Le pyjama est un étrange habit de travail.
D L


FRANCE
roman
de Dany Laferrière
ISBN: 9782253000808
336 pages
Livres de poche, 2015
première édition : Grasset, 2013
CANADA
roman
de Dany Laferrière
ISBN: 9782897127121
352 pages
Legba
première édition: Mémoire d’encrier, 2013
À Alain Mabanckou,
à Edwidge Danticat,
en souvenir de leurs débuts frémissants,
et à Marie Abraham Despointes qui aime tant lire.
C’est sur son métier que Dany Laferrière a choisi d’écrire dans Journal d’un écrivain en pyjama. Après trente ans de publications, il livre cent quatre-vingt-deux chroniques, comme il les appelle, où se mêlent réflexions, anecdotes, pensées. Avec la désinvolture qui caractérise son style, l’écrivain propose des conseils – «Comment débuter une histoire», « La description d’un paysage», «La mémoire de l’enfance » –, tout en partageant avec le lecteur son expérience et son goût pour la littérature. Une manière aussi de communiquer sa reconnaissance à ceux qui l’ont accompagné dans son parcours d’écriture : Homère, Borges, García Márquez, Capote… et puis tous les anonymes.


Regard sur l’œuvre
Je voulais juste dire aux lecteurs qu’ils ont tous le droit d’écrire pour le plaisir, sans penser à publier
– D. L., en entrevue avec Marie-Christine Blais, La Presse
1er février 2013Laferrière par lui-même
Ce 20e livre de Dany Laferrière semble conçu expressément pour l’hiver québécois: c’est un récit à feuilleter bien au chaud, à méditer en se pelotonnant sous la couverture ou dans un fauteuil, avec peut-être un café ou du vin chaud à portée de la main. Mais aussi avec un carnet et une plume, puisqu’il incite à écrire. Et impossible de ne pas au moins annoter ces chroniques allègres, à la fois légères et nourrissantes, d’un jeune homme qui aura 60 ans en avril. Nous avons demandé à Dany Laferrière de commenter de très courts extraits des 318 pages de son Journal d’un écrivain en pyjama.
Introduction, p. 8
Ce ne fut pas toujours facile, mais j’avais tout mon temps, d’ailleurs, je n’avais que ça. Je passais mes journées avec le plus beau jouet du monde. Je changeais un mot dans une phrase terne qui se mettait immédiatement à lancer des confettis.» Commentaire de Dany Laferrière: «Mais c’est ça, l’écriture: repérer dans le fouillis de phrases discrètes, quasi banales, celle qui va tout éclairer. Et là, c’est un peu comme dans un jeu télévisé, on appuie sur le bon bouton et pouf, ça éclate, ça explose, les confettis et les ballons surgissent. Je ne voulais pas être sentencieux en écrivant ce livre, mais au contraire parler de ce chant qui nous habite, que nous reproduisons, tous ces mots que nous utilisons de telle manière que, parfois, quelqu’un nous demande : Répète ce que tu viens de dire, c’était tellement juste.
Chronique 2
L’écrivain sans pyjama»: «[emportez avec vous ce petit manuel. Il ne vous servira à rien si vous avez du talent, et il ne fera que vous retenir inutilement si vous n’en avez pas, mais emportez-le pour n’avoir pas à l’écrire plus tard. Une corvée de moins.» D. L. : «Au départ, j’avais en tête d’écrire un petit livre de quelque 120 pages, et puis, c’est devenu 318 pages [rires]. Pourquoi autant de si courtes chroniques? J’ai travaillé très fort dans mes premiers livres pour qu’on ne trouve pas une phrase qu’on puisse citer ! Et puis, quand j’ai écrit L’énigme du retour [2009, prix Médicis], avec ses poèmes, ses chapitres très brefs, j’ai constaté que cela faisait du bien au lecteur. Alors, pourquoi ne pas écrire de courtes chroniques, des réflexions? Je ne crois pas que ce soit kitsch comme forme, mais il faut avoir l’âge voulu pour se montrer ainsi nu, dans le plus simple appareil littéraire. C’est l’âge que j’ai [rires]. Je voulais juste dire aux lecteurs qu’ils ont tous le droit d’écrire pour le plaisir, sans penser à publier, parce que l’écriture est un jouet amusant, voici donc quelques trucs pour vous.
Chronique 6
«Le troupeau»: «C’est donc moi, ce long roman qui se décline en plusieurs séquences. Ce monologue qui dure depuis plus de 30 ans. Pendant toutes ces années, j’ai joué à mettre ensemble les vingt-six lettres de l’alphabet afin d’exprimer le plus nettement possible ma vision des choses. Je dois préciser que ce moi n’a rien à voir avec l’autofiction. Je ne sens pas trop ce livre (celui que vous êtes en train de lire), et pourtant, ce sont mes expériences de lecteur et d’écrivain que j’enfile ici en brochette.» D. L.: «Il m’a fallu 30 ans pour être écouté. Mais ce que je voulais, avec ce Journal, c’était proposer d’aller au-delà du jugement. On est en panne d’idées. Il y a beaucoup de clubs de lecture, de blogues de nos jours, qui sont fondés sur j’aime ceci, je n’aime pas cela , avec une attitude de juge. Alors que c’est discuter de littérature qui importe vraiment. Chaque chronique propose donc une idée, à laquelle on adhère ou pas. Et c’est pour cela qu’à la fin de chacune des chroniques, se trouve aussi une petite phrase en tout petits caractères, un peu comme celles qu’on trouve dans les biscuits chinois. Parfois, elles s’appliquent parfaitement à nous, parfois pas du tout, et ce n’est pas grave!»
Chronique 11
«La digression» : «Choisissez un écrivain que vous aimez et lisez tout ce qu’il a écrit et ce qu’on a écrit sur lui, afin de connaître à fond votre poisson-pilote. » D. L.: «Une bibliothèque est remplie de chemins. Moi, c’est d’abord Henry Miller, puis Jorge Luis Borges qui m’ont servi de poissons-pilotes.»
