Livres



Dany Laferrière : Une dérive américaine
🏆 Prix Jean Éthier Blais
de Ursula Mathis-Moser
2003
L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.
– Suzanne Giguère, La Presse
27 avril 2003
Dany Laferrière: « Je suis universel »
D’entrée de jeu, avouons-le, l’essai savant d’Ursula Mathis-Moser est passionnant. L’universitaire autrichienne(1), qui signe la première étude littéraire critique de l’ Autobiographie américaine 2 de Dany Laferrière, réussit à nous communiquer la fascination qu’exercent sur elle cet écrivain et son oeuvre. Son essai s’appuie sur une lecture attentive, approfondie, intelligente et sensible de ses livres et sur un faisceau de sources multiples (entrevues de presse et critiques littéraires). À partir du foisonnement de toutes ces voix, elle recompose patiemment le portrait de l’écrivain et trace la cartographie d’une oeuvre où la vie et l’écriture, la réalité et la fiction s’entremêlent.
Divisé en sept parties, l’ouvrage a pour sous-titre « La Dérive américaine ». La philologue développe longuement le concept de la dérive qui, selon elle, caractérise l’univers littéraire de l’écrivain. « L’ailleurs reste la grande tentation de l’univers mental et de l’espace culturel de Dany Laferrière. Il voyage d’un lieu physique, d’un lieu mental à l’autre, il ne cesse de traverser les frontières. » Elle propose une esquisse biographique qui témoigne de ce déplacement sur le continent américain, Port-au-Prince, Montréal, Miami, et du va-et-vient d’une vie mouvementée. Elle démêle les jeux de l’intertextualité et de l’autofiction qui sous-tendent ses récits et analyse le caractère hybride qui fonde l’esthétique de son écriture.
Qui est Dany Laferrière?
Windsor Klébert Laferrière, surnommé Dany par sa grand-mère, a grandi à Petit-Goâve, en Haïti, entouré de femmes, avec la mer au bout de la rue. Sa biographie, écrit Ursula Mathis-Moser, est marquée par l’histoire du père révolté et tombé en disgrâce sous François Duvalier. Dans son roman le plus récent, Le Cri des oiseaux fous, l’écrivain ressuscite ce père mort en exil à New York, dont il a vu le visage pour la première fois à son enterrement. Dany Laferrière affirme qu’il est profondément haïtien dans l’âme, mais l’espace américain occupe néanmoins une place importance dans sa vision du monde. « J’écris avec ma musique, celle que j’entends en Amérique. » Maître de l’esbroufe dont les romans ne cessent de surprendre par les incessants jeux de miroirs, les boutades inattendues, les joyeuses provocations, les trouvailles heureuses, l’auteur n’a peur de rien, poursuit Ursula Mathis-Moser. Il aborde n’importe quelle thématique et cela souvent de manière crue, ignorant toute considération de rectitude politique. Il nomme les clichés et les répète jusqu’à les tuer, déconcertant le lecteur par son art de l’exagération. « Dire le mot Nègre si souvent qu’il devienne familier et perde tout son soufre », écrit-il dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?
À côté du succès de l’artiste et du personnage médiatique, Ursula Mathis-Moser met en parallèle l’écrivain qui répand dans ses livres odeurs, goût et charme qui éveillent des connotations sensuelles, privées, jusqu’à laisser vibrer une légère mélancolie. Dany Laferrière lui confie dans un courriel envoyé en Autriche: « Fitzgerald a dit une fois cette chose troublante: Hemingway et moi, on a échoué pareillement, lui par mégalomanie, moi par mélancolie. J’ai l’impression d’être traversé simultanément par ces deux sentiments exacerbés. »
La vie d’abord
Mis à part les paysages éclatés de la mémoire, le sexe, la race, l’argent et la violence occupent une place importante dans l’ Autobiographie américaine, constate Ursula Mathis-Moser. Si, à première vue, ces thèmes semblent expliquer les réactions offensées de certains critiques, elle soutient qu’elles sont en contradiction avec les fondements de son univers romanesque, les éléments de base de son écriture étant justement le jeu, la stylisation et l’exagération voulue. Pourquoi écrire, lui demande-t-elle? « On écrit à cause d’un manque », dit le narrateur de Cette grenade… « Je dois me surveiller. C’est pourtant ça écrire. Écrire c’est se surveiller. » Abordant la question sensible de l’engagement de l’écrivain, elle rappelle que l’auteur se dit souvent excédé par la politique ou le politique. Pourtant, ajoute-t-elle, il se trahit par des commentaires qui le montrent comme hautement conscient de ce qui se passe dans le monde. « Il serait faux de considérer ses romans comme totalement exempts de reflets du politique. Il est là marginal, et caché certes mais palpable, camouflé sous la métaphore de la guerre des sexes et des couleurs. »
Si on veut définir le centre véritable de son engagement, enchaîne Ursula Mathis-Moser, c’est du côté de la vie qu’il faut le chercher. S’il est une chose qu’il refuse, c’est d’être subordonné à quelque chose, même à l’art d’écrire, à la littérature. « J’ai horreur de voir les gens préférer quoi que ce soit d’autre à la vie. Je suis fondamentalement politique en ce sens, c’est la vie qui m’intéresse, ce sont les gens qui m’intéressent. La littérature est très forte dans ma vie, mais elle vient après la vie elle-même. »
Lorsqu’en 2000, le romancier se déclare fatigué, conclut-elle, il est fatigué, certes, d’écrire, mais fatigué surtout de se faire traiter de tous les noms: écrivain caraïbéen, écrivain ethnique ou écrivain de l’exil. « Je suis trop ambitieux pour n’appartenir qu’à un seul pays. Je suis universel », déclare-t-il avec son grand clin d’oeil typique.
Pudeur et goût de la démesure, sincérité et amour de la mystification, amour surtout du paradoxe? L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.
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DANY LAFERRIÈRE.
LA DÉRIVE AMÉRICAINE
Ursula Mathis-Moser
VLB éditeur, 338 pages
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Il prend un énorme plaisir à mentir vrai et ne cesse pas de se répéter que, dans son univers, narrateur et auteur ne sont pas identiques.
– Ursula Matis-Moser
Hommage
Dany Laferrière, un « écrivain méditatif »
On connaît Dany Laferrière : d’innombrables articles de presse annonçant son élection à l’Académie française le jeudi 12 décembre 2013, d’innombrables glosses commentant sa brillante carrière et partout, ses livres ont été traduits en une quinzaine de langues et les prix littéraires qu’il a remportés dépassent déjà les frontières trop étroites des seuls pays francophones : ainsi, en juillet 2014, la Maison des cultures du monde à Berlin lui décernait le International Literature Prize pour L’Énigme du retour et sa traduction allemande. Comme dans les années 1990 entre Montréal, Miami et Port-au-Prince, Dany Laferrière fait aujourd’hui la navette entre Montréal, Port-au-Prince et Paris, avec plusieurs destinations « hors circuit » un peu partout dans le monde. Cette traverse frénétique de l’espace a quelque chose de presque angoissant pour l’observateur ; lui permet-elle encore de respirer ? Tâchons de découvrir la face cachée d’un des écrivains méditatifs les plus originaux.
Le fait biographique – le fait littéraire
« Dany Laferrière, alias Windsor Klébert Laferrière, né en 1953 à Port-au-Prince », débarque au Québec à l’âge de 23 ans, publié son premier roman en 1985, réside à Miami depuis 1990 et retourne à Montréal en 2002 – c’est ainsi que se lirait une biographie « style code civil » de Laferrière, dans la diction de son confrère académicien Stendhal. Mais cela n’est pas tout. Deux sons très proches laissent aujourd’hui entendre une réalité plus complexe, il affirme, sur un pince-sans-rire, qu’il se sent « trop ambitieux pour appartenir à un seul pays », et son Autobiographie américaine, malgré des inspirations puisées dans le vécu, n’est certainement pas une autobiographie. Au contraire, Laferrière prend un énorme plaisir à « mentir vrai » et ne cesse pas de se répéter que, dans son univers, narrateur et auteur ne sont pas identiques.
Ceci dit, il est bien évident que les dix premiers romans de son immense œuvre font transparaître des scènes et des expériences qu’il a vécues et transformées en fiction par le biais du travail littéraire. Ce caractère « autofictionnel » de l’écriture – terme tout aussi suspect à l’auteur que « autobiographie » – permet une recréation riche en couleur (des faits biographiques) et littéraire, mettant en lumière moins la vérité des dates que celle des émotions. Ainsi, Laferrière grandit à Petit-Goâve dans la maison de sa grand-mère Da, vieille dame au visage serein et souriant, qui devient l’héroïne invoquée des romans L’odeur du café (1991) et Le charme des après-midi sans fin (1997). En même temps, au-delà du côté biographique et émotif, elle représente, aux yeux de l’auteur adulte, une métaphore d’Haïti : pile attaquable dans la tourmente, pleine de vitalité et de sagesse, Da enseigne aux jeunes ce « rire princier » qu’il faut « avoir face à la misère ».
Mais l’enfance heureuse sous un ciel tropical connaît aussi des ombres — omniprésentes, surtout par cette dictature « en folie » nommée Duvalier. Windsor Klébert Laferrière, encore enfant, a pour père Frank Duvalier, docteur médecin soignant les pauvres, assassiné à Port-au-Prince ; ses deux enfants s’enfuient alors. Comme ses héros dans Le charme des après-midi sans fin, Laferrière quitte donc Petit-Goâve à l’âge de onze ans pour parfaire son éducation à Port-au-Prince et pour entrer dans les « couloirs » de l’adolescence. C’est ici que naît « le désir », et que le jeune homme découvre le pouvoir du geste. Le goût des jeunes filles (1992) en témoigne de même que Le cri des oiseaux fous (2000). L’auteur évoque, avec une minutie qui fait mal, la souffrance éprouvée par le jeune homme au cours de la nuit qui précède son départ de Port-au-Prince pour Montréal. À la suite de l’assassinat de son ami Gasner Raymond, il doit s’exiler, comme jadis son père.
Ce « nouveau monde » que représentent la métropole et l’espace nord-américain est perçu par la suite, dans Chronique de la dérive douce (1994), à travers les yeux du nouvel arrivant dans une ville nouvelle, Montréal, puis à travers ceux d’une jeune immigrée noire qui raconte sa venue à l’écriture dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985). Eroshima (1987) prolonge ce monde métropolitain sur un mode plus neutre et décidément moins autobiographique, tandis que Le goût des jeunes filles (1992) et Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993) — narrateur au niveau de l’intrigue, est l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer — renvoient de nouveau à l’auteur. Pays sans chapeau (1996) imagine enfin le moment où le moi rentre pour la première fois dans son pays natal pour le découvrir — même s’il en sort indemne — sur le point de se transformer en pays de zombies et de la peur.
Deux volets d’une œuvre
Dans ses dix premiers romans, dont les dates de parution de 1985 à 2000 sont loin de suivre la chronologie du vécu, Laferrière semble inventer deux univers différents : la recherche universitaire s’est plus à désigner d’« haïtien » et de « métropolitain », avec des textes « du regard » et de la mémoire » plongeant dans les profondeurs du temps, et avec des textes « de la parole » et de la contemporanéité » explorant plutôt les horizons du hic et nunc. À un niveau narratologique, ces derniers se caractérisent par le foisonnement d’éléments hétérogènes reflétant l’unité du texte, le croisement des genres, débordements discursifs, énumérations, citations, allusions intertextuelles et intermédiales, etc. En résulte des « textes haletants et rapides, contemplatifs, qui se projettent en signifiant et significatif ». Les textes de la mémoire par contre procèdent d’une narration plus rassemblée du divers que par l’accumulation du même. Ils présentent un inventaire riche et cohérent d’éléments dont chacun comporte une émotion-perception isolée. L’impression d’hybridité ressort ici d’autant plus si l’on s’aligne tout simplement la même comme les rendrait un peintre primitif.
Cependant, rien de plus faux que de vouloir séparer à tout jamais ces deux volets de l’œuvre laferrienne. Tout d’abord, le premier roman, les protagonistes des romans métropolitains se souviennent aussi — au moins ponctuellement — de leurs origines, tandis que dans les romans de la mémoire la fameuse « dernière page » permet au narrateur plus âgé d’intervenir à la fin du récit et de relier au présent. Mais il y a plus : la superposition des deux mondes est parfaite dans L’Énigme du retour (2009), et ce en ce qui concerne la « géographie » du livre, son « climat » mental et son style. Le rythme haletant des romans métropolitains cède la place à une prose poétique (voire à une « poésie en prose »), tout en gardant l’idée du déplacement, du voyage. Car il y a voyage, réel ou rêvé, de Montréal à New York et à Port-au-Prince, de longs périples pleins de couleur sur l’île natale et même, au début du livre — Lents préparatifs de départ — vers le Nord du Québec, dans le silence et le froid, avant que le moi retourne à la métropole. Montréal, lieu de la consécration littéraire et lieu où le moi apprend la mort de son père, reste plongé ici dans une lumière de mélancolie ; c’est à Montréal que le moi sombre dans un sommeil qui laisse naître en lui les vives images du pays natal.
Plus que tout autre roman, L’Énigme du retour illustre l’idée que Laferrière se fait de l’Amérique, susceptible de relativiser la thèse des deux volets de son œuvre. Il s’agit d’une vision plurielle de tout un continent, de Petit-Goâve à Montréal, de New York à Port-au-Prince. Cette Amérique au pluriel, marquée encore par l’opposition de dominé et dominant, de Noir et de Blanc, sert à l’auteur de terrain de jeu pour déconstruire artistiquement un « apartheid culturel » qui distingue en littérature comme ailleurs entre norme et déviation, centre et périphérie, entre majuscule blanche et minuscule de couleur. Même si cette Amérique représente souvent un mode de vie qui chante le succès matériel et l’individualisme, l’esprit de la conquête et le désir de célébrité, l’auteur n’hésite pas non plus à en illustrer l’envers : l’Amérique est aussi et surtout dans l’âme ; le fait de solitude et de réflexivité se manifeste même dans un roman aussi « rapide » et « américain » que Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?
Un écrivain méditatif
Présent-passé, vitesse-repos, cabrioles verbales et lyrisme — car des facettes du romancier incontestablement sont de poète : comment rendre justice à cette œuvre protéiforme, étincelante, pleine d’humour qui joue de manière personnelle, nous l’avons constaté ailleurs, sur le clavier de l’écriture postmoderne ? Quelle est l’intention de Dany Laferrière après 30 ans d’écriture ?
Dans une entrevue publiée sur le web le 10 avril 2013, Laferrière résume ainsi son projet d’écrivain : son but est d’abord de témoigner de son enfance, heureuse malgré la dictature, et de l’enfance de toute une génération de jeunes qui a vécu les années terribles du régime de Duvalier sans succomber au régime de la peur. Il écrit ensuite pour « attacher des visages à des lieux précis », visages de femmes qui l’ont entouré à Port-au-Prince et à Petit-Goâve — et, troisième motif — pour parler de Montréal, de soi-même, « jeune homme tout seul dans la solitude extrême », et de son désir d’écrire. Le quatrième but serait enfin de réfléchir sur le métier d’écrivain. Pendant trente ans, Laferrière est donc resté fidèle à lui-même tout en accordant, graduellement et imperceptiblement, plus d’espace à sa responsabilité d’écrivain face au collectif et à la réflexion. C’est en 2014 — et pas en 1985 — qu’il avoue : « [c]e que je cache en moi, c’est un cœur collectif », et la réflexion se fait omniprésente dans son écriture depuis 2000 : par la suite, Laferrière a signé des entrevues avec Bernard Magnier et Ghila Sroka, une chronique hebdomadaire dans La Presse et des textes de réflexion comme Je suis fatigué (2000), L’art presque perdu de ne rien faire (2011) ou encore Journal d’un écrivain en pyjama (2013). Même Tout bouge autour de moi, publié deux mois après le tremblement de terre en Haïti (2010), possède un fort côté réflexif, tout comme certains passages de ses « ré-écritures » de romans.
Mais sa veine d’écrivain est intarissable. En 2008, après avoir tenté sa chance de scénariste et de réalisateur de films, Laferrière lance un nouveau roman, Je suis un écrivain japonais, auquel il reconnaît un double intérêt, « un travail d’imagination et une réflexion sur [son] travail d’imagination ». Suit enfin L’Énigme du retour, qui fait entendre « une voix plus intime, plus profonde que celle de Pays sans chapeau, premier livre décrivant un retour qui était légèrement carnavalesque », une voix « plus méditative » aussi selon l’auteur. Ce sont ces deux « derniers » romans qui résument pour l’instant les qualités de l’écrivain. Je suis un écrivain japonais se présente sous le jour d’une brillante réflexion sur le transculturel et sur le métier d’écrivain, avec un moi écrivain et lecteur de Bashō, qui n’arrive pas à coucher sur papier son roman Je suis un écrivain japonais et se voit confronté aux machineries des institutions littéraires et diplomatiques. Mise en abyme, livre pétillant d’un humour inimitable, roman policier, etc., le roman est avant tout une mise en garde — ludique — contre les stéréotypes nationaux et contre le nationalisme culturel — mise en garde suggérée par un auteur qui depuis toujours refuse les étiquettes, celle d’écrivain francophone incluse.
Dans L’Énigme du retour — avec Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire comme intertexte —, Laferrière explore les expériences profondément humaines de l’exil, du passage du temps et de la mort, tout en réfléchissant sur le moment du départ, sur la perte inéluctable de repères et sur l’omniprésence du souvenir dans une vie de migrant.
Ce livre magnifique reflète ce que le nouvel académicien nous avait déjà confié en 2010, lors de la remise d’un de ses trois doctorats honoris causa : la littérature peut être une forme de rêve, mais le monde en a besoin. Dans cette époque de bruit, il a besoin d’une « voix basse » qui permet « d’aller au plus profond de soi, d’apporter une parole méditée, une parole pensée, une parole réfléchie, une parole même artistique dans le sens qu’elle peut circuler partout […] sans frontière de temps comme d’espace ». Il faut « redonner de l’importance à la parole parce que quand elle est réfléchie et pensée, c’est une action ». Le lecteur saura juger du bien-fondé de cette promesse.
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L’univers romanesque de Dany Laferrière
de Frantz-Antoine Leconte
2009
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Dany Laferrière, la vie à l’œuvre
de Bernadette Desorbay
2020
Bernadette Desorbay propose une étude littéraire de premier plan consacrée à une œuvre qui n’a cessé d’élargir les formes du récit contemporain. À la croisée du roman, de l’essai, du journal et de la fiction autobiographique, l’écriture de Laferrière s’y déploie comme un laboratoire du style et de la liberté formelle.
L’analyse met en évidence une esthétique fondée sur la jouissance du langage, la simplicité maîtrisée et la circulation entre les arts. Desorbay inscrit l’œuvre dans une constellation littéraire assumée, où dialoguent Henry Miller, James Baldwin, Jorge Luis Borges, Walt Whitman, mais aussi Bashō, Tanizaki ou Mishima. Ces présences ne relèvent ni de l’influence décorative ni de l’érudition citationnelle : elles participent d’un art du déplacement, du fragment et de la réversibilité du temps.
Le mémoire montre comment Laferrière transforme l’expérience vécue en matière littéraire sans jamais céder à l’aveu. L’autobiographie y devient une forme mobile, où le « je » circule entre narrateur, lecteur et figures littéraires, dans une écriture de la transitivité et du rythme.
Loin de toute démonstration idéologique, Dany Laferrière : la vie à l’œuvre met en lumière une poétique de la retenue, de l’humour et de la considération du lecteur. Une œuvre pour laquelle écrire revient moins à expliquer le monde qu’à lui donner une respiration.
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L’humour, chez lui, n’atténue pas la violence du monde : il en garde la distance juste, celle qui empêche la colère de devenir ressentiment.
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Chez Laferrière, écrire n’est jamais survivre à l’histoire : c’est la déborder, la séduire, la retourner contre elle-même pour réaffirmer une volonté de bonheur.
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Face à l’histoire violente, Laferrière oppose une esthétique de la considération partagée, où la littérature reste un acte de civilisation.
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La vie ne s’explique pas chez Laferrière : elle se déplace, se démultiplie, se fictionnalise jusqu’à devenir une mythologie personnelle.
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Écrire simplement – « Il pleut » – devient un geste radical : toucher le lecteur au plexus, sans emphase ni surcharge.
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Refusant folklore et exotisme, Laferrière choisit le classicisme le plus pur pour mieux faire entendre le chant commun du monde.
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L’exil, chez Laferrière, n’est ni plainte ni posture : il devient mobilité intérieure, capacité à habiter plusieurs mondes sans se figer dans aucun.
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Petit-Goâve n’est pas un décor mais une source : l’éveil des sens y fonde une mémoire qui irrigue toute l’œuvre, loin de la nostalgie.
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Le plaisir — charnel, intellectuel, sensoriel — n’est pas un thème, mais une méthode : l’écriture devient usage libre de la vie, contre toute confiscation historique.
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Laferrière refuse toute assignation identitaire : ni langue, ni couleur, ni géographie ne suffisent à contenir une œuvre qui se veut d’emblée monde.

Chère Bernadette,
Je viens de rentrer, et je ne sais plus comment, la nouvelle de ton départ m’est parvenue. Je suis resté un long moment silencieux à écouter ta musique. Toutes ces choses minuscules et si colorées qui accompagnent ta présence. Je suppose que tu n’es pas loin car je peux encore respirer ton parfum. Et entendre ton rire, la tête tournée vers le ciel, puis les yeux mi-clos vers la terre. Et encore ce petit recul du buste pour signaler une réflexion en cours. Je tente éperdument de garder le plus longtemps possible ces gestes de ta vie matérielle. Je me souviens d’une longue balade à Berlin le long d’un cours d’eau, derrière cet hôtel. Tu étais venue m’interviewer pour une revue universitaire, une conversation qui deviendra plus tard un livre. On avait beaucoup discuté à propos de l’angle à donner à ce livre, et tu as su garder ton calme tout au long du processus. Et je n’oublie pas ta discrétion, et ta sensibilité à fleur de peau. Tout cela m’accompagnera à la suite de ce silence, chère amie. Quand j’ai quitté Berlin, tu m’avais écrit pour dire que mon “avion venait d’atterrir à Paris.” Je ne sais pas quand le tien arrivera à destination. Bon voyage.
p.s. Je garde ce sourire de tes vingt-neuf ans pris à l’Abbaye d’Aulne en Belgique.
Dany Laferrière
29 janvier 2024

Colloques
Colloque «Poétiques de Dany Laferrière»
Université Paris-Sorbonne
2015
Sous le Haut patronage de l’Académie française, un colloque international est consacré à Dany Laferrière. Pour la première fois, venus d’Italie, du Québec, des USA et d’Europe, de nombreux spécialistes se penchent ensemble sur les poétiques de ce nouvel académicien venu des îles dont l’œuvre littéraire est l’une des plus importantes au début de notre XXIe siècle.
Une maison n’est pas un abri.
Et une ville doit avoir une âme pour être habitable.
D L
Colloque organisé par Romuald Fonkoua et Florian Alix
Dany Laferrière dans un territoire littéraire complexe
Présidence de session : Christiane Ndiaye, Université de Montréal
Laferrière à l’Académie : une (double) leçon d’histoire (littéraire)
par Jean Jonassaint, Syracuse University
De l’écrivain japonais à l’écrivain en pyjama : écrire pour qui? pourquoi?
par Lise Gauvin, Université de Montréal
Le jeu avec la doxa : Dany Laferrière à rebours des idées reçues
Présidence de session : Virginie Brinker
La conquête selon Dany Laferrière. De Comment faire l’amour
à un nègre sans se fatiguer à Je suis un écrivain japonais
Olga hel-bongo, Université Laval (Québec)
Clichés et originalité dans l’œuvre de Dany Laferrière
par Paola Ghinelli, Université de Modena e Reggio Emilia
Jeux et enjeux du préconstruit dans Comment faire l’amour
avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière
Guedeyi Yaeneta Hayatou, de Université d’Ottawa
L’espace-temps du roman : les chronotopes de Dany Laferrière
Présidence de session : Lise Gauvin
Stefania Cubeddu-Proux, Université Paris-Sorbonne / Université Paris Ouest-Nanterre La Défense
« Montréal / Port-au-Prince : deux villes en dialogue dans l’espace d’une œuvre, ou Comment faire l’amour avec deux villes sans se fatiguer »
Yves Chemla, Université Paris-Descartes
« Représentation de l’espace dans Le charme des après-midis sans fin de Dany Laferrière »
François-Jean Authier, Professeur de chaire supérieure en khâgne, Poitiers
« Dany Laferrière et l’écriture des commencements »
Lectures d’extraits de textes de Dany Laferrière, par Isabelle Fruleux, comédienne, Compagnie Loufried
Les horizons littéraires de Dany Laferrière
Présidence de session : Olga Hel-Bongo
Julie Delorme, Université de Montréal / Université d’Ottawa
« “Erracinerrance” et identité “rapaillée” chez Dany Laferrière »
Victoria Famin, Université Paris-Sorbonne
« Dany Laferrière et Gabriel Garcia Marquez : le réalisme magique dans la construction littéraire de l’espace haïtien »
Nataša Raschi, Université de Pérouse (Italie)
« Présence de Dany Laferrière en Italie »
Dany Laferrière et la fiction
Présidence de session : Nataša Raschi
Christiane Ndiaye, Université de Montréal
« L’autre monde : inventer le vécu avec les choses lues »
Yolaine Parisot, Université Rennes 2
« Conversations de Dany Laferrière avec Héraclite et Borgès : phénoménologie de l’événement pour une théorie de la fiction »
Florian Alix, Université Paris-Sorbonne
« Le plaisir du texte comme politique paradoxale dans Le cri des oiseaux fous »
Dany Laferrière : une certaine idée de la littérature
Présidence de session : Jean Jonassaint
Françoise Simasotchi-Bronès, Université Paris 8
« Dany Laferrière : écrire tout qui bouge autour de soi »
Aurélie Dinh Van, Université Toulouse – Jean Jaurès
« Déconditionnements paratopiques chez Laferrière : vers une écologie
relationnelle »
Romuald Fonkoua, Université Paris-Sorbonne
« Dany Laferrière : comment faire la littérature sans se fatiguer ou l’art
presque perdu de l’écrivain »
Dany Laferrière : le romancier et les arts
Présidence de session : Yolaine Parisot
Jean Herald Legagneur, Université d’État d’Haïti / Université Sorbonne-Nouvelle
« Imaginaire pictural et fiction romanesque dans l’œuvre de Laferrière : contours esthétiques d’un “écrivain primitif”»
Marie Joqueviel-Bourjea, Université Paul Valéry Montpellier 3
« “Art happens”. Dany Laferrière : poésie, peinture »
Virginie Brinker, Université de Bourgogne
« Vers le Sud et ses réécritures, dire et montrer le désir de pouvoir et le pouvoir du désir »
📚 Dany Laferrière et la peinture
Revue de littérature comparée

Études
Parlons de moi
de Dany Laferrière
1997
Dans Littérature et dialogue Interculturel
sous la direction de Françoise Tétu de Labsade
Les Presses de l’Université Laval
J’avais à peine huit ans quand j’ai compris le mécanisme du monde. Classes sociales et esthétique. C’était au début des grandes vacances d’été. Je vivais encore avec ma grand-mère et je devais me rendre à Port-au-Prince pour passer les vacances avec ma mère. Naturellement, dans ce cas-là, ma grand-mère avertit Gros Simon, le propriétaire du camion Manman Marie de passer me prendre vers cinq heures du matin pour me conduire, avec beaucoup d’autres passagers, à Port-au-Prince. Le voyage coûtait trois gourdes et Gros Simon était un des nombreux neveux de ma grand-mère. Donc, tout était, comme on dit, «sous contrôle». Mais, c’est un voyage assez long (six heures) et quelque peu risqué, à cause surtout du fameux morne Tapion. Ma grand-mère était toujours un peu soucieuse quand je partais dans ces conditions. Je ne sais comment, elle a appris que maître Yves Auguste devait partir ce jour-là. Comme ma grand-mère connaissait bien Zette Rigaud qui était une amie intime de maître Yves Auguste, j’ai pu avoir une place dans la chevrolet noire de maître Yves Auguste.
