Univers littéraire

La formation du regard

C’est qu’il est impossible d’extraire du cœur de l’homme son enfance, ses rêves, son ciel étoilé et sa ronde lune.

D L

1991
L’odeur du café lire →

Un petit garçon assis aux pieds de sa grand-mère sur la galerie ensoleillée d’une petite ville de province.

Famille · Amour · Amitié Petit-Goâve Grand-mère & petit-fils
1997
Le charme des après-midi sans fin lire →

Voici Da, assise comme toujours sur sa galerie au 88 de la rue Lamarre, en train de siroter son café.

Suite à «L’odeur du café» Fable Adolescence
2022
L’enfant qui regarde lire →

Regard d’un enfant sensible fasciné par l’énigmatique M. Gérard et son sens de la vie.

Roman-bonsaï Mentor Port-au-Prince
1992
Le goût des jeunes filles lire →

Miki, Pasqualine, Choupette, Marie-Michèle, Marie-Erna, Marie-Flore — insoumises, sensuelles, lucides — dans une ville survoltée.

Adolescence Féminisme · condition féminine Port-au-Prince, 1970
2022
Dans la splendeur de la nuit lire →

Une traversée poétique de Port-au-Prince dans laquelle le narrateur croise les figures qui le hantent et l’inspirent.

Poète chinois Lipo Roman dessiné

Le tournant

Des événements opposés, certains lumineux, d’autre du côté des ténèbres.

2000
Le cri des oiseaux fous lire →

Un livre chargé d’émotions. J’y raconte ma dernière nuit en Haïti. Un épisode douloureux.

Été 1976 Dérive amoureuse Gasner Raymond
1994
Chronique de la dérive douce lire →

Les gens ne semblent pas se rendre compte qu’il y a un nouveau prince dans cette ville, même si je ne suis qu’un clochard pour l’instant.

Jeune homme de 23 ans Voyage du Sud au Nord Condition ouvrière Naissance d’un écrivain Été 1976
2008
Je suis un écrivain japonais lire →

Quand un japonais choisit de lire un écrivain né en Haïti et vivant à Montréal, le déplacement qu’il effectue, cette sortie qu’il fait hors de son territoire émotionnel, physique, géographique est tellement énorme, révolutionnaire, qu’il mérite la paternité du livre. Quand un japonais me lit, je suis un écrivain japonais.

Appropriation culturelle Célébrité Figure de l’écrivain
2009
L’énigme du retour lire →

La nouvelle coupe la nuit en deux. L’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mûr reçoit un jour. Mon père vient de mourir.

Relation mère-fils Deuil Prix Médicis
2010
Tout bouge autour de moi lire →

Quand tout tombe, il reste la culture. Témoignage du séisme meurtrier du 12 janvier 2010.

Dignité humaine Réalisme sobre
2018
Autoportrait de Paris avec Chat lire →

Paris est un diamant. Déambulation dans ce lieu de littérature en compagnie des écrivains et artistes de tous temps, guidée par un chat philosophe amateur de vin rouge.

Hommage à Paris et ses écrivains Premier roman dessiné

Naissance d’un écrivain

1985
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer lire →

Deux jeunes amis, partageant un minable appartement, conversent avec humour et profondeur sur la condition humaine.

L’été à Montréal Jazz et littérature Amitié et solitude Premier roman
2013
Journal d’un écrivain en pyjama lire →

Une main tendue à qui rêve de lire ou d’écrire, ou simplement se laisser bercer par l’aventure.

Réflexions

Eros et Thanatos

1987
Éroshima / Fête chez Hoki lire →

Hoki, photographe de mode, est japonaise, implosive, radioactive. Elle fait l’amour 72 heures d’affilée avant de s’éclipser en laissant son loft à l’écrivain.

Vie nocturne à Montréal Désir Kamasutra Japon
1997
La chair du maître lire →

Une fresque de vingt-quatre tableaux, une même obsession : la sexualité, plantée comme une épine au cœur de Port-au-Prince.

Amour Désir Argent
2006
Vers le sud lire →

Une traversée sensuelle et troublante où se nouent, sous une lumière crue, les tensions entre corps, pouvoir et fantasmes occidentaux.

Femmes du Nord vers le Sud Quête du désir Contexte social et politique

Sur la route

2019
Vers d’autres rives lire →

Un hommage aux poètes et aux peintres qui ont illuminé mon adolescence.

Cuisine de Da Écrire à Miami Roman dessiné
2005
Les années 80 dans ma vieille Ford lire →

Un jeune homme de 20 ans sillonne l’Amérique à bord d’une vieille Ford, calepin à la main.

Chroniques Carte blanche
1993
Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? lire →

Un reportage foisonnant, drôle et romanesque dans lequel le narrateur s’attache à détruire, page après page — avec un plaisir évident — le rêve américain.

Roman-reportage États-Unis Célébrité
1996
Pays sans chapeau lire →

J’ai voulu faire le plus beau reportage d’Haïti, guidé par une intuition poétique… là où la mort est plus mystique que mystérieuse.

Voyage surréaliste Pays rêvé Pays réel
2020
L’exil vaut le voyage lire →

Si j’ai fait ce livre (dans faire, il y a écrire et dessiner), c’est parce que j’en avais marre qu’on associe uniquement l’exil à une douleur.

Chroniques L’exil des écrivains Roman dessiné
2021
Sur la route avec Bashō lire →

J’ai donc parcouru le monde pour ne retenir que ces images tremblotantes pareilles à des grains de poussière qui dansent dans la lumière du matin.

Voyage cosmopolite Haïku Bashō, poète japonais du XVIIe siècle Roman dessiné

L’Amérique inquiète

2004
Comment conquérir l’Amérique en une nuit

Deux paquebots se croisant dans la nuit : l’oncle quitte Montréal après vingt ans, tandis que son neveu y arrive.

Comédie romantique Voyage Montréal Port-au-Prince
2015
Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo lire →

Une longue lettre d’amour de 300 pages au Québec.

Comment s’infiltrer dans une nouvelle culture Le neveu de Rameau
2021
Petit traité sur le racisme / Petit traité du racisme en Amérique lire →

Réflexions tirées de mes voyages aux États‑Unis, véritable bassin d’observation de la question du racisme, avec ses 45 millions d’Américains noirs.

Histoire Figures héroïques

Une manière d’être

2000
J’écris comme je vis lire →

Le regard que je porte n’est pas enfermable dans des théories littéraires. Ce livre a aussi été écrit pour rétablir les faits.

Entretien avec Bernard Magnier Retour sur la vie et l’oeuvre
2001
Je suis fatigué lire →

C’est un pot-au-feu. J’ai mis l’eau à bouillir et j’y ai jeté tout ce que j’aime, avec une poignée de sel.

Réflexion sur la vie et l’oeuvre
2010
Conversations lire →
Interviews de Ghila Sroka Regard sur la vie et l’oeuvre 25 ans d’écriture
2011
L’art presque perdu de ne rien faire lire →

Un essai enthousiasmant contre l’agitation, l’immédiateté et les écrans, en même temps qu’un plaidoyer en faveur de la lecture.

Chroniques Littérature Théâtre Peinture Voyage Poésie Cinéma Sujets brûlants Réflexions personnelles
2020
Working in the Bathtub lire →
Interview avec Adam Leith Gollner Réflexions autobiographiques
2024
Un certain art de vivre lire →

À Bornéo, un homme en rupture amoureuse assemble, en fragments, les éclats d’une vie jusqu’à faire surgir une manière d’être au monde.

Hoki Pastiche japonais Jeu des perles de verre

Hors piste

2025
L’obsession du rouge – Grand Intérieur rouge lire →

Une fable qui oppose la violence d’un chef de gang à la passion d’un jeune peintre pour un tableau de Matisse.

Cinéroman «Grand intérieur rouge» en Haïti La fabrication d’une icône Roman dessiné

Vava

Le prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer (un de mes écrivains favoris, et peut-être le plus original conteur de notre époque), disait qu’il voyait au moins 500 raisons pour lesquelles il avait accepté d’écrire pour les enfants. Il en mentionne dix… (lire +)

1. Les enfants lisent les livres, jamais les critiques. 

2. Les enfants ne lisent pas pour connaître leur identité.

3. Ils ne cherchent pas à se déculpabiliser, à assouvir leur soif de révolte ou à se libérer d’une aliénation.

4. Ils ignorent la psychologie.

5. Ils détestent la sociologie.

6. Ils n’essaient pas de comprendre Kafka ou Finnegans Wake.

7. Ils croient en Dieu, la famille, les anges, les démons, les sorcières, les lutins, la logique, la clarté, la ponctuation et autres choses désuètes.

8. Ils aiment les histoires intéressantes et non les commentaires ou les notes de bas de page. 

9. Quand un livre est ennuyeux, ils bâillent ouvertement, sans aucune honte ni peur de l’autorité.

10. Ils n’attendent pas de leur écrivain préféré qu’il rachète le genre humain : il n’y a que les adultes pour avoir des illusions aussi puériles.

*

Un enfant qui connaît le nom de l’auteur de Cendrillon
est un petit pervers.

D L

Da boit son café. J’observe les fourmis. Le temps n’existe pas.

Dany Laferrière

2006
Je suis fou de Vava lire →
Cycle Vava tome 1 L’amour Petit-Goâve Petit lecteur
2009
La fête des morts lire →
Cycle Vava tome 2 La mort Petit-Goâve Petit lecteur
2013
Le baiser mauve de Vava lire →
Cycle Vava tome 3 La politique Petit-Goâve Petit lecteur
2014
L’odeur du café lire →
Petit-Goâve Da et Vieux-Os Bonheur universel Petit lecteur

Discours

L’interrogation n’a pas changé : pourquoi ne profite-t-on pas de tout ce qui nous arrive pour changer notre vie?

Dany Laferrière

2009
Un art de vivre par temps de catastrophe lire →
Parcours de vie Processus d’écriture
2015
Discours à l’Académie française lire →
Hommage à Hector Bianciotti Histoire des Amériques Éloge de la liberté
2023
D’un éventail à la Coupole lire →
La vie et l’oeuvre de Chantal Thomas Académie française Hommage à Jean d’Ormesson

Omnibus

Au début, je croyais que mes livres venaient de moi pour découvrir enfin que je viens de mes livres.

Dany Laferrière

2023
Mythologies américaines
Collection spéciale 30 ans d’écriture 560 pages
2024
Autobiographique-americaine lire →
Collection spéciale Bouquins 1298 pages

Préfaces

De l’esprit des lois a hissé Montesquieu au rang des plus grands penseurs de son siècle, mais je reste convaincu qu’il aurait coiffé tous ses rivaux au poteau s’il avait pris le bateau, un matin, pour aller voir ce qui se passait à Saint-Domingue.

Dany Laferrière

2004. «Ce bon vieil Émile» pour La brûlerie d’Emile Ollivier

Ce bon vieil Émile

Je ne ferai pas semblant de m’intéresser plus à l’œuvre qu’à l’homme. J’ai côtoyé les deux avec le même bonheur. D’une certaine manière, Ollivier n’a jamais fréquenté d’autre milieu que celui de la littérature. Même son goût pour la politique (ou l’éducation) ne servait qu’à lui permettre de mieux lire la société qu’il voulait restituer dans ses romans. En ce sens il restait fidèle à ses lectures qui se tournaient vers le changement social. L’homme et l’œuvre n’étaient jamais loin l’un de l’autre. Le même sourire si plein de charme, mais aussi la même détermination. C’est qu’Haïti le rongeait la nuit, même s’il perdait ses après-midi dans d’interminables conversations gorgées de rires dans les cafés de Montréal. C’était pour lui une façon de chasser l’angoisse de l’exil. S’il se sentait bien à Montréal, il croyait pouvoir être plus utile à Port-au-Prince. Cette tension était le carburant de son œuvre. Et cela débordait dans sa vie, car lui et ses amis imaginaient, par moment, que La Brûlerie, le café où ils se retrouvaient si souvent, n’était qu’une banlieue de Port-au-Prince. Ollivier a beau penser la question de l’exil, jamais il n’a pu se défaire de ce fil rouge qui le reliait à cette jeunesse tissée de poésie et de révolution. D’où ce ton nostalgique qui irrigue parfois ses romans. Son élégance naturelle et sa générosité spontanée ont fait de lui ce dandy d’une époque révolue.

Les années 60

Il y a cette photo d’Ollivier, fumant sa cigarette dans ce Port-au-Prince étrange du début des années 60 où Papa Doc venait de découvrir des talents de dictateur. Visiblement, Ollivier faisait semblant de fumer, c’était sa manière de montrer qu’il n’avait pas peur du pouvoir. Le dandysme comme arme de combat. Et la poésie aussi. Il fréquentait à l’époque des jeunes gens qui se réunissaient pour boire et commenter longuement les poèmes d’Éluard, de Saint-John Perse ou d’Aragon tout en restant sensibles à la culture locale. Ils ne voulaient pas que cette culture nationale les empêche de s’intéresser au reste du monde. Ollivier ne changera jamais de cap. Ni non plus ses amis de jeunesse. C’est ce qu’on appelle une génération, celle des années 60. Ah, j’allais oublier cette photo où l’on voit Ollivier dans une cellule, comme un étudiant lisant dans sa chambre. Ce bref séjour en prison, à vingt ans, légitimait le jeune révolutionnaire aux yeux de ses camarades. On saura quelques années plus tard, quand la dictature deviendra sanglante, que Duvalier voyait les choses de manière moins poétique. Il y avait aussi l’amour, dans ce Port-au-Prince survolté, qu’il fallait vivre avec passion et fidélité, ainsi que le recommandait Aragon dans ses poèmes à Elsa. Ce n’était pas allégeance à la France, mais bien au parti communiste qui, à l’époque, acceptait ce cocktail explosif de poésie et de révolution, jetant ainsi dans la mêlée une cohorte de jeunes gens affamés de conquêtes sociales : Jacques-Stéphen Alexis et René Depestre pour les années 50, puis René Philoctète et Émile Ollivier pour la génération 60.