Chronique 102
«Une ville tombe»: «À la différence de la littérature, les journalistes doivent questionner les gens pour savoir ce qu’ils ressentent. Le matériel de l’écrivain est léger à transporter (la mémoire) et l’effet du livre sur le lecteur peut être durable (le style).» D. L. : « Il faut travailler longtemps pour avoir droit au pyjama comme habit de travail ! Pour moi, écrire, c’est inventer. En France, il y a une petite fille qui m’a affirmé: Un écrivain, après sa mort, va vivre à la campagne! Ça m’a beaucoup frappé : pour elle, l’écrivain n’est donc jamais mort. C’est parce que son livre, le livre est un organisme vivant. Il change selon notre regard de lecteur, notre expérience»
Chronique 114
«Ne vous pressez pas» : «Au fiel comme au miel, c’est au résultat qu’on verra.» D. L. : « C’est comme une petite comptine, ces mots. Pour dire qu’écrire un bon livre, ce n’est pas nécessairement écrire un livre bon. Parfois, on dit : C’est trop sombre, trop dur, tel livre. Comme si l’amertume, la jalousie, la colère ne pouvaient pas faire de la grande littérature ! Il arrive qu’un ami me demande après m’avoir lu: Mais alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Il m’arrive l’écriture, mon ami»
Chronique 143
«Le poids des mots » : «Ma technique, je l’ai piquée au peintre primitif. Il procède par intoxication. Il ne s’adresse pas à l’intelligence, mais aux sens. » D. L. : « Pour moi, l’intelligence est un sens qu’on ne peut pas toucher C’est pour cela que, dans ce livre, qui est presque un essai, j’ai aussi laissé de la place pour une fiction, un personnage, une métaphore. C’est pour cela aussi que j’y ai mis en exergue les mots de Lichtenberg: Un couteau sans lame auquel ne manque que le manche. C’est exactement ça, la littérature : sans lame ni manche, elle peut blesser, tuer, délivrer»
Chronique 199
«Le roman de la vie»: «Pourquoi les chemins qui s’offrent successivement à nous deviennentils des fleuves de sang? L’histoire, la religion, la race ou la classe.» D. L. : « Tout le monde transporte un désastre fait souvent de toutes petites choses. Ou de grandes. Avant, je ne regardais pas autant les gens, aujourd’hui, je ralentis pour les observer. Ce livre, ce n’est pas pour autant le testament d’un vieil écrivain [rires] ! C’est le livre d’un être en constant état de vivant : je suis toujours debout sur quelque chose, que ce soit une chaise ou une fourmilière ! Bien sûr, ma tragédie à moi, c’est de parler d’Haïti et de n’y être pas. Mais c’est aussi la plus grande chance de ma vie : si je n’étais pas exilé, je paierais pour l’être !»
Journal d’un écrivain en pyjama
Dany Laferrière Mémoire d’encrier, 318 pages. En magasin le 12 février. Le lancement public a lieu le 10 février à la Grande Bibliothèque, à 17 h, au cours d’un Pyjama Party, dans le cadre de l’événement «Fondu au noir ». La soirée marquera également les 10 ans des éditions Mémoire d’encrier. Billets : 25$ (livre compris). Info : fonduaunoir.ca
DANY LAFERRIÈRE EN SEPT DATES
> 1953: Naissance de Windsor Klébert (Dany) Laferrière, à Port-au-Prince (Haïti). De l’âge de 4 à 11 ans, il est élevé par sa grand-mère Da à Petit-Goâve.
> 1976: Le 1er juin, son ami journaliste Gasner Raymond est assassiné sur ordre du régime dictatorial des Duvalier. Dany Laferrière s’exile à Montréal, à l’âge de 23 ans.
> 1985: Laferrière publie son premier roman, Comment faire l’amour à un Nègre sans se fatiguer, qui attire l’attention populaire et critique. Tout en étant chroniqueur dans plusieurs médias, il publiera ensuite un livre presque tous les ans: Éroshima, L’odeur du café, Le goût des jeunes filles…
> 1990: Il s’installe à Miami avec sa femme et ses trois filles, puis revient à Montréal en 2002, où il poursuit son travail d’auteur et de chroniqueur.
> 2009: Il publie L’énigme du retour, couronné par le prix Médicis (France) et le Grand Prix du livre de Montréal (Québec). L’ouvrage est également traduit en anglais.
> 2010: Il se trouve à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre du 12 janvier, qu’il racontera dans Tout bouge autour de moi (2010).
> 2013: Le 12 février, il publie son 20e livre, Notes à un écrivain en pyjama, aux éditions Mémoire d’encrier.
Trois livres à lire de l’ « écrivain en pyjama »
Ça ne s’invente pas: forcées de choisir leurs trois livres « préférés » parmi ceux publiés par Dany Laferrière, les journalistes Chantal Guy et Marie-Christine Blais ont suggéré les mêmes titres!
Chronique de la dérive douce, VLB éditeur, 1994:
Dany Laferrière décrit sa ville d’adoption, Montréal, en 1976, lors de sa première année d’exil, en pleins Jeux olympiques et avant l’arrivée du Parti québécois au pouvoir. Un regard fascinant, affectueux et gentiment retors sur un bout de l’Amérique du Nord, le Québec, d’un homme né à l’autre bout de cette Amérique, en Haïti.Le cri des oiseaux fous, Lanctôt éditeur, 2000:
Le 10e roman de Laferrière relate sa toute dernière nuit en Haïti, alors que son ami le journaliste Gasner Raymond vient d’être assassiné et qu’il est promis au même destin. À 23 ans, un jeune homme qui veut être écrivain s’interroge sur la liberté, le vaudou, la trahison, la dictature. La mort sous toutes ses formes, l’écriture comme véritable planche de salut.L’énigme du retour, Boréal, 2009, et Grasset, 2009 (prix Médicis):
Quelque 33 ans après s’être exilé d’Haïti, alors que son père vient de mourir à New York et que lui-même vit à Montréal, un écrivain retourne sur les lieux de sa vie. Mêlant narration, haïkus et réflexions, ce roman éclaté est un long poème vivant et grave. Beau.
*
J’apporte ici une description de la littérature, vue d’en bas, de la salle de machines.
– D. L., en entrevue avec Odile Tremblay, Le Devoir
9 février 2013Dany Laferrière – Dans la salle des machines
Son Journal d’un écrivain en pyjama constitue son art poétique
L’art du titre exige un doigté que Dany Laferrière maîtrise avec brio depuis l’explosif Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Celui qui s’afficha sur une jaquette comme un écrivain japonais lance cette fois Journal d’un écrivain en pyjama, sans fard mais avec son poids de mystère. Sous-titré Chronique, ce livre est une série de rubriques inégales : monologues, dialogues avec un lecteur, conseils à des écrivains présents, futurs ou fantasmés, coups de chapeau à ses auteurs préférés, souvenirs glanés à l’enfance, métaphores. Les lecteurs retrouveront au passage l’odeur de l’un ou l’autre de ses romans, celle du café de la grand-mère Ma et le Montréal de l’usine et du premier roman. Nous voici en pays de connaissance. » Ce monologue qui dure depuis plus de trente ans… « , énonce-t-il. Appelons ça une oeuvre. » J’ai écrit vingt livres. «
Il est un homme en mouvement, et comment se démêler parmi les nombreuses escales et correspondances ratées qui l’ont mené jusqu’à vous après poireautage dans maints aéroports, où les noms Port-au-Prince et Toronto surnagent ? Lui qui aime écrire dans les lieux de passage en profite pour accrocher sa prose au va-et-vient ambiant. Son oeil fatigué témoigne pourtant de l’urgent besoin de se poser.
