construction d’une cathédrale de mots dans l’anonymat. Pas de nom propre. Ce n’est ni le Larousse (Pierre), ni le Robert (Paul), ni le Littré (Émile), ni même l’Encyclopédie de Diderot (Denis), c’est le dictionnaire de l’Académie française, une œuvre collective qui traverse les siècles.

Un lieu calme dans la tempête
Dany Laferrière, La Presse
17 juillet 2026
La stabilité
La querelle des Anciens et des Modernes a éclaté à l’Académie française, le lundi 27 janvier 1687, durant une séance solennelle. C’était une bombe que Charles Perrault a lancée ce jour-là dans ce lieu d’ordinaire si calme. Aujourd’hui, ce qui m’inquiète, c’est que j’ai découvert que c’était un lundi et non un jeudi. Pourtant le poème lu par Perrault a divisé pendant plus d’un siècle les écrivains, et pas uniquement en France.
Depuis les débuts de cette institution, les séances se tiennent le jeudi. Si le lieu a changé au fil du temps (on était la dernière fois au Louvre avant de traverser le pont des Arts pour occuper le palais des Quatre-Nations), le jour et l’heure n’ont presque pas bougé depuis 1635, ce qui est un signe de grande stabilité.
On peut croire que c’est un détail, mais sans une pareille régularité, on risque des débordements. Étant assuré de reprendre les débats le jeudi suivant, à la même heure, on peut contenir son ardeur.
Je reviendrai sur cette querelle des Anciens et des Modernes en fin de chronique, car il me faut d’abord expliquer pourquoi un tel évènement perturbateur est si rare dans une institution qui fait tout pour garder sa sérénité.
Une attention particulière
On évite de se précipiter, et cela n’a aucun lien avec l’âge des membres, on le fait pour la simple raison que la langue bouge plus lentement qu’on ne le croit. Il faut au moins une génération ou deux avant qu’on repère une nouvelle sensibilité derrière tous ces mots nouveaux.
D’autres dictionnaires annoncent ces mots de saison pour les retirer assez rapidement. Tout cela est lié à la mode et au goût du jour, et nul ne peut deviner les mots que l’usage va entériner. Il faut imaginer la langue comme un organisme vivant. Donc des rejets sont possibles. On attend au moins 30 ans pour être sûr que le mot est entré dans l’usage.
On se plie aussi aux évènements dramatiques qui changent les modes de vie.
On n’a publié jusqu’ici que neuf éditions, en 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1935 et 2024. On observe que le XVIIIe siècle fut véritablement un siècle où on se passionnait pour les dictionnaires et encyclopédies, tandis que le XXe siècle, avec une seule édition achevée, aura toujours l’excuse de deux guerres mondiales.
Aujourd’hui, les avancées technologiques permettent, en un seul clic, de suivre le parcours d’un mot dans toutes les éditions où il se retrouve. On peut le voir disparaître et réapparaître. Les mots n’existent que si on les croit utiles. Un mot français qu’on laisse tomber pour un mot anglais disparaît doucement pour finir par sortir du dictionnaire.
Et c’est toujours crève-cœur quand on écrit à côté de lui « mot vieilli » ou, pire encore, « mot très vieilli ». Il arrive qu’ils reviennent, souvent par la poésie.
D’autres règles assurent la permanence de l’institution.
La mort est un fauteuil
Le temps s’immobilise quand le nouvel élu entre pour la première fois dans la salle des séances pour être accueilli par ces mots du secrétaire perpétuel : « Vous voyez qu’on s’est tous levés pour vous accueillir, la prochaine fois qu’on se lèvera pour vous, ce sera à votre départ. » La mort, voilà le cœur de l’affaire. C’est parce qu’il a déjà entendu son oraison funèbre, sobre et grave mais commune à tous, que l’Académicien devient immortel.
Il sentira sa présence autour de lui jusqu’à ce qu’il n’y fasse plus attention. En fait, ce n’est pas possible, car même la stoïque secrétaire perpétuelle Hélène Carrère d’Encausse disait que ce qui l’attriste le plus, c’est la mort, sous ses yeux, de tant d’amis.