Les années 80

Je rencontrai Ollivier, à Montréal, vers la fin des années 70. Il n’avait encore rien publié. On m’en avait parlé comme d’un lecteur raffiné. Nous partagions la même passion pour les écrivains sud-américains et le cinéma italien. Mais ce qui m’attira chez lui, ce fut son calme et ce sourire rassurant. Il avait cette façon particulière d’écouter les gens, avec une lenteur au coin des yeux qui vous faisait comprendre que le fait de ne pas partager son avis ne vous changeait pas en ennemi pour autant. La conversation avec lui ne tournait jamais en monologue. Il avait l’air de s’intéresser beaucoup plus à ce que vous disiez qu’à ce qu’il pouvait penser lui-même. On allait voir Fellini qui l’adorait, et après souper on traînait dans les cafés de la rue Saint-Denis. Un jour que nous flânions au centre-ville, il m’a pointé un mince volume qui traînait à la vitrine d’une librairie. On voyait son nom sur la couverture. Je fus estomaqué, car j’ignorais qu’il écrivait. Je pensais qu’il n’était à l’époque qu’un simple lecteur, comme moi. Le titre m’intriguait : Paysage de l’aveugle. Et l’une des nouvelles qui composent le livre achevait de me tuer : «Le vide huilé».
Je le croyais drôle, et je découvrais un écrivain tragique, avec bien sûr quelques pointes d’humour.

Un bon vivant

J’oubliais l’être désespéré quand il se mettait aux fourneaux. Ollivier adorait faire la cuisine, et le canard à l’orange était son plat favori. La conversation qui suivait était toujours subtile, raffinée et amicale. On quittait sa table dans une atmosphère de gaieté. Je ne manquais jamais de jeter un coup d’œil, au moment de franchir la porte, vers la machine qui le gardait en vie. Vers la fin, il faisait sa dialyse à la maison. Un dictateur qui a fauché sa génération en plein élan, les années d’exil (il a dû quitter son pays en 1964 pour mourir à Montréal en 2002), la maladie chronique, voilà la part d’ombre d’une vie ensoleillée. Mais jamais je n’ai entendu une seule plainte de sa bouche. Il est resté jusqu’au bout cet être élégant qui adorait le vin, la cuisine, le cinéma, les chansons idiotes (il avait un cœur de midinette), les romans sud-américains, Barthes et Foucault, l’écriture bien sûr. Et ce fol appétit de la séduction : sa voix grave et bien modulée affolait les jeunes filles, qui semblaient sous hypnose. C’est ce goût de la ville (le quartier Côte-des-Neiges lui rappelait le tiers-monde) et de la conversation à bâtons rompus qu’on retrouvera dans ce roman posthume pour lequel j’ai un faible particulier, car il me redonne ce bon vieil Émile.

Dany Laferrière

Préface de Dany Laferrière «Ce bon vieil Émile»
Boréal – 264 pages – 9782764623442

2008. «Corps des Amériques» pour Or des Amériques

Corps des Amériques

Hélène Dionne n’a pas voulu qu’on discute au téléphone d’un sujet aussi précieux : l’or des Amériques. Cet or arrive, m’a-t-elle dit, dans peu de temps à Québec. Comment recevoir ce célèbre métal et ses multiples métaphores qui ont tant contribué à fonder le réel et l’imaginaire de notre continent ? Faut-il remuer l’histoire et son cortège de malheurs ? Doit-on croire que tout cela n’est que du passé ? Qui parle alors : l’héritier du maître ou l’héritier de l’esclave ? Car l’Amérique est née d’un crime : le génocide amérindien. Et l’une des raisons de ce génocide est cet or qui, en liquide, court plus vite que l’héroïne dans le sang du conquistador qui finit toutefois par se faire dévorer dans son hamac par des anophèles gorgés de fièvres tropicales.

Il reste chez moi de légères traces de cette conquête. Et la sieste en est une. Malgré ou à cause de cette constante agitation urbaine, je continue à faire la sieste, l’après-midi. Après cette rapide conversation au téléphone, je suis allé me coucher dans de frais draps blancs, en ayant soin de baisser les stores. Dans cette douce pénombre, qui m’a rappelé les Caraïbes, j’ai pu repenser à ce reflet jaune qui aveugla l’Europe entière durant près de quatre siècles. Quand on perd la vue, remarque l’Argentin Borges, le jaune est la dernière couleur à disparaître. Je fermai donc les yeux pour voir, en un clin d’œil, tout l’or des Amériques que le Musée de la civilisation dépose aujourd’hui à vos pieds.

Hélène Dionne m’attendait, avec son sourire et ses dossiers, dans ce petit café de la rue Saint-Denis, à Montréal.

— Que voulez-vous de moi ?

Elle me regarda en face. Autour de nous quelques clients lisant ou buvant sans hâte leur thé vert.

J’essaie toujours de chercher dans les faits les plus banals de notre vie quotidienne les signes accablants de la déchirante histoire coloniale. Un simple thé vert nous dit l’aberration des Indes occidentales en nous rappelant l’arrogante culture qui tenta de changer la carte du monde afin de ne pas se tromper de direction. L’Inde est derrière vous, Monsieur Colomb !

Le regard sensible d’Hélène Dionne dont les ancêtres quittèrent l’Europe un jour pour cette Amérique de rêverie de Bernardin de Saint-Pierre, qui n’était en fait qu’un immense camp de travail sous un soleil torride, redonne à cet univers son vrai sens exempt de haine comme de naïveté. Et je revois, dans le même clignement, mon ancêtre débarquer des cales d’un négrier pour tomber, sans transition, dans l’enfer de Saint-Domingue. Voilà donc, face à face dans ce petit café montréalais, l’Européenne et l’Africain, ces deux immigrés qui ne retourneront jamais à leur point d’origine. Sont-ils restés les mêmes ? C’est l’Amérique d’aujourd’hui. Car il nous faut soupçonner ces identités pures dans cette Amérique affolée de désirs furieux et de rapports troubles durant ces lourdes nuits embaumées de tous les parfums d’une si riche flore. Loin de l’Europe, les interdits tombèrent comme des mouches saoulées par la chaleur. Et nous voilà, Hélène Dionne et moi, en train de discuter, quelques siècles plus tard, d’une histoire qui nous est aujourd’hui commune. Breton soupira, vers la fin de sa vie : « Je cherche l’or du temps présent. »

— J’aimerais, dit-elle, que vous préfaciez le livre de cette exposition.

Et elle m’expliqua minutieusement ce projet qui la brûle depuis un bon moment. L’or continue donc de faire des ravages au cœur sauvage de la jeune Amérique. Elle m’exhiba chaque collaborateur de ce livre comme une pépite. Et chacun a une fonction précise dans une ruche où la reine recueille, avec diligence, le fabuleux pollen.

— J’ai une certaine difficulté à séparer l’or du corps, dis-je.

Ses yeux brillent instantanément, mais elle se garde de tout commentaire pour ne pas m’influencer.
Il ne faudrait surtout pas que cette mémoire déjà blessée ne devienne une mémoire volée. Ce n’est pas le cas ici si l’on voit avec quelle délicatesse Hélène Dionne touche cette plaie encore vive.

Avant de lire dans les salles du musée cette histoire de l’or, il faut savoir qu’elle fut d’abord une histoire de la frénésie des hommes pour le pouvoir. Et visualiser, si possible, la rivière de sang qui en résulte. Et chacun l’a vécue, selon sa position dans l’histoire. Pour l’Indien, ce fut féroce et rapide. Pour le Nègre d’Afrique : une interminable nuit sanglante. L’Européen y a connu l’aventure, les maladies et la mort hors de son lit natal. Selon qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la rivière des Massacres, la vie fut différente.

Voici comment le poète haïtien René Depestre raconte cette époque du point de vue de l’Esclave.

Quand la sueur de l’Indien se trouva brusquement tarie par le soleil
Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien
De sorte qu’il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d’or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique
Pour assurer la relève du désespoir
Alors commença la ruée vers l’inépuisable
Trésorerie de la chair noire
Alors commença la bousculade échevelée
Vers le rayonnant midi du corps noir
Et toute la terre retentit du vacarme des pioches
Dans l’épaisseur du minerai noir

Pour Depestre, le métal précieux, c’était le Nègre importé d’Afrique pour venir prendre la relève de l’Indien épuisé par les maladies et le travail. Le Nègre a toujours vu cet or comme une abomination. Et tout l’or d’Amérique ne pèsera jamais plus lourd qu’un nuit d’horreur dans la cale des négriers.

Alors pourquoi est-ce que j’accepte de présenter cette publication ? Parce que l’histoire est tissée de bonheurs et de malheurs. Et qu’il serait dangereux de commencer à l’amputer de ce qui ne fait pas notre affaire. Et qu’après tout cet or est là. Et qu’il est un fait incontournable. Et qu’il contient l’énergie qui nous a lancés a une folle vitesse contre le mur du temps. Il engendra aussi des rituels sanglants où des mains dessinent des cartes sur la peau humaine des tracent des symboles complexes qui se sont changés avec le temps en œuvres d’art.
Depestre nous fait frémir en évoquant «la relève du désespoir». Ce désespoir qui passe de la main de l’Indien à celle de l’Esclave, pour briller dans la nuit d’une lueur jaune et triste. Il faut, bien sûr, élargir les responsabilités jusqu’à l’Église qui a permis de bénir avant de tuer.
En voyant la longue liste de savants et la grande diversité des angles pris pour étudier ce moment de l’histoire des Amériques, j’ai tout de suite compris que le musée avait pleine conscience de la situation. Et qu’en fait cette publication n’était que la véritable histoire du Nouveau Monde. Le roman de l’or. Homère remarque que les dieux nous envoient des malheurs pour que nous puissions en tisser des chants. Cet or et les douleurs qui l’accompagnent entrent aujourd’hui dans ce musée pour que la folie des hommes puisse être vue de près par un public qui, toujours, préférera la justice à l’or.

Muris ton grisou dans le
secret de ta nuit corporelle
Nul n’osera plus couler des
canons et des pièces d’or
Dans le noir métal de la
colère en crues.



L’exposition Or des Amériques est présentée à Québec au Musée de la civilisation, du 30 avril 2008 au 11 janvier 2009, et à Paris, au Muséum national d’histoire naturelle, du 4 avril 2009 au 19 janvier 2010.

Préface de Dany Laferrière «Corps des Amériques»
Septentrion / Musée de la Civilisation du Québec
208 pages – ISBN 9782894485460