Les gens disent avoir l’impression de le connaître, parce qu’il écrit au » je « , ce moi du narrateur qui n’est ni tout à fait le même ni tout à fait un autre que lui. » C’est le fondement même de la littérature. Le lecteur doit croire ce qu’on lui propose, sans savoir vraiment comment ça marche. » Laferrière est aussi un homme public, qui aime prendre la parole sur toutes les tribunes, et s’affiche en cela comme un écrivain contemporain. » Ça ne fait pas un siècle que l’écrivain entre en scène sans laisser parler son oeuvre. J’ai incorporé l’époque en parlant. Mais d’autres, comme Réjean Ducharme, se taisent. Il n’y a pas de règles. «
Avant et après
Ce prix Médicis 2009 pour L’énigme du retour, Laferrière en témoigne dans ce livre et en entrevue : la vie avant, la vie après. » Tous ces gens qui vous courent après. Surtout que le tremblement de terre à Haïti est survenu dans sa foulée. On me consultait sur tout, sur l’adoption des enfants haïtiens orphelins du séisme. J’étais devenu l’Haïtien de service. » Plusieurs écrivains paralysent après un gros prix. » Le pouvoir que ça procure corrompt. Mais on est primé pour un livre qui était déjà écrit. Alors, autant continuer sur cette lancée et garder sa couleur. » Tout le reste à ses yeux est faiblesse.
Plus que tout, son livre témoigne de l’ascèse de l’écriture. » Il y a ceux qui plongent et ceux qui ne plongent pas. On doit chercher le coeur des choses, tomber dans l’obsession. Il faut attendre le monstre qui arrive. «
Le fantôme de Borges, son écrivain d’élection – » un Sud-Américain avec le flegme anglais » -, trône ici en majesté, mais également Voltaire, Kafka, Proust, Truman Capote, Moravia, Philip Roth, etc. » La meilleure école d’écriture passe par la lecture de grands auteurs. Nos sens sont alors plus aiguisés et le goût se développe « , estime-t-il. Pas question pour lui de taire ses références littéraires sous prétexte que bien des lecteurs ne connaissent pas ces auteurs. » Sinon, ils disparaîtront de la circulation. Et ce sera pire que tout. Mais 10 % des lecteurs peuvent suivre. «
Ce livre possède des liens avec son précédent L’art presque perdu de ne rien faire, chroniques qui abordaient aussi ses amours littéraires. Mais ici, Dany Laferrière cible plus particulièrement un art poétique à travers ces lettres à un jeune poète, façon Laferrière, qui n’évitent pas complètement le piège sentencieux. Dany a hésité avant de s’y frotter.
Il rappelle pourtant que les peintres apprentis vont voir les toiles de maîtres, et partagent ainsi leur intimité. » C’est une façon de communiquer. Je ne prétends pas être un maître, mais j’ai du métier et tant de jeunes écrivains me demandent des conseils. Après ça, ils n’auront qu’à me lire et j’aurai congé pédagogique… «
Petit, il se sentait plus impressionné par les magiciens qui manquent leur truc que par la magie elle-même. La mécanique l’inspire. » J’apporte ici une description de la littérature, vue d’en bas, de la salle de machines. En même temps, je me méfie de l’expérience. La grâce des débuts est plus belle. Ensuite, on doit travailler longtemps pour la retrouver. L’expérience apporte quand même une modestie. Les jeunes écrivains refusent de faire des poignées de porte. Ils inventent. Ils agacent. Mes conseils peuvent aider seulement ceux qui ont du talent. Rien d’important ne s’enseigne, après tout. «
Art poétique
Dans son Art poétique, Verlaine conseillait aux écrivains » de la musique avant toute chose « . Dany dit de même, en précisant : » Le rythme plus l’émotion égale la musique. » Il rappelle que si, du temps de Balzac, les descriptions pouvaient être longues et touffues, aujourd’hui, avec la télé, les nouvelles technologies qui offrent leur poids d’images, mieux vaut sauter à l’essentiel, éviter le trop-plein d’adjectifs aussi. » Balzac devait inventer la télé et le regard. Quant à Proust, il devait mettre en scène l’intimité de l’image. «Dans un intéressant volet, l’écrivain fait la différence entre le monologue français et le dialogue américain. « Les Américains ont le sens du concret. Ils font du cinéma de bruit et de fureur. Les Français absorbent et digèrent à travers une voix unique. Leur sens de l’harmonie s’oppose au rythme américain. En France, on voit l’écrivain et l’impact d’un prix dure plus longtemps qu’en Amérique, où l’idée de l’oeuvre existe peu. Le livre de l’un y chasse le livre de l’autre. »
Dany remarque que le désir d’écrire pour donner la parole aux sans-voix, moteur du Martiniquais Aimé Césaire, s’est effrité. » Il avait un rapport avec l’idéologie communiste. J’ai une réticence face à cette conception du monde, même si un grand auteur comme Césaire pouvait en tirer des perles. «
Être un écrivain haïtien né sous une dictature a forcé Dany Laferrière à se poser la question du politique dans l’oeuvre. » Il existe d’autres voies qui passent par ce que nous vivons. En écrivant mon premier roman, j’ai fait un choix radical : ne pas écrire une seule fois le nom Haïti, mais remplacer la bataille contre la dictature par le sexe. Je préfère stimuler la jeunesse que lui apporter le pouvoir. »
Il l’avoue toutefois : « Je vais de moins en moins vers le roman. » Lui qui va bientôt passer trois mois en Suisse prévoit d’aborder dans son prochain livre ses voyages et le goût de l’errance. L’exil est aussi un pays.
*
C’est le récit d’une grande aventure avec l’écriture et la littérature.
– Guy A. Lepage, Tout le monde en parle
*
Le bouquin d’un peu plus de 300 pages regorge de suggestions, de trucs techniques, de propositions, d’anecdotes et de faits vécus. […] Ce livre donne l’envie de lire, mieux, de commencer à lire sérieusement, avidement, comme ce qui n’est pas une mince de ses qualités. Et si vous aimez déjà lire, vous remercierez son auteur de vous refiler aussi gracieusement les clés de sa bibliothèque.
– Richard Boisvert, Le Soleil
10 février 2013L’art de naviguer sur une mer d’encre
Journal d’un écrivain en pyjama donne à première vue l’impression d’un collage de conseils que l’auteur expérimenté confie au débutant. C’est petit à petit que ce drôle de traité se dévoile, qu’il fait entendre ce que Dany Laferrière appelle « sa voix propre ».
Déjà, la posture de l’écrivain en question intrigue. Pourquoi diable nous parler de son pyjama? Mais parce qu’il en porte! Si, si. Il ne plaisante pas.
Selon lui, le pyjama représente le chez-soi. « C’est un habit de travail qui se porte le dimanche, dit-il. C’est un relâchement. Quand quelqu’un te reçoit chez lui en pyjama, c’est qu’il te reçoit dans l’intimité. C’est ça, la littérature. Je suis en train de travailler, mais je travaille dans l’intime. Je n’essaie pas de vendre un livre au lecteur, j’essaie de devenir son ami. »
Il aurait tout aussi bien pu choisir le costume de bain, remarquez. Journal d’un écrivain en pyjama, qui paraît mardi, baigne dans une grande métaphore, la mer d’encre. Cette immense étendue au milieu de laquelle auteurs et lecteurs forment un archipel.