J’ai assisté à celle, entre autres, de Jean d’Ormesson, de Marc Fumaroli, de René de Obaldia, d’Alain Decaux, de Michel Serres, de Florence Delay, de Pierre Nora et d’Hélène Carrère d’Encausse. La mort est ici présente, comme partout où il y a la vie. Avant que cela n’arrive, toute l’attention de l’Académicien est requise pour empêcher que la langue française ne meure.
On sait que les écrivains sont si sensibles à la moindre énergie dépensée pour leur œuvre, si attentifs à la paternité de leurs écrits, et voici qu’ils doivent travailler dans le plus total anonymat. Nos noms ne doivent jamais apparaître dans le dictionnaire.
L’Académicien, dit notre confrère Jean Cocteau, devient à sa mort un fauteuil, ou le numéro de son fauteuil. Ce qui est écrit dans le dictionnaire n’appartient à personne en particulier, mais à tous ceux qui utilisent cette langue.
La courtoisie
L’Académicien ne changera jamais de place et aura pour le reste de sa vie les mêmes voisins. Je suis assis entre Danièle Sallenave et François Cheng. Comme ça fait un moment que Cheng, né en 1929, ne vient plus, c’est Chantal Thomas, ma nouvelle voisine. Me voilà entre deux femmes, c’était écrit dans le ciel.
Nous devons être courtois avec nos camarades, sous peine de passer le reste de notre vie dans un constant malaise. Pour garder l’atmosphère saine, on a mis en place un dispositif assez rigide, auquel certains n’obéissent pas toujours, de prendre la parole à tour de rôle, d’éviter toute violence verbale. Si vous ne partagez pas l’argument de votre voisin, c’est toujours possible de lui trouver quelques qualités avant d’opiner sans hausser le ton. De toute façon nous sommes là pour cet unique but de veiller sur la langue française.
Les règles de courtoisie de l’Académie qui me faisaient sourire, au début, me paraissent aujourd’hui précieuses quand on voit le ton des discussions ailleurs. À force d’observer ces règles qui permettent à l’autre de prendre la parole sereinement, on finit par l’écouter, et découvrir parfois avec étonnement qu’on n’était pas si opposés.
La querelle
C’était Charles Perrault qui présentait son long poème sur le règne de Louis XIV, une interminable flatterie ennuyeuse dont le but était de se faire bien voir par le monarque. Sa thèse était simple : le règne de Louis XIV est si parfait sur tous les plans (religieux, social, politique et surtout culturel) qu’il ne pouvait produire que des chefs-d’œuvre. Cette période dépassait celle de l’Antiquité, conclut-il. Boileau n’en démord pas : les grands poètes à imiter restent Homère et Virgile.
Qui est ce Perrault qui querelle sans complexe avec Boileau, La Fontaine et Racine ? Il a bien sûr écrit des ouvrages d’historien, des poésies légères, mais si vous le connaissez aujourd’hui encore, c’est parce qu’il est l’auteur de Cendrillon, du Chat botté, de La belle au bois dormant, du Petit Poucet, de Barbe bleue et même de Riquet à la houppe.
Il est celui dont les contes rivalisent avec les fables de La Fontaine pour la première place dans la mémoire populaire. Mais il n’y a pas deux hommes plus opposés. L’un, Perrault, est un flatteur qui dépend de Colbert pour sa survie sociale, et l’autre, La Fontaine, n’a pas hésité à faire face à Louis XIV pour défendre son ami Fouquet qui a « offusqué », selon Morand, le Roi-Soleil.
Louis XIV, rancunier, a refusé de recevoir La Fontaine, qui venait d’être élu à l’Académie. Ce dernier ne pouvait siéger sans l’acceptation du roi. Il lui a fallu attendre l’élection de Boileau pour qu’il se présente devant le roi, caché derrière Boileau.
Dans cette querelle des Anciens et des Modernes, Perrault a gagné sur le coup, mais c’est Boileau qui a eu raison finalement, car les exemples fournis par Perrault n’ont pas tenu la route. Pourtant tous les protagonistes nous émerveillent encore : Racine, Boileau, La Fontaine et Perrault lui-même.