2011. «Visages et paysages» pour Haïti mon pays

Visages et paysages

Je ne cherche pas à savoir face à un poème l’âge du poète, alors que je le fais à coup sûr s’agissant d’un roman. On finit toujours par savoir l’âge d’un romancier, car il suffit de lire attentivement pour retracer son époque (une chanson, un lieu, une expression désuète ou un événement particulier). Le poète peut évoquer la nature sans chercher à s’en servir, simplement pour en jouir. Chez le romancier la nature est souvent vue par le regard d’un personnage en mouvement, lors d’une balade en voiture ou de la promenade d’un couple amoureux. On se sert aussi d’elle pour exposer les sentiments tristes d’un cœur blessé ou la joie subite et éclatante d’une jeune fille insouciante au printemps de la vie. Les jeunes poètes que nous lirons ici ont placé leur chevalet au milieu du paysage. Visiblement la nature est leur sujet principal. Leur façon de la d’écrire me fait penser à celle des peintres primitifs. Sous leurs doigts surgit une nature si pimpante qu’on doute qu’elle reflète la réalité. Surtout quand on sait qu’il s’agit d’Haïti. Et qu’après le déboisement constant des dernières décennies, la succession de cyclones, les inondations meurtrières, il y a eu le séisme. II faut bien préciser que ces poèmes ont été écrits avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010. De plus la région où vivent ces jeunes poètes n’a pas été touchée par les calamités que je viens d’énumérer. La nature qui entoure ces adolescents peut faire rêver à tel point qu’un visiteur s’étonnerait d’être en Haïti. Ricardo Jocelyn lève la tête vers un «ciel d’azur parsemé de petits nuages blancs». Et Lordanie Théodore, en s’y promenant, respire une «odeur amoureuse». On est au cœur du sud-ouest d’Haïti, une région que j’ignore puisque pour une raison mystérieuse je ne suis jamais allé là-bas. J’y suis aujourd’hui par le regard de ces jeunes poètes. Pourtant Petit-Goâve où j’ai passé mon enfance n’est pas si loin de ce sud que j’ai tant rêvé. Et mon adolescence n’est pas loin non plus de celle de ces jeunes rêveurs. Je ressens, comme eux, ces joies secrètes qu’on éprouve à vivre dans un si charmant paysage. On voudrait garder nos sentiments pour nous, mais ils sont si puissants qu’ils nous sortent par tous les pores. J’observe alors Marie-Andrèle si intéressée par cette «mangue jaune» qu’elle lui chante tout en espérant qu’elle tombe: «balance-toi dessous la branche». Et je me souviens, comme Marie-France Étienne «des fortes pluies» du mois de juin «et du gros soleil de midi». On voit tout en couleurs éclatantes comme un Matisse des tropiques: une mangue rouge, une fenêtre verte, et du mauve ça et là. Quelle fête! Et comme cela nous distrait, si c’était possible, de toutes ces désolations provoquées par le tremblement de terre. Quelle énergie habite ces adolescents! Si débordante qu’elle parvient jusqu’à nous pour nous consoler de cette tristesse insondable qui nous étreint le cœur. C’est irrésistible. Et cela même quand Angelo Borgela parle de «pays de fiel». Un paysage, si paradisiaque soit-il, ne doit pas nous faire oublier la nature humaine. Ils ne sont pas dupes. Autant cela ne m’intéresse pas de savoir l’âge du poète, autant j’aime voir le visage de celui qui me parle. Je ne sais pas si ce sont ceux de nos jeunes poètes, mais j’aime beaucoup les portraits qui accompagnent ces odes. Mes. Car visages et paysages nous donnent en se superposant le vrai visage du pays, celui de son avenir du moins. Cette sobriété qui n’est pas courante quand on dessine des Haïtiens où l’on croit toujours qu’il faut forcer le trait et ajouter de la couleur. On semble croire ici que la finesse des traits et la pureté du regard sont peut-être des éléments essentiels à cette élégance d’esprit observée. Le dessinateur (je dis dessinateur et non peintre parce que ces portraits nous force plus à penser qu’à ressentir) semble chercher résoudre un mystère dans ces visages si lisibles d’abord et qui, brusquement, deviennent opaques. À quoi cela est-il dû? C’est qu’il suggèrent un monde paisible, idyllique même, alors que nous savons qu’une terrible tempête, celle de la vie, s’avance vers eux. C’est ce qui les rend si émouvant. Le désert, en gagnant du terrain, menace cette nature chantante. La misère galope vers ces jeunes gens aujourd’hui gorgés de rires. Et les voilà pourtant en face de nous aujourd’hui, si confiants dans l’avenir. Judes-Roldes Raymond a même le temps de nous glisser, avant de se dissimuler dans le paysage, son amour des fleurs, «surtout les fleurs roses». Et pour éviter qu’on ne lui envoie de bouquet elle précise qu’elle les préfère «accrochées à leur tige». Et dans un vaste élan où elle semble embrasser le paysage entier, elle rappelle qu’elles sont «toutes jolies». Combien de temps ces visages prendront avant d’être emportés par le temps? Et qui évoquera alors une nature si joyeuse sur une île aussi désolée? D’autres jeunes gens car en Haïti les poètes poussent plus vite que les arbres.

Dany Laferrière



À la suite d’une découverte simultanée des poèmes d’écoliers de Camp-Perrin, en Haïti, et des portraits réalisés par l’illustrateur Rogé pour une exposition à Montréal, l’éditrice Jennifer Tremblay (La Bagnole) perçoit une résonance évidente entre les deux univers. De cette correspondance est né un album poétique et émouvant, symbole d’espoir et de reconstruction après le séisme de janvier 2010.

Préface de Dany Laferrière
Éditions de La Bagnole — 40 pages — ISBN 978-2-923342-50-4

2014. «Notes sur un discours» pour De l’Universalité de la langue française de Rivarol

Notes sur un discours

J’ai appris au fil des nuits blanches qu’on n’écrit pas dans sa langue maternelle mais dans cette nouvelle langue nourrie d’angoisses, d’encre, de sang et de fêtes intimes.
D L

De l’Universalité de la langue française de Rivarol publié en 1783 ? J’en ai entendu parler toute ma vie, en bien et en mal, mais je ne l’avais jamais lu jusqu’à aujourd’hui. Avant c’était trop tôt parce que plutôt absorbé par les récits qui m’ouvraient d’autres territoires, après ce fut trop tard car je me méfiais de toute propagande après avoir été bombardé par une dictature avide de convaincre de son bien-fondé. On rate plein de livres pour une question de rythme. La lecture tient beaucoup du hasard et du goût collectif.

De plus j’étais en Haïti durant ces tumultueuses années 70 où l’Indigénisme, cette forme locale de la Négritude, reprenait du poil de la bête et recommandait de tourner le dos à la langue française. Le créole tenait le haut du pavé. On tapait sur la langue française mais pas sur les classiques produits par cette langue — on n’était pas fous. Le Cid, la pièce préférée de la jeunesse haïtienne, était traduit en créole avec bonheur, tandis qu’Andromaque, plus subtile, fut un échec. On a conclu que notre nature héroïque était plus proche de Corneille que de Racine. Pour certains, plus sensibles à la délicatesse de Racine, la faute revenait au traducteur (la mise en scène était fautive aussi) et non au dramaturge. Le débat faisait rage autour des notions de nature et de culture. Parvient-on à capter des émotions étrangères à sa nature ? Pour mieux atteindre sa cible, croyait-on à l’époque, la culture de l’autre doit passer par la langue populaire. On était donc peu sensible au Discours universaliste de Rivarol. J’ai même entendu, au plus fort d’une discussion à l’Institut français (oh paradoxe !), un jeune Haïtien lancer à un conférencier parisien de passage à Port-au-Prince : « Voudriez-vous, monsieur, ôter votre langue de ma bouche ? » La salle a explosé. Ce moment de gaieté passé, on est revenu à ce vieux débat reliant la langue à la colonisation. Certains disant que le français est un butin de guerre, et d’autres proclamant qu’il fallait se débarrasser de ce vestige de la colonisation. Aucun pays colonisateur n’a accueilli chez lui la langue du colonisé, à part Rome qui avait adopté le grec. C’est à ce moment-là que j’ai dû quitter Port-au-Prince pour Montréal. Pour tomber dans un autre débat mettant en cause toujours la langue française, mais où cette fois-ci le français se trouvait en position dominée. Le français ne faisait alors plus face au créole mais à l’anglais, un adversaire beaucoup plus puissant. Je me rangeais tout de suite du côté du français. C’était devenu ma langue sans équivoque. Je me suis acheté, un jour, une vieille machine à écrire Remington 22 sur laquelle j’ai tapé, à Montréal, à Port-au-Prince et à Miami, des romans qui racontent mes péripéties d’exilé, d’ouvrier, de voyageur, de lecteur et d’écrivain. J’étais tellement impressionné par cette conquête de l’alphabet que je ne cesse de la conter. Mon corps-à-corps avec la machine et la grammaire. Cette émotion de pouvoir tout dire dans une langue qui n’est pas celle de ma mère. J’ai appris au fil des nuits blanches qu’on n’écrit pas dans sa langue maternelle mais dans cette nouvelle langue nourrie d’angoisses, d’encre, de sang et de fêtes intimes. Ces vingt-cinq livres qui sont tous du temps volé à ma vie sociale je les ai écrits en français, dans cette langue apprise en Haïti. On continue pourtant à me demander un peu partout dans le monde, par des gens qui ne lisent pourtant pas le créole, pourquoi je n’écris pas dans ma langue maternelle ? Pour que vous puissiez me lire, j’ai souvent envie de répondre. Par cette question on cherche à me taxer d’inauthentique. J’ai entendu à la radio quelqu’un qualifier mon écriture d’auto-traduction, une forme d’autocensure. Il arrive qu’en Haïti même on me reproche de ne pas écrire en créole. À cela je réponds que rien n’empêche qu’on me traduise en créole. C’est vous dire que la question de la langue reste, avec la religion, la plus explosive. En cela il est intéressant de voir sur quel ton on en discutait à l’époque de Rivarol, vers 1780.

L’hôtel

J’ai réussi jusque-là à esquiver les préfaces, craignant de connaître le destin, même étincelant, d’un Thomas Lechaud qui n’aura écrit que des préfaces durant sa longue vie littéraire. À chaque nouveau recueil de poèmes, tout Port-au-Prince attendait la préface de Thomas Lechaud. J’en ai écrit deux seulement dont la première pour un recueil rassemblant les poèmes de jeunes écoliers du sud d’Haïti. Leur candeur dans ce paysage dévasté m’avait touché. De ce désastre autour d’eux, ils n’ont retenu que le goût des fruits et la douceur des fleurs. L’autre pour un essai qui raconte et analyse ce pays (encore une fois Haïti) difficile, chaotique mais excitant. Voilà qu’on m’offre de faire la préface du discours de Rivarol devant l’Académie de Berlin dont le titre engobe l’univers. Que dois-je répondre à une telle demande ? Est-ce un piège ? Si je partage l’opinion de Rivarol je deviens suspect pour tous ceux qui ont l’impression que cette conquête s’était faite à leurs dépens. D’un autre côté si je descends en flammes Rivarol certains nostalgiques d’un empire français se poseraient des questions sur ma présence à l’Académie française. Je décide d’accepter ne serait-ce que pour pouvoir examiner plus attentivement ce célèbre discours. J’emporte ce texte avec moi dans mes voyages attendant pour le lire le lieu et le moment. Je lis dans l’avion mais je travaille dans une chambre d’hôtel. Toujours en mouvement, je suis une cible mobile. Je me promène ici et là avec mon Discours dans la sacoche pour finalement atterrir dans cet hôtel viennois, juste en face de l’Institut français. Je découvre un étroit lit dans une chambre propre au plafond haut. Je suis arrivé trois jours à l’avance, comme je fais de plus en plus afin de découvrir un peu mieux le lieu où je suis appelé à vivre, même pour un temps bref. Je suis de plus en plus sensible au paysage. Je ne visite pas les monuments, ni les musées, et je ne vais pas trop loin de l’hôtel. Je me cherche un café, un petit parc et une librairie. Le seul endroit où je me promène c’est au cimetière qui me renseigne énormément sur la ville. Après une heure, je connais les noms des familles puissantes, j’apprends aussi comment se sont tissées les alliances qui permettent aux fortunes de ne pas quitter la ville, et je sais aussi si c’est un pays ouvert aux étrangers ou pas. La librairie me dit ce qu’on lit ici, et le resto ce qu’on y mange. Me voilà renseigné, je peux rentrer à l’hôtel. Mon hôtel est tout à côté de l’université où je me perds dans cette forêt de jambes nues de ces étudiantes venues de toute l’Autriche, et aussi de l’Allemagne. Le désir est un langage universel. Je me demande si Rivarol avait jeté un coup d’œil aux jeunes Allemandes durant son séjour à Berlin. Trop occupé à préparer son discours qui devrait, à son avis, remettre les pendules à l’heure. Faire comprendre à toute l’Europe que seul le français mérite le titre de langue universelle. Visiblement Rivarol et moi, on ne travaille pas de la même manière, et on n’a pas les mêmes visées non plus. Lui, il a une vision d’État tandis que je cherche à tracer un chemin personnel. La chose n’a pas changé puisque c’est encore la mission de l’Institut français, sauf que la concurrence est plus rude aujourd’hui (tous les anciens empires cherchent à répandre leur langue comme une tache d’huile sur la carte du monde). Je traverse la rue pour me rendre à l’Institut français où je suis invité à donner une conférence dans quelques jours. C’est un palais un peu secoué, comme un boxeur poids lourd qui vient de recevoir un solide uppercut (la France cherche à le vendre) installé dans un magnifique parc, en plein Vienne. Le vaste grillage qui l’entoure fait penser au jardin des Finzi-Contini tel que l’avait rêvé Vittorio de Sica. Ce qui lui fait ce petit air de club sélect qui n’incite pas beaucoup à franchir la barrière. Je me demande ce que voulait dire cette universalité pour Rivarol ? Qu’on parle français partout ou qu’on accepte partout que le français est la plus souple, la plus mélodieuse, la moins provinciale des langues vivantes ? C’est le grand débat. Me voilà dans ce palais où j’espère croiser Rivarol. De vastes pièces un peu vides dont le fameux salon rouge, pas loin d’un bureau étroit dont les tables sont surchargées de papiers rappelant une culture papivore, même dans ce monde électronique. Rivarol s’y retrouverait facilement dans cette administration où l’on note tout dans la moiteur de cette canicule. L’esprit est au déménagement. On vide les étagères tout en soignant la sortie par des expos, un Salon du livre plus éclatant cette fois et cette ultime tentative d’ouvrir un peu plus largement la barrière de ce jardin inexploité. On imagine que ses arbres sont des baobabs sous lesquels viendront converser des étudiants du voisinage. On espère un public nouveau de Viennoises (les femmes toujours en majorité dans ce cas-là) assoiffées de culture française ou des Français qui croient encore au charme du « monde d’hier ». Il y a l’angoisse que tout cela finisse dans les mains des riches Russes ou Arabes. Le pétrole, quoi ! La langue universelle d’aujourd’hui. Ils installeront dans les chambres du palais leur nombreuse famille. Tout le monde n’a pas une vue aussi pessimiste et tout le monde ne pense pas non plus que les Russes et les Arabes sont des barbares qui viendront saccager le jardin. Le jardin est une puissante métaphore en Europe. Il fait comprendre que le pouvoir est pérenne. Le palais ne craint rien tant le jardin l’entoure. Si le jardin est trop vaste, on n’entend plus la rumeur du monde. Et il arrive que ce monde change sans qu’on ne le sache. Toute cette agitation d’aujourd’hui (ce désir de couvrir la terre d’Instituts) a été provoquée par le discours de Rivarol prononcé à Berlin en 1783, il y a tout juste 231 ans.