Les ingrédients et le goût
Pour que ce Journal soit plus qu’un guide, il a fallu résoudre la délicate question du ton. Relever le défi de parler de la création en employant un style qui soit, précisément, celui de la création. Donner au livre sa voix propre. Faire vibrer les idées « C’est le principe de la cuisine, dit l’écrivain. Vous mettez des aliments différents qui donnent un goût unique. »
Dans l’enfilade d’anecdotes ou de conseils, le lecteur peut sentir la présence du narrateur. « On est toujours avec cet ami-là, on entend constamment sa voix. Et alors que dans les traités, les gens essaient toujours d’être neutres pour que le conseil tombe comme un proverbe, une sorte de chose imposée, dans ce livre, il n’y a rien d’imposé. C’est plein de peut-être, de je sais pas. »
De contradictions aussi?
« De contradictions, oui. Il y a une manie à notre époque, chez les éditeurs, chez les correcteurs surtout, de nettoyer les textes. Il n’y a plus de trace humaine. Tout doit être parfait, un mot ne doit pas être employé deux fois… Tout ça va nous faire perdre précisément l’élément humain, qui fait qu’on sent qu’il y a quelqu’un, là, qui frappe à notre porte. C’est comme dans la vie, on tombe sur les deux pieds, même dans la contradiction. S’il n’y avait pas de contradiction, on ne serait pas humain. S’il fallait mourir après chaque contradiction, on n’avancerait pas, parce qu’on n’est fait que de ça. Donc, la mauvaise foi de l’être humain le protège du désespoir. »
Entre chacun des conseils, dûment numérotés de 1 à 202, l’auteur a glissé une note, dont quelques-unes pas trop mal tournées. Celles-ci forment en quelque sorte la caisse de résonnance du livre. Celle-ci (« Il arrive qu’un lecteur accuse un livre d’avoir mal vieilli, sans penser qu’il n’est peut-être plus le lecteur qu’il fut ») fera écho à celle-là (« Il y aura de mauvais livres tant qu’il y aura de mauvais lecteurs »). Pour Laferrière, il faut avoir la modestie de reconnaître que nous ne demeurons pas toute notre vie le grand lecteur que nous fûmes un jour.
Le bouquin d’un peu plus de 300 pages regorge de suggestions, de trucs techniques, de propositions, d’anecdotes et de faits vécus. Sa « farine » a été enrichie d’une foule de recommandations de lecture. Henry James, Jacques Roumain, García Márquez, Diderot, Norman Mailer, Bernhard Schlink, Mikhaïl Boulgakov, des auteurs connus, d’autres moins. Il devrait passionner ceux dont le métier est d’écrire, bien sûr, mais également tout lecteur intéressé à élargir son horizon.
Ce livre donne l’envie de lire, mieux, de commencer à lire sérieusement, avidement, comme ce qui n’est pas une mince de ses qualités. Et si vous aimez déjà lire, vous remercierez son auteur de vous refiler aussi gracieusement les clés de sa bibliothèque.
Un livre pour oublier
Dany Laferrière prétend avoir couché ses conseils sur papier pour mieux les oublier. « J’ai écrit ce livre pour ne plus avoir besoin de me rappeler de tout », lance-t-il, le visage éclairé par un sourire de grand enfant. « Les autres vont s’en rappeler. Je leur donne ma mémoire. C’est extraordinaire, quand on y pense, le rôle que joue l’alphabet. La mémoire humaine est supportée par 26 minuscules lettres. Si on ne les avait pas, on serait tous fous. Une bibliothèque, c’est un endroit où on a déposé toutes nos expériences, comme on fait une liste avant de dormir, sinon on ne va pas tout retenir ce qu’on va faire demain, et là on se repose. On aurait eu trop plein de choses dans la tête et on serait devenu fou. Et tout ça se repose sur 26 lettres, et depuis 3000 ans, on en met sous toutes les formes. »
Glisser ou trébucher
Certains auteurs posent au lecteur leurs conditions, et Dany Laferrière admet que celles-ci sont parfois difficiles. Tolstoï par exemple. « J’ai lu Guerre et paix le printemps dernier dans une résidence d’écrivain près de Florence. Je savais que si j’entrais dans une oeuvre abondante comme celle-là, je devais ralentir la course du temps. Et c’est ce qui s’est passé. Tu ne peux pas rentrer dans cet univers quand tu as la vie quotidienne à gérer. Lire ça en ville, dans des conditions d’urgence, on saute des pages. Là, j’ai dit : Non, je vais lire tous les mots de l’auteur, et à sa vitesse. Parce que les livres ont une vitesse propre. On ne lit pas L’étranger ou bien Jacques le fataliste de Diderot comme on lit Proust. La recherche, si tu n’es pas prêt pour sa vitesse, tu ne peux pas. Et il y a des montagnes, des zones difficiles, des terrains vraiment malaisés, comme Ulysse de Joyce. Moi, j’ai pas pu, j’ai trébuché à la 30e page. Il y a aussi des glissades. Quand tu rentres dans Dumas, tu veux pas que ça finisse. »
*
Un livre composé d’une multitude de petites chroniques d’humeur et de réflexions qui donnent envie d’écrire. Des conseils, des réflexions, des pointes d’humour…
– Claude Bernatchez, Première heure
*
Un roman à la frontière de l’essai où l’auteur prodigue des conseils à ceux qui aimeraient écrire. […] Un livre que vous allez aimer.
– Catherine Lachaussée, Radio-Canada c’est après-midi
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J’ai voulu réfléchir sur la lecture et l’écriture, deux activités qui enchantent mon esprit. J’ai écrit ce livre dans mon lit, entre 3 h et 7 h du matin. Au moment où la ville s’active, je me rendors.
– Agence QMI
11 février 2013Dany Laferrière présente son dernier livre
À l’occasion du 10e anniversaire des éditions Mémoire d’encrier, l’auteur Dany Laferrière a présenté hier son dernier livre, Journal d’un écrivain en pyjama, à la Grande bibliothèque.
Dany Laferrière propose avec cet ouvrage d’un peu plus de 300 pages un voyage au coeur de sa propre bibliothèque, traitant de l’importance de lire pour un auteur et y livrant quelques trucs et suggestions de bouquins.
Après L’art presque perdu de ne rien faire, ce roman des idées, j’ai voulu réfléchir sur la lecture et l’écriture, deux activités qui enchantent mon esprit. J’ai écrit ce livre dans mon lit, entre 3 h et 7 h du matin. Au moment où la ville s’active, je me rendors », a commenté l’auteur. Le petit dernier de Dany Laferrière, lauréat du prix Médicis en 2009 roman L’énigme du retour, doit se trouver sur les tablettes dès demain.