L’Académie et les femmes
Dany Laferrière, La Presse
24 juillet 2026
Les pionnières
Sans chercher à défendre quiconque, je dois dire que l’Académie n’est pas la seule responsable de cette catastrophe qu’est l’absence de femmes dans les instances culturelles, juridiques ou politiques, ou plus simplement dans les affaires de l’État durant tant de siècles, pour ne pas dire millénaires. C’est une responsabilité collective.
Les femmes ont exercé le droit de vote en France, pour la première fois, le 29 avril 1945 dans un pays qui se targue d’être celui des Lumières. C’est notre future consœur, Simone Veil, qui a dépénalisé l’avortement le 17 janvier 1975. L’Académie n’était pas obligée de suivre ce chemin boueux, mais elle l’a fait jusqu’à la réception solennelle de Marguerite Yourcenar le 22 janvier 1981.
L’élue déclara ce jour-là : « J’ai trop le respect de la tradition, là où elle est encore vivante, puissante, et, si j’ose dire, susceptible, pour ne pas comprendre ceux qui résistent aux innovations vers lesquelles les pousse ce qu’on appelle l’esprit du temps, qui n’est souvent, je le leur concède, que la mode du temps. » On dirait qu’elle parle de nous aujourd’hui avec toute cette bimbeloterie technologique.
C’est ce même après-midi que Jean d’Ormesson l’a reçue sous la Coupole par ces mots : « Ce sont, j’imagine, des réflexions de cet ordre qui vous ont incités, Messieurs, à me permettre de prononcer devant vous sans que le ciel me tombe sur la tête, sans que s’écroule cette Coupole, sans que viennent m’arracher de mon fauteuil les ombres indignées de ceux qui nous ont précédés dans cette lignée conservatrice d’un patrimoine culturel où, fidèles à l’étymologie, nos pères semblent s’être livrés depuis toujours et tout seuls à une espèce d’équivalent masculin et paradoxal de la parthénogenèse − un mot inouï et prodigieusement singulier : Madame. »
Yourcenar n’a jamais porté l’habit, a fait un discours magistral, et n’est jamais revenue à l’Académie. Elle est morte le 17 décembre 1987, à 84 ans, à Mount Desert.
Hélène Carrère d’Encausse reste à mes yeux la plus efficace, la plus présente, la plus secrète et sûrement l’une des plus influentes académiciennes du XXe siècle. Elle est aussi la plus controversée, à cause de sa relation avec Poutine. Elle restera l’historienne qui a annoncé bien avant tout le monde la chute de l’empire soviétique dans son célèbre essai L’Empire éclaté.
Avec son brushing inoxydable, ses tailleurs impeccables et sa force de persuasion, elle demeure notre unique rock star du chic autant qu’une scrupuleuse meneuse de troupe.
Le gros de la troupe
Ayant passé 10 ans à ses côtés, surtout à la séance du dictionnaire, je peux dire que je n’ai vu personne déployer pour notre dictionnaire une telle quantité d’énergie, et ce, jusqu’à son dernier souffle. Elle est la première femme à avoir occupé le poste de secrétaire perpétuel de l’Académie depuis 400 ans et l’a fait pendant 21 ans.
C’est l’élection, le 24 novembre 1988, d’une amoureuse de Thucydide et d’une passionnée de lettres grecques, Jacqueline de Romilly, dont on retrouve le nom aujourd’hui sur la porte de la Commission du dictionnaire. C’est dire combien elle compte pour nous. Elle est la première femme professeure au Collège de France et une intellectuelle de caractère.
D’une folle érudition, elle s’est battue jusqu’à son dernier souffle pour qu’on garde vivant l’enseignement du latin et du grec au secondaire, déteste les apocopes et ne dédaigne pas le soir un petit whisky avec ses amis.
Je me souviens de cette journée du 1er juillet 2018 où on a attendu, sous un soleil de plomb, le président de la République pour commencer la cérémonie de panthéonisation de Simone Veil.
C’était la première fois que je correspondais avec une rescapée des camps. Elle avait répondu avec grâce à ma lettre de candidature à l’Académie. On la disait malade depuis un certain temps. Elle prit la peine de s’excuser de ne pouvoir me recevoir dans de bonnes conditions. Une langue pour durer a besoin de ces gens qui restent élégants jusqu’à la fin.
