Si vous savez dans quelle langue vous écrivez, c’est que vous êtes tout sauf un écrivain.
D L
Écrire, c’est s’installer dans un nouveau pays
où l’on ne parle pas votre langue.
⭐
C’est la question qui importe
26 mars 2010
Dans quelle langue écrivez-vous ?, me demande Le Monde. Bien sûr le mot langue qui tient un certain nombre d’écrivains, ceux du Tiers-monde notamment, à la porte de la littérature – on arrivera un jour à la question du style -, est encore là, mais la vieille question a changé si radicalement de forme que j’ai dû la relire trois fois pour bien la comprendre.
J’étais habitué à ce qu’on me fasse le reproche de ne pas écrire dans ma langue maternelle. Comme si un huissier m’indiquait brutalement que le terrain sur lequel je venais de construire ma maison ne m’appartenait pas. Avec cette dernière question, j’ai l’impression d’avoir enfin le choix. Un vent frais. Et si je la garde un peu dans ma main, la retournant dans tous les sens, comme un enfant fait avec un objet étrange et beau qu’il vient de trouver et dont il se demande à quoi ça peut bien servir, c’est que je veux savourer le moment. En vingt-cinq ans de présence sur la scène littéraire, c’est la première fois que je ne me gratte pas l’avant-bras avant de répondre à une question.
Ceux qui écrivent dans leur langue maternelle, ignorant le drame des pays conquis, ne comprendront pas ma surprise. Au pire, ils se demanderont si le Journal n’est pas en train de prolonger l’interrogatoire de l’agent d’immigration. Au mieux ils y verront un rapport avec le style. La langue littéraire. Le moi écrivain. Ce sera pour eux un moyen pour expliquer à ces gens bornés de la droite identitaire que la littérature est une fenêtre par où s’envole l’esprit, que la nation tente justement de garder enfermé. Ce sera pour ces écrivains, à qui personne n’a jamais reproché de ne pas écrire dans leur langue maternelle, une bonne occasion pour souligner que c’est le regard qui fait la grammaire et non le contraire. L’écriture étant plus une posture qu’une servitude. Je sens pointer un nouveau débat.
Au risque qu’on me ferme la porte au nez, je vais continuer à savourer la question. Je la trouve enjouée, subversive, toute pleine de surprises. J’aurais bien aimé la poser à Diderot, celui du début du Neveu de Rameau. C’est une question qui invite à s’asseoir sur un banc de parc par une journée de printemps. Si vous savez dans quelle langue vous écrivez, c’est que vous êtes tout sauf un écrivain. C’est croire que vous couper les veines vous permettra de mieux voir courir votre sang. Je vous assure que ce n’est pas chaque jour qu’on croise une question qui ne semble pas chercher de réponse. Elle laisse soupçonner, et ce n’est pas rien, que la langue littéraire n’est pas celle du pays où l’on est né.
Mais ôtez-moi de ce léger doute. Dans quelle langue écrivez-vous ? On ne s’attend pas, j’espère, à une réponse de premier niveau, où j’aurai à expliquer que j’écris en français même si ma langue maternelle est le créole. Il m’est déjà arrivé de voir de la subtilité là où il n’y en avait pas. Je ne risque rien de tel avec Le Monde. J’ai bien compris : c’est une question raffinée. Je ne m’emballe pas pour rien. C’est qu’un tel luxe se fait rare de nos jours. Alors je me souviens avoir dit à mon traducteur américain à propos de mon premier livre : ce sera facile à traduire car c’est déjà écrit en anglais, seuls les mots sont en français. Et pour prouver que je peux écrire en français dans toutes les langues du monde, j’ai titré l’un de mes romans : Je suis un écrivain japonais.
On écrit précisément pour quitter son corps et l’espace où l’on vit. Pour être un autre. J’écris dans la langue de celui qui est en train de me lire.
Dany Laferrière, Le Monde des livres

⭐
À force de s’occuper de la langue on risque d’oublier la parole c’est-à-dire ce qu’on a à dire et pas seulement comment le dire
D L
⭐
Le plus important, c’est d’écrire, de devenir un écrivain. De telle manière que les questions de couleur, de race, d’origine ne se posent plus. Mon prochain livre sera un roman japonais.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Jean-Paul Soulié, La Presse
5 avril 1986 (première entrevue d’écrivain)

⭐
Je veux être pris pour un écrivain, et les seuls adjectifs acceptables pour un écrivain sont “bon” ou “mauvais”. Je ne veux pas subir l’outrage géographique, être défini par ma langue ou la couleur de ma peau, entendre parler de créole, métis, Caribéen, francophone, ni de Haïtien, tropical, exilé, nègre, toutes ces notions qui ont un petit air postcolonial. Je veux entendre le chant du monde et je refuse le ghetto. Je fuis la langue vernaculaire, car je pense qu’on peut créer la créolité sans fabriquer des images exotiques, en cultivant plutôt le classicisme le plus pur, la langue commune. […] Je cultive l’absence de style afin que le lecteur oublie les mots pour sentir les choses.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Jean-Luc Douin, Le Monde
3 février 2006
Je veux entendre le chant du monde
Votre narrateur s’appelle Vieux Os. Dans certains livres, il explique que ce n’est pas son vrai nom. Révéler le vrai risquerait de le mettre en danger, dites-vous ?
Dany Laferrière n’est pas mon vrai nom, je le confesse. Je m’appelle Windsor Klebert Laferrière. Or c’était aussi le nom de mon père, qui était un agitateur politique, très engagé. Il a été maire de Port-au-Prince, diplomate, et opposant à Duvalier [président d’Haïti de 1957 à 1971]. Il s’est exilé pour éviter que les représailles du dictateur ne s’exercent contre moi. Pour être sûr que la police ne me ramasse pas à sa place, on m’a appelé Dany. Voilà pourquoi, dans mes livres, le narrateur n’a pas une identité propre, cachant son nom ou usant d’un pseudonyme.
D’un écrivain d’origine haïtienne, on attend des dénonciations de la dictature. Or, à quelques titres près, L’odeur du café et Le cri des oiseaux fous, vous en parlez assez peu.
J’ai essayé d’esquiver ce thème qui a inspiré une forme littéraire accomplie avec Garcia Marquez, Roa Bastos, Asturias. La dictature est l’arbre qui cache la forêt, et moi, j’ai voulu dépeindre la forêt, les petites choses de la vie, les angoisses d’un garçon de 17 ans, la découverte du désir… tout ce dont j’ai été témoin, ce dont la presse internationale se moque. La zone laissée dans la pénombre.
Témoin… et protagoniste, car ces « petites choses » sont très personnelles.
J’utilise énormément d’éléments d’autobiographiques. Je pense que la littérature est moins une affaire de style qu’une affaire de témoignage, en tout cas dans les pays qui n’ont pas eu beaucoup de transcripteurs. Je raconte l’histoire de mon pays à ma manière, comme je l’ai vue, comme je voudrais me la rappeler. Pour moi, la littérature, ce n’est pas l’extériorisation de l’être intime, cette danse conceptuelle du ventre. Ce dont je veux me souvenir, ce que je veux préserver, ce sont ces brindilles, la vie là-bas, ma famille, plutôt que les événements-chocs. Je n’ai aucun scrupule avec mes histoires, que je triture et malaxe pour en faire des émotions. Je pratique le ressassement, en pensant que le lecteur est un ami, que, s’il ne m’aime pas, il détale.
Mais vous n’aimez pas qu’il vous aime pour de mauvaises raisons…
Je veux être pris pour un écrivain, et les seuls adjectifs acceptables pour un écrivain sont « bon » ou « mauvais ». Je ne veux pas subir l’outrage géographique, être défini par ma langue ou la couleur de ma peau, entendre parler de créole, métis, Caribéen, francophone, ni de Haïtien, tropical, exilé, nègre, toutes ces notions qui ont un petit air postcolonial. Je veux entendre le chant du monde et je refuse le ghetto. Je fuis la langue vernaculaire, car je pense qu’on peut créer la créolité sans fabriquer des images exotiques, en cultivant plutôt le classicisme le plus pur, la langue commune. Dans le meilleur des cas, la langue créole nous amène au réalisme merveilleux d’Alejo Carpentier, mais dans le pire des cas vers le catalogue du ministère du tourisme. Mon rêve serait de ne pas pouvoir être cité, que l’on ne puisse rien sortir du contexte. Je cultive l’absence de style afin que le lecteur oublie les mots pour sentir les choses. J’élimine, j’efface, afin que l’essentiel reste ramassé, presque caché, entre les phrases, dans les points. Bien sûr, on a besoin de décor, le lieu est incontournable, comme dit Edouard Glissant, mais il ne doit pas être au premier plan.
Comment définir Vers le sud qui paraît aujourd’hui parallèlement à la sortie du film de Laurent Cantet ? Ce n’est pas un mixage des trois nouvelles que Laurent Cantet a tirées de La Chair du maître pour écrire son film, ni une novélisation du film, c’est un nouveau livre…
La Chair du maître était un peu bancal. Il y avait deux livres en un. Et comme depuis des années, sans scrupule, je réécris tous mes livres, j’ai remis de l’ordre dans celui-là en réunissant des histoires de gens qui viennent du nord vers le sud. Cela devenait plus cohérent.
Votre univers est essentiellement féminin. Il y a d’abord vos grands-mères, mère, tantes…
Mon père était parti, et les hommes étaient absents de la vie quotidienne. Ils m’avaient laissé aux femmes, qui m’ont gâté. Je me souviens des parfums, des tarlatanes, rires, confidences, taquineries, jupons qui virevoltaient autour de moi.
…Il y a aussi, lorsque vous êtes adolescent, cette période que vous décrivez dans Le Goût des jeunes filles, passée à la fenêtre, à observer les filles de la maison d’en face.
C’est un livre sur le désir que suscitent ces jeunes tigresses qui n’obéissent qu’à leurs propres règles dans une société profondément machiste. A ce propos, je tiens à dire que les prostituées, pour moi, ça n’existe pas. Ce sont des gens !
Ce qui nous amène à Vers le sud, où des femmes américaines viennent à Port-au-Prince pour avoir de tendres rapports avec de jeunes Haïtiens.
Le sujet du livre est le suivant : est-ce que c’est de l’amour quand on paie ? A mon avis, oui. Moi, jamais je ne pourrai voir en ces jeunes hommes des objets. Non seulement je ne les juge pas, mais j’applaudis ! Quant aux femmes, j’en ai rencontré. Ce sont des cadres, qui à cause de la hiérarchisation, ne peuvent pas avoir de rapports sexuels avec des hommes plus jeunes, ou des subalternes. Alors elles viennent là pour concilier leur désir sexuel et leur désir amoureux. Elles ne séparent pas les sentiments des sensations. Ce n’est pas du tourisme sexuel, c’est du tourisme amoureux. Dans le tourisme sexuel, la personne qui paie a le pouvoir. Dans le tourisme amoureux, payer vous rend plus faible.
N’y a-t-il pas autre chose qui se joue, au niveau du fantasme, et que vous aviez abordé dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ? Chez la femme blanche, il y a le désir de vérifier une mythologie sexuelle, et chez l’homme, celui de faire l’amour avec une Blanche sans se fatiguer, de consommer « la chair du maître », de prendre une revanche de classe, de race, de dominé ?
Certes, deux faces d’une même médaille, mais dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, mes deux jeunes nègres de Montréal passaient leur temps à philosopher, délirer, lire le Coran, écouter du jazz, bref, essayer de comprendre le monde. Car le monde est dans notre chambre. Et ici, dans Vers le sud, j’évoque des femmes qui ont toujours eu un comportement aimable, agréable. Leur but était de se rendre la vie plus facile, mais sans écraser personne. On discutait de la vie, elles nous racontaient des histoires, nous expliquaient comment allait le monde, nous donnaient à manger. Elles voulaient toujours aller voir les mères des garçons avec lesquels elles avaient des relations, aller dans les quartiers les plus populaires, ce que ne faisaient pas les gens de la bourgeoisie d’Haïti, ni de la classe moyenne ! Elles nous amenaient un paradis, toujours très bien habillées, parfumées, séduisantes, désirables, attentives ! Il y a beaucoup de poussière à Port-au-Prince, dès qu’on sort, on est maculé, or elles, on avait l’impression qu’elles en étaient épargnées. Elles avaient une peau… Non, ce n’est pas politiquement correct de dire cela ! On aimait bien !
Le désir et le sexe sont quand même traités comme une métaphore politique ?
Dans une société où les rapports de classes sont si terrifiants, où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand, où l’humiliation, le dédain, le mépris de l’autre sont si importants, la seule chose qui peut rapprocher un homme et une femme, c’est le désir. Non, ce n’est pas une sexualité innocente que je décris, c’est une sexualité comme instrument de pouvoir, social, politique, économique. Mais je sais que dans cet échange, ce contact de chair, il y a quelque chose de plus. Entre Legda, qui a un nom de dieu, et les femmes, il y a du désir physique des deux côtés. Lui est attiré par la lumière, elles ne sont absolument pas dans une relation de prostitution.
Vous êtes un homme d’images. Citons l’exemple du titre de l’un de vos romans, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle un fruit ou une grenade ?, qui a un impact visuel indéniable, et qui commence par ces mots : « Ceci n’est pas un roman »…
… en référence au Ceci n’est pas une pipe de Magritte. Il y a un tableau de Matisse qui me subjugue : Grand intérieur rouge. Il me donne l’impression de regarder à l’intérieur de moi-même. Il y a chez Matisse une telle vitalité, une telle sexualité ! Ce titre, ne veut rien dire d’autre que sexe, sexe, sexe ! Matisse m’a aidé à rester moi-même. Quand j’écrivais mon premier roman, j’avais placé une reproduction de l’un de ses tableaux devant ma vieille Remington. On y voyait des couleurs vives, des bouquets de fleurs, et des peaux de bêtes sauvages. Or j’étais un jeune fauve dans une cage, et j’avais la terreur d’être domestiqué. Je regardais avec inquiétude cette culture qui était parvenue à faire d’un tigre sauvage un tapis. Mon credo esthétique est la peinture primitive haïtienne, parce qu’elle nous plonge dans le monde des sens, la chair, l’odeur du café…
« Je me suis toujours pris pour un cinéaste », avez-vous dit.
Si mes premiers romans sont très courts, c’est à cause de l’influence du cinéma. Je ne voulais pas excéder quatre-vingt-dix minutes. J’aime quand les choses vont vite. Je voulais être le Carl Lewis de la dactylo, faire un bouquin en dix jours. J’ai utilisé l’écriture du cinéma dans mes livres : le scénario, la mise en scène, le montage, petits paragraphes, dialogues, monologue comme dans La Chair du maître. Le Goût des jeunes filles était un hommage à Pedro Almodovar. J’aime que mes personnages prennent la parole en toute liberté. Mais maintenant, ça y est, l’écrivain devient cinéaste. Je viens de faire un film qui s’appelle Vite, je n’ai pas que ça à faire ! J’y ai résolu le problème majeur du cinéma : celui du financement. Tout le monde a payé pour être dans le film, de la vedette au figurant en passant par l’équipe technique. Cela résout aussi le problème de la distribution : un film coûte tellement cher qu’on ne peut pas se permettre de ne pas le montrer. Moi, si ! C’est comme un roman, je le gère comme un manuscrit. Si je n’en suis pas satisfait, je le garde dans mes tiroirs, et je le montre à qui je veux…
A quoi ressemble un film de Dany Laferrière ?
A du Woody Allen fauché. Ou au premier film de Spike Lee : Nola Darling n’en fait qu’à sa tête ! Montage rapide. J’ai filmé en pensant à mes livres, en essayant de retrouver la même liberté. Avant de commencer à écrire, j’avais tenté de régler mon rapport à Haïti, au mensonge et à la vérité. Dans une dictature, on est toujours en train de cacher quelque chose. On ne sait jamais de quoi vous allez être incriminé. Après, comme immigré c’est la même chose : on doit tricher. Pour écrire, il m’a fallu régler mon rapport avec l’affabulation. C’est la démarche que je poursuis au cinéma. Trouver sa place entre mensonge et morale. La question reste : comment peut-on être quelqu’un si on passe sa vie à essayer de plaire, à dire merci ? Comment être libre ?