*
Ça n’a aucune importance [la part du réel et de la fiction], tout ce qui compte, c’est l’écriture. Seule la part floue entre ce que vit l’écrivain et ce qu’il invente compte, au moment même de l’écriture, dans sa solitude la plus totale.
– D. L., cité par Michel Vézina, L’express d’Outremont
14 février 2013Entre la réalité et la pure invention se trouve l’auteur
«Nous vivons dans l’obscurité, nous faisons ce que nous pouvons, le reste est la folie de l’art.» – Henry James, cité par Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama.
«Personne ne nous oblige à aligner ainsi les émotions les unes à la suite des autres. Nous n’avons aucune idée de ce qui nous pousse à le faire. Et nous reviendrons sur le chantier pour poursuivre inlassablement le travail jusqu’à noircir la dernière page blanche.» – Dany Laferrière dans Journal d’un écrivain en pyjama.
Je lisais dans le Devoir de samedi, le papier sur le plus récent livre de Dany Laferrière. Je l’ai aussi entendu dimanche, parler de son rapport à l’écriture à dans Tout le monde en parle. Je n’arrête pas de réfléchir à ce «je» qu’il a créé, qui parle de lui tout en parlant des autres, qui porte sa propre parole tout en la prêtant à celui ou celle qui lit. J’aime l’importance qu’il accorde à la lecture, j’aime cette manière qu’il a de parler de l’écriture comme d’une drogue, comme d’une manière de s’inventer un monde parallèle, une réalité autre.
«Je repense à cette réponse qu’il me donnait, il y a plusieurs années, à cette question que je posais systématiquement aux écrivains que j’interviewais, à savoir la nature de la relation qu’entretenaient le réel et l’inventé dans leur oeuvre. «Ça n’a aucune importance, m’avait-il répondu, tout ce qui compte, c’est l’écriture. Seule la part floue entre ce que vit l’écrivain et ce qu’il invente compte, au moment même de l’écriture, dans sa solitude la plus totale.»
Un roman sur les lieux de ma retraite
Cette distance fragile m’obsède. Ce monde que l’on crée en écrivant me fait peur. Comment faire se marier des lieux, des paysages, des personnages et des émotions à la fois tirés de la réalité et absolument inventés, comment ne pas trahir ni l’un ni l’autre ?
Dany disait à Guy A. qu’une famille doit s’inquiéter lorsqu’elle compte un écrivain parmi les siens. L’écrivain écoute aux portes, il enregistre la moindre conversation, le moindre chuchotement, le moindre secret qu’on lui confie. Il se nourrit des gémissements étouffés par les draps et les oreillers dans la chambre d’à côté, il invente une altercation à partir d’une bribe de conversation, il compose des personnages à partir d’additions et de soustractions, volant ceci à l’un, fondant ces deux-là l’un dans l’autre pour n’en faire qu’un seul.
Cette semaine, j’écris un roman qui se passe sur les lieux mêmes de ma retraite. Autour de cette maison et aussi autour d’autres, sur ce chemin que je fréquente depuis 20 ans. Cette semaine, j’invente et je me dope. Cette semaine, je lis Dany Laferrière et des larmes me viennent aux yeux. Journal d’un écrivain en pyjama, Mémoire d’encrier.
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Savouré Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. Rien de plus normal, je m’y retrouve dans cette leçon d’écriture en tenue d’intérieur. Et j’ai compris en lisant Laferrière pourquoi je n’écris pas de roman : j’aurais besoin d’une femme. Un écrivain est un célibataire endurci ou un être entretenu qui vit en dehors du temps. Et tant pis pour ceux qui l’entourent.
– Josée Blanchette, Le Devoir
15 février 2013
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L’humanité pourrait cesser d’écrire pendant un siècle, le passé contient tant de livres qu’on aurait sans problème de la lecture pour un millénaire.
– D. L., cité par Chantal Guy, La Presse
22 février 2013Peut-être écrit-on pour avoir un jour le plaisir d’écrire un livre comme Journal d’un écrivain en pyjama. Les lecteurs raffolent des secrets et des conseils des écrivains, les ateliers d’écriture qu’ils donnent son pleins et le best-seller de Rilke sera toujours Lettre à un jeune poète. Dany Laferrière, constamment sollicité à ce sujet, l’a bien compris. Il pourra maintenant dire à ceux qui lui demandent conseil: lisez mon livre. C’est rusé, ça. On y trouve ceci: « L’aventure, l’aventure, on n’est pas dans Dumas ou Stevenson, on ne court plus les mers pour découvrir de nouvelles terres. L’aventure, c’est de rendre possible la découverte de nouveaux paysages intérieurs. Il répète: et l’aventure? La grande aventure, aujourd’hui, c’est l’écriture. »
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À lire absolument! Un livre d’été par excellence.
– Marie-Christine Blais, Le Téléjournal 18hLe 20e livre de Dany Laferrière est composé de centaines de petites chroniques allègres, à la fois légères et nourrissantes, doublées d’humour et d’esprit, à l’intention d’absolument tout le monde, écrivain ou pas. En prime: on peut le feuilleter comme bon nous semble, picorer ou plonger, dans le désordre ou la tranquillité.
La Presse, 21 juin 2013
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Dany Laferrière nous offre le portrait de l’écrivain encore inconnu. Avant l’heure. Avant l’œuvre. En pyjama. Un petit manuel plein d’humour pour écrivains en herbe.
– Aliocha Wald Lasowski, Le Magazine littéraire
1 septembre 2013Les coulisses d’un livre
Perdu en lointaine banlieue ouvrière de Montréal, dans les petits matins gris et les ciels bas, le narrateur rêve de quitter une vie quotidienne difficile pour devenir un véritable athlète de l’écriture. C’était il y a un peu plus de trente ans. Ébloui par la grâce qui émane des oeuvres d’un Francis Scott Fitzgerald, le jeune homme, né à Port-au-Prince, en Haïti, décide un matin d’aller acheter une vieille machine à écrire chez un brocanteur du quartier. Dans la canicule et l’air qui sent le soufre, il installe la vieille Remington 22 sur la petite table de la cuisine et se lance dans l’aventure d’une première page, improvise un rythme, cherche une musique. Dany Laferrière prend vite l’habitude d’écrire en pyjama. Voilà un bon habit de travail, qui convient à l’obscurité dans laquelle il écrit, replié dans sa rêverie, effleurant les touches du clavier pour faire le moins de bruit possible. C’est ainsi qu’il mène à son terme son premier roman, en 1985.