Il faut dire qu’à l’époque, il n’y avait que deux voitures à Petit-Goâve: celle des Devieux, la famille la plus riche de la région, et la chevrolet noire de maître Yves Auguste. L’une des choses qui m’a toujours bouleversé en Haïti, c’est que, vu l’état des routes (Haïti est un mot indien qui veut dire terre haute et montagneuse) et les conditions politiques difficiles (on était au début du règne de François Duvalier), on risquait sa vie à chaque coin de rue. Ce long voyage pour un garçonnet de huit ans représentait une aventure extraordinaire. Il était convenu avec maître Yves Auguste qu’on partirait assez tôt le matin, de manière à arriver à Port-au-Prince vers onze heures ou midi au plus tard. Ma grand-mère m’a réveillé vers trois heures du matin. J’ai dû prendre un interminable bain (il faut éviter toute odeur dans la voiture) dans le bassin d’eau glacée qui se trouve dans la cour, sous le vieux manguier. Elle m’a habillé comme un prince avec cette paire de chaussures vernies qui me serraient un peu aux orteils. J’étais déjà prêt à quatre heures du matin. La chevrolet est arrivée devant notre maison, au 88 de la rue Lamarre, exactement à huit heures. J’ai donc attendu quatre heures sans pouvoir bouger, ni manger, ni boire de façon à être déjà prêt au moment où maître Yves Auguste se pointerait. Naturellement, il était assis à l’avant avec sa femme, une Française. Ma grand-mère m’avait bien dit de ne pas ouvrir la bouche en sa présence, pour éviter simplement de ne pas commettre des fautes de français. Un peu ce que l’abstinence est au Sida. À l’arrière, se trouvait son fils Tony. Il portait une chemise et un pantalon assez froissés, des tennis sales et, j’ai eu le souffle coupé, pas de chaussettes. Imaginez-vous quelqu’un qui part en voyage sans chaussettes. J’ai tout de suite compris que j’étais du côté de ceux qui doivent observer la règle, et que, eux, se contentaient d’édicter cette règle. On nous poussait à tout faire pour devenir des bourgeois en étant richement habillés, en parlant une langue impeccable, en se tenant très bien à table, tout ce que les riches ne font jamais. Alors pourquoi cela? Tout simplement parce que les pauvres ne font qu’imaginer les riches. Les pauvres ne rencontrent jamais les riches. Ils ne savent tout bonnement pas ce qu’est un riche. Quant à moi, à huit ans, j’ai vu un riche et je me suis dit que jamais on ne me reprendra à faire le singe pour les riches. Il me fallait, et je n’arrêtais pas d’y penser depuis, devenir quelqu’un de hors la loi. Un hors-la-loi. Mon rêve ultime.
LES MOTS
À 12 ans, je suis allé faire mes études secondaires, à Port-au-Prince. Au milieu des années 1960. Je connais ce sourire vaguement niais qui flotte sur le visage de ceux qui ont eu 20 ans à l’époque (à Paris, à Berlin, à New York, à Montréal) dès qu’on prononce ces mots magiques. Ah, les années 1960! Mais pour nous, en Haïti, ce furent les pires années de ce siècle. Pendant que l’Occident retrouvait son adolescence perdue – et on connaît l’égoïsme des adolescents – nous affrontions en Haïti la terrible dictature de François Duvalier. Pour comprendre mon désarroi, il faut savoir que Duvalier fut un nationaliste pur crin, membre d’un groupe ultra: les griots. Le griot est souvent un conteur africain qui, en apprenant par cœur les multiples récits de la vie publique et privée des gens, permet de conserver la mémoire de son peuple. Il va de ville en village pour raconter la geste populaire. Duvalier est un nationaliste et ceux qui sont opposés à Duvalier sont aussi des nationalistes. Vous savez, le nationalisme a à sa disposition un vocabulaire très restreint : peuple, pays, maîtres chez nous, territoire inviolé, bien-être du grand nombre, innocente paysannerie, cruelle bourgeoisie, passé historique fabuleux, avenir radieux. Duvalier et l’opposition puisait à pleines mains dans ce même fond. Pour un jeune adolescent, ce fut troublant. La terrible guerre des bonnets blancs contre les blancs bonnets. Il en est résulté, chez-moi, une terrible méfiance à l’égard des mots. Pendant longtemps, les mots n’ont eu aucune importance pour moi. Et le premier de tous, le mot «révolution». Duvalier avait fait la révolution, disait-il, et ceux qui voulaient renverser Duvalier employaient aussi, je m’en souviens, le mot «révolution». Sartre a écrit un livre, qui est pour beaucoup son meilleur, intitulé Les mots (1964). Je me souviens que sa lecture m’avait laissé un goût amer. Je me sentais proche de ce Chinois qui affirmait que «bonnes ou mauvaises, les paroles ne sont que du vent dans la balance». C’est que durant cette sinistre période les mots furent avilis en Haïti. J’ai l’air de dire que Duvalier fut le seul méchant de ce pays et les autres, uniquement des bons. Une telle réflexion est bien loin de mon esprit. Duvalier, aurait dit Borges, n’est qu’une des nombreuses métaphores de la réalité haïtienne. Cela fait si longtemps que les mots ne veulent plus rien dire dans ce pays.
LES NÈGRES
C’est à Port-au-Prince que j’ai appris que j’étais un nègre. À Petit-Goâve, je me croyais un enfant. Un petit prince, comme disait ma grand-mère. Je me souviens d’avoir été étonné la première fois que j’ai entendu ce mot: nègre. Je l’ai trouvé beau, sonore, mais je ne savais pas ce que cela voulait dire. Qu’est-ce qu’un nègre? C’est un mot colonial que nous continuons à employer après l’indépendance. Le nègre n’existe qu’en présence du Blanc. Aujourd’hui, il désigne, en Haïti, tout simplement un homme. Quand le président américain Franklin Rosevelt est venu en Haïti, les Haïtiens ont dit que «ce Blanc était un bon nègre.» Les Haïtiens n’hésitent pas à employer l’expression «nègre noir» pour faire référence aux esclaves ou pour désigner de pauvres Noirs qui paraissent bleus sous le soleil impitoyable des Caraïbes. Mais quand les Québécois emploient l’expression «les nègres blancs», le mot nègre ne signifie que colonisé. Le problème c’est que nous n’avons plus de situation visiblement coloniale, mais le vocabulaire n’a pas été renouvelé. Les mêmes mots ont simplement pris d’autres sens. Pour moi, la question a été dès le départ: pourquoi m’identifier à quelque chose qui n’est pas bien défini? L’indigénisme menait une guerre en l’absence de l’ennemi. Pourquoi dire tant de bien du nègre quand nous sommes entre nous et, surtout, quand l’interlocuteur est rentré chez lui depuis bien longtemps? Comme si tout un peuple parlait tout seul. Bien sûr, on me répondra que la guerre coloniale n’était pas terminée même si l’ennemi n’était plus présent; et qu’il fallait mener cette effroyable bataille pour tenter de nous défaire de notre âme de colonisé; et que si c’était la dernière bataille, ce n’était pas pour autant la plus facile. Comment voulez-vous qu’un jeune garçon de 12 ans comprenne un enjeu aussi complexe et crucial, mais aussi abstrait? Ce que je vivais me semblait beaucoup plus simple: j’étais un petit garçon à Petit-Goâve, me voilà devenu un nègre à Port-au-Prince. Mais où est le Blanc?
LE NOUVEAU COLONISATEUR
Cette dernière guerre menée surtout par les écrivains haïtiens, Price-Mars en tête, dès le début des années 1930, n’a été gagnée que durant les années 1970 quand, sous la poussée de la dictature et de la misère conjuguées (l’œuf ou la poule?), les Haïtiens ont entrepris de quitter massivement ce pays, non plus en direction de l’Europe comme auparavant, mais plutôt de l’Amérique du Nord, rompant ainsi avec une vieille tradition coloniale qui veut que le colonisé ne reconnaisse qu’un seul pays sur la carte du monde: la métropole et mettant fin, sans trop grande dépense psychologique, à une bataille qui date du 2 janvier 1804. La France d’aujourd’hui ne peut rien ni économiquement, ni psychologiquement, ni même intellectuellement pour l’Haïti d’aujourd’hui. Et comme Haïti ne peut s’en sortir tout seul, il est arrivé ce moment où le colonisé doit se choisir un nouveau colonisateur au grand marché de la colonisation. Autrefois, on allait plutôt au marché aux esclaves et ce furent les États-Unis d’Amérique (faut dire qu’ils ne restèrent pas les bras croisés non plus.) Ce choix me semble plus économique, plus sûr et plus lucide. Le billet d’avion de Port-au-Prince à New York coûte beaucoup moins cher que celui pour aller à Paris; sans compter qu’on peut se rendre à Miami en voilier et sans papiers. Ces jours-ci, un colonisateur chez qui on ne peut pas se rendre en moins de trois heures est à éliminer. De plus, il est curieux d’habiter l’Amérique, je parle du continent, et d’avoir l’esprit en Europe. Pour un pays aussi pauvre qu’Haïti, vous accepterez avec moi que l’esprit ne doit pas se trouver trop loin de son ventre. La troisième raison pour refuser la France ne me semble pas trop stupide. Cela se résume ainsi: je ne peux pas habiter l’Amérique et continuer à traîner comme un boulet ce colonisateur qui se trouve en Europe, et qui est, lui-même, une sorte de colonie des États-Unis. Je ne peux pas me permettre pour des raisons émotionelles d’être le colonisé d’un colonisé. Surtout quand je suis si proche de la source. On remarque aisément que, quand le Français visite une colonie quelconque, il réserve ses flèches les plus empoisonnées pour les États-Unis. Alors que la première chose qu’un visiteur remarque en arrivant à Paris, c’est la présence massive de la gastronomie américaine. Et Dieu seul sait combien la France a dit du mal, dans le temps, du hamburger américain. Si le hamburger a pu écraser l’une des gastronomies les plus sophistiquées et les mieux adaptées à un territoire, alors je n’ose pas aller voir les dégâts dans d’autres domaines où la France pourrait être faible. J’ai l’air de taper sur la France, mais en réalité je parle calmement des nouveaux rapports entre colonisateur et colonisé, même si ce n’est pas forcément à l’avantage du colonisé, qui n’aime pas voir l’ancien maître mordre la poussière. Cela vaut aussi bien pour la Jamaïque et l’Angleterre.
LE MENSONGE
Je me souviens de cette leçon de ma grand-mère qui disait que le mensonge gratuit était un acte de subalterne et, pourtant, je n’ai vu que des gens en train de mentir autour de moi. J’habitais avec un ami à mon arrivée à Montréal. Supposons que je suis en train de dormir. Quelqu’un appelle au téléphone et demande à me parler. Il répond que je prends ma douche, ou vice versa. Et cela sans cesse. Et quant tout un peuple agit de la même manière, je crois que nous avons un problème. Naturellement, nous appelons ça: code, langage, culture. J’appelle ça: mensonge. Et c’est pourquoi nous avons si peu de grands écrivains. Ce mensonge-là, cet acte subalterne comme dirait ma grand-mère, est à l’opposé du mensonge littéraire. Les faits sont peut-être faux dans un roman, mais l’intégrité est réelle, et ce n’est pas forcément un point de vue moral.
PAYSANNERIE/BOURGEOISIE
Quand j’ai commencé à lire des romans ou même des essais haïtiens, j’ai remarqué cette chose curieuse: on parle toujours de l’Autre. Si c’est un écrivain d’origine bourgeoise – Roumain par exemple – il nous fera à coup sûr un portrait de la paysannerie. Et le discours ne change jamais. La paysannerie est innocente, même si nous admettons qu’elle est traversée par de violents courants contrastants: la noblesse de Manuel face à la jalousie mesquine de Gervilien dans Gouverneurs de la rosée (1946) de Roumain. Les sentiments, positifs ou négatifs, sont élémentaires; les couleurs, primaires; le destin, prévisible; le soleil, implacable. Tout est fortement éclairé comme dans la peinture primitive. Tandis que le discours sur la bourgeoisie se fait dans la pénombre. C’est un monde cruel et surtout pervers. Ce qui m’a semblé curieux c’est que la plupart des écrivains qui font cette description ténébreuse de la bourgeoisie (ou décapante, c’est selon les sentiments du lecteur) viennent de cette classe sociale (Hibbert, 1974-1975). Il m’a semblé aussi étonnant qu’il n’y ait pas une famille en Haïti qui soit à la fois bourgeoise et honnête. Bien sûr, vu d’un point de vue marxiste, c’est peut-être différent, mais je parle de romanciers. Mais c’est qu’ils ne regardent les gens qu’à travers le prisme de la couleur, de la race ou de la classe sociale. Dans ces conditions, nous pouvons omettre certaines nuances qui peuvent paraître banales pour un idéologue, mais éclairante pour un artiste. Bien sûr, tout ne se passe pas ainsi, mais je parle des sentiments mélangés d’un tout jeune garçon qui en était à chercher à comprendre son pays dans la vie comme dans les livres, mais surtout dans les livres.
PARLONS DE MOI
Je sais ce qu’un tel titre peut avoir de scandaleux dans un monde où l’on place si haut la modestie, cette forme vertueuse de l’hypocrisie, mais cela fait si longtemps que j’ai décidé de ne parler qu’en mon nom. C’est moi qui parle et je tiens à préciser que dans ce cas, moi veut vraiment dire moi. Non un autre. Cela s’est passé assez simplement. Un jour, j’ai eu une sorte d’illumination. J’ai compris que la seule sortie possible pour moi était de me prendre comme sujet. Le cœur humain est un folklore universel. C’était la seule façon d’échapper à cette chose qui devenait de plus en plus compliquée: être un Haïtien. Bien sûr, en écrivant, j’ai senti que cela se passait autrement et que beaucoup de gens se trouvaient impliqués dans cette histoire que je croyais totalement mienne, des gens que j’ai connus quand j’avais huit ans et que je vivais avec ma grand-mère à Petit-Goâve. C’est que ma vie ne se réduit pas uniquement à moi-même. Mais je n’ai pas oublié pour autant la première leçon, durement apprise: n’en faire qu’à ma tête.
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Haïti-Québec ou la rencontre imprévue – rêve, témoignage et interrogation
de Jean Morisset, professeur au Département de géographie de l’UQAM
1999
Un chapitre de l’ouvrage Le dialogue avec les cultures minoritaires
Thème devenu classique que fera entièrement éclater un autre roman, publié au Québec cette fois, et qui allait connaître un succès aussi énorme qu’inattendu. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière, aurait tout aussi bien pu s’intituler «Comment faire la drague avec Montréal sans jamais s’arrêter». Je doute, cependant, qu’il eût pu avoir une trajectoire comparable avec un tel titre. Ce livre allait donner à la fiction haïtienne made in québec non seulement les lettres de noblesse roturière qui lui manquaient, mais il allait mettre en valeur, de façon irréversible, la créolité montréalaise qu’on n’avait jamais osé regarder de trop près. Nombreux auront été ceux qui, dans le milieu intellectuel haïtien, à l’époque, avaient décrié ce roman comme étant dépourvu de tout talent, de toute valeur et de tout avenir, mais il allait triompher auprès du lectorat québécois.
Trois aspects s’en dégagent. Tout d’abord, le personnage principal s’avère, une fois encore, Montréal… plus précisément, Montréal-en-Été. En second lieu, il s’agit d’un roman ludique et triomphant, ce qui n’est pas tout à fait dans le ton courant au Québec, me dira-t-on. Au-delà d’une lecture au premier degré, et c’est là qu’un tel livre prend toute sa signification, Dany Laferrière a réussi à amener une Westmountaise anglophone à faire l’amour en noir et blanc et en français. Celle-ci aura vaillamment accepté, pour s’exécuter, de descendre pour la première fois de sa vie, rue Saint-Denis, dans cet East End French Canadian que la plupart des ressortissants de son milieu n’ont jamais fréquenté. C’était là, dernier aspect, une réussite de haute voltige qu’un Créole bilingue haïtien-québécois pouvait accomplir au nom de ses deux patries, Haïti et le Québec. De bien des façons, il s’agit d’une œuvre prémonitoire qui aura marqué, on le dira un jour, un tournant fondamental à la fois dans les littératures québécoise et haïtienne soulignant, de façon inéluctable, la transformation de l’identité québécoise elle-même.
Et juste après, une mention intéressante
Plus loin, Morisset revient indirectement à Laferrière lorsqu’il écrit :
Dany Laferrière m’a souvent raconté cette anecdote à propos d’un hôtel en banlieue de Port-au-Prince, où on avait placardé une grosse affiche : « Interdit aux Blancs, sauf aux Québécois ! » Voilà qui paraît régler de façon définitive la question de couleur, mais pourquoi le « sauf aux », au fait ?
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Sexe, race et rêves souverains
Sean Mills, professeur au Département d’histoire de l’Université de Toronto et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire canadienne et transnationale.
2010
dans A Place in the Sun
McGill-Queen’s University Press
- Prix du livre politique de l’Assemblée nationale
- Prix Clio de lAssociation historique canadienne
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La traversée du Pays sans chapeau : (Con)fusion des mondes, vérités multiples et identités plurielles
Nathalie Courcy, Professeure au Département des langues modernes et des études culturelles de l’University of Alberta.
7 novembre 2007
dans Revue de l’Université de Moncton
Introduction
Dans son « autobiographie américaine 2 », Dany Laferrière plonge le lecteur dans la (con)fusion des différents mondes qui forment son univers : il expose l’imbrication d’espaces divisés en apparence et provoque ainsi une ambiguïté chez le lecteur. Pays sans chapeau (Laferrière, 1999), paru en 1996, joue plus particulièrement avec la traversée possible entre le monde des vivants et celui des morts et entre le « pays réel » et le « pays rêvé » (ibid.). De retour en Haïti après vingt ans d’exil, Vieux Os, le personnage principal, tente de comprendre son pays d’origine, au-delà de ce qui est véhiculé par les médias occidentaux et de ce qu’il a gardé en mémoire depuis son départ.
Menée à l’aide de concepts narratologiques, l’analyse du septième roman publié par Dany Laferrière démontrera de quelle manière l’auteur piège le lecteur dans la rencontre inattendue de mondes présentés comme contradictoires au premier abord. Il conteste ainsi l’image binaire du monde que les critiques accolent souvent aux oeuvres littéraires de la périphérie francophone, et invite plutôt le lecteur à voyager librement entre les espaces. En observant à la fois la structure du roman, les stratégies mises de l’avant par l’auteur pour rendre trouble le pacte de lecture ainsi que la trame narrative de Pays sans chapeau, nous verrons comment Laferrière utilise la traversée entre le pays réel et le pays rêvé, la vie vécue et la vie fictive ainsi que les mondes intérieurs et extérieurs pour illustrer l’imbrication constante d’univers opposés en apparence. L’analyse prouvera que la mise en doute de la fragmentation du monde peut permettre à l’individu de définir et d’assumer ses identités multiples.
Stricte structure ou construction signifiante ?
Le roman apparaît au lecteur comme un texte très structuré qui laisse percevoir une rupture précise entre le « pays réel » et le « pays sans chapeau » dont il est question dans le titre de l’oeuvre. Laferrière reprend ainsi le même procédé qu’Édouard Glissant dans son poème Pays rêvé, pays réel (Glissant, 1985). Cette approche vise à segmenter l’existence entre deux univers diamétralement opposés, du moins en apparence. Néanmoins, l’analyse de la structure interne du roman démontre que cette séparation n’est que supercherie stratégique. L’auteur établit une distinction primaire entre deux mondes avant de reconstruire les ponts qui les lient entre eux et qui confèrent un sens supplémentaire au récit.
Chez Laferrière comme chez Glissant, le réel correspond à l’univers actuel et matériel, à la réalité haïtienne telle que perçue par le poète ou par le narrateur à travers le quotidien, les événements et les personnages. Le « pays réel » de Pays sans chapeau est, en quelque sorte, le récit touristique de Vieux Os, qui redécouvre les parfums et les couleurs d’Haïti et qui réapprend à vivre parmi les siens. Présentés comme factuels parce que tirés des perceptions sensorielles, les éléments rapportés comme réels sont, en fait, narrés avec la plus grande subjectivité. De l’autre côté, le rêvé se rattache aux mythes et au passé. Il raconte des événements surnaturels qui sont présentés soit comme des croyances, soit comme des faits indéniables, selon le point de vue privilégié. Lorsqu’il apprend que Neil Armstrong a été précédé par un Haïtien dans son expédition lunaire, Vieux Os admet que l’explication pourtant énoncée avec certitude par M. Pierre ne le convainc pas. Il avoue : « Non, je n’avais pas compris, mais je ne voulais pas le dire à M. Pierre pour ne pas le décevoir. Voilà ce que c’est que d’avoir passé près de vingt ans hors de son pays. On ne comprend plus les choses les plus élémentaires » (Laferrière, 1999 : 104). Le narrateur affirme à la fois l’inadmissibilité de cette affirmation et la faute de son propre doute. Même lorsqu’il est question des « choses les plus élémentaires », les divisions entre le vrai et le faux perdent leur caractère absolu.
La précision et la simplicité de la structure répétitive cachent une stratégie auctoriale qui déstabilise le lecteur. Les chapitres appartenant au pays réel et au pays rêvé ne sont pas élaborés de la même façon, ce qui sous-entend une fonction différente pour chaque regroupement, comme le démontre le tableau ci-dessous. Le pays réel est l’objet de 11 chapitres qui comptent 117 pages, alors que le pays rêvé comporte 12 chapitres, pour un total de 66 pages. Non seulement l’auteur traite les deux mondes de façon séparée, mais il accorde plus d’espace au monde réel. Cette différence de traitement démontre que le retour de Vieux Os dans son pays d’origine provoque une forte réaction par rapport au monde extérieur, ce qui entraîne une réflexion à propos des croyances et des perceptions haïtiennes du monde.
D’une part, le pays réel est décrit par sections d’une page à peine, chaque portion illustrant une anecdote ou un bref portrait de la réalité : « La valise » (ibid. : 18), par exemple, annonce l’arrivée de Vieux Os en Haïti, et « Le nez » (ibid. : 65-66) propose un classement social des habitants d’Haïti à partir de leur odeur. Ces sections sont élaborées autour d’un élément unique, souvent concentré dans le titre, et s’agencent entre elles comme autant de pièces d’un casse-tête apparemment simple à reconstituer. Et pourtant, le choix et l’agencement des instants décrits sont loin d’être innocents. Statiques, les éléments photographiés par le narrateur à travers son récit du quotidien s’accumulent pour former un film d’animation auquel le lecteur assiste. En prenant vie sous « la cadence sensuelle de l’écriture » (Guay, 1994 : D10), le réel parcellaire permet au lecteur d’effectuer des allers-retours entre les faits et l’imaginaire.
D’autre part, le pays rêvé est décrit dans des chapitres ne comportant qu’une seule partie, troquant le mode photographique de la narration du réel pour le mode cinématographique. Ces chapitres mettent en évidence l’enquête que mène Vieux Os à propos des zombis en Haïti. Bien que les chapitres du pays rêvé soient deux fois plus courts que ceux consacrés au pays réel, ils présentent une vision plus globale de la vie en Haïti. Contrairement au réel, qui peut être compartimenté et où les odeurs, les personnes, les souvenirs, etc., peuvent être perçus indépendamment les uns des autres, les éléments sur lesquels se fonde le pays rêvé sont indissociables les uns des autres. Les morts, les vivants, la perception extérieure de la logique haïtienne, l’enquête de Vieux Os et son propre voyage au pays sans chapeau s’imbriquent constamment. Un fil invisible relie ces éléments pourtant disparates et les soudes à l’intérieur de chapitres construits autour de la quête spirituelle.
L’alternance entre les deux types de chapitres donne l’impression au lecteur que les deux mondes dont il est question sont distincts l’un de l’autre. Malgré cette première perception, la frontière entre les deux espaces n’est pas aussi imperméable qu’elle en a l’air. Comme le suggère le tableau suivant, la juxtaposition de deux chapitres rattachés au pays rêvé ainsi que la division d’un de ces chapitres en sections brèves, comme c’est normalement le cas pour les chapitres du pays réel, créent une zone tampon dans le livre. Le onzième chapitre, intitulé « Pays rêvé » et placé au centre du roman, raconte, par brèves sections, une promenade de Vieux Os dans la ville. Si l’on considère son contenu factuel, ce chapitre devrait appartenir au réel. La conclusion du chapitre révèle toutefois son importance dans le déroulement du récit intérieur. En effet, à la fin d’une conversation avec une infirmière, Vieux Os reçoit de cet « ange de la miséricorde » l’absolution pour son exil d’Haïti (ibid. : 81). Le pardon ainsi accordé permet au personnage de transcender sa propre quête individuelle et de faire progresser sa quête métaphysique. Dans cet espace de dérèglement, la structure établie est donc renversée et les univers séparés se fondent l’un dans l’autre.