Le lit

Je m’allonge avec une bouteille de vin au pied du petit lit pour plonger enfin dans Rivarol. La première page est riche en informations diverses. Déjà on apprend que le sujet est proposé par l’Académie de Berlin et non par l’auteur. Du coup l’arrogance de Rivarol me semble moins prononcée. Au premier coup d’œil, on a l’impression que l’Allemagne accepte d’emblée cette universalité de la langue française, mais tout de suite on découvre que le « sujet » est accompagné par trois piquantes questions qui montrent que l’affaire n’est pas conclue d’avance. En fait Berlin lui demande de venir discourir à propos d’une rumeur persistante d’universalité de la langue française. Dans le cas d’une argumentation solide de Rivarol, l’Allemagne s’inclinera. Dès le début du discours on voit que Rivarol a conscience de livrer une bataille décisive, et que Berlin ce jour-là est à ses yeux le centre de l’Europe. Il n’a pas l’intention de refaire ce discours dans chaque capitale européenne. Après Berlin, le monde lira le texte imprimé. Il aurait fallu faire des recherches pour mieux comprendre tous les enjeux politiques qui entourent cette affaire, mais je tiens à ne lire que le texte nu. Je ne sais rien de Rivarol et je n’irai pas l’espionner chez Wikipédia. Bon, j’aurais bien aimé savoir certains détails. Comment était-il habillé ce jour-là ? Avait-il pris son repas à l’hôtel ou a-t-il cherché un restaurant français qui lui aurait préparé un repas plus léger ? A-t-il fait une longue promenade le long du Rhin ou était-il resté dans sa chambre pour répéter son discours ? Avait-il le moindre doute quant à sa réception par les académiciens ou croyait-il que l’affaire était dans le sac ? Tout ce que je sais c’est qu’il n’a pas traîné. Dès la première phrase, il flanque un crochet au latin et déclare que la France est plus « éclairée » que Rome. Au second paragraphe, il oublie les petites questions agaçantes de Berlin pour affirmer la domination du français « d’un bout de la terre à l’autre ». Je ne sais pas si l’Académie de Berlin était habituée à une telle rapidité, mais certains membres ont dû avaler de travers. Surtout ceux qui ignoraient que la vivacité était une qualité française — on n’a qu’à penser à Voltaire, Diderot ou Beaumarchais. Berlin sonné, Rivarol songe à produire tout de même quelques arguments. Juste avant, je prends une gorgée de vin rouge avant de reposer ma tête sur l’oreiller pour un moment de calme. Je remets le son (l’impression de l’écouter plus que de le lire) pour entendre Rivarol de cette voix mélodieuse quoique légèrement aiguë rappeler que la prédominance du français tient à la vie politique unique de la France, au climat comme au caractère de ses habitants ou au génie de ses écrivains. N’étant pas équipé pour évaluer une telle assertion, je ne puis qu’hocher la tête. Il continue sur la naissance du français en rappelant le picard et le provençal. Jusque-là on écoute d’une oreille distraite jusqu’à ce qu’il arrive à ce passage : « … un commerce immense a jeté de nouveaux liens parmi les hommes. C’est avec les sujets de l’Afrique que nous cultivons l’Amérique, et c’est avec les richesses de l’Amérique que nous trafiquons en Asie. » Je suis assis dans le lit, les yeux grands ouverts. Je voudrais être dans un petit café avec Rivarol pour discuter du coup. Il dit des choses terribles avec une si grande distance. Ce « commerce immense » c’est le commerce triangulaire, expression pudique pour dire l’esclavage. J’aimerais savoir l’exacte définition de « sujet » quand on dit aussi sujet pour l’individu qui vit dans une monarchie. Est-ce une promotion pour l’Africain ? Est-il un peu sensible à leur situation ? Malheureusement il ne s’est pas arrêté. Ce n’était pas son sujet. Le sien, ne l’oublions pas, c’était de faire comprendre à l’Europe que la langue française méritait son titre de langue universelle. Il était déjà ailleurs dans la construction de l’Europe, de cette Europe dont Paris serait le centre. Il dit là aussi une chose intrigante pour expliquer la puissance de l’Europe : « le nombre de capitales, la fréquence et la célérité des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait une immense république, et l’ont forcée à se décider sur le choix d’une langue. » Le regard par-dessus les siècles d’un esprit aiguisé. Une Europe qui parlerait une seule langue, c’est son argument tout au long du discours. Aujourd’hui la France se fâche de la domination de l’anglais. Imaginez le scandale que cela provoquerait si un écrivain américain, Norman Mailer par exemple, prononçait un pareil discours devant les Nations unies. À l’époque l’idée d’une seule langue ne gênait pas la France. Une nouvelle gorgée de vin pour faire passer cette tentative de coup d’État linguistique.

La baignoire

J’emmène la bouteille avec moi dans la salle de bains. Je fais couler l’eau. J’aime bouger dans cette pièce que je préfère aux autres dans une chambre d’hôtel. Je la trouve toujours plus lumineuse. L’eau crée une certaine intimité. Je me sens protégé dans cet espace réduit. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour être à Berlin durant cet après-midi de 1783, l’année de naissance de Stendhal. Quand je pense qu’on est à six ans de la Révolution française. Rivarol continue son jeu de massacre. Il ne reste à cette Espagne « subjuguée par les prêtres » que « le signe de la richesse ». À cause de Dante et de Pétrarque, il prend des gants avec l’Italie mais pas trop longtemps — ce qui est ironique quand on sait que la domination du latin sur le monde dura plus de vingt siècles et que celle du français commençait à peine. Puis il passa à la Grèce qu’il ne prit pas la peine d’affronter, se contentant de l’opposer à l’Italie. Il n’est pas toujours aussi cavalier. Quand il oublie de calomnier, il prend mieux que personne de son époque la mesure d’une culture. La langue, la position géographique, l’influence dans l’Europe, Rivarol note tous les détails sur le pays qu’il veut analyser, mais il le fait comme un critique gastronomique qui visite un restaurant de province. Sa force c’est ce style si fluide qu’on a l’impression de glisser sur une rivière sans prêter attention au fait que l’eau est empoisonnée. Il évita l’Allemagne sans oublier de traiter ses princes de « nuls » créant un léger malaise dans la salle. Il a failli passer pour un invité impoli, lui qui d’entrée de jeu a placé la politesse au cœur de son processus de séduction. Le voilà enfin face à l’Angleterre, le rival absolu. La boxe anglaise face à la boxe française. Corneille contre Shakespeare. Je m’attendais à ce qu’il jette Molière dans la bataille. Rivarol tient Molière en haute estime mais croit qu’il faut jouer le prestige chez les Allemands. Il aligne donc celui qui a fait pleurer le grand Condé, l’auteur du magistral Cinna. Ça se passe bien mais ce n’est pas très convaincant. Le problème c’est que chez Shakespeare il y a du Corneille et du Molière. Voltaire est un grand intellectuel qui a dominé son siècle, et dont l’influence risque de s’étendre sur le prochain, mais il s’agit ici de littérature pure, cette chose qui fait battre les cœurs. L’Angleterre est présente dans tous les genres. Rivarol change de tactique et traite l’Angleterre d’ingrate. C’est la France, lance-t-il, qui a fait connaître le génie anglais, et si les noms de Locke et Newton circulent aujourd’hui dans toute l’Europe c’est grâce à Voltaire, alors que l’Angleterre s’est tue à propos de la France. Ça ne lui va pas, ce ton gémissant. Il laisse tomber et reprend son arrogance coutumière en traitant Shakespeare d’écrivain « local ». Il lui suffit de désarçonner Shakespeare pour faire trébucher l’Angleterre. Il s’y met longuement, trop peut-être. Shakespeare c’est du Corneille auquel on a ajouté « quelques cordonniers disant des quolibets, quelques poissardes chantant des couplets, quelques paysans parlant le patois de leur province, et faisant des contes de sorciers… » Il a raison, mais ce sont ces gens qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les tragédies qui ont permis à W.S. de traverser les siècles et d’être aujourd’hui encore le dramaturge le plus joué au monde. Je ne sais pas comment la salle a réagi en entendant de tels propos. Tout ce qu’elle espère c’est que Rivarol épargne l’Allemagne. S’il a été rude avec la langue allemande il n’a pas trop insisté. C’est son seul allié. Et l’Académie de Berlin est la première à reconnaître franchement la domination française — elle le fera par un bref texte d’un de leurs membres, un certain Borelli, texte si laconique qu’il ressemble à un communiqué de presse. J’ai une petite faim. Je finis tranquillement la bouteille, et sors du bain pour me rendre au Café Milano, juste en face du petit parc.

Le Café

Le Milano est désert, c’est ce que j’espérais. Je vais tout au fond pour me pencher à nouveau sur le Discours. Rivarol n’a pas fait qu’écraser ses adversaires, il a tenté de montrer aussi pourquoi la langue mérite cette première position. Il a présenté, dans une langue élégante, des arguments savants. Je n’ai pas la compétence pour les apprécier, mais ça m’a l’air un peu daté. Il y a eu quelques débats après ce discours sur le fait qu’une langue soit plus belle qu’une autre. Rivarol me fait l’impression d’un redoutable joueur de poker. Il n’est pas dans une Académie mais au casino. Il fait feu de tout bois — et paraît parfois si injuste et obsédé de classification qu’il me fait penser au Gobineau de l’Essai sur l’inégalité des races humaines. Il étincelle ailleurs en jetant une lumière particulière sur des problèmes linguistiques complexes. On dirait alors un jongleur qui lance, dans l’air, des phrases si gracieuses qu’elles ne retomberont jamais au sol. J’imagine l’assistance ébahie. Ce que résume Borelli, chargé de faire le rapport de l’Académie de Berlin sur le discours de Rivarol : « Son style est brillant ; il a de la chaleur, de la rapidité et de la mollesse. » C’est la manière de présenter ce discours qui reste son argument majeur d’un peuple au sommet de l’art de dire et de penser. C’est sa netteté presque géométrique (sujet, verbe, complément) qui lui donne cette sonorité si différente de toutes ces langues qui pratiquent à outrance l’inversion, un mot qui sonne dans la bouche de Rivarol comme une perversion, cette inversion qui rend impossible la compréhension de la phrase tant qu’on n’a pas entendu le dernier mot. C’est surtout grâce à cet accord parfait entre l’élite et le peuple français, insiste-t-il, en laissant croire que le français possède plus que les autres langues une capacité de pacifier l’espace où il se déploie. À parler français on se civilise. Prenez exemple sur cette France si raffinée qui a produit une langue d’une telle qualité musicale qu’elle adoucit les mœurs depuis quelques siècles. Pardonnons-lui car il ne pouvait prévoir ce qui allait se passer dans six ans à peine, ne vivant pas dans le sous-sol de la vie là où on n’a plus de pain et où les enfants doivent prendre la rue à la recherche de petits emplois pour aider leur famille à garder la tête hors de l’eau. La Révolution de 1789 apportera un virulent démenti à Rivarol sur cet « accord parfait entre l’élite et le peuple ». Pourtant il avait lu la monumentale Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal où ce dernier montrait du doigt le commerce infâme de l’esclavage. On m’apporte la soupe du jour (une soupe de carotte) et une lasagne chaude. Sous l’influence de la Révolution, je change l’ordre des choses en mangeant la lasagne avant la soupe. C’est l’heure de me rendre à l’Institut français pour mon Discours qui sera prononcé, en fait une conversation avec Jean-Luc di Paola-Galloni, sur le thème de la littérature et du cinéma. On parlera bien sûr de Francophonie, une expression qu’ignore Rivarol et qui a remplacé son grand rêve d’universalité. C’est mieux que rien. Je me demande ce que dirait Rivarol s’il apprenait que c’est l’Afrique, qui n’avait aucune existence à ses yeux, qui s’apprête à sauver le français. Et qu’un natif de Saint-Domingue, ce terrifiant camp de travail, siège à l’Académie au fauteuil de Montesquieu. Je soupçonne qu’il accorderait sa faveur à cette nouvelle situation, car tout bien pensé, ce n’est qu’un amoureux fou de la langue française, et ceux qui aiment ont toujours raison.

Dany Laferrière

Préface De l’Universalité de la langue française de Rivarol
5 novembre 2014

2014. «Le roman de la parole» pour Tout le monde en parle: L’envers du décor

Le roman de la parole

Ceux qui sont sur le petit écran, même emportés par le fort courant du récit qu’ils ont eux-mêmes tissé, savent qu’ils ne sont pas seuls dans ce roman. L’œil collectif les observe.