⭐
— Mais comment doit-on vous appeler, alors ?
— Essayez mon nom.
Dany Laferrière, J’écris comme je vis
2000
Je suis condamné, quelle que soit la posture que j’adopte, à me voir coller une étiquette au dos : écrivain migrant, ethnique, caribéen, postcolonial, noir… La dernière en date : écrivain francophone. Alors, la conversation tourne invariablement autour des mêmes thèmes. Il ne se passe pas un mois sans qu’un étudiant vienne me consulter pour sa thèse sur la littérature de l’exil. Je n’ai aucune envie de passer ma vie à discuter de colonisation, de mémoire ou d’identité. Pour tout dire, je n’en ai rien à foutre de la créolité, du métissage ou de la francophonie.
Ce n’est pas du tout déshonorant d’être comparé à un autre, mais je trouve la démarche assez superficielle si on le fait uniquement parce que nous venons tous deux de la Caraïbe. Et dans le mot «caraïbe», on voit tout de suite tous les ingrédients: couleur locale, paysages toujours verts, dictature, dépendance coloniale. C’est le regard de l’autre qui opère. Et c’est à ce regard que je veux me soustraire en premier lieu. Le lecteur a peut-être l’impression que je reviens ad nauseam sur cette question, c’est parce que, pour ma part, j’entends la vider une fois pour toutes. Quelle naïveté! Comme si c’était une question de logique. Mon pauvre Dany, tu peux discourir pendant des heures, des jours, des décennies sur un tel sujet, reprenant les mêmes arguments dans tous les angles, tu ne parviendras jamais à convaincre aucun individu qui croit, parce que cela fait son affaire, que les gens devraient rester à leur place et garder leurs étiquettes bien en vue. Alors pourquoi je continue? Disons que je tente de me convaincre. On n’est jamais tout à fait sûr. De toute façon, à la sortie de Je suis un écrivain japonais, la discussion ne se fera même pas sur le fait que je conteste ces étiquettes qui me semblent un peu trop faciles, mais plutôt sur le fait que j’ai renié mes origines. Bon, à ce moment-là, il faudrait que je reprenne toute l’argumentation, mais dans l’autre sens, afin de prouver, à mes compatriotes cette fois, que je suis bien des leurs même si j’ai l’air de flotter dans l’espace.
C’est que j’ai plusieurs chapeaux. Je suis aussi tout ce que je ne veux pas être. Je suis un écrivain haïtien, un écrivain caribéen (ce qui est légèrement différent d’un écrivain antillais, mais je suis aussi un écrivain antillais), un écrivain québécois, un écrivain canadien et un écrivain afro-canadien, un écrivain américain et un écrivain afro-américain, et, depuis peu, un écrivain français. C’est très important pour moi. Cela me permet de voyager et de profiter des services que mes différents hôtes mettent à ma disposition. En France seulement, en 1998, je suis venu sous trois étiquettes: écrivain caribéen, écrivain haïtien et écrivain québécois. En Allemagne, durant la même année, j’ai été invité comme écrivain canadien et québécois. Aux États-Unis ou en Italie, je suis invité sous l’une ou l’autre de ces appellations contrôlées, cela dépend du sujet du colloque. Si c’est un colloque sur la dictature, ce n’est pas comme Québécois qu’on m’invitera. Mais s’il s’agit d’un colloque sur l’identité, alors là mon côté québécois fait surface. Je change peut-être de chapeau, mais jamais de discours. Bien sûr, à un moment donné, on n’a plus envie de tous ces débats sur la question minoritaire, et on aimerait plutôt parler de littérature, de techniques d’écriture, de lectures diverses, mais, mon vieux, on ne t’a pas invité pour entendre tes états d’âme. La discussion est sur l’exil, l’identité, l’ethnicité, le racisme, la dictature, la misère dans le tiers-monde, enfin le menu connu.

Tout individu doit avoir un sol, un endroit où poser son pied. Et si cet endroit n’existe pas, il aura des problèmes avec le reste. C’est pour cela que les pays se construisent des mythes. Il faut que l’individu puisse se réfugier quelque part où personne ne pourra le trouver, où il se sent chez lui totalement. Comme un animal dans sa tanière. Mais ce refuge doit rester secret.

⭐

Notes sur un discours
5 novembre 2014 ↗
« De l’Universalité de la langue française » de Rivarol publié en 1783 ? J’en ai entendu parler toute ma vie, en bien et en mal, mais je ne l’avais jamais lu jusqu’à aujourd’hui. Avant c’était trop tôt parce que plutôt absorbé par les récits qui m’ouvraient d’autres territoires, après ce fut trop tard car je me méfiais de toute propagande après avoir été bombardé par une dictature avide de convaincre de son bien-fondé. On rate plein de livres pour une question de rythme. La lecture tient beaucoup du hasard et du goût collectif.
De plus j’étais en Haïti durant ces tumultueuses années 70 où l’Indigénisme, cette forme locale de la Négritude, reprenait du poil de la bête et recommandait de tourner le dos à la langue française. Le créole tenait le haut du pavé. On tapait sur la langue française mais pas sur les classiques produits par cette langue — on n’était pas fous. Le Cid, la pièce préférée de la jeunesse haïtienne, était traduit en créole avec bonheur, tandis qu’Andromaque, plus subtile, fut un échec. On a conclu que notre nature héroïque était plus proche de Corneille que de Racine. Pour certains, plus sensibles à la délicatesse de Racine, la faute revenait au traducteur (la mise en scène était fautive aussi) et non au dramaturge. Le débat faisait rage autour des notions de nature et de culture. Parvient-on à capter des émotions étrangères à sa nature ? Pour mieux atteindre sa cible, croyait-on à l’époque, la culture de l’autre doit passer par la langue populaire. On était donc peu sensible au Discours universaliste de Rivarol. J’ai même entendu, au plus fort d’une discussion à l’Institut français (oh paradoxe !), un jeune Haïtien lancer à un conférencier parisien de passage à Port-au-Prince : « Voudriez-vous, monsieur, ôter votre langue de ma bouche ? » La salle a explosé. Ce moment de gaieté passé, on est revenu à ce vieux débat reliant la langue à la colonisation. Certains disant que le français est un butin de guerre, et d’autres proclamant qu’il fallait se débarrasser de ce vestige de la colonisation. Aucun pays colonisateur n’a accueilli chez lui la langue du colonisé, à part Rome qui avait adopté le grec. C’est à ce moment-là que j’ai dû quitter Port-au-Prince pour Montréal. Pour tomber dans un autre débat mettant en cause toujours la langue française, mais où cette fois-ci le français se trouvait en position dominée. Le français ne faisait alors plus face au créole mais à l’anglais, un adversaire beaucoup plus puissant. Je me rangeais tout de suite du côté du français. C’était devenu ma langue sans équivoque. Je me suis acheté, un jour, une vieille machine à écrire Remington 22 sur laquelle j’ai tapé, à Montréal, à Port-au-Prince et à Miami, des romans qui racontent mes péripéties d’exilé, d’ouvrier, de voyageur, de lecteur et d’écrivain. J’étais tellement impressionné par cette conquête de l’alphabet que je ne cesse de la conter. Mon corps-à-corps avec la machine et la grammaire. Cette émotion de pouvoir tout dire dans une langue qui n’est pas celle de ma mère. J’ai appris au fil des nuits blanches qu’on n’écrit pas dans sa langue maternelle mais dans cette nouvelle langue nourrie d’angoisses, d’encre, de sang et de fêtes intimes. Ces vingt-cinq livres qui sont tous du temps volé à ma vie sociale je les ai écrits en français, dans cette langue apprise en Haïti. On continue pourtant à me demander un peu partout dans le monde, par des gens qui ne lisent pourtant pas le créole, pourquoi je n’écris pas dans ma langue maternelle ? Pour que vous puissiez me lire, j’ai souvent envie de répondre. Par cette question on cherche à me taxer d’inauthentique. J’ai entendu à la radio quelqu’un qualifier mon écriture d’auto-traduction, une forme d’autocensure. Il arrive qu’en Haïti même on me reproche de ne pas écrire en créole. À cela je réponds que rien n’empêche qu’on me traduise en créole. C’est vous dire que la question de la langue reste, avec la religion, la plus explosive. En cela il est intéressant de voir sur quel ton on en discutait à l’époque de Rivarol, vers 1780.
L’hôtel
J’ai réussi jusque-là à esquiver les préfaces, craignant de connaître le destin, même étincelant, d’un Thomas Lechaud qui n’aura écrit que des préfaces durant sa longue vie littéraire. À chaque nouveau recueil de poèmes, tout Port-au-Prince attendait la préface de Thomas Lechaud. J’en ai écrit deux seulement dont la première pour un recueil rassemblant les poèmes de jeunes écoliers du sud d’Haïti. Leur candeur dans ce paysage dévasté m’avait touché. De ce désastre autour d’eux, ils n’ont retenu que le goût des fruits et la douceur des fleurs. L’autre pour un essai qui raconte et analyse ce pays (encore une fois Haïti) difficile, chaotique mais excitant. Voilà qu’on m’offre de faire la préface du discours de Rivarol devant l’Académie de Berlin dont le titre engobe l’univers. Que dois-je répondre à une telle demande ? Est-ce un piège ? Si je partage l’opinion de Rivarol je deviens suspect pour tous ceux qui ont l’impression que cette conquête s’était faite à leurs dépens. D’un autre côté si je descends en flammes Rivarol certains nostalgiques d’un empire français se poseraient des questions sur ma présence à l’Académie française. Je décide d’accepter ne serait-ce que pour pouvoir examiner plus attentivement ce célèbre discours. J’emporte ce texte avec moi dans mes voyages attendant pour le lire le lieu et le moment. Je lis dans l’avion mais je travaille dans une chambre d’hôtel. Toujours en mouvement, je suis une cible mobile. Je me promène ici et là avec mon Discours dans la sacoche pour finalement atterrir dans cet hôtel viennois, juste en face de l’Institut français. Je découvre un étroit lit dans une chambre propre au plafond haut. Je suis arrivé trois jours à l’avance, comme je fais de plus en plus afin de découvrir un peu mieux le lieu où je suis appelé à vivre, même pour un temps bref. Je suis de plus en plus sensible au paysage. Je ne visite pas les monuments, ni les musées, et je ne vais pas trop loin de l’hôtel. Je me cherche un café, un petit parc et une librairie. Le seul endroit où je me promène c’est au cimetière qui me renseigne énormément sur la ville. Après une heure, je connais les noms des familles puissantes, j’apprends aussi comment se sont tissées les alliances qui permettent aux fortunes de ne pas quitter la ville, et je sais aussi si c’est un pays ouvert aux étrangers ou pas. La librairie me dit ce qu’on lit ici, et le resto ce qu’on y mange. Me voilà renseigné, je peux rentrer à l’hôtel. Mon hôtel est tout à côté de l’université où je me perds dans cette forêt de jambes nues de ces étudiantes venues de toute l’Autriche, et aussi de l’Allemagne. Le désir est un langage universel. Je me demande si Rivarol avait jeté un coup d’œil aux jeunes Allemandes durant son séjour à Berlin. Trop occupé à préparer son discours qui devrait, à son avis, remettre les pendules à l’heure. Faire comprendre à toute l’Europe que seul le français mérite le titre de langue universelle. Visiblement Rivarol et moi, on ne travaille pas de la même manière, et on n’a pas les mêmes visées non plus. Lui, il a une vision d’État tandis que je cherche à tracer un chemin personnel. La chose n’a pas changé puisque c’est encore la mission de l’Institut français, sauf que la concurrence est plus rude aujourd’hui (tous les anciens empires cherchent à répandre leur langue comme une tache d’huile sur la carte du monde). Je traverse la rue pour me rendre à l’Institut français où je suis invité à donner une conférence dans quelques jours. C’est un palais un peu secoué, comme un boxeur poids lourd qui vient de recevoir un solide uppercut (la France cherche à le vendre) installé dans un magnifique parc, en plein Vienne. Le vaste grillage qui l’entoure fait penser au jardin des Finzi-Contini tel que l’avait rêvé Vittorio de Sica. Ce qui lui fait ce petit air de club sélect qui n’incite pas beaucoup à franchir la barrière. Je me demande ce que voulait dire cette universalité pour Rivarol ? Qu’on parle français partout ou qu’on accepte partout que le français est la plus souple, la plus mélodieuse, la moins provinciale des langues vivantes ? C’est le grand débat. Me voilà dans ce palais où j’espère croiser Rivarol. De vastes pièces un peu vides dont le fameux salon rouge, pas loin d’un bureau étroit dont les tables sont surchargées de papiers rappelant une culture papivore, même dans ce monde électronique. Rivarol s’y retrouverait facilement dans cette administration où l’on note tout dans la moiteur de cette canicule. L’esprit est au déménagement. On vide les étagères tout en soignant la sortie par des expos, un Salon du livre plus éclatant cette fois et cette ultime tentative d’ouvrir un peu plus largement la barrière de ce jardin inexploité. On imagine que ses arbres sont des baobabs sous lesquels viendront converser des étudiants du voisinage. On espère un public nouveau de Viennoises (les femmes toujours en majorité dans ce cas-là) assoiffées de culture française ou des Français qui croient encore au charme du « monde d’hier ». Il y a l’angoisse que tout cela finisse dans les mains des riches Russes ou Arabes. Le pétrole, quoi ! La langue universelle d’aujourd’hui. Ils installeront dans les chambres du palais leur nombreuse famille. Tout le monde n’a pas une vue aussi pessimiste et tout le monde ne pense pas non plus que les Russes et les Arabes sont des barbares qui viendront saccager le jardin. Le jardin est une puissante métaphore en Europe. Il fait comprendre que le pouvoir est pérenne. Le palais ne craint rien tant le jardin l’entoure. Si le jardin est trop vaste, on n’entend plus la rumeur du monde. Et il arrive que ce monde change sans qu’on ne le sache. Toute cette agitation d’aujourd’hui (ce désir de couvrir la terre d’Instituts) a été provoquée par le discours de Rivarol prononcé à Berlin en 1783, il y a tout juste 231 ans.
Le lit
Je m’allonge avec une bouteille de vin au pied du petit lit pour plonger enfin dans Rivarol. La première page est riche en informations diverses. Déjà on apprend que le sujet est proposé par l’Académie de Berlin et non par l’auteur. Du coup l’arrogance de Rivarol me semble moins prononcée. Au premier coup d’œil, on a l’impression que l’Allemagne accepte d’emblée cette universalité de la langue française, mais tout de suite on découvre que le « sujet » est accompagné par trois piquantes questions qui montrent que l’affaire n’est pas conclue d’avance. En fait Berlin lui demande de venir discourir à propos d’une rumeur persistante d’universalité de la langue française. Dans le cas d’une argumentation solide de Rivarol, l’Allemagne s’inclinera. Dès le début du discours on voit que Rivarol a conscience de livrer une bataille décisive, et que Berlin ce jour-là est à ses yeux le centre de l’Europe. Il n’a pas l’intention de refaire ce discours dans chaque capitale européenne. Après Berlin, le monde lira le texte imprimé. Il aurait fallu faire des recherches pour mieux comprendre tous les enjeux politiques qui entourent cette affaire, mais je tiens à ne lire que le texte nu. Je ne sais rien de Rivarol et je n’irai pas l’espionner chez Wikipédia. Bon, j’aurais bien aimé savoir certains détails. Comment était-il habillé ce jour-là ? Avait-il pris son repas à l’hôtel ou a-t-il cherché un restaurant français qui lui aurait préparé un repas plus léger ? A-t-il fait une longue promenade le long du Rhin ou était-il resté dans sa chambre pour répéter son discours ? Avait-il le moindre doute quant à sa réception par les académiciens ou croyait-il que l’affaire était dans le sac ? Tout ce que je sais c’est qu’il n’a pas traîné. Dès la première phrase, il flanque un crochet au latin et déclare que la France est plus « éclairée » que Rome. Au second paragraphe, il oublie les petites questions agaçantes de Berlin pour affirmer la domination du français « d’un bout de la terre à l’autre ». Je ne sais pas si l’Académie de Berlin était habituée à une telle rapidité, mais certains membres ont dû avaler de travers. Surtout ceux qui ignoraient que la vivacité était une qualité française — on n’a qu’à penser à Voltaire, Diderot ou Beaumarchais. Berlin sonné, Rivarol songe à produire tout de même quelques arguments. Juste avant, je prends une gorgée de vin rouge avant de reposer ma tête sur l’oreiller pour un moment de calme. Je remets le son (l’impression de l’écouter plus que de le lire) pour entendre Rivarol de cette voix mélodieuse quoique légèrement aiguë rappeler que la prédominance du français tient à la vie politique unique de la France, au climat comme au caractère de ses habitants ou au génie de ses écrivains. N’étant pas équipé pour évaluer une telle assertion, je ne puis qu’hocher la tête. Il continue sur la naissance du français en rappelant le picard et le provençal. Jusque-là on écoute d’une oreille distraite jusqu’à ce qu’il arrive à ce passage : « … un commerce immense a jeté de nouveaux liens parmi les hommes. C’est avec les sujets de l’Afrique que nous cultivons l’Amérique, et c’est avec les richesses de l’Amérique que nous trafiquons en Asie. » Je suis assis dans le lit, les yeux grands ouverts. Je voudrais être dans un petit café avec Rivarol pour discuter du coup. Il dit des choses terribles avec une si grande distance. Ce « commerce immense » c’est le commerce triangulaire, expression pudique pour dire l’esclavage. J’aimerais savoir l’exacte définition de « sujet » quand on dit aussi sujet pour l’individu qui vit dans une monarchie. Est-ce une promotion pour l’Africain ? Est-il un peu sensible à leur situation ? Malheureusement il ne s’est pas arrêté. Ce n’était pas son sujet. Le sien, ne l’oublions pas, c’était de faire comprendre à l’Europe que la langue française méritait son titre de langue universelle. Il était déjà ailleurs dans la construction de l’Europe, de cette Europe dont Paris serait le centre. Il dit là aussi une chose intrigante pour expliquer la puissance de l’Europe : « le nombre de capitales, la fréquence et la célérité des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait une immense république, et l’ont forcée à se décider sur le choix d’une langue. » Le regard par-dessus les siècles d’un esprit aiguisé. Une Europe qui parlerait une seule langue, c’est son argument tout au long du discours. Aujourd’hui la France se fâche de la domination de l’anglais. Imaginez le scandale que cela provoquerait si un écrivain américain, Norman Mailer par exemple, prononçait un pareil discours devant les Nations unies. À l’époque l’idée d’une seule langue ne gênait pas la France. Une nouvelle gorgée de vin pour faire passer cette tentative de coup d’État linguistique.
La baignoire
J’emmène la bouteille avec moi dans la salle de bains. Je fais couler l’eau. J’aime bouger dans cette pièce que je préfère aux autres dans une chambre d’hôtel. Je la trouve toujours plus lumineuse. L’eau crée une certaine intimité. Je me sens protégé dans cet espace réduit. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour être à Berlin durant cet après-midi de 1783, l’année de naissance de Stendhal. Quand je pense qu’on est à six ans de la Révolution française. Rivarol continue son jeu de massacre. Il ne reste à cette Espagne « subjuguée par les prêtres » que « le signe de la richesse ». À cause de Dante et de Pétrarque, il prend des gants avec l’Italie mais pas trop longtemps — ce qui est ironique quand on sait que la domination du latin sur le monde dura plus de vingt siècles et que celle du français commençait à peine. Puis il passa à la Grèce qu’il ne prit pas la peine d’affronter, se contentant de l’opposer à l’Italie. Il n’est pas toujours aussi cavalier. Quand il oublie de calomnier, il prend mieux que personne de son époque la mesure d’une culture. La langue, la position géographique, l’influence dans l’Europe, Rivarol note tous les détails sur le pays qu’il veut analyser, mais il le fait comme un critique gastronomique qui visite un restaurant de province. Sa force c’est ce style si fluide qu’on a l’impression de glisser sur une rivière sans prêter attention au fait que l’eau est empoisonnée. Il évita l’Allemagne sans oublier de traiter ses princes de « nuls » créant un léger malaise dans la salle. Il a failli passer pour un invité impoli, lui qui d’entrée de jeu a placé la politesse au cœur de son processus de séduction. Le voilà enfin face à l’Angleterre, le rival absolu. La boxe anglaise face à la boxe française. Corneille contre Shakespeare. Je m’attendais à ce qu’il jette Molière dans la bataille. Rivarol tient Molière en haute estime mais croit qu’il faut jouer le prestige chez les Allemands. Il aligne donc celui qui a fait pleurer le grand Condé, l’auteur du magistral Cinna. Ça se passe bien mais ce n’est pas très convaincant. Le problème c’est que chez Shakespeare il y a du Corneille et du Molière. Voltaire est un grand intellectuel qui a dominé son siècle, et dont l’influence risque de s’étendre sur le prochain, mais il s’agit ici de littérature pure, cette chose qui fait battre les cœurs. L’Angleterre est présente dans tous les genres. Rivarol change de tactique et traite l’Angleterre d’ingrate. C’est la France, lance-t-il, qui a fait connaître le génie anglais, et si les noms de Locke et Newton circulent aujourd’hui dans toute l’Europe c’est grâce à Voltaire, alors que l’Angleterre s’est tue à propos de la France. Ça ne lui va pas, ce ton gémissant. Il laisse tomber et reprend son arrogance coutumière en traitant Shakespeare d’écrivain « local ». Il lui suffit de désarçonner Shakespeare pour faire trébucher l’Angleterre. Il s’y met longuement, trop peut-être. Shakespeare c’est du Corneille auquel on a ajouté « quelques cordonniers disant des quolibets, quelques poissardes chantant des couplets, quelques paysans parlant le patois de leur province, et faisant des contes de sorciers… » Il a raison, mais ce sont ces gens qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les tragédies qui ont permis à W.S. de traverser les siècles et d’être aujourd’hui encore le dramaturge le plus joué au monde. Je ne sais pas comment la salle a réagi en entendant de tels propos. Tout ce qu’elle espère c’est que Rivarol épargne l’Allemagne. S’il a été rude avec la langue allemande il n’a pas trop insisté. C’est son seul allié. Et l’Académie de Berlin est la première à reconnaître franchement la domination française — elle le fera par un bref texte d’un de leurs membres, un certain Borelli, texte si laconique qu’il ressemble à un communiqué de presse. J’ai une petite faim. Je finis tranquillement la bouteille, et sors du bain pour me rendre au Café Milano, juste en face du petit parc.
Le Café
Le Milano est désert, c’est ce que j’espérais. Je vais tout au fond pour me pencher à nouveau sur le Discours. Rivarol n’a pas fait qu’écraser ses adversaires, il a tenté de montrer aussi pourquoi la langue mérite cette première position. Il a présenté, dans une langue élégante, des arguments savants. Je n’ai pas la compétence pour les apprécier, mais ça m’a l’air un peu daté. Il y a eu quelques débats après ce discours sur le fait qu’une langue soit plus belle qu’une autre. Rivarol me fait l’impression d’un redoutable joueur de poker. Il n’est pas dans une Académie mais au casino. Il fait feu de tout bois — et paraît parfois si injuste et obsédé de classification qu’il me fait penser au Gobineau de l’Essai sur l’inégalité des races humaines. Il étincelle ailleurs en jetant une lumière particulière sur des problèmes linguistiques complexes. On dirait alors un jongleur qui lance, dans l’air, des phrases si gracieuses qu’elles ne retomberont jamais au sol. J’imagine l’assistance ébahie. Ce que résume Borelli, chargé de faire le rapport de l’Académie de Berlin sur le discours de Rivarol : « Son style est brillant ; il a de la chaleur, de la rapidité et de la mollesse. » C’est la manière de présenter ce discours qui reste son argument majeur d’un peuple au sommet de l’art de dire et de penser. C’est sa netteté presque géométrique (sujet, verbe, complément) qui lui donne cette sonorité si différente de toutes ces langues qui pratiquent à outrance l’inversion, un mot qui sonne dans la bouche de Rivarol comme une perversion, cette inversion qui rend impossible la compréhension de la phrase tant qu’on n’a pas entendu le dernier mot. C’est surtout grâce à cet accord parfait entre l’élite et le peuple français, insiste-t-il, en laissant croire que le français possède plus que les autres langues une capacité de pacifier l’espace où il se déploie. À parler français on se civilise. Prenez exemple sur cette France si raffinée qui a produit une langue d’une telle qualité musicale qu’elle adoucit les mœurs depuis quelques siècles. Pardonnons-lui car il ne pouvait prévoir ce qui allait se passer dans six ans à peine, ne vivant pas dans le sous-sol de la vie là où on n’a plus de pain et où les enfants doivent prendre la rue à la recherche de petits emplois pour aider leur famille à garder la tête hors de l’eau. La Révolution de 1789 apportera un virulent démenti à Rivarol sur cet « accord parfait entre l’élite et le peuple ». Pourtant il avait lu la monumentale Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal où ce dernier montrait du doigt le commerce infâme de l’esclavage. On m’apporte la soupe du jour (une soupe de carotte) et une lasagne chaude. Sous l’influence de la Révolution, je change l’ordre des choses en mangeant la lasagne avant la soupe. C’est l’heure de me rendre à l’Institut français pour mon Discours qui sera prononcé, en fait une conversation avec Jean-Luc di Paola-Galloni, sur le thème de la littérature et du cinéma. On parlera bien sûr de Francophonie, une expression qu’ignore Rivarol et qui a remplacé son grand rêve d’universalité. C’est mieux que rien. Je me demande ce que dirait Rivarol s’il apprenait que c’est l’Afrique, qui n’avait aucune existence à ses yeux, qui s’apprête à sauver le français. Et qu’un natif de Saint-Domingue, ce terrifiant camp de travail, siège à l’Académie au fauteuil de Montesquieu. Je soupçonne qu’il accorderait sa faveur à cette nouvelle situation, car tout bien pensé, ce n’est qu’un amoureux fou de la langue française, et ceux qui aiment ont toujours raison.
Dany Laferrière
Préface De l’Universalité de la langue française de Rivarol
⭐
Je dois tout dire dans une langue
qui n’est pas celle de ma mère.
C’est ça, le voyage.
D L