Dany Laferrière nous offre le portrait de l’écrivain encore inconnu. Avant l’heure. Avant l’oeuvre. En pyjama. Comment, avec pour seule fortune les vingt-six lettres de l’alphabet, de phrases en paragraphes, de paragraphes en chapitres, former cette montagne qu’est le livre, où s’agitent sensations, impressions et émotions ? Première réponse de l’auteur : « L’écriture est une étrange passion dont il faut retarder le plus longtemps l’explosion. » Journal d’un écrivain en pyjama est un petit manuel plein d’humour pour écrivains en herbe. Mêlant conseils techniques, chroniques littéraires et anecdotes personnelles, Dany Laferrière met en scène les coulisses du métier : « J’entre toujours dans un nouveau livre sur la pointe des pieds, comme dans une nouvelle maison dont on n’a aucune idée de la disposition des pièces. » Prenant parfois la forme d’un dialogue entre un homme mûr et son jeune neveu, ou entre la fiction et la réflexion, l’enjeu du livre est de comprendre la mécanique littéraire. « C’est un roman ! », s’écrie (ou s’écrit) l’auteur, comme l’infirmière annonce la naissance à la famille. Avec minutie, il dévoile ses secrets : une histoire à raconter, c’est un marathon plutôt qu’un cent-mètres – il y a des histoires qui scintillent la nuit et disparaissent à l’aube. Il est normal qu’on éprouve alors, en pyjama ou non, de vraies difficultés : c’est qu’il faut penser le monde et sentir la vie. Harmoniser l’esprit et les sens. Dans le tissu du roman, Dany Laferrière souligne le rôle de la digression, « qui sert à briser la ligne du récit afin d’éviter la monotonie. C’est un art difficile à maîtriser ». Le roman exige quelque chose que ce siècle ignore, la patience, conclut-il, en s’appuyant sur l’exemple de Guerre et paix. Tolstoï fait alterner de longs moments calmes, où les sentiments semblent endormis, avec leur brusque réveil, qui les fait éclater comme les fleurs et les fruits au printemps.
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Des conseils qui, au final, se lisent comme autant de nouvelles. Frais et original.
– Le Matin
2 septembre 2013
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Le narrateur te ressemble, mais c’est une erreur de croire que c’est toi : tu es fait de chair et de sang et, lui, de lettres et d’encre.
– D. L., cité par Eléonore Sulser, Le Temps
7 septembre 2013Le roman, mode d’emploi. Les conseils de Dany Laferrière à un jeune écrivain
Ce «Journal d’un écrivain en pyjama» n’est ni un dictionnaire thématique – quoique ça y ressemble – ni vraiment un journal, bien que ça en ait l’air. C’est une réflexion sur l’écriture, sur un ton tantôt léger tantôt docte, mais toujours plein d’humour
En 1985, Dany Laferrière publie Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un roman au titre aussi long qu’intrigant qui lui vaut une notoriété immédiate. Et depuis, Dany Laferrière a fait couler beaucoup d’encre. D’abord de sa machine à écrire – une Remington 22, précise-t-il – puis sur les écrans d’ordinateur qu’il noircit aujourd’hui et que ses éditeurs se chargent de muer en encre sur papier.
Plus d’une vingtaine de livres. Un fleuve d’encre donc, une mer d’encre même, dit celui qui se voit aujourd’hui, au dernier chapitre de ce Journal d’un écrivain en pyjama, sur une petite île accueillante, entouré de toute part par ce liquide sombre et épais, parent du café, dans lequel il a «passé une bonne partie de [sa] vie à barboter».
Si Dany Laferrière ne revenait pas sans cesse sur ses pas, comme il l’a fait par exemple dans L’Enigme du retourou dans sa Chroniques de la dérive douce, on pourrait dire que l’écrivain haïtien, mais canadien d’adoption, en est arrivé à l’heure solennelle du bilan; qu’il considère aujourd’hui, avec le recul de l’expérience, ce qu’une vie d’écriture lui a appris. Ne lui a-t-on pas d’ailleurs récemment demandé de venir donner des cours de littérature à l’EPFZ de Zurich?
L’heure du bilan donc? Peut-être, car il a fallu que l’encre coule pour en arriver là. Mais ce bilan n’est ni un point final, ni un achèvement, ni un exercice pontifiant.
Parce que, pour commencer, Dany Laferrière n’est guère solennel dans ses écrits et qu’il se moque volontiers de lui-même. L’un de ses modèles à cet égard est d’ailleurs Woody Allen, qui se promène dans plusieurs de ses chapitres.
Parce que, pour continuer, même à l’heure des comptes et des contes (fût-ce la énième fois qu’il les raconte, il trouve toujours une nouvelle manière de faire), jamais il n’abandonne la poésie – cette «énergie qui traverse le récit» et qui est plus vraie lorsqu’elle est «invisible».
Et enfin, parce qu’il continue de parler au présent, qu’il évoque ce qu’il vit, ses difficultés comme ses enthousiasmes du jour, qu’il se demande comment retrouver la spontanéité des débuts ou qu’il se réjouisse de sa lecture, tardive mais merveilleuse, de Guerre et Paix de Tolstoï! Bref, il évite avec un art d’équilibriste les territoires du vieil écrivain blasé.
Pour autant, Dany Laferrière ne nie pas qu’il a acquis une certaine expérience. Son métier, il le connaît, et il n’hésite pas à en dévoiler généreusement quelques ficelles très concrètes. Comment commencer un roman? Comment le finir? Faut-il y mettre de l’ironie? Des dialogues à l’américaine? Comment approcher la «vraisemblance»? Ecrivain et narrateur, où commence l’un, où finit l’autre?
Tout en prodiguant ses observations – il s’adresse, dit-il, à l’écrivain qu’il fut, au jeune écrivain en devenir qu’est son neveu en Haïti, à un ami d’âge mûr, grand lecteur, «à des gens qui aiment bien écrire sans vouloir devenir écrivains» -, il parvient à conserver sa liberté et son brio; il surprend.
Dans la forme tout d’abord. Car ce Journal d’un écrivain en pyjaman’est pas véritablement un journal. Et, bien qu’il soit divisé en courts chapitres thématiques, ce n’est pas non plus un dictionnaire. On est plus près du mode d’emploi… ou de la recette de cuisine: voici, point par point, une série de recettes qui feront peut-être de vous un bon écrivain ou, à défaut, un bon lecteur.
L’écrivain vous allèche, donc, puis clôt chacun des chapitres par un aphorisme en italique qui pourrait sortir de l’un de ces «biscuits chinois» qu’on vous offre à la fin du repas dans les restaurants asiatiques: «Le narrateur te ressemble, mais c’est une erreur de croire que c’est toi: tu es fait de chair et de sang et, lui, de lettres et d’encre.»
Vous voilà donc armé de bons conseils et de températures de cuisson adéquates: votre roman sera cuit à point. Mais, coquin et facétieux, Dany Laferrière ne s’en tient pas là. Ce Journal ne serait-il pas lui-même un petit peu un roman? Italo Calvino apparaît quelque part… Et une jeune sirène nommée métaphore fait surface dans des chapitres inattendus, tandis que son père, un vieil écrivain, disparaît dans l’«o»… Pas si simple de se mouvoir dans la jungle des 26 lettres de l’alphabet, on peut s’y perdre, rappelle ainsi Dany Laferrière. Et il faut être un peu mage, un peu chaman, un peu retord, mais toujours au plus près de soi-même, pour y tailler son chemin d’écriture et de fiction.