La magnifique Florence Delay, amoureuse de l’âge d’or du théâtre espagnol jusqu’au Cid, une pâle copie de la pièce de Guillén de Castro. Je ne veux pas reprendre ici la Querelle du Cid où Voiture s’est illustré de mauvaise manière. Elle a écrit de brefs livres, car elle n’aime pas les choses qui traînent, dont le magnifique Course d’amour pendant le deuil.
Cette agrégée d’espagnol fut aussi comédienne, et à 20 ans, interpréta la Jeanne d’Arc de Bresson. D’elle, j’avais aimé Riche et légère. Elle fut à la Commission du dictionnaire, pendant 24 ans, la joueuse la plus utile à son équipe.
Assia Djebar est entrée le 16 juin 2005 à l’Académie au fauteuil du respectable juriste Georges Vedel. Je n’ai connu ni l’une ni l’autre. Assia Djebar a marqué l’institution par sa présence même dans son sein, en devenant la première académicienne issue d’Algérie. On imagine à peine le courage qu’il lui a fallu pour seulement envoyer sa lettre de candidature au moment où le torchon brûlait vivement entre la France et l’Algérie.
Déjà en février, la loi française demandait aux autorités d’outre-mer de valoriser « la présence française » (en vrai, la colonisation) dans leurs programmes scolaires. Ce qui avait provoqué partout un tollé. Au même moment, l’Algérie exigeait de la France « des excuses claires ». Je ne suis pas sûr que l’Académie avait bien évalué la situation d’Assia Djebar (L’amour, la fantasia) durant cette tempête.
Dans notre salle de séances régulière, Danièle Sallenave est à ma droite et Chantal Thomas à ma gauche. Je crois être ici le seul homme à me trouver entre deux femmes. Sallenave est un esprit déterminé à protéger l’école et à favoriser une pleine démocratie (La splendide promesse). Elle milite pour la lecture à voix haute. Michelet, Saint-Simon sont à la source de ses thèmes ou de son style. On trouve le meilleur de Sallenave dans son essai sur la lecture Le don des morts.
Chantal Thomas (Les adieux à la reine), que j’ai reçue à l’Académie, occupe le fauteuil de Jean d’Ormesson. Je l’ai accueillie avec ces mots : « Madame, votre vie est une fable sans morale » (réponse au discours de réception de Chantal Thomas). Personne n’est plus éloigné ni plus proche d’elle que Jean d’Ormesson, cet aristocrate qui fut à l’Académie mon meilleur ami.
Je ne dirai pas à première vue que Barbara Cassin, l’helléniste exigeante du fameux Dictionnaire des intraduisibles, soit de la même école que Sylviane Agacinski, l’analyste sourcilleuse surtout de la question des genres (Politique des sexes), mais elles sont toutes deux des académiciennes. L’Académie n’est pas une amicale, mais une compagnie qui a besoin d’esprits de tous horizons pour fonctionner afin de fabriquer le meilleur dictionnaire possible.
Les neiges d’antan
Pour finir, je me demande souvent quelles autres femmes je verrais à l’Académie parmi celles qui ne sont plus de ce monde. Bien sûr Madame de Sévigné et Madame de Lafayette qui fréquentaient le salon de Mademoiselle de Scudéry.
Je n’ai jamais compris que l’Académie ait pu choisir l’insignifiant Voiture à la place de Mademoiselle de Scudéry (l’autrice du plus long roman de la littérature française, Artamène ou le Grand Cyrus). Ne me dites pas qu’elle n’avait pas posé sa candidature quand on a rampé pour avoir Montherlant.
Ne pas oublier dans cette courte liste Madame de Staël signalée par Yourcenar dans son discours de réception, Madame du Châtelet qui n’était nullement la doublure de Voltaire, Julie de Lespinasse malheureusement morte trop jeune, Louise Colet qui fut la correspondante de Flaubert, la grande Colette, la sensible Sand.
Toutes ces femmes pouvaient se retrouver à l’Académie à la place d’une multitude de curés et d’aristocrates oiseux, et on aurait fait de la place à six femmes qui auraient ouvert assez tôt la porte à de nombreuses autres. Et la grammaire française aurait peut-être été différente.