La langue
2000
Avant d’aller à l’école, à Petit-Goâve où j’ai passé mon enfance avec ma grand-mère, j’ai surtout parlé créole. Ma grand-mère est un personnage exceptionnel qui a illuminé mes premières années (J’ai raconté notre complicité dans deux livres : L’odeur du café et Le charme des après-midi sans fin). Ma grand-mère, j’imagine comme beaucoup d’autres grand-mères, m’a nourri d’histoires, de contes et de proverbes créoles. Il n’y a pas eu que cet aspect un peu folklorique. Toute la vie quotidienne se passait en créole. C’est la langue que je parle sans penser.
Et c’est dans cette langue que j’ai découvert qu’il y avait un rapport entre les mots et les choses. Dans le créole, il y a des mots que j’aime entendre, des mots que j’aime dire, des mots qui me sont bons dans la bouche. Des mots de plaisir, liés surtout aux fruits, aux variétés de poissons, aux désirs secrets (des mots à ne pas prononcer devant les grandes personnes), aux jeux interdits. Et aussi des mots solaires qu’on peut dire à haute voix, partout, et qui sont sonores, chauds, sensuels, sans aucune référence à la sexualité. C’est tout un monde, aussi complexe que le monde des choses, que je découvrais au fur et à mesure.
Le mot «mango» évoquait non seulement l’odeur, le goût, la chair, mais surtout le poids de la mangue. En plus, c’est un mot qui me faisait rire, je le trouvais drôle, je ne sais pas pourquoi.Après ce long, magnifique et libre apprentissage, j’appris avec ahurissement qu’il fallait aller à l’école. Quelle idée: et pourquoi ? Moi qui venais d’apprendre une langue tout seul, sans voir les mots et sans grammaire, en moins de trois ans, et qui étais capable d’emmagasiner des centaines d’images, de mots, des situations dans ma tête, dans mon corps, dans mon coeur. Moi, le jeune demi-dieu de la rue Lamarre qui régnait sur un monde vaste, complexe, vivant, grouillant, toujours affairé, le monde des bestioles. Les fourmis, les mouches, les papillons, les libellules détalaient à ma vue, sinon je les emprisonnais dans des bouteilles ou des boîtes d’allumettes. Il me fallait aller à l’école. Pour apprendre ce que je sais déjà ? Oui, me répond-t-on, mais cette fois en français. Et c’est quoi le français ? Un fruit exotique ? Une variété de poisson ? Ou un mot obscène ? Non, c’est pire. C’est une nouvelle langue ? Mais j’en ai déjà une, et j’en parle aussi une. Pourquoi apprendre une nouvelle langue ? On ne pouvait pas m’expliquer, à l’époque, toutes ces choses que j’apprendrai plus tard. Qu’il me fallait apprendre le français si je voulais être traité comme un être humain, car ceux qui parlent créole sont des sauvages, qu’en parlant français j’aurai la possibilité de converser avec d’autres gens venant d’autres pays (et si je ne veux pas leur parler ?), que la très grande majorité des livres et même ceux qui racontent mon univers sont écrits en français, et qu’en fin de compte le français est une langue de civilisation, donc si tu veux sortir de la sauvagerie, il fallait parler français… Le français est la langue du gagnant, et le créole, celle du vaincu.
Un moment : on a gagné la guerre de l’Indépendance, et c’est pour cela que nous sommes un pays et non une colonie. En êtes-vous sûr ? La première chose qu’on me fît savoir à l’école, c’est que tout ce que je savais ne valait pas tripette si je ne le savais pas en français. Il fallait dire « mangue » et non « mango », ces deux mots sont si proches qu’on aurait pu nous laisser celui-là. Et « mangue » me fait penser, en moins drôle, à « mango ». Je me souviens d’un professeur qui, pour m’adjoindre à parler plutôt français que créole, me lançait un violent « exprimez-vous ». Cela sous-entendait que quand on parle créole, on ne parle pas forcément une langue humaine.
Quelque temps plus tard, je suis allé à Port-au-Prince continuer mes études secondaires. Et là, la bataille faisait rage autour de « la question nationale », comme on disait à l’époque. Des gens en colère entendaient redonner au créole sa vraie place. Et celui qui parlait français était vu comme un traître, un colonisé, un acculturé, enfin, il n’y avait de mots assez sales pour le nommer. Les collets montés. Les valets de l’impérialisme français. Les dénaturés. C’est ainsi qu’on étiquetait tous ces « faux-français » qui se servaient de la langue française, plutôt celle de Racine que celle de Rabelais, pour remettre quelqu’un à sa place, à sa classe sociale. Comme disait ce général américain au moment de l’occupation d’Haïti par les troupes américaines : « C’est simple, ceux qui sont chaussés savent parler français ». Et c’est la même chose dans toutes les anciennes colonies. La langue du colon sert d’épouvantail pour repousser la foule trop pressée de grimper l’échelle sociale judéo-chrétienne. S’ils sont tous noirs (Hé, papa, pas tous; car il y a les mulâtres qui parlent avec un fort joli accent une langue impropre, selon les intellectuels qui se retrouvent en grande majorité dans la classe moyenne), alors comment les différencier ? Par la langue, frère.
Mais cette langue est fortement remise en question. À partir de la fin des années 60, les jeunes gens du monde entier remettent tout en question. Tous mes amis se sont embarqués joyeusement comme des marins en goguette dans l’affaire de la langue. Mais c’était beaucoup plus profond qu’une question de langue. La Culture, cette culture européenne tropicalisée, étaient questionnée de toutes parts. Il ne s’agissait pas seulement de parler créole, il fallait vivre en créole. Et qui représentait le mieux cette manière d’être ? Les paysans. On se dépêchait de manger, de danser, de faire la musique, de faire la cour, et surtout de parler comme les paysans. Le créole avec un accent français pointu n’était pas bien vu. C’était toléré dans la mesure où la transition se faisait rapidement. Les contes, les histoires, les proverbes de ma grand-mère m’étaient revenus à la mode. On s’habillait même comme les paysans. C’est dans cette atmosphère un peu survoltée et vaguement ridicule que j’ai dû quitter Haïti, poussé par les sbires de la dictature de Duvalier fils. Je portais, ce jour-là, une chemise bleu de Siam, à la manière paysanne. À peine si je n’avais pas la machette qui accompagne le paysan partout. Je crois que la machette (cette redoutable arme blanche) n’est pas admise dans les avions.
J’arrive à Montréal, et je tombe tout de suite dans le débat national : celui de la langue. Je venais, il y a à peine cinq heures de quitter un débat sauvage sur la langue où le français symbolisait le colon, le puissant, le maître à déraciner de son inconscient, pour tomber dans un autre débat sauvage où le français représente, cette fois, la victime, le colonisé, celui qui demande justice face à l’anglais tout-puissant. Qui choisir ? Mon ancien colonisateur : le Français. Ou le colonisateur de mon ancien colonisateur : l’Anglais. Le français fait pitié, mais je sais qu’il fut un maître dur. Finalement, je pris une décision mitoyenne. Je choisis de devenir un écrivain américain écrivant directement en français.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Alors qu’il traduisait en anglais mon premier (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ? ), je fis comprendre à David Homel, mon traducteur, que ce sera facile puisque le livre est déjà écrit en anglais : seuls les mots sont en français. Et ce n’est pas une jolie formule lancée à la légère pour amuser la galerie. Homel, lui-même, devra me donner raison plus tard. Et dans les critiques parues au Canada anglais et aux États-Unis, personne n’a mentionné le fait que l’auteur n’était pas un nord-américain. La manière, en effet, était nord-américaine: un style direct, sans fioriture, où l’émotion est à peine perceptible à l’oeil nu. Le contexte aussi : la guerre interraciale où le nerf est le sexe. Rien de caraïbe, où l’érotisme est généralement solaire, tropical et consommable (genre Depestre) ; ici, le sexe est politique et se fait presque sans sentiment (« Dans l’acte sexuel, avance le narrateur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?, la haine est plus efficace que l’amour »). Pour écrire un pareil livre, il m’a fallu me dé-investir de la culture traditionnelle franco-caraïbéenne. Avec Eroshima, le roman suivant qui raconte toute sortes d’histoires se passant dans le métro de Montréal, à Berlin, à Rome avec l’écrivain Moravia, à New York avec le jeune peintre Basquiat ou l’écrivain Norman Miller à San Francisco, à l’aéroport de San Juan ou dans le chic quartier Outremont de Montréal en compagnie d’une photographe japonaise ou du chanteur Leonard Cohen, tout ça sous la menace imminente de la bombe (« Tombe, bombe », et « L’apocalypse n’est qu’un mauvais quart d’heure à passer », sont des titres de chapitre).
On est loin des préoccupations d’un Chamoiseau ou d’un Confiant. Mon combat ne se faisait plus avec la France. J’avais réglé le cas de la France d’une manière inusitée, en lui faisant affronter un monstre plus fort que lui, l’Amérique. Comment ? Et bien, j’avais découvert par hasard que je vivais en Amérique, qu’Haïti était en Amérique et non en Europe. Pour moi, tout devenait alors simple : si la France, comme je le constatais (le cinéma, la littérature, la gastronomie même, puisque le hamburger est l’aliment préféré des jeunes Français, le sport aussi puisque les dieux du basket règnent aussi en France, etc) se mettait à genoux devant l’Amérique, cette Amérique, alors pourquoi je baisserais la tête devant la France ? Pourquoi ne pas adorer le vrai dieu ? L’ancienne équation (J’adore la France qui adore l’Amérique) me parut brusquement étrange. Je n’ai qu’à répéter sans arrêt : je suis en Amérique. C’est moi l’Amérique. On se demande même comment la France s’était prise pour m’enfoncer un tel bobard dans la tête ? Me faire croire que je n’étais pas en Amérique. Il faut, malgré tout, applaudir le magicien. Le Barnum de l’identité. Quel exceptionnel tour de passe-passe : Faire croire à des millions de gens pendant au moins deux siècles qu’ils ne vivent pas à l’endroit où ils habitent. Chapeau ! Si je ne crois plus en la France, si je ne crois plus que je suis en France, alors se termine en même temps la nostalgie de l’Afrique. Il faut la France pour que l’Afrique, cette Afrique-là, puisse exister dans ma tête. C’est un couple, et comme pour tout couple, on ne sait plus avec le temps qui avait raison ou qui avait tort. Franchement, mon cher, je m’en fous. La France et l’Afrique m’ont créé. Si j’élimine un, l’autre disparaît au même moment. Cette Afrique mythique n’existe que dans la Caraïbe. C’est une invention d’intellectuels aux abois. Contre la trop puissante France, ils ont inventé cette Afrique. Mais ça ne marche pas. Un rêve contre un mythe. Trop fantasmatique. Cet Univers complètement artificiel a contribué à créer une élite intellectuelle véritablement schizophrène. La France colonisatrice et l’Afrique mythique. Réveillez-vous les gars, nous sommes en Amérique. Mais quelle Amérique ?
Intéressante question que je me ne m’étais pas posé au début de cette aventure. C’est vrai : quelle Amérique ? Le Nouveau Monde fut ma réponse. J’ai découvert qu’en parlant de ma grand-mère dans cette petite ville de la frontière sud-ouest d’Haïti, Petit-Goâve, je me plaçais au coeur du Nouveau Monde. Un monde à la fois réel et rêvé. À partir de ce moment, j’ai remonté la piste jusqu’à mon enfance. Et c’est là que j’ai rejoint brièvement Chamoiseau. Pour le quitter tout de suite sur la terrible question de la forme. Pour moi, cette écriture créole avec une surcharge de mots chatoyants ne dit pas l’Amérique. C’est une spécificité qui nous enfonce plus profondément dans le giron de la France. On dira littérature caraïbéenne avec comme un goût de fruit tropical dans la bouche. Pour moi aussi, la littérature peut être une plongée dans les profondeurs de l’angoisse. Alors que ce qu’on appelle encore aujourd’hui littérature caraïbéenne me semble trop physique et pas assez métaphysique. Comme si les individus nés dans la Caraïbe ne pouvaient parvenir à l’abstrait. Seul le concret nous est possible. Le drame, c’est que nous sommes fondamentalement abstraits (les proverbes, les chants sacrés, les vévés du vaudou) dès que nous touchons à notre intériorité. Et plutôt folkloriques et vides à l’instant que nous voulons plaire à l’Autre. Il n’y a pas de littérature sans intériorité. Il n’y a pas de littérature sans intimité. Ni sans secret. Nous avons perdu ce sens du secret parce que nous (de la Caraïbe et d’ailleurs) parlons à quelqu’un (la France) qui a fixé cette langue et qui garde encore sur elle la plus forte autorité. Et tous ces jeunes gens de ces pays lointains qui apportent du sang neuf à la langue française et à qui on fait croire que leur travail à un certain effet sur cette langue. Regardez-les ici, à Bruxelles, plus décidés que jamais à dire leur mot dans cette histoire. Broutilles : combien sont-ils en vérité ? Ils n’ont aucun levier de commande important. Les dictionnaires, les grammaires, les manuels, les émissions littéraires, les journaux distribués dans les pays parlant français, l’académie, la très grande majorité des romans, essais, livres d’histoire et livres-jeunesse, tout cela vient de la France. Sans compter les puissantes maisons d’édition ou les tentaculaires réseaux de distribution. Ce n’est pas rien. Et tout individu qui entre dans ce système est appelé à être broyé. C’est le problème avec l’indigénisme et ses dérivés. À première vue, la démarcation semble précise et bien visible, mais quand on regarde de plus près, on voit les trous. Il y a un rapport direct avec la France. Et c’est la langue.
Nous devons raconter nos histoires (et beaucoup sont liées à la colonisation d’une manière ou d’une autre) dans une langue qui nous est propre. Notre langue française. Dire notre quotidien avec nos mots (des mots qu’on regarde fascinés au creux de sa main comme si c’était des papilles d’or) et c’est là l’erreur d’après moi. La langue tient une place trop importante dans cette littérature créole. On s’enfonce trop souvent, sans machette, dans une jungle de mots chatoyants, rutilants, multicolores qui finit par étourdir même le lecteur caraïbéen, surtout le lecteur caraïbéen qui s’étonne d’abord de voir tant de mots tropicaux qu’il ne connaissait pas, avant de comprendre que le livre ne s’adressait pas à lui. Le livre a été écrit pour montrer à la France que nous avons une nature propre et les mots pour la dire. La France applaudit des deux mains et trouve séance tenante un mot pour définir tout cela : Francophonie. Pour que cela ne paraisse pas trop paternaliste (et là on enfonce le clou, comme on dit), la France choisit deux ou trois écrivains dans le lot proposé par la Caraïbe et laisse tomber le reste. De ces deux ou trois écrivains, elle affirme qu’ils écrivent le meilleur français (y compris les écrivains de France) actuel.
Le sort de la littérature et de la langue françaises, subitement, se trouve entre les mains d’un ou de deux Antillais. Parlant de Césaire, Breton écrit sans sourciller : « et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier ». Quand je lisais cette phrase à quinze ans, j’avais toujours cru que Breton parlait en fait de sexe, et qu’il s’agissait de remplacer la langue française par la femme française. D’ailleurs, j’avais remarqué que ce n’était pas la première fois qu’on comparait la langue à une épouse ou à une maîtresse. Et c’est peut-être cette étrange comparaison qui m’a poussé à titrer mon premier livre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ? J’aurais pu tout aussi bien écrire : « Comment faire l’amour avec la langue française sans se fatiguer ? » Une plaisanterie secrète entre Breton, Césaire et moi. Mais, finalement, j’ai préféré le sexe parce qu’il fallait quelque chose qui attire l’attention des autres plus fortement que la langue. C’est le sexe. Bien sûr, la langue est très importante et très active même dans les jeux interdits, mais que voulez-vous, le sexe, c’est le sexe. Et pourquoi ? Et bien, à cause de l’argent. Je cherchais un moyen de sortir, au début des années 80, du circuit francophone. Et tout ce que j’ai trouvé, c’était l’argent. La grande différence entre la France et l’Amérique se trouve résumer dans ces deux mots. Sexe et Argent. Le sexe et l’argent. L’Amérique semble pudique (mais fascinée tout de même) devant le sexe, tout en étant hardie face à l’argent. Quant à la France, elle affiche une permissivité extrême face au sexe, tout en se voilant la face devant le mot argent (le mot mais pas la chose, on s’entend là-dessus). Le seul mot obscène au pays du marquis de Sade, c’est le mot Argent. J’ai décidé à ce moment de lier le mot poésie (le mot le plus pur de la langue française) avec le mot argent. Je parle naturellement de pièces sonnantes et trébuchantes.
Pendant longtemps, les écrivains ont craché sur le succès. On ne pouvait, en aucun cas, être à la fois un bon écrivain et un écrivain connu. Ils se contentaient de tirages minables et restaient de ce fait à la merci des éditeurs, des libraires, de tous les intermédiaires possibles. Et ces mêmes écrivains se permettaient de donner des leçons à tout le monde. Le pire, c’est que cet état de choses n’a pas beaucoup changé aujourd’hui. Quel jeune écrivain aurait l’audace de refuser de publier son premier roman chez Gallimard (je prends le plus prestigieux) uniquement parce qu’il trouve le contrat inacceptable ? Il est heureux, au contraire, de donner presque gratuitement la chair de sa chair, le sang de son sang, en un mot cinq ans de dur labeur. Et le jour de la signature du contrat, il réunit bien quelques amis pour fêter ça. Essayez donc de lui faire savoir, même gentiment, que Gallimard est un commerçant comme un autre (oui, oui) dont le but principal est de vendre des livres, le plus de livres possible. Allez lui dire que cette puissante maison possède une armée de comptables et des héritiers nerveux qui passent plus de temps à feuilleter les livres de la comptabilité qu’à lire les poèmes de René Char. Touchez-lui un mot de tout cela et vous le verrez pousser des cris d’horreur. Ce jeune écrivain n’écrit pas pour devenir riche ni pour être connu. Il écrit pour être lu (et c’est déjà une concession, croit-il). Je reste sidéré de voir qu’un tel jeune homme si lucide et si intelligent (selon les propos mêmes de la critique) ne soit pas capable de remarquer que, précisément, il y a une relation très serrée entre être connu, être riche et être lu. Plus vous êtes lu, plus vous deviendrez connu, et plus vous êtes connu, plus vite vous serez riche. Et LIBRE au bout du compte. Je n’ai jamais perdu de vue cette équation.
– Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?
Voilà de quoi je parle quand je parle d’américanité. Et quand je vous dis que je suis un écrivain américain écrivant directement en français, et non un écrivain francophone. Comment tout cela a-t-il commencé ? Et bien, c’est très simple : en arrivant à Montréal, comme j’étais seul, sans parents ni amis, je me suis mis à travailler dans différentes usines (et cela pendant près de huit ans). Ce qui a eu pour effet de changer totalement ma vision du monde. Imaginer qu’en Haïti, je vivais encore chez ma mère et mes tantes qui s’occupaient de moi comme d’un jeune prince. À vingt-trois ans, non seulement je n’avais jamais travaillé (bien sûr je faisais des chroniques culturelles dans les journaux, à la radio qui me rapportaient si peu que mon salaire me permettait à peine de payer quelques verres aux amis, à acheter quelques bouquins, un ou deux disques et à inviter une fille au cinéma). Je n’avais aucune responsabilité, ni aucun sens de la responsabilité, me contentant de regarder ma mère et mes tantes courir à droite et à gauche chercher l’argent du loyer, de la nourriture ou mes vêtements. J’étais ce qu’on appelle un jeune intellectuel du Tiers-Monde. Plutôt livresque. Le monde matériel n’existait pas pour moi. Et la chance de ma vie est arrivée quand j’ai dû partir précipitamment pour Montréal au lieu de Paris qui était ma destination normale. Je suis devenu du jour au lendemain un ouvrier. Je ne tenterai aucunement de faire ici un éloge de la condition ouvrière, au contraire, ce fut horrible dans tous les sens de l’expression. Mais cette situation nouvelle et inouïe m’avait permis de devenir responsable de ma vie :
Je constate en souriant que personne
Ne sait où je suis en ce moment.
Je n’ai pas encore d’amis
Ni de domicile fixe.
Ma vie est entre mes mains.
– Chronique de la dérive douce
J’avais brusquement les pieds sur terre. Quelle terre ? L’Amérique. Un endroit où il est difficile d’éblouir les gens avec de jolies formules. Tout de suite la question : que faites-vous pour vivre ? Je n’étais pas, heureusement, un éternel étudiant (écrivain à ses heures) qui discute du couple Sollers/Kristeva (je parle de l’époque de Tel Quel) jusqu’au petit matin dans des bars enfumés du Quartier Latin. Quand j’ai pris la décision d’écrire un livre, j’ai dû considérer le métier d’écrivain comme ma dernière chance pour sortir de l’usine où je crevais littéralement : « J’ai écrit pour prouver que je ne suis pas un chien » (extrait de Cette grenade dans la main du jeune nègre est elle une arme ou un fruit ?). Et ceux qui sont vite devenus mes dieux à l’époque (Miller, Bukowski, Baldwin) sont des gars de la rue qui ont entré la rue dans leurs oeuvres. Tout de suite les romans français me parurent dévitaminés, bavards et légers en fin de compte. Si j’ai écrit mon premier roman en français, c’est tout simplement parce que je ne connais pas assez l’anglais pour tenter une telle expérience. Et plus tard ? J’ai compris plus tard que j’avais intérêt à écrire en français pour la simple raison que cela me faisait une langue de plus. Presque tous mes livres sont traduits en anglais (7 sur 9), alors que je ne suis pratiquement pas lu en France. Même à cette époque de triomphe de la littérature antillaise dans la francophonie. Si j’avais publié mes livres directement en anglais, je suis sûr qu’un Bourgois m’aurait déjà découvert et traduit, et que Le Nouvel Observateur ou le Monde aurait dépêché un de ses reporters afin de dénicher dans sa tanière de Miami cet écrivain antillais déjà connu en Amérique du Nord. Mais j’ai écrit en français et je sais que c’est une tare en France si vos romans ne sont pas assez folkloriques (avec ce vocabulaire chatoyant). Mais je ne regrette rien puisque je garde encore ce rêve d’être reconnu dans le monde de la francophonie comme un écrivain américain à qui il est arrivé tout simplement d’écrire en français.
Dany Laferrière
Je suis fatigué, 2000
La langue est un vêtement, et l’élégance suprême, c’est plutôt quand on ne remarque pas le costume. Je n’essaie pas de la cacher, je tente de l’éliminer. La culture m’intéresse, pas la langue. C’est pour cela que la francophonie me laisse totalement froid.
D L
On a envie d’inventer un théorème : deux entités ressemblant à une troisième se ressemblent entre elles, sauf que le Québec ressemble au Canada autant qu’un poisson ressemble à une bicyclette.
D L
Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas toujours dans cette humeur. Je suis plutôt docile. Ce sont des réponses que je me fais tout seul après une rencontre où j’espérais qu’on me parle de mon livre et non de moi…
D L