La cuisine
Depuis dix ans, le grand récit populaire est devenu au Québec un art du dimanche soir. Un art oral qui rappelle ces contrées du monde où l’écrit est encore inconnu. Ainsi, ce roman qui se joue en direct devant des lecteurs avides est longuement préparé par une petite armée de cuisiniers rusés qui confondent l’art du récit avec celui de la gastronomie. Ces diablotins ne cessent de mélanger les épices pour arriver à ce repas qu’ils proposent à un public d’affamés qui entendent rester longtemps à table. Des gens pour qui la vie est un buffet chinois où les plats se succèdent à une folle vitesse. La chorégraphie de ce repas est minutieusement agencée. Les plats se suivent mais ne se ressemblent pas, sans trop s’éloigner cependant du goût commun. On cherche à étonner le palais de ces gourmets intraitables qui ne cessent de donner leur verdict au fil du repas. Comment les garder en haleine ? À chaque nouveau plat, on espère à la cuisine ce moment de silence qui dit, à sa présentation, l’étonnement et le ravissement d’un public attentif. Ce n’est pas aisé de garder l’attention de ces gens invités à tant d’agapes — un monde en overdose d’images. Le Maître de cérémonie, qu’on pourrait confondre avec un narrateur, pose la première question, et on entend tout de suite le crépitement des appareils électroniques qui envoient déjà les premières impressions dans la blogosphère. Le public dépèce à belles dents ce filet si mignon qu’il garde son sourire même sous la douleur.

Le théâtre
Mais éloignons-nous de cette cuisine survoltée pour retrouver, au salon, le Maître impassible dans un costume sombre bien lustré, et ce malin sourire qui semble dire qu’il est seul maître à bord. Il se tient droit, cérémonieux, avec à sa gauche un second personnage vif et imprévisible qui, lui, se moque de lui-même comme des autres. C’est un récit à deux voix, qui comprend un personnage principal par qui passent les idées du moment, et un personnage secondaire dont le rôle est d’empêcher l’histoire de sombrer dans la pesanteur. C’est là une des plus vieilles ficelles de la narration. Nombre de romans comptent ainsi deux personnages, l’un sérieux, l’autre drôle, et souvent ça fonctionne. Pas aussi facile à mettre en scène que ça en a l’air. Ce n’est pas toujours aisé de marcher quand une jambe est plus longue que l’autre. Ces deux personnages doivent veiller à interférer leurs rôles de temps à autre. Il leur faut donc un sens théâtral. Brusquement, au moment où l’on s’y attend le moins, le Bouffon devient plus grave que le Maître et pose la question qui tue. Ce qui exige entre eux une certaine complicité. Ils viennent tous les deux du milieu du divertissement et connaissent à fond l’art de l’improvisation. Mais chacun son rôle, car le Maître doit avoir plus souvent le dernier mot, même quand c’est le Bouffon qui fait rire. Cette comédie est essentielle à la qualité du spectacle.

L’entrée en piste
C’est un vaste roman avec, après une décennie d’écriture, des centaines de personnages. Certains passent en comète pour mourir à l’horizon. D’autres reviennent plusieurs fois, encore étourdis par les précédentes ovations. Pourtant, la guillotine tombe avec une terrifiante régularité. Mais il arrive aussi — et plus souvent qu’on ne le croirait — que le figurant soit propulsé dans la stratosphère. Si c’est un musicien, son producteur s’égosille déjà au téléphone pour faire ajouter des soirées supplémentaires à son spectacle. Dans le cas d’un écrivain, son nouveau livre se retrouve instantanément en vitrine et sur les tables à l’avant de la librairie. Une comédienne fait salle comble et un cinéaste fait chanter la caisse enregistreuse. Mais personne ne peut dire sur qui la chance va tomber. C’est un jeu à grand risque. La question angoissante : comment faut-il se préparer à entrer dans un roman dont les bras innombrables ne cessent de vous embrasser jusqu’à parfois vous étouffer ? Contrairement à toutes ces émissions où des recherchistes anxieux vous appellent pour des « préentrevues » qui ne feront qu’affadir le plat, on se contente ici de vous convoquer. La voix subitement rauque de votre attachée de presse qui, cette fois, ne vous demande pas votre avis ni si vous avez un autre rendez-vous, mais vous dit simplement : « Tout le monde en parle… » Le nom magique. Et la terreur verte qui suit. Une sorte de fièvre s’empare de vous. On veut tout de suite savoir qui sont les autres élus. Il arrive souvent qu’on ne connaisse pas tous les personnages du feuilleton, et c’est aussi un des charmes de cette chronique qui joue sur le glamour autant que sur l’ordinaire. De plus, on ignore la trame du récit. On se demande quel effet cherche-t-on à produire en mettant un chef de parti politique, habitué aux caméras, à côté de cette jeune romancière déjà humide à force de timidité ? Et pourquoi cet homme d’affaires influent se retrouve-t-il dans la même barque qu’un boxeur étonnant de pudeur ? Et ce philosophe pas loin d’une prostituée ? Le mélange des genres est hautement pratiqué ici. À la cuisine même, on semble ignorer comment sera la sauce, car il manque un épice essentiel : le public.

Au salon
Ce n’est plus un salon, c’est un terrain de guerre où les belligérants se placent suivant des règles strictes. Le grand fauteuil est occupé par les seigneurs de la maison. Les autres s’assoient sur des chaises droites. La bière du hockey est exclue car, même si on n’est pas loin parfois de l’arène romaine, il s’agit de culture. De culture dans le sens de l’almanach du peuple. C’est qu’on y trouve de tout. Du raffiné comme du vulgaire. Tout ce qui fait vibrer notre époque. Ce n’est pas souvent qu’on repère, devant la télé pour « un show de chaises », autant de femmes que d’hommes, et de jeunes que de vieux. Un vieux téléphone noir par terre à côté d’un verre de whiskey plein à ras bord (on reste même pour la pub). Des cellulaires qui ne cessent de vibrer sur la petite table, tandis que les nouveaux appareils électroniques clignotent à tue-tête. On communique de toutes les manières possibles. Participation collective. On touche à la culture du moment, et c’est aussi un moment de culture. Un bulldozer qui rase sur son passage toutes les définitions étriquées de la culture. Sur le petit écran plaqué au mur : des personnages en train de discuter, parler, rire, pleurer, baisser la tête, hausser le col, boire, hurler, murmurer. Tout ça se répercute dans le salon des gens avec une force inouïe.

Ceux qui sont sur le petit écran, même emportés par le fort courant du récit qu’ils ont eux-mêmes tissé, savent qu’ils ne sont pas seuls dans ce roman. L’œil collectif les observe. Est-ce pourquoi on remarque ces visages subitement graves ? Celui d’un politicien qui vient de déraper et qui sait que cela coûtera cher. Ou d’une jeune comédienne dont une révélation intime vient de montrer un nouveau visage d’elle. C’est qu’on se laisse emporter par le flot d’un verbe haut. La musique des voix, le doux murmure des confidences, un éclat, ce ton triste, des accents forts, une joie subite, des rires en cascade, un silence : le vrai chant du monde. Même ceux qui connaissent à fond les règles du jeu ne maîtrisent pas tout, surtout la sensibilité d’un public qui sait réagir à contre-courant. Cet homme bouleversé d’avoir commis une faute grave sera pardonné pour s’être montré humain dans sa faiblesse. Cet autre qui semble tout maîtriser (la voix, le ton, le sujet) ne touchera personne, car on craint de plus en plus ces mécaniques qui s’éloignent de la tendresse. C’est là que le public a vu ce « bon Jack » dont on ne savait pas encore qu’il était mortellement atteint.

Si les personnages semblent trop conscients d’eux-mêmes parfois à l’écran, c’est différent au salon où les émotions circulent en toute intimité. La première version du roman terminée, on le laisse reposer une bonne nuit avant le montage — l’écriture proprement dite, qui dure des jours. Chaque réplique est soupesée. On écarte les moments où les gens n’hésitent pas à se rouler dans la vase dans le seul but de garder l’attention sur eux. Car il faut dénicher sous cette montagne de mots et de gestes un récit assez puissant pour tenir en haleine tant de gens, et assez souple pour toucher tant de sensibilités différentes. Puis la diffusion le prochain dimanche soir, et le million de paires d’yeux qui absorbent chaque mouvement, et de paires d’oreilles qui captent le moindre murmure. Un geste banal en gros plan révèle beaucoup plus qu’une tirade.

Le lendemain
Bien avant la fin de l’émission, on a un avant-goût de ce qui nous attend. Si les courriels arrivent avec des commentaires mitigés, ce n’est pas forcément ce qu’on lit sur le Net, où on ne prend pas de gants avec notre sensibilité. Après trois charges violentes, on éteint tout et on s’endort. On passe la nuit à se retourner dans le lit, se demandant ce qu’on a raté. Repassant les répliques dans notre tête. Pourquoi n’a-t-on pas vu cette flèche que notre voisin a reçue en plein cœur ? Et surtout pourquoi toutes les attaques contre nous ont-elles été gardées et pas celles contre les autres ? À force de refaire le montage de l’émission dans notre tête, on finit par s’endormir. Mais le lendemain, au réveil, tout a changé. Les appels téléphoniques sont sonores et joyeux, et ils viennent de gens qu’on a perdus de vue depuis un moment. Requinqué, on sort faire un tour dans le quartier, où l’on est reçu avec des vivats, même par le boucher d’ordinaire si bougon. Au bureau de poste, on nous sourit. À la banque, le directeur est venu lui-même nous serrer la main et nous raconter en détail son dimanche soir. Pour une fois, on ne fait pas trop attention aux commentaires de la presse, dont les tirages ne font pas le poids. C’est bien vrai : tout le monde en parle. Déjà, les petits marmitons s’activent à la cuisine à la préparation du prochain roman.

Dany Laferrière

Éditions La Presse — 224 pages — ISBN 978-2-89705-274-4

2021. «Le grand roman des années noires de la dictature haïtienne» pour Amour, colère, folie de Marie Vieux Chauvet

Le grand roman des années noires de la dictature haïtienne

Trois coupes de la réalité haïtienne mise à nu. Monde clos, sauvage, féroce que Chauvet a tricoté serré comme une araignée cruelle et rusée.
D L

Marie Chauvet (1916-1973). Elle vient de la bonne bourgeoisie de Port-au-Prince. Gallimard réunit, en 1968, trois de ses courts romans sous le titre général de Amour, Colère et Folie. Jusque-là tout va bien. Le livre paraît. Comme elle n’avait produit que quelques légers récits auparavant, personne dans son entourage ne semblait avoir pris la mesure du manuscrit, qui s’est révélé être une déconstruction en règle de la dictature. Un texte crépitant d’intelligence, précis et violent. Le regard froid et objectif de Chauvet semblait n’épargner personne. On avait déjà vu cela dans le temps, mais jamais de la part d’une femme. Enfin le grand roman qui expose les ficelles pourries de la dictature.

La rumeur circule à Port-au-Prince que François Duvalier, après avoir lu le roman, est entré dans une folle fureur. Ce qui met l’auteure et sa famille en grand danger. Le mari de Chauvet rachète immédiatement tout le stock qu’il fait détruire dans un ultime effort pour calmer le Moloch. Chauvet meurt en 1973, à New York où elle s’est exilée en 1968.

Une araignée cruelle
Je me souviens de mon effarement en découvrant ce livre, il y a plus de 35 ans. J’étais étonné de le trouver dans la vieille armoire, bien caché sous les draps. Comment cet exemplaire neuf d’un roman mis à l’index s’était-il retrouvé là ? Quand est-ce que ma mère l’avait acheté ? Où ? Qui le lui avait donné ? Savait-elle que ce livre était un brûlot ?

Je l’ai tout de suite commencé pour ne plus le lâcher durant toute la nuit. On était au tout début de la dictature, à une époque encore pleine de surprises et d’amateurisme, et je parvenais difficilement à déchiffrer le nouveau langage politique. Mais, là, tout s’étalait sous mes yeux. La nouveauté de cette vision, c’est que Marie Chauvet ne s’était pas contentée d’une facile analyse de la dictature, elle a poussé ses enquêtes jusque dans les profondeurs psychologiques de l’individu haïtien. Le résultat est foudroyant.

Il y est dit de manière inoubliable, que tous tant que nous sommes, révolutionnaires, saints, dictateurs, exilés, petits-bourgeois, poètes, militants, arbres, pierres, oiseaux, nous vivons illuminés par les fantasmes du pouvoir et du vaudou. C’est, on s’en doutait, ce qu’il ne fallait pas dire.

Ainsi la droite l’a refoulée ; le centre, ignorée ; la gauche, reniflée. Pour ces trois courants de la pensée (et de l’action) politique haïtienne, elle a osé faire sortir ces diablotins qu’on avait si profondément enterrés. Donc Chauvet a trahi sa classe et la révolution (voyez comme je reprends facilement les tics de langage de l’époque).

Amour, Colère et Folie (nouvelle édition : Maisonneuve et Larose, collection Soley, 2005, 382 pages) : trois coupes de la réalité haïtienne mise à nu. Monde clos, sauvage, féroce que Chauvet a tricoté serré comme une araignée cruelle et rusée.