De plus, trois chapitres n’appartiennent ni au réel ni au rêvé. Le premier chapitre du livre, intitulé « Un écrivain primitif », résonne avec le dernier, sous-titré « Un peintre primitif ». Ces deux parties mettent en mots l’objectif de l’auteur, qui est de « parler d’Haïti en Haïti » (ibid. : 13) et de dépeindre un pays rêvé qui, autrement, resterait invisible (ibid. : 237). De la sorte, elles forment un pont qui permet au lecteur de parcourir l’oeuvre sans rester enfermé dans les oppositions apparentes qu’elle trace. En affirmant, à travers les paroles d’un voisin de sa mère, que « [c]e que je peins, c’est le pays que je rêve. […] Le pays réel, […] je n’ai pas besoin de le rêver » (ibid. : 235), Dany Laferrière insuffle le doute dans l’esprit du lecteur. Ce qu’il nomme « pays réel » tout au long du roman n’est-il qu’un simulacre de réalité, qu’une illusion sortie de l’imaginaire d’un écrivain ? Titré « Pays réel/pays rêvé », le dernier chapitre juxtapose deux termes contradictoires et réunit ainsi ce qui semblait être séparé. Il accomplit ainsi la traversée de l’écriture à laquelle le roman convie le lecteur. Ce chapitre est précédé du chapitre intitulé « Pays sans chapeau », dans lequel le narrateur raconte son séjour de l’autre côté de la frontière qui existerait entre le monde des vivants et celui des morts.
Il rapporte ses rencontres avec des dieux qui ne sont, en fait, que des êtres aux préoccupations ordinaires. Le passage d’un mortel du côté des êtres divins et la banalité des « dieux de classe moyenne » (ibid. : 222) suggèrent, encore une fois, le manque d’étanchéité de la frontière entre les mondes. Le pays sans chapeau serait donc situé dans un espace mitoyen au réel et au rêvé, dans un endroit où rien n’est absolument vrai ni tout à fait faux.
Alors que l’organisation de l’oeuvre, stricte et répétitive, opère une distinction catégorique entre le pays réel et le pays rêvé, les modifications apportées au rythme et à la construction des chapitres provoquent la fusion des mondes. Le quotidien se mêle au spirituel, le présent est imbriqué avec l’éternel, les faits objectifs sont entremêlés avec les traditions, l’imaginaire et les croyances. Cette confusion est d’ailleurs entretenue par la définition du « pays sans chapeau », qui est proposée dès le début de l’oeuvre. Décrit comme « l’au-delà en Haïti parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau » (ibid.), le pays sans chapeau apparaît comme un territoire aux frontières clairement établies, ce que dément la structure du texte.
Perméabilité des frontières : lorsque le fictif fraie avec l’autobiographique
La (con)fusion qui émane de Pays sans chapeau et qui autorise la passage entre deux mondes étrangers est aussi causée par l’intersection constante entre les univers fictifs et autobiographiques qui sont présentés conjointement, sans qu’aucune remarque de l’auteur ne permet de séparer la vérité stricte de l’invention littéraire. Dans ce roman de Laferrière comme dans l’ensemble de son oeuvre, l’auteur coexiste avec Vieux Os, personnage principal et narrateur. L’unicité de ces trois instances et l’utilisation du terme générique « roman » pour catégoriser le livre sont paradoxales et renforcées par les propos tenus par Laferrière au cours de diverses entrevues. À l’instar de Serge Dubrovsky qui brouillait les pactes 3 de la fiction et de l’autobiographie dans Fils (Dubrovsky, 1977), Laferrière joue la carte de l’autofiction. Dans le cas de Pays sans chapeau, le terme anglais faction apparaît encore plus significatif puisqu’il décrit bel et bien le mode d’écriture de l’auteur et l’effet produit sur le lecteur : il y a assemblage entre les faits biographiques vérifiables (facts) et la fiction, sous le couvert du genre romanesque (Lecarme, 1993 : 227).
Bien que la mention « roman » apparaisse dès la page de couverture, des grands pans du texte appartiennent au vécu de l’écrivain. Comme Dany Laferrière, Vieux Os est né en 1953, sous le signe du Bélier (ibid. : 29, 95) 4. Comme l’auteur, le protagoniste a quitté son pays en 1976 (Laferrière, 1994 : 11) pour n’y revenir que vingt ans plus tard, au moment de l’écriture de Pays sans chapeau. Pendant cette période d’exil, Laferrière a vécu à Montréal et à Miami, où il est devenu un écrivain et un personnage reconnu pour sa culture et ses nombreuses apparitions télévisées. À quelques reprises, des personnages de l’entourage de Vieux Os lui rappellent cette époque et cette reconnaissance (Laferrière, 1999 : 86, 180, 186, 97, 132). L’itinéraire géographique de l’auteur est respecté : Petit-Goâve, Port-au-Prince, Montréal, Miami. Les personnages qui gravitent autour du personnage central dans Pays sans chapeau et dans les autres livres de l’auteur apparaissent de façon récurrente, dans l’oeuvre comme dans la vie de l’individu. Sa mère, Marie, sa tante Renée, son père, exilé alors que Laferrière avait cinq ans et qu’il a retrouvé lors de ses funérailles. Le personnage de Vieux Os retrouve toutes ces figures du passé dans les chapitres consacrés au « pays réel ». Ce qui est connu de l’être réel correspond donc à ce qui est rapporté dans Pays sans chapeau et dans l’oeuvre complète de l’auteur, autant en ce qui concerne l’individu et son parcours géographique et professionnel que son entourage.
L’« autobiographie américaine » composée par Dany Laferrière et dont Pays sans chapeau constitue un volet plonge donc le lecteur dans le vécu authentique de l’auteur à travers les actions et les réflexions du personnage de Vieux Os. Néanmoins, comme l’affirme l’auteur dans certaines entrevues, le romanesque et le réel cohabitent sans cesse. Laferrière a d’ailleurs affirmé à La Presse qu’il s’était mis en fiction dans Pays sans chapeau (Martel, 21 mai 1996 : E4). Se « mettre en fiction » implique à la fois la métamorphose romanesque du sujet existant et la préservation de son authenticité. La remarque effectuée par Dany Laferrière au sujet de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit pourrait aussi s’appliquer au livre qui nous concerne ici :
« Mon nouveau livre est une autobiographie de mes émotions », explique-t-il. Ça ressemble à un essai, mais Laferrière prétend qu’il n’en est rien. Ce n’est pas un reportage non plus. […] « Ce n’est pas un roman », écrit encore Laferrière dès la première phrase de son livre. Cependant, il s’empresse d’expliquer de vive voix que tout est inventé dans ce livre, y compris cette commande de reportage. C’est donc un « roman », conclut-il. On aura compris que son texte est hybride, à la frontière des genres. Laferrière le veut ainsi.
Dany Laferrière provoque et alimente la confusion qui règne autour de la véracité de ses romans-récits-reportages-autobiographies. Il oriente l’obligatoire traversée du lecteur entre les différentes instances narratives et entraîne la réflexion à propos de l’authenticité, de la vérité et du vraisemblable.
Si plusieurs faits rapportés dans Pays sans chapeau sont vérifiables, d’autres sont nés dans l’imaginaire de l’écrivain. Les conversations, les rencontres, les événements rapportés ont-ils vraiment eu lieu ? Le voyage dans l’univers des morts, raconté dans le chapitre « Pays sans chapeau », a toutes les apparences d’une hallucination onirique, mais le lecteur a développé, au fil des pages, une méfiance qui l’amène à remettre en doute sa première impression. Le professeur J.-B. Romain, l’ethnologue qui a informé Vieux Os de l’étrange aptitude des habitants de Bombardopolis de ne pas avoir faim pendant des mois, prend la forme de Damballah, un dieu vaudou (Laferrière, 1999 : 234). Lucrèce, le parrain de Tante Renée qui avait proposé à Vieux Os de l’accompagner dans son passage vers le monde des morts, est en fait Legba, le dieu « qui ouvre le chemin » (ibid. : 218). Après s’être montrés sous leurs allures divines, les deux personnages reviennent dans la vie matérielle de Vieux Os. Le passage de ces personnages d’un univers à l’autre illustre la perméabilité de la frontière entre le pays des morts et celui des vivants et rend caduque la traditionnelle fragmentation de l’existence.
Mais Laferrière va plus loin. S’il force le lecteur à se questionner sur la véracité des faits rapportés, il le pousse aussi à revoir sa propre conception du vraisemblable en fiction et de l’authenticité de l’écriture. Un récit de l’intranquillité comme Pays sans chapeau nous amène à accepter l’entremêlement constant du réel et du rêvé, du probable et de l’impossible. Il nous projette dans la traversée des mondes, au sens où un tel texte peut nous y plonger et nous transmettre le projet de compléter une quête personnelle afin de relier nos mondes réel et rêvé.
Croisement des mondes : la pluralité extérieure intériorisée
L’ambiguïté entretenue entre le réel et le rêvé permet au personnage de prendre conscience de l’entrecroisement de son univers intérieur et du monde qui lui est extérieur. Le voyage géographique permet à Vieux Os de redécouvrir son pays natal, mais aussi d’entreprendre une quête intérieure qui touche à la fois l’identité, la culture, la spiritualité, la langue et la logique.
Comme tous les textes de Laferrière, Pays sans chapeau se concentre autour du ressenti physique. L’exploration du monde s’effectue d’abord à l’aide des sens. Les odeurs de café, la puanteur de la ville, les cris des enfants, la voix de ses proches, le goût des nombreux repas dont il est question, la chaleur du soleil, les couleurs des paysages, tout est décrit. Cette plongée dans le monde matériel entraîne une conscientisation plus profonde du personnage. Les bruits, les odeurs, les goûts, les perceptions tactiles et visuelles l’étonnent, le choquent parfois ou le rendent nostalgique. En étudiant ses propres réactions à ce qui l’entoure, Vieux Os s’analyse comme personne, comme Haïtien, comme exilé, comme Occidental et comme être en relation. Au cours des vingt années passées en Amérique du Nord, serait-il devenu étranger à son pays d’origine ? Son incrédulité devant la logique haïtienne est maintes fois soulignée, sous-entendant la marge dans laquelle s’inscrit Vieux Os par rapport à son pays natal. Apprendre que certaines personnes parlant un créole pur auraient atteint une telle harmonie avec la nature qu’ils ne ressentiraient plus la faim et que le pays est contrôlé par l’armée américaine le jour et par l’armée des zombis pendant la nuit, tout cela dépasse sa compréhension et remet la logique occidentale en question.
Si le séjour de Vieux Os en Haïti le confronte à ses croyances personnelles et à ses présupposés raisonnables et culturels, il le confronte surtout à lui-même. Alors que son ami Philippe le questionne sur ce qui l’a le plus étonné depuis son arrivée, Vieux Os lui répond qu’il se surprend lui-même : « Je ne savais pas que ça me manquait à ce point. […] Cette poussière, ces gens, la foule, le créole, les odeurs de friture, les mangues dans les arbres, les femmes, le ciel bleu infini, les cris interminables, le soleil impitoyable » (ibid. : 154)… La réflexion provoquée par le déplacement géographique et les rencontres humaines permet à Vieux Os de recréer son identité personnelle. Tout en se rendant compte que son pays d’origine est plus imprégné en lui-même qu’il ne le croyait, le personnage n’est pas prêt à admettre qu’il est essentiellement un Haïtien. Il admet avoir passé vingt ans « à côté de [sa] vie » pendant son séjour à Montréal, comme il avoue que l’« horreur totale pour [lui], ce serait de vivre toute [sa] vie dans le même pays. Naître et mourir à la même place, [il] n’aurai[t] pas pu supporter un tel enfermement » (ibid. : 176). En prenant conscience de cette nécessaire mobilité et de ses multiples appartenances nationales, Vieux Os s’identifie avant tout comme « voyageur » (ibid. : 196). Où qu’il soit, en Haïti ou en Amérique du Nord, dans le monde des morts ou dans celui des vivants, dans le pays réel ou dans le pays rêvé, Vieux Os se trouve chez lui. La confusion qui a enclenché sa quête intérieure mène à la confusion d’une identité multiple entièrement assumée. Le rêve déclaré de Laferrière, qui était d’« être perçu comme quelqu’un d’ambigu » (Bordeleau, 1998 : 10), se réalise à la lecture de son livre et de l’ensemble de son oeuvre.
Conclusion
Comme dernier volet chronologique de l’autobiographie américaine, Pays sans chapeau marque la conclusion d’une aventure littéraire et mémoriale, tout en ouvrant l’oeuvre vers le pluriel. Tout au long du roman, Dany Laferrière accumule les stratégies pour confondre le réel et le rêvé, l’intérieur et l’extérieur, le fictif et le biographique. Il mise sur le doute pour défendre son identité plurielle et l’authenticité de son écriture. Autant comme personne que comme artiste, Laferrière est tout le contraire d’un être unique. En s’affichant comme Haïtien, Montréalais, Américain, écrivain francophone appartenant au monde créole (Soulié, 1986 : E4), l’auteur s’inscrit à l’intérieur d’un univers mitoyen à toutes les identités et à toutes les possibilités. Il projette ainsi le lecteur de son oeuvre dans un état de traversée continuelle et d’hésitations perpétuelles entre l’inconnu et le savoir, l’ici et l’ailleurs, la certitude et le doute, le réel et l’imaginaire. Après tout, le seul chapeau qui convient parfaitement à Dany Laferrière est celui de créateur libre (Petrowski, 7 novembre 1993 : A5). Recréant ses mondes à partir de la parole, il s’accroche aux mots eux-mêmes et aux effets qu’ils produisent sur l’humain et laisse aux lecteurs le soin de décortiquer les sens, ou l’essence, qui les interpellent. À travers les proverbes traduits du créole au français qui précèdent chacun des chapitres et par son récit du retour au pays natal, Laferrière a révélé, une fois de plus, « la fertile créativité langagière haïtienne » (Laferrière, 1999 : 8) de l’artiste « primitif ».

Thèses
Masculine migrations : reading the postcolonial male in new Canadian narratives
Daniel Coleman, University of Alberta
1996
🎓 Doctorat
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Fils de l’Amérique et du jazz de La légende Duluoz de Jack Kerouac à l’autobiographie américaine de Dany Laferrière
Jean-Sébastien Ménard, Université McGill
2007
🎓 Thèse en langue et littérature françaises
Une certaine Amérique à lire : la beat generation et la littérature québécoise
Sous la direction d’Annick Chapdelaine.
J’ai l’impression des fois de faire du jazz, d’être comme un vieux saxophoniste jouant tout seul sous un lampadaire.
D L
Chapitre 5 – L’américanité québécoise, Kerouac et la Beat Generation
Pages 285 à 299.
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Représentation de soi et surconscience du texte : les seuils ambigus de la fiction dans Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière
Geneviève Dufour, Université Laval (thèse)
2010
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«Dany Laferrière» dans Code-Switching Between Cultures And Languages: Creative connectivity
Muna Shafiq, Université de Montréal
2013
Thèse en Études anglaises
Laferrière expérimente avec la notion de liberté créative. Il réfère à la conflation du fait et de la fiction dans la vie et dans la littérature comme “la liberté totale”
In Dany Laferrière’s novel, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer published in 1985, the protagonist, Vieux recounts his experiences in Montreal as he writes his novel Paradis du dragueur nègre. At the end of his work, Laferrière provides a chronology of his personal life from 1953 to 2002. This permits readers to vet the links between Vieux’s experiences and Laferrière’s personal ones. I will illustrate how the symbolism behind these relationships may help us understand Vieux’s engagement with Others as a Barthesian relation privilégiée. Even though the following list of chapter titles is extensively long, I include it here to illustrate and accentuate Laferrière’s humorous tone:
- Le Nègre narcisse
- La roue du temps occidental
- Belzébuth, le dieu des Mouches, habite l’étage au-dessus
- Le Nègre est du règne végétal
- Le cannibalisme à visage humain
- Quand la planète sautera, l’explosion nous surprendra dans une discussion métaphysique sur l’origine du désir
- Faut-il lui dire qu’une bauge n’est pas un boudoir?
- Et voilà Miz Littérature qui me fait une de ces pipes
- Miz Après-Midi sur une radieuse bicyclette
- Une Remington 22 qui a appartenu à Chester Himes
- La drague immobile
- Miz Suicide sur le divan
- Un bouquet de lilas ruisselant de pluie
- Comme une fleur au bout de ma pine nègre
- Nous voici Nègres métropolitains
- Une jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller
- Rhyme électronique pour Miz Orange mécanique sur fond de conga nègre
- Une chronique de ma chambre au 3670 rue Saint-Denis
- Miz Snob sur un air d’India Song
- Miz Mystic revient du Tibet
- Le poète nègre rêve d’enculer un bon vieux stal sur la perspective Nevsky
- Le pénis nègre et la démoralisation de l’Occident
- Le chat nègre à neuf queues
- L’Occident ne s’intéresse plus au sexe, c’est pourquoi il essaie de l’avilir
- Le premier Nègre végétarien
- Ma vieille Remington s’envoie en l’air en sifflotant ‘y’a bon banania’
- Les Nègres ont soif
- On ne naît pas Nègre, on le devient.
Laferrière’s playful side surfaces through his choice of subtitles that parody the image of le Nègre while poking fun at white feminism. These subtitles are substantive enough to tell an entire story. I would like to point to the first (le Nègre narcisse) and last (On ne naît pas Nègre, on le devient) chapter headings as key ingredients in my interpretation of Laferrière’s writing. Through parody his protagonist, the black dragueur Vieux, offers readers a symbolic understanding of his various sexual relationships with white women. His play with white feminism surfaces through such heading as Et voila Miz Littérature qui me fait une de ces pipes. Such subtitles illustrate the performative aspects of Laferrière’s narrative and aspects of his essential inventive self. At the end of this work, he also includes an extensive reference of the works he consulted to write this story. This list offers readers insight into the inspiration behind his writing.
Vieux taps into his essential self by reading such writers as Hemingway, Proust and Dante, having sex and drinking wine (21). Such artistic forms of hedonism sustain Vieux’s core creative process, his nègre narcisse, as he writes his novel Paradis d’un drageur nègre. The story takes place in Montréal in the 1980s. Vieux shares a very tiny apartment above a topless bar (another marker of sexuality) with Bouba who lives on the couch. Vieux’s bed is his life stage where « [i]l boit, lit, mange, médite et baise » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 12). Their living conditions suggest they are poor. Unlike Rodriguez’s story, class-based issues are not an explicit focus in Laferrière’s work. However they satirically surface in those moments when Vieux engages in sexual activity with young white women from Westmount, a wealthy English neighborhood in Montreal. Bouba can play his music at three o’clock in the morning where even with « des murs aussi minces que du papier fin » nobody complains (11). It is another example of their impoverished but free lifestyle. Jazz (another symbolic marker of their improvised and impoverished life as Black men) music filters through their apartment day and night, an artistic backdrop for a rather hedonistic lifestyle. Vieux describes their lifestyle as « une ambiance assez baroque…le DÉJEUNER DES PRIMITIFS » (35). In Chapter One, Le Nègre narcisse, Vieux refers to the social climate in Montréal as difficult : « Ça va terriblement mal ces temps-ci pour un dragueur consciencieux et professionnel… une pierre noire dans l’histoire de la Civilisation Nègre » (17). In the French Larousse, the word draguer means: « aborder quelqu’un en vue d’une aventure amoureuse ». In the Oxford dictionary, the English equivalent is ‘flirt’ meaning “to behave towards someone as if one finds them physically attractive but without any serious intention of having a relationship.” In both definitions, it is understood that a sexual relationship does not equal an emotional one.
A polemical discourse underlies Vieux’s escapades as a black dragueur. His sexual conquests may be read as a conquest of Other spaces. It is in the ambivalence of his message(s) that his negotiation as hybrid citizen and his desire for creative connectivity between cultures surfaces. Vieux’s sexual relationships with different white women as a symbolic invasion of the occidental white man’s geographic and personal territories. In Vieux’s words : « C’EST SIMPLE : JE VEUX L’AMERIQUE. Pas moins. Avec toutes les girls de Radio City, ses buildings, ses voitures son énorme gaspillage et même sa bureaucratie » (31). Vieux’s desire to possess l’Amérique mirrors Laferrière’s refusal to attach his ontogenetic self (to borrow the term from John Eakin), his sense of belonging and nation to one particular place:
Je suis vraiment fatigué de tous ces concepts (métissage, antillanité, créolité, francophonie) qui ne font qu’éloigner l’écrivain de sa fonction première, faire surgir au bout de ses doigts, par la magie de l’écriture, la fleur de l’émotion (Je suis fatigué 115).
Laferrière’s attachment to different spaces/places means that he does not like labels that force him to choose. Moreover his desire to be inventive and creative as a writer (qualities of Beck’s essential self) takes precedence over cultural origins. His narrative style such as his chapter headings along with his protagonist Vieux’s sexual encounters with different women is an illustration of the multiplicity of spaces he wishes to occupy and ultimately how he plays with stereotypes thus reversing the power dynamic in the black/white binary. This desire to move between literary and sexual spaces fits well with Beck’s model of the essential self as attraction-based and the idea of creative connectivity explored in this thesis.
Through Vieux’s sexual encounters with affluent, young, white women Laferrière simultaneously mocks the role of the black dragueur and white women, feeding and collapsing different stereotypes. Vieux’s most intimate relationship with Miz Littérature validates and combines his love of literature and sex. Such intimate connections with oneself (writing and reading) may be understood as an aspect of Bhabha’s pedagogy and his sexual adventures with white Others as performative. Both aspects translate the notion of a Barthesian relation privilégiée. The intimate manner in which Miz Littérature connects with Vieux may be read as an act of complete surrender. During the throes of passion, she yells out « BAISE-MOI » followed by « TU ES MON HOMME…TU ES LA PREMIÈRE PERSONNE À QUI JE DIS ÇA…JE VEUX ÊTRE À TOI » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 50-51). I read Vieux’s intimate relationship with someone named Miz Littérature in three ways. First, her desire to feel such closeness with Vieux is symbolic of the intimacy possible between a black man and white woman. Sexual exchanges are also the impetus for creative writing. In his most recent work, Je suis fatigué, Laferrière explains that he writes « généralement à l’aube, juste après avoir fait l’amour » (50). In Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Vieux also writes after sex. Lastly, this relationship can be read as an allegory of Laferrière’s romance with literature since he sometimes reads and shares sexual intimacy simultaneously. Moreover all of Vieux’s sexual encounters are with educated white women. The following declaration illustrates his desire to collapse other stereotypes. « Un Nègre qui lit, c’est le triomphe de la civilisation judéo-chrétienne ! La preuve que les sanglantes croisades ont eu, finalement, un sens. C’est vrai, l’Occident a pillé l’Afrique, mais ce NÈGRE EST EN TRAIN DE LIRE » (42). Once again, Laferrière’s tone is humorous but laden in sarcasm towards those who continue to negatively marginalize black people. In such instances, Laferrière’s narrative style illustrates his movement between Beck’s model of an essential and social self as he sarcastically validates the black man who reads, an inventive approach in how he addresses prejudices.
Bouba is not only Vieux’s roommate but his alter-ego. He is also a model of Beck’s essential self, however a more simple one than Vieux. He drinks copious quantities of tea, eats, sleeps, listens to Jazz artists such as Charlie Parker and Miles Davis and cites passages from the Qur’an. He seems content doing nothing and going nowhere. Music, prayer and occasional counseling sessions with young women complete his daily routine. He has no real vocation and he appears unaffected by the outside world, except in his role as counsellor or mentor to white women in need. I view Bouba as Vieux’s muse of spirituality. In fact when Bouba begins counselling Miz Suicide, Vieux does not understand. He describes her as « cette horreur aussi sexy qu’un poux » (70). Bouba responds: « La charité Vieux, tu ne connais pas ça » (71).There is indeed an ironic overtone as well as a latent sarcasm in this response with the idea that charity is offered by a black man to a white woman! This collapse and reversal of black/white roles is performative in narrative style.
The first of ten instalments in Laferrière’s Autobiographie américaine, Laferrière experiments with the notion of creative freedom. He refers to the conflation of fact and fiction in life and in literature as « la liberté totale » (Je suis fatigué 87). He views « le Nègre » as « une invention purement nord-américaine » and parodies this image in his work (Je vis comme j’écris 91). In this vein, he blurs the borders between his creative spirit and his personal interests. For instance, his references to great jazz artists and his numerous quotations from the Qur’an are not an illustration of his love of jazz or his faith in Islam. As he explains,
je me suis acheté un petit livre sur le jazz, un truc sommaire…j’ai fait la même chose avec le Coran. J’ai acheté un bouquin de règles coraniques et je m’en suis servi. Je m’en fous du contenu. C’est le rythme qui m’intéresse…quand les gens essaient de retrouver ma vie à chaque coin de page, ça me fait rigoler (J’écris comme je vis 101).
The title of his work J’écris comme je vis contradicts Laferrière’s preceding words. The ambivalence in his writing is part of his creative writing strategy. I understand this ambivalence, Laferrière’s « rythme » as his desire to create a kind of New Age music. This idea of jazz music as a tool to inspire, relax and even in still optimism in its listeners also has symbolic value because the improvisational aspects of jazz are like Vieux. The varied personalities of his lovers, for instance, illustrate Vieux’s ability to improvise with each one in much the same ways instruments communicate between each other. Each encounter he has I understand as a solo, improvised and original in how Vieux communicates with these women, creatively and with a certain musicality. His choice of white women allows him to toy with patterns of intellectual bourgeoisie and playfully, almost sardonically, question identity construction by moving between Beck’s model of the social self as imitative, planned and the essential self as inventive. As Laferrière states in Je suis fatigué, « il faut jeter les idées et les émotions sur la page blanche, comme des légumes dans un chaudron d’eau bouillante. Mais d’abord et surtout, on doit commencer à écrire quand on ne sait pas quoi dire » (65). His desire to write is « tout simplement…quelque chose surgissant de [s]on intimité la plus profonde » (75). It is not his intention to « faire la sociologie urbaine » or to respond to such questions as: « Comment un jeune Haitien nous voyait-il? » (75). He writes to « jeter la pleine lumière sur » lui et « [d]e descendre dans les ténèbres de [s]a pauvre âme » (75). While this may be true, Laferrière’s style of parody and his treatment of black and white stereotypes suggest that he taps into Beck’s model of the essential and social self by toying with socially accepted ideas. He also reveals his extended consciousness as he redefines such stereotypes. Antonio Damasio defines the extended consciousness
as going beyond the here and now of core consciousness. The here and now is still there, but it is flanked by the past, as much past as you may need to illuminate the now effectively, and, just as importantly, it is flanked by the anticipated future” (195).
Laferrière’s satirical tone illustrates his implicit resistance to racial divisions as well as his desire to collapse fixed forms of subjectivity. In this way, his vision of self-hood is in continual movement between black and white binaries of self-hood. This brings to mind Harris’s observation that
all patterns [of self-representation] are partial and as they break, the image changes. It appears to be the same image…two forces which resemble each other but are not the same. Thus one begins to open oneself up to new undreamt-of dimensions and regenerative possibilities” (Harris qtd. in Nasta 39).
For instance, Laferrière refers to Vieux and Bouba as occidental men who share an Islamic faith. George Elliot Clarke points out that the Qur’an “highlights [Laferrière’s] dissident vision of the Caucasian Occident (marked by the sign America) as a citadel of “evil-doers” and “infidels” (6). Laferrière also plays with the notion of white superiority within the master/slave context. « Se faire servir par une Anglaise (Allah est grand). Je suis comblé. Le monde s’ouvre, enfin, à mes vœux » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 29). Moreover, through his interpretation of « le Nègre » he paints an image of these black men that is stereotypical in some ways and completely inventive in other ways. Such references illustrate his satirical contestation of black marginality.