La francophonie selon Dany Laferrière
25 novembre 2016 ↗
«Les gens sont affamés de culture. On les voit dans tous ces clubs littéraires qui se développent à travers le monde. Une institution aussi puissante que celle de la francophonie elle-même, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) aussi, a quelque chose à voir avec ça », concède-t-il. Voilà pourquoi il considère qu’elle a « changé la configuration, la carte littéraire du monde » en favorisant les rencontres et en encourageant les auteurs à écrire.
Assis sur la banquette arrière de la voiture qui l’amène à la petite librairie Mille feuilles où il rencontrera ses lecteurs, Dany Laferrière regarde défiler les rues d’Antananarivo, la capitale de Madagascar, cette « Grande Île » qui compte tout comme son Haïti natale parmi les pays les plus pauvres du monde. Et l’écrivain y voit de nombreuses ressemblances avec Port-au-Prince.
« Ce sont des villes étagées, un peu. Port-au-Prince est bâtie sur une dizaine de collines, Tana est aussi une ville à la fois en hauteur et plate», note-t-il en entrevue à La Presse canadienne, jeudi.
« Ces villes-là ont une façon de vous accueillir. Les gens sont très chaleureux. Quelque chose comme une sorte de désordre aussi, très sympathique, relève-t-il. C’est une énergie cachée, et ça, on le voit dans ces deux villes. »
À son côté, la romancière malgache Michèle Rakotoson, avec qui il discute de la condition d’écrivain, mais aussi du fait que la littérature francophone ne passe plus, comme par le passé, nécessairement par Paris.
«La francophonie a fait quelque chose d’extrêmement intéressant, parce qu’elle a développé des réseaux parallèles, en donnant la possibilité à des festivals, et à des écrivains de se rencontrer – qui n’auraient jamais pu se rencontrer (autrement). Et de façon intensive et régulière », souligne-t-il.
Ne dites pas à Dany Laferrière qu’il participe au Sommet de la Francophonie. Il a beau être, selon ses propres mots, « l’invité spécial du premier ministre du Québec », sillonner les rues de la capitale malgache depuis deux jours et s’adonner à des rencontres tant officielles qu’officieuses, il refuse l’étiquette de participant.
« Je ne suis pas au «Sommet», je suis «à la base» », lance-t-il. « Je suis dans le Sommet, mais d’une autre manière, d’une manière plus pratique : je suis dans les écoles, les librairies, je rencontre des écrivains le soir. »
Au détour d’une rue prise d’assaut par des vendeurs de tomates, de vêtements et de mangues un fruit dont il raffole, une passion qu’il évoque dans ses livres se dresse la petite librairie qui l’a invité pour une causerie. Une trentaine de personnes attendent l’auteur de L’odeur du café. Pendant plus d’une heure, il enchaîne réflexions et anecdotes, puis discute avec ses lecteurs. Des rencontres qui le nourrissent. «L’écrivain, la rencontre personnalisée, ça fait partie aussi de son univers mental et émotionnel », signale-t-il.
Ce sont ces entretiens qui lui plaisent dans la francophonie. «Moi, je ne sais pas combien de fois, depuis 30 ans, j’ai vu certains écrivains du Sénégal, de la Côte-d’Ivoire ou de Pékin, que je n’aurais jamais vus s’il n’y avait pas ces institutions-là, importantes, qui subventionnent des rencontres », illustre le membre de l’Académie française.
«Les gens sont affamés de culture. On les voit dans tous ces clubs littéraires qui se développent à travers le monde. Une institution aussi puissante que celle de la francophonie elle-même, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) aussi, a quelque chose à voir avec ça », concède-t-il. Voilà pourquoi il considère qu’elle a « changé la configuration, la carte littéraire du monde » en favorisant les rencontres et en encourageant les auteurs à écrire.
Avant de reprendre l’avion pour retraverser l’Atlantique, Dany Laferrière participera à d’autres de ces rencontres avec le public. Il prendra part notamment à une soirée littéraire vendredi avec le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, à l’Alliance fran- çaise d’Antananarivo.
Il croit d’ailleurs que plus d’auteurs devraient prendre part à ce genre d’événements. « Parce que ça leur fait un public et un public de décideurs, parfois pour permettre de se faire connaître partout, de faire connaître leur littérature, et de faire connaître l’espace qu’ils décrivent dans leur littérature.»
Fannie Olivier
La Presse Canadienne
Il ne reste plus que la langue, et on parle d’elle plutôt que de chercher à bien la parler.
D L

Je n’ai pas envie de perdre mon temps à discuter tout le reste de ma vie de questions relatives à la colonisation ou à l’identité. Pour tout dire, je n’ai rien à foutre de la créolité, du métissage ou de la francophonie.
D L