Amour
Dans Amour, Colère et Folie, il y a d’abord « Amour ». Longue histoire de 152 pages chargée de gémissements, de cris et de chuchotements, vécue sous l’œil pervers et cruel d’une femme sans mari, vierge et lucide. Elle vit dans cette maison cossue, en plein cœur de cette ville de province un peu endormie, où elle partage ses journées avec ses deux sœurs. Claire Clamont est une femme de 40 ans avec un visage ingrat et des blessures cachées qu’elle a accumulées tout au long de sa vie. C’est qu’elle est « brune », et ses sœurs des « mûlatresses-blanches ». Qui connaît la question de couleur dans la Caraïbe sait que c’est la blessure originelle.

De ce fait, elle est mise à part, et de son coin, elle observe, manigance, et veille au malheur des autres. Toutefois, cette haine devrait avoir un puits. C’est sa personne. Elle se présente comme « une punaise sournoise tapie dans les coins des meubles ». Pour clarifier les choses, elle précise : « J’attends là ma proie patiemment pour lui sucer le sang. »

S’agissant de ses fantasmes sexuels, elle a l’impression de « sentir le rance avec ce sexe vierge et affamé serré entre ses cuisses ». Le ton est donc donné, et elle n’est pas moins dure avec les autres. En fait ni plus, ni moins. Impitoyablement juste. Sauf pour Jean Luze, le mari de sa sœur pour qui elle a perdu la tête faute de perdre autre chose.

À propos de ce Jean Luze (un Français), elle s’interroge : « Pourra-t-il panser en moi cette marée de désirs qui me ravale au rang d’une petite bête immonde ? » Elle se jette, ensuite, avec une violence inouïe sur sa secte sociale et déchire les rideaux qui cachaient aux autres ce qui se disait, se faisait, se préparait dans ces maisons aux persiennes toujours closes des quartiers bourgeois.

Il y a là, bien sûr, une manière mauriacienne dans la coulée du récit, et ce côté gidien dans l’exigence de la sincérité (les références de l’époque). Chauvet ne s’arrête pas à cet aspect intimiste, son histoire couvre un siècle de silence et de furie. Furie populaire. Silence de la bourgeoisie.

Mais le pouvoir a fini par changer de main. Le nouveau maître de la place est à peine alphabétisé. Il est grossier, et veut sa revanche sur la bourgeoisie. Quand il tente de la forcer, elle lui dit : « Tu étales ta cruauté, je sais dissimuler la mienne, tu mords, moi je pique sournoisement et mon regard exercé par l’éducation bourgeoise que j’ai sucée dès l’enfance fait de moi l’ennemie la plus rusée. » Tout est dit.

Colère
Le livre laisse en plan le monde feutré de « Amour » pour déraper vers les chemins escarpés de « Colère ». Et on monte d’un cran. Dans « Amour », on entendait le grouillement qui montait du bas de la ville vers les beaux quartiers. Dans « Colère », Chauvet élargit le champ, change de décor. On descend vers le centre.

Si l’action se passe dans une maison, ça débute par une expropriation. La terre. Tout au long de l’histoire haïtienne, la question agraire a toujours été au cœur des préoccupations nationales. Donc en expropriant cette famille de petits propriétaires, l’État vient de presser sur la gâchette.

Et c’est la colère verdâtre du grand-père, et de son petit-fils, un infirme. La colère bue du père. La colère éclatée du frère aîné. Mais c’est encore par le corps d’une femme (Rose, la sœur) que l’histoire se condense en cristaux douloureux. La famille veut, par tous les moyens, récupérer sa terre, mais tout se passe autrement.

Pour n’avoir pas compris que l’ancien monde était mort, ils seront écrasés. Rose violentée dans sa chair, et sa morale violée. Le grand-père et l’infirme, assassinés. Le fils aîné embrigadé dans la nouvelle police. L’effritement complet. La débâcle. Tout se passe comme si un vent de folie furieuse balayait tout sur son passage.

Folie
De jeunes poètes réunis dans une chambre fermée vivent à huis clos dans la ville de Ubu. Ils iront jusqu’au bout de leur déraison et de leur vie. Et la dernière fusillade de qui vous savez fauchera, dans une épiphanie de passions, de folies, de désordres amoureux, nos dernières illusions.

Les poètes sont morts, morte la poésie. La ville est finalement livrée, car qui n’a vu là l’ultime retranchement. Ainsi donc, ces jeunes gens qui bégayaient, déraisonnaient, ces esprits déréglés avaient une place dans l’économie mentale de cette ville. C’était sa part de vérité.

Aucun trémolo dans la voix, l’œil sec, Marie Chauvet nous fait grâce des hosties de l’espoir. Sans doute parce que la montée de l’ombre qui conduit toute la progression dramatique de cette histoire d’aveugle répression, d’amour, de colère et de folie, exige d’abord une noire prison puante, l’obscur cachot d’où les hommes tirent le sel de la poésie.

Un nouvel ordre
Le fil conducteur de cette trilogie est, ici, saisissant : l’envahissement des « hommes en noir » (c’est ainsi qu’elle désigne les tontons macoutes) et l’installation d’une terrifiante machine de répression inquisitoriale dans une petite ville qui se dorlotait dans la paix, la béatitude et la médiocrité.

Ce qui fait cette ville (je parle de choses repérables) : un centre de culture pour snobs, un hôpital démuni, une pharmacie relativement vide, des rues poussiéreuses et boueuses, une académie de danse, une société de filles de Marie, une zone parquée où grouille une pauvreté infernale et rugissante (véritable ferment de mendiants armés), des clubs fermés à double tour, une équipe de football, quelques boutiques crasseuses, une maison d’import-export, des magasins aux balles de tissus poussiéreux, et un port ouvert sur le monde.

Cette ville va soudain basculer queue par-dessus tête dans cette horreur triviale, tribale, tripale pour certains. Précisément cette bourgeoisie qui tenait avant la ville sous sa coupe. Dora Soubiran (bourgeoise) sera écartelée et violée par une bande de pillards affidés au pouvoir. Jane Bavière (déclassée), au destin coincé entre l’orthodoxie de sa classe et le changement. Rose (petite-bourgeoise) sacrifiée sur l’autel de la virginité, de la raison armée et de la peur.

Les poètes fusillés. Et Marie Chauvet présentant « les hommes en noir » comme appelés à balayer la ville sur toute sa surface, méprisant les aspérités sociales. C’est finalement Claire Clamont, cette bourgeoise lucide de « Amour » qui note si justement : « Encore un temps, nous deviendrons anthropophages. »

Voilà que 37 ans après qu’on l’ait réduite au silence en détruisant, pratiquement sous ses yeux, le stock presque complet de son roman (l’horreur absolue pour un écrivain), la voix claire et pure de cette romancière lucide et indomptable refait surface. Une dernière chance pour entendre son chant.

Dany Laferrière, La Presse
19 juin 2005

Éditions Zulma — 512 pages — ISBN 979-10-387-0040-6
Postface de Dany Laferrière

2023. «Le luxe ponctuel des prophètes» pour Zombis. La mort n’est pas une fin?

Sous le commissariat de l’anthropologue Philippe Charlier, l’exposition se déroule au Musée du quai Branly à Paris du 08 octobre 2024 au16 février 2025, puis au Musée des Confluences jusqu’au 16 août 2026, avec trois tableaux de Dany Laferrière, qui signe la préface du catalogue:

Le luxe ponctuel des prophètes

Méfiez-vous du côté gauche de la vie
D L

Avant tout il y a la mort, ou ce qui serait le plus proche possible. Ce moment qui précède la montée dans la barque de Charon pour aller de l’autre côté du Styx, ce fleuve qui sépare la vie de la mort. Dans toutes les mythologies il y a une frontière à ne pas franchir. Si je commence cette histoire par la mythologie grecque, c’est que c’est par elle que Nyx (la nuit) est entrée dans ma vie. J’avais trouvé, on ne sait comment une encyclopédie dans la grande armoire de ma grand-mère où je m’enfermais souvent pour retrouver la nuit en plein jour. La mort me fascinait, surtout l’idée du passage d’un monde à un autre. La Grèce, l’Égypte. Tous les gens, présents à ma naissance, étaient encore vivants. Il y avait une tombe dans notre cour, sous le manguier, celle d’un certain Labasterre, mais personne ne savait de qui il s’agissait vraiment, même pas ma grand-mère. On s’en servait pour étendre notre linge. La mort était rarement évoquée autour de moi jusqu’à ce matin où n’ayant aucune nouvelle de Madame Joseph qui lui racontait chaque matin ses rêves, ma grand-mère m’a envoyé voir ce qui se passait. Regardant par le trou de la serrure, j’ai vu ses pieds nus et tordus de paysanne pointés vers le plafond. Elle était encore au lit quand Petit-Goâve se tordait comme un cobra aveuglé par le soleil. J’ai tout raconté à Da qui conclut à sa mort. Gorgé de lectures, comme Borges enfant, j’avais toujours relié la mort à la nuit puisque Charon est le fils d’Érèbe (l’obscurité). Je la voyais pour la première fois en plein midi. Elle me semblait dépouillée de tout caractère sacré. Notre vie m’apparaissait banale puisque la mort n’avait plus de mystère à mes yeux de jeune garçon. J’avais quand même une question: la mort a-t-elle la même valeur partout? Plutôt sens que valeur, car si chacun cherche à donner un sens à sa vie, on se demande si on peut trouver un sens à la mort? Le sens doit-être pris ici comme la flèche qui indique une direction. Pour beaucoup, comme ma mère qui priait sans cesse, la flèche reste pointée vers le ciel. Pour ma grand-mère qui a travaillé sa vie durant, la flèche pointe vers la terre. Tout ce qu’elle a réclamé, jusqu’aux derniers jours, c’est le repos. Le repos éternel. Pour elle, la mort a la saveur du café des Palmes. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire “le repos” pour une femme que j’ai vue constamment en mouvement durant toute mon enfance, sauf quand la chaleur avait raison d’elle, et qu’elle s’asseyait enfin pour déguster son café? Était-elle sérieuse quand elle évoquait ce repos définitif? Pas cette rigidité de la mort telle que je l’ai vue chez Madame Joseph, mais une gracieuse immobilité. Était-ce enfin la liberté telle que la concevait cette arrière-petite-fille d’esclaves? Ce champ de café qu’elle cultivait afin d’avoir une cafétière toujours pleine remontait à l’époque de l’esclavage. Elle n’est pas née à Petit-Goâve mais de l’autre côté de ces mornes que je pouvais voir de notre galerie, et qu’elle se contentait de regarder avec mélancolie. Mais dès qu’elle me voyait son visage redevenait lumineux. En fait, les montagnes d’où partaient les chants sacrés ou populaires, représentaient un passé où l’on se battait pour retrouver son humanité, une humanité perdue durant la traversée. Des bateaux qui partaient d’Europe pour aller chercher la marchandise (des êtres humains) en Afrique pour les déverser dans les plantations d’Amérique afin d’enrichir une Europe avide. J’entendais des histoires de diables et de diablesses, affiliés à des sociétés secrètes. Un monde invisible m’enveloppait sans parvenir à m’atteindre car ma grand-mère semblait imperméable à ce que le prêtre de la paroisse appelait “les sorcelleries africaines” et dont il disait qu’elles trouvaient leur source dans l’ignorance dans laquelle le gouvernement nous laissait croupir dans l’arrière-pays. De tout cela, je n’avais retenu que le verbe “croupir” que j’ignorais et qui m’apparaissait très violent à l’examen. Mais aussi le terme “arrière-pays” qui donnait l’impression qu’on était un poids qui empêchait le pays d’avancer. C’est donc ainsi qu’on nous voyait dans la capitale. Mais Petit-Goâve, dont dépendaient onze sections rurales, ne pouvait faire partie de l’arrière-pays. Sûrement le bourg d’où venait ma grand-mère. À cette disparition progressive de l’alphabet, il faut ajouter l’absence de “la fée électricité” de Maïakovski. Et tant que l’électricité n’est pas là, c’est la noirceur, et la noirceur est une pourvoyeuse de superstitions. Comment expliquer alors cette explosion artistique qui a germé jusque dans les coins les plus reculés du pays (le chant, la danse, les contes) pour s’étendre dans les grandes villes (la littérature, la peinture, la sculpture, la musique classique). Les Haïtiens, même dans les villes étrangères (New York, Miami, Montréal, Santiago, Paris) semblent toujours hantés par les mêmes couleurs, chants, loas, rythmes et proverbes. À voir cette peinture puissante et généreuse, on ne peut pas dire que l’Haïtien ne configure pas le monde, tout au moins celui dans lequel il vit. Mais revenons à cette époque de formation, ou d’initiation pour d’autres. Jusqu’à 15 ou 16 ans je n’avais jamais assisté à une cérémonie de vaudou. J’avais vu des gens danser comme des derviches, et j’avais entendu des histoires de zombis, mais je n’avais pas l’impression qu’il me fallait y croire ou pas. C’était ma culture, j’étais fait de ça, comme d’autres en Europe vont au musée, au jardin d’acclimatation ou à la bibliothèque. Il m’était arrivé de voir un cheval noir attaché près de la maison, et je savais qu’il ne fallait pas entrer car ma grand-mère était en tête à tête avec un hougan. Je me souviens de la première fois que j’ai vu un petit autel, rempli d’offrandes aux loas, caché derrière le lit de ma mère, à Port-au-Prince. Ma mère, si chrétienne, qui priait chaque matin et chaque soir. Ce n’est qu’après mes deux premiers livres qui se situaient à Montréal que j’ai voulu retrouver ma sensibilité haïtienne. Honnêtement, je cherchais le confort d’un récit qui me permettrait à la fois d’être original et profond. Profond dans le sens d’une perspective de fond, doublé d’une vitalité tropicale. J’ai alors pensé à ma grand-mère, à mon enfance, à cet univers si chargé de mystères. J’ai plongé dedans pour écrire assez vite six romans qui m’ont permis de découvrir l’inépuisable richesse de cette culture qu’on ne saurait réduire à une seule dimension. Cela m’a conduit à concevoir une ville, Port-au-Prince, où le jour avait cédé le pas à la nuit. Une capitale peuplée de zombis. Ce mot n’était pas folklorique à mes yeux, il signalait une certaine morbidité qui empêchait les gens de prendre les décisions qui pourraient contribuer à un changement dans leur vie matérielle. On sentait battre, malgré tout, le pouls d’une vie spirituelle active. C’est ainsi que j’ai commencé à écrire Pays sans chapeau sous le regard acéré de deux chefs d’œuvre: Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, et Pedro Páramo de Juan Rulfo. L’un, Roumain, pour la lumière qui traverse son livre; l’autre, Rulfo, pour les ténèbres. Pour les faits: j’avais entendu le président d’Haïti répondre au gouvernement américain qui menaçait d’envahir Haïti qu’il allait lever une armée de zombis pour affronter les Américains. Je m’étais demandé s’il était sérieux, en d’autres termes s’il disposait de tant de zombis, ou s’il entendait retourner contre l’Occident cette image fabriquée de toutes pièces, à partir de si peu d’éléments qu’on se demande si le but n’était de jouer avec les formes, comme l’a fait Michael Jackson dans Thriller. Pendant toute la guerre froide on a joué aussi, de façon plus dramatique, avec l’idée d’une explosion qui pourrait détruire des villes, des pays, des continents, le monde entier. Le zombi étant notre bombe atomique, et on allait s’en servir. Le roman paru, un psychiatre de renom, le docteur Legrand Bijou, cité un peu pour son nom, m’appela pour protester du fait de sa présence dans un tel livre. Il ne contesta pas le fait que je l’ai associé à une enquête américaine sur les zombis, mais plutôt que j’ai écrit qu’il avait publié un mauvais recueil de poésie (Les pensées du soir). Il n’avait jamais écrit de poème dans sa vie. J’ai pris mon temps pour lui expliquer ma cuisine littéraire: des mensonges épicés de vérités. Il finit par sourire tout en espérant qu’à la prochaine édition je ferai de lui un poète égal à Nerval, son préféré.