In Jana Evans Braziel’s words, Laferrière’s “Haitianiz[ing] of white North America” shows his vision of identity and place to be consistent with my idea of hybrid identity (874). It is a continual negotiation of passages between culture(s) and place(s):
La vie est un acte collectif. Et si vous ne vivez pas dans le pays que vous habitez, ce que vous risquer c’est de tomber, très vite, dans l’univers de la fiction. De devenir en quelque sorte un être fictif (Laferrière, Je suis fatigué 102).
Laferrière detests labels that box him into a fixed category. He simply wants to be « un homme du Nouveau Monde » (115). However in the selected work I focus on his protagonist plays inside the French English language debate as a French-speaking black man who engages in sexual relationships with white women. He chooses « une position mitoyenne » as American (115). « En acceptant d’être du continent américain, je me sens partout chez moi dans cette partie du monde » (Je suis fatigué 115). Since he speaks and writes in French, Laferrière negotiates subjectivity through his encounter with white Anglophone women. Moreover his desire to collapse black and white stereotypes illustrates, albeit through parody, his need for connectivity between cultures, color lines and male/female dynamics. Having lived in Port-au-Prince, Montréal and Miami, Laferrière also understands the complexities of labeling himself as simply Haitian. His nostalgic reflections of life in these cities illustrate a genuine connection to place:
Port-au-Prince, c’est le désir tourmenté qu’on trouve dans les paysages insolites et mystiques… Montréal m’a toujours fait penser à une jeune fille fraîche, directe et bien dégourdie. Montréal est devenu mon choix d’homme. Et Miami, mon lieu d’écriture… Port-au-Prince occupe mon cœur, Montréal ma tête, Miami mon corps… je ne quitte jamais une ville où j’ai vécu. Au moment où je mets les pieds dans une ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite (Je suis fatigué 193).
The preceding quotation is taken from the last of his ten autobiographical works Je suis fatigué published in 2001. It provides an interesting commentary on Laferrière’s satirical explorations of Vieux’s sexual relationships with young women in Westmount, Montréal in Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. I read this first instalment of his autobiographical collection as Laferrière’s own drague with Montréal. On the one hand, Vieux’s sexual experiences with attractive white women in Montréal can be read as his simple appreciation of them but if we read all ten of his fictional works (yet autobiographical in form), we understand how in his first work these sexual relationships can also be understood as Laferrière’s symbolic and initial engagement with the city of Montréal.
Vieux’s sexual experiences with young white women can also be read as a conquest of white space(s) and as an expression of his desire to engage in an intimate and passionate relationship with Other geographical spaces. Furthermore, his symbolic engagement with White America, parodied through his sexual encounters with White women, needs to be read as a tongue-in-cheek caricature of the negative stereotypes he mocks through humorous renditions of sexual conquest. What is particularly effective in his use of satire along sexual lines is illustrated in the ambivalence of who is being mocked: Is it the black man or the white woman, or both? Chapter headings such as « Et voila Miz Littérature qui me fait une de ces pipes » or « Le pénis nègre et la démoralisation de l’Occident » or « Le chat nègre a neuf queues » illustrate Laferrière’s playful yet sardonic tone. Perhaps the most telling chapter title is the last one: « On ne naît pas Nègre, on le devient! » Borrowed from Simone de Beauvoir’s famous quotation: « On ne naît pas femme, on le devient », the message is one of social construction. Laferrière thus reminds the reader that identity with all of its identifiable characteristics of color, sexuality, beauty, attraction, etc. is assigned to individuals by others, a concept created through what a particular society and culture deems appropriate. I read Laferrière’s play of sexual spaces between a black man and white women as parody. When Vieux meets one of Miz Littérature’s friends and she immediately ask him « Tu viens d’où? » he is unimpressed (Laferrière, Comment faire l’amour 112):
À chaque fois qu’on me pose ce genre de question, comme ça, sans prévenir, sans qu’il ait été question, au paravant, du National Geographic, je sens monter en moi un irrésistible désir de meurtre…. Il n’y a rien à faire, c’est une snob, Miz Snob (112).
Laferrière mocks culturally appropriate markers of conduct that negatively define black men as objects of curiosity.
Moreover Vieux’s description of his sexual experiences with white women traces the image of « le nègre » as a caricature rather than a real person. This leaves the reader wondering about Laferrière’s motives. Is humor or parody the goal? Is there a more complex dynamic at play? Is the focus then a desire for real intimacy between the races or a desire to reverse roles of dominance? Various examples throughout the text suggest that it is a combination of all these factors:
quand on commence à déballer les phantasmes, chacun en prend pour son compte…il n’y a pratiquement pas de femmes dans ce roman. Mais des types. Il y a des Nègres et des Blanches. Du point de vue humain, le Nègre et la Blanche n’existent pas (153).
Such quotations suggest that labels, even references such as black and white are constructed images, often far removed from reality. These references ultimately offer readers a unique and humorous approach in (de)constructing racial lines and appreciating the bonds of attraction humans develop for the other even when they consider the other different or inferior.
In her short story Histoire noire, Suzanne Lantagne empowers blackness by suggesting that it embodies the “source of life, of enjoyment” (qtd. in Clarke 4). In this story, King is an African who speaks Italian, English « et probablement zoulou » (19). Like Laferrière, the narrator illustrates her sexual desire for black men as she parodies black stereotypes to explore and question her sexual desires. Men like King inspire her simply because they are black, cultured and educated. King explains the reasons for her attraction as follows:
Avec un Blanc, j’aurais l’impression d’être gênante; il regarderait autour, serait légèrement mal à l’aise et surtout ne saurait pas quoi faire de ses deux mains. Mon partenaire noir me suivait, connaissait le désir derrière le moindre de mes sourires…me tenait, me provoquait, me manipulait, me consolait, me regardait, m’embrassait, me serrait, me faisait rire et fondre, me prenait (20).
In the preceding quotation, verbs such as provoquer, manipuler, and prendre, permit Lantagne to engage in Fanonesque rhetoric, reversing the hierarchical black/white binary. The power of seduction and control falls in the hand of black men. Like Lantagne, Laferrière also toys with stereotypes, mocking the underlying white fear of interracial sexuality. Are white women fascinated by Vieux because he is black? « On a déjà vu des jeunes filles blanches, anglosaxonne, protestantes, dormir avec un Nègre et se réveiller le lendemain sous un baobab, en pleine brousse, à discuter des affaires du clan avec les femmes du village » (Laferrière, Comment faire l’amour 83). Once again, Laferrière playfully, perhaps wilfully, transforms these white women as « femme[s] du village » toying with their independence and their autonomy.
Braziel situates Laferrière’s text “within an African American grand narrative” (880) to point “to the ways in which black masculinity and black male sexuality are always framed by a racialized erotic economy defined within the parameters of white, masculine, heterosexual parameters that trap black men” (881). Laferrière’s transgressive tone is evident when he has Vieux state, « JE VEUX BAISER SON IDENTITÉ » (81). These capitalized words emphasize Vieux’s explicit desire to bring his lover, in his words, « à ma merci » (81). This « baise métaphysique » also blurs the colour lines and permits Vieux to symbolically reclaim his African identity (81):
[Elle] est couchée sur le dos. OFFERTE….Cette fille judéo-chrétienne, c’est mon Afrique à moi. Une fille née pour le pouvoir. En tout cas, qu’est-ce qu’elle fait ainsi au bout de ma pine nègre? (80).
Each of Vieux’s sexual relationships with white women metaphorically bridges the racial divide. « Ce n’est pas tant baiser avec un Nègre qui peut terrifier. Le pire, c’est dormir avec lui. Dormir, c’est se livrer totalement. C’est le plus que NU. Nu Plus…danger de véritable communication » (83). Since all his lovers spend the night with him, we could say that Vieux experiences a deeper intimacy with these women.
If I adopt Laferrière’s satirical tone, I would suggest that how individuals choose to relate to some more intimately than to others is dependent on what is en vogue at a particular moment in time. Vieux’s dialogue resonates inside an en vogue commentary through such comments : « BAISER NÈGRE, C’EST BAISER AUTREMENT. L’Amérique aime foutre AUTREMENT. LA VENGEANCE NÈGRE ET LA MAUVAISE CONSCIENCE BLANCHE AU LIT, ÇA FAIT UNE DE CES NUITS » (19). Such comments should not be interpreted literally. I believe that Laferrière wishes to provoke his readers. He invites them to participate in a performative understanding of culture, perhaps to question the way society (in the 1980s) views relationships between white and black people. At the same time, he sardonically plays with sexual interactions to erase past injustices against black people. « Le Grand Nègre de Harlem a le vertige d’enculer la fille du propriétaire de toutes les baraques insalubres de la 125e…, la baisant pour toutes les réparations que son salaud de père n’a jamais effectuées… LA HAINE DANS L’ACTE SEXUEL EST PLUS EFFICACE QUE L’AMOUR » (19). The reader must take such comments as they are meant. The sense of conquest along with the need for black dominance is palpable in the preceding quotation. Whether it is delivered satirically or seriously, the underlying intention to collapse and reverse the notion of white dominance cannot be ignored. It is often stated that humor allows individuals to deliver messages they are otherwise afraid to voice. Like all art forms, humor is an important tool to address issues that people are otherwise uncomfortable expressing.
Laferrière’s brand of satire is mocking, sarcastic and always ambivalent in its messages. This ambivalence resonates in every experience, every incident, and through almost every piece of information he shares with his readers. He explains sexuality and color lines as some sort of cruel fad of the moment, one that encourages a certain wonton, transgressive behavior. As he states, if the focus in the 80s is the color black, in the 70s it was red. « Dans les années soixante-dix, l’Amérique était encore bandée sur le Rouge. Les étudiantes blanches faisaient leur B.A. sexuelle quasiment dans les réserves indiennes » (18). Such lines he draws between sarcasm and humour are fine ones and Laferrière exploits them fully.
Thus sexual relationships between Vieux and white women may be read satirically and polemically as acts of vindication. In as much as Laferrière parodies the role of the over-sexed black man, he also mocks the role of white women who feel the need to validate their sense of broadmindedness by engaging in a conversation or in a sexual relationship with a black man. In doing so, these women symbolically acquiesce to the black man. By giving these women nicknames such as Miz Littérature, Miz Sophisticated Lady, Miz Snob, Miz Chat, etc., Vieux not only strips these women of an individual identity, he parodies their personalities as he empowers himself. Each woman is a prototype of all the others who fit this description. Thus, by sleeping with one Miz Littérature, he sleeps with all of them. Each encounter may be interpreted as Vieux’s metaphoric conquest of Other white, wealthy socialites studying at McGill University and ultimately of white America. « C’est que dans l’échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre » (48). Laferrière parodies sexual desires as black. The reader is never certain of who controls whom in the « RÔLE DES COULEURS DANS LA SEXUALITÉ » of who is superior and who is inferior (49). Through such ambivalent states, Laferrière succeeds in illustrating the potent connection between power and sexuality. On the one hand, Laferrière parodies black and white stereotypes to contest past and present notions of white superiority and the complex spaces of black inferiority. On the other hand, in Barthesian terms, his self-identification process is “an unfixed repertoire of many subject-positions,” focusing on his “inability to make cohere all the jostled and jolted “subjects” (Smith 107). “In this mobility … [he derives] a certain pleasure–the pleasure of being the place of transgression in relation to the cerned subject [he] is presumed to be” (Smith, 107). This is a site of transgressed jouissance, a symbolic code which focuses on the multiplicity of the subject. “Jouissance is specifically transgressive and it marks the crossing by the human agent of the symbolic codes which attempt to keep us in place as one subject” (107). Laferrière enters a “dialogical engagement with history and fantasy,” (Smith 154). He assigns the black man a transgressive power. By focusing on Vieux’s sexual relationships with different white women, Laferrière enters, one could even say conquers, white spaces over and over again. In a paper entitled “Ethnicity and race: Canadian minority writing at a crossroads,” Enoch Padolsky suggests that Laferrière’s “sexual encounters and identity musings … [with] “white” Westmount “imperialist British-Canadian women” corresponds with “his own “race-oriented” (and gendered) discourse” (9). Positions of white power are reversed, collapsed through Laferrière’s parody of sexual relationships.
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Tentation et tentative du retour au pays natal dans Pays sans chapeau et L’énigme du retour de Dany Laferrière
Cloé Rouville, Concordia University (thèse)
2018
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Stéréotypes, clichés et identités chez Dany Laferrière : l’exemple japonais
Maureen Kim Domerson, Université de Montréal (thèse)
2019
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L’Empreinte de la tortue, roman, suivi de La crise de la transmission filiale en contexte d’exil et de post-exil dans quatre romans contemporains : Ru de Kim Thúy, L’Énigme du retour de Dany Laferrière, Lumières de Pointe-Noire d’Alain Mabanckou et La Ballade d’Ali Baba de Catherine Mavrikakis
Thuy Aurélie Nguyen, Université du Québec à Rimouski
2020
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Mémoires blessées. Les violences de l’histoire revisitées par Patrick Chamoiseau, Dany Laferrière et Tierno Monénembo
Valéria Liljesthröm, Université Laval (thèse)
2024
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Poétiques de l’Exil et de l’Altérité chez Dany Laferrière et Louis-Philippe Dalembert
Lyna Boukhari, Université de Tunis
2024
🎓 Thèse de doctorat en langue et littérature françaises.
Mention Très honorable avec félicitations du jury.
Sous la direction de Samia Kassab-charfi.
Nous ne sommes pas du tout face à un écrivain en quête de racines mais en quête de branchages nouveaux.
Lyna Boukhari, à propos de Dany Laferrière

Mémoires
Dany Laferrière : parcours d’une écriture
Sophie Brisebois, Université du Québec à Montréal
1997
🎓 Maîtrise en études littéraires.
Sous la direction de Simon Harel.
L’écriture devient un instrument de vengeance contre tous les regards qui ont confisqué au sujet sa dignité humaine.
– Sophie Brisebois

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Peindre pour parler, écrire pour voir : un parcours de l’image visuelle et stylistique dans les trois premières œuvres de Dany Laferrière
Louis Bisson, Université de Montréal
2001
🎓 Maîtrise en études françaises.
Sous la direction de Christiane Ndiaye.
Il faut amener autrui à partager l’extase que provoque l’inépuisable visibilité du monde.
— Henri Matisse (exergue du mémoire)
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Le romancier autofictif : analyse de la représentation du personnage de l’écrivain dans trois romans de Dany Laferrière
Josée Grimard-Dubuc, Université Laval
2006
🎓 Maîtrise en études littéraires
Sous la direction de Marie-Andrée Beaudet.
Même si Laferrière récuse l’idée d’une littérature engagée, on ne peut nier le fait qu’il est un franc-tireur pour qui la littérature est un terrain fertile pour la réflexion sociale.
– Josée Grimard-Dubuc
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Genre autofictionnel et engagement littéraire chez Dany Laferrière; suivi de Figurations
Samuel Sénéchal, Université du Québec à Trois-Rivières
2015
🎓 Maîtrise en Lettres.
Sous la direction de Manon Brunet.
Ce genre résolument postmoderne a su faire naître en moi une passion bien réelle pour la littérature.
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Dynamique de recomposition des imaginaires dans la diaspora haïtienne au Québec : une analyse sociologique des romans de Dany Laferrière et d’Émile Ollivier
Marie-Judith Pierre-Lominy, Université du Québec à Montréal
2015
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L’activité littéraire de Dany Laferrière : médiatisation et posture d’auteur
Nicolas Gaille, Université Laval
2016
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Mémoire, identité et représentation de l’exilé chez Émile Ollivier et Dany Laferrière
Mariane Gendron-Troestler, Université de Montréal
2018
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Pour une géopoétique climatique : le nomadisme dans « l’autobiographie américaine » de Dany Laferrière
Joannie Bélisle, Université du Québec à Montréal
2018
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Le récit d’apprentissage dans Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo de Dany Laferrière
Lyna Boukhari, Université de Tunis
2018
🎓 Master en Langue, Littérature et Civilisation françaises.
Sous la direction de Samia Kassab-Charfi.
Un pays est un roman écrit par ceux qui l’habitent.
Chaque interprétation nouvelle l’enrichit.
D L
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2020
Étude géosymbolique et géocritique : Le pavillon des miroirs de Sergio Kokis et Pays sans chapeau de Dany Laferrière
Catherine Boucher, Université de Sherbrooke
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2020
La mise en fiction du retour au pays natal chez Émile Ollivier, Anthony Phelps et Dany Laferrière
Jean-Goualbert Atis, Université de Montréal
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2024
La mémoire mise en scène : Écriture de l’agrégation dans « L’odeur du café », de Dany Laferrière, suivi de « Remontant la rivière »
Isabelle Lamarre, Université McGill
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Articles
La culture haïtienne au Québec : interaction ou confrontation ? Étude de la réception critique de l’oeuvre de Dany Laferrière
par Nathalie Courcy, Les cultures du monde au miroir de l’Amérique française
2002
🎓 Maîtrise en études littéraires.
Département des littératures
Université Laval
« Je suis un lecteur qui écrit.
J’écris pour me lire. »
— Dany Laferrière
Comme acte créateur, l’art exige la liberté de son auteur. Enfermé dans la crainte des représailles, de l’emprisonnement ou même de l’assassinat, l’artiste peut difficilement produire une œuvre à l’image de la société dans laquelle il vit. François Duvalier, dictateur d’Haïti de 1957 à 1971, a mis en pratique le pouvoir de la censure lorsqu’il a mis sur pied l’organisation des tontons macoutes qui regroupait des « Volontaires de la sécurité nationale » pour mater toutes formes de contestation (Hurbon, 1987 : 13). De nombreux écrivains haïtiens ont montré qu’ils avaient compris la nécessité d’être libres en quittant Haïti afin de poursuivre leur création littéraire à l’étranger¹. Dany Laferrière, qui appartient à la génération des écrivains post-duvaliéristes (Laroche, 1987 : 25), fait également partie de ces intellectuels qui sont partis à la conquête de leur liberté.
Né en Haïti en 1953, Laferrière a dû s’exiler en 1976 parce que sa vie était menacée par l’entourage du président Duvalier fils². En tant que journaliste, il ne pouvait plus prendre la parole librement dans un pays où l’imaginaire et la culture étaient saccagés par la dictature (Laroche, 1987 : 21). Les dix textes en prose qu’il a fait paraître à Montréal depuis 1985 et qui constituent un « cycle romanesque aux dimensions complètement folles » (Robitaille, 200(3 : B3) lui permettent de participer activement à la construction d’une littérature de la diaspora. Il aide donc à faire vivre l’espoir de la culture haïtienne à travers l’art produit en exil, qui « multiplie les possibilités d’invention et de création » (Shelton, 1993 : 17) et qui déjoue les tentatives de l’autorité d’étouffer tout germe d’échange culturel.
Devant le « dialogue à instaurer […] entre un pays qui change et une diaspora qui se renouvelle » au contact d’autres cultures (Laroche, 1987 : 17), il est intéressant d’analyser les échanges culturels susceptibles de survenir à la suite de la publication d’œuvres de la diaspora. Ces échanges sont visibles à travers la critique journalistique et savante de l’œuvre de Laferrière. La perception de l’écriture et des thèmes privilégiés par l’auteur haïtien est fortement influencée par la culture des lecteurs. Bien qu’il vive depuis plus de dix ans à Miami, Laferrière a publié l’ensemble de ses textes à Montréal, choisissant ainsi le public québécois comme premier lectorat.
Nous avons recueilli et analysé 67 articles de journaux et de revues littéraires. Le classement de ces articles a été établi à partir de la grille d’analyse proposée par Michel de Repentigny et qui est reprise dans le mémoire de maîtrise de Thérèse Pouliot (1990 : 21)³. Nous avons ensuite classé chaque unité d’information dans un des quatre domaines qui subdivisent notre travail. Ces champs concernent les questions génériques et stylistiques de l’œuvre ainsi que la thématique haïtienne et les rapports culturels.
En étudiant la critique publiée au Québec à propos de la production littéraire de Laferrière, nous espérons déceler la réaction de la société québécoise, représentée par la critique, devant les transferts culturels qui existent dans son œuvre. Cette société est-elle prête à accepter qu’une culture étrangère s’intègre à son identité? Est-elle prête à accepter que sa culture devienne en partie celle de l’autre? En fait, nous chercherons à savoir si l’œuvre de Laferrière correspond à l’horizon d’attente social des Québécois, défini par Hans Robert Jauss comme « la disposition d’esprit ou le code esthétique des lecteurs, qui conditionne la réception » (Jauss, cité dans Pouliot, 1990 : 21), et si cette œuvre est susceptible de modifier cet horizon d’attente.
L’HYBRIDITÉ GÉNÉRIQUE COMME OUTIL DE TRANSMISSION D’UN MESSAGE
Lorsqu’ils tentent de définir le genre pratiqué par Dany Laferrière, les critiques se trouvent confrontés à l’impossibilité de cerner une forme unique. Prenant sa source dans le pluriculturalisme, sa prose ne peut être restreinte aux règles de l’art littéraire reconnu au Québec : « son texte est hybride, à la frontière des genres » (Chartier, 1993 : D1)⁴. Chaque nouveau livre de Laferrière est donc présenté par la critique comme une prose originale, empruntant ses éléments à plusieurs types d’écrits et d’arts.
Les critiques s’accordent en général pour dire que l’œuvre de Laferrière comporte une part d’autobiographie. Que ce soit la Chronique de la dérive douce qui « n’évacue pas la transposition littéraire d’événements vécus ou rêvés » (Martel, 1994 : B7), Pays sans chapeau, dans lequel « Dany Laferrière se raconte, s’invente et, comme il dit, « se met en fiction » » (Martel, 1996 : E4), ou L’odeur du café, « à cheval sur l’autobiographique et le fictif » (Jonassaint, 1991 : 21), tous ses écrits confondent jusqu’à un certain point l’auteur et le narrateur (Fortin, 1993 : 16; Rioux, 2000 : D1) et posent le personnage de Vieux Os comme l’« alter ego du romancier » (Chartrand, 2000 : D3). Déjà, cette tendance à s’inclure dans une série littéraire dénote un certain degré d’originalité et d’audace dans un univers où la vie privée est sacrée. Pourtant, la critique perçoit en général cette orientation comme un choix positif.
Toutefois, son œuvre ne saurait être strictement définie comme « roman semi-autobiographique » (Poulin, 1994 : A10). D’ailleurs, il n’est pas certain que sa prose constitue une œuvre romanesque, comme le souligne Jean Royer à propos de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer : « ce qu’il appelle un « roman » et qui n’est qu’une suite de récits et de nouvelles brèves à sujets erotiques et surtout anecdotiques » (Royer, 1987 : D3)⁵. Dans ce cas-ci, le critique reconnaît les textes comme des œuvres relevant de la prose, mais sans les intégrer totalement dans la catégorie classique de la forme romanesque.
Par contre, des critiques associent certains livres à d’autres genres que la prose. Par exemple, Le goût des jeunes filles est considéré comme un film, « une enfilade de séquences colorées » par les journalistes de la Presse Canadienne (1992a : C5 ; 1992b : C10). La correspondance avec l’art cinématographique en appelait nécessairement une autre, cette fois avec le théâtre. Malgré le fait que les dialogues soient très présents et particulièrement signifiants dans les textes de Laferrière, assez peu de critiques soulignent leur importance. Odile Tremblay, Jacques Allard et Jean Chartier du Devoir constatent que Le goût des jeunes filles est « sans longues descriptions mais peuplé de dialogues » (Tremblay, 1992 : C17) et que Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? constitue « d’abord un texte de parole » (Chartier, 1993 : D), construit à partir de « narrations brèves qui sont aussi très dialoguées » (Allard, 1993 : D5).
À part ces remarques, la critique québécoise néglige l’aspect dialogique de l’œuvre, qui met pourtant en scène les relations humaines d’une façon privilégiée.
Les qualités poétiques de l’écriture de Laferrière sont aussi omises par plusieurs critiques. Évidemment, dans le cas de la Chronique de la dérive douce, l’observation allait de soi puisque le livre est divisé en 365 textes brefs, « disposés en vers libres, qui donnent un rythme et une couleur particulière à son livre » (Poulin, 1994 : A10; aussi Guay, 1994 : D10). Néanmoins, les jeux poétiques nous semblent présents dans chacun des textes de l’auteur, que ce soit par le rythme particulier, par les images métaphoriques ou par l’agencement des mots et des micro-récits qui s’emboîtent pour recréer la vision du monde de l’écrivain.
Le caractère journalistique de certains écrits est aussi soulevé par la critique. Pays sans chapeau est considéré par Louise Leduc comme un « reportage non conventionnel » (Leduc, 1996 : D1). Comme ce récit traite à la fois du pays réel (Haïti) et du pays rêvé (le pays sans chapeau, c’est-à-dire celui des morts), et comme le travail journalistique exige la véracité des faits rapportés, il faut croire que la critique québécoise accepte que l’imaginaire et les croyances d’un peuple étranger fassent partie intégrante de sa réalité.
Un des livres de Laferrière regroupe à peu près tous les genres que nous avons évoqués. Dans Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit?, nous retrouvons le caractère autobiographique et romanesque de L’odeur du café, la poésie de la Chronique de la dérive douce, la démonstration journalistique de Pays sans chapeau et les dialogues présents dans l’ensemble de l’œuvre (Fortin, 1993 : 16). Ce qui caractérise ce livre en particulier, au-delà du fait qu’il est la somme de ceux qui l’ont précédé et suivi, selon la critique, c’est qu’il dénonce ouvertement l’Amérique, en faisant « passer à la mère America un interrogatoire serré, en une quarantaine de chapitres brefs comme des détonations » (Fortin, 1993 : 16). Le pouvoir d’évocation de la réalité qui est prêté à ce livre par la critique montre que celle-ci considère l’hybridité générique comme un instrument littéraire qui permet à l’artiste de transmettre son message et de diffuser sa critique sociale efficacement.
Malgré le fait qu’elle néglige les genres qui ne sont pas narratifs comme le dialogue et la poésie, la critique est sensible à l’effet du « mélange des genres » (Allard, 1993 : D5) dans l’œuvre de Dany Laferrière. L’hybridité dépasse donc l’« allure décousue » (Hébert, 1992 : 534) que certains lui ont reprochée. Même s’ils se distancient des canons esthétiques reconnus (Marcotte, 1993 : 72), ses livres constituent, selon les critiques des dernières années, un ensemble logique qui s’organise en une série de dix textes et qui forme « une autobiographie américaine »⁶ (Presse Canadienne, 1998 : C10). La valeur de cette « émouvante aventure » (Martel, 2000 : B3) ressort de la critique qui reconnaît à la fois la part de fiction et de témoignage sur laquelle est construite l’organisation de ces dix chapitres d’une œuvre continue.