De la Francophonie et autres considérations…
août 1999 ↗
Il suffit de vivre très longtemps avec des gens, de façon individuelle ou collective, pour qu’à un moment donné se tisse ce qu’on appelle un passé, une Histoire. Et alors on s’aperçoit que le besoin de consensus du début n’est pas fondamental pour qu’on vive ensemble… (entrevue avec Tribune Juive)
Nous sommes avec Dany à Miami et c’est vendredi, son jour de repos préféré comme chez les musulmans.
Tribune Juive: Qu’est-ce qu’évoque pour toi le mot même, la notion même de «francophonie»?
Dany Laferrière: C’est une notion très ambiguë pour moi et pour d’autres. J’ai l’impression qu’on cherche à l’imposer depuis une vingtaine d’années et qu’elle n’arrive pas à entrer complètement dans la tête des gens. On n’est jamais très sûr si le mot inclut la France elle-même, ou s’il ne s’applique pas uniquement aux pays où on parle français à l’exception de la France. Cette distance crée une situation extrêmement désagréable; on a l’impression que la France est en train de se constituer un empire. On a vu les Américains qui se sont bien installés dans le monde, et maintenant ce serait au tour de la France de s’organiser.
Officiellement, l’idée de départ était de rassembler tout ce qui parle français sur la planète pour faire face à l’anglophonie ou à l’hispanophonie, qui sont des empires en train de s’élever. Maintenant, les empires ne sont plus économiques, ils sont linguistiques, on vise de grands rassemblements.
Et les Chinois, alors!
Naturellement, il faut compter avec la Chine et son milliard de sinophones. Nous vivons l’avènement de l’empire du «phone», du son, du phonétique. J’ai l’impression que ce n’est pas très sérieux, tout cela, parce que la langue me paraît un instrument de promotion, mais un instrument seulement. J’ai le sentiment que, la France ne pouvant plus être présente au travers de la planète, elle espère s’arranger avec les petits pays francophones pas très importants pour faire un chiffre, pour pouvoir vendre les produits français un peu partout, pour contrer la menace américaine.
La France lance des slogans comme «soyons fiers de parler français» à des gens en train de crever. Pour moi, c’est de la connerie, parce que l’homme a toujours parlé. Que l’homme parle créole, anglais, français, espagnol, chinois ou allemand, il se débrouille toujours pour parler, pour faire du bien ou du mal avec ce qu’il dit. Et moi, je suis prêt à parler anglais, allemand, chinois ou yiddish demain matin, si cela peut m’offrir une meilleure vie, à moi, à mes amis, aux gens qui me sont proches et, disons-le tout bonnement, à mon pays. D’ailleurs, je suis prêt à accepter qu’Haïti, et je le souhaite même ardemment, se place sous la bannière américaine. Pour une fois, on serait du côté des gagnants. On en a marre d’être toujours du côté des perdants, de ceux qui nous disent: «Viens, essayons de perdre ensemble», quand ils veulent tout simplement ramasser les deux ou trois sous que nous avons dans la poche. Haïti fait partie du continent américain et on sent une charge émotionnelle, un enthousiasme qui pourraient nous amener beaucoup plus loin que notre situation actuelle. La France ne s’occupe plus d’Haïti depuis très longtemps, elle n’en a, avec raison, que pour ses territoires outre-mer. Et comme nous ne nous sommes pas identifiés aux Américains à travers notre Histoire, nous sommes largués, il n’y a plus personne. Or, je crois qu’un tout petit pays comme Haïti ne peut pas rester tout seul, il faut s’amarrer. Et ce n’est pas parce qu’on est pauvres qu’on doit être de gauche, il faut s’amarrer à un truc qui marche.
Au fond, ce que tu souhaiterais, c’est choisir ton colonisateur!
Voilà. C’est comme pour le système de santé. Les malades ont compris que la médecine est un business et que, si on a de l’argent, on peut choisir son médecin. Donc les malades choisissent leur médecin, à qui ils obéissent aveuglément, et les colonisés doivent choisir leur colonisateur. Et si j’ai à choisir mon colonisateur, il y a de bonnes raisons pour que je choisisse les États-Unis. D’abord, ils ont beaucoup de choses à régler. Ils n’ont pas le temps de venir vous faire de la propagande comme c’était l’habitude de la France, qui n’avait pas tellement de colonies, de choses sérieuses à régler, et qui avait le temps d’imprimer sa propagande dans le cerveau des gens. Comme on ne compte pas beaucoup pour les Américains, qui en ont déjà beaucoup sur les bras avec le reste de la planète, on aura la paix.
Pour ta part, tu vis sur trois territoires d’Amérique: le Québec, Haïti et les États-Unis, plus précisément à Miami, magnifique ville que j’ai découverte cette semaine. Finalement, tu es un écrivain de quel pays?
Je suis un écrivain américain, de ce continent. J’écris avec ce que je suis, avec mon sang, mon esprit, mes émotions, mes voyages, mes amours, mes détestations, et mes livres traversent ces trois pays d’Amérique. J’ai l’habitude de dire avec ironie que je suis un homme en trois morceaux. Très vite, j’ai compris qu’il ne fallait surtout pas avoir mon corps en Amérique et mon esprit toujours en Europe, plus particulièrement en France. Bizarrement, l’intelligentsia caraïbéenne francophone a toujours vécu dans cette situation-là.
…C’est-à-dire la tête tournée vers la France. Toi, tu es donc vraiment un enfant de l’Amérique.
J’ai déterminé très tôt que c’était en Amérique que je vivrais. C’est un continent neuf, dont certains des habitants sont arrivés il y a à peine 300 ans – les Amérindiens sont là depuis plus longtemps, bien sûr. Et ce continent à la fois neuf et vieux me plaît. Je l’ai choisi avec ses défauts et ses qualités. Naturellement, nous connaissons tous les défauts des États-Unis, nous savons tous très bien que l’idéal serait de ne pas être colonisés. Mais pour cela il faut disposer d’une puissance financière que ni moi ni Haïti n’avons. Il faut être puissant pour imposer son art de vivre, il faut savoir tirer l’argent de la poche des pauvres et, comme nous n’avons pas de pauvres – nous sommes les pauvres -, nous ne pouvons pas imposer notre art de vivre.
La littérature haïtienne, par exemple, ne peut pas s’imposer. Nous attendons, comme cela a toujours été, que la France nous tende la main pour publier un livre par génération chez Grasset, chez Gallimard ou au Seuil. Moi, je me suis dit que j’allais vivre en Amérique avec le peu que j’ai. Jamais mon argent ne viendra de l’Europe. De toute façon, la France garde son argent très précieusement, elle ne vous envoie que des médailles, et je ne veux pas vivre avec les médailles des autres. Or, le peu que j’ai, l’Europe l’envie, l’Europe m’envie de vivre en Amérique, de me dire Américain. L’Europe envie l’Amérique, pas forcément pour son argent, comme beaucoup le croient, mais pour cette jeunesse, ces grands espaces, ces gens qui, à peine mûris mais déjà pourris, rêvent encore, pour cette pauvreté et cette richesse extrêmes. L’Europe envie ce qui est encore en devenir en Amérique, cette imperfection. En Amérique, les gens n’ont pas encore tout à fait trouvé leur place, alors qu’en France, chacun connaît depuis trois siècles la place de chaque individu dans la société. Je ne fais pas allusion ici au vieux mythe de l’American dream, mais à autre chose qui est encore flou en Amérique.
Donc toi, tu t’es tracé un magnifique triangle entre le Québec, Haïti et la Floride. Tu jouis à la fois du soleil…
… Un triangle que je me suis moi-même tracé parce qu’on est responsable de sa vie. C’est pour cela que je ne voulais absolument pas mettre mon destin entre les mains de la francophonie, c’est-à-dire de la France. La bannière de la francophonie est une autre façon pour la France de diriger tout ce qui parle français. Je n’ai même pas voulu y habiter pour une raison très simple: je pense qu’on ne doit jamais vivre dans un pays qui vous a colonisé dans l’Histoire parce qu’alors on passe sa vie à être paranoïaque, à se croire attaqué, et on ressasse un seul débat, le débat racial, le débat de la colonisation. Au Québec, pays qui lui-même a été colonisé, on vit avec une vision très modeste de la vie – «nous sommes nés pour un petit pain» -, ce qui me va très bien. Ils sont blancs et je suis noir, quoique socialement supérieur à eux et, quand je vais en Europe, on dit que mon français est plus raffiné que le leur, donc nous sommes à égalité. Ils sont blancs, ils ont un avantage sur moi dans l’échelle des valeurs établies occidentales, mais j’ai la langue française, et puis j’ai une sorte de capacité de rêver, de me croire supérieur parce que j’ai fait la guerre et que je l’ai gagnée, c’est-à-dire Haïti, la guerre de colonisation. On n’a pas obtenu notre indépendance entre deux verres de rhum. Je ressens cette fierté qui habite les Haïtiens depuis toujours. Pour moi, le peuple québécois est à la mesure du peuple haïtien.
Mais la francophonie n’est pas seulement le cheval de bataille de la France. Le Québec aussi joue beaucoup cette carte pour placer ses pions avec et à côté de la France. Que penses-tu de cette situation particulière?
Il faut dire que la propagande occidentale n’est pas innocente. C’est tombé dans l’oreille de certaines personnes qui ne sont pas sourdes au Québec, qui se sont dit: «Mais après tout, nous sommes des Blancs. Nous ne sommes pas des dieux comme les Français, mais nous pouvons être des demi-dieux. On peut essayer, nous aussi, en Amérique, de rassembler un petit empire francophone». On sent cette velléité au Québec, quand on entend, par exemple, que La Presse est le plus vieux journal francophone d’Amérique – ce qui est faux -, que le Québec est le seul peuple francophone en Amérique. Cette façon d’occulter l’Histoire des autres – celle d’Haïti, de la Dominique, de la Guadeloupe, de la Martinique – montre que, si on n’est pas très vigilants, on va se retrouver avec un demi-colon en Amérique.
Remarquez, c’est la même chose avec les Haïtiens: il suffit de leur donner une position et ils se croient les meilleurs Noirs au monde, donc ce sont des cons aussi. En général, il suffit de donner aux humains la possibilité de se placer, ou de se croire, dans une situation d’autorité, et demain vous vous retrouvez avec des colons. Je ne vois pas de structure fondamentale qui empêcherait les Québécois ou les Haïtiens de devenir des colons, et parmi les pires. On a vu comment les Haïtiens se comportent en Haïti même, je veux dire les hommes au pouvoir. Quant aux Québécois, nous savons très bien comment ces gens, prêts à affirmer «Nous sommes nés pour un petit pain», sont aussi les mêmes qui nomment n’importe quel commerce Le roi du rasoir. On sent une ambivalence. Derrière toute manifestation de modestie, il y a une vanité exceptionnelle.
Tu as été invité par le comité de la fête nationale du Québec, c’est-à-dire le Mouvement national des Québécois, à écrire un poème, Le Québec, une histoire de cœur, qui va d’ailleurs être mis en musique. Tu dis dans ce poème quelque chose de très beau: «Il est naturel d’aimer ce pays, même si nous ne partageons pas les mêmes goûts, et la meilleure raison que nous avons de le faire, c’est que nous sommes là ensemble et que nous habitons la même maison et qu’à force de nous côtoyer nous partagerons un jour la même Histoire». C’est très fort, ce passage. Comment expliques-tu que nous puissions un jour partager la même Histoire?
Cela me semble tout naturel. Il suffit de vivre très longtemps avec des gens, de façon individuelle ou collective, pour qu’à un moment donné se tisse ce qu’on appelle un passé, une Histoire. Et alors on s’aperçoit que le besoin de consensus du début n’est pas fondamental pour qu’on vive ensemble. Les tout jeunes couples pensent que la moindre divergence les mènera au divorce. Mais vient un temps où ils se sont ajustés: madame a pris un amant, monsieur, une maîtresse, et puis monsieur a une garçonnière, madame a un compte de chèques secret. Les deux s’ajustent pour conserver leur indépendance tout en continuant à vivre en couple.
Dans le cas des peuples, c’est exactement la même chose. Au départ, on voudrait que tous les immigrants partagent à 100% ce que les gens qui vivent dans le pays ne partagent même pas à 40%. Mais à un certain moment, on comprend que les individus peuvent raisonnablement avoir d’autres goûts, d’autres valeurs. Au Québec, en ce moment, on voudrait que tout le monde soit d’accord sur la langue, que chacun parle français même dans la chambre à coucher, on voudrait que tout le monde jure y être venu parce que c’est le meilleur pays du monde. Avec le temps, le Québec, qui n’est pas encore un vrai pays d’immigration, va s’apercevoir que les gens peuvent immigrer en raison d’intérêts très personnels, pour exploiter le Québec, et puis rester ou repartir, continuer leur périple dans le monde, mais qu’à force d’y vivre, d’essayer de tirer les marrons du feu, ils peuvent aussi finir par confondre leurs intérêts avec ceux de la terre d’accueil. On ne peut pas contrôler tout le monde. Un pays est composé de beaucoup d’individus, de nombreux intérêts différents, et on ne peut pas demander aux gens qui viennent d’arriver d’être plus royalistes que le roi, d’obéir instantanément à des règles qui ont été mises en place justement parce qu’il y avait transgression de la part des habitants même.
Par exemple, on a voulu protéger la langue française parce que les Québécois de souche eux-mêmes parlaient l’anglais, la langue du patron. Mais maintenant il semble qu’on veuille presque ériger le français contre les hordes d’immigrants. C’est vrai qu’il faut des règles dans un pays – en France, on parle français, en Espagne, on parle espagnol – mais, en même temps, dans chaque pays on parle toutes les langues du monde et on parle la langue du pays, parce qu’on est à la fois des individualités et une collectivité.
Tu parlais très joliment du couple tout à l’heure. Et ton amante, c’est l’Amérique?
Oui.
Mais tu trompes le Québec avec elle, alors?
Non, car quand je parle de l’Amérique, c’est du continent américain dans son entier, pas des États-Unis uniquement. Et le Québec se trouve en Amérique.
Tu parles de l’Amérique face à l’Europe, face à la France.
Voilà. Je veux toute la variété possible. Je rêve d’aller en Amérique latine, d’y avoir une maison, de partager le quotidien des gens, même si c’est pour deux mois par an, pour «faire» complètement le continent. Je connais l’Amérique francophone du sud et du nord, c’est-à-dire les Caraïbes et le Québec, et puis les États-Unis, mais il me manque une ville d’Amérique latine, que ce soit au Brésil, en Colombie ou au Chili, pour faire partie complètement de ce continent que je rêve.
Par contre, quand je parle du colon riche qui domine le monde et avec qui j’ai des affinités puisque nous habitons et partageons le même continent, là je parle des États-Unis. Il est naturel d’aimer le continent où l’on vit et d’avoir des alliés sur ce continent. Puisque je partage la même flore, la même faune avec les États-Unis d’Amérique et d’autres pays de ce continent, ce sont mes alliés naturels.
Pour revenir à la francophonie, qu’est-ce que tu aimerais ajouter?
J’aimerais ajouter que j’ai pour principe de ne jamais soustraire, mais plutôt d’additionner. Je ne suis pas en train de soustraire la France de mon esprit, ni la Suisse, ni la Belgique, ni l’Algérie, ni le Sénégal, ni Haïti, ni la Martinique, ni la Guadeloupe. Il faudrait être con, après avoir passé toute ma vie dans cette culture, et avec l’héritage de mes ancêtres, pour l’éliminer. Ce n’est pas ainsi que les colons procèdent, eux qui additionnent les colonies. Moi aussi, je vais additionner.
J’additionne la France et la Suisse, qui m’ont donné Voltaire, que j’adore, Diderot – Le neveu de Rameau est un des grands livres de ma vie -, ainsi que tous ces livres étrangers traduits en français, qui m’ont permis de connaître des écrivains du monde entier. Haïti ne m’aurait pas donné cela. Il faut un pays riche pour mettre à disposition toute cette culture. Je pourrais aussi mentionner toute cette musique internationale acquise par le réseau français.
Toutes ces choses sont presque consubstantielles à moi, et c’est le bagage que j’apporte en Amérique. Je n’arrive pas vierge face aux États-Unis. Parfois, on me demande de rédiger des articles ou des critiques de livres pour le Los Angeles Times. Je les fais dans une langue proche du rap américain, mais en parlant de Voltaire, de Diderot, de Dante, d’écrivains européens. Les gens sont complètement éberlués parce qu’ils voient un type qui se présente comme un Haïtien ou un Américain noir, qui utilise le langage rap – dans leur tête, un ignorant de talent -, mais ce type parle de L’enfer de Dante, de L’Éducation sentimentale de Flaubert, compare tous ces livres. Et moi, je veux les éberluer. Les propos que je tiens par rapport à la francophonie valent aussi pour l’Amérique. Je me sers alors de la France contre l’Amérique, en lui montrant ce raffinement culturel qui me vient de la France, cette ouverture sur le monde interdits aux Noirs enfermés dans les ghettos.
C’est l’argent qui occasionne cela. Si vous habitez un quartier riche, vous avez une très bonne bibliothèque, des librairies luxueuses mais, si vous habitez dans un ghetto, vous allez lire uniquement Danielle Steel, le dernier best-seller, et vous allez regarder une télé complètement vulgaire et manger uniquement au McDonald. Alors qu’à Paris, grâce à la vision propagandiste de la France, on peut circuler dans la culture dans n’importe quel quartier. C’est ce que je montre à l’Amérique. Quand ils croient avoir devant eux un pauvre petit nègre, je commence à leur parler de Nietzsche, de Goethe ou de Voltaire, et ils ont les yeux écarquillés. Cette culture, je l’ai reçue de la France. Je suis un petit communard qui est en train de se sauver, littéralement, avec la caisse du patron.
Qu’est-ce qu’un colonisateur? C’est quelqu’un qui arrive dans un pays et qui commence par monter les gens les uns contre les autres – «diviser pour régner», c’est dans Machiavel. Moi, je mange à tous les râteliers. Je suis bien prêt à faire de la propagande pour la France mais, si elle ne débourse pas d’argent, elle ne m’aura pas. Les États-Unis m’ont appris à parler avec l’argent. Je mêle l’argent et la culture, ce qui impressionne beaucoup les Français qui nous ont appris que la culture valait mieux que tout le reste… et que l’argent était bien mieux dans les poches des aristocrates et des bourgeois.
Tu as huit livres à ton actif, sans compter tes activités journalistiques. Qu’est-ce qu’écrire pour toi, Dany?
Est-ce qu’on sait seulement ce qu’est l’écriture? C’est un peu comme ce que j’avais entendu dire à propos des camps de concentration, qu’il n’y avait pas de stratégie pour survivre, que les gens qui avaient élaboré des plans de survie extraordinaires avaient été tués, alors que d’autres avaient survécu.
Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais l’impression, puisque je ne voulais plus aller à l’université, qu’il n’y avait pas de possibilité pour moi de vivre le genre de vie que je voulais et d’être indépendant. Quand on n’a pas fait l’université, qu’on n’a pas de travail, pas de parrain, qu’il n’y a pas de mafia à notre disposition, on est un immigrant pauvre dans un pays pauvre. Il faut donc exploiter la seule chose qu’on sache faire et, dans mon cas, c’était écrire. J’avais quand même derrière moi quelques années de journalisme à Port-au-Prince, et j’avais surtout toutes ces années de lecture, ainsi que l’idée d’être écrivain. Ce n’est pas parce qu’on lit qu’on écrit. Il faut lire en fonction d’écrire pour être un écrivain et moi, j’avais toujours lu en fonction d’écrire un jour quelque part. J’avais toujours causé d’égal à égal avec les écrivains, même les grands.
Mais il faut pour écrire une grande concentration, une grande discipline que je n’avais pas à cette époque. Donc j’ai commencé très lentement à travailler et, au fur et à mesure, la passion m’est venue. Les jours, les années ont passé, les livres se sont accumulés, et j’ai compris que j’étais entré dans une histoire très longue et très intéressante.
Par ailleurs, l’écriture, sur un plan plus pratique, m’a littéralement sauvé la vie. Je travaillais en usine dans un pays où il y a quand même six mois d’hiver; je détestais l’hiver, l’usine, j’étais malheureux, la mauvaise part en moi commençait à surnager. Quand j’écris, je suis heureux, je redeviens l’être idéal que je porte en moi. C’est une très grande école morale.
Je te connais depuis des siècles et je dois dire que je ne t’ai jamais vu en colère. Tu es toujours heureux, souriant, plein de vie, avenant, avec une bonne idée, un propos magique que tu transmets aux autres. C’est donc l’écriture qui te rend de bonne humeur?
Je suis né comme cela. Henry Miller disait qu’il était né riant. Je suis né riant. Il y a des gens qui sont nés pour le bonheur et d’autres pour le malheur, et cela donne de très grands artistes dans les deux cas. Il y a la lune et il y a le soleil; je suis du soleil, je ne suis pas du tout lunaire. Même mes rages sont ensoleillées. Je suis très en colère dans certains de mes écrits, mais je temporise grâce à l’humour ou, quand je ne veux pas temporiser du tout, il y a un aspect solaire dans ma nature profonde qui fait que le lecteur a plaisir à lire cette colère. Je ne suis pas un angoissé.
Comment est-ce que tu écris, avec un stylo Mont-Blanc, un crayon à mine, une vieille machine à dactylographier, ou avec le dernier ordinateur à la mode?
Sur le plan métaphorique, je te répondrai que je n’écris pas avec un stylo ou avec un ordinateur, mais avec mon sexe.
Il y a une scène dans un de mes livres, L’odeur du café, où de tout jeunes garçons qui se trouvent dans une école un samedi, dans une petite ville d’Haïti, discutent à propos de ce qu’est l’acte sexuel. L’un dit à l’autre, en trempant son pénis dans de l’encre violette: «C’est comme ça à l’intérieur des femmes, c’est liquide et c’est coloré et tu trempes». Un jour, on m’a dit que j’écrivais beaucoup de livres qui parlent de sexe et que ma plume, c’était mon pénis, et j’ai trouvé cela joli, bien que j’aie aussi écrit beaucoup de livres où il ne s’agit pas de sexe. Donc voilà, j’écris au pénis.
Je ne m’attendais pas à cette réponse. Je croyais que, pour me narguer, tu m’aurais dit: «J’ai le dernier Macintosh à la mode comme toi, Ghila!» Mais dis-moi, comment se déroule une journée de Dany Laferrière à la maison, à Miami?
Thomas Mann a dit quelque chose qui m’a beaucoup impressionné tout jeune. Il a dit: «Pour écrire une œuvre révolutionnaire, il faut mener une vie bourgeoise». Alors ma vie, je la mène très bourgeoisement, je fais des choses extrêmement réglées sans l’être.
Ce sont des rituels.
Voilà. Je me lève, je m’occupe des enfants, je les emmène à l’école. Après, je marche autour du lac tout près de chez moi, pendant une heure, une heure et demie, en pensant à ce que je vais écrire et à toutes sortes d’autres choses, je me laisse aller et mon esprit vagabonde. Comme disait Diderot dans Le neveu de Rameau: «Mes pensées sont mes catins». Je reviens donc à la maison avec l’idéal grec, c’est-à-dire un esprit sain dans un corps sain. Puis je prends une douche et je me mets à ma table de travail dans la bibliothèque. J’ai une bouteille de rhum Barbancourt. Je ne suis pas un buveur, mais il m’arrive de boire un petit coup quand je commence à m’endormir, pour me réveiller l’esprit et les sens. Je mets de la musique haïtienne et je prends un petit Barbancourt. Cela n’a aucune incidence, au fond.
C’est pour te faire plaisir.
Pour me faire plaisir, oui. Après, je vais chercher les enfants. Je fais à manger, je m’occupe de leurs devoirs et, ensuite, Maggie, ma femme, arrive. On mange et elle prend la relève. Moi, je continue à écrire.
Et c’est ainsi que tu nous offres un livre par an.
Le soir, quand j’ai fini d’écrire, je regarde un peu la télévision avec ma femme, je cause de la journée et je vais dans mon bain. Je prends des livres et, alors, je change de chapeau, je deviens un lecteur, la partie que j’aime le plus.
Je dois dire, pour avoir exploré les lieux pendant une douzaine de jours, que tu as une bibliothèque très riche, très cosmopolite.
Ce n’est pas vraiment une bibliothèque typique haïtienne avec beaucoup de livres français. Ces derniers occupent peut-être un dixième de ma bibliothèque, sauf les classiques. J’ai beaucoup de livres japonais, allemands, sud-américains, américains – j’aime beaucoup cette littérature. Je ne pense pas avoir un seul livre des jeunes écrivains français des 20 dernières années. Je ne les trouve pas très bons. Peut-être aurais-je pu trouver ces livres extrêmement bons si la France avait un pouvoir économique et qu’elle en avait fait une meilleure promotion, comme elle l’a fait pour les trois générations précédentes, de Flaubert à Malraux. À cette époque, la France avait encore des colonies qui lui obéissaient aveuglément et des sous pour faire de la propagande culturelle, donc elle nous a fait aimer sa littérature, au point de penser qu’il n’y avait que la littérature française au monde. Il y a 50 ans, si vous aviez demandé à n’importe quel intellectuel haïtien de vous nommer les dix écrivains majeurs du monde, huit auraient été français. Si on me posait la question aujourd’hui, je dirais peut-être un.
Le pire, c’est qu’il existe de très intéressants jeunes écrivains français mais, pour s’imposer, il ne faut pas seulement du talent, il faut des canons et de l’argent. Cela explique quelle est la situation réelle de l’art, de la culture. Il n’y a plus d’argent, donc plus de propagande. Le ministère de la Culture n’est plus ce qu’il était en France. Moi qui vis aux États-Unis, je peux dire que le seul écrivain français que j’aie vu dans les librairies, c’est Marguerite Duras – et encore, avec un seul livre, L’Amant. Donc je ne peux pas être plus royaliste que le roi.
Chaque fois que tu sors un livre, la critique montréalaise, donc québécoise, t’encense, tu es très choyé. Est-ce qu’au moins cette critique littéraire t’enrichit?
Ce que je vais dire va paraître très vaniteux, mais non, la critique littéraire ne m’enrichit pas, ou très rarement – quelquefois, un commentaire peut m’éveiller. Je ne veux pas dire qu’elle n’est pas bonne, mais je suis très volontariste: j’ai une œuvre en tête depuis très longtemps, je n’écris pas au gré du vent, je sais très bien ce qui va se passer, ce qui vient après. Si la critique, par exemple, s’étonne que je n’aie jamais parlé de mon père ou d’hommes dans mes livres, je sais très bien, moi, que ce livre-là n’est pas encore paru, il est dans ma tête. Par contre, j’attends avec intérêt la critique universitaire, qui a plus de temps pour aller au fond des choses – lorsque je serai, peut-être, un écrivain plus connu. Jusqu’à présent, ce qui se présente, c’est une critique sympathisante, d’ambiance, qui me donne le pouls, mais j’aurais pu écrire mes livres même s’ils avaient été mal reçus. Cela ne veut pas dire que la critique ne comprend pas mes livres, c’est simplement qu’elle ne dispose pas de toutes les clés culturelles et, aussi, qu’il faudrait attendre la fin du cycle pour juger si le projet valait la peine ou pas.
Quand tu as écrit ton premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, est-ce que tu avais déjà en tête ce projet magnifique d’autobiographie américaine en dix livres, intégrant un quintette des sens et un quatuor des couleurs?
Non, je n’avais pas ce projet en tête à cette époque, je l’avais dans le corps. Je savais que j’allais écrire un livre, un jour, sur ma grand-mère, mais c’est à L’odeur du café que le projet s’est imposé complètement. Ce que j’avais en tête, c’était autre chose, c’était faire un livre comme Comment faire l’amour avec un nègre, sans les sempiternels thèmes haïtiens: la politique, la lutte des classes, la dictature. J’avais mis beaucoup de sexe, par exemple, parce que les Haïtiens n’en mettent pas dans leurs livres. De même, les Haïtiens peuvent vivre 40 ans dans un autre pays sans jamais écrire une ligne sur ce pays. Mon livre à moi se passait à Montréal, et les deux personnages étaient des musulmans dont on ne savait pas très bien de quel pays ils venaient.
Donc j’avais fait tout ce qu’il ne fallait pas faire, c’était une fable contre toutes les autres. J’avais écrit ce livre pour me débarrasser de cette haïtianité et de cette francophonie; parmi les écrivains que je citais, pas un, à part Diderot, je crois, n’était français. Je vivais dans une toute petite chambre et j’écoutais du jazz, les auteurs que j’avais chez moi étaient américains, sud-américains, Borges, naturellement, en tête, Gombrowicz, qui a beaucoup vécu en Amérique latine, Miller surtout, Hemingway… C’était un peu l’américanité qui prenait sa place dans mon œuvre.
Mon deuxième livre, Eroshima, se passait à Montréal, mais concernait plutôt des Asiatiques. J’étais allé encore plus loin dans ce que les Haïtiens ne font jamais, puisque le personnage central était une Japonaise. C’est quand j’étais en train d’écrire L’odeur du café, mon troisième livre, que j’ai eu l’illumination de ce projet de grande fresque américaine. Les Caraïbes sont alors entrées en jeu en tant qu’élément du continent américain. Aucun écrivain canadien, québécois ou américain n’a écrit une telle œuvre, où les personnages ne font pas que traverser le continent, mais le vivent littéralement.
Comment faire l’amour est lié au Québec, c’est une description de Montréal; l’action ne pourrait pas se passer en Haïti. Mais L’odeur du café ne pourrait pas se passer à Montréal, ni à New York. Et Cette grenade dans la main du jeune nègre, avec l’interview de Spike Lee, c’est une description des États-Unis qu’on ne pourrait pas situer ailleurs en Amérique. Donc ce sont des éléments chaque fois consubstantiels, de la région, du lieu, de la mentalité des gens. Je suis plus américain que les États-Unisiens.
Aujourd’hui, il ne reste plus que deux livres à venir, c’est-à-dire L’œil du cyclone, qui traite en quelque sorte de la vue, et Le cri des oiseaux fous, qui va parler de l’ouïe. Ton grand projet américain sera donc terminé. Par ailleurs, à Montréal, 17 jeunes personnes, principalement des femmes, travaillent sur des maîtrises ou des thèses de doctorat, à l’UQAM, à l’Université de Montréal, à Concordia et à McGill, traitant toujours des mêmes questions, à savoir l’exil et l’errance. Comment aimerais-tu être lu, en dehors de ces thèmes?
Je ne connais pas tous les étudiants qui font des thèses sur mes livres, mais j’en ai rencontré beaucoup qui s’y attardaient pour rédiger des devoirs de classe à l’université. Je dois dire que, jusqu’à présent, c’est plutôt décevant. C’est toujours les mêmes thèmes. Une thèse, généralement, se doit d’être une étude pointue. On choisit un angle et on y va à fond, verticalement et non horizontalement.
Ils choisissent le thème du sexe et je ne suis alors à leurs yeux qu’un auteur porno: tout est sexe. Ou ils choisissent l’exil, et prennent des livres comme Chronique de la dérive douce, Pays sans chapeau, et là je suis en exil tout le temps. Ou encore l’urbanité – Cette grenade, Comment faire l’amour , Eroshima... Là, je deviens un urbain terrible. J’ai aussi entendu dire que je suis un écrivain de la paysannerie haïtienne, à cause de L’odeur du café, et de la contemporanéité, à cause du Goût des jeunes filles. Chaque fois, ils éliminent tous les autres plans, niant l’observateur social original que je suis. Ils peuvent facilement éliminer quatre livres sur huit en disant qu’ils sont fortuits.
Tu aimerais être lu de façon plus globale.
C’est surtout que c’est très traditionnel comme analyse. On dirait qu’il faut s’en tenir à une série de thèmes spécifiques aux écrivains du Tiers-Monde: l’errance, la dictature, l’engagement social, les voyages, l’exil. Ce n’est pas sur moi qu’on fait la thèse, mais sur l’exil. Et comme j’ai quand même pas mal écrit, par chance pour eux, il se trouve toujours des passages dans mes livres où les personnages affirment des choses extrêmement catégoriques, donc c’est très facile de trouver des citations qui concordent avec leur objet de recherche.
Non, je n’ai pas vu jusqu’à présent de thèse qui m’a emballé. J’attends qu’on me prenne pour un écrivain, pas seulement pour un objet de comparaison avec des écrivains antillais, Chamoiseau que je connais à peine, que je lis encore moins, Confiant ou même Depestre. Je n’ai rien à voir avec eux, absolument rien. Pourquoi ne pas comparer la vision du monde de jeunes écrivains qui ont vraiment des choses en commun, sans égard à leur pays d’origine?
Quand tu es un écrivain immigrant, il suffit que n’importe quel auteur de ton pays écrive un seul livre pour que vous vous retrouviez face à face. Il faut toujours qu’on te compare. Toutes proportions gardées, c’est comme si, aux États-Unis ou en Espagne, on devait absolument comparer Diderot avec Victor Hugo ou n’importe quel écrivain français de la région qui prend la plume.
Je ne suis pas le plus grand écrivain du monde, loin de là, mais je sais exactement ce que je suis. Je ne suis pas un écrivain débutant. J’ai une vision du monde très claire, je connais très bien mes limites du point de vue de l’exécution et de la mise en place de cette vision du monde et je n’essaie pas de les dépasser, pas par manque d’ambition, mais parce que mes ambitions sont ailleurs, c’est-à-dire réussir dans les limites que je me suis construites. Mes ambitions visent la discipline beaucoup plus que le chef-d’œuvre. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, qui vivent dans l’attente du chef-d’œuvre et rêvent qu’on les compare à Victor Hugo, je sais très bien que je suis un jeune écrivain de cette fin de siècle, à la fois de Miami, de Montréal et de Port-au-Prince. J’essaie de raconter ce qui se passe autour de moi le mieux possible, conscient que, dans 20 ans, cette œuvre sera peut-être devenue poussière, ou au contraire servira à des jeunes gens pour essayer de comprendre notre époque. Je n’essaie pas du tout de me comparer avec Goethe, qui a prouvé tout ce qu’il avait à prouver, ni avec Flaubert. Je veux être comparé à des écrivains de mon époque, de mon âge, mais de tous les pays du monde. Je suis l’égal de tous les écrivains de 40 ans, qu’ils soient de New York, d’Allemagne ou de France. Les grands écrivains ont prouvé qu’ils l’étaient parce qu’ils sont restés. On commencera à voir dans 50 ans, peut-être, si moi, j’en suis un.
Le texte ci-dessus, « Dany Laferrière: de la Francophonie et autres considérations… », a paru pour la première fois dans la Tribune Juive, volume 16 numéro 5 (août 1999), pp. 8-16, puis dans Conversations avec Ghila Sroka. 2000
On n’est pas forcément du pays où on est né. Il y a des graines que le vent aime semer ailleurs.
D L