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Pyjama est un mot magnifique et mystérieux, avec la répétition du « a » et ce « y » qui ressemble à un palmier… devenu, pour moi, habit de travail.
– D. L., en entrevue avec Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
12 septembre 2013Entretien. Dany Laferrière, écrivain : « Le pyjama est un élément de la mémoire enfantine »
Pourquoi ce titre, Journal d’un écrivain en pyjama?
Dany Laferrière: La lecture et l’écriture tirent leur source de la nuit. J’ai beaucoup voyagé ces derniers temps et j’ai perdu le sens du temps. Je suis devenu insomniaque. Je prends des notes que je prolonge, en changeant de thèmes, d’angles, de sujets, par ces réflexions qui sont, pour moi, le roman de la lecture. Même si elles sont liées, écrire et lire sont des activités extrêmement différentes. C’est parfois le drame: pour avoir beaucoup lu, et parfois avec un fort discernement, certains se croient écrivains.
Le lecteur intérieur est d’ailleurs le pire des compagnons pour un écrivain. Il en sait beaucoup plus que vous. Il est prêt à vous attaquer avec la même virulence qu’il a utilisée avec d’autres écrivains, même les plus grands. Il faudra d’abord le faire taire si vous voulez écrire. Il faut avoir beaucoup écrit pour accepter d’entendre le critique en vous.
Quels sont les écrivains qui vous inspirent?
D. L.: Borges, en premier lieu. Chez lui, la bibliothèque est le grand personnage. Peu de personnes disposent d’un musée personnel, sauf les très riches. Mais n’importe qui peut avoir une bibliothèque, même maigre. C’est une source de joie constante d’avoir des livres chez soi, de pouvoir les consulter selon nos désirs.
La mienne est composée de livres qui me sont précieux, d’auteurs qui sont des génies, et de « livres-amis », pas forcément exceptionnels mais qui me consolent dans les moments difficiles, que je conserve même si je ne les tiens pas en très haute estime littéraire. Je lis pour entendre une voix fraternelle.
Les écrivains que j’admire ne sont pas forcément ceux qui m’inspirent. Borges, que j’admire, ne m’influence pas. Il me rend trop modeste. Alors que d’autres m’inspirent et m’influencent. Diderot, pour sa vitesse, son esprit joyeux, ironique, sa générosité. Tanizaki pour son extrême modernité. Les écrivains qui entendent la rumeur de la ville, comme James Baldwin. Cendrars, aussi. Pour une narration extrêmement rusée, je cite volontiers Bukowski, écrivain très raffiné, qui se présentait comme un homme vulgaire. Sous ses gros mots se cachaient une âme sensible et un style percutant très travaillé. Ma bibliothèque est remplie d’écrivains qui aiment les livres.
Quelle distinction établissez-vous entre admiration, inspiration et influence?
D. L.: J’admire quand je lis des écrivains au firmament. Borges, Homère que je tiens pour un grand poète, Baudelaire. L’inspiration vient de partout. De la rue comme des écrivains que je trouve médiocres, parce qu’ils ont souvent plus d’idées intéressantes que les grands auteurs. Garcia Marquez, que j’admire, dit que Cent ans de solitude est constitué de cent mauvais romans sud-américains. Les mauvais livres nourrissent les bons. Finalement, comme aurait dit Borges, nous n’écrivons qu’un seul livre. Les livres s’améliorent au fil du temps, en passant d’un auteur à un autre.
Les écrivains qui m’influencent, souvent très moyens, utilisent des thèmes qui me sont proches. Ils ouvrent des brèches, montrent la voie, et incitent à faire mieux.
Comment furetez-vous dans les livres?
D. L.: Je lis sans préjuger. Je place très haut les livres qui me touchent, sans considération de la hiérarchie des auteurs. Tout lecteur devrait avoir cet « espace d’honnêteté ». Chez moi, il est visible. C’est « la petite étagère ».
Et le style?
D. L.: Difficile à définir ou à préciser. Mais quand vous l’avez devant vous, vous le sentez immédiatement. Dans mon cas, le style incarne un bonheur d’être. Je le considère comme une musique intime, un beat intérieur.
Quand vous vous êtes lancé dans l’aventure de vos lectures publiques à l’intérieur d’une baignoire, quel était votre projet?
D. L.: Partager mon expérience. J’ai toujours lu dans mon bain, espace de rêves, comme le ventre de la mère, empli d’un liquide amniotique qui me détend. Je lis, je m’endors légèrement, je reprends. C’est important d’exposer la lecture dans un espace d’intimité, de faire entendre le texte au lieu de gloser sur l’auteur ou la technique.
Quelle est la texture de vos heures d’insomnie?
D. L.: L’intimité et le silence, dans ma tête comme dans le monde, sont d’une grande épaisseur. Dans la journée, une maison vibre comme une usine. À 3 heures du matin, vous réalisez soudain combien vous vivez dans une constante agitation, une agression perpétuelle de la vie. Le silence de la nuit n’est pas de la solitude.
Et le pyjama, dans tout ça?
D. L.: C’est un élément de la mémoire enfantine. Je ne cesse de rencontrer des lecteurs qui m’avouent qu’ils portent un pyjama. Depuis que Marylin a dit qu’elle dormait en Chanel n° 5, personne n’ose le dire. Pyjama est un mot magnifique et mystérieux, avec la répétition du « a » et ce « y » qui ressemble à un palmier. Je me souviens d’un enfant qui avait dit: un zèbre, c’est un cheval en pyjama. J’aime l’idée que l’on ait pu confectionner un habit de la nuit, devenu, pour moi, habit de travail.
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Il faut écrire jusqu’à ne plus avoir peur d’écrire. Jusqu’à être dans la joie magnifique que je décrivais. On écrit et, soudain, on est hors de tout contexte.
– Raphaëlle Leyris, Le Monde
13 septembre 2013Le Monde des livres
Festival des écrivains du mondeDany Laferrière « J’aime écrire en mouvement »
« Journal d’un écrivain (en pyjama ou non)? Le nouveau livre de Dany Laferrière relève plutôt du bréviaire aimablement fourre-tout. Comment user du dialogue ou du passé simple, quelle place accorder à l’humour ou à la description des paysages? C’est à ce type de questions que répondent, avec une joyeuse nonchalance, les 182 points de ce texte, qui est autant un guide qu’un portrait de l’écrivain en auteur et en lecteur. Prix Médicis 2009 pour L’Enigme du retour (Grasset), Dany Laferrière y évoque aussi l’impact de la vie matérielle sur l’écriture, ses premiers pas de romancier ou encore, comme en passant, ses liens avec Haïti, où il est né, à Port-au-Prince, en 1953, et qu’il a fui en 1976, direction Montréal – après avoir vécu entre 1990 et 2002 à Miami, il s’est de nouveau installé au Québec.