Dany Laferrière
Préface
9 décembre 2024 – 9782758012764 – 44 pages

La mort me fascinait, surtout l’idée du passage d’un monde à un autre.

2024. «Montesquieu aurait-il pu aller à Saint-Domingue?» pour De l’esprit des lois de Montesquieu

Montesquieu aurait-il pu aller à Saint-Domingue?

De L’esprit des lois a hissé Montesquieu au rang des plus grands penseurs de son siècle, mais je reste convaincu qu’il aurait coiffé tous ses rivaux au poteau s’il avait pris le bateau, un matin, pour aller voir ce qui se passait à Saint-Domingue.

Montesquieu est entré dans ma vie vers la fin de l’adolescence. Je me souviens de la première fois que j’ai entendu son nom, un nom étrange fait de trois syllabes dont la dernière (-quieu) était à mes oreilles un son nouveau. Il semblait moins difficile à prononcer que Shakespeare ou Nietzsche, mais sûrement plus que Voltaire, d’où le succès de ce dernier dans ma classe. La gloire, ça tient à si peu. Mais si un tel nom a pu parvenir jusqu’à moi, dans cette capitale d’une moitié d’île tropicale qu’un dictateur dirigeait avec une brutalité inédite, c’est bien la preuve que la colonisation a laissé des traces indélébiles dans le paysage et sur les visages. Cette capitale, c’est Port-au-Prince où je venais d’arriver après une enfance heureuse dans une modeste ville de province, Petit-Goâve, dont une rue du Bordeaux de Montesquieu porte le nom. C’était là mon premier lien avec l’auteur des Lettres persanes. J’ignorais alors tout de ce XVIIIᵉ siècle intrépide, qui emportera plus tard mon adhésion, quand j’ai entendu ce titre si charmant qui m’a tout de suite fait penser aux Mille et une nuits, mon livre de chevet à l’époque avec le Candide de ce Voltaire qui ne quitte décidément pas Montesquieu dans ma mémoire. J’avais pensé qu’il fallait une sensibilité particulière pour décoder ces lettres à la fois intimes et publiques, candides et rusées, décrivant de manière simple un univers complexe, surtout pour un adolescent qui ne savait rien de ce pays qui l’avait pourtant colonisé. J’ai vite compris que Montesquieu était en fait un magistrat de province qui semblait parfois se méfier de cette ironie, qu’il employait d’ailleurs abondamment, et qui permettait aux historiens de garder une certaine distance avec leur époque. Il a fallu que je quitte mon pays, six ans plus tard, et que je devienne moi-même un Persan pour comprendre combien l’idée de comparer son univers à celui d’un autre pouvait fasciner un écrivain, mais Montesquieu était allé plus loin encore en renversant la proposition. Il inaugurait ainsi une forme de critique sociale différente en plaçant la caméra à un niveau inférieur qui permettait d’avoir le point de vue de celui qui était toujours regardé mais dont on n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait voir. J’ignorais alors que ce nom, celui d’un auteur si éloigné de ma condition sociale, comme de mon temps, me deviendrait un jour aussi familier. En effet, quarante-trois ans plus tard, j’accéderai au fauteuil numéro deux de l’Académie française, celui de Montesquieu. À peine élu, j’ai reçu un mot de la famille.

Baron et Baronne de Montesquieu
Monsieur, la presse me fait savoir que vous occupez dorénavant le fauteuil de notre aïeul à la 7ᵉ génération; veuillez trouver ici les sentiments très cordiaux du chef de famille, ainsi que nos félicitations… Ce fauteuil ne pourrait être mieux pourvu!

Montesquieu

Cette lettre atteste du chemin parcouru, celui qui va de Petit-Goâve à Bordeaux, pour dire que Saint-Domingue n’a pas expédié uniquement des denrées en France. La France nous a envoyé Montesquieu par ses livres et, dans la bonne tradition de ce lettré humaniste qui favorise les échanges entre les pays, nous lui retournons un confrère. Ne voyez là aucune vanité personnelle car l’auteur des Pensées diverses aurait bien apprécié cette ironie du destin. Et, mieux, la descendance, jusqu’à la septième génération, a gardé les convictions de l’aïeul. S’agissant d’élégance, d’autant plus remarquable qu’elle suit une fureur, on doit retenir le comportement du prix Nobel nigérian Wole Soyinka, de son nom complet Akinwande Oluwole Babatunde Soyinka, comme on dit Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu. Son discours de prix Nobel s’est avéré une très mauvaise soirée pour une grande partie de l’intelligentsia européenne du XVIIIᵉ siècle. En effet, Soyinka a arrosé de gazoline la plupart des philosophes des Lumières (Montesquieu, Hume, Voltaire, Locke) et aussi Hegel, avant d’y mettre le feu. Ces derniers étant accusés d’être des théoriciens de la supériorité blanche et du dénigrement de l’Afrique et de ses habitants, et ces propos furent proférés à Stockholm, le 8 décembre 1986. Jamais, au cours de sa vie, un roi de Suède n’a entendu dans ce prestigieux auditorium une charge aussi violente contre le colonialisme. C’était Soyinka. En tête des noms cités, ce soir-là, se trouvait Gobineau, celui-là même qui avait publié, en 1853, un fracassant Essai sur l’inégalité des races humaines. Je me dois de rappeler que ce pamphlet fut acclamé par la foule et applaudi dans les salons européens, et que les deux seules réponses sont venues d’Haïti, trente ans plus tard : d’abord L’égalité des races humaines de Louis-Joseph Janvier en 1884, et l’année suivante le célèbre De l’égalité des races humaines d’Anténor Firmin.

Près d’un siècle plus tard, Soyinka sent encore sur sa joue la gifle (un ramassis de clichés racistes) de Gobineau. Vers la fin de son discours, Soyinka vilipende Frobenius qui chante la délicatesse et la puissance d’une petite sculpture africaine, parfaite en tout point, sans cesser de mépriser les Africains qui l’entouraient ce jour-là et ne lui semblaient aucunement dignes de la statuette qui l’avait tant impressionné. Montesquieu, à la place de Soyinka, aurait utilisé l’humour pour se moquer d’un pareil aveuglement. Quelque temps plus tard, Soyinka est revenu sur Montesquieu pour le laver de tout soupçon de racisme, et s’excuser platement d’avoir mal apprécié l’auteur de L’Esprit des lois. Il n’avait pas perçu l’humour si caractéristique de ce dernier qu’on retrouve particulièrement dans Les lettres persanes. Je ne peux résister au plaisir de citer ce repentir de Soyinka, paru vingt ans plus tard dans ses mémoires :

C’est dans ce discours que, pour mon éternel dépit, je fis figurer Montesquieu parmi les collaborateurs de la pensée raciste européenne — que les mannes de ce grand homme trouvent en son cœur d’ancêtre la force de me pardonner cette calomnie.

Qui écrit de nos jours, et sans y être obligé, de pareilles excuses à un mort? Cette déclaration a définitivement clos le débat sur le racisme dans L’Esprit des lois, du moins du côté des intellectuels africains. C’est le même Soyinka qui avait stoppé net l’élan de la négritude de Senghor en rugissant, en 1962, à une rencontre des écrivains à Kampala : «Un tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit.»