HUMOUR ET SIMPLICITÉ : UNE RÉCEPTION AMBIVALENTE
Quels que soient les genres choisis par Laferrière, ses livres ont toujours en commun un style simple et un humour qui sont plutôt étrangers à la littérature québécoise. Ces deux aspects sont parfois reprochés, parfois louanges par la critique.
Il est difficile de lire un de ses récits sans avoir le sourire aux lèvres ou sans éclater de rire. Pourtant, cet humour est assez peu souligné dans la critique journalistique, qui se contente de dire que « rire ne va pas forcément avec oubli » (Allard, 1993 : D5), comme pour excuser le fait qu’un Haïtien ayant connu la tragédie duvaliériste en parle avec humour.
La critique savante semble plus ouverte à cette façon de mettre en scène le malheur d’un peuple. Que ce soit la « critique ironique » de la Chronique de la dérive douce (Pelletier, 1994 : 11), « l’ironie douce-amère » de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (Lamy, 1986 : 6), les « anecdotes drolatiques, émouvantes » de La grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (Bordeleau, 1993 : 21) ou simplement l’humour tendre et grave de L’odeur du café (Jonassaint, 1991 : 21), l’humour est considéré comme essentiel à l’œuvre de Laferrière. Cette manière désinvolte de traiter d’un sujet aussi explosif qu’Haïti est évidemment contraire à l’idée tragique à laquelle le Québécois moyen est habitué. Elle lui permet justement de s’éloigner du côté pathétique du sujet (Bordeleau, 1993 : 21) pour en réapprivoiser ce qui est moins reconnu : le bonheur possible. Il semble donc que le public des revues savantes est plus apte à comprendre le choix de l’auteur de dépasser les limites de la tragédie alors que la masse qui lit les journaux continue de se référer à l’image dramatique d’Haïti. Cette constatation nous permet de remarquer qu’Haïti ne correspond pas à un même réfèrent culturel dans l’imaginaire de l’ensemble de la société québécoise.
Contrairement à l’humour, la simplicité du style correspond tout à fait à l’idée qui entoure Haïti dans l’imaginaire québécois, comme le souligne Louise Leduc dans Le Devoir : « à un pays où la sagesse passe par la simplicité ne pouvait coller qu’un style très dénué » (Leduc, 1996 : D1). Les critiques font abondamment référence aux marques de l’oralité et aux rythmes de jazz et de blues qui enrichissent le style de l’auteur (Pelletier, 1994 : 12 ; aussi Jonassaint et Racette, 1986 : 80). Est-ce que la culture haïtienne justifie à elle seule le « style très dépouillé et sensuel » (Dostie, 1991 : C1) que conserve Laferrière tout au long de ses écrits? Il semble que le choix de la concision ait aussi des racines dans les stratégies littéraires de l’auteur, choix que contestent certains critiques.
Minoritaires, ces critiques se servent du style dénué de l’auteur pour l’accuser de manquer de profondeur dans ses analyses de la société haïtienne. C’est le cas, entre autres, de Jean Jonassaint, pour qui L’odeur du café est « un livre désinvolte, parfois superficiel, [qui] ne va pas toujours au bout de ses promesses » (Jonassaint, 1991 : 21)⁷. D’autres, comme Ivanohé Beaulieu, considèrent plutôt l’écriture de Laferrière comme un gage d’efficacité :
Ne vous y trompez pas ! Le roman de Laferrière est amusant, il n’est pas superficiel. Tout est, au bout du compte, une question de registre. Celui de Laferrière me semble d’une justesse remarquable. Il y avait longtemps qu’un même livre ne m’avait autant diverti et… laissé songeur (Beaulieu, 1985 : 27).
Les livres de Laferrière entraînent le lecteur dans les subtilités et les nuances de l’univers haïtien (Bordeleau, 1993 : 21). Ils lui révèlent, à travers les non-dit, les ellipses, les allusions, les « souffrances cachées derrière la vulgarité de façade » (Tremblay, 1992 : C17; aussi Martel, 1997 : B3 ; Bordeleau, 1994 : 10).
Grâce à cette « économie de mots très efficace » (Beaulieu, 1985 : 27), l’écrivain peut donc toucher l’imaginaire de ses lecteurs d’une façon toute particulière. Il ne fait pas appel à leur habileté à décoder de longues phrases ou des structures dramatiques complexes. Il les invite plutôt à laisser les images imprégner leur mémoire (Presse Canadienne, 1992 : C10; Codina, 1991 : 12). En rendant ses récits accessibles à tous (Villeneuve, 1996 : A8), Laferrière s’assure que la méditation lucide qu’il propose au-delà du divertissement (Pelletier, 1994 : 2) atteint et émeut une plus grande partie de la population.
Toutefois, en optant pour la simplicité, Laferrière a pris – et prend toujours – le risque de rester incompris. Comme le remarque Gilles Marcotte dans L’Actualité « [il] fallait surtout, dans ce patchwork, que chaque morceau fût assez bien taillé pour exprimer fortement une opinion ou une émotion. Ce n’est pas toujours le cas » (Marcotte, 1993 : 72). Certains lecteurs demeureront contrariés parce que la progression dramatique est plutôt mince et parce que l’humour est utilisé pour traduire des univers parfois tragiques. Cette différence par rapport aux « bons » romans québécois, français et américains les empêchera de « fabriquer [eux-mêmes] un fil directeur, en se servant des thèmes récurrents » (Marcotte, 1993 : 72). Du même coup, ils se privent du « feu d’artifice qui, après avoir ébloui et fait rire, pouvait encore donner à réfléchir » (Martel, 1987 : J3).
Plutôt qu’une série littéraire construite à partir des normes connues, Laferrière propose une œuvre qui « ressemble d’ailleurs à ces immenses maisons haïtiennes où l’on peut entrer ou sortir par au moins quatre portes » (Rioux, 2000 : D2). La critique présente plusieurs perceptions de l’humour et de la simplicité tels que les utilise Laferrière. Ces diverses réactions semblent correspondre aux multiples visions de l’autre que la société entretient, mais peuvent aussi être considérées comme différentes interprétations d’une œuvre qui se caractérise entre autres par sa polysémie. Tout dépend de la porte par laquelle on entre et par laquelle on sort…
HAÏTI : DICTATURE ET EXOTISME
De même, la perception que les critiques ont de la façon dont Laferrière dépeint son pays d’origine à travers la dictature et l’exotisme montre que le contenu de ses écrits ne correspond pas toujours avec l’imaginaire québécois.
Certains critiques comme Réginald Martel affirment qu’« un auteur haïtien comme Dany Laferrière […] n’apporte pas grand-chose à l’analyse de la communauté haïtienne » (cité dans Klauss, 1986 : 3-4). Pourtant, le duvaliérisme et ses conséquences sont présents dans chacun de ses livres, même lorsqu’ils ne sont pas expressément nommés. Sont-ils un sujet tabou au Québec? On peut au moins penser que la dictature est dérangeante, comme le laissent croire les articles d’Anne-Marie Voisard et de Réginald Martel. Selon eux, la tragédie haïtienne est un sujet « gênant » (Voisard, 1991b : F9) qui n’a sa place ni dans L’odeur du café ni dans Le charme des après-midi sans fin (Martel, 1997 : B3). Cette façon de voir apparaît comme un refus d’entrer dans le jeu des sens pluriels. La mise en scène de la dictature serait acceptable uniquement dans les livres qui correspondent ouvertement avec l’univers politique, alors que Laferrière s’affirme ouvertement contre le « tout-est-politique » (Chartrand, 2000 : D3). Dans certains livres, l’auteur joue le jeu et répond à l’attente de ceux qui veulent un récit axé sur le monde politique. C’est le cas de La chair du maître, dans lequel « les rapports de pouvoir constituaient, avec une sexualité torride, l’un des grands leitmotiv [sic] et étaient représentés crûment » (Bordeleau, 1998 : 28) et du Goût des jeunes filles, considéré comme « son récit le plus politique, par l’époque et le décor : la montée du duvaliérisme, avec les macoutes en arrière-scène, et une terreur larvée qui devient mode de vie » (Tremblay, 1992 : C17 ; aussi Gagnon, 1992 : B7). Les critiques québécois semblent négliger le fait qu’à travers le quotidien des personnages, dans leur « enfance apolitique » (Richer, 1993 : 2), persistent les traces de l’« holocauste haïtien » (Sergent, 1996 : D3). Le lecteur sensible aux réalités internationales devine, derrière le témoignage de cet « innocent au pays des brutes et du sordide » (Allard et al., 1992 : D8 ; aussi Presse Canadienne, 1991 : E6), les allusions à la dictature de Duvalier, « qui habite constamment l’œuvre de Laferrière mais sans la dominer » (Bordeleau, 1998 : 28). En dépassant les horreurs de la dictature, Laferrière redore l’image de son pays tout en révélant, par certains indices subtils, l’effet de cette tragédie sur son peuple. Comme le souligne Anne Richer, « [s]es livres sont là qui disent tout » (Richer, 1993 : 2 ; aussi Bordeleau, 1994 : 10). Même s’il n’en prend pas conscience à la première lecture, le lecteur se souviendra autant du bonheur de l’enfance que de la misère d’un pays étouffé par la dictature, sans pour autant que l’auteur n’ait profité du malheur de son peuple pour se faire un nom (Rioux, 2000 : D2). Il se présente plutôt comme un artiste qui utilise sa liberté d’écrivain exilé pour produire « une sorte de viatique contre les répétitions de l’Histoire » (Martel, 2000 : B3).
Dany Laferrière se situe à mi-chemin entre la description d’une Haïti politique et exotique. Plusieurs critiques soulignent la présence frappante de « l’atmosphère des Caraïbes, la présence de la mer, le terrible soleil de trois heures […] » (Presse Canadienne, 1992 : C10; aussi Voisard, 1991b : F9 ; Bordeleau, 1993 : 21 ; Guay, 1991 : D1), révélée par les sens auxquels le narrateur fait souvent appel dans chacun de ses livres (Rioux, 2000 : D1). Ils vont jusqu’à acclamer l’aspect « quasi idyllique […], troublant et sensuel » (Chartrand, 1997 : D1 ; aussi Leduc, 1996 : D1 ; Bordeleau, 1998 : 28) du portrait qui est donné d’Haïti par l’auteur, ce qui peut sembler exagéré. Cette mise en évidence de l’exotisme montre néanmoins le désir de la société québécoise d’accepter une image moins misérabiliste d’une Haïti qui a gardé, malgré la dictature, sa « mer turquoise et les montagnes […], sa culture vivace et sa vie quotidienne où tout le monde n’est pas forcément malheureux et analphabète » (Bordeleau, 1998 : 28).
N’est-ce pas justement le rôle de l’écrivain exilé de faire connaître son pays d’origine sous tous ses angles, des plus noirs aux plus éclatants? Il suffit que les « œuvres disent l’humain aux humains » comme le remarque Réginald Martel (1997 : B3). Si Laferrière est souvent considéré comme « le champion des provocateurs » (Charter, 1993 : D1 ; aussi Voisard, 1993 : B7; Jonassaint et Racette, 1986 : 80), c’est entre autres parce qu’avec lui, « finis l’exotisme afroprimitif, le vaudou et la chasse au lion. Il prend un malin plaisir à abattre les mythes un à un » (Guay, 1990 : 82). Laferrière utilise « la littérature comme arme, comme instrument de liberté » (Bordeleau, 1994 : 9). Il ne faut donc pas se surprendre que la critique soit ambiguë lorsqu’elle tente d’analyser le feu d’idées originales sur la dictature et l’exotisme haïtiens que crée Laferrière et la puissance que leur confèrent la simplicité et l’humour. Les visions d’Haïti éclatent dans tous les sens : « On se demande même si la dictature haïtienne ne devient pas un spectacle, un théâtre de l’absurde où sont applaudis, comme dans une représentation d’Antigone qu’évoque le narrateur, aussi bien le bourreau que la victime » (Martel, 2000 : B3). Il appartient au lecteur d’interpréter chaque livre à partir de l’image qu’il a construite de ce pays et de relire certains passages afin d’assimiler quelques-unes des multiples facettes de l’œuvre.
LES RAPPORTS CULTURELS : LE QUÉBEC CRITIQUÉ
Si les opinions des critiques à propos de la vision d’Haïti divergent, celles qui concernent les rapports culturels mis en scène dans les livres de Laferrière sont assez unanimes. Au début de sa carrière d’écrivain, l’opinion était plutôt partagée à cause du scandale provoqué par la parution et l’adaptation cinématographique de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (Chartrand, 1997 : D4; aussi Voisard, 1993 : B7; Codina, 1991 : 12). Plus la production littéraire de Laferrière s’accroît, plus la critique reconnaît son influence potentielle sur la littérature québécoise.
D’abord considéré comme « le clown de la littérature québécoise » (Bordeleau, 1993 : 21) par plusieurs, il a ensuite été admis parmi les « ténors de la littérature éditée ici » (Martel, 1997 : B3 ; aussi Martel, 1987 : J3 ; Lévesque, 1994 : C11 ; Voisard, 1991a : F8). Cette promotion révèle la compréhension accrue des Québécois à l’égard de son œuvre et la création d’un nouvel horizon d’attente correspondant aux choix stylistiques et thématiques de l’auteur.
Non seulement ces choix ne correspondent que rarement avec les règles littéraires reconnues et l’imaginaire québécois, mais Laferrière critique ouvertement la littérature québécoise, qu’il trouve trop « torturée, repliée, morbide […], branchée sur le péché » (cité dans Chartier, 1993 : D2). C’est entre autres ce que signifie la Chronique de la dérive douce, qui dénonce « cette obsession de l’identité et ce lancinant surplace des Québécois [qui] frappe de plein fouet l’étranger qui débarque » (Lévesque, 1994 : C11), et qui justifie la décision de Laferrière de s’établir aux États-Unis en 1990. La compréhension culturelle s’effectuerait-elle en un seul sens? Il semble que Laferrière ne rejette pas l’ensemble de la culture et de l’identité québécoises, pas plus qu’il ne renie son passé haïtien. Il refuse seulement le caractère « monomaniaque » de ces deux pays trop centrés, d’après lui, sur la question de la dictature et de l’indépendance (Robitaille, 2000 : B3). Ce refus a poussé l’auteur à s’exiler deux fois, d’abord d’Haïti où ses rapports à la patrie étaient devenus paradoxaux (Chartrand, 2000 : D3), puis du Québec. Malgré les nombreuses différences entre ces deux nations, la critique les reconnaît, grâce à l’écriture de Laferrière et surtout grâce à son dernier livre, Le cri des oiseaux fous, comme des « pays frères » : « mère omniprésente, goût de l’exil et père absent » (Rioux, 2000 : D2). Les thématiques semblables de ces littératures dissemblables permettraient aux deux espaces culturels de se réconcilier.
Le fait qu’il critique la culture québécoise et qu’il insère dans notre littérature des éléments non canoniques comme le cynisme et l’hybridité des genres ne semble pas irriter la critique qui le présente comme « celui qui libérera la littérature québécoise de ses obsessions » (Bordeleau, 1994 : 9). Comme l’écrit Nathalie Petrowski, « Vous ne le savez peut-être pas encore, mais Dany Laferrière est l’avenir de la littérature québécoise. C’est un écrivain, un vrai, un grand. […] Brique après brique, il fait preuve qu’une littérature forte et dynamique est un mélange de sang, de regards et de musiques » (Petrowski, 1993 : A5 ; aussi Bordeleau, 1994 : 10). Ce souci d’hétérogénéité, qui s’allie à l’ironie et au besoin de déstabiliser les acquis langagiers, formels et idéologiques, inscrit Dany Laferrière dans la tendance postmoderniste (Magnan et Morin, 1997 : 20). Si le lecteur de Laferrière forme sa propre interprétation de l’œuvre à partir d’une compréhension renouvelée, l’auteur lui-même affirme écrire « à partir de l’ignorance pour apprendre sur lui-même » (Rioux, 2000 : D2). Sa quête d’identité se double d’une quête de réconciliation entre les deux Amériques qui se résout dans la migration vers un no man’s land : Miami.
CONCLUSION : MÉTISSAGE ET QUÊTE IDENTITAIRE
Laferrière emprunte assez peu à la littérature et à la culture québécoises même s’il exprime son admiration pour la littérature québécoise, à laquelle il décernerait le prix Nobel⁹. Il rejette les règles littéraires, mélange les genres, refuse d’inclure une tension dramatique dans ses livres et conteste l’image misérabiliste d’Haïti tout en mettant en scène une dictature qui pourrait offusquer certains Québécois. De plus, il critique ouvertement l’emprisonnement de la culture québécoise dans le repli et la quête identitaire. À première vue, l’œuvre de Dany Laferrière n’a rien pour répondre à l’horizon social des Québécois. Néanmoins, ses écrits sont de plus en plus appréciés par la critique. La société québécoise se préparerait-elle à accepter l’idée selon laquelle le métissage culturel fait partie du renouvellement de chaque culture? Voilà du moins ce que montre notre analyse de la critique de l’œuvre de Laferrière. Toutefois, accepter les échanges culturels ne signifie pas la négation de sa propre identité. En ce sens, il apparaît essentiel que le Québec poursuive sa quête afin de se reconnaître à travers les réseaux culturels qui se tissent entre les peuples. Des écrivains exilés comme Dany Laferrière, Chen Ying et Stanley Péan peuvent ouvrir la voie au métissage en donnant accès aux visions du monde qui caractérisent les autres sociétés. Cela permettrait au Québec de sortir du dilemme qui existe depuis toujours entre les cultures américaine et française et lui donnerait l’élan nécessaire pour créer une culture enrichie et « distincte ». Après tout, accepter la culture de l’autre est un prix bien peu élevé pour que l’art québécois conquière une liberté plus entière.
¹ Forcés à l’exode depuis l’accession au pouvoir de Duvalier père en 1957, les intellectuels haïtiens n’ont pourtant commencé à produire une littérature d’exil qu’à partir de 1971 (Jonassaint, 1986 : 11).
² Les informations sur la biographie de Dany Laferrière ont été prises dans le site Internet suivant : http ://www.litterature.org/ile32000.asp?numero=274 (consulté le 6 décembre 1999).
³ Le tableau des résultats de notre analyse des articles critiques se trouve en annexe.
⁴ Cette idée de « mélange des genres » est aussi présente dans l’article de Jacques Allard (1993 : D5).
⁵ Julie Sergent (1997 : D3) associe également certains livres de Laferrière au genre de la nouvelle à cause de la langue simple qui est employée et de leur construction dramatique. Également, Réginald Martel (2000 : B3) rapproche l’œuvre de Laferrière, et en particulier son dernier livre, à un récit de formation inspiré de la vie de l’écrivain.
⁶ En italique dans le texte.
⁷ Le manque de profondeur est aussi souligé par Jean Chartier (1993 : D2).
⁸ L’efficacité du style simple et tout en finesse de Laferrière est aussi soulignée par Louis-Bernard Robitaille (2000 : B3).
⁹ Il aurait énoncé cette idée pendant une émission animée par Bernard Pivot (Rioux, 2000 : D2).
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La fictionnalisation de la négritude dans Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière
Mounia Benalil, Studies in Canadian Literature
2007
🎓 Étudiante, Université McGill
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Dany Laferrière : Le monde tourne autour de moi : Mémoires du tremblement de terre d’Haïti.
J. Michael Dash, New West Indian Guide
22 juin 2015
« “Pas de poésie dans les cendres au sud de Canal Street”, avait écrit le poète Suheir Hammad. Y aurait-il de la poésie au milieu des ruines haïtiennes ? » (Danticat 2010 : 159). Ces lignes évoquent inévitablement la célèbre maxime de Theodor Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. » Pour Adorno, il était obscène de tenter d’esthétiser l’horreur du camp de concentration, et toute tentative d’imposer une cohérence artistique à une telle monstruosité était aussi barbare que le crime lui-même. Cette idée qu’il n’y a pas de poésie après Auschwitz hante Edwidge Danticat lorsqu’elle s’interroge sur la valeur de la littérature face à l’adversité. Lors du séisme catastrophique qui a dévasté Haïti, comme elle le confie dans l’essai introductif de son ouvrage Create Dangerously, elle était occupée à écrire chez elle, à Miami : « Alors que j’étais “au travail” à 16 h 53, le 12 janvier 2010, la terre tremblait et tuait plus de deux cent mille personnes lors d’un séisme de magnitude 7,0 en Haïti » (2010 : 18). Elle est confrontée au dilemme de ce qu’elle appelle « le témoin distant ». Ce n’est pas le cas pour Dany Laferrière , qui se trouvait effectivement en Haïti le 12 janvier à 16 h 53.
Il est néanmoins tout aussi préoccupé que Danticat par le rôle de l’écrivain face à la catastrophe humaine. Ses superbes mémoires, Le monde tourne autour de moi, interrogent également la possibilité d’une poésie au milieu des ruines haïtiennes. Laferrière soulève lui aussi la question de la légitimité artistique : « Les artistes qui n’étaient pas présents lors du tremblement de terre ont-ils la légitimité requise pour le transformer en œuvre d’art ? » (p. 136). Cette « légitimité requise » est une question récurrente dans le témoignage de Laferrière . Peut-on légiférer sur la légitimité artistique quand l’arbitre ultime du succès littéraire est si ironiquement pervers ? Il se demande : « Les écrivains sont-ils déjà à l’œuvre ? S’agit-il d’une course pour savoir qui écrira le grand roman de la déconstruction ?… Puisque le tremblement de terre haïtien a fait le tour du monde, il appartient à tous. Que penserions-nous si le grand roman tragique haïtien était écrit par un jeune bourgeois inspiré et sensible ? Accepterions-nous ce livre pour ce qu’il est (un chef-d’œuvre) ou le verrions-nous comme l’ultime affront d’un dieu moqueur ? » (p. 135-136). Aussi, il ne se lance pas dans l’écriture du « grand roman haïtien » du tremblement de terre. Il dit à son neveu : « Ce genre de roman n’est pas pour moi. Il faudrait une force que je ne possède pas » (p. 47). Il opte pour un style narratif simple et sobre, qui rappelle ses débuts de journaliste. Laferrière ne s’intéresse cependant pas au simple reportage, mais plutôt à la manière dont le banal et l’ordinaire risquent toujours de basculer dans la poésie. Comme dans nombre de ses autres œuvres, la poésie est toujours aussi improbable que surprenante. Il affirme dans son Journal d’un écrivain en pyjama : « la poésie est partout et pas toujours dans un poème » (2013 : 54).
Il souligne que l’une des représentations les plus poétiques et émouvantes de la tragédie humaine du tremblement de terre est la photographie prise par le photographe canadien Ivanoh Demers, montrant un jeune homme dans les décombres. Le hasard, le quotidien et la poésie forgent une image qui « restera gravée dans nos mémoires. La douce lumière sur son visage évoque les maîtres flamands » (p. 55). Son récit atteint lui aussi une force poétique inattendue en se concentrant sur le mystère qui se cache dans l’ordinaire. Son moment Demers se trouve incarné par la figure d’une vendeuse de mangues qui, le lendemain du séisme, a « une douzaine de mangues étalées devant elle » (p. 28). Solitaire, dos au mur, elle incarne une résistance stoïque. Par conséquent, l’histoire de Laferrière n’est pas celle d’une tragédie absolue. Comme il le dit à la fin du livre : « Quand les gens me parlent, je vois dans leurs yeux qu’ils s’adressent aux morts, tandis que je m’accroche à la moindre miette de vie » (p. 169). Trop de personnes à l’extérieur voient Haïti comme désespérément perdue et oublient que le vendeur de mangues se multiplie à l’infini dans « ces gens qui supportent leur douleur avec une grâce extraordinaire » (p. 159).
Paradoxalement, le symbole poétique ultime est peut-être le tremblement de terre lui-même. L’idée d’un Haïti déraciné et sans frontières est primordiale dans le récit de Laferrière . Une question récurrente dans le texte est celle de la trahison de la terre. Pour illustrer l’obsession haïtienne de l’enracinement, Laferrière raconte l’histoire d’un « New-Yorkais qui désirait tellement être en Haïti au moment du tremblement de terre qu’il se mit à dire à tout le monde qu’il y était… Il s’imaginait même enseveli sous les décombres » (p. 147). Laferrière balaie cette angoisse de l’enracinement par cette phrase : « On ne devient pas Haïtien en mourant » (p. 147). Malheureusement, une erreur de traduction dans le texte anglais suggère le contraire de ce que défend Laferrière . David Homel a traduit « Haiti est la ou on se senthaitien » par « Haiti is a place where you feel Haitian » (p. 142). En fait, Laferrière affirme que l’identité n’est pas déterminée par le lieu et qu’Haïti est partout où l’on se sent Haïtien.
En définitive, il s’adresse autant à ceux qui sont venus « filmer la souffrance » qu’à « l’insularité » qui règne chez les Haïtiens. Le tourisme de catastrophe est aussi répréhensible que « l’autosatisfaction chaleureuse et stérile » qu’il observe en Haïti. La reconstruction exige « de l’énergie, non des larmes » et « un esprit ouvert sur le monde » (p. 154). Le propriétaire de l’hôtel Karibe, où Laferrière a vécu le tremblement de terre, l’a exprimé avec justesse : « La tragédie m’a donné l’énergie nécessaire pour faire mieux » (p. 168).
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2007
Regards d’exil : trois générations d’écrivains haïtiens
Alba Pessini
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2007
The Negro Myth: Ideology of Race, Sexuality and Immobility in Dany Laferrière
Patrick Lavarte Dodd, University of Michigan
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2008
Analyse sémiologique du discours racial en traduction : traduire le Nègre de Dany Laferrière
Anne-Marie Glaude Université Concordia
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2008
A autobiografia de infância em sala de língua estrangeira: o sabor das leituras de L’Odeur du Café, de Dany Laferrière
Cristina Moerbeck Casadei Pietraroia
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2009
Analyse sémiologique du discours racial en traduction : traduire le Nègre de Dany Laferrière
Anne-Marie Glaude
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2010-05 – University of North Carolina at Chapel Hill – Representations of zombis in Émile Ollivier’s La discorde aux cent voix and Dany Laferrière’s Pays sans chapeau – Dominique D. Fisher
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2010
Renaissances en terre d’exil : la représentation de l’expatriation chez trois auteurs haïtiens du Québec
Gaétan-Philippe Beaulière, Université du Québec
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2010
Révoltes sans témoin : la tracée du marronnage dans la littérature haïtienne
Laurence Clerfeuille, University of Southern California
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2010
Figures d’altérité transformatrice : l’Autre chez Victor-Lévy Beaulieu, Larry Tremblay, Dany Laferrière et Patrice Desbiens
Valérie Bazinet, Université Concordia
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2013
Stéréotypes et auto-exotisme : les représentations de la sexualité de l’homme noir chez René Depestre et Dany Laferrière
Marilyn Lauzon, Université de Montréal
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2006
Traduzindo uma obra crioula: Pays sans chapeau de Dany Laferrière
Heloisa Caldeira Alves Moreira
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2006
Quatre écrivains haïtiens du Québec : Gérard Étienne, Émile Ollivier, Dany Laferrière et Stanley Péan. Alter-rature ou ubiquité réussie ?
Corinne Y. Beauquis
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Le récit d’enfance et l’occulte dans L’odeur du café
Christel Heredia, Université Jean Moulin (Lyon)
2000
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De La lengua es un lugar
Jacobo Zanella, Mexique (Publication académique)
2023
Médias
Dany Laferrière: être noir à Montréal
– Marie Naudin, Études canadiennes (University of Connecticut)
1 janvier 1995
Dany Laferrière a conquis un succès immédiat avec son premier roman dont on a peu après tiré un film: Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguerl. Publié en 1985, il aura fallu neuf ans à I auteur pour en trouver la matière, le rédiger et le faire éditer. Si la durée de cette gestation laisse pressentir que les débuts à Montréal n’ont pas toujours été faciles, elle doit aussi tenir compte de l’évolution des attitudes indigènes face aux immigrés. Avec le roman initial trois autres abordent les problèmes de l’adaptation d’un Haïtien à Amérique du nord: Eroshima (1987), Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993), Chronique de la dérive douce (1994).
Cette étude se propose d’examiner successivement les bagages apportés à Montréal par le je/narrateur, les divers chocs ressentis dans les commencements, le manque d’appui d’ordre idéologique mais aussi les aides prodiguées permettant la stabilisation dans cette ville.
Dans Chronique de la dérive douce, le narrateur précise n’avoir pas été exilé d’Haïti mais avoir fui de son propre chef, par mesure de prudence, pour éviter d’être emprisonné ou tué comme deux de ses amis. Il arrive donc à Montréal au début de l’été 1976, âgé de vingt-trois ans, avec une solide formation chrétienne, chez les Frères de Petit Goave et littéraire au lycée de Port-au-Prince. Il possède aussi une excellente oreille musicale. Il prétend toutefois dans Cette Grenade n’avoir eu pour tout bagage qu’une « vieille valise en tôle » contenant: « ce rire éclatant, sonore, joyeux, contagieux, un rire d’enfant qui faisait halluciner les filles […] Vieil héritage ancestral » (37). Le rire est en effet un atout primordial qui provoque des boutades, des drôleries et s’adresse plus au Moi et à la banalité de l’existence qu’aux défauts des autres ou à des actions bizarres.
De fait Laferrière va amenuiser son haïtianité dans les quatre romans considérés pour ne conserver que son identité d’homme de couleur désireux de se fondre dans la masse des autochtones montréalais. Il y va de sa fierté: « Toujours la même connerie! Les gens doivent écrire sur leur coin d’origine! J’écris sur ce qui se passe aujourd’hui, là où je vis » (Cette Grenade 15). Dans Lettres et l’être Léon-François Hoffmann note qu’à la Bibliothèque du Congrès ses oeuvres se trouvent répertoriées « sous la rubrique « littérature canadienne francophone et non pas sous la rubrique littérature des Antilles francophones’ » (199). Parmi ceux que les critiques appellent les romanciers haïtiens de l’exil. Laferrière ne se classe pas parmi ceux qui, comme René Depestre ou Emile Ollivier. demeurent encombrés de leurs souvenirs, de leur nostalgie de l’île natale avec ses problèmes passés et présents. Il rejoint plutôt Jean-Claude Charles de Manhattan Blues. Rose-Marie Perrier de Dans les embarras de New York, Gérard Etienne d’Une Femme muette dont le thème de prédilection est la vie des Ha/tiens à l’étranger.(2)
Un peu comme le Bukowski des quartiers délabrés de Los Angeles, comme le Céline de la banlieue parisienne ou bien encore le Ducharme du petit peuple québécois, Laferrière rend compte de la bohême montréalaise. Il oeuvre à partir du quotidien, de ses propres observations, rencontres, conversations et rêveries qui meublent de fantasmes sa grisaille personnelle. De là un aspect hyperréaliste avec des grossissements et des surmultiplications. Il privilégie la succession de chapitres courts, voire de fragments, l’emploi de la première du singulier, les tranches de vie personnalisées imprimant une touche autobiographique à des romans qui mêlent réalisme et imagination, offrant au lecteur une réalité virtuelle. Ce faisant, cet écrivain a conscience de procéder comme les romanciers nord-américains. A propos de Cette Grenade n’écrit-il pas: « Le roman contemporain américain est, généralement, une collection de textes brefs reliés entre eux par un fil souple et solide (le sentiment d’être américain). Comme la vie d’un Américain est une collection de faits (la sensation du vide). Ce livre n’échappe pas à cette règle »(27). Ajoutons que Jacques Pelletier, dans le profil du romancier qu’il dessine pour les Lettres Québécoises, apparente sa manière d’écrire à celle du reportage: « une réalité chassant l’autre selon une logique narrative obéissant aux lois qui régissent l’univers du flash et du clip » (12).
En raison de sa fragmentation, le récit ne rend compte d’aucun itinéraire conduisant à un but précis. Chaque livre répète l’autre, le « je » menant tout simplement une vie nomade dans un cadre immuable et évitant d’une part de souscrire à des codes précis, d’autre part de céder à l’expression lyrique.
Tout élan dans ce sens se trouve immédiatement coupé par l’humour. Comme chez Ducharme, par exemple, l’oeuvre devient langage, recueil de procédés linguistiques. Laferrière joue notamment sur l’ambiguïté des titres: Eroshima combine les concepts d’explosion, de sexe et de Japon, Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? annonce les plaisirs de la subversion. La dédicace contredit parfois l’épigraphe. Dédié à trois artistes noirs, Cette Grenade emprunte à un graffito l’idée que l’importance de l’homme ne réside pas dans sa couleur. Parfois l’épigraphe se trouve contredite par le texte. Alors que l’article du Code noir cité prétend que « le nègre est un meuble », les pages de Comment faire l’amour dégagent une sensation plutôt animale. Les titres de chapitre se teintent de désinvolure. Il n’est que de parcourir la table des matières de ce roman: « La drague immobile ». « Un jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller ». » Ma vieille Remington s’envoie an l’air en sifflotant ya bon banania ». Le texte lui-même abonde en procédés stylistiques réducteurs de clichés, de déjà lu. Ils relèvent de l’incongru et de la dérision. Laferrière est un grand maître de la boutade, des jeux de mots, des comparaisons triviales, des images inattendues.
Représentatif de sa génération, ce Haïtien offre donc au lecteur des ouvrages qui relèvent de l’esthétique post-moderne analysée par Gilles Lipovetsky, dans L’Ere du vide. Selon ce sociologue, à partir des années cinquante, la société occidentale a rompu avec l’ordre dominant qualifié de « disciplinaire-révolutionnaire-conventionnel ». De cette fracture a surgi une nouvelle société, la nôtre, nettement plus flexible. Elle est fondée « sur l’information et la stimulation des besoins, le sexe et la prise en compte des ‘facteurs humains’, le culte du naturel, de la cordialité et de l’humour »(10, 11). Chez Laferrière, comme nous allons le montrer, se trouvent les principales caractéristiques de cette tendance mise en avant par Lipovetsky: « la désaffection des grands systèmes » au profit d’un narcissisme, d’un « strip-tease psy » privilégiant la convivialité, la musique non stop, un intérêt muséographique et la permissivité sexuelle, le tout baignant dans l’instant présent et le refus du tragique. La décontraction est de mise car « l’hypertrophie ludique compense et dissimule la détresse réelle quotidienne » (225).
Un désarroi certain assaille le narrateur de Chronique à son arrivée au Québec. En dépit du chiffre avancé de quatre-vingt mille Noirs vivant au Québec dans !es années soixante-dix, avec une forte concentration à Montréal (Dejean 99). le nouveau venu se trouve frappé de leur quasi absence: « J’ai marché plus de deux heures / vers le sud / sans rencontrer un seul Noir. / C’est une ville nordique, vieux »(29). Un traumatisme s’ensuit: « Je suis noir / et tous les autres / sont blancs. / Le choc » (14). A des sentiments d’étrangeté et de solitude, s’ajoute la sensation pénible de la rigueur du climat: « Vous croyez que c’est simple, / quand on vient d’un pays d’été / où tout le monde est noir, / de se réveiller dans un pays d’hiver / où tout le monde est blanc »(97). Un grand Sénégalais avec « une touffe de cheveux blancs au milieu de sa tête », met en garde le nouvel arrivé quant à sa santé: « La glace brûle tout, frère. Après vingt ans ici, frère, on devient cendre » (Comment, 99).
Dans les débuts, l’immigré souffre de « paranoïa ». Les gens qu’il croise le regardent soit avec une indifférence insultante: « comme si j’étais un mur lisse » soit, au contraire, avec « un haut-le-corps ». Il peut « hurler » tant qu’il veut, personne ne l’entendra (Chronique, 24, 90). La police ne se gêne pas pour l’interroger ni pour le fouiller le soir dans la rue. A cause de son manque d’argent, il n’a pas d’amis « ni de domicile fixe » et, pour ses repas, le « riz-pigeon » tient souvent lieu de « riz-poulet ». Quant aux relations haïtiennes déjà installées dans la ville, elles s’avèrent de peu de secours: les épouses se méfient des parasites et des timides.
Néanmoins le Noir ne semble souffrir de la part des Montréalais que de simples blessures d’amour-propre. Ayant osé adresser la parole à une fille dans une queue à la poste, le narrateur se voit fusillé du regard par celle-ci et rabroué publiquement par une autre. A en croire les blancs, le sexe serait la grande affaire des Noirs, aussi ces derniers doivent-ils s’attendre à subir nombre d’allusions à ce sujet: « Le boss m’a convoqué dans son bureau / et a fait des plaisanteries avec le comptable / sur l’endurance sexuelle des Nègres. / La secrétaire gardait la tête baissée. / On ne voyait que sa nuque rouge » (Chronique, 79). Le Noir peut également se voir traité en naïf incapable du moindre mensonge par des filles snobs et cultivées de l’université McGill. Au restaurant, il se trouve réduit au rôle de sous-homme. Pour !es serveurs, il est moins qu’une femme. Ils refusent de lui présenter l’addition s’il se trouve accompagné d’un blanc ou d’une blanche. Entraîné dans deux soirées chics données par de riches Japonaises, il devient objet: « Il n’y a pas de party à Outremont sans poufs. Désormais, il n’y aura pas de party sans Nègre. C’est essentiel pour le décor. Sa présence cautionne tous les phantasmes » (Eroshima 64). Une fois exhibé et utilisé, on lui fait toutefois sentir qu’il ferait mieux de disparaître.
Ce n’est pas au contact d’idéologies politiques ou traditionnelles que le Noir peut conforter son humanité. Le fiasco et le désenchantement entourant le référendum de 1980 explique la démotivation politique. Issu d’un pays indépendant mais tyrannisé par les Duvalier puis par les militaires, le narrateur ne trouve au Québec qu’une démocratie sans indépendance. A propos d’un passage de René Lévesque à la télévision, il dit: « Il fait beaucoup de gestes en parlant / avec ce sourire triste de celui qui / sait que tout est joué et perdu » (Chronique 92).
Sur le plan religieux, Montréal s’avère incapable de convertir qui que ce soit. Bien qu’omniprésents et représentés symboliquement dans le premier roman par la Croix qui surplombe Mont-Royal, les édifices religieux se trouvent désertés et supplantés par les banques: « Quand il fait trop chaud l’été, le meilleur abri, ce n’est pas l’église, quoi qu’on dise. Le meilleur abri c’est la banque. L’air conditionné y est plus suave et vous n’entendez pas la longue plainte des désespérés égrenant sans cesse leur chapelet de misères » (Cette Grenade 119). La Bible est à la fois démodée et peu édifiante. La télévision la remplace dans les chambres d’hôtel et, tandis que la croix incite au sacrifice du naturel, l’Ancien Testament « regorge d’orgies, de bacchanales, de stupre et de luxure » (Eroshima 90), faisant du « peuple de Dieu » celui de la chair. D’une certaine manière, la sagesse des versets du Coran s’oppose, dans le premier roman, aux extrêmes judéo-chrétiens mais non sans que les références des sourates se mêlent aux allusions à Belzébuth, à l’Apocalypse et au Vaudou. En réalité, combinés à la musique de jazz, les fameux versets rythment les séances de « baise ». Dans Eroshima, ce sont les recommandations du Kama soutra qui égaient les amours d’un Noir et d’une Japonaise: « Noir Contre Jaune », « Zen contre Vaudou » (17, 16). Comme peut l’écrire Lipovetsky: « la spiritualité s’est mise à l’âge kaléidoscopique du supermarché » (170) (3).
Les rapports conviviaux entre habitants d’une même ville semblent préférables au culte religieux. Bien que l’accueil des Québécois ne paraisse pas spécialement chaleureux, le narrateur ne les accuse d’aucun mauvais traitement. Au contraire, il les sent susceptibles de bons gestes envers leur prochain, sans discrimination de race. C’est ainsi que Chronique de la dérive douce rend hommage à « l’Accueil Bonneau » offrant soupe chaude et souliers à la pointure du nécessiteux; au fonctionnaire du « bureau de dépannage des immigrants » qui glisse discrètement dans une enveloppe le double de la somme prévue; aux deux vieilles dames acceptant d’offrir un toit sans demander au préalable le paiement du loyer: à la concierge invitant sa soeur et l’étranger à partager son réveillon: à « la grosse femme de la buanderie » généreuse dans tous les domaines possibles (26, 27, 45.99, 111, 125). Il suffit de se montrer humble, franc et sociable.
Des appuis importants peuvent provenir de non Québécois. Un sentiment de sympathie réciproque avec un propriétaire italien et sa fille conduit à la découverte d’un emploi rémunéré: « C’est Antonio qui m’a trouvé ce travail / dans la fabrique de son cousin. / Il me traite comme si j’étais son fils / alors que je couche avec sa fille » (Chronique, 41). A l’atelier, un Indien possède une personnalité charismatique. Il donne au nouveau venu, outre sa sympathie et son couteau, le goût du travail impeccable et rapide, de l’audace et de l’indépendance. C’est après la disparition de celui-ci et son enlèvement de « la fille du boss » que le narrateur de Chronique annonce à son patron qu’il « quitte à !’instant / pour devenir écrivain » (36). Un autre stimulant provient paradoxalement du concierge grec d’un bouge totalement fermé à l’activité intellectuelle et au bruit de la machine à écrire passé vingt-deux heures. Ses réclamations contraignent le narrateur-écrivain à taper régulièrement–huit heures d’affilée–et ses sarcasmes appellent le défi: « c’est cela qui m’a permis de continuer mon chemin dans les ténèbres quand bien même je ne voyais aucune lumière au bout » (Cette Grenade, 114).
Dans Chronique se trouve souligné !’impact niveleur et égalitaire du travail manuel susceptible d’effacer les différences ethniques et de procurer quelques moments heureux: « On est tous sortis devant l’usine / pour prendre le lunch, / siffler les filles qui passent,/boire de la bière, / encourager ceux qui veulent se battre. / se payer du bon temps pour pas cher » (127). Les conditions de travail ne sont pas déplaisantes: il s’avère relativement facile d’obtenir d’un supérieur un changement d’horaire ou une réduction de cadence, de recevoir les avances de la secrétaire de direction. Dans les transports en commun, les ouvriers, qu’ils soient « Haïtiens, Italiens et Vietnamiens » apparaissent « toutes couleurs confondues » (74). A regarder les blancs dans l’autobus, la « gueule » abrutie par la fatigue, on peut se dire que leur vie est identique à celle des noirs ou des jaunes. Par ailleurs, le moindre Haïtien nanti d’un statut légal peut réussir et s’élever normalement dans l’échelle sociale. De deux compagnons de travail, spoliés par une vague maria de la moitié de leur petit salaire, le narrateur déclare: « Je leur donne pourtant six mois pour s’adapter, un an pour connaître la ville comme le fond de leur poche, deux ans pour s’acheter un taxi, cinq ans pour faire venir toute leur famille à Montréal-Nord et quinze ans pour monter une affaire: Joseph et Josaphat inc. » (119).
Plus profond et durable que les relations de quartier ou de travail demeure l’attachement à certains éléments du patrimoine revivifiés et personnalisés dans le présent. Il n’est que de se référer au premier roman où deux camarades noirs se partagent un studio. Il n’y a « pas de radio, pas de télé, pas de téléphone, pas de journal » (Comment, 35). Mais l’un possède une « caisse de bouquins », l’autre une collection de disques. Chacun de ces biens résulte d’un choix de connaisseur, fait partie de l’existence quotidienne et, comme le souligne Lipovetsky, se trouve « humanisé » (39). Rétros, le jazz et !es blues constituent un bruit de fond et, au bon moment, font jubiler leur propriétaire pourtant bien apathique autrement. Ils alternent aussi et/ou renforcent !es râles et cris amoureux de la chambre ou de celle du voisin du dessus. Bref, la musique présente l’avantage de faire vibrer en direct. Elle est d’ailleurs infiniment variée dans son genre et, dans le premier roman, sont cités une vingtaine d’artistes allant de Coleman Hawkins à Charlie Parker en passant par Duke Eilington et Ella Fitzgerald.
Les livres, eux, s’avèrent de véritables « copains » venus d’un peu tous les pays. Si on a lu tous ceux qu’on possède, on peut en consulter d’autres gratuitement et hebdomadairement dans une librairie accueillante de Montréal qui réserve des coins tranquilles pour la journée. Il y a là notamment: « Borges, Bukowski, Limonov, Baldwin, Miller, Gombrowicz, Salinger » (Chronique, 50). Quelques auteurs plus anciens se trouvent rangés dans la caisse parmi les quarante noms cités: Villon, Cervantès, de Quincey et, pour les Haïtiens, Jacques Stephen Alexis et Jacques Roumain. Ces écrivains se mêlent si étroitement à l’existence qu’on croit, dans un rêve, bavarder avec Miller et Cendrars au Carré Saint-Louis.(4) Chaque saison doit s’accompagner d’une certaine lecture: Il faut lire Miller en été et Ducharme en hiver, tout seul dans un chalet ». Son premier roman achevé, le narrateur espère qu’il sera placé en bonne compagnie », entre Green et Moravia (Comment, 117, 121, 163). Pour augmenter sa collection de Bukowski, il devra se passer de « neuf repas ». Pour pouvoir se plonger dans « les grands romans russes / du dix-neuvième siècle », il se réjouira du temps libre procuré par le chômage. Qu’importe d’ailleurs si un romancier se répète d’une fiction à l’autre. Ainsi de Bukowski : »ça marche, je le dévore etj’en redemande » (Chronique, 46, 62, 115).
Un autre plaisir important dans la vie de l’immigré célibataire, c’est l’activité sexuelle. Laferrière part des deux principes suivants: Le premier, que l’érotisme stimule la sexualité et que, dans ces conditions, « le fantasme accouplant le Nègre avec la Blanche est l’un des plus explosifs qui soient » (Comment 142). Le second, plus spécieux, que « dans l’échelle des valeurs occidentales » règne l’inégalité et qu’une véritable relation sexuelle se veut inégale: « La Blanche doit faire jouir le Blanc, et le Nègre, la Blanche » (Comment, 50). Il s’ensuit qu’un Noir ne doit avoir aucun complexe vis-à-vis des Montréalaises qui, en plus, attirent par leur modestie: « Les jeunes filles d’ici / donnent l’impression / d’ignorer leur charme (Chronique, 57).
En fait, aux yeux de l’auteur, les divers membres de la gent féminine sont interchangeables. Ainsi écrit-il: « toutes les filles d’Outremont ont la mine de Geneviève Bujold » ou « la plupart des filles de McGill sentent la poudre Bébé Johnson » (Eroshima. 59, Comment, 25). Dans la rue, si l’on suit une fille au lieu d’une autre, quand elle se retourne on découvre un sosie: « tout aussi élancée, avec des cheveux noirs, des yeux liquides, un visage assez régulier. Avec ce même air languide » (Cette Grenade. 200). De là la nécessité, pour les distinguer, de leur prêter des surnoms correspondant plus à leur personnalité qu’à leurs traits physiques. Ce genre d’amusement ajoute au piquant du premier roman avec ses Miz Littérature, Luzerne, Suicide, Sophisticated Lady, etc. Un autre point important, c’est qu’il n’est pas question de différencier sentiment et sensualité. Cette dernière domine toujours. Ainsi, dire que « Julie, c’est pour le coeur / Nathalie, pour le sexe » repose sur une aberration. Car, si la première se refuse à son amant noir, celui-ci en devient « dingue », habité qu’il est par « ce désir insatiable du corps » (Chronique, 84, 88). De là, la complaisance de l’auteur, dans la description des ébats corporels, des accouplements, des orgasmes, voire, dans Eroshima, de masturbations et de joutes sado-masochistes de la part de lesbiennes. Si l’on manque de partenaire, il y a toujours plaisir à regarder les Montréalaises assis à la terrasse d’un café, sur le banc d’un parc ou dans le fond d’un bar et à ne jamais refuser une proposition d’amour de l’une de ces belles.
Le témoignage donné par Laferrière est clair: l’insertion d’un Noir dans la vie montréalaise semble relativement aisée. Le lecteur ne voit guère de différence entre cette adaptation et celle d’autres immigrés blancs ou jaunes si ce n’est l’absence de barrière linguistique et, peut-être, une plus grande confiance en soi et un plus grand sens de l’humour chez le Haïtien. On peut même avancer que ce Haïtien se trouve pratiquement dans la situation de n’importe quel jeune célibataire à ses débuts dans une grande ville inconnue dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. C’est donc un hommage rendu et à une époque où selon Lipovetsky « l’altérité d’autrui disparaît au bénéfice de l’identité entre les êtres » (87) et à une ville et à un pays qui laissent leurs chances à ceux dont ils acceptent l’entrée en leur permettant de vivre naturellement selon leurs capacités et puisions individuelles.
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Horizons
– Jean-Luc Douin, Le monde
22 mars 2002
HAUTE figure native de Port-au-Prince, auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (Le Serpent à plumes), l’épatant et bouillant Dany Laferrière ne manque pas une occasion d’éclabousser la salle d’une giclée de bon sens et d’empêcher ses potes de couper les cheveux en quatre. Ainsi explique-t-il que certains de ses livres sont new- yorkais, d’autres créoles, d’autres québécois, selon… ; qu’il ne se sent ni immigré ni exilé en terres exotiques couvertes de neige et peuplées de Blancs ; qu’il est des colloques où il faut bavasser, d’autres où il doit procéder à une lecture publique, que certains rédacteurs en chef exigent des photos où il sourit, d’autres où il fait la gueule ; bref que, comme disait Vialatte, « l’éléphant est irréfutable ».

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Le silence de Dany Laferrière
par Franco Nuovo, Radio-Canada
21 novembre 2016
Il débarque toujours dans mon studio tout naturellement, quelquefois encore un peu endormi, comme s’il était tombé du lit. Il ouvre la porte et se dirige simplement vers son fauteuil et son micro.
Il arrive comme s’il était passé la veille. Ce qui est presque vrai. Puisqu’il est chez lui dans ce studio 17 qui abrite Dessine-moi un dimanche.
Après tout, il était des nôtres il y a six ans quand on a créé l’émission en essayant d’arrimer nos idées les unes aux autres. Il disait déjà à l’époque que c’était son bistrot du dimanche matin, le café où il venait discuter de tout et de rien, mais avec Dany, c’était surtout de tout. Dany ne dit jamais rien.
Et puis, entre vous et moi, on est de vieux camarades de route. On se connaît depuis une bonne trentaine d’années, depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, mais nous avons aussi beaucoup partagé le micro au fil des ans : à Je l’ai vu à la radio, où il évaluait, avec toute son intelligence et son humour, la création plus qu’il ne la critiquait, et à l’émission du matin, où il chroniquait en toute liberté, nous parlant aussi bien de sa lecture de la Bible que du coup de boule de Zidane. On découvrait alors en même temps que l’auditeur ce qu’il avait en tête.
Or, le temps s’est mis à manquer à l’écrivain qui avait d’autres missions que celle de parler. Il devait écrire, voyager et parvenir à l’immortalité. Ce qui n’est pas chose aisée. Il est arrivé à l’Académie française en s’assoyant dans le fauteuil 2, celui d’Alexandre Dumas.
Il est donc beaucoup ailleurs, Dany. Beaucoup à Paris, où tous les jeudis après-midi, il assiste aux discussions des membres de la prestigieuse institution. Il lui arrive cependant de faire un saut à Montréal pour des raisons familiales, amicales. Et à l’occasion de ses rares passages, toujours, presque toujours, il s’arrête au « bistrot 17 » de la grande tour, histoire de discuter le coup, comme il l’a si souvent fait au Café Cherrier.
Une cause
La semaine dernière, par exemple, il a quitté son studio parisien pour faire un saut de puce à Montréal; quatre petites journées. C’était surtout pour l’inauguration de la nouvelle Maison d’Haïti, dont il est le parrain. Il choisit ses causes, Dany. Celle-là entre autres à laquelle il croit profondément, parce qu’elle a un lien avec l’identitaire qui est au centre de son œuvre.
En 1972, pour accueillir des gens un peu égarés qui arrivaient sur une terre nouvelle, sans forcément parler la langue, sans comprendre toujours les codes de leur société d’accueil, un groupe de jeunes s’est investi pour les aider à s’intégrer, mais aussi pour leur faire savoir d’où ils venaient, en racontant Haïti à leurs enfants.
C’est important l’identité. Parce que la violence vient de cette impression de flotter dans le vide.
D L
Il nous a parlé de cette maison et aussi de cette première année à l’Académie, où les nouveaux élus ne prennent pas la parole. A-t-il réussi?
« Bien sûr, dit-il, de toute façon je passe le temps à me taire puisque j’écris depuis 30 ans et que je lis beaucoup. Or, quand vous écrivez ou que vous lisez, vous vous taisez. »
Bref, il est venu discuter de ce qu’est un bon livre, « celui qui se retrouve souvent dans les mains d’un lecteur libre ». Parce que les lecteurs l’intéressent plus que l’écrivain. Normal. « Ils sont plus nombreux. »
Son silence
Il parle de tout et de rien, mais il y a un sujet que Dany n’aborde jamais. Et Dieu sait que les médias lui courent après. Jamais il ne commente les malheurs et les douleurs d’Haïti, ni les tremblements de terre ni les ouragans qui dévastent, saccagent et détruisent l’île de sa naissance, son île, la perle de ses romans. Il ne parle pas non plus de politique, remarquez. Ce sont des non-sujets.
Je sais. Je sais surtout que son silence n’est pas une fuite. Il serait trop facile de devenir l’intervenant de la fatalité, celui qui suppute sur l’insupportable, celui qui épilogue sur le drame humain, celui qui explique l’inexplicable. De toute façon, il n’y a rien à dire. Que pourrait-il ajouter pour apaiser la souffrance? Compter les morts? Il préfère rester muet. Respect.
Dany pèse les mots, même inutiles.
Qui d’autre que Dany pourrait d’ailleurs avoir cette phrase savoureuse : « Ce sont les lettres de l’alphabet qui m’ont fait taire pendant plus de 30 ans. »
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Dany Laferrière, le président, est académicien
par Catherine Chaillet, L’Est Républicain
15 juin 2023
Par quel bout faut-il prendre Dany Laferrière, nommé président de la prochaine édition de Livres dans la Boucle ? Diantre ! Peut-être convient-il, quand on parle d’un académicien, de choisir mieux les mots ? Quoique… Quand le titre qui, en 1985, fait connaître un auteur est Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, voilà qui donne quelques libertés. Que ce titre soit réédité en 2020 chez Zulma est gage de qualité. Qualité applicable à l’œuvre entière, puisqu’elle le fait académicien en 2013. Œuvre prolixe et protéiforme : essais, romans, littérature jeunesse ou bande dessinée. Par quel bout faut-il la prendre ?
Remington 22
Faut-il aller la chercher dans l’enfance, à Port-au-Prince, sa ville de naissance (le 13 avril 1953), ou chez sa grand-mère, Da, personnage essentiel de son œuvre à Petit-Goâve ? Cette dernière l’élève car son père, Windsor Klébert Laferrière, ancien maire de Port-au-Prince à 23 ans, ministre à 26 ans, opposant à la dictature des Duvalier, s’exile. « Da avait le don de rendre la vie paisible et sereine », écrit-il. « J’ai compris plus tard que c’était factice. » Et d’ajouter : « Tout ce qui reste, c’est un amour fou pour ma grand-mère qui est le personnage principal de ma littérature. »
Faut-il le chercher sur la plage de Léogane où, le 1er juin 1976, son ami et collègue le journaliste Gasner Raymond, alors âgé de 23 ans comme lui, est assassiné ? Dany Laferrière quitte en secret Haïti pour Montréal. Le cri des oiseaux fous relate cette histoire.
Là, il achète une carabine Remington 22, pareille à celle du personnage de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Ainsi commence une carrière d’écrivain et de journaliste. Radio, TV, presse écrite, Dany Laferrière touche à tout avec le même succès : prix Renaudot en 2006 pour Vers le Sud, prix Médicis en 2009 pour L’énigme du retour.
L’homme est multiple : il est scénariste avec Frédéric Normandin, il crée une trilogie d’albums illustrés pour enfants, elle parle d’amour (Je suis fou de Vava), de la mort (La fête des morts) et de politique (Le baiser mauve de Vava). Il signe des romans graphiques, Dans la splendeur de la nuit, paru en 2022, est le dernier en date. Il expose aussi, l’exposition Un cœur nomade voyage est accrochée à Tunis, Francfort, Dubaï, avant d’être présentée dans l’entrée des délégués du siège de l’ONU à New York.
Pour les plus jeunes
À Besançon, Dany Laferrière est en terrain connu. En 2018, il présidait aux 60 ans du CLA (Centre de linguistique appliquée) avant de participer une première fois au festival littéraire Livres dans la Boucle. En 2014, l’académicien présidait le Livre sur la Place à Nancy , rencontrait les détenus à Maxéville et devenait le rédacteur en chef d’un jour de L’Est Républicain.
Dany Laferrière est dans ses livres. Là, il explore l’identité culturelle, la mémoire et l’exil, autant que les réalités sociales et politiques d’Haïti. Dany Laferrière est partout, ses livres traduits dans le monde entier. Dany Laferrière s’adresse à tous, son Petit traité du racisme aux États-Unis (Grasset 2020) est destiné aux plus jeunes.
Il convoque des personnalités parfois oubliées. C’est le cas de la chanteuse de blues Betty Smith, artiste, entrepreneuse, bisexuelle, d’Eleanor Roosevelt, première femme de président à prendre part à la vie politique de son mari, ou de Frederick Douglass, ancien esclave devenu diplomate en Haïti. Ou encore Charles Lynch, l’inventeur du lynchage, et Harriet Beecher Stowe, l’auteur de La case de l’oncle Tom. Dany Laferrière donne soudain une furieuse envie de le relire.
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«De l’exil à la scène : Dany Laferrière et la traversée des institutions»
par Frantz Bernier, Le Nouvelliste
7 avril 2026
À travers une lecture à la fois critique et littéraire, Frantz Bernier revient sur l’entrée de l’académicien Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française et sur la réédition de Chronique de la dérive douce.
À travers une lecture à la fois critique et littéraire, Frantz Bernier revient sur l’entrée de l’académicien Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française et sur la réédition de Chronique de la dérive douce. Cette analyse met en perspective le parcours d’un écrivain majeur, dont l’œuvre transforme l’exil en espace de création et la traversée en pensée du monde contemporain.
Une trajectoire littéraire entre roman et théâtre
L’entrée de Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française n’est pas un simple événement mondain : elle marque un passage symbolique entre deux territoires de la création, celui du roman et celui de la scène. Lorsque cet écrivain est, de surcroît, un amoureux déclaré du théâtre, cette intronisation prend une dimension presque naturelle, comme si une trajectoire trouvait enfin son point d’équilibre.
Au moment où Port-au-Prince s’apprêtait à célébrer la Journée mondiale du théâtre en 1975, Laferrière avait publié dans Le Petit Samedi Soir un texte remarquable sur une pièce de Françoise Dorin, Un sale égoïste, mise en scène par François Latour avec des acteurs et actrices tels que Micheline Soukar et Fritz Valesco, dans un décor de Freddie Wiener au Théâtre national haïtien (TNH). Cette pièce avait connu sa première représentation le 3 février 1970 à Paris, au Théâtre Antoine, sous la direction de Michel Roux (1929-2007), avec une scénographie d’André Levasseur (1927-2006).
Depuis ses débuts, Laferrière n’a cessé de faire dialoguer ses romans avec une sensibilité dramatique. Ses personnages parlent, s’affrontent, se taisent avec une intensité qui évoque moins la narration traditionnelle que la tension du plateau. On y retrouve le goût des silences signifiants, des entrées et des sorties presque chorégraphiques, une écriture marquée par une forte théâtralité. Longtemps perceptible en filigrane, ce tropisme trouve aujourd’hui une reconnaissance institutionnelle avec son entrée au Comité de lecture de la Maison de Molière, lieu discret mais essentiel où se décide une part du répertoire à venir.
Cette nomination intervient à un moment particulièrement chargé de sens : l’année où l’académicien célèbre ses cinquante ans d’immigration (1976-2026). Ce demi-siècle de présence dans une langue et une culture adoptées, et désormais façonnées par lui, confère à cette actualité une portée qui dépasse la simple consécration professionnelle. Il s’agit d’une reconnaissance d’appartenance, d’un geste d’inclusion dans une tradition littéraire et théâtrale longtemps perçue comme héritée, et qu’il contribue désormais à prolonger.
Parallèlement, la réédition en format de poche par les Éditions Boréal de l’un de ses romans majeurs offre l’occasion d’un retour critique sur son œuvre.
Chronique de la dérive douce : un roman en relecture
Chronique de la dérive douce, sixième livre de Dany Laferrière, publié en 1994 chez VLB, apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau. À l’époque, la voix de l’écrivain cherchait encore sa pleine amplitude ; la distance du temps permet désormais d’en mesurer la cohérence interne ainsi que les audaces formelles qui annonçaient déjà l’écrivain accompli.
Dans ce contexte, l’entrée au Comité de lecture de la Comédie-Française agit comme une clé de lecture supplémentaire. Elle invite à relire le roman non seulement comme une œuvre narrative, mais aussi comme un espace latent de théâtralité, où chaque scène pourrait, en puissance, devenir représentation. Ce déplacement du regard permet d’interroger la porosité entre les genres, d’analyser les structures dialogiques et de comprendre comment l’expérience de l’exil se traduit dans une écriture traversée par le désir de scène.
Ainsi, entre célébration et relecture, entre reconnaissance institutionnelle et retour au texte, se dessine le portrait d’un écrivain dont le parcours illustre la fécondité des passages : de Petit-Goâve à Port-au-Prince, de Port-au-Prince à Montréal, de cette île à la Floride, de la Floride à Paris et enfin de Paris aux quatre continents. Tout devient pour lui horizon partagé.
L’expérience migratoire : entre géographie et recomposition de soi
L’expérience migratoire s’inscrit rarement dans une simple géographie du déplacement. Elle relève plutôt d’un bouleversement intime, d’une recomposition de soi à travers des espaces à la fois concrets et symboliques. Le roman de Dany Laferrière, qui raconte son arrivée à Montréal, s’inscrit pleinement dans cette tradition littéraire où la ville devient à la fois refuge, épreuve et miroir identitaire.
Dès les premières pages, la métropole québécoise apparaît comme un territoire d’ambivalence, à la fois promesse d’ascension et lieu d’étrangeté :
La ville coupée en deux langues
si proches qu’elles s’opposent
comme un baiser interrompu.
Pire que le mur, c’est son absence.
Le froid, la langue et les silences urbains contrastent avec la chaleur sensorielle de la Caraïbe, produisant une tension constante entre mémoire et présent. L’auteur met en scène une subjectivité fragmentée, oscillant entre nostalgie et nécessité d’adaptation, entre perte et invention.
Montréal et New York : la ville comme texte
Cette lecture résonne profondément avec certaines expériences vécues dans une autre grande ville nord-américaine : New York. Là aussi, l’immigrant est confronté à une densité humaine et culturelle qui peut paradoxalement accentuer le sentiment de solitude. Pourtant, c’est dans cette solitude même que naissent parfois les premières formes d’appropriation du monde nouveau.
Je me souviens, pour ma part, d’une errance fondatrice dans Greenwich Village, quartier mythique où les voix artistiques semblent encore vibrer dans les rues. C’est dans une petite librairie souterraine de la 14e Rue, presque dissimulée entre deux façades anonymes, que j’ai découvert les poèmes de Lou Reed. Ce moment, en apparence anodin, fut en réalité une révélation : la ville, aussi étrangère soit-elle, peut devenir lisible à travers ses artistes.
Comme Manhattan, Montréal fonctionne à l’instar d’un « texte urbain », au sens de Michel de Certeau, un espace que les individus réécrivent à travers leurs pratiques quotidiennes. Marcher dans la ville, c’est déjà produire du sens, inscrire son propre récit dans une trame collective.
La littérature agit ici comme un médium de traduction du réel. Elle permet de décoder les signes urbains, de donner une forme à l’expérience du déracinement. Chez Laferrière, Montréal n’est pas seulement un décor : elle devient un texte à interpréter, un espace narratif où se croisent langues, histoires et identités multiples.
Poétique de l’exil et théorie postcoloniale
Le roman ne se limite pas à une autobiographie migratoire ; il s’inscrit dans une poétique de l’exil où la ville devient un laboratoire identitaire. L’immigration n’y apparaît pas seulement comme un déplacement physique, mais comme une expérience esthétique et existentielle qui transforme le regard et pousse l’individu à réécrire sa propre histoire.
Dans cette perspective, le texte peut être lu à la lumière des travaux de Homi K. Bhabha, notamment sa conceptualisation du third space. Montréal devient un espace tiers : ni totalement étranger, ni véritablement familier. L’écrivain y met en scène une subjectivité en suspens, prise dans un processus de traduction culturelle permanent.
Cette dynamique trouve un écho dans la pensée d’Édouard Glissant et sa notion de « poétique de la Relation ». L’identité n’y est jamais fixe ; elle est relationnelle, ouverte, en devenir. Le protagoniste, en arpentant les rues de Montréal, ne perd pas son origine caribéenne :
Assis à la table.
Les paupières closes.
Je tente de me projeter
à Port-au-Prince.
La frustration
de plus en plus forte
de ne pouvoir être
à deux endroits
à la fois.
Le roman traduit ainsi une dynamique de créolisation où l’identité se construit dans la rencontre et l’opacité, refusant toute transparence totalisante. Montréal devient un archipel symbolique où les fragments culturels coexistent sans se dissoudre.
Identité diasporique et double conscience
Ce processus de créolisation de l’expérience urbaine peut également être rapproché des analyses de Stuart Hall sur l’identité diasporique. Hall insiste sur le caractère toujours en construction de l’identité culturelle. Le roman illustre parfaitement cette idée : l’immigrant n’est pas un sujet déplacé au sens statique, mais un sujet en constante redéfinition, pris dans une dialectique entre mémoire et devenir.
La tension entre mémoire caribéenne et présent nord-américain peut aussi être analysée à partir du concept de « double conscience » formulé par W. E. B. Du Bois. Le sujet migrant se perçoit simultanément à travers le prisme de son origine et celui du regard de la société d’accueil. Cette dualité engendre une lucidité critique, mais aussi une fracture intérieure que le roman met en scène avec une remarquable acuité.
Ainsi, l’œuvre participe d’une esthétique de l’entre-deux qui rejoint les grandes interrogations contemporaines sur la mondialisation et les identités hybrides. L’immigration devient un lieu de production de sens et un espace de créativité où se redéfinit la notion même d’appartenance.
Altérité et subjectivation : une lecture philosophique
Sur le plan philosophique, le roman engage également une réflexion sur l’altérité et la constitution du sujet. Les travaux d’Emmanuel Levinas sur l’éthique de l’Autre offrent une lecture complémentaire : l’expérience migrante devient une confrontation radicale à l’altérité, non seulement culturelle mais existentielle. L’étranger n’est pas seulement celui qui arrive, mais celui qui révèle la fragilité des identités établies.
Montréal : espace de tension et de négociation linguistique
L’expérience migratoire décrite dans le roman prend une dimension particulière dans le contexte de Montréal, ville marquée par une dynamique sociolinguistique singulière en Amérique du Nord. La coexistence du français et de l’anglais crée un espace de tension et de négociation permanente, où la langue devient un enjeu identitaire majeur.
Dans ce contexte, l’écriture de Laferrière apparaît comme un lieu de médiation entre les langues, les cultures et les imaginaires. Elle témoigne d’une capacité à habiter l’entre-deux et à transformer l’expérience de l’exil en une poétique du mouvement, de la relation et de la transformation.
Entre reconnaissance institutionnelle et relecture critique, l’œuvre de Dany Laferrière révèle la puissance d’une écriture de la traversée, à la fois intime, esthétique et théorique. Chronique de la dérive douce apparaît ainsi comme un texte fondateur où se dessinent les grandes lignes d’une poétique de l’exil, de la relation et de la mobilité identitaire.
Frantz Bernier
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«Dany Laferrière retourne en Haïti pour une tournée littéraire et rencontre des étudiants universitaires.»
– The Haitian Times
16 juillet 2026
L’auteur renommé et membre de l’Académie française a exhorté les jeunes écrivains à faire confiance à leur propre voix lors de son retour en Haïti pour une série de discussions publiques.
L’auteur Dany Laferrière a rencontré des étudiants et des professeurs de l’Université d’État d’Haïti lors de sa première visite officielle, organisée par l’établissement. Il a partagé avec eux des réflexions sur la littérature, la mémoire et l’écriture créative. Cette rencontre s’inscrit dans le cadre d’un séjour plus long en Haïti, qui comprend également des interventions à la Direction nationale du livre, après son premier retour dans le pays depuis 2019.
NEW YORK – L’écrivain haïtien et membre de l’Académie française Dany Laferrière est retourné cette semaine en Haïti pour une série d’apparitions publiques, notamment une discussion avec des étudiants et des professeurs de l’Université d’État d’Haïti, où il a évoqué la littérature, la mémoire et l’art d’écrire.
Cet événement, organisé à l’invitation de l’Université d’État d’Haïti, a réuni étudiants, professeurs et représentants de l’université pour une discussion sur la littérature haïtienne, l’expression créative et le rôle des écrivains dans la préservation de la mémoire culturelle du pays.
Lors de sa première visite officielle à l’Université d’État d’Haïti, la plus grande université publique du pays, Laferrière a exhorté les étudiants à écrire avec honnêteté, à faire confiance à leur propre voix et à puiser leur inspiration dans la vie quotidienne.
L’auteur poursuivra une série d’apparitions publiques lors de son premier retour en Haïti depuis 2019. Il a déclaré avoir été particulièrement touché car c’était la première fois que l’université d’État l’invitait officiellement.
Au cours de la discussion, il a réfléchi à la manière dont ses souvenirs d’enfance avaient façonné son livre. Le parfum du café, expliquant que les observations simples produisent souvent les écrits les plus percutants.
« J’ai passé mon enfance à Petit-Goâve », se souvient-il, ajoutant que cette phrase lui avait appris une leçon essentielle : commencer par la simplicité.
La discussion à l’université s’inscrivait dans le cadre d’une visite plus large en Haïti, qui comprenait également des rencontres avec des étudiants et de jeunes lecteurs. Plus tôt cette semaine, Laferrière a également rencontré des dizaines de jeunes à la Direction nationale du livre, où il est revenu sur son retour en Haïti après plusieurs années d’absence et a présenté son travail récent de peintre et d’illustrateur.
Pour les responsables de l’université, cette visite représentait bien plus qu’une simple occasion d’honorer l’un des écrivains haïtiens les plus connus.
« L’Université d’État d’Haïti ne saurait se limiter à la seule formation académique », a déclaré le recteur. Dieuseul Prédélus « Elle est aussi la gardienne de la mémoire et de l’imaginaire du peuple haïtien », a-t-il déclaré en introduction.
Cette visite marque le premier déplacement littéraire public de Laferrière en Haïti depuis 2019, permettant à l’un des écrivains contemporains les plus célèbres du pays de renouer avec une nouvelle génération de lecteurs haïtiens et d’auteurs en herbe.
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«Petit-Goâve : Dany Laferrière retrouve ses racines dans une célébration populaire»
par Ici Haïti
22 juillet 2026
Le retour de l’écrivain et académicien Dany Laferrière dans sa ville natale Petit-Goâve, dimanche 19 juillet 2026, a pris des allures de célébration populaire. Organisée par l’Université d’État d’Haïti (UEH), la Mairie de Petit-Goâve, l’Association NarAction Haïti et plusieurs acteurs culturels de la cité, cette journée a réuni jeunes, artistes, notables et habitants venus rendre hommage à l’un des leurs.
À son arrivée, Dany Laferrière s’est rendu à la maison de son enfance, accompagné de Johanne Siclait la Mairesse de Petit-Goâve, avant de retrouver quelques amis de longue date. Ce retour aux sources a précédé une importante causerie organisée au Fort Royal Hôtel sur le thème « Des fleurs pour noyer l’Immortel ».
Portant les mots du Recteur de l’Université d’État d’Haïti, Dieuseul Prédélus, la professeure Darline Alexis, Présidente de la Commission de l’UEH chargée d’organiser la tournée de Dany Laferrière a souligné la portée symbolique de cette étape à Petit-Goâve. Cette visite traduit, en effet, la volonté de l’Université de rapprocher la jeunesse de la littérature et de créer des espaces de dialogue entre les grandes figures intellectuelles haïtiennes et les nouvelles générations. D’autant qu’on sait les liens profonds unissant l’œuvre de Dany Laferrière à son enfance petit-goâvienne, source importante de son imaginaire littéraire.
Moment fort de la journée : l’académicien a été littéralement porté par l’affection de la jeunesse de sa ville. Au rythme de vifs applaudissements, les jeunes l’ont mis au centre d’une immense ronde avant de lui lancer des fleurs : une scène aussi festive que symbolique qui a profondément marqué l’assistance. Sourires et témoignages d’affection traduisaient la joie de fières retrouvailles d’une communauté avec « leur Dany ».
Une exposition d’ouvrages et de tableaux des talents de la ville a été réalisée. Plaques d’honneur, bouquets de fleurs, mangues et autres fruits du terroir ont été offerts à Dany en signe de reconnaissance. L’assistance a particulièrement apprécié le défilé d’une robe confectionnée à partir de coupures de presse retraçant des décennies de sa carrière, tandis que l’écrivain se revêtait d’une veste spécialement conçue pour lui par un jeune designer de Petit-Goâve.
Les échanges avec Dany ont porté sur son parcours, son rapport à l’écriture, la mémoire et l’enfance. Avec sa simplicité et humour habituel, Dany s’est prêté au jeu des questions-réponses des jeunes et adultes, les invitant à lire davantage, à écrire, à cultiver leur curiosité intellectuelle. Au-delà de l’hommage rendu à l’académicien, cette journée scelle la rencontre exceptionnelle d’un écrivain universel et de sa ville natale. En renouant avec les lieux de son enfance et la jeunesse de Petit-Goâve, Laferrière a rappelé la puissance de la littérature comme espace de mémoire, de transmission et d’espérance. Une conviction que l’Université d’État d’Haïti continuera d’affirmer par le biais d’initiatives de ce genre.
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«À Petit-Goâve, Dany Laferrière retrouve ses racines dans une fête populaire de la littérature»
– Le National
23 juillet 2026
Le retour de l’écrivain et académicien Dany Laferrière dans sa ville natale Petit-Goâve, le dimanche 19 juillet 2026
Le retour de l’écrivain et académicien Dany Laferrière dans sa ville natale Petit-Goâve, le dimanche 19 juillet 2026, a pris les allures d’une véritable célébration populaire. Organisée par l’Université d’État d’Haïti (UEH), la Mairie de Petit-Goâve, l’Association NarAction Haïti (ANAH) et plusieurs acteurs culturels de la cité, cette journée a réuni jeunes, artistes, notables et habitants venus rendre hommage à l’un des leurs.
A son arrivée, Dany Laferrière s’est rendu à la maison de son enfance, accompagné de la mairesse de Petit-Goâve, Johanne Siclait avant de retrouver quelques amis de longue date. Ce retour aux sources a précédé une importante causerie organisée au Fort Royal Hôtel sur le thème « Des fleurs pour noyer l’Immortel ».
Portant les mots du Recteur de l’Université d’État d’Haïti, Dieuseul Prédélus, la présidente de la commission de l’UEH chargée d’organiser la tournée Dany Laferrière en Haïti, la professeure Darline Alexis, a souligné la portée symbolique de cette étape à Petit-Goâve. Cette visite traduit, en effet, la volonté de l’Université de rapprocher la jeunesse de la littérature et de créer des espaces de dialogue entre les grandes figures intellectuelles haïtiennes et les nouvelles générations. D’autant qu’on sait les liens profonds unissant l’œuvre de Dany Laferrière à son enfance petit-goâvienne, source importante de son imaginaire littéraire.
Moment fort de la journée : l’académicien a été littéralement porté par l’affection de la jeunesse de sa ville. Au rythme de vifs applaudissements, les jeunes l’ont mis au centre d’une immense ronde avant de lui lancer des fleurs : une scène aussi festive que symbolique qui a profondément marqué l’assistance. Sourires et témoignages d’affection traduisaient la joie de fières retrouvailles d’une communauté avec « son Dany ».
Une exposition d’ouvrages et de tableaux des talents de la ville a été réalisée. Plaques d’honneur, bouquets de fleurs, mangues et autres fruits du terroir ont été offerts à Dany en signe de reconnaissance. L’assistance a particulièrement apprécié le défilé d’une robe confectionnée à partir de coupures de presse retraçant des décennies de sa carrière, tandis que l’écrivain se revêtait d’une veste spécialement conçue pour lui par un jeune designer de Petit-Goâve.
Les échanges avec Dany ont porté sur son parcours, son rapport à l’écriture, la mémoire et l’enfance. Avec sa simplicité et humour habituel, D. Laferrière s’est prêté au jeu des questions-réponses des jeunes et adultes, les invitant à lire davantage, à écrire, à cultiver leur curiosité intellectuelle.
Au-delà de l’hommage rendu à l’académicien, cette journée scelle la rencontre exceptionnelle d’un écrivain universel et de sa ville natale. En renouant avec les lieux de son enfance et la jeunesse de Petit-Goâve, D. Laferrière a rappelé la puissance de la littérature comme espace de mémoire, de transmission et d’espérance. Une conviction que l’Université d’État d’Haïti continuera d’affirmer par le biais d’initiatives de ce genre.
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Vivacité de la littérature haïtienne, manque de critique structurée : le double constat de Dany Laferrière
par Joubert Joseph, Le Nouvelliste
23 juillet 2026
Sur Radio Magik 9 ce jeudi, l’écrivain Dany Laferrière a salué la vivacité de la littérature haïtienne, tout en pointant le manque de critique littéraire structurée.
Invité de la Matinale de Panel Magik sur Radio Magik9, ce jeudi 23 juillet, l’écrivain Dany Laferrière a consacré une partie de son intervention à la place de la littérature haïtienne dans le monde, et à ce qui, à son avis, lui fait encore défaut : une critique littéraire à la hauteur de ses auteurs.
Reprenant une formule du théoricien martiniquais Édouard Glissant « Le lieu est incontournable », Dany Laferrière a d’abord situé sa propre démarche d’écriture : né à Petit-Goâve, c’est pourtant à un lectorat universel qu’il dit s’adresser. « Je vais écrire L’odeur du café, je ne vais pas l’écrire pour Petit-Goâve, je vais écrire pour tout le monde », a-t-il affirmé.
C’est en évoquant le rayonnement international des lettres haïtiennes que l’académicien s’est montré le plus offensif, comparant la notoriété des écrivains haïtiens à celle de leurs homologues allemands en France. « Il y a plus d’écrivains haïtiens connus en France que d’écrivains allemands connus actuellement », a-t-il lancé, illustrant son propos par une anecdote : interrogé sur les écrivains haïtiens qu’il connaissait, un de ses amis français aurait cité sans hésiter plusieurs noms, dont Yanick Lahens, James Noël, Louis-Philippe Dalembert et Frankétienne, quand ce même interlocuteur, selon Dany Laferrière, ne pouvait citer aucun écrivain allemand contemporain.
Pour l’auteur de L’Odeur du café, ce déséquilibre entre la reconnaissance des œuvres haïtiennes à l’étranger et leur réception critique dans le pays même constitue le vrai problème. Il estime que ce qui manque à la littérature haïtienne, ce sont des voix critiques indépendantes, distinctes des commentateurs qui, selon lui, n’écrivent le plus souvent sur les livres que parce qu’ils connaissent personnellement leurs auteurs.
Dany Laferrière s’en est aussi pris à une confusion fréquente entretenue autour du rôle de la critique. Beaucoup, selon lui, croient à tort que critiquer une œuvre revient à la dévaloriser. « Non, au contraire, c’est le fait de l’apprécier », a-t-il tranché, avant de préciser que la critique n’exclut pas le désaccord : « Tu peux aussi donner ton opinion très sincèrement, mais avec courtoisie. »
L’écrivain a resitué cette exigence dans une conception plus large de l’acte littéraire : « Quand quelqu’un écrit un livre, c’est parce qu’il souhaite apporter quelque chose à la société », a-t-il rappelé, suggérant qu’une critique digne de ce nom devrait, en retour, prendre au sérieux cette ambition plutôt que de s’en tenir à des réseaux de connivence.
En creux, le propos de Dany Laferrière dessine un paradoxe. Celui d’une littérature haïtienne dont le lectorat et la reconnaissance dépassent largement les frontières nationales, mais qui peinerait à se doter, chez elle, d’un appareil critique à la mesure de cette reconnaissance internationale. Un chantier que l’écrivain semble appeler de ses vœux, sans toutefois en détailler les contours concrets lors de cet entretien.
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Dany Laferrière partage les sources de son imaginaire littéraire avec la communauté universitaire du Nord au Campus Henry Christophe de Limonade de l’UEH
par Université d’État d’Haïti
25 juillet 2026
Dany Laferrière partage les sources de son imaginaire littéraire avec la communauté universitaire du Nord au Campus Henry Christophe de
Limonade de l’UEH
Après Port-au-Prince, Petit-Goâve, sa ville natale, l’écrivain et académicien Dany Laferrière a poursuivi le mercredi 22 juillet 2026 sa tournée nationale au Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL) de l’Université d’État d’Haïti (UEH), où il a échangé avec une communauté universitaire fortement mobilisée autour du thème « Naissance d’un écrivain ». Devant une salle comble, réunissant étudiants, enseignants et passionnés de littérature, l’auteur de L’Odeur du café a livré une réflexion sur son parcours littéraire et sur les éléments qui ont façonné son univers créatif.
Accueilli par le Président du Conseil de gestion du Campus Henry Christophe de Limonade, Professeur Hérissé Guirand, Dany Laferrière a été chaleureusement reçu par une communauté universitaire du Nord heureuse d’avoir avec elle l’une des grandes voix de la littérature francophone contemporaine. Cette rencontre, placée sous le signe de la mémoire et de la création, a débuté par la projection d’un extrait du film « La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve » réalisé en 2009 pour retracer le parcours de Laferrière à l’occasion des 25 ans de sa première œuvre romanesque, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. La projection a été suivie d’une présentation de l’académicien des cinq éléments symboliques de son parcours : la tasse de café, la baignoire, la machine à écrire, la librairie et Jorge Luis Borges, chacun devenant un point d’entrée pour évoquer les influences, les souvenirs et les moments déterminants qui ont façonné son œuvre.
Parlant de la tasse de café, il a rendu hommage à sa grand-mère Da, dont l’habitude d’offrir du café aux visiteurs représentait, selon lui, bien plus qu’un simple geste d’hospitalité. Le café incarnait un espace de rencontre, d’écoute et de transmission. « Le café est un lien », a-t-il expliqué, soulignant que ces échanges quotidiens ont nourri son regard d’écrivain sur les relations humaines. Évoquant la machine à écrire, l’écrivain a insisté sur la dimension physique et émotionnelle de l’acte d’écrire. Pour lui, l’écriture ne dépend pas d’un lieu prestigieux, mais d’un certain regard sur le monde. L’écrivain peut créer partout, pourvu qu’il sache observer la vie. La lecture a également occupé une place centrale de son intervention. Se présentant comme «un lecteur qui écrit», il a signalé l’importance de sa découverte de Jorge Luis Borges, auteur argentin, modèle d’érudition, d’humilité et de conscience de soi, qui l’accompagne dans sa traversée littéraire depuis plusieurs décennies.
Dans la deuxième partie de la rencontre, animée par la professeure Darline Alexis, coordonnatrice de la tournée en Haïti, l’académicien est revenu sur deux œuvres majeures de sa carrière : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer et Journal d’un écrivain en pyjama. Le premier roman, à travers l’humour et l’ironie, s’est complu à déconstruire les stéréotypes raciaux qui, avec l’immigration, lui sont apparus avec plus d’acuité qu’avant. Quant au second roman, il est né d’une réflexion sur les livres, les auteurs et le processus de création.
Au cours des échanges, Laferrière a mis l’accent sur l’importance de la réécriture et de la patience dans le travail littéraire. Un écrivain revient souvent sur des thèmes qui l’habitent en tant qu’individu. Il les creuse avec persistance, afin d’y découvrir ou d’en révéler éventuellement de nouvelles dimensions. S’adressant à l’auditoire, il a rappelé que la littérature dépasse les frontières géographiques. « Il n’y a pas de privilège devant le savoir, devant l’expérience », a-t-il affirmé, invitant les jeunes à considérer leur ville et leur culture comme pleinement inscrites dans l’espace universel.
Cette étape de la tournée au Campus Henry Christophe de Limonade aura constitué un moment fort de partage intellectuel et culturel. On y redécouvre l’idée que la littérature naît souvent des expériences les plus simples : une conversation autour d’un café, un livre découvert, un souvenir d’enfance ou une fenêtre ouverte sur le monde.
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«Grande conférence de l’écrivain, peintre et cinéaste Dany Laferrière à l’UPNCH»
24 juillet 2026
Ce vendredi 24 juillet 2026, le Recteur de l’Université Publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH), le Dr Joram Vixamar, en concertation avec le Recteur de l’Université d’État d’Haïti (UEH), le Dr Dieuseul Prédélus, a eu l’immense privilège d’accueillir l’écrivain, peintre et cinéaste, M. Dany Laferrière, sur son campus, à l’occasion d’une grande conférence consacrée à ses œuvres littéraires.
Devant une foule impressionnante d’étudiants et de professeurs, l’académicien Dany Laferrière a offert une conférence autour de ses principaux ouvrages, des œuvres qui ont traversé les frontières grâce à leur traduction dans plusieurs langues et qui continuent d’inspirer des lecteurs à travers le monde.
Au fil des échanges, l’auteur a invité la jeunesse à développer un regard critique sur l’utilisation des réseaux sociaux. Il a particulièrement insisté sur l’importance de préserver une part de son intimité, rappelant que l’exposition excessive de la vie privée peut avoir des conséquences durables. Dans sa sagesse, il a encouragé les jeunes à cultiver la réflexion, la lecture et l’écriture comme des instruments de liberté et d’épanouissement.
Cette tournée universitaire s’inscrit dans une démarche visant à se rapprocher de la jeunesse haïtienne et à susciter chez celle-ci un intérêt renouvelé pour les arts, notamment la littérature, le théâtre, la peinture et les autres formes d’expression culturelle.
L’écrivain de renommée internationale n’a pas caché son admiration pour le Recteur de l’Université Publique du Nord au Cap-Haïtien, en saluant son engagement et les efforts consentis afin de rendre cette rencontre possible au bénéfice de toute la communauté universitaire.
Tout au long de la conférence, une émotion palpable a envahi l’audience. Les regards admiratifs, les questions pertinentes des étudiants et professeurs, les interventions enrichissantes ainsi que les applaudissements nourris ont témoigné de la profondeur de cette rencontre entre une jeunesse avide de savoir et l’un des plus grands ambassadeurs de la culture haïtienne dans le monde. Ce moment restera gravé dans la mémoire de tous ceux qui ont eu le privilège de dialoguer avec cet Immortel de l’Académie française.
Pour clore cette journée exceptionnelle, le Vice-Recteur aux affaires académiques, le Dr Kervens Valcin, a remis une plaque d’honneur à Dany Laferrière en signe de reconnaissance pour son apport inestimable à la littérature, à la culture et au rayonnement d’Haïti. Ce geste symbolique a été chaleureusement salué par une longue ovation de l’assistance.
Au-delà d’une simple conférence, cette rencontre aura constitué une véritable leçon d’humanisme, de créativité et d’espérance. En partageant son parcours, sa vision du monde et son amour des lettres, Dany Laferrière a rappelé à la jeunesse haïtienne que la connaissance, l’art et la culture demeurent des chemins privilégiés vers la liberté, la dignité et le développement d’une nation. Une journée mémorable qui marque une nouvelle page dans l’histoire de l’Université Publique du Nord au Cap-Haïtien et qui continuera d’inspirer les générations futures.
Cap-Haïtien, le 24 juillet 2026.
Lekendy Marcellus
Professeur, Coordonnateur du service de Communication de l’UPNCH
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Un prix très élevé ?
par Jean-Rony Lafalaise
31 juillet 2026
Je ne m’attendais pas à grand-chose de la part d’un auteur que je lis depuis des années, mais il m’a surpris. J’aurais pu traduire littéralement ce que j’ai entendu, mais conserver le texte original lui confère une élégance qui permet à la version anglaise de s’intégrer avec plus de fluidité.
«L’individu haïtien est à la bourse du monde et à un prix très fort.»
L’individu haïtien est coté en bourse sur le marché mondial, et à un prix très élevé.
Dany Laferrière a fait cette remarque sur la bourse lors d’une émission de radio-télévision en Haïti. Il l’a prononcée entre une publicité pour des batteries de voiture et une autre pour une compagnie maritime.
L’animateur a relayé la comparaison de quelqu’un d’autre : a) la République dominicaine était instable il y a trente ans ; b) elle s’est développée depuis ; c) Haïti, sans élection depuis plus d’une décennie, a reculé.
La comparaison est inévitable concernant un président haïtien ou issu de la diaspora : deux pays à la population presque identique, l’une à l’économie environ quatre fois supérieure à l’autre. C’est seulement alors que l’animateur a posé la question qu’il supposait que Laferrière pensait déjà : le chaos.
Laferrière n’a pas esquivé la question. Il a déclaré que les deux peuples se connaissaient à peine, malgré le fait qu’ils partagent une île. Il a reconnu la plus grande stabilité économique de la République dominicaine, mais s’est opposé à ce que l’économie et la stabilité soient les seuls indicateurs du dynamisme d’un peuple. Au passage, il a évoqué une époque où la gourde valait plus que le peso dominicain – une valeur telle, a-t-il dit, que ce sont les Dominicains eux-mêmes qui l’achetaient.
Un marché boursier ? Un taux de change ? N’étais-je pas en train d’écouter un romancier ?
Au moment où j’écris ces lignes, un dollar américain permet d’acheter environ 130 gourdes haïtiennes et 58 pesos dominicains. Un peso dominicain vaut donc environ 2,2 gourdes. Si Haïti remplaçait demain dix vieilles gourdes usées par une gourde neuve, aucun Haïtien ne pourrait s’offrir une minute de communication téléphonique supplémentaire. La question est : à quoi sert cette monnaie, et si quelqu’un souhaite la détenir ? Monseigneur, je suis constamment en déficit commercial avec mon supermarché local, qui ignore tout de mon métier. Merci de faire vos courses ici, monsieur. Alors, de quoi parle-t-on exactement ? De stabilité monétaire, de commerce, d’habitudes, ou d’autre chose ?
Laferrière n’a pas apporté de précisions ; il a laissé la tâche aux économistes. Il a ensuite changé d’unité d’analyse, passant du taux de change au coût de la vie du citoyen haïtien. Haïti était peut-être pauvre ; le Haïtien, affirmait-il, ne l’était pas.
Dany Laferrière est un intellectuel public, mais un intellectuel public n’est pas un ministre sans portefeuille. Il a quitté Haïti en 1976 et a passé la majeure partie du demi-siècle qui a suivi au Canada. Quelqu’un en Haïti lui a-t-il jamais demandé des explications sur le problème de productivité du Canada ?
C’eût été une interprétation raisonnable. Il semble tout à fait disposé à expliquer la situation en Haïti. Mais cette affirmation concernant le prix a-t-elle posé problème ? Une interview radio n’est pas un article de politique étrangère. Pourtant, si l’actif pertinent était l’individu haïtien, pourquoi la carrière de Laferrière elle-même servait-elle de preuve pour en déterminer le prix ? Tout dépend de ce qu’il entendait par « l’individu haïtien ».
Il pouvait vouloir dire l’une de ces trois choses : que les Haïtiens sont généralement appréciés à l’étranger ; qu’Haïti produit quelques personnes remarquables ; ou que de nombreux Haïtiens possèdent des aptitudes que leur propre pays ne leur donne pas l’occasion d’utiliser.
La première affirmation concerne la plupart des Haïtiens. La deuxième, les Haïtiens exceptionnels. La troisième, le talent inestimable. La carrière de Laferrière illustre la deuxième affirmation et constitue un argument convaincant pour la troisième. Quant à la première ? Cela supposerait un monde bien plus accueillant envers les Haïtiens que celui dans lequel je me suis réveillé ce matin.
Il existe une vieille anecdote concernant Abraham Wald et les bombardiers revenus de la Seconde Guerre mondiale. L’équipe de recherche avait repéré les impacts de balles et proposé d’ajouter du blindage aux endroits les plus endommagés. Wald leur conseilla alors d’étudier les zones intactes, là où un impact avait empêché un avion de rentrer.
Laferrière décrivait-il le sort habituel des Haïtiens à l’étranger, ou le cas rare de ceux qui parviennent à rentrer et à raconter leur histoire ? Je n’en étais pas certain. Son principal argument était son propre témoignage.
L’animateur n’a jamais posé la question qui allait de soi : un homme, quelques personnes remarquables, ou la plupart des gens ?
Je ne cache pas mon parti pris. La vie de Dany Laferrière ressemble à une réévaluation sur cinquante ans d’un actif que le marché ne pouvait initialement catégoriser : son prix exorbitant, finalement reconnu. Le marché a-t-il fini par découvrir sa valeur, ou est-ce l’exil qui a contribué à la faire reconnaître par la suite ?
Bien sûr, le talent était là ; il ne fixe pas son propre prix.
Dans une entrevue accordée à Christian Rioux pour Le Devoir en 2000 , Laferrière a déclaré qu’à son arrivée à Montréal, il avait refusé de « monnayer ma misère ». Autrement dit, le futur grammairien refusait de tirer profit de sa misère. Mais « monnayer » ( du latin « moneta ») signifie plus que « vendre ». Cela signifie transformer quelque chose en argent, le monétiser .
Le marché littéraire savait quoi faire de l’écrivain immigré. Raconter la nuit du départ. Raconter la prison. Raconter la douleur. Expliquer ce dont le nouveau pays vous avait sauvé. Être reconnaissant, si possible. Mieux encore : être reconnaissant sur le ton mineur convenu. Les marchés sont des êtres humains, mon ami. Laferrière possédait la matière première nécessaire. Sa douleur, disait-il, était trop profonde, alors il la dissimulait. Ce qu’il offrait en échange, c’était le rire, l’appétit, la provocation et la liberté de se définir autrement.
Son histoire : avant de quitter Haïti pour le Canada en 1976, il avait travaillé comme journaliste et animateur de radio.
Attendez… comment un adolescent devient-il journaliste ? D’après lui , il corrigeait Le Nouvelliste à dix-sept ans. L’adolescent ne supportait pas de laisser une phrase telle quelle. Un jour, trois hommes se sont présentés à sa porte. Quelqu’un avait parlé du garçon qui corrigeait le journal après les cours. «Pourquoi ne viendrais-tu pas écrire pour nous?»
L’audition s’est déroulée ainsi. Le rôle lui a été proposé par le biais d’une rumeur. Il avait dix-sept ans, et Le Nouvelliste était venu le rencontrer.
À Montréal, il a passé huit ans à occuper des emplois précaires, notamment en usine. Il s’est inscrit à l’université, mais l’a quittée au bout d’un mois. Sachant lire et écrire, il s’est tourné vers les grands maîtres. Il achetait des livres d’occasion, car les œuvres des meilleurs auteurs étaient généralement disponibles en seconde main.
Il parle de l’un d’eux comme d’un compagnon : « Rien ne m’empêcherait de parler à Montaigne un lundi matin. » L’affinité est manifeste, mais les conditions de vie étaient bien différentes. Montaigne s’était retiré dans une tour, où une traduction de Plutarque lui servait de bréviaire. Laferrière, lui, disposait d’une baignoire et lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Les auteurs disparus ne leur demandaient aucun enseignement.
Le Français, au moins, avait la tour pour lui seul et des serviteurs pour lui apporter à manger. Pourtant, tous deux trouvèrent le moyen de se retrouver seuls avec leurs livres.
Depuis, il a écrit des dizaines de livres, mais il évoque cet accomplissement avec l’insatisfaction d’un détective dont le suspect court toujours. Écrire, dit-il, est une introspection. Après quarante ans d’écriture ininterrompue, il ignore encore qui il est.
L’enquête a débuté par un titre peu susceptible de favoriser l’admission de son auteur à l’Académie du cardinal Richelieu. Ce titre figure désormais sur la liste de lecture de la romancière Mona Awad, qui recense tout ce qui fait de Montréal une « ville d’extrêmes » : Comment faire l’amour à un Noir sans se fatiguer.
Richelieu fonda l’Académie en 1635. La même année, il réorganisa la Compagnie des Îles de l’Amérique , chargée de la conquête et du commerce des Antilles. L’histoire avait déjà écrit l’histoire. Une institution devait définir les règles de la langue française ; l’autre, attribuer des îles à la France. Les insulaires ne furent pas consultés.
L’Académie décidait qui pouvait parler au nom de la langue. L’imprimerie avait déjà affaibli ce pouvoir. Dès qu’un étudiant possédait le livre, il n’avait plus besoin du maître à ses côtés. Laferrière rencontrait ses maîtres dans une baignoire, sans demander la permission à personne pour entrer dans la tradition.
Le roman l’a rendu célèbre. Vulgaire ? Cela dépend à qui vous le demandez. Impossible à ignorer ? Assurément. Dany ne se serait pas présenté au Québec sur un ton mineur et convenu. Il serait arrivé en riant, en désirant, en choquant et en écrivant.
Puis vinrent d’autres livres. Parmi eux, * Je suis un écrivain japonais*, où un écrivain noir, Haïtien vivant à Montréal, résout le problème de l’identité nationale en se déclarant Japonais. Japonais, comme au Japon. Les autorités japonaises s’y intéressent. La solution de Laferrière face à cette catégorisation a souvent été de se reclasser lui-même. Le monde pouvait évaluer l’individu haïtien ; le romancier se réservait le droit de requalifier cette identité.
Prenez le titre du livre au pied de la lettre. Un Haïtien vivant au Canada se déclare écrivain japonais. Qui peut l’en empêcher ? Un bureau d’immigration peut lui refuser la nationalité. Mais il ne peut lui refuser l’adjectif. Laferrière a contourné les règles grammaticales. Il a d’abord écrit le livre, laissant l’identité se construire d’elle-même. Un gouvernement peut contrôler les passeports. La littérature, elle, conserve toute sa souveraineté sur les adjectifs.
Lors de cette même émission du vendredi, où il évoquait son livre « Tout bouge autour de moi » , il a raconté l’histoire d’une femme qui avait perdu trois proches lors du tremblement de terre de 2010 et qui, malgré cela, avait pris six motos pour aller acheter son livre. Laferrière avait vécu la catastrophe sur le court de tennis d’un hôtel de luxe et avait dîné de petits fours ce soir-là.
Elle n’avait pas besoin qu’il lui parle des morts, disait-elle. Elle les avait déjà chez elle. Il avait refusé, des décennies plus tôt, de vendre sa souffrance. Ce qu’elle achetait en revanche, c’était sa distance face à sa propre douleur : un répit loin de son chagrin.
Un homme arrivé à Montréal, qui a travaillé en usine, passé un mois à l’université et s’est fait connaître du monde littéraire avec son ouvrage * Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer* , a été élu à l’Académie française en 2013. Il siège désormais au sein de la commission chargée de la rédaction de son dictionnaire.
Il ne s’agit pas d’une police des mots. La commission ne peut empêcher personne d’utiliser un mot, et l’Académie possède son propre dictionnaire, que les francophones sont parfaitement libres d’ignorer. Mais ses membres examinent les entrées, les définitions, les usages et les exemples. Et les exemples sont plus importants qu’il n’y paraît. Ils contribuent à façonner l’histoire des mots courants.
Mon exemple préféré est un lieu : Vertières.
La neuvième édition a nécessité près de quarante ans de travail. Les travaux ont débuté dans les années 1980. Le dictionnaire final a été présenté au président de la République française en 2024, avec environ 21 000 nouvelles entrées . Vertières n’en faisait pas partie. Laferrière a indiqué avoir collaboré avec Danièle Sallenave et Hélène Carrère d’Encausse pour intégrer Vertières à la neuvième édition, non pas comme une entrée à part entière, mais sous l’angle du mot « victoire ». Le dictionnaire y indique désormais que « des esclaves révoltés » ont vaincu les armées françaises à Vertières le 18 novembre 1803, mettant ainsi fin à la domination coloniale à Saint-Domingue.
Vertières sous victoire , dans la 9e édition du dictionnaire de l’Académie française.
Je n’avais pas l’intention d’aller à Vertières et je ne cherchais pas ce nom dans le dictionnaire. Un matin, je suis tombé dessus par hasard à l’entrée « victoire » .
La France a admis un Haïtien à l’Académie. Ce dernier a ensuite contribué à faire passer la défaite de la France pour une victoire . Vertières est entré par une porte dérobée.
Il raconte que ses collègues lui demandent parfois où il a acquis sa maîtrise de la grammaire française et sa connaissance des cultures française, américaine et japonaise. Sa réponse : Petit-Goâve, la ville où il a grandi. La grammaire, il l’a apprise à l’école qu’il y a fréquentée. Quant à la culture, il l’a découverte en lisant tous les livres qu’il pouvait trouver.
Pour un Français, dit Laferrière, une telle carrière est impensable . Même après les grandes écoles , un intellectuel français oserait difficilement imaginer atteindre le niveau de cet ouvrier sans avoir suivi le parcours traditionnel.
Le café est-il l’héritage ? Le vecteur ? Dans L’Odeur du café , publié en 1991, l’enfant est malade et incapable de rejoindre les autres enfants, alors il reste près de Da (sa grand-mère), observant les fourmis, la pluie, les chiens, les voisins et la vie du porche d’un village côtier se rassembler autour de l’odeur du café.
La maladie n’a pas fait de lui un artiste. La plupart des maladies restreignent le monde d’un enfant. Mais durant ses premières années, l’immobilité forcée lui a appris à être attentif. Petit-Goâve lui a appris à créer un monde à partir de ce que d’autres considéraient comme un simple décor. Là-bas, il ouvrait la fenêtre pour écouter les conversations sans filtre de la ville. Le Canada lui a fourni des lecteurs et un marché. Devrait-il pour autant s’attribuer le mérite de lui avoir donné l’habitude de voir et d’écouter ? C’est une question bien plus complexe. Je ne le crois pas.
En 1984, alors que je vivais en Haïti, mon ami Didi m’y a emmené. Petit-Goâve était un lieu cher à sa famille. Nous sommes arrivés à l’aube et avons rejoint la baie. Un père apprenait à son fils à pêcher depuis les rochers. Nous ne sommes pas allés nous baigner.
Didi mesurait un mètre quatre-vingt-quinze. Tout le monde le connaissait en ville. Nous sommes restés douze heures ; je ne suis pas revenu. Dix-huit mois plus tard, nous avions tous deux quitté Haïti.
Petit-Goâve accomplit un travail remarquable. Laferrière s’en sert pour expliquer une carrière. Moi, j’ai laissé douze heures expliquer mon lien avec ce lieu. Douze heures.
Laferrière nous dit qu’Haïti compte des centaines de milliers de personnes comme lui. Soit. La conversation radiophonique n’a jamais abordé leur cas. Un immortel a le droit à une petite exagération. La vie de Laferrière — ou la mienne, d’ailleurs — n’est pas un indicateur de ce qui arrive généralement aux Haïtiens. Placer l’individu haïtien en bourse était peut-être sa façon d’inciter les Haïtiens à investir en eux-mêmes. Ce qui est bien différent de leur donner une chance.
Ces centaines de milliers de personnes n’ont jamais eu cette opportunité. Elles n’ont jamais atteint le marché où la misère pouvait même être vendue.
D’autres sont partis, de leur plein gré ou contraints. Nombreux sont ceux qui se sont installés aux États-Unis et ont découvert que l’Amérique se décline en plusieurs versions. Dans l’une d’elles, l’office du dimanche peut être suivi d’une expulsion. Certains ont acheté des maisons, élevé des enfants, envoyé de l’argent à leur famille, ciré leurs chaussures, n’ont reçu aucune compensation financière, ont divorcé une ou deux fois, sont tombés malades, ont survécu à des accidents, ont perdu leur emploi, ont entretenu une relation avec leur famille ou se sont convertis à la religion, ont déneigé, ont appris à reconnaître une voiture inconnue, se sont disputés avec leurs enfants en deux ou trois langues, et ont découvert assez tard que quitter Haïti ne les avait pas exemptés de la mort. Nous appelons cela des vies ordinaires. L’histoire du rescapé de la Seconde Guerre mondiale est devenue un cliché, car l’erreur, elle, ne l’est pas. Une vie n’est pas un cliché.
Pour certains, l’émigration représentait l’espoir d’une retraite. Ces vies ne sont pas de simples consolations pour ceux qui n’ont pas intégré l’Académie. Elles constituent l’essence même de la diaspora haïtienne. En 2024, les transferts de fonds de la diaspora haïtienne ont représenté 17 % du produit intérieur brut du pays . Selon mes calculs, cela correspondait à environ 350 dollars par Haïtien, même si, bien sûr, cet argent n’a pas été distribué équitablement à tous.
Trois cent cinquante dollars, ça ne représente pas grand-chose à Brooklyn. Les économistes représentent cette différence par une courbe logarithmique. Les gens pauvres, eux, le savent sans même avoir besoin de courbe : moins on a d’argent, plus chaque dollar doit être utile.
Laferrière ne représente pas ces gens. Il est un mentor pour leurs fils et leurs filles. Un mentor n’a pas à garantir le résultat. Il élargit l’éventail des possibilités que d’autres peuvent imaginer. Quelque part, un jeune Haïtien lit un chapitre d’un livre d’occasion de plus.

Témoignages
Il y a des rencontres qui changent votre vie. J’avais la chance d’être avec Laferrière en Haïti, on visitait les écoles, lorsqu’il prenait la parole, on aurait dit un film qui se déroulait à côté de lui tant c’était imagé, et qu’on pouvait voir ce qu’il racontait. J’étais subjugué. Chaque fois que je le rencontre depuis, j’ai l’impression de devenir plus intelligent.
– Lilian Thuram, 2018
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Dany Laferrière veut partager, c’est un des hommes les plus généreux que je connaisse. C’est la fascination pour autrui qu’il a, la fascination pour les gens, pour les moments, pour l’idée… il est fasciné. Et il va très loin, il vient d’un pays qui a un rapport avec l’invisible et lui vibre de cela. Il a cette forme de générosité absolue au niveau de la créativité des uns et des autres et le monde imaginaire de l’un et de l’autre. Comment l’utiliser de la manière la plus libre possible sans contrainte sociale ni de race, ni de religion. De pouvoir n’être que ce que notre vision nous apporte.
– Charlotte Rampling, 2018
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