D’où est venue l’idée de ce Journal d’un écrivain en pyjama?
Après le séisme de janvier 2010 en Haïti, des appels ont été lancés pour y faire venir des livres, pour que des éditeurs en envoient. J’ai eu envie que ces dons soient accompagnés de petits textes qui donneraient le goût de lire. Qui diraient aussi qu’on peut écrire sans vouloir être publié, et qu’écrire et lire relèvent de la même impulsion. Je voulais prendre des romans classiques et des textes contemporains, les évoquer pour essayer de communiquer mon enthousiasme, et que tout cela soit un cadeau qui accompagnerait les livres donnés. Et puis j’ai pensé que l’on pouvait faire de cette idée quelque chose de plus large.
Dans ce livre dont vous dites qu’il pourrait être considéré comme le « roman des angoisses d’un écrivain en pyjama », vous soulignez à plusieurs reprises le fait que le roman est le genre roi aujourd’hui. Vous le déplorez?
Cela m’inspire en tout cas un peu d’ironie. Aujourd’hui, le roman règne, un peu comme a pu le faire la poésie il y a plus d’un siècle en Europe, et comme elle continue de le faire en Haïti, en Amérique latine, en Russie… Aujourd’hui, en Occident, un livre qui ne se présente pas comme un roman est disqualifié. C’est cela que je regrette, avec un peu de distance et d’humour. J’aimerais que l’on donne plus de place à la poésie, qui, de nos jours, est contrainte de se dissimuler à l’intérieur du roman. Prenez Bukowski : dans ses romans, dans ses nouvelles, il met en scène le Bukowski poète comme en cachette. Le poète est obligé de se travestir.
Etes-vous lecteur des journaux ou bréviaires à l’image du vôtre?
Pas tellement. Mais je suis très intéressé par l’idée de transmission. Du coup, je suis passionné par les premiers romans : les contemporains, bien sûr, mais aussi ceux des grands classiques. Je trouve ça touchant et très fort, surtout quand leur style n’est pas encore affermi, mais que les idées sont déjà présentes. Pour cette raison, cela m’intéresse de m’adresser aux jeunes gens, comme j’espère le faire avec le Journal.
Quel regard portez-vous sur votre premier roman – « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer » (VLB, 1985 – Montréal; Belfond, 1989)?
Je ne me souviens pas tant du livre lui-même que de l’époque où je l’ai écrit. J’habitais Montréal, j’avais quitté l’usine, je ne pouvais pas travailler comme journaliste – ce que j’étais, avant, à Port-au-Prince. D’un coup, je pouvais faire quelque chose par moi-même qui ait un sens. Je vivais dans une petite chambre du Quartier latin de Montréal. C’était une époque très gaie. Un moment de grande joie.
D’où chez vous cette conviction, répétée dans « Journal d’un écrivain en pyjama », que « l’écriture doit être une fête intime »?
C’est ce que j’ai vécu, et ce que j’essaie de conserver. C’est pour cela qu’il n’y a pas chez moi de grandes tentatives pour trop bien faire. Vous évoquez d’ailleurs souvent la nécessité, pour bien écrire, d’oublier qu’on est en train de le faire…
Il faut écrire jusqu’à ne plus avoir peur d’écrire. Jusqu’à être dans la joie magnifique que je décrivais. On écrit et, soudain, on est hors de tout contexte. Par ailleurs, je garde avec Buffon la conviction que le style c’est l’homme; et il ne faut pas chercher à trop se maquiller. Il faut accepter le portrait qui finit par se dessiner, accepter d’être jugé sur ce que l’on est, et ne pas vouloir à tout prix montrer son plus beau profil. Moi, je suis brouillon…
Né en Haïti, installé à Montréal, vous dites « écrire dans des lieux de transition ». C’est important?
J’aime écrire en mouvement. A l’époque de mon premier roman, je me voyais comme une cible mobile. Je pensais : « On ne doit pas m’attraper dans la ville. » Je changeais souvent d’appartement – à l’époque, je venais d’arriver à Montréal, et ces déménagements me semblaient être une bonne manière de visiter la ville. Dans l’écriture, il y avait quelque chose du même ordre : il ne fallait pas que l’on m’attrape. A ce sujet, c’est peut-être, autant que l’écrivain, l’ancien journaliste de Port-au-Prince qui parle, celui qui devait éviter de tomber dans les pièges du dictateur [Jean-Claude Duvallier, président d’Haïti de 1971 à 1986].
Vous considérez-vous comme un « écrivain du monde », selon l’intitulé du Festival auquel vous participez?
Je ne sais pas si je suis un écrivain du monde, mais j’écris sur le monde. Dans ce livre, je fais référence à de nombreux écrivains venant de partout. Je suis d’abord un lecteur du monde.
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Cheminer au sein de ces courts chapitres est un réel plaisir.
– Martine Freneuil, Le Quotidien du Médecin
30 septembre 2013Les écrivains parlent de l’écriture
Que l’auteur se mette lui-même en scène, qu’il raconte la vie imaginaire d’un héros romancier ou qu’il invente une seconde vie, voire une autre mort, à des maîtres des belles-lettres, l’écriture et la littérature sont au coeur de ces romans.
Au quotidien
À 60 ans, après trente années de publications et presque autant de livres, Dany Laferrière se met à nu… ou presque, avec « Journal d’un écrivain en pyjama ». L’auteur de « Vers le Sud » (adapté au cinéma par Laurent Cantet »), de « l’Énigme du retour » (prix Médicis 2009) et de « Tout bouge autour de moi », a revêtu son « habit de travail » favori – le pyjama, indispensable autant pour lire que pour écrire – et offre une suite de scènes en tous genres où il se découvre en « action » et dans son intimité.
Chacune des 182 notules qui composent l’ouvrage est présentée comme un « conseil à un jeune écrivain », mais le livre en donne bien plus. Au-delà de la lecture et de l’écriture, loin de tout pédantisme et dans un style tout d’humour et de fausse désinvolture, Dany Laferrière parle en effet de nous et de la vie quotidienne. Cheminer au sein de ces courts chapitres est un réel plaisir.
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Un des textes de Laferrière parmi les plus jubilatoires et les plus instructifs. Sur le ton de l’humour, l’ouvrage ne manque pas de profondeur. Bien au contraire.
– Mohamed Aïssaoui, Le Figaro
24 octobre 2013Conseils à un jeune écrivain
Avec humour, l’auteur parle de lecture et d’écriture.QUEL REGRET de n’avoir pas ouvert ce livre plus tôt. Il faut dire que Dany Laferrière n’y a pas mis du sien, avec un titre qui pousse à la somnolence. Pensez-vous, Journal d’un écrivain en pyjama, ça ne fait pas très sérieux après nous avoir habitués à des choses plus profondes, Tout bouge autour de moi, récