J’ai passé ma vie dans une chambre devant ma machine. Maintenant, je sors. Le cinéma, c’est aller jouer dehors, prendre l’air, dans la foule.
D L
1989. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de J. Benoît [100 min. Dany Laferrière, scénariste]
Un très gros coup, sinon le plus gros coup de l’histoire du cinéma québécois en France.
— Nathalie Pétrowski, Le Devoir, 1989
GénériqueRéalisation
Jacques W. Benoit
Scénario
Dany Laferrière et Richard Sadler
Images
John Berrie
Montage images
Dominique Roy
Producteur
Ann Burke
Henry Lange
Richard Sadler
Interprétation
Vieux — Isaach de Bankolé
Miz « Littérature » — Roberta Bizeau
Bouba — Maka Kotto
Miz « Suicide » — Myriam Cyr
Miz « Duras » — Susan Almgren
Miz « Désabusée » — Nathalie Coupal
Pusher no 2 — Roy Dupuis
Miz « Mystique » — Marie-Josée Gauthier
Miz « Oh My God » — Alexandra Innes
Miz « Osiris » — Dominique James
Miz « Rousse » — Isabelle L’Écuyer
vendeur de machine à écrire — Jacques Legras
Pusher no 1 — Julien Poulin
Miz « Guili-Guili » — Tracy Ray
Miz « Bicyclette » — Nathalie Talbot
Miz « Féministe » — Patricia Tulasne
Direction artistique
Gaudeline Sauriol
Musique
Manu Dibango
Conception sonore
Claude Langlois
Prise de son
Serge Beauchemin
Mixage
Jean-Paul Loublier
Producteur délégué
Ann Burke
Scripte
Brigitte Germain
Direction de production
Jean-Marie Bertrand (France)
Barbara Shrier (Québec)
Photographe de plateau
Yves Binette
Takashi Seida
Source originale
Dany Laferrière (d’après le roman de)
Générique additionnel
Claude Dubois
Charlie Parker
Société de production
Dédalus (France)
Films Stock International (Québec)
Société de distribution
Aska Film Distribution (Québec)
Société d’exportation
Aska Film International (Québec)
Financement
Centre national de la cinématographie (France)
Ministère de la Culture et des Communications (Québec)
Société générale des industries culturelles (Québec)
Téléfilm Canada
Télévision Quatre Saisons (Québec)
Regard sur l’œuvre
Le nègre, d’une Miss à l’autre: la distribution du film – Francine Grimaldi, La Presse 29 juin 1988.
Ca y est, les jeux sont faits. A moins d’une semaine du tournage de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, la distribution vient d’être complétée et la vedette, Isaach de Bankolé, arrivé à Montréal dimanche, a fait la connaissance de ses futures partenaires féminines
D’abord Miss Suicide: Myriam Cyr, cette belle petite Acadienne qui vit en Angleterre et qui après Gothic, de Ken Russel, fait ses débuts dans le cinéma québécois avec Gauguin, de Jean-Claude Labrecque.
Miss Littérature: Roberta Weiss, de Toronto, qu’on a vue dans des films comme The dead zone et dans The Terry Fox story, mais surtout à la télé dans plusieurs séries comme Mount Royal, Shades of Love.
Miss Snob: Suzanne Almgren, de Montréal, qui a participé à de nombreux films dont Little white lies, Separate Vacations, Josuah then and now, Meatballs.
Miss Beauté: Tracey Roy (sans commentaire).
Miss Rousse: Isabelle Lécuyer, une vraie.
Miss Cheveux ras: Patricia Thulan!
Miss Mythe: Nathalie Coupal qui est avant tout comédienne de théâtre; on l’a remarquée dans L’idiot au théâtre de la Veillée. Elle joue dans la série Bonjour Docteur et tourne Duluth et Saint-Urbain avec Jean Beaudry et François Bouvier. Et il y en a d’autres.
Nancy Dominique en Miss Osiris, la grande Alexandra Innes (5’11 ») en Miss Sophisticated, une superbe et impressionnante Britannique qui vit à Montréal.
Miss Mystique: Marie-Josée Gauthier qu’on a découverte dans Qui a tiré sur nos histoires d’amour et que l’on retrouve dans Des amis pour la vie et T’es belle Jeanne. Enfin, j’espère que je n’oublie personne!
C’est l’histoire des aventures amoureuses, ou plutôt, disons-le, uniquement sexuelles, de deux copains «nègres» qui passent leur temps à lire Freud, le Coran et a écouter du jazz dans leur deux-pièces du Carré Saint-Louis. Il y a tout de même quelques rôles d’hommes!
C’est Makakoto qui jouera l’ami Bouba. Ce dernier tourne présentement un film en Martinique et arrivera dimanche à Montréal super-bronzé! Le producteur, Richard Sadler, m’a dit avoir ajouté un personnage qui n’était pas dans le roman de Dany Laferrière: un voisin d’appartement: François qui sera joué par Antoine Durand (Robert et Robert, La clé des champs); le professeur à l’université McGill sera Mark Bromilow et enfin, dans le quartier, il y a des pushers: Roy Dupuis et Julien Poulin (mieux connu peut-être sous le nom de Elvis Gratton).
Voilà un tournage, et plus encore un film, qui ne manquera pas de piquant. Le réalisateur, Jacques Wilbrod Benoit, est peu connu du grand public mais très aimé et respecté dans le métier. Il a signé, à titre de premier assistant, des films comme Les Plouffe et Maria Chapdelaine, de Gilles Carle, Le crime d’Ovide Plouffe, C.A.T. Squad et Le déclin de l’empire américain, de Denys Arcand. De plus, il vient de réaliser un téléfilm: le Diable à quatre. Le tournage sera entièrement réalisé à Montréal et devrait s’étendre sur six semaines.
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Défi de taille pour un jeune réalisateur. – Mario Gilbert, La Presse. 30 juin 1988
Quand je fais un truc, je veux que ce soit le plus grand succès possible. Je ne suis pas modeste, comme certains écrivains intellectuels.»
Ça, c’est du Dany Laferrière tout craché. Et le «truc» dont il parle ici, c’est la version cinématographique de son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru chez VLB en 1986. Un succès de critique et de librairie, qui lui a valu une traduction anglaise à Toronto et une réédition française à Paris.
C’est le producteur Richard Sadler, des films Stock International, qui a eu l’idée de porter à l’écran le roman de Dany Laferrière. Après un travail de scénarisation avec l’auteur, il engage le réalisateur Jacques Wilbrod Benoît, qui avait déjà une solide expérience en tant que premier assistant-réalisateur sur des films comme Les Plouffe II et Le déclin de l’empire américain. Il a réalisé récemment pour Radio-Québec un téléfilm, Le diable à quatre, qui devrait être diffusé l’an prochain, mais ce sera la première fois qu’il dirigera un long métrage cinéma en 35 mm.
«Le format du film ne change pas grand-chose à la réalisation, à la direction d’acteurs», raconte Jacques W. Benoît. «De toutes façons, je ne suis pas le genre à faire des longs panoramiques sur les goélands au bord de la mer.» Reste que le défi est de taille pour ce jeune réalisateur: mettre en images un livre qui a beaucoup marché ici. «Je ne suis pas obsédé par l’aspect best-seller. De toutes façons, comme toutes les adaptations, ce n’est pas une adaptation intégrale. Et c’est l’auteur lui-même qui a fait l’adaptation, alors on prend les risques à deux, même si c’est moi qui, en dernier lieu…»
C’est peut-être le casting qui a causé le plus de soucis au producteur et au réalisateur du film. Il n’était pas évident qu’on puisse trouver au Québec des acteurs noirs qui aient l’air d’immigrants fraîchement débarqués à Montréal, accent étranger y compris. L’équipe a donc auditionné des comédiens un peu partout au Canada, mais c’est à Paris qu’on a trouvé la perle rare: Isaach de Bankolé, qu’on a pu voir au cinéma dans Black mic mac, et qui interprétera le rôle de Vieux, alter ego de Dany Laferrière.
On y retrouvera aussi Myriam Cyr, actrice acadienne qui jouit maintenant d’un succès important sur les scènes de Londres – elle a aussi joué dans Gothic de Ken Russell – et Roberta Bizeau, pétulante actrice torontoise peu connue pour ses rôles à la télé et au cinéma.
Le tournage, qui débute dimanche et qui devrait durer environ six semaines, se fera surtout au Carré Saint-Louis et autour de l’université McGill, comme dans le roman de Dany Laferrière. La co-production franco-québécoise coûtera environ $2,5 millions, et devrait sortir sur les écrans le printemps prochain.
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La logique d’une rencontre – Mario Gilbert, La Presse. 9 juillet 1988
Isaach de Bankolé pourrait tout aussi bien être joueur de foot. Ou danseur-étoile dans une grande troupe de ballet. Ses six pieds et quelque imposent le respect. Ou du moins la politesse. Mais son large sourire efface immédiatement tout mauvais sentiment.
lsaach de Bankolé est acteur. Acteur venu de sa Côte d’ivoire pour tenter sa chance à Paris. On a vu son visage d’ébène dans des films français comme Black micmac ou Le Masseur noir. Mais on le verra surtout ici dans le film de Jacques W. Benoit, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, tiré du roman – et de la vie de Dany Laferrière. Le tournage commençait dimanche dernier, à Montréal. Un autre comédien étranger parachuté par les co-producteurs? Pas vraiment, Plutôt une histoire de découverte mutuelle.
« Il y a deux ans et demi, j’apprends par les infos télévisées qu’un Haïtien vivant à Montréal vient d’écrire un livre. Quand j’ai entendu le titre du roman, je me suis dit: c’est intéressant ce qui se passe dans la tête de ce
Isaach de Bankolé dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer
Un rôle en or pour un acteur noir et le premer rôle
mec. Comme je devais venir à Montréal pour le Festival des films du monde, j’ai demandé a rencontrer Dany. On s’est parlé un peu, puis il m’a laissé le livre que j’ai lu dans l’avion vers Paris. En descendant de l’avion, j’ai tout de suite envoyé un télégramme à Dany pour lui dire combien j’avais aimé son livre. Je lui disais aussi que si jamais un projet de film était envisagé, je serais bien intéressé à y participer. »
Voilà, l’aventure est lancée. Deux ans plus tard, le producteur Richard Sadler contacte Isaach de Bankolé pour lui offrir le premier rôle. Un rôle en or pour un acteur noir, souvent relégué aux seconds rôles ou au Noir de service. « Même si les rôles ne sont pas légion, j’essaie toujours de choisir. Je fonctionne par intuition. Par intuition et par logique. «
Une maîtrise en math
La logique. Pas étonnant chez ce détenteur d’une maîtrise en mathématiques. N’est ce pas un peu incompatible ou du moins. étonnant, pour un acteur? « Pas du tout. Quand je joue, j’essaie de retrouver l’intuition du chercheur, la forme logique des choses. Il faut combiner l’intuition et les doutes. »
Mais on ne peut quand même pas comprendre un personnage avec des double zéros et l’infini, non? « Oui! Il y a une façon cartésienne d’aborder les personnages. Il faut, bien sûr, comprendre les effets purement littéraires ou sociologiques. Mais il faut aussi dépasser ces facteurs, et la logique devient alors un très bon outil. «
Isaach de Bankolé est convaincant. Surtout quand il mélange les maths et le théâtre. Il s’anime, devient volubile, les yeux brillants d’enthousiasme. Irait-il jusqu’à voir dans tous ces chiffres une certaine poésie? La question est lancée avec un peu de gêne, mais la réponse est nette. » Vous savez, en mathématique, les axiomes et les théorèmes ne s’associent pas nécessairement. Dans les arts, c’est la même chose. Il y a des choses qui vont bien ensemble, et d’autres moins. »
Isaach de Bankolé se lance alors dans une grande tirade sur le système d’éducation qui ne laisse pas assez de place au mélange des genres. « La séparation des domaines à l’école constitue une grande injustice. On ne devrait pas imposer cela aux enfants. » Pourquoi alors avoir choisi de se spécialiser dans les mathématiques? « Par défi! Dans la classe de math. j’étais le seul Noir. J’aime bien défier un peu l’ordre établi. »
Le César du jeune espoir
Mais revenons au cinéma et au théâtre. Après une dizaine de films, dont celui de Claire Denis, Chocolat, qui obtient un succès impressionnant en France et devrait sortir ici au Festival des films du monde, après quelques pièces de théâtre sous la direction de Patrice Chéreau, voici- donc Isaach de Bankolé « embarqué » dans une aventure québécoise. Il nous épargne les traditionnels « je suis bien heureux d’être ici dans votre beau pays ». mais on sent tout de même qu’il se débrouille pas mal. Mieux en tout cas que « Vieux », le personnage du roman de Dany Laferrière. Mais la situation des Noirs en « pays d’accueil » lui rappelle sûrement quelque chose…
Vedette montante en France – il a remporté le César du jeune espoir masculin en 1986 pour son rôle dans Black micmac – il peut maintenant se permettre de choisir ses rôles. « La grande difficulté pour les acteurs, c’est de faire des choses qu’on aime vraiment. Mais au début, on est obligé d’accepter parce qu’on doit manger. « Logique implacable, plus près de la survie que des mathématiques. Logique universellement partagée aussi par les acteurs de tous les pays.
Mais pour le moment, les affaires d’Isaach de Bankolé tournent assez rondement. Sa popularité en France pourrait-elle aider la diffusion de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer? Un peu gêné, il hoche la tête doucement, puis laisse tomber: « Quand un film est beau, qu’il est bien fait, ça marche. C’est le film qui compte. Le reste vient avec. »
En attendant, Isaach de Bankolé a d’autres projets. Mais il ne veut pas en parler tant que rien n’est officiel. Une sagesse toute naturelle chez un acteur mathématicien.
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Silence on tourne! – Francine Grimaldi, La Presse 27 juillet 1988
Silence! On tourne. Il y avait foule au Carré St-Louis lundi et hier entre 22h et l’aube. Les curieux, dont moi-même, regardaient Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Enfin le réalisateur, Jacques Wilbrod Benoît, tournait des scènes extérieures on ne peut plus décentes; il n’y a pas que du sexe dans l’adaptation du roman par Dany Laferrière et le producteur Richard Sadler. En jasant avec les acteurs sur le plateau j’ai remarqué que chacun, en parlant de son personnage, parle de sentiment très pur d’amitié. Antoine Durand est emballé: «Je n’ai que 12 jours, dont quatre nuits, de tournage. C’est un peu fatigant pour moi parce que je joue tous les soirs au théâtre d’été à Ste-Agathe dans Inspecteur de mes amours. Ça marche très fort au théâtre, les salles sont pleines. Quand j’arrive sur le plateau de tournage aussi ça marche bien, l’équipe est merveilleuse. J’ai un personnage ajouté pour le film, il n’était pas dans le roman: François l’ami, le fan, de Vieux et de Bouba. Un type sympathique, un peu naïf mais pas stupide, fasciné par la manière noire d’agir avec les filles, de voir la vie, de penser, etc. Une fascination que les deux compères entretiennent avec un plaisir malicieux.»
Isaach de Bankolé semble très à l’aise dans la peau de Vieux, l’alter ego de Danny Laferrière. La réplique qu’il lançait en allant acheter une caisse de bière chez le dépanneur «Je suis cannibal, dragueur, écrivain et noir» le décrit très bien!… Mais que vient donc faire un comédien comme Maka Kotto dans cette galère? Lui qui avait refusé de jouer dans Black Mic Mac, qui a joué et mis en scène Ne m’appelez jamais Nègre à Paris, qui a fondé un comité d’éthique pour la défense de l’image des Noirs à travers les médias, lui qui, adolescent, rêvait de devenir prêtre! Il sourit et me dit: «J’ai rencontré Richard Sadler à Paris et il m’a fait lire le scénario, puis le roman et j’ai compris toute la dérision de la chose.
Au lieu de choisir une vision didactique, politique, militante pour donner une image des Noirs qui viennent vivre chez les Blancs, Danny Laferrière passe par l’humour mais nos personnages sont très réalistes! Je suis sûr que tous les jeunes noirs vont se reconnaître en nous. Il touche un problème réel car les étudiants noirs que l’on rencontre dans la vraie vie ne manquent pas de souligner le même genre d’expériences que Danny raconte dans son roman!
Ils s’intègrent à la société occidentale d’abord en fréquentant des Blanches comme Vieux le personnage que joue Isaach de Bankolé. Bouba, mon personnage, est complémentaire: c’est le philosophe, celui qui ne veut pas s’intégrer, qui regarde tourner le manège. Il se consacre à la réflexion, à la psychanalyse en s’inspirant de Freud et aussi du Coran car il est musulman.
Pour moi c’est un rôle de composition très amusant et très enrichissant en même temps car je l’ai travaillé comme au théâtre. J’ai beaucoup lu, j’ai appris à faire les prières musulmanes, je me suis imprégné! Je crois que ce film va faire du bruit, en France en tout cas, c’est certain. Je suis curieux de voir les réactions.»
Tiens! Voilà Myriam Cyr qui se pointe au maquillage, que les deux gros ventilateurs ne réussissent pas à rafraîchir. En forme pour tourner jusqu’à 6h du matin. La maquilleuse refait son tatouage sur le bras. Myriam se dit comblée cette année: «Ça été formidable de tourner avec Jean-Claude Labrecque dans Bonjour M. Gauguin et maintenant j’ai un beau rôle, très fort, de fille excessive; Miss Suicide, qui devient la compagne de BoubaEt, encore là l’équipe est formidable. Tout baigne dans l’huile. De plus, j’ai reçu une bonne nouvelle: j’ai été acceptée pour jouer le rôle de Suzanne dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais à Londres en septembre! J’aurai la chance de travailler avec un des metteurs en scène les plus réputés en Angleterre, William Gascall, c’est extraordinaire. On commence à répéter le 1er septembre mais comme notre tournage prend fin le 18 août, j’aurai le temps d’aller voir ma famille au Nouveau-Brunswick avec ma soeur, c’est merveilleux! «Ah, ces Acadiennes…»
Sur le plateau tout se déroule dans l’ordre et le calme. Lise Abastado n’a même pas besoin de crier pour obtenir le silence! A la caméra, John Berrie sourit! Étonnant ce John Berrie. Tout le monde semble l’admirer. Il est passé directement d’éclairagiste (pour Chabrol, Héroux, etc.) à directeur photo. Cette nuit promet d’être mouvementée: on tourne la séquence où il y a le feu à l’apartement de Vieux et Bouba. Les pompiers seront de la partie. A suivre…
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Un Noir d’ici Gérald Leblanc, La Presse 3 mars 1989
Dany Laferrière ne doit plus porter à terre ces temps-ci. C’est aujourd’hui jour de grande première pour le film tiré de son roman «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer». On me dit que c’est plutôt bon, avec de belles images de Montréal, la ville d’adoption de notre plaisant farfelu. Et voilà que le Village Voice, une des voix culturelles les plus influentes aux États-Unis, lui consacre deux pages de sa dernière édition. On n’y tarit pas d’éloge pour son livre, traduit en anglais par David Homel (un autre Montréalais d’adoption dont j’entends vous reparler). Le critique du Village a découvert chez Laferrière une démarche inédite, différente de celle des Noirs américains. En s’interrogeant sur lui-même, sur son tiraillement entre le goût et le refus du rêve américain, Laferrière fournit aux Blanc eux-mêmes un miroir pour examiner leur propre contradiction, selon le critique du Village. C’était aussi ma conviction, après avoir vu Dany, à Quatre-Saisons, dans un quiz visant à mesurer notre degré de racisme. «Comme toujours, Dany y a projeté, non pas la haine et le désespoir, mais la force de celui qui nous force à rire de nos travers en riant des siens», avais-je alors écrit. Dany serait-il devenu un Noir d’ici, différent de ceux de New York? Il me pardonnera d’y voir un peu d’influence des Jean-Baptiste, des deux sexes, qu’il côtoie depuis son passage d’Haïti au Québec. «On n’est pas si pire que ça», me disait cette semaine un chauffeur de taxi, touché par les attaques que Jean-Baptiste reçoit ces temps-ci des gardiens de la démocratie. On n’est pas si pire que ça, hein Dany? Ça nous ferait du bien de l’entendre.
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Une délicieuse comédie, si on veut lire entre les « miz » Huguette Roberge, La Presse 4 mars 1989
Prenant prétexte de nous faire rire et «yeuter» une pleine brochette de filles libérées, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer nous propose en douce, non pas un miroir reflétant l’image que nous avons de nos rapports avec les Noirs, mais une vision complètement nouvelle de nos attitudes de Blancs. A travers le regard de Vieux, un beau nègre de 25 ans qui n’a froid… nulle part!
Sans se prendre vraiment au sérieux et surtout sans se piquer de morale, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer sabre joyeusement dans plusieurs mythes tenaces chez les Blancs, qui veulent par exemple que les Noirs soient pauvres, paresseux, peu cultivés, mais en revanche (et quelle revanche!) champions toutes catégories côté couchette.
Or, sans être riche, Vieux (Isaach de Bankolé), le personnage principal, n’inspire ni envie, ni pitié. Il travaille, avec un bel entrain même, à pondre un roman de formule chronique, basé sur les événements de sa vie quotidienne. Il se nourrit de lectures et, avec son ami noir, de considérations mathématiques et philosophiques de haut vol plané. Hé oui! il drague aussi, mais en réalité pas aussi efficacement qu’il en donne l’impression (deux vraies scènes de fesses seulement), et peut-être pas si bien que ça après tout. Enfin… pour ce qu’on en sait! Par contre, il observe beaucoup et n’en pense pas moins.
Vieux partage un modeste appartement du Carré Saint-Louis avec son vieil ami Bouba (Maka Kotto), un sage surréaliste (entendre: qui fait de nouvelles associations entre les choses). Bouba passe sa vie à l’horizontale, mais pas pour ce que vous croyez. Extatique, il écoute du jazz, prie un Dieu bien à lui, lit le Coran ou… les oeuvres complètes de Freud. Médite beaucoup aussi, ce qui lui a permis de se concocter la plus accomodante des philosophies de la vie, dont il fera du reste bénéficier quelques demoiselles en quête de gourou.
L’univers de Vieux et de Bouba est peuplé de «Miz» très typées, plus ou moins jolies, plus ou moins intelligentes, et d’importance variable dans leur journées, de Miz Littérature (Roberta Bizeau) à Miz Bicyclette (à peine entrevue, mais très remarquée à l’angle d’une rue), en passant par Suicide (Myriam Cyr: vraiment excellente!), Mystique, Duras, Oh My God, Désabusée, Rousse, Féministe, Guili-Guili, Osiris…
Toutes, elles sont blanches (ou dorées) de peau et larges d’esprit (sauf Miz Féministe, bien sûr!). Elles parlent le français avec l’accent du Plateau Mont-Royal ou… de Toronto (même si on leur donne une origine westmountaise). Semblent libres comme l’air et merveilleusement dépourvues de tout préjugé sur les Noirs, sauf celui, incassable peut-on croire, concernant spécifiquement la chose.
Les autres personnages très secondaires sont blancs, québécois de souche et, entre nous, pas trop crédibles: un grand naïf absolument fasciné par les Noirs, et trois petits pégreux modèle bédé, très pétards mouillés, qui font dans la revente de drogues au Carré Saint-Louis et nous fatiguent la vue à la longue.
Dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, la négresse brille par son absence. Tout au plus peut-on la soupçonner de se cacher au troisième sous-sol de la hiérarchie sociale où l’a située un Vieux aussi cruel qu’admirable de logique. ê Le dernier «personnage» du film, mais non le moindre, eh bien, c’est Montréal, lire celle du Carré Saint-Louis. Belle, vivante et sympa. Dansante sous la musique de Manu Dibango et dorée sous le soleil exceptionnel de l’été dernier. A croquer par les touristes! Un brin racolleuse, mais surtout libre, vachement libre…
On peut voir Comment faire l’amour avec un nègre… au premier degré: une comédie de situations un peu simplette, qui vole un peu bas (au niveau de la… hanche), sans histoire solide à laquelle s’accrocher. Un film qui se prélasse avec délice dans la canicule et la communication humaine sans façons. Bon à tuer sans ennui une petite soirée sans téléroman.
Mais la même soirée sera tout à fait délicieuse pour ceux qui liront le film de Jacques Wilbrod Benoît, comme le livre du même titre de Dany Laferrière dont il est tiré, avec un sourire et un oeil complices. Après avoir bien ri, forts d’avoir découvert et apprécié un film «historique», le tout premier à offrir au spectateur les yeux d’un Noir pour voir autrement, ils y puiseront matière à débattre au moins jusqu’au petit matin au bistrot du coin!
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Echos [du festival] de Cannes Francine Grimaldi, La Presse 21 mai 1989
Le producteur québécois Richard Sadler est très satisfait du succès remporté par son film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer présenté au Marché du Film. Il a dû refuser du monde (n’ont accès que des acheteurs) à chaque projection dans la petite salle de 90 places. Isaach de Bankolé a beau être connu ici, il y a tout de même quelque 500 films offerts au Marché! Alors, qu’est-ce qui attire tant les acheteurs? Le titre et l’affiche. Dany Laferrière m’a dit qu’il passait des heures à observer la réaction des gens devant cette affiche. Il est ravi. Sadler dit avoir vendu le film à 25 pays. Il sortira d’abord en France le 30 août: dans 24 salles à Paris et autant en province, grâce à une entente avec ATC 3000 et les films de La Rochelle. Les Américains sont plus coriaces, dit-il, tellement puritains et prudes. Menahen Golan lui a envoyé un télex dans lequel il le traite de fou de garder ce titre. La magazine Variety lui a refusé une publicité de $26000 sous prétexte que l’affiche et le titre choqueraient ses clients! Incroyable, non? La revue Screen et d’autres ont par contre accepté de publier sa publicité. Dany Laferrière est monté à Paris, avec son beau tuxedo Kenzo tout neuf, pour faire la promotion de son livre publié aux éditions Belfont. On espère que ce sera un des best sellers de l’été…
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Comment faire, l’amour avec un nègre sans se fatiguer sortira dans 24 salles à Paris Nathalie Petrowski, Le Devoir 8 juin 1989
Un très gros coup, sinon le plus gros coup de l’histoire du cinéma québécois en France. Le film a été acheté par ATC 3000, une filiale des films de Larochelle. Son lancement est prévu pour la fin août dans 24 salles à Paris et dans 20 salles en province, une sortie dont l’ampleur dépasse celle de Jésus de Montréal qui a été lancé par UGC dans neuf salles parisiennes et 12 salles en province.
En fait, la sortie du film de Laferrière est comparable à la sortie des films français sur leur propre territoire; des films comme Monsieur Hire lancé dans 29 salles ou encore comme le dernier Beneix, Roselyne et les lions, lancé dans 23 salles à Paris.
Avec Comment faire l’amour les distributeurs français misent grand et gros. Le lancement du film à la fin août juste avant la rentrée sera précédé d’un immense battage publicitaire et 500 panneaux seront plantés dans Paris comme autant de rappels que le film est le must de la rentrée.
De plus, les distributeurs ont signé une entente avec RTL et la chanson-thème du film interprétée par Claude.Dubois envahira les ondes de la radio dès le début de l’été tandis que la bande musicale du film composée par Manu Dibango sera en vente chez les disquaires.
Pour Richard Sadler, ce formidable coup est une sorte de douce vengeance devant l’indiffé-rence de l’establishment médiatique québécois. Il aurait, selon lui, injustement crucifié le film et passé sous silence l’accueil chaleureux que le public québécois lui a réservé.
» On a reproché au film de ne pas être un film québécois alors qu’il décrit le Montréal des armées 80. Ce Montréal-là n’est pas le Montréal de Gilles Carie mais c’est le Montréal multiculturel tel qu’on le vit aujourd’hui. «
Le producteur a d’ailleurs dû se battre à toutes les étapes et notamment avec les gens de Téléfilm Canada qui ont reproché au scénario original d’évacuer le problème du sida.
» Je leur ai tenu tête en leur disant que le sida n’était pas mon propos, pas plus que ne l’était la condition des Noirs à Montréal Mon propos c’était avant tout l’histoire d’un écrivain qui essaie d’écrire un roman. «
Selon Sadler qui a écrit le scénario de Valérie, travaillé avec Dents Héroux avant de faire ses classes en solo dans la commandite pour le ministère de l’Éducation pendant les années 70, la production du film ne fut pas une partie de plaisir ni une expérience particulièrement facile.
» Tout le monde m’a dit que j’avais choisi la voie , de la facilité parce que le film est une comédie mais le fait est que le projet était loin d’être évident, que j’ai dû même me battre avec le mixeur français qui trouvait qu’il y avait trop de musique et qu’elle était trop forte. J’ai tenu bon et surtout j’ai fait des choix, le premier étant que le film serait un film grand public et qu’il ferait parler de lui. «
Devant de telles paroles on ne peut que souhaiter que Comment faire l’amour avec un nègre batte des records d’assistance en France et fasse un minimum de 500,000 entrées, sans quoi le prochain film québécois qui se risquera sur les écrans de l’Hexagone devra vraiment se fatiguer s’il veut faire l’amour à 50 millions de Français.
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Le « nègre » dans 44 salles en France Huguette Roberge, La Presse 20 juin 1989
Le film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer n’a pas eu tout le succès qu’on lui prédisait au Québec, mais sa carrière internationale semble bien lancée. Ce film de Jacques Benoît adapté du roman de Dany Laferrière, a en effet été vendu dans 14 pays, dont la France, qui a prévu pour sa sortie en septembre, 44 salles, dont 24 à Paris. De plus, selon Richard Sadler, de Stock International, le co-producteur canadien du film, les négociations sont en cours avec 11 autres pays.
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Comment faire l’amour arrive en grande à Paris Le Devoir 25 août 1989
La comédie de Jacques W. Benoît qui a déjà gagné la faveur du public québécois, s’apprête à conquérir Paris et toute la France à l’occasion de sa fulgurante sortie commerciale dans 75 salles de cinéma, dont 32 à Paris. C’est un événement sans précédent pour un film canadien.
Déjà la presse française a réservé un accueil chaleureux au film tiré du best-seller de Dany Laferrière, en accordant plusieurs entrevues au » Black » chéri du public français, Isaach de Bankolé, principal protagoniste du film. Les journalistes de France Soir, Le Figaro, Le Canard enchaîné, Le Parisien et Le Quotidien, pour n’en nommer que quelques-uns, ne tarissent pas d’éloges.
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Un succès mondial Francine Grimaldi, Le Devoir 17 septembre 1989
Bientôt le monde entier connaîtra Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer! Le producteur, Richard Sadler revient d’Europe très satisfait car son film, réalisé par Jacques Wilbrod Benoit, a pris l’affiche dans une quarantaine de salles à travers la France. Il m’a dit: «Ça marche mieux en dehors de Paris, on fait de bonnes salles alors ça va. Ça marche bien en Belgique aussi et Wilbrod ira présenter son film au Japon, il est invité à participer au Festival international du film de Tokyo! En janvier ce film prendra l’affiche dans 31 villes d’Allemagne. C’est-y assez fort ça? Il est aussi vendu aux États-Unis, en Italie, en Suède, en Finlance et jusqu’au Zimbabwé. Puis ça continue»…
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Comment faire l’amour… fait bondir des journaux américains Pierre Roberge, La Presse 31 mai 1990
Le New York Times a refusé de publier l’affiche – même différente de celle utilisée au Québec – du film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, tiré du roman de Dany Laferrière
Pur le titre aussi, Angelika, le distributeur aux États-Unis, a dû arriver à un compromis avec l’illustre journal de la 43rd Street, en imprimant seulement How to Make Love…, avec un astérisque référant au titre complet en français et en plus petits caractères. Richard Sadler, le producteur montréalais du film, a expliqué hier que, d’après sa porte-parole, le Times avait carrément jugé l’affiche « sexuellement offensante » et le titre « racialement offensant ». Sur l’affiche jugée offensante, le comédien Isaach de Bankolé et une copine du moment sont sagement cadrés aux épaules. Celle diffusée en 1989 au Québec, et ailleurs dans le monde, montre le héros soulevant un drap (blanc…) à un sommet outrancier. Le Boston Globe vient également de refuser l’affiche, tout comme le Toronto Sun en mars dernier; deux radios new-yorkaises ont également refusé de laisser prononcer des mots pareils à leur antenne.
Accepté par d’autres
Mais les autres quotidiens américains, dont le Washington Post, ne sont pas offensés et vendent volontiers leur espace pour l’affiche et le titre au complet How to Make Love to a Negro Without Getting Tired.
Le long métrage aura sa sortie commerciale (doublée) le vendredi 8 juin, dans cinq salles de New York et sa banlieue; outre Manhattan (salles à Times Square et dans Soho), le film réalisé par Jacques W. Benoît sortira dans le Bronx et à Newark, New Jersey. Les gens d’Angelika (ce distributeur exploite aussi une salle rue Houston) ont notamment invité les critiques noirs aux projections de presse et ils n’ont nullement reçu d’objections comme celles du Times. Ailleurs aux États-Unis, deux semaines après New York, il doit être projeté dans 13 salles (Boston est compris); si How to Make Love… obtient du succès, il sortira en un plus grand nombre de copies encore. Quant à Toronto, la sortie commerciale devrait être reportée après son exploitation aux USA. L’hiver dernier, le Toronto Star l’avait trouvé séduisant et spirituel. Dany Laferrière a adressé au courrier des lecteurs du New York Times une lettre dans laquelle il note que l’attitude du quotidien lui apparaît totalement réactionnaire.
Le but de son roman est de « retourner sur le dos, pour les analyser, différents clichés au coeur des relations raciales… Le New York Times m’accuse de ce que je veux précisément dénoncer ». Le quotidien, conclut-il, fait les frais de la dernière blague raciste: un Noir qui rit des Noirs, ça choque les libéraux blancs ».
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Après New York et Boston, la controverse atteint la Côte Ouest Richard Hétu, La Presse 7 juin 1990
La controverse qui accompagne la sortie américaine du film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer s’est étendue à la Côte Ouest des États-Unis au cours des derniers jours, laissant les principaux artisans de l’oeuvre québécoise dans un état où se mêle la surprise et le ravissement.
Après New York, où les médias ont modifié ou refusé de passer la publicité du film à cause de son titre et/ou de sa photo, Los Angeles est maintenant le théâtre d’une campagne visant à bannir le film des écrans de cinéma de la ville.
Elaine Pounds, directrice exécutive de la Los Angeles Black Media Coalition, a écrit une lettre aux propriétaires de salles de cinéma et aux dirigeants des médias locaux, les suppliant de ne pas présenter le film ou de ne pas accepter de publicité y faisant allusion.
«Le titre du film ne sert qu’à perpétuer le stéréotype négatif voulant que les Noirs soient différents des autres sur le plan sexuel», a commenté Pounds mardi au cours d’une conversation téléphonique.
La Los Angeles Black Media Coalition est un organisme de 150 membres dont l’objectif est de représenter le point de vue des Noirs et d’augmenter leur nombre au sein de l’industrie cinématographique.
Laferrière réagit
A New York, où il participe à un blitz médiatique extraordinaire en vue de la sortie du film dans cinq salles de la ville – une sortie qui aura lieu demain – , Dany Laferrière, l’auteur du roman et du scénario controversés, a réagi avec un étonnement amusé à la campagne de Pounds.
«Moi je pense que c’est un titre qui fait rire», a déclaré Laferrière mardi soir dans le restaurant de son hôtel.
Et d’ajouter: «Les types qui font du rap sont bien pires. Ils disent des choses bien plus terribles que moi».
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est censé sortir dans une seule salle à Los Angeles à la mi-juillet (il doit également être présenté dans d’autres grandes villes américaines, dont San Francisco, Chicago et Washington). Angelika, le distributeur du film aux États-Unis, affirme avoir reçu cette semaine l’assurance du propriétaire de cette salle qu’il ne reculerait pas devant la campagne de Pounds.
Il faudra cependant attendre quelques semaines avant de savoir comment les médias de Los Angeles réagiront aux efforts de Pounds. Celle-ci espère qu’ils reconnaîtront avec elle qu’il n’y a rien d’humoristique dans le titre du film ni même dans son histoire.
«Je n’ai pas vu le film, mais j’ai lu le livre. Je n’y ai rien trouvé de drôle. J’ai trouvé que cette oeuvre n’insultait pas seulement les Noirs, mais aussi d’autres minorités, comme les gais et les lesbiennes», a déclaré Pounds.
Un terme péjoratif
A New York, la controverse autour de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est due davantage à l’utilisation du mot «Negro» dans le titre anglais. Pour ne pas avoir à utiliser ce terme péjoratif et risquer d’offenser les Noirs, le New York Times et d’autres médias ont décidé de raccourcir le titre dans leur publicité.
Depuis une semaine, les New-Yorkais sont donc invités à aller voir le film How to make love…
Au départ, Laferrière s’est insurgé contre cette «censure». Mais, mardi soir, après avoir donné des entrevues à CNN, à Entertainment Tonight et à plusieurs autres membres des médias en compagnie des deux vedettes du film, Isaach de Bankolé et Roberta Bizeau, le Montréalais d’origine haïtienne avait le sourire aux lèvres.
«Je ne suis pas un moine, a-t-il déclaré. Si le New York Times n’avait pas amputé le titre, j’aurais payé ce journal pour qu’il le fasse. C’est vrai que c’est de la censure. Mais du moment que ça n’empêche pas l’oeuvre de passer…»
Des Noirs différents
Laferrière a précisé que les journalistes noirs rencontrés dans le cadre de sa tournée s’étaient montrés plutôt sympathiques à ses propos.
«Ma thèse, c’est de dire que nous sommes des Noirs différents. Nous vivons dans des grandes villes comme Montréal ou Paris. Nous sommes mieux intégrés que les Noirs de New York, où c’est plus ghettoïsé. Donc nous apportons une autre réalité. Laissez-nous parler», leur a demandé Laferrière.
Un peu plus tard, de Bankolé a pour sa part dit: «Quand tu arrives à avoir de l’humour sur ta propre culture, c’est la liberté».
Pour Richard Sadler, un des producteurs de Comment faire l’amour…, toute cette publicité gratuite est inespérée non seulement pour la carrière américaine du film mais aussi parce que l’oeuvre du réalisateur Jacques Benoit n’est pas encore sortie au Canada anglais.
«Je n’arrête pas de recevoir des appels de gens de Toronto ou de Calgary qui me disent: quand pourrons-nous voir votre film?», a déclaré Sadler.
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Comment malmener un film sans se fatiguer Richard Hétu, La Presse 10 juin 1990
Après avoir joui d’une publicité gratuite aux Etats-Unis en raison de la controverse soulevée par son titre, le film « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » a été rudement malmené par la critique de New York, où l’oeuvre du réalisateur Jacques W. Benoit a effectué sa sortie américaine vendredi dans quatre salles.
Un film « ridicule », a clamé le Daily News. « Je n’ai pas pu regarder « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » sans devenir un peu… fatigué », a conclu le critique du Newsday. « Un échec total en tant que commentaire social », a tranché The New Americain, le seul hebdomadaire noir de New York à avoir fait une critique du film.
Le New York Times, qui avait mis le feu au poudre en raccourcissant le titre du film québécois dans sa publicité plutôt que de risquer d’offenser les Noirs avec le terme anglais « Negro », a pour sa part trouvé « Comment faire l’amour… » un peu « tiède ».
Déplorant que le scénario de Dany Laferrière et Richard Sadler ne soit pas aussi « mordant et spirituel » que le roman de Laferrière, le prestigieux quotidien a déclaré: « Le film fait l’étalage d’une fierté prétentieuse au sujet de son propre esprit, laissant tomber les noms de Charlie Parker et Sigmund Freud et s’émerveillant à chaque fois que Vieux (Isaach de Bankolé) touche une machine à écrire ».
« Un regard rafraîchissant »
Parmi les publications new-yorkaises, seul le quotidien New York Post n’a pas estimé que « Comment faire l’amour… » escamotait les paradoxes raciaux et sexuels qui se trouvent au coeur du roman de Laferrière.
Selon le quotidien populaire, « Comment faire l’amour… » « jette un regard tellement rafraîchissant sur les stéréotypes raciaux qu’on ne peut s’empêcher de rire face à son effronterie nonchalante ».
The Village Voice a bien voulu accepter que la mission de « Comment faire l’amour… » ne soit pas politique mais humoristique. Mais l’hebdomadaire politico-culturel n’en a pas moins critiqué le traitement des homosexuels, des lesbiennes et des femmes noires dans le film. Comme d’autres publications, il a galement exprimé de sérieuses réserves au sujet de l’intrigue secondaire du film, dont les protagonistes sont des vendeurs de drogue blancs.
Le jeu des acteurs a suscité plusieurs commentaires contradictoires. Pour le Daily News, de Bankolé est « dénué de charme ». Pour le New York Post, l’acteur d’origine ivoirienne, « bouge avec la grâce d’une panthère ». Quant à Maka Kotto (Bouba), l’alter ego de de Bankolé, « il est de loin le personnage le plus attachant du film », selon le New York Times.
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Dany Laferrière dénonce la censure de son film par la presse américaine Agence France Presse 5 juillet 1990
Dany Laferrière, co-réalisateur du film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, a accusé hier la presse américaine de censure, le titre de son film ayant été transformé en Comment faire l’amour… par plusieurs journaux qui le trouvaient «choquant» pour la communauté noire américaine.
Ces journaux, dont le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe, ont de surcroît refusé d’utiliser, pour illustrer leur article, l’affiche du film qui représente un noir couché sous un drap qui s’élève jusqu’au ciel comme une voile de bateau… «Cette affiche est drôle. Elle n’a rencontré aucun problème en France. Elle a même eu un beau succès à Cannes», a déclaré à l’AFP Dany Laferrière, un Noir d’origine haïtienne.
Le film qui traite notamment des relations interaciales entre deux Noirs et deux Blanches sort vendredi à Washington, après New-York il y a trois semaines.
«C’est une situation névrotique. Si un groupe ne peut pas rire de lui-même, c’est foutu. Ce titre est une satire. L’Amérique doit changer, pas moi», a conclu Laferrière, également auteur du roman qui a inspiré le film.
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Le film de Laferrière choisi pour un festival sud-africain Presse Canadienne 5 août 1999
Le film «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer» a été sélectionné pour un festival en Afrique du Sud, avec l’encouragement du Congrès national africain, principal mouvement anti-apartheid dans ce pays.
Dany Laferrière, auteur du roman dont le réalisateur Jacques Benoît a tiré cette comédie, a expliqué vendredi que le quatrième Weekly Mail Film Festival avait demandé une copie pour l’inscrire à son programme.
Tenu du 27 août au 15 septembre, ce festival organise des projections à Johannesbourg et au Cap. M. Benoît pourrait s’y rendre, représenter l’équipe de production montréalaise, celle de Stock International.
Parmi les films d’autres pays à l’affiche, «Crimes and Misdemeanors», le premier que Woody Allen laisse montrer en Afrique du Sud, car il répond cette fois à une invitation de l’ANC.
Quand il y repense, M. Laferrière n’en revient pas que le New York Times, le Boston Globe et d’autres journaux nord-américains aient refusé, le printemps dernier, de publier telle quelle l’annonce du film: «C’est incroyable que ça fasse tant de problèmes aux Etats-Unis, alors que notre film est invité là-bas avec l’accord de l’ANC de Nelson Mandela.»
2004. Le goût des jeunes filles de John L’Ecuyer [88 min. Dany Laferrière, scénariste]
2004. Comment conquérir l’Amérique en une nuit de Dany Laferrière [96 min. Dany Laferrière, réalisation et scénario, Prix Zénith]
Laferrière passe au grand écran Par Jérôme Delgado, La Presse 15 janvier 2004
Dany Laferrière et le cinéma? C’est une image, pour le moins bandante, qui revient à l’esprit: un homme allongé et recouvert d’un drap suffisamment élastique pour épouser sa remarquable silhouette. C’était il y a 15 ans, alors que la ville était placardée de l’affiche de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.
Le film, réalisé par un dénommé Jacques Wilbrod Benoît à partir du premier roman de l’écrivain né à Port-au-Prince, ne serait sûrement pas passé à l’histoire sans ce beau coup de marketing. Mais ça, c’est la vieille histoire. Aujourd’hui, Dany Laferrière, 11 romans plus tard et une retraite annoncée (de la littérature), est cinéaste.
L’année 2004, particulièrement l’automne, fera de lui quelqu’un très » cinéma » avec la sortie, non pas de un, mais de deux longs métrages. Le premier, tiré d’un autre de ses romans (Le Goût des jeunes filles) et déjà mis en boîte, porte la griffe de John L’Écuyer. Le second, par contre, est un scénario original que Laferrière lui-même met en scène ces jours-ci à Montréal.
» Je disais que je quittais la littérature. Vous ne me croyiez pas, alors voilà, dit le nouveau réalisateur. Je suis bien enfermé ici, alors qu’il fait- 40 dehors. C’est beaucoup moins de stress que l’écriture. J’aime le cinéma, parce qu’il est physique. «
Doté d’un budget de 1,3 million, Comment conquérir l’Amérique en une nuit? réunit Michel Mpambara, Maka Kotto, Didier Lucien et Widemir Normil dans une histoire très propre à son auteur: un jeune Haïtien débarque à Montréal avec la conviction de pouvoir atteindre ses rêves. Au programme: exil, doutes, exotisme et bien des fantaisies (Sonia Vachon et Sophie Faucher incarnent les jumelles, non identiques, mais jumelles quand même).
» C’est le rêve de l’Amérique, le rêve de l’abondance. Mais aussi celui de la conquête individuelle, dit l’auteur. Comment venir d’un pays du tiers-monde et arriver à continuer son cheminement. Rester soi-même. «
Pour lui, le jeune Gégé (le débutant Michel Mpambara), et son oncle Fanfan (Maka Kotto), qui l’accueille à Montréal, offrent deux visages. L’un est poète, mais crève de faim. L’autre mange peut-être à sa faim, mais doit se contenter, malgré ses diplômes, à faire le taxi. Il tente de convaincre son neveu que les petits métiers sont l’unique solution.
Ne croyez pas, avertissent les principaux comédiens rencontrés hier, que le film se penche sur la réalité de la communauté haïtienne de Montréal. Ou qu’il se base, bêtement, dans le cliché de l’Antillais débarquant dans le froid montréalais.
» Ce n’est pas juste un film haïtien. La vision de Dany est universelle, assure son ami Maka Kotto. Partout, il y a des nomades. C’est un regard sur la société d’accueil, un regard très objectif, qui ne juge pas. Tout le monde se reconnaîtra. À cause des thèmes, la solitude, l’exil, la faim. «
L’acteur né au Cameroun, qui a grandi en partie à Paris et est devenu Montréalais depuis que Laferrière l’a entraîné » dans ce frigidaire « , a déjà vécu cette réalité. Et s’il est resté ici- ça fait maintenant 20 ans, comme son personnage-, c’est parce qu’il a été » séduit par les valeurs de solidarité, de compassion et de fraternité « . Valeurs, constate-t-il amer, qui disparaissent peu à peu sous un individualisme plus criant.
Déjà présent dans Comment faire l’amour… et à l’affiche aussi du Goût des jeunes filles, Maka Kotto est une sorte de vieil allié du cinéaste-écrivain. Michel Mpambara, lui, est le nouveau venu qui pourrait servir de locomotive. Du moins, si son énergie et son enthousiasme qui le caractérisent apparaissent à l’écran comme hier devant les journalistes, le film sera un véritable plaisir, plein de rebondissements. L’humoriste ne s’est pas gêné, afin d’illustrer son africanité (ou quoi qu’il ait voulu illustrer), pour interrompre l’entrevue et se mettre à sauter comme un fou en hêlant » hiver québécois « , » hiver québécois « .
Gestuel et spontané, l’enfant de Kigali, capitale du Rwanda, aurait accepté, devant les caméras, de se retenir. » Quand on est colonisé, on apprend à être poli, à se tenir, dit-il. Au cinéma, il ne faut pas dépasser le cadre. Alors, c’est comme un jeu, comme un terrain de soccer, où il ne faut pas sortir des lignes. «
Plus qu’apprendre à modérer ses gestes et sa tenue, Michel Mpambara a dû adapter sa voix. Non pas son accent, mais son ton. » Un ami français m’a déjà dit que Port-au-Prince et Kigali sont identiques, pleins de Noirs, dit-il en riant. Il paraît que les gens parlent de la même façon. » Pour lui, prendre la peau d’un Haïtien n’a donc pas été trop difficile, d’autant plus qu’il a lu tout Laferrière et qu’il s’intéresse au vaudou.
C’est davantage la portée de sa voix que l’ancien étudiant de théâtre a dû modifier. » Au cinéma, le monde se parle proche, on rentre dans la bulle de la personne, dit-il. Moi, je criais. Il a fallu qu’on me rappelle que je ne m’adressais pas à une foule. «
Pour Maka Kotto, plus serein et fait pour incarner l’intellectuel déçu qu’on lui a destiné, son jeune collègue fait un bon contrepoids. » C’est un film très drôle, avance-t-il. Mon humour est pince-sans-rire, Michel, lui, est explosif. «
» Comédie? se demande un dubitatif Dany Laferrière. C’est ce qu’on dit. Moi, je ne mets pas de l’humour. Je ne sais pas écrire de l’humour. Si l’on y rit, tant mieux. «
Le récit se passe dans un espace-temps limité. Ce sont 24 heures dans la vie de Gégé et, à part quelques flash-back qui seront tournés fin janvier en Haïti, l’essentiel des décors consiste dans les appartements montréalais de Fanfan et de ses voisines. Un va-et-vient, imagine-t-on d’après ce que le plateau avait à montrer hier, entre l’univers bric-à-brac d’un un-et-demi et le kitsch et l’excès de l’appartement du dessus.
» C’est la technique du théâtre classique. Un temps, un lieu, dit Laferrière, qui admet que l’idée est née dans l’écriture d’un texte pour les Contes urbains d’Yvan Bienvenue. J’ai toujours eu une écriture très cinématographique; là, j’essaie de faire dans la littérature. »
L’homme n’aurait donc pas abandonné sa célèbre plume. D’après Maka Kotto, ses fidèles lecteurs ne seront pas déçus. Souhaitons-le.
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L’exil selon Dany Laferrière par Geneviève Turcot, Le Droit 17 janvier 2004
Capter sur pellicule l’aventure douce-amère de l’exil, voilà le leitmotiv de l’écrivain Dany Laferrière, qui, pour la première fois, prend le siège réservé au réalisateur avec son premier film Comment conquérir l’Amérique en une nuit ?
L’écrivain né à Port-au-Prince, en 1953, que le public québécois avait découvert avec son premier roman duquel le film Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer (1985) avait été tiré, a annoncé, dernièrement, qu’il accrochait sa plume pour mieux se consacrer au Septième Art. Après 11 romans, Dany Laferrière éprouvait le désir « d’entendre ses mots, car quand tu écris, tu es dans le silence ». Il aurait pu choisir les planches, mais la liberté que lui procurait le cinéma l’a séduit. Comment conquérir l’Amérique en une nuit ? est né d’un feuillet intitulé La Statuette qu’il avait écrit, il y a quelques années, à la demande d’Yvan Bienvenue, pour sa création théâtrale Contes urbains. « Ça m’avait beaucoup ému de voir Didier Lucien jouer mon texte. Alors, mon feuillet d’une page et demi est devenu un scénario de plus de 100 pages », raconte le réalisateur, rencontré sur le plateau de tournage.
Pour son premier film, il a rappelé Didier Lucien et s’est entouré, entre autres, d’un ami de longue date, Maka Kotto, de l’humoriste Michel Mpambara, de Sonia Vachon, de Sophie Faucher et de Maxime Morin, originaire d’Aylmer.
Fanfan (Maka Kotto), un poète haïtien, a quitté son pays natal, il y a 20 ans, pour s’installer à Montréal, où il a troqué sa plume pour le volant d’une voiture de taxi. « Il se retrouve ainsi avec une abondance matérielle, mais avec une pauvreté culturelle. On doit souvent attendre deux à trois générations d’immigrants pour enfin les voir percer dans les domaines culturels, tels que le théâtre », explique Dany Laferrière. Afin de régulariser son statut d’immigrant, Fanfan a épousé sa voisine, Andrée Tremblay (Sonia Vachon), qui partage un appartement avec sa soeur jumelle non identique, Denise (Sophie Faucher). Un mariage de raison qui a célébré ses noces d’argent et d’où se sont forgées une solide amitié et une passion charnelle. Fanfan accueille chez lui son neveu, Gégé, interprété par le rwandais Michel Mpambara, qui y fait ses premiers pas au grand écran. Un souper s’organise et les voisines sont invitées. Comment conquérir l’Amérique en une nuit ? c’est 24 heures durant lesquelles les quatre protagonistes réinventeront le monde autour de la même table, tandis que la télévision projette un portrait ironique de la société nord-américaine. Une partie du film sera également tournée en Haïti, afin d’illustrer le départ de Gégé et quelques flash-back.
Gégé débarque à Montréal avec la ferme intention de conquérir cette terre promise que représente l’Amérique. « Mais ce n’est pas une conquête de matériel, de sexe ou d’argent, c’est plutôt la conquête de soi-même », précise le cinéaste. Une conquête qui prend la forme d’un fantasme personnifié par le personnage de Candice, un mannequin international interprété par la comédienne outaouaise, Maxime Morin. « Elle veut être connue pour autre chose que son apparence. Elle veut être touchée et pour Gégé, elle symbolise le rêve américain », explique-t-elle. Pour sa première expérience au cinéma, la comédienne, qu’on a vu dernièrement dans un épisode de Tribu. com et qui joue dans le faux soap américain du téléroman L’Auberge du chien noir, est très emballée de travailler avec Dany Laferrière. « Je me considère très chanceuse ! »
Quant à Michel Mpambara, qui, avant de s’embarquer dans ce projet, a englouti toute la littérature de Dany Laferrière, afin d’en saisir le plus possible la philosophie, il a un plaisir fou sur le plateau. « On a dû me demander de cesser de crier et me rappeler que je ne m’adressais pas à une foule ! lance-t-il en riant, visiblement excité par son expérience. Gégé veut réussir en Amérique, mais il ne veut pas commencer en bas de l’échelle, et il s’est déjà établi toute une stratégie pour y arriver. »
Dany Laferrière se défend bien de faire un film destiné uniquement aux immigrants ou aux Haïtiens, « mais j’espère quand même être une bonne nouvelle pour la communauté haïtienne. Mais je ne suis pas complaisant, je fais seulement un film ». Son grand ami Maka Kotto abonde dans le même sens : « Ce film va toucher tous les gens qui ont déjà bougé, qui ont déjà quitté un endroit, les gens vont rire, mais aussi réfléchir. Ce film aurait pu être tourné n’importe où », conclut-il.
Comment conquérir l’Amérique en une nuit ? devrait prendre l’affiche dès septembre, période à laquelle un autre film tiré des romans de Dany Laferrière, Le Goût des jeunes filles , du réalisateur John L’Écuyer, est également attendu.
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Dany Laferrière, jeune cinéaste par Chantal Guy, La Presse 4 septembre 2004
Dany Laferrière, » jeune cinéaste « ? Pourquoi pas! Personne ne s’en offusquera, car l’homme nous a habitués à ses coups d’éclat. N’a-t-il pas claironné partout qu’il a cessé d’écrire et que tous ses livres ne sont en fait que des chapitres de son » autobiographie américaine « ?
De toute façon, ça fait déjà un bon moment qu’il a conquis le Québec, et nous étions nombreux à vouloir découvrir son premier film, Comment conquérir l’Amérique en une nuit – l’écrivain reste fidèle à son penchant pour les longs titres-, présenté un soir au FFM, avant d’être lancé sur les écrans le 10 septembre.
En réalité, Dany Laferrière n’a jamais cessé de se réinventer. La preuve: il réécrit ses romans. Après avoir livré une nouvelle version de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit?, il proposera à l’automne une réédition du Goût des jeunes filles, auquel il a ajouté 120 pages. Roman par ailleurs adapté au cinéma par John L’Écuyer et dont Laferrière a signé le scénario. Qu’il n’a pas voulu nécessairement fidèle au roman. Et que John L’Écuyer n’a pas nécessairement respecté pendant son tournage, à la demande de Dany Laferrière.
» Je lui ai dit de ne pas hésiter à trahir le scénario, explique-t-il. Je pense qu’il faut faire comme on veut. Pour moi, la seule règle, c’est de toucher une sensibilité. C’est un espace de liberté, pas de contraintes. «
De cette façon, le cinéaste en herbe a repris pour son film à lui les personnages de Gégé et de Fanfan du Goût des jeunes filles, qui ne sont plus maintenant deux amis du même âge, mais un oncle et son neveu. Parce qu’il voulait comme acteurs Maka Kotto et Michel Mpambara, peu importe la différence d’âge de leurs personnages d’origine. Et au diable le respect du roman!
Ce que préfère l’écrivain-cinéaste, c’est de revisiter son oeuvre comme il l’entend. » J’aime bien jouer dans le même bassin, le même carré de sable. Ça me permet de me retrouver. J’essaie toujours de raconter une histoire où je peux avoir une certaine maîtrise de la situation. Je suis comme un boxeur qui aime bien boxer dans ses cordes. «
Il va même plus loin: » La personne de goût, l’amateur, regarde le monde de manière horizontale. Et moi, je pense que l’artiste- je dis un grand mot- fouille dans un carré excessivement borné et très limité, mais il fouille de plus en plus profondément. L’idée ce n’est pas de crier, d’ouvrir de nouveaux territoires, d’élargir; pour moi, c’est plutôt deux mètres carrés. Je pense que le territoire de l’artiste ne doit pas dépasser celui de son cercueil, si on peut permettre cette comparaison macabre (rire). Mais il peut faire le trou très profondément, jusqu’à trouver de l’eau ou de l’or. «
La » trahison » est un mot joyeux dans le vocabulaire de Laferrière. C’est un geste d’affirmation. Pour » devenir qui on est « , il faut pouvoir transcender nation et famille, attentes et préjugés, enfin, tout ce qui peut nous confiner à une vision figée de nous-mêmes.
» Il faut trahir tout le monde et même soi, croit-il. Il faut beaucoup se surveiller, sinon, on tombe dans la complaisance. Parce que c’est tellement facile, il y a tellement de choses qui attendent un jeune Noir qui arrive en Amérique du Nord. Il y a toujours la possibilité à tout moment de sortir la carte raciale en disant aux gens » vous êtes racistes » et dès qu’on tombe dans ce piège-là, même si on a raison, c’est un piège. Parce que personne ne vous attend, c’est ça qui est intéressant. Ça vous permet une extrême liberté et ce qu’on fait avec cette liberté-là, ça a toujours été un peu le moteur de mon travail. «
Ainsi en est-il de Gégé (Michel Mpambara), venu à Montréal pour retrouver son oncle Fanfan (Maka Kotto), certes, mais avant tout pour conquérir l’Amérique. Et l’Amérique, c’est cette blonde de rêve qu’il a vue dans les magazines. Car lui aussi veut sa part d’exotisme! Il n’a aucune envie de manger de la nourriture haïtienne, qu’il connaît trop bien, mais un authentique hamburger, qu’il n’a jamais goûté.
Il veut mordre à pleines dents dans cette nouvelle vie, juteuse comme une pub de Big Mac qui se présente à lui- » je veux du cholestérol pur » exige le longiligne Gégé- et non pas s’emmurer dans ses souvenirs comme le fait Fanfan, qui veut retourner à Haïti, retrouver une femme et sa jeunesse perdue.
On a envie de demander à Dany Laferrière s’il était un peu comme Gégé à son arrivée au Québec. » Dans un certain sens. Mais pour moi, la conquête de l’Amérique, c’est une seule chose; comment faire en Amérique du Nord ce que j’aurais pu faire en Haïti. Comment me comporter toujours librement et agir naturellement. Parce que c’est très difficile de ne pas être un immigrant. C’est presque impossible. Le statut d’immigrant vous attend et non seulement vous êtes confronté à un autre univers, mais les gens qui vous poussent dans ce couloir le plus possible, ce sont précisément les autres immigrants: » Comment, vous n’allez pas faire différemment de nous! » On change, c’est vrai, mais pour rester soi-même. Et pour moi, c’est la seule conquête qui vaille la peine. «
Et c’est ainsi qu’on finit par conquérir l’Amérique? » Oui. Vous l’aurez par surcroît « .
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Pour réaliser son premier film, Dany Laferrière a dû s’adapter aux mille contraintes du cinéma par Violaine Ballivy, Le Soleil 4 septembre 2004
Montréal – Le Monsieur du pays sans chapeau s’est toujours vanté de faire du cinéma dans ses livres. Sauf que voilà, il n’en faisait pas réellement, et ça l’embêtait beaucoup. quinze ans après l’adaptation au grand écran de son best-seller Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière signe enfin sa première pellicule.
Si le support a changé, le propos reste. Il y a des Haïtiens et des blondes pulpeuses à conquérir, des hommes déchirés entre Montréal et Port-au-Prince. Et il y aurait eu des tempêtes de neige et des cyclones sous les tropiques si l’argent avait suivi.
« Je me suis levé, j’ai fait un film et puis voilà. » Les choses sont bien simples quand elles sont présentées par un Dany Laferrière grisé par la première sortie en public de son bébé, présenté de surcroît au superbe cinéma Impérial du centre-ville de Montréal.
Le lendemain matin, en entrevue, c’est un autre discours. La cravate a disparu, pas l’enthousiasme, mais le récit de la naissance de Comment conquérir l’Amérique en une nuit est épique.
L’écriture avait ceci de facile pour Dany Laferrière qu’elle ne nécessitait qu’une vieille Remington installée sous un manguier pour que les mots défilent. Le cinéma, Dany Laferrière a découvert qu’il s’agit d’un millier de nouvelles contraintes tous les jours. Surtout quand on décide d’aller filmer dans un pays au bord de la crise politique et humanitaire et que le budget est beaucoup trop serré pour la grandeur de ses ambitions. Pour donner matière à réfléchir à son public, Dany Laferrière n’a eu que 19 jours. Point à la ligne pour traduire en images les carnets d’exil de Fanfan (Maka Kotto) et Gégé (Michel Mpambara), deux Haïtiens qui tenteront de révolutionner le monde lors d’un souper, en compagnie de deux étranges jumelles, dans un sous-sol d’un appartement minable de Montréal. Gégé, clandestin fraîchement débarqué, incarne la modernité, l’espoir d’une vie meilleure alors que Fanfan joue les désabusés. Au Québec, il a le ventre plein mais doit se contenter d’être chauffeur de taxi alors qu’il était poète chez lui. Et il se meurt d’envie de retrouver un amour de jeunesse, symbole d’une terre abandonnée il y a 20 ans. « Croiser leurs destins, c’est une façon de dire à la fois du bien et du mal d’Haïti et du Québec.
« Ici, les gens veulent que l’on oublie notre passé, qu’on ne l’évoque pas pour nous consacrer à leur projet politique. On nous dit » C’est ici que vous êtes. Pas là-bas. » Mais comment fait-on pour oublier huit millions de personnes parmi lesquelles il y a ses parents ? La devise de ce pays n’est-elle pas » Je me souviens ? « »
« Les gens ne comprennent pas tout ce que le mot exil implique. Prenez les Rimouskois qui s’exilent à Montréal. Quand ils retournent chez eux, leur environnement leur semble différent, ils ne sont plus adaptables, la maison familiale est trop petite. Imaginez quand les gens doivent quitter un régime meurtrier pour sauver leur vie. Même si la situation politique change, ils ne pourront jamais retrouver exactement ce qu’ils ont quitté. »
Mais Gégé, lui, ne voit pas encore tout cela. Il est baigné par l’euphorie de la nouveauté et rêve de conquérir une Amérique blonde platine sur papier glacé. Pourquoi la jolie blonde, déjà, M. Laferrière ? « Parce que conquérir la blonde, c’est conquérir l’Amérique ! Elle est la métaphore du rêve américain. On a essayé de la tuer, on l’a ridiculisée et, au Québec, on ne veut surtout plus parler de la blonde. Mais si vous venez en immigrant, elle vous saute aux yeux : elle est partout ! Dans les salons de coiffure, tout le monde se teint en blonde, pas en brune. »
Bien trop court
Moins de trois semaines, c’était donc bien court pour coucher tout cela sur ruban. D’autant plus qu’il fallait y inclure un voyage dans un Haïti « chaotique » qui a donné des sueurs froides aux assureurs et forcé le déplacement de plusieurs scènes essentielles. Non, les conditions n’étaient franchement pas idéales pour que le talent de l’auteur se transpose à l’écran.
« On ne peut pas écrire un film dans ce temps-là. Quand j’écris un livre, je fais un premier jet qui est complètement différent du produit fini. Après, je prends le temps d’écrire, corriger, changer l’angle. Je n’ai pas eu le temps de faire ça avec mon film, je n’ai eu que le temps de mettre bout à bout les scènes.
« Idéalement, j’aurais pris six jours de tournage de plus. J’aurais pu ajouter des plans, des contrechamps, des détails. Les voitures n’auraient pas eu l’air stationnées pour attendre le dialogue, on n’aurait pas tout filmé dans le même coin, on aurait eu le bruit des voitures, et il y aurait eu des passagers dans le taxi. Ce film, c’est un premier jet. Une peinture primitive. »
Conscient de ces contraintes, Dany Laferrière a refusé de porter à l’écran l’un de ses romans et a plutôt écrit un scénario original. « Il ne faut pas tenter de faire ce qu’on ne peut pas faire. Mes livres sont trop complexes, les gens auraient passé leur temps à dire » ah non, c’est pas comme ça que je l’ai imaginé « . Il faut soit avoir beaucoup d’expérience, soit avoir beaucoup de temps pour créer un univers plus complexe, ce qui n’était pas mon cas. »
Le résultat est donc un peu statique, de l’avis même de son réalisateur, mais malgré un constat parfois sévère, Dany Laferrière conserve le sourire des vainqueurs. « On a vu beaucoup de films sur les immigrants [au Québec]… mais c’était à 1 h du matin à Télé-Québec. Jamais au grand écran comme ça, dans un festival du film. Je suis très content. »
Ce film s’inscrit dans le désir de Dany Laferrière de s’impliquer encore davantage auprès des siens. Comment conquérir… sera diffusé à Port-au-Prince, et une partie de la vente des billets de la première du film a été remise à la CRUDEM, une fondation qui pilote des projets d’aide en Afrique et dans sa terre natale dont il est depuis peu le porte-parole.
Dany Laferrière prépare aussi – et déjà – une adaptation de sa nouvelle Max est de retour, tirée de son recueil de La Chair du maître. « Le cinéma peut toucher un plus large public que mes livres », explique-t-il. Cette fois, l’enveloppe devrait être plus soignée et le cinéaste-écrivain rêve de tourner en noir et blanc, une manière d’illustrer le fait que l’on peut vivre tristement malgré les couleurs et la chaleur du soleil. Enfin, deux autres de ses oeuvres seront portées à l’écran sans lui. Le Goût des jeunes filles, qui devrait prendre l’affiche cet hiver, et Vers le Sud , qui sera tourné en 2005.
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Film à lire attentivement… Marie-Christine Blais, La Presse 9 septembre 2004
On définit habituellement le » film d’auteur » comme un long métrage pour lequel le réalisateur a pris certains risques afin de pouvoir défendre ses opinions à sa façon… et dont le budget de production est inversement proportionnel à la quantité de risques pris! Ne serait-ce qu’à ce titre, Comment conquérir l’Amérique en une nuit , premier film écrit et réalisé par Dany Laferrière, peut être considéré comme un film d’auteur: petit budget, tournage dans un pays sur le point d’exploser (l’équipe de tournage a quitté Port-au-Prince la veille du début des émeutes de janvier dernier) et dans des conditions extrêmes (l’hiver à Montréal…) et, bien sûr, points de vue inhabituels sur l’émigration, le Québec, la solitude, la télévision, le tour de taille des femmes…
Mais l’expression » film d’auteur » est aussi à prendre littéralement: on » lit » pratiquement le scénario à mesure que Comment conquérir… est joué sous nos yeux! C’est manifestement la première production d’un écrivain devenu réalisateur sur le tard. Cela occasionne bien des maladresses, c’est vrai, mais confère également un réel charme à ce qui est avant tout une comédie- les rires fusent beaucoup pendant une projection de Comment conquérir…
Les dialogues sont en effet réussis. Laferrière multiplie les bons mots ( » faire peur, c’est le seul avantage du Nègre en Amérique « ), les traits d’esprit et les répliques hilarantes ou bouleversantes pour relater une histoire bien pensée. Fanfan (Maka Kotto) est quasi » devenu » Haïtien depuis qu’il a quitté Port-au-Prince pour émigrer au Québec il y a 20 ans. À l’autre extrême, son neveu Gégé (Michel Mpambara), frais descendu de l’avion, est prêt à prendre d’assaut l’Amérique- et même à en fermer les frontières pour empêcher d’autres émigrants de réduire ses chances de conquête! À leurs côtés, se relaieront un ami de longue date de Fanfan (très juste Widemir Normil), une jeune et belle blonde qui incarne l’Amérique, Dany Laferrière lui-même dans le rôle de… Dany Laferrière, enfin deux Québécoises de souche, deux jumelles (Sonia Vachon et Sophie Faucher) aussi dissemblables que Fanfan et Gégé- comme quoi être de la même famille ou du même pays ne signifie pas être pareil.
Des petites leçons subtiles de ce genre, Comment conquérir en est émaillé- attendez de voir ce qu’une enseigne de taxi peut signifier selon qu’elle est fixée sur une auto de Montréal ou de Port-au-Prince. Et rien n’est laissé au hasard, pas même le choix de la compagnie de taxi, justement!
Enfin, c’est le cas de le dire, rien n’est blanc ou noir dans ce film: si l’un des personnages voit en l’hiver une vaste conspiration contre les émigrants, rien de moins, un autre s’émerveille devant la beauté indéniable de la neige qui tombe.
Comment conquérir… s’essouffle tout de même et la direction d’acteurs est inégale- en fait, les acteurs eux-mêmes sont inégaux. Et le personnage campé par Sophie Faucher (une célibataire frustrée et aigrie qui roule les » r « ) est tout simplement bédéesque. Or, la BD et la comédie ne répondent pas aux mêmes règles et leurs effets s’annihilent quand on les fait cohabiter.
Qu’importe. Grâce au regard de Laferrière, on voit autrement le Montréal d’aujourd’hui mais aussi les » deux solitudes » (non, ce ne sont plus les anglos et les francos, mais bien les émigrants et les femmes). On mesure aussi le chemin parcouru au cours des deux dernières décennies: c’est vrai que Gégé aura sans doute plus de chances de mener à bien ses rêves aujourd’hui que ne l’avait Fanfan il y a 20 ans- la preuve, on peut même y être écrivain et réalisateur comme Dany Laferrière. Enfin, Comment conquérir demeure une admirable lettre d’amour adressée à deux lieux pivots de la vie de l’écrivain-devenu-cinéaste et on le soupçonne de fredonner parfois » J’ai deux amours: Haïti et ici… « .
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Une fable sur l’exil et le mal du pays par Odile Tremblay, Le Devoir 11 septembre 2004
Réalisation et scénario: Dany Laferrière. Avec Michel Mpambara, Maka Kotto, Widemir Normil, Sophie Faucher, Sonia Vachon, Maxime Morin, Didier Lucien. Image: Robert Vanherweghem. Musique: Serge Nicol.
Les rapports de l’écrivain Dany Laferrière avec le cinéma vont en s’accentuant. Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, porté à l’écran en 1988 par Jacques Benoît, son oeuvre si fascinante s’était plutôt confinée à l’écrit. Voici que le septième art s’empare vraiment de l’univers de l’écrivain d’origine haïtienne. On verra bientôt sur les écrans Le Goût des jeunes filles, dans son adaptation cinématographique de John L’Écuyer.
L’an prochain devrait sortir Vers le Sud, de Laurent Cantet, inspiré de nouvelles tirées de La Chair du maître.
En attendant, Dany Laferrière a mis lui-même la main à la pâte en scénarisant et en réalisant Comment conquérir l’Amérique en une nuit. Grand écrivain, bon chroniqueur, il fait ici ses premiers pas de réalisateur. D’où les maladresses particulièrement apparentes dans sa direction des acteurs.
Le film (en partie pour répondre à des considérations budgétaires) obéit presque à la loi théâtrale des trois unités. L’action se concentre en moins de vingt-quatre heures, surtout dans l’appartement montréalais de Fanfan (Maka Kotto), lequel reçoit Gégé, frais débarqué d’Haïti, qui entend bien conquérir Montréal, les blondes incendiaires et le monde entier, un coup parti.
Fable sur l’exil, l’identité culturelle et le mal du pays, le film de Laferrière semble un concentré des thématiques de son oeuvre, sans que le scénario parvienne à exhaler vraiment la fine poésie de sa prose.
Il y a une fraîcheur dans cette arrivée à bras ouverts en terrain inconnu, mais les développements psychologiques sont menés trop rondement pour avoir le temps d’imprimer leur émotion. Les acteurs principaux, le vétéran Maka Kotto et l’humoriste Michel Mpambara (qui fait ses premier pas de comédien), sont tous deux d’origine africaine, et on a du mal à croire qu’ils viennent d’Haïti. Question d’accent, de gestuelle. L’oreille décèle les notes fausses.
Faute d’expérience, Dany Laferrière semble avoir laissé ses comédiens se diriger un peu tout seuls. Encore que Michel Mpambara ne s’en tire pas si mal, plus vivant que Maka Kotto, au jeu lourd.
Son personnage de Fanfan mitonne de petits plats haïtiens pour ses voisines, deux soeurs incarnées par Sonia Vachon et Sophie Faucher. Autant la première joue un être sensuel, autant la seconde hérite d’un rôle de fausse précieuse qu’elle joue à côté de ses pompes. Dans la peau de Denise, Sophie Faucher cabotine jusqu’à la caricature, mais les revirements absurdes de son personnage ne l’aident pas à sembler crédible. Le contraste entre les tempéraments des deux soeurs apparaît par ailleurs trop appuyé. Leur duo boite davantage qu’il ne fait rire.
Une des bonnes idées du films est de faire découvrir l’Amérique au nouveau venu par l’entremise d’une télévision toujours ouverte qui pérore et déconne à qui mieux mieux. Le personnage de Gégé est d’ailleurs amoureux d’un icone de l’Amérique, la blonde fatale dont il a d’ailleurs aperçu la version idéale à la télé.
Le film prend toujours appui sur deux pôles: soeurs en contraste, pays en contraste, héros qui trouveront leurs destins dans des voies opposées. Cette symbolique binaire laisse évidemment peu de place aux nuances, qui manquent ici. Mais peut-être l’Amérique ne se laisse-t-elle tout simplement pas découvrir en une seule nuit.
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2005. Vers le sud de Laurent Cantet, avec Charlotte Rampling [105 min. Dany Laferrière, coscénariste]
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2009. La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve de Pedro Ruiz [90 min. Documentaire sur la vie et l’oeuvre de Dany Laferrière]
– Pourquoi on vous filme? – Parce que je suis une star, madame! D L
🏆 Prix du public des Rencontres internationales du documentaire 🏆 Banff Rockies Award Mention spéciale du Festival du film insulaire
14 novembre 2009
Pour souligner les 25 ans de son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, ce documentaire retrace le parcours de Dany Laferrière, voyage intime de l’un des écrivains les plus originaux des dernières décennies. Connu pour sa détermination, sa force, son honnêteté parfois brutale et inconfortable, Laferrière présente à ses lecteurs une image du « premier monde » à partir de son regard d’homme sauvage mais lucide, assoiffé de vie et de littérature, avec un appétit vorace pour absolument tout ce que lui offre la vie. Dans La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, on l’accompagne dans une douzaine des villes dont Montréal, Paris, New-York, Port-au-Prince jusqu’au mythique village de pêcheurs de Petit-Goâve. La promenade en Haïti, pays de contrastes où un bonheur sensuel côtoie une violence anarchique, nous mène à une réflexion sur le pays de son enfance et celui d’aujourd’hui, principale source de son inspiration, et sur l’exil. C’est là que s’impose L’énigme du retour, son dernier livre. Plus qu’un voyage physique, ce documentaire présente un voyage cinématique fascinant et nous plonge tout droit dans l’imagination déchaînée de l’auteur.
Regard sur l’œuvre
Le film suit l’écrivain dans une douzaine de villes, dont Montréal, Port-au-Prince, Paris, New York et son village natal de Petit-Goâve. – Le Devoir 14 septembre 2009
Un film sur Dany Laferrière aux Rencontres du documentaire
Soulignant le quart de siècle de son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un documentaire sur Dany Laferrière, La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, de Pedro Ruiz, sera lancé en première mondiale aux 12es Rencontres internationales du documentaire de Montréal, qui se dérouleront du 11 au 21 novembre à Montréal.
Le film suit l’écrivain dans une douzaine de villes, dont Montréal, Port-au-Prince, Paris, New York et son village natal de Petit-Goâve. On devait déjà à Pedro Ruiz Un animal tropical à Montréal, sur l’écrivain cubain Pedro Juan Gutiérrez, et Mexique illégal, sur les émigrés clandestins.
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Quand tu lis tous ses livres, tu te rends compte de sa grande cohérence, des ficelles qu’il tire d’un roman à l’autre. C’est un parcours impressionnant. – Pedro Ruiz, en entrevue avec André Lavoie, Le Devoir 14 novembre 2009
La douceur de filmer d’un globe-trotter de Caracas
Vénézuélien d’origine, Québécois d’adoption, photographe de profession et citoyen du monde, rien n’arrête Pedro Ruiz. Toujours un projet qui l’allume, toujours en mouvement, l’homme est aussi un amusant conteur, comme j’ai pu souvent le constater lors de nos collaborations communes au Devoir, moi avec mon magnétophone, lui avec son appareil photo.
C’est la deuxième fois que je le rencontre de manière formelle. Ce fut d’abord pour son premier documentaire, Animal tropical à Montréal, une coréalisation avec Frank Rodriguez sur l’écrivain cubain Pedro Juan Gutierrez. Comme Pedro Ruiz a de la suite dans les idées, il s’est vite intéressé à un autre romancier flamboyant, né aussi sous le soleil des Amériques, celui d’Haïti. Il s’agit de Dany Laferrière, l’auteur de Je suis un écrivain japonais et la vedette souriante, complice et généreuse du second documentaire, qu’il signe cette fois en solo, La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, présenté en première aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).
«Je suis un immigrant qui a fait un film sur un immigrant», résume Pedro Ruiz avec son accent délicieux et toujours la même passion au fond des yeux. Pourtant, il n’hésite pas du même souffle à citer Borges («La nationalité, c’est un acte de foi»), comme pour expliquer que ce qui l’unit à Dany Laferrière va au-delà des étiquettes. Que les deux hommes partagent quelques sentiments liés à l’arrachement au pays d’origine n’explique qu’en partie la connivence qui s’exprime à l’écran. Car de Lyon à New York en passant par Saint-Malo et surtout Port-au-Prince ainsi que Petit-Goâve, là où l’écrivain a passé une partie de son enfance, c’est toujours le même homme, à la fois profond et cabotin, volubile et contemplatif, qui s’offre à Pedro Ruiz.
Le cinéaste le reconnaît volontiers: «Dany a conscience de la caméra, mais c’est une conscience ludique, pas de protection. Avec ou sans caméra, il est tout aussi ouvert et passionné. Ce n’est pas quelqu’un qui prend la pose, ou qui a peur pour son image.» L’écrivain en est d’ailleurs si peu soucieux qu’il n’a pas encore vu le film. Mais, à l’heure de savourer sa victoire récente du Médicis pour L’Énigme du retour, il trouve qu’il arrive à point nommé. «Juste avant de partir pour Paris, Dany m’avait téléphoné de l’aéroport et dit: « C’est comme si on avait planifié tout ça! »» C’était pourtant loin d’être le cas, Pedro Ruiz ayant cru parfois se diriger vers un naufrage, financier entre autres, plutôt qu’une douce dérive au cours des deux années de production du film.
Sa ténacité est maintenant récompensée, et il reconnaît avec un large sourire que les honneurs qui pleuvent sur l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ne nuiront pas à la carrière de son film. Et de la même manière que certains prix sortent de l’ombre certains auteurs un peu négligés, il espère, modestement, changer l’image de Dany Laferrière. «Le Québec le voit davantage comme un monstre médiatique. Ici, on me dit: « Je n’ai pas lu ses livres, mais je le connais. » En France, c’est l’écrivain qui est connu. Il peut remplir des salles de 300 places et ces gens-là ont lu ses livres, ils veulent l’entendre.»
Vrai aussi qu’ils ne l’ont pas connu à l’époque rigolote où il était présentateur météo à TQS dans les années 1980, des performances quasi burlesques que l’on ne voit pas dans le film («Quel gâchis, on a tout effacé», déplore le cinéaste). Par contre, Pedro Ruiz souhaite que cette Dérive douce fasse dévier les spectateurs du personnage public vers l’écrivain. «Quand tu lis tous ses livres, tu te rends compte de sa grande cohérence, des ficelles qu’il tire d’un roman à l’autre. C’est un parcours impressionnant.» Et il est illustré de manière tout à la fois amusante, mélancolique, colorée et fantaisiste. Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre.
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La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve est présenté dans le cadre des RIDM, le dimanche 15 novembre à 14h30 et le lundi 16 novembre à 18h à la Grande Bibliothèque, et prendra l’affiche au Parallèle le dimanche 22 novembre.
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Vous me lisez, j’apparais! – Chantal Guy, La Presse 14 novembre 2009
Profession: écrivain voyageur
À l’image du personnage insaisissable qu’est Dany Laferrière, le documentaire de Pedro Ruiz suit l’écrivain dans ce qu’il est effectivement convenu d’appeler une douce dérive, puisqu’il transporte son baluchon partout où on le demande. « Vous me lisez, j’apparais! » lance-t-il devant les différents publics qu’il rassemble par sa plume. Au gré des désirs et sans logique, il se promène ainsi entre Paris, Montréal, Vienne, Lyon, New York, Montréal et Port-au-Prince, ce que le réalisateur souligne comiquement en calculant les kilomètres parcourus. On peut mesurer un peu plus le contraste entre la solitude des chambres d’hôtel et le formidable conférencier plein d’esprit qu’il est. C’est un portrait, saisi au vol, dans la foulée de la sortie de L’énigme du retour – bon timing du réalisateur avec le Médicis -, le tout entrecoupé de lectures, d’images d’archives et de témoignages d’amis. Mais c’est la verve de Dany Laferrière qu’on aime , même s’il se fait plus silencieux de retour à Haïti, où les images sont les plus fortes. Très brève apparition de la mère, et ce regard profond de l’écrivain sur son neveu qui veut suivre ses traces. On entre presque dans le roman. Si on pense le connaître, on découvre encore un tas de choses sur Dany Laferrière par ce documentaire. La preuve que le sujet et l’homme sont inépuisables… La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve est présenté les 15 et 16 novembre, 14h30 et 18h, à la Grande Bibliothèque (en présence de Dany Laferrière et du réalisateur Pedro Ruiz).
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J’ai été fort impressionné. La réalisation de Pedro Ruiz est inventive, mêlant séquences animées, plans soignés et parti pris intimiste. La narration est assurée par Dany Laferrière lui-même, enrichie d’images d’archives et d’extraits de livres lus par l’auteur ou par des proches, autour du thème central de l’exil. – Marc Cassivi, La Presse 14 novembre 2009
Tout sur Dany
Dans un tout autre registre, j’ai été fort impressionné par La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, très beau documentaire de Pedro Ruiz sur Dany Laferrière, présenté dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal avant de prendre l’affiche au Cinéma Parallèle.
On y retrouve Dany Laferrière, spirituel, comique malgré sa gravité naturelle, rencontrant lecteurs et amis à Montréal, Paris, Lyon, New York et Port-au-Prince, de la parution de Je suis un écrivain japonais jusqu’à celle de L’énigme du retour.
La réalisation de Pedro Ruiz est inventive, mêlant séquences animées, plans soignés et parti pris intimiste. La narration est assurée par Dany Laferrière lui-même, enrichie d’images d’archives et d’extraits de livres lus par l’auteur ou par des proches, autour du thème central de l’exil.
Pourquoi on vous filme? lui demande une dame dans le métro. Parce que je suis une star, madame! répond-il, d’un trait d’esprit caractéristique. Il n’est jamais plus beau qu’à son retour à Petit-Goâve, flânant sur la plage de sa démarche chaloupée, comme son écriture.
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Tout ce que vous avez lu ou entendu jusqu’à maintenant à propos de La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve est vrai. Ce film est magnifique. – Marc-André Lussier, La Presse 15 novembre 2009
Trois suggestions pour votre dimanche
D’abord, ce film de Pedro Ruiz, consacré à Dany Laferrière, est magnifique, tant sur le plan de la forme que du contenu, et tombe à point nommé. Il est présenté cet après-midi à 14h30 à la Grande Bibliothèque dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.
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C’est avant de commencer qu’on a le loisir de penser à la célébrité, car dès la première phrase écrite on fait face à un archer sans visage qui vise d’abord l’ego. – Josée Blanchette, Le Devoir 20 novembre 2009
L’enfant de Petit-Goâve J’ai savouré comme un sorbet à la goyave le documentaire du cinéaste et photographe Pedro Ruiz, mon collègue du Devoir. On aime retrouver Dany Laferrière dans La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, sa sensibilité, son regard perçant, cette intelligence qu’il partage sans retenue et qui devient contagieuse à la lecture de ses livres. Peu d’écrivains ont l’envergure et la nonchalance nécessaires pour faire passer un tel document sans que cela devienne limite pédant. Laferrière ne se prend pas trop au sérieux et la séduction opère facilement entre lui et nous. «C’est avant de commencer qu’on a le loisir de penser à la célébrité car dès la première phrase écrite on fait face à un archer sans visage qui vise d’abord l’ego» (L’Énigme du retour). Au cinéma Parallèle, à compter de dimanche, jusqu’au 26 novembre. http://www.laderivedouce.com.
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Au milieu de tous les paysages qui ont façonné son écriture, qu’il s’agisse de Port-au-Prince, de Petit-Goâve (le territoire de l’enfance), de Montréal ou de New York (théâtre de confidences émouvantes sur son père), Dany Laferrière se révèle avec aisance et une grande humanité. – André Lavoie, Le Devoir 12 décembre 2009
Voyage dans les pays de l’écrivain
Lorsqu’il délaisse son appareil photo pour la caméra, Pedro Ruiz, dont on peut admirer le travail dans les pages du Devoir, aime traquer les écrivains qui, comme lui, affichent un tempérament nomade et créent dans le plaisir plutôt que dans la douleur.
C’était déjà le cas dans son premier film consacré au Cubain Pedro Juan Gutierrez (Animal tropical à Montréal) et la suite logique se nomme Dany Laferrière, ce gamin d’Haïti devenu journaliste et qui allait fuir la dictature en s’installant à Montréal en 1976. Plus tard, il aura suffi d’un seul roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), pour que son auteur soit immédiatement connu.
Depuis cette époque, la popularité personnelle de Laferrière n’a jamais fléchi, surtout au Québec, mais qu’en est-il de la fréquentation de son oeuvre? Celle-ci est abondante, marquée par les souffrances de l’exil, la nostalgie d’une jeunesse envolée, l’amour des femmes et celui d’un continent; les gens d’ici en savent-ils quelque chose? Dans La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, Pedro Ruiz souligne cette contradiction et réussit à aller au-delà de l’image du personnage médiatique, du charmant cabotin et du tribun habile.
Au milieu de tous les paysages qui ont façonné son écriture, qu’il s’agisse de Port-au-Prince, de Petit-Goâve (le territoire de l’enfance), de Montréal ou de New York (théâtre de confidences émouvantes sur son père), Dany Laferrière se révèle avec aisance et une grande humanité. Pour les éloges, certains collaborateurs se chargent de cette tâche et ne ménagent pas les superlatifs au sujet de son dernier livre, L’Énigme du retour. Et les voilà maintenant transformés en critiques dithyrambiques alors que la sortie de ce documentaire émouvant et ludique coïncidait – heureux hasard! – avec la remise du prix Médicis, un sommet dans l’oeuvre de celui qui ne craint pas d’écrire des livres… «moyens». Les honneurs ne risquent pas de le changer.
2021. Autoportrait de Tunis avec Chat de Dany Laferrière [5 min. Poème visuel, Dany Laferrière, réalisation et scénario]
2026. On fait du cinéma de Cemil Yildiz et Dany Laferrière [actuellement en post-production. Dany Laferrière y est aussi acteur principal, et scénariste]
Au fil du temps…
Je ne cherche pas la gloire, je ne cherche qu’à m’exprimer. propos recueillis par Gilles Carignan, Le Soleil 15 janvier 2005
L’éveil du désir
Tourner, inventer des histoires, le cinéma interpelle Dany Laferrière de partout
C’est à croire que le cinéma attendait depuis longtemps son rendez-vous avec Dany Laferrière.
Oui, l’adaptation de son roman Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, en 1988, avait déjà participé à sa popularité. Mais depuis, rien de visible. Jusqu’à ces jours-ci, où l’actualité se bouscule autour de son oeuvre.
À peine vient-il de réaliser un premier film, Comment conquérir l’Amérique en une nuit – passé en coup de vent en septembre – , voilà que le Français Laurent Cantet (L’Emploi du temps) commençait cette semaine le tournage d’une adaptation de La Chair de maître, avec Charlotte Rampling. Ce n’est pas tout. Vendredi prochain prendra l’affiche Le Goût des jeunes filles , qu’il a adapté de son propre roman (roman dont il a d’ailleurs récemment offert une version augmentée).
Il y a du hasard dans cette accumulation (Le Goût des jeunes filles était en chantier depuis sept ans). Mais cette effervescence autour du cinéma n’est pas qu’un accident.
« J’ai laissé un peu le roman, là, c’est le cinéma, annonce Laferrière. J’ai passé 20 ans dans une chambre devant ma machine, maintenant, je sors. Le cinéma, c’est aller jouer dehors, prendre l’air, dans la foule. »
Tourner, inventer des histoires, le cinéma l’interpelle de partout. Une seule objection : mettre en images ses propres romans. « Trop complexe », dit-il. C’est pourquoi Comment conquérir l’Amérique en une nuit – « un film très vite fait » – se basait sur une histoire originale. C’est pourquoi il a confié au Montréalais John L’Écuyer le soin de réaliser son adaptation du Goût des jeunes filles.
Que le cinéma puise beaucoup dans son univers ne surprendra peut-être pas ses lecteurs. « La plupart de mes livres sont très cinématographiques, acquiesce-t-il. Le Goût des jeunes filles est découpé en séquences. Il y a même un générique ! »
Un poète
John L’Écuyer a, effectivement, vu beaucoup d’images dans le roman et le scénario qu’en a tiré Laferrière. « Tout réalisateur rêve de trouver une histoire comme ça. » Et pourquoi ? « Ce qui est formidable dans l’écriture de Dany, c’est sa capacité à communiquer des émotions universelles, de façon simple. Et contrairement à ce qu’on peut penser, c’est très dur, ça. C’est si facile d’être compliqué. Dany est un poète. »
L’Écuyer sourit, donc, quand on lui suggère que le récit du Goût des jeunes filles – un jeune Haïtien qui fait l’apprentissage du désir en même temps que la réalité de la rue – aurait pu se passer n’importe où. « C’est toujours ce que j’essaie de trouver. Mon premier film, Curtis’s Charm, parlait de deux toxicomanes, mais ç’aurait pu être n’importe qui, vous, moi, mon père. C’est un film sur l’amitié. Il y a ça aussi dans Le Goût des jeunes filles. L’amitié, l’amour, le désir, la peur, ce qu’on fait de notre vie, des sentiments avec qui tout le monde peut s’identifier. »
Dans le corpus romanesque de Laferrière, Le Goût des jeunes filles aborde l’adolescence, sous forme de chronique initiatique, qu’on aurait pu intituler « la fin de l’innocence ». Bien sûr, l’histoire de Fanfan (Lansana Kourouma) se déroule dans l’Haïti de 1971, alors que le fils Duvalier prend le pouvoir (à vie). C’est l’arrière-plan social et politique du film. Mais « je n’ai pas voulu raconter une histoire de la dictature, souligne l’écrivain. J’ai voulu prendre une vie quotidienne puis faire entrer la politique dedans, et non le contraire. »
Et pour Laferrière, l’adolescence, « c’est la découverte du désir. Pas la consommation de la chair, mais le désir qui se manifeste ». Pour Fanfan, à travers sa jolie voisine Miki (Koumba Ball) et ses copines, « semi-prostituées », sur qui il fantasme en secret, jusqu’au jour où un incident avec un Tonton-Macoute le force à se réfugier chez « les jeunes filles », le temps d’une fin de semaine.
Découverte du désir
Pour Fanfan, inspiré de l’ado Laferrière – même éducation sévère, même façon de rester en retrait de l’action – , la découverte du désir s’accompagne de la découverte de la poésie. « La poésie, ç’a été pour moi comme le désir. Aussi physique que le désir. C’était pas du tout un truc abstrait. J’ai eu la chance de lire des poètes de première importance très jeune. Et ça forme le goût. C’est devenu pour moi fondamental. Comme l’électricité, pour se réchauffer. »
Le tournage ne s’est pas déroulé à Haïti, mais en Guadeloupe. Port-au-Prince était trop cher pour les assurances et les moyens dont disposait L’Écuyer. « On a fait le film avec peu d’argent, avec de l’équipement qui ne fonctionnait pas toujours. Mais il y a eu beaucoup de petits miracles. Tout le monde s’est engagé totalement. C’était do or die. Et tout en étant exigeant, c’est le tournage qui m’a apporté le plus de satisfaction. »
Dany Laferrière a laissé John L’Écuyer faire son film, n’intervenant pas beaucoup sur le plateau. Comme il ne prévoit pas non plus aller vérifier ce que Laurent Cantet fait de son histoire. Ils ont correspondu au moment de l’écriture, mais après, « ça ne m’appartient plus », dit-il.
Laferrière, de toute façon, est déjà de retour derrière la caméra pour donner suite à Comment conquérir l’Amérique en une nuit . Car même s’il a vécu non sans difficulté l’apprentissage des contraintes du cinéma – l’argent, la technique – , il est loin de renoncer à la réalisation.
Dernièrement, il a tourné à Haïti les premières images d’un film futur, Vite, je n’ai pas que ça à faire, qui sera très différent du premier dans son style. « Le cinéma est très vaste, dit l’écrivain – cinéaste de 52 ans. On peut entrer par plusieurs portes. J’ai la chance d’entrer tard. Je ne cherche pas la gloire, je ne cherche qu’à m’exprimer. » Et à trouver la meilleure façon pour le faire, la meilleure « écriture ».
« C’est l’argent qui empêche dans le cinéma, observe-t-il. C’est pour cela que j’explore quelque chose de nouveau. Le film que je tourne coûtera 1000 $. J’ai vraiment envie d’essayer un cinéma sans argent. Un peu comme Godard aurait fait à l’époque de la Nouvelle Vague, avec de l’improvisation, sans folklore sur Haïti. Ça se fera vite, dans l’énergie. Ça ouvrira un autre aspect de ce que j’ai en moi. »
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Sous influences propos recueillis par par Marc Cassivi, La Presse 24 septembre 2025
Les artistes sont aussi la somme des œuvres qui les ont forgés. L’écrivain Dany Laferrière est le président d’honneur de la 21 e édition du Festival international du film black de Montréal, qui s’ouvre ce mercredi et roule jusqu’au 28 septembre. Le membre de l’Académie française parle de cinéma avec notre chroniqueur Marc Cassivi.
Marc Cassivi : Je m’intéresse aux œuvres qui ont fait l’artiste que tu es, qui t’ont forgé en quelque sorte. Quel est le premier film que tu te souviens d’avoir vu ?
Dany Laferrière : J’ai vu un film avec ma mère et mes tantes, Le prince esclave. Ce genre de film était courant. Un prince qui se retrouve en esclavage, et qui ignore même son identité. Il avait une marque qui disait son ascendance, mais personne, parmi les autres esclaves, ne le savait. Le roi qui était un imposteur a su que le prince vivait incognito dans son royaume et qu’il était un esclave. Ce film m’avait frappé parce que quand le jeune homme avait appris qu’il était un prince, il a refusé de se déclarer prince parce qu’il ne voulait pas être roi. Pour lui, un roi ne sait pas comment vit son peuple ou est un salaud, alors qu’il a plein d’amis. Un roi est seul, et les esclaves se serrent les coudes entre eux et gardent toujours ce rêve de liberté. À l’époque, c’étaient les sujets qui m’intéressaient. J’ai été marqué par beaucoup de films au cours de ma vie, mais celui-là reste le plus important. Il m’a fait beaucoup réfléchir.
Quels autres films t’ont marqué ?
Ceux de Fellini et de Kurosawa. Les premiers films de Woody Allen, puis Annie Hall, Manhattan, ses films les plus articulés comme Hannah et ses sœurs. Les enfants du paradis de Carné, avec des dialogues de Prévert, est un film parfait. J’aime quelques films coréens. Le déclin de l’empire américain. Ousmane Sembène. Spike Lee. Bon, il y a des cinéastes dont j’aime parler plus que de voir leurs films, ça aussi, c’est une fonction de l’art. Le premier film de Spike Lee, She’s Gotta Have It, est sorti un an après la sortie de mon premier roman. Dernièrement, quand il a repris le film pour en faire une série pour Netflix, il a cité mon livre parmi les œuvres iconiques de la culture noire américaine. À chaque épisode, il choisit de mettre en valeur une œuvre artistique un peu pour proposer aux jeunes Américains un livre, un tableau, une danse. Et il y a un épisode où on retrouve Comment faire l’amour… Juste le montrer et le citer dans un petit cadre fictionnel, ça m’a touché, car j’avais beaucoup aimé She’s Gotta Have It, sa fausse légèreté et son culot.
Te définis-tu comme un cinéphile ?
J’aime le cinéma, par bribes. J’ai eu une décennie de cinéma : les années 1980. C’était fou. Le Ouimetoscope ne coûtait rien et on pouvait rester dans la salle tant qu’on voulait. C’était toujours un bon film. C’est comme les classiques littéraires : c’est fabuleux et ça ne coûte jamais cher. Mais il m’arrive de vouloir regarder de mauvais films, des soirs de demi-brume et de désœuvrement. Parce qu’un mauvais film en dit peut-être plus sur une époque qu’un bon. Un bon film exige du talent. Pour faire un mauvais film, il faut croire en soi malgré une absence flagrante de talent, et c’est l’époque. On se demande pourquoi une telle concentration de bons films et de bons cinéastes durant telle décennie, les années 1970-1980 pour le cinéma italien, par exemple ? C’était une époque où les types talentueux étaient regardés de haut, car les génies n’étaient pas rares. Choderlos de Laclos était regardé comme un écrivain de second ordre durant ce XVIII e siècle français où les génies pullulaient. Parfois, c’est dans l’autre sens. Ne me demande pas dans quel sens on est aujourd’hui.
Y a-t-il un film ou un genre de film qui te plaît et qui pourrait surprendre tes lecteurs ?
Non, en cinéma, je n’ai pas de goûts particuliers. Je suis comme tout le monde, je regarde le soir les films d’action pour me reposer. Les films où on doit trouver le coupable m’ennuient parce que je trouve le coupable facilement. Comme je suis premier degré, je regarde un moment tout le monde sans discrimination, même le narrateur, et je pointe du doigt celui sur qui je n’ai aucun soupçon. Si vous avez l’esprit analytique, en un mot si vous êtes brillant, vous ne réussirez jamais. Le réalisateur a tout construit pour vous. Comme je n’ai aucun respect pour ce genre de film, alors je mets mon cerveau à zéro, ce qui me place dans son angle mort. Je crois que c’est comme ça qu’Agatha Christie a procédé, ce qui lui permet de devenir la reine du crime. Elle a fait un banal roman avec un crime, et après elle a placé le piège sans considération pour la logique, puis l’argument est arrivé comme un glaçage, alors que les autres accordent tant d’importance à l’intelligence.
Quel est ton rapport aux adaptations cinématographiques de romans ? Le livre est-il toujours supérieur au film ?
Le livre est souvent meilleur que le film, mais pas toujours. On le pense meilleur, car on se dit que si le cinéaste l’a choisi… Bon, je ne parle pas d’un best-seller imposé par un producteur. On se met dans l’angle du réalisateur qui, souvent, dit qu’il a toujours rêvé de faire un film avec un livre. Je suis content quand un cinéaste choisit un de mes livres, même si je conteste l’idée de prendre un chef-d’œuvre comme Cent ans de solitude ou À la recherche du temps perdu pour faire un film. Rien ne justifie ça, car un chef-d’œuvre est une île en soi. On ne voit jamais un grand écrivain prendre un film pour faire un roman. Un grand livre crée une intimité inviolable. La plupart des livres sont supérieurs au film, mais pour Mort à Venise, le film de Visconti est de même niveau que le livre de Thomas Mann, et Le Parrain est supérieur au livre, qui est très bien.
Le cliché, c’est que le livre est meilleur que le film parce qu’on se fait son propre film en lisant un livre…
Se faire un film dans la tête n’est pas du cinéma. Ce n’est pas le même art du tout ! Ce n’est pas parce que le scénario est bien écrit qu’il est bon. Au contraire ! Le cinéma est très étrange. Quand j’écrivais le scénario de Comment conquérir l’Amérique en une nuit… En fait, ce qui est intéressant, c’est que faire un très mauvais film, comme faire un chef-d’œuvre, c’est la même chose : on passe par les mêmes problèmes ! J’aurais pu être réalisateur, mais, contrairement à la littérature, les mots coûtent trop cher. Vous écrivez dans un scénario « Il neige » et le producteur vous dit que la neige naturelle, c’est trop aléatoire et la neige artificielle coûte trop cher. Alors vous mettez « Il pleut » et le même dialogue reprend. Non, je préfère écrire même si les mots commencent à peser trop lourdement de nos jours. J’aime jouer ma tête.
Des films qui sont des adaptations de tes romans, tu as été satisfait, étonné, ravi, déçu ?
Ce serait déloyal de donner une opinion sur quelque chose qui n’a pas été fait pour moi, mais pour le public.
C’est facile de te détacher de ce qui a été fait avec tes livres ? Je pense à Vers le sud de Laurent Cantet.
La réponse est dans le livre Hollywood, qui est magnifique d’ailleurs, de Bukowski. Il raconte le tournage de Barfly et commence par dire ceci : les gens de Hollywood ont enlevé à peu près tout ce qu’il y avait de substantiel dans mon livre. Ils ont éliminé les dialogues, qui sont devenus absolument ridicules, et les descriptions que j’ai données pour les ambiances. Ils ne savent pas construire l’émotion comme je le fais – il dit ça à peu près –, et qu’est-ce qu’ils m’ont donné en retour ? La fortune. Le cinéma, c’est à prendre ou à laisser. Pour revenir aux films qui ont été faits à partir de mes livres : les livres sont toujours là. Le film s’ajoute. Si on fait un très beau film avec un de mes livres, j’en suis heureux. Mais ça ne compte pas. Ce n’est pas mon œuvre. Je ne me vois pas, après avoir reçu l’argent, venir dire quoi que ce soit. En plus, ce serait dire que mon livre est bon et que le film n’est pas à la hauteur ! (Rires)