Parlez-vous chat?
2013 ↗
Observer un chat dans la maison par une journée pluvieuse. Ne le perdez pas de vue. Vous pouvez l’imiter si cela vous chante.
Cette façon qu’il a de frôler les chaises ou vos jambes. Ces yeux mi-clos qui vous poussent à vous demander à quoi il peut bien penser en ce moment. Il se tient droit, en rapprochant ses quatre pattes vers un seul point, comme s’il était en train de garder un tombeau de pharaon. Puis, sans se presser, il passe d’une pièce à l’autre, pour revenir plus tard à son point de départ. Cette mouche verte a semblé l’intéresser un bref moment, mais il change d’avis et cherche plutôt à attraper son ombre. Une idée chez lui ne fait pas long feu. Ce chat est un caprice ambulant. Ainsi il nous divertit. Il se déplace sans bruit avant de bondir vers la nappe qu’il tire vers lui de toutes ses forces. Il reste un moment suspendu, la tête vers le bas. Un silence. Il vous jette un regard implorant, mais refuse la main que vous lui tendez. Finalement, il saute par terre en faisant, avec une grâce incroyable, ce numéro très compliqué que lui envierait un gymnaste olympique. Il sort de scène tranquillement, se retourne près de la porte pour vous jeter ce coup d’œil méprisant. Il semble scandalisé par le fait que vous ne parliez pas chat. Il me fait penser à ce jeune Américain qui me disait son étonnement, durant ses voyages à l’étranger, de tomber sur des gens qui ne parlaient pas anglais. Ce n’était pas là un point de vue colonialiste. Il ne croyait pas que l’anglais lui appartenait en propre. Il pensait l’avoir appris comme tout le monde, car ce qui est bon est à tout le monde. Pour lui, c’était la langue du genre humain – les autres sont des langues maternelles. Vous ne parlez pas chat? Vous avez tort, car cela aurait fait de vous un meilleur écrivain.
Dany Laferrière
Journal d’un écrivain en pyjama
Ne pas mettre tout le monde
dans le même panier
qui est la base de toute réflexion
est devenue une rareté qui confine
à l’originalité.
D L

Entrevue avec Dany Laferrière
19 novembre 2013 ↗
Quand on gratte la petite couche folklorique des individus, on s’aperçoit que les sentiments humains sont pareils.
The Postcolonialist : Notre revue s’intéresse aux productions artistiques qui transcendent de façon novatrice les frontières et les identités nationales. Votre parcours entre Haïti, Montréal et les États-Unis est exemplaire en ce sens. On a souvent tendance à catégoriser spatialement les auteurs; ainsi, vous avez tour à tour été décrit comme écrivain haïtien, québécois, exilé, de la diaspora, migrant, etc. Que pensez-vous de ces différentes étiquettes ? Ont-elles leur utilité ou cachent-elles l’essentiel?
Dany Laferrière : Il est vrai que j’ai souvent à répondre à cette question. Parfois, je me la pose moi-même. Mais j’avoue en avoir marre de toutes ces étiquettes, parce qu’elles ne servent à rien, c’est-à-dire qu’elles ne servent qu’à la personne qui les propose, et pour un temps seulement. Par exemple, l’université a un travail précis à faire et la catégorisation des auteurs lui permet de mieux les cerner, comme le papillon mort est plus facile à examiner. En réalité cependant, les étiquettes littéraires et politiques se contaminent facilement et brouillent les pistes ; c’est souvent le cas, en particulier, pour les littératures migrantes.
TP : Vous évoquez souvent, dans vos œuvres, l’ambiguïté de votre rapport avec Haïti, un rapport rempli à la fois d’une certaine forme de culpabilité, mais surtout de légèreté : « Je traverse le monde, en sifflotant, laissant derrière moi une île à la dérive. Sans jamais l’oublier, j’ai su dès le départ qu’il fallait m’en distancer pour qu’elle ne m’entraîne pas dans sa spirale. Pour aider quelqu’un à sortir d’un trou, il ne faut pas s’y trouver avec lui. Me voilà, avec pour toute fortune au fond de ma poche les vingt-six lettres de l’alphabet. » (Journal d’un écrivain en pyjama, p. 16-17) Cette légèreté, ou désinvolture, serait-elle représentative de votre rapport à toutes ces identités ?
DL : C’est une question très vaste, à laquelle j’ai consacré des livres entiers. Il y a des situations assez sanglantes en Haïti, qu’on ressent d’autant plus comme telles quand on vit dans une ville plutôt calme, comme Montréal. Mais la culpabilité, ce n’est pas mon genre. Je me souviens qu’après le séisme [ndlt : le tremblement de terre en Haïti, survenu le 12 janvier 2010], mes amis écrivains se demandaient si on ne devait pas se sentir coupable d’être vivant quand toutes ces personnes étaient décédées. Je tenais plutôt ce raisonnement : en aucun cas les gens qui sont morts voudraient qu’on soit morts avec eux. Personne ne souhaite de malheur aux autres parce qu’ils sont dans le malheur. Alors, je n’entretiens pas de rapport de culpabilité avec Haïti.
Ma relation avec Haïti peut sembler complexe si on mélange la vie personnelle et la littérature. Il ne faut pas confondre ce qui est dit dans mes œuvres avec ma réalité. Mon écriture ratisse large, essaie de rendre toutes sortes d’émotions de gens différents, également Haïtiens et exilés. Leurs expériences sont mises à contribution dans mes œuvres. Comme je sais qu’il y a des gens qui se sentent coupables d’être à l’extérieur d’Haïti, il arrive qu’il y ait des traces de cette culpabilité dans mes livres. Je donne toujours priorité au livre ; quand j’ai envie de réfléchir sérieusement à quelque chose, j’écris un livre. Cela me permet d’explorer plusieurs angles de la question, parce que la vie est un kaléidoscope.
TP : Est-ce que la consécration littéraire que vous avez obtenue au Québec se traduit par un sentiment d’appartenance?
DL : Encore une fois, je fais la distinction entre la vie personnelle et la littérature. Bien sûr, j’écris au Québec, je publie au Québec, tous mes livres ont paru d’abord dans les éditions québécoises avant de paraître ailleurs. Cependant, je me considère comme un écrivain international, sans formalité, dans le sens que, pour moi, la promesse de la littérature est l’universalité. J’écris pour comprendre ce que je vis et je partage mes sentiments, mais pour découvrir en même temps que c’est la situation de l’ensemble des gens qui vivent sur cette planète. En fait, je ne suis pas seul ; c’est ça, la promesse de la littérature. Vous n’êtes pas seul. Quand on gratte la petite couche folklorique des individus, on s’aperçoit que les sentiments humains sont pareils. Je ne cherche pas à me décrire par ma littérature, je cherche à écrire ce que je ressens.
Quant à cette intégration à l’espace québécois, il est vrai que je la fais au niveau citoyen. Je participe à ce qui se passe au Québec, je suis sensible aux événements qui nous arrivent, aux débats qui nous touchent, bref à la réalité quotidienne.
TP : Vous rassemblez une bonne part de votre œuvre, de votre premier roman, Comment faire l’amour à un Nègre sans se fatiguer (1985), au Cri des oiseaux fous (2000), dans ce que vous appelez une « autobiographie américaine ». Au-delà de l’espace continental, qui est arpenté dans ces œuvres, on peut les classer en récits de l’enfance (ou de la mémoire) et récits contemporains. Est-ce que les divers espaces continentaux ont changé de signification avec le passage du temps ?
DL : Je fais une précision : cette histoire d’une « autobiographie américaine » en dix volumes vient de moi. J’en avais marre d’entendre les gens dire qu’il y avait dans mes romans, d’un côté, un personnage au cœur sensible et avec une affection sincère pour sa famille, qui se retrouvait dans les romans qui se passent en Haïti et, de l’autre, une sorte de prédateur international, un personnage urbain sensible à l’écriture nord-américaine, qui se trouve dans les romans qui se passent en Amérique du Nord (notamment Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer et Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?). Je voulais rassembler ces positions à première vue divergente, pour faire comprendre à mes lecteurs, et surtout aux étudiants qui analysent mes œuvres – je les en remercie par ailleurs –, qu’il s’agit en fait de la même personne, d’un même travail, de la même Amérique, que Port-au-Prince et Petit-Goâve sont aussi des villes de ce continent. « Autobiographie américaine » ne veut pas dire les États-Unis, mais ce continent-là, une traversée par une histoire singulière, comme par la politique, l’économie, le racisme et tous les éléments qui déterminent cette partie du monde. Je voulais dire tout cela de façon simple, pour empêcher qu’on coupe mon œuvre, qu’on en travaille la partie haïtienne et la partie nord-américaine séparément. Pensant que je n’écrirais peut-être pas d’autre livre, j’ai dit que mes dix romans formaient une « Autobiographie américaine » ; c’était simplement une petite stratégie du moment. Ensuite, j’ai continué à écrire, et mes livres continuent à se retrouver dans cette grande chaudière. Je ne vois pas pourquoi Pays sans chapeau (1996) y figurerait et pas L’énigme du retour (2009).
Ensuite, les analystes, les critiques, les gens qui étudient les livres sont bien sûr libres de tout, même de contester ce que je dis. Je ne suis pas du tout la référence pour mes livres. Je donne des précisions techniques, ce qui n’invalide pas les autres analyses. Je tiens cependant à dire de faire attention quand on emploie des mots comme « mémoire », de ne pas faire une histoire personnelle. Il n’y a pas d’écrivain qui ne soit un écrivain de la mémoire. Ça n’existe pas. On ne peut pas écrire autre chose que ce qui nous habite, et ce qui nous habite, c’est d’abord le temps qui passe. J’ai l’impression qu’on réserve « la mémoire » aux gens qui sont en exil, comme si la mémoire était seulement liée à l’espace, au déplacement. Comme si le temps n’existait pas, que l’espace était la seule chose à définir, à déterminer la mémoire, alors qu’on peut rester dans la même ville, le même quartier, la même maison et avoir une mémoire du temps qui passe, et la nostalgie du temps qu’on ne pourra pas rattraper. On écrit avec tant de choses.
TP : Dans Le cri des oiseaux fous, votre narrateur fait la distinction entre engagement politique et engagement culturel. Son action se situe principalement du côté de la culture, par l’affirmation de l’indépendance d’esprit comme forme de résistance au pouvoir, sans doute la meilleure possible puisque, justement, elle ne s’occupe pas de pouvoir. Pouvez-vous développer cette position?
DL : C’est le cas dans une dictature. Dans les villes complètement capitalistes d’Amérique du Nord, c’est plutôt le collectif qui est une forme de résistance. Le dictateur, lui, a volé le sens collectif, l’a pris en otage et naturellement voudrait qu’on se soumette à lui un à un. Il y a peu de choses pouvant soumettre les individus autant que la peur. La peur est une chose individuelle. Le rêve du dictateur est d’intégrer, dans chaque individu, cette peur. Dans ce contexte, il ne faut donc pas perdre de vue que le plus résistant, c’est encore l’individu. Il faut commencer par être résistant soi-même si l’on veut ensuite se regrouper dans la résistance. Ce que le dictateur veut faire, c’est d’abord nous annuler, nous humilier et faire en sorte que nous perdons toute individualité. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de choses qui sont liées, que ce soit dans la colonisation ou la dictature, à l’humiliation personnelle. On veut vous humilier. Dans les pays plus industrialisés, on veut tout simplement voler votre énergie, pas forcément vous humilier individuellement. On veut vous réduire au suicide, ou à des ensembles collectifs pour capter votre énergie et la convertir en argent, en puissance. On ne cherche pas à vous humilier : votre position est déjà humiliante d’être dans cette collectivité qu’on fait travailler dans des conditions difficiles. Mais dans les dictatures, puisqu’on n’offre pas de travail, il n’y a pas de classe ouvrière. Il faut prendre les individus un à un. C’est ça la résistance, l’individu est le premier rempart. Si vous vous laissez occuper par la peur que le dictateur veut situer en vous, il n’y a aucune possibilité de résistance.
TP : La littérature peut-elle avoir une fonction similaire dans les pays « du Nord » et « du Sud » ? Comment les fonctions, ou les préoccupations, de la littérature, à Haïti et au Québec, peuvent-elles se rejoindre ?
DL : Pour ma part, je reste plongé dans la chose elle-même, la littérature. Quand on passe la plupart de son temps à ferrailler avec des adjectifs ou des adverbes, on n’a pas trop le temps de regarder les choses sous cet angle-là. C’est plutôt le rôle des universités de s’interroger sur ce qui est différent et ce qui est semblable. Bien sûr, il y a un aspect universel de la littérature. Les sentiments, les émotions, la résistance individuelle qu’on a vu depuis Antigone de Sophocle. Quand Antigone dit : « Je ne suis pas ici pour la haine, je suis ici pour l’amour », c’est un peu ce que je dis dans tous mes livres. Je n’ai pas de temps à perdre avec des choses qui ne donnent pas d’élan à mon enthousiasme. On passe beaucoup de temps à discuter avec l’autre sur son propre terrain, celui du dictateur, du chef ou du pouvoir. Je pense qu’on lui donne beaucoup trop de place, alors qu’on devrait plutôt parler de ce qui nous regarde et nous intéresse.
TP : Dans votre dernier ouvrage, Journal d’un écrivain en pyjama, vous semblez regretter l’importance que semble de plus en plus prendre la figure de l’écrivain (comme personnalité publique), au détriment peut-être de l’œuvre, de la littérature. Est-ce un défi particulier de la littérature contemporaine ? Êtes-vous d’accord avec ceux qui disent que la littérature n’a plus de fonction que spectaculaire, puisque c’est une activité qui se pratique dans l’indifférence généralisée ?
DL : Il est vrai que depuis une quarantaine d’années, il y a quelque chose de nouveau qui se passe. Bien sûr, le fait de l’écrivain célèbre n’est pas nouveau ; déjà, les philosophes grecs l’étaient à leur époque. Je suis sûr que Socrate était une sorte de rock star d’Athènes. Mais ce que je remarque de nouveau, c’est l’intrusion du lecteur, des lecteurs, sur ce terrain. C’est ce qui fait, d’ailleurs, que l’image de rock star devient absolument recevable. L’écrivain, après avoir publié un livre, fait une tournée, va voir les lecteurs. De plus en plus, le cercle s’élargit. Autrefois, ce n’étaient que les écrivains connus – américains, français, allemands… – qui faisaient des choses comme ça. Maintenant, même les écrivains de taille moyenne, c’est-à-dire dont les livres ont une petite diffusion, font des tournées aussi, sont invités dans les festivals, et rencontrent des lecteurs qui font signer les livres qu’ils vont lire. C’est au point où on se demande si les gens lisent les livres qui ne sont pas signés par l’auteur ! J’ai même entendu quelqu’un dire : moi, je ne lis un livre que si j’ai rencontré l’auteur et si je l’aime. Beaucoup d’auteurs ne passent pas ce test peut-être, même s’ils sont meilleurs que ceux qui sont gentils… Ajoutons à cela le fait que de plus en plus, en France et même au Québec, la plupart des villes de taille moyenne ont leur propre festival de littérature qui cherche à inviter des écrivains. Ce n’est certes pas une chose nouvelle pour la diffusion de la littérature, mais je me demande si cela n’aurait pas un impact sur l’écriture elle-même, du fait qu’on rencontre de plus en plus de gens qui nous lisent et nous donnent leur opinion sur ce que nous écrivons. Avant, l’écrivain ne rencontrait presque jamais son lecteur, de sorte que s’établissait une sorte de solitude parallèle entre celui qui est en train d’écrire et celui qui est en train de le lire à l’autre bout de la ville, tous les deux seuls, sans que ces deux êtres ne se croisent. C’est une situation nouvelle où ils se rencontrent et échangent leur point de vue chacun sur l’autre.
TP : Vous avez signé, en 2007, le manifeste Pour une littérature-monde en français, qui remet en question le rapport centre-périphérie entre la France et la francophonie. Depuis, cette expression a été utilisée à toutes les sauces. Pouvez-vous expliquer ce que la « littérature-monde en français » représente exactement pour vous ?
DL : Je voulais qu’on précise la question de la francophonie, dans ses rapports à la fois à l’économie et à la culture. Il y avait un besoin, de la part de la France, de rassembler tout ceux qui parlent français sur la planète pour faire le poids à l’anglophonie qui, de plus en plus, s’affirmait comme puissance démographique. La littérature a une grande visibilité, d’autant plus que les écrivains peuvent venir de toutes les classes sociales, contrairement à l’économie, qui ne quantifie que les puissants et les riches. À l’inverse, les écrivains viennent de partout. J’avais compris qu’avec la francophonie, Paris est à part, et le reste est la province, que ce soit la province française ou les autres pays parlant français. Je ne pouvais accepter ce fait d’être un écrivain provincial, parce que j’écris précisément pour sortir de l’espace où je suis, pour aller dans un lieu à la fois intemporel et sans espace. J’écris à partir d’une grande rêverie, je n’écris donc pas pour me faire remettre à ma place après. C’est pour ça que j’étais d’accord avec cette idée d’une « littérature-monde », qui est le contraire de la mondialisation. L’idée est de faire en sorte que la marge devienne le centre ; on prend place au centre et comme centre. Il n’y a plus de francophonie qui ne soit pas la France, c’est-à-dire regroupant tous les pays parlant français sauf la France.
D’ailleurs, l’idée même de classer les écrivains par langue est déjà pour moi une idée assez provinciale. Je ne suis pas un écrivain de langue française, ni francophone, je suis un écrivain. J’écris avec un langage qui ne tient pas forcément compte de ce langage codé avec lequel on m’identifie. Peut-être que si on analyse ce que j’écris, on verra que je suis plus proche des Allemands, des Sud-Africains, des Scandinaves, des Américains ou des Argentins. On enferme l’écrivain dans la langue dans laquelle il écrit, ce que je trouve assez limité. La bibliothèque de l’écrivain contient beaucoup d’écrivains de partout. Je lis Tolstoï ; je le lis en français, c’est vrai. Je lis Borges ; je le lis en français, c’est vrai. Je lis Günther Grass ; je le lis en français, c’est vrai. C’est ma langue de base, le français. Je lis tous ces écrivains-là, mais je sais que Günther Grass n’est pas Tolstoï, et que Tolstoï n’a pas la sensibilité de Diderot et que Diderot n’est pas Hemingway. Même si je lis Le vieil homme et la mer en français, je sais que c’est un écrivain américain que je suis en train de lire et qu’il n’a rien à voir avec Mauriac, par exemple. C’est pour ça que je me suis dit qu’il est peut-être mieux de dire « littérature-monde » que de dire littérature francophone.
TP : On peut dire que vous êtes un écrivain de l’espace, et vous vous servez du traitement de l’espace pour, en quelque sorte, compenser l’asymétrie symbolique entre les centres littéraires et les périphéries : « Y a-t-il des sociétés plus littéraires que d’autres? Certaines ont donné de bonnes preuves qui nous font croire à leur aptitude, mais je doute que ce soit dans leur ADN. Il est vrai que Paris, Manhattan et Berlin se sont retrouvés plus souvent dans un livre que Petit-Goâve. Je me suis dit qu’il fallait réparer cette injustice. Le monde ne pouvait vivre plus longtemps sans connaître les gens de Petit-Goâve. » (p. 206) D’autres écrivains caribéens (je pense aux Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant) sont des écrivains de la langue. On pourrait transposer votre question : y a-t-il une langue plus littéraire que d’autres? Est-ce que le créole est trop « social », particularisant ou régional, pour qu’on puisse faire le même traitement à la langue que vous faites à l’espace?
DL : Je pense que personne n’est pris dans sa langue. Sinon, on ne devient pas écrivain. Chaque écrivain doit en quelque sorte en inventer une nouvelle. Par ailleurs, comme romancier on écrit beaucoup plus dans la musique, à l’inverse de l’essai ou du journalisme, qui disent exactement les choses. Je crois que c’est peut-être ça l’erreur, de croire qu’on écrit dans sa langue. Il faut arriver à atteindre la musique. C’est même tout le problème de la traduction, d’arriver à capter cette musique. Les mauvais traducteurs, ce sont les gens qui se réfèrent à la langue de l’écrivain qu’ils ont à traduire, alors que l’écrivain doit d’abord effectuer une rupture avec sa propre langue. Il doit déjà se façonner un langage, alors je ne me situe pas dans le fait de créer une langue encore plus locale en prenant des termes qui définissent la région, qui ont une saveur particulière. Je me méfie de toute saveur particulière. J’essaie plutôt de traduire les émotions et les sentiments.
TP : Est-ce que vous observez davantage de solidarité (ou de parenté) entre les écritures francophones (celles du Sud et celles du Nord), entre les écritures postcoloniales (peu importe la langue) ou entre des écritures « régionales » (comme la Caraïbe, ou l’Afrique, ou l’Amérique en son sens continental)?
DL : En fait, je ne suis pas du tout dans ce genre de regard, cela se voit quand on me lit. Dans mon dernier livre par exemple, je cite les écrivains comme ils me viennent. Je suis dans une grande bibliothèque, avec des livres qui sont les énergies individuelles de gens qui ont mis leurs angoisses, leurs nuits blanches, leurs émotions pour tenter précisément de nous faire voir que nous sommes universels. Alors, je ne sépare pas les histoires personnelles, et je n’établis pas de solidarité automatique entre pauvres.
Je pense qu’on peut trouver des amitiés, des affections un peu partout dans le monde. J’ai vécu sous la dictature Duvalier. Il n’était pas le seul à être dictateur, il était escorté d’un bon cinquième de la population. Je ne pense pas que les gens qui parlent la même langue sont nécessairement plus gentils entre eux. Les familles les plus proches se déchirent. La littérature nous a démontré, dans les romans qui parlent d’héritage, dans les romans du XIXe siècle, qui parlaient de comment il suffit qu’un aïeul meure, chez les pauvres comme chez les riches, pour que les autres membres de la famille se disputent l’héritage. Si la famille ne peut pas constituer une identité, une sorte de cohésion, ce n’est pas la langue qui pourrait le faire, ni même la région. En arrivant au pouvoir, Duvalier avait dit, à peu près, qu’il vaut mieux un dictateur noir qu’un colon blanc. La réalité est qu’on ne veut ni de l’un, ni de l’autre. C’est toujours le même argument que les gens ont pour vous écraser. Ils vous disent qu’ils viennent de chez vous, qu’ils ont vécu ce que vous avez vécu, le genre d’argument « mes meilleurs amis sont des Noirs ». Ils font ça pour qu’on ne les soupçonne pas, mais on connaît bien la haine des semblables.
Cela dit, j’aurais pu aussi dire l’amour des semblables. Je ne fais pas de généralisation, je n’y crois simplement pas. Du moins, pas dans la littérature. Là n’est pas, pour moi, le projet de la littérature. Peut-être en politique pourrait-on tenter de tels rapprochements, pour avoir un semblant de vie en commun. Mais en littérature, les écrivains tentent de dire « écoutez, je ne sais pas ce qu’on va faire avec cette réflexion, mais nous ne sommes pas si différents que cela ». Je ne crois pas que, parce qu’on parle la même langue, on ait nécessairement des solidarités souterraines.
TP : Est-ce donc plutôt que vous vous reconnaissez une solidarité en littérature et par la littérature, une sorte de bibliothèque universelle, qui transcenderait les espaces et remonterait dans le temps aussi ?
DL : Oui, c’est ça, c’est le don de soi, des angoisses, des nuits blanches, des joies secrètes, dans les fêtes intimes à travers le temps. Tous les écrivains, quels qu’ils soient, de quelque langue ils soient, de quelque époque ils soient, ont donné à notre culture. Quand je pense à Goethe, je ne pense pas que c’est un Allemand ; assurément, il vient d’Allemagne, avec une famille et des voisins, mais ce qu’il a donné et qui est parvenu jusqu’à moi, cette énergie est un don de soi qui fait partie de l’héritage humain. Qu’on vienne de Port-au-Prince, comme Jacques Roumain, ou de Martinique, comme Édouard Glissant, ou de Russie, comme Tchekhov, c’est toujours ce même don de soi qui est très émouvant. Nous donnons si peu, et là brusquement nous avons des gens qui donnent. Leur énergie traverse les siècles pour nous rejoindre, nous permettre de passer un bon moment et de voir que nous sommes ni totalement perdus, ni totalement seuls. Nos intimités, nos cœurs sont à la fois différents et semblables. Qu’ils viennent nous dire cela, je pense que ça fait partie d’un héritage humain que je ne suis pas prêt à diviser en petites portions de lieu, de langue, de classe, de race, de quoi que ce soit. Pour une fois que nous avons la possibilité d’avoir un héritage commun !
Pénélope Cormier
The Postcolonialist
Cette multiplicité des usages en fait quelque chose de si précieux qu’on garde la langue souvent à l’intérieur de la bouche, comme dans un coffret. C’est l’organe le mieux protégé du corps.
D L

Le droit de rêver le monde
27 mai 2007
L’amour est l’acte subversif capable de détruire toute doctrine.
Chaque enfant que je croise dans la rue, dans le métro, au supermarché ou ailleurs, me renvoie à ce premier pays qu’est le Ventre. Ce ventre rond, comme la terre, qui semble à la fois si fragile et puissant. C’est le dernier endroit où l’on pense à frapper une femme. Le ventre maternel est sacré (oui, je sais, je sais, les gens ne se lèvent plus dans l’autobus pour une femme enceinte). Mais c’est encore le centre d’un débat qui fait rage depuis quelques décennies. Qui est le propriétaire de ce ventre fécond : la femme ou l’État ? Cela dépend des besoins de la société. Après un boom démographique, c’est la femme. Mais si on manque de bras, l’Etat reprend ses droits. Et se déclenche alors une véritable guerre autour du nouveau-né dont les enjeux sont le territoire, la langue, la colonisation et l’histoire. Finalement, le nouveau-né n’est pas traité différemment de l’immigrant. Et la première chose qu’on lui demande, c’est d’oublier son pays d’origine. Est-ce pourquoi on efface de son existence les neuf mois qu’il vient de passer dans le Ventre ? Sa vie commence à son arrivée dans le nouveau pays. Mais comme tout voyageur, le nouveau-né a envie de raconter ce long périple de neuf mois. Il est encore le seul à posséder des informations précises et vérifiables à propos du mystère de la vie et de la mort. Au lieu de l’interroger là-dessus, la mère s’empresse de lui présenter son univers. On a trop vite conclu à l’ignorance du nouveau-né. Alors que celui-ci possède, caché en lui, ce puissant ordinateur qui lui permet d’apprendre n’importe quelle langue étrangère en moins de deux ans. Au fond, la langue maternelle est sa deuxième langue, car je reste convaincu que le nouveau- né parlait déjà une langue assez complexe d’ailleurs.
Commence alors un processus de colonisation. Quand on veut déposséder quelqu’un de son être, on lui impose une nouvelle langue et une religion neuve, tout en lui expliquant incidemment qu’il n’a pas d’histoire. L’État délègue cette tâche ingrate à la mère qui assure au nouveau-né un enseignement zélé mais sans structure, illogique et trop souvent entrecoupé de baisers mouillés. L’enfant ne se souvient pas du sens mais de la sonorité des mots. La mère ne parle pas, elle chante. C’est une musique envoûtante qui rappelle le chant des sirènes dont se méfiait déjà Ulysse. Est-ce pourquoi l’enfant pleure si fort dès que la mère s’éloigne de son champ magnétique ? Mais quand la mère se lance dans le quotidien, c’est un tel fiasco ! Elle dit: « Maman va acheter la même chose qu’elle a achetée hier pour son bébé. » Et l’enfant se demande qui est maman, car au petit parc où sa mère l’amène, toutes les femmes se nomment maman. Si elles sont toutes des mamans, on n’est l’enfant de personne. Malgré tout, l’enfant arrive à parler correctement grâce à la baby-sitter qui passe son temps au téléphone avec son copain. C’est ainsi qu’au lieu de s’exprimer dans la langue maternelle, il parle plutôt la langue de la baby-sitter. Et la mère imagine qu’elle est à l’origine d’un tel miracle. Comme dans toute situation de colonisation, on doit faire comprendre au nouveau-né que l’univers dans lequel il vient de débarquer est cohérent. Et sa mère est infaillible. Tout est régi ici par des règles implacables. C’est un monde figé. Au fur et à mesure que le temps passe, l’enfant comprend que tout ça n’est qu’une façade. Et qu’en réalité sa mère n’a aucun pouvoir. L’enfant est donc la propriété de l’État. Si sa mère le frappe, il n’a qu’à appeler la police. Et on le confiera à n’importe qui d’autre. Que représente alors la mère ? Symboliquement, beaucoup ; en réalité, rien. Et le père donc ? Son rôle commence à l’adolescence, s’il n’a pas déjà déserté la maison.
Dans quel monde illusoire suis-je tombé ? se demande l’enfant qui vient de comprendre qu’il doit se débrouiller seul. (À chaque fois, Mongo, que j’entends les gens décrire le monde de leur point de vue, je me fais un devoir de leur rappeler que ce point de vue-là concerne 1/100 de la population mondiale. Il n’y a aucune agressivité dans mon esprit, je veux simplement faire comprendre qu’il est inacceptable au 21ème siècle que des pays puissants qui ont colonisé le reste de la planète, je ne parle pas du Québec, prétendent encore être seuls au monde. Si vous oubliez les gens, on vous rappellera alors d’où viennent vos richesses. Tous ces millions de gens ne peuvent être repoussés dans les débris de votre mémoire. Ils sont là, vivants, et l’abattage continue.) Mais reprenons le fil de notre pensée, cette description des rapports entre l’enfant et le lieu où il évolue. Je suppose qu’il y a quelques différences ailleurs, Mongo, ne serait-ce que la notion de baby-sitter. Soupçonnant l’incompétence de la mère avec ses gazouillis sans fin (elle baragouine une langue primitive), l’État prend vite les choses en main, du moins en ce qui concerne l’éducation de l’enfant. Mais ce n’est pas mieux. Il parque tout le monde dans une chambre fermée en inventant l’éducation collective, détruisant à jamais l’originalité de l’enfant. L’enfant découvre des profs dont la plupart font semblant d’aimer l’enseignement, alors qu’ils sont simplement payés pour le faire. Déjà cette confusion entre l’amour et l’argent. Dès lors, le rapport avec l’argent baigne dans le mensonge. L’argent est sale, mais on semble si heureux de le tripoter. Et l’amour n’est toléré en public que s’il est exempt de désir. Pour survivre, l’enfant doit apprendre à décoder rapidement cet univers étrange où ce qu’on nous cache semble plus fascinant que ce qu’on nous apprend. Il y a donc un code secret qui permettrait de passer de l’autre côté du miroir.
Des nouveau-nés arrivent chaque jour par bateau, par avion, par train ou par cigogne. Ils débarquent nus, sans parler la langue locale, et ignorant tout des mœurs et coutumes du pays. Tandis que les adultes semblent être là depuis toujours. Ils paraissent si à l’aise dans ce monde qu’ils ont contribué à construire, refusant de voir briser leur jouet par le nouveau venu. Ce n’est pas la première fois que l’humanité se sent en danger à cause de l’appétit monstrueux d’un nouveau-né dont on ne sait de quelle étoile il vient. Déjà Hérode, dans l’Ancien Testament, avait lancé sa troupe à la poursuite du plus subversif d’entre eux. Chaque naissance contient un risque pour l’humanité. On se demande combien de fois par jour on risque ainsi notre sort. Faire comprendre au nouveau-né que nous sommes les propriétaires d’un monde dont il ne peut être que locataire. Le vieux principe syndical de l’an- cienneté. C’est par l’école qu’on pourra lui enfoncer cela dans le cerveau. Il doit savoir que ceux qui sont arrivés avant lui ont consenti d’énormes sacrifices pour que le monde soit ce qu’il est aujourd’hui. Au lieu d’offrir le monde au nouveau-né, on le lui fait payer. L’enfant ne tardera pas à découvrir le pot aux roses : nous sommes tous de passage. Et la conduite de l’adulte est déterminée par la proximité de sa mort. Ce sont donc les règles de la mort qui régentent ce système. Si on meurt, c’est parce qu’on a menti sur l’essentiel. Et quel est cet essentiel ? L’amour sous toutes ses formes. L’amour est l’acte subversif capable de détruire toute doctrine. Son origine est mystérieuse. Quelqu’un l’a-t-il ramené de là-bas ? Possible, car le nouveau- né comprend immédiatement chaque geste d’amour. L’amour permet de déplacer le regard de son propre nombril vers le visage du survenant. Pour comprendre que celui-ci n’est pas un ennemi qu’il faut vider de sa substance (l’intégration). Si on oublie, un moment, cette identité folklorique qui ne recherche que la différence avec l’Autre, pour nous intéresser à cet art universel qu’est l’amour. L’amour qui efface les distinctions en éliminant la notion même de propriété privée. Le bien le plus précieux devient alors la simple présence de l’autre. Le nouveau-né comprend ça spontanément, comme il sait instantanément à quoi sert un sein gonflé de lait. Et comment se manifeste ce savoir ancien chez l’enfant? Il sent les choses. Et cela s’appelle : la poésie, la fraîcheur, la spontanéité. Surtout pas les bons mots que les parents répètent fièrement dans les salons. Une poésie plus rugueuse, faite d’un regard si profondément plongé dans le vôtre que vous vous sentez complètement absorbé. Avalé, possédé, annihilé. D’où vient une telle force ? C’est que l’enfant voit un autre monde que celui dans lequel nous vivons. Un monde où la guerre n’est pas une fatalité. Et où la faim ne s’explique pas uniquement par la politique-fiction. L’enfant voit naturellement un monde sans guerre où l’on mange à sa faim. Est-ce si naïf ? Ou simplement qu’on n’a plus la force de mener de pareils combats? On se dépêche de lui apprendre à accepter les choses comme elles sont, alors qu’en réalité, on devrait lui enseigner à combattre cette injustice qui fait qu’une petite minorité vit comme des pachas tandis que la grande majorité crève. Le projet, c’est d’en faire un nouveau propriétaire, prêt à défendre ses acquis face aux prochains locataires. Pour y arriver, il faut d’abord l’empêcher de se construire. Quitte à lui entrer, dans la tête, à coup de marteau, notre vision de la vie. On lui volera ainsi son enfance. Cela n’arrive pas uniquement à l’enfant battu, ou à l’enfant violé. Le massacre se fait ailleurs. L’enfant qui n’a plus le temps de regarder tomber la pluie et qu’on pousse dans un monde artificiel de jouets mécaniques. C’est cette dictature de l’amusement qui l’éloigne le plus sûrement du monde grave de l’enfance. Fragile mais indestructible.
Dany Laferrière
La Presse
Je me souviens qu’enfant, quand je regardais les galaxies, je n’arrivais pas à accepter que la terre soit si petite. J’avais l’impression d’étouffer à l’idée de mourir sans connaître d’autres planètes, d’autres galaxies. J’étais trop petit pour savoir qu’on n’avait même pas encore été sur la Lune. Je croyais qu’on habitait un peu partout, sur Mars, sur Mercure, sur Vénus, sur Jupiter (à mon avis, on ne pouvait pas nommer quelque chose qu’on ne connaissait pas intimement). On m’a vite appris qu’on n’habitait que la Terre et que, moi, je ne vivais qu’en Haïti. Tu parles d’une déception, et ce n’est pas fini.
D L

L’identité multiple est-elle encore une identité ?
4 juillet 2022 ↗
Quand les gens me demandent «qui suis-je», je réponds «où suis-je?»
Édito de Charles Pépin, Sous le soleil de platon
Je voudrais vous raconter l’histoire de l’identité, ou plutôt, l’histoire d’un homme. C’est un homme qui n’aime pas trop les étiquettes qu’on lui colle sur le front, il n’aime pas trop les assignations à résidence identitaire parce que ce qu’il aime, lui, c’est le mouvement, c’est le voyage, c’est la fluidité d’une eau qui coule, c’est se mettre en route et inscrire ses pas dans ceux de Basho, poète japonais capable de traverser son pays pour un coucher de soleil et quelques haïkus. Même quand il doit fuir sa terre natale et trouver refuge sur un autre continent, il ne dit pas exil, mais voyage : « je ne suis pas exilé, mais voyageur », d’ailleurs peut-être même qu’il n’est pas voyageur, c’est encore trop – il voyage, c’est beaucoup mieux ainsi, il voyage avec Jack Kerouac, avec Blaise Cendrars, il voyage avec Henry Miller, Il prend la route avec Basho, il n’est pas de ceux qui se lamentent, mais de ceux qui inventent, il n’est pas de ceux qui répètent à l’envi une recette qui marche, il préfère marcher toujours et prendre le risque de faire ce qu’il ne sait pas faire : c’est sa manière de prendre la vie au sérieux, mais sans jamais tomber dans l’esprit de sérieux, dans une identité, dans une terre fermée et étriquée. Il prend aussi beaucoup de bains. La plupart du temps, dans son bain, il lit. Sauf quand il est dérangé par une fille qui lui intime de poser son livre et de fermer les yeux. Cet homme sait que la joie est liquide, liquide comme de l’eau, comme du désir ou comme du vin, qu’il soit bon ou mauvais. Comment pourrait-il ressembler à ces imbéciles chantés par Brassens : « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Lui est né quelque part mais c’est ailleurs qu’il est devenu écrivain, ainsi vogue-t-il d’une appartenance à une autre, chérit-il le multiple en lui quand d’autres restent scotchés à leur unique clocher. Mais à force de voguer, est-ce qu’il flotte ? Qui est-il vraiment, lui qui est de tous les pays en même temps que de celui des livres ? Qui est-il vraiment, lui qui de voyage en voyage ne fait que louer l’immobilité ? Que reste-t-il du moi quand il s’ouvre ainsi pleinement à sa multiplicité ?

*
Pauvreté de l’expression, richesse du sentiment.
*
Les mots les plus importants n’ont qu’une syllabe : ciel, mer, lune, terre, arbre, cœur, sexe, faim, eau.
*
Nous sommes tissés de rêves et de récits qui nous relient secrètement
à de lointaines contrées dont nous n’avons aucune idée.
*
*
La vie n’est pas un concept car il y pleut parfois
Sur toute la planète, on mène, chacun à sa manière, une guerre contre la colonisation — ou plus difficile encore, contre ce que la colonisation a fait de nous.
*
Je ne suis pas un écrivain noir, un écrivain haïtien, un écrivain immigrant. Par contre je suis Noir, je suis Haïtien, je suis immigrant.