Mais revenons à ces lectures du soir qui m’ont permis, sans quitter ma petite chambre à Port-au-Prince, de croiser cet esprit capable de passer, dans le même paragraphe, du grave à l’aigu, du document à l’anecdote. Ce jour-là, mon professeur avait choisi de nous lire quelques extraits de L’esprit des lois, et il semblait prendre grand plaisir à déguster les formules lapidaires qui émaillaient l’ouvrage. Son obsession était le Code noir dont l’objectif entendait “préciser la condition des esclaves noirs en regard du droit”. La loi étant le rayon de Montesquieu, on allait savoir ce qu’il avait à dire du Code noir. S’il ne l’a jamais évoqué directement, il n’a cessé de dénoncer l’esclavage, et surtout ce rapport ambigu que l’Église entretient avec cette condition sous-humaine. Il juge qu’il est “impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens”. Selon Montesquieu, dans cette affaire, c’est à l’Européen de prouver son humanité. Le livre de Montesquieu lu par de jeunes Persans de Port-au-Prince devenait une arme contre le colon ou le dictateur. En fait, on ne disposait que de quelques extraits d’un texte ardu qui contenait des mots interdits sous le régime du dictateur François Duvalier, tels que démocratie, partis politiques ou simplement droit public. Si le dictateur méprisait l’idée subversive de la séparation des pouvoirs, la question des partis politiques, qui semble être au cœur de la démocratie, le jetait dans une rage folle. Ainsi Montesquieu devenait plus vivant à Port-au-Prince qu’à Paris. Nous fûmes étonnés de découvrir chez cet écrivain du XVIIIᵉ siècle français nos rituels politiques, les cruautés d’un pouvoir à bout de souffle face aux agitations de la foule assoiffée de justice, avant de saisir la trame secrète de ce théâtre absurde où régnait un Ubu des tropiques. Montesquieu ne poussait pas à la révolte, il laissait entendre que la justice était plus rentable que le désordre. Du moins c’est ce que nous comprenions à partir des explications de notre professeur qui ne disposait pas d’un exemplaire complet de L’Esprit des lois. Je ne fus pas étonné d’apprendre que Montesquieu était un propriétaire terrien, mais à vrai dire je ne l’imaginais pas si riche, car j’avais en tête un gentleman farmer à la manière de Faulkner. Montesquieu a beaucoup voyagé à travers l’Europe, autant dans sa bibliothèque, afin de se familiariser avec des modes de vie différents et des manières de penser parfois opposées qui lui permettraient de relativiser les choses. Il réfléchissait lentement, et ruminait longuement les commentaires qui lui venaient de ses tête-à-tête avec des auteurs dont les thèmes étaient reliés au livre qu’il préparait. L’année de mon élection à l’Académie française, j’ai entrepris un voyage à Bordeaux pour retrouver Montesquieu dans ses terres. Comment était-il dans cette intimité qu’il avait congédiée de ses livres, étant plus avare d’anecdotes personnelles que son congénère Montaigne, qui ne s’est pas autant dénudé qu’il l’avait promis dans son avertissement au lecteur ? Montesquieu, Montaigne, Mauriac : Bordeaux est fertile en tempéraments particuliers. Des hommes qui semblent toujours au bord d’une confession sans jamais faire le saut, d’où ce style clair mais tendu, avec un mystère en creux. Je voulais simplement humer sa présence à la Brède, dans ce lieu clos comme une pièce de théâtre qui répondrait à l’injonction de Boileau. Le château bien tenu, même si la fameuse bibliothèque n’est plus là. Ses héritiers ont fait don de ses précieux livres, parfois annotés, à la bibliothèque publique de la ville, ce qui est tout à fait dans l’esprit du maître des lieux. L’intérieur un peu sombre, j’imagine que c’est bien pour un travailleur qui s’est acharné vingt ans durant à penser, prendre des notes, puis à dicter à un secrétaire qui vivait sur place cette œuvre colossale, celle d’une vie, qu’est L’Esprit des lois. Un tel entêtement au travail n’était pas étonnant à une époque où Diderot préparait l’Encyclopédie qu’il publiera d’ailleurs quatre ans après L’Esprit des lois, vers 1751. Les encyclopédistes avaient pris l’habitude de descendre tôt au fond de la mine pour remonter à la surface le plus tard possible. Sans un pareil régime, Montesquieu n’aurait pas pu terminer ce gros livre que vous tenez en main, et se réjouir de l’accueil chaleureux qui lui a été réservé un peu partout en Europe, sans oublier ces critiques féroces et souvent injustes venant de gens qui n’ont même pas lu l’ouvrage. Sous le sourire de l’ironie, on peut percevoir la tristesse qui a voilé ses dernières années. Me vient à l’esprit, en visitant le château puis le jardin, cette réflexion de Thomas Mann à propos du fait qu’il a dû mener une vie bourgeoise pour pouvoir écrire une œuvre révolutionnaire, même si je pressens que ces termes doivent avoir un sens secret dans l’esprit de Mann. Le lendemain de cette visite, je fus reçu comme membre d’honneur à l’Académie de Bordeaux, où Montesquieu joua un rôle déterminant. J’étais fier de l’avoir rejoint aussi dans cette prestigieuse institution, encore qu’inquiet de donner l’impression de le prendre en filature. Né à Bordeaux en 1689 et mort à Paris en 1755, Montesquieu observait, de très loin, ce qui était pour tous ces philosophes qui plaçaient si haut la liberté, la grande contradiction de ce siècle dit des Lumières : les ténèbres de l’esclavage. Il n’est jamais allé à Saint-Domingue pour une enquête sur le terrain, alors que Bordeaux était, dans l’esprit des colons qui l’évoquaient quotidiennement, un des lieux phares de la plus grande colonie française. On pouvait ressentir la mauvaise humeur des négociants de Bordeaux jusqu’au nombre de coups de fouet distribués dans les champs de canne. D’ailleurs, aucun de ces philosophes des Lumières n’a mis les pieds dans la fournaise de Saint-Domingue (rassurez-vous, le paysage était magnifique pour ceux qui ne travaillaient pas dans les champs), où se déroulait cette exploitation massive de l’énergie nègre. Ni Locke (1632-1704, avec son éloge de la servitude), ni Montesquieu (1689-1755), ni son rival Voltaire (1694-1778), ni Émilie du Châtelet (1706-1749), ni Hume (1711-1776), ni Rousseau (1712-1778), ni Diderot (1713-1789), ni d’Alembert (1717-1783), ni même Condorcet (1743-1794). Ils sont tous nés et morts pendant que l’esclavage enrichissait l’Europe.

Dans un poème volcanique, Minerai noir, René Depestre explique la raison de la présence des Nègres à Saint-Domingue. Quand la sueur de l’Indien se trouve brusquement tarie par le soleil, quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte du sang indien, de sorte qu’il ne reste plus un seul Indien aux alentours des mines d’or, on se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir. Alors commença la ruée vers l’inépuisable Trésorerie de la chair noire. Alors commença la bousculade échevelée vers le rayonnant midi du corps noir, et toute la terre retentit du vacarme des pioches dans l’épaiseur du minerai noir. Ainsi Saint-Domingue est devenu Haïti, le premier janvier 1804, dans la plus totale solitude, parce que mis au ban des nations libres pour avoir osé s’affranchir de l’oppression de ses maîtres. On doit admettre que ces hommes et femmes que je viens d’interpeller, si insolemment, représentaient la fine fleur de l’esprit critique européen. Ils ont contribué à changer les mentalités face à cette monstruosité qu’était l’esclavage, et cela même si l’énergie dépensée dans les plantations restait le fluide qui huilait la vie quotidienne des gens de Bordeaux, de Nantes, de La Rochelle, et même d’une grande partie de la France et de l’Angleterre. “Tout par et pour la métropole” clamait Colbert comme une évidence, ce qui finira par agacer les colons de Saint-Domingue qui voudraient commercer avec d’autres pays offrant de meilleurs prix pour leurs marchandises. On ne devra jamais oublier les attaques incessantes de Voltaire contre la religion, qui tentait de faire accepter leur sort aux esclaves en échange d’un hypothétique avenir dans l’au-delà, ni les violents coups de pied de Rousseau au système qui permettait à la force d’écraser le faible avec son agressif Contrat social, ni les intrépides réflexions de Condorcet sur les méfaits de l’esclavage, ni surtout l’ironie mordante de Montesquieu, qui a fini par dénuder le système. Je garde l’impression que la rage aurait été plus efficace, moins abstraite du moins, si ces esprits s’étaient trouvés, trois mois seulement, en face du corps meurtri de l’esclave.

De L’esprit des lois a hissé Montesquieu au rang des plus grands penseurs de son siècle, mais je reste convaincu qu’il aurait coiffé tous ses rivaux au poteau s’il avait pris le bateau, un matin, pour aller voir ce qui se passait à Saint-Domingue. Les conditions étaient réunies pour lui, beaucoup plus que pour aucun de ses pairs. Il vivait à Bordeaux, le plus grand port colonial de France, après Nantes bien sûr, et dont l’objectif était de ramener des côtes africaines à Saint-Domingue des cargaisons d’hommes qui devraient travailler dans les plantations jusqu’à leur mort. Puis ces mêmes bateaux arrivaient à Bordeaux chargés de denrées tropicales (tabac, coton, café, sucre, bois de campêche, indigo) et parfois même d’esclaves, pour repartir vers la colonie avec des produits introuvables là-bas (médicaments, outils, textiles, vin, farine) et des gens de métier ou de simples manœuvres, appelés “engagés”, prêts à travailler trois ans sur une plantation pour payer le voyage. Une époque florissante, et pas une seule révolte en vue à ce moment-là. Montesquieu, attentif toute sa vie à ce qui faisait la bonne marche des affaires de sa ville, ne pouvait ignorer un tel trafic, lui si sensible à l’injustice de l’esclavage. C’était d’abord un riche propriétaire terrien qui veillait au grain. Si l’envie lui prenait d’aller faire un tour à Saint-Domingue, les colons ne se sentiraient pas immédiatement en danger par sa présence sur leurs propriétés, et trouveraient même quelques points communs avec ce baron, ignorant ce qui les attendait à la sortie du livre.

Rousseau n’aurait pas été aussi bien accueilli pour avoir écrit dans le Contrat social que “Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi…”, alors qu’on sait qu’à Saint-Domingue, l’être humain est compris dans le lot. Le sol, le corps et le travail : on touche là le cœur de l’esclavage. Voltaire est trop ironique pour être fiable. Condorcet, trop rêveur, avec cette idée qu’il croit lumineuse de fermer, par étapes, le plus lucratif commerce jamais pensé par l’homme, afin de ne brusquer personne. Sans vouloir jouer à l’agent de voyage, je pense que Montesquieu aurait pu se rendre à Saint-Domingue, juste après l’énorme succès des Lettres persanes, qui avait fait de lui, à trente-deux ans, une célébrité européenne et un homme libre de ses mouvements puisqu’il venait de vendre sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux en 1726 pour entrer à l’Académie française en 1728, juste avant d’entreprendre cette série de longs voyages à travers l’Europe. C’était justement le bon créneau, autour de 1730, pour faire ce voyage de Bordeaux à Saint-Domingue, quarante jours en mer dans des conditions sûrement plus confortables que ceux de la cale. Il avait le goût du terrain, mais il aurait fallu choisir entre Rome et Saint-Domingue, entre écrire Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence et une Enquête sur l’application du Code noir régissant à Saint-Domingue la vie quotidienne des esclaves (ce dernier titre est fictif).

C’est étonnant qu’on n’ait trouvé, dans le fameux livre XV sur l’esclavage de L’Esprit des lois, aucune analyse du Code noir paru quatre ans avant la naissance de Montesquieu ; d’ailleurs, le mot Code noir ne figure pas dans son magnum opus. Ce fut Rome, malgré le fait qu’on entend plus souvent parler à Bordeaux de Saint-Domingue que de Rome. L’odeur de la sueur et les épices de la douleur des esclaves imprégnait tous les produits qui arrivaient de Saint-Domingue, et en faisait sa marque de fabrique. À ceux qui s’étonnent aujourd’hui d’une pareille pensée (“Quoi ! Vous voulez envoyer Montesquieu dans l’enfer de la colonie ?”), je réponds que La Condamine, qui sera reçu plus tard à l’Académie française par Buffon, et deux autres confrères de l’Académie des sciences, Godin et Bouguer, y ont séjourné quelques mois, vers 1735, en route pour la première mission scientifique française en Amérique latine, où La Condamine passera près de dix ans. Godin s’était vite trouvé une belle créole à Saint-Domingue, et a dépensé tout l’argent de l’expédition dans des divertissements, sous le regard ébahi de ses camarades. Vous voyez, ce n’est pas l’enfer. À quelqu’un qui m’a demandé quel intérêt Montesquieu pourrait trouver à entreprendre une telle aventure ? À mon avis, cet amateur de botanique et d’anatomie serait heureux de se retrouver au cœur d’une si riche nature, avec une totale liberté, qui lui permettrait de faire de nouvelles découvertes. Montesquieu a une telle passion pour l’observation sur place des comportements humains et des lois qui les régissent qu’il plongerait enfin dans un monde neuf, et je suis sûr qu’il aurait toujours dans sa poche le Code noir. Sans oublier la possibilité de se retrouver dans certaines situations qui pourraient lui rappeler cette marche de l’esclave Spartacus sur Rome, qui avait provoqué chez lui une si grande émotion. De cette rébellion, Montesquieu écrira avec une froide colère que la guerre de Spartacus était “la plus juste qui ait jamais été entreprise, parce qu’elle voulait empêcher le plus violent abus que l’on ait jamais fait de la nature humaine”.

On peut imaginer alors les impressions notées sur l’injustice de cette vie d’esclave et le sans-gêne des colons qui bafouent quotidiennement les rares et fragiles protections que le Code noir érigeait face à la barbarie des camps de travail, en lisant cette malédiction rageusement jetée sur Rome dans Mes Pensées : “Malheur à ceux qui font des lois que l’on peut violer sans crime.” Tout Montesquieu est là : le magistrat et le citoyen passionné de liberté. Quant au climat, il pourrait revoir sur place certaines de ses théories extravagantes à propos des gens qui vivent dans une nature plus au sud. Il reste la question centrale de l’esclavage, le corps de l’ouvrage. En lisant le Code noir et en voyant travailler autour de lui cette masse anonyme d’esclaves, Montesquieu aurait eu une lecture moins abstraite de cet article 44 que Colbert a habilement glissé dans le Code noir, qui stipule que l’esclave est un bien meuble, c’est-à-dire transférable comme un animal. Une vie vide de sens. Il est clair qu’on n’atteindra jamais le sens profond de la politique, de l’économie, de la justice, de la liberté, et de tout ce qui fait la réalité des lois de ce temps, sans toucher de la main le corps de l’esclave. D’ailleurs, cette question de liberté est la plus palpitante de son travail. L’auteur de L’Esprit des lois aurait transporté son bureau de la Brède aux champs de canne de Saint-Domingue. Il semble être le seul à pouvoir le faire, je le dis en me basant sur ses écrits. Le voyage à Saint-Domingue aurait levé certains malentendus à propos du racisme qu’on a cru lire, à tort, dans L’Esprit des lois, et le livre sur son séjour là-bas en aurait fait l’œuvre la plus brûlante, la plus percutante, et malheureusement la plus indémodable du siècle des Lumières. Son influence en aurait été plus grande. Il aurait suffi de remplacer les élucubrations de Montesquieu sur le climat par des commentaires in situ sur l’esclavage, pour que l’esclavage devienne le grand thème de cette époque et de la nôtre, car il reste encore quelques îlots disséminés dans la nature, à l’abri des regards, et touchant aujourd’hui toutes les races.

À lire Montesquieu, j’ai souvent le souffle coupé par cette langue précise, ces observations fines, parfois drôles, et cette redoutable pertinence. Mais le plus important, c’est qu’il pousse constamment à la réflexion, et cela vaut d’autant pour un lecteur aussi démuni que moi, et dont le seul mérite est d’être né sur cette terre brûlée.

Dany Laferrière
Avant-propos

Charles-Louis Montesquieu
L’Esprit des lois
Édité par Benjamin Hoffmann et Laurent Versini

Publié le 12 février 2025 par Gallimard dans la collection Quarto.
Un classique de la philosophie et de la pensée politique, illustré de 100 dessins en noir et blanc.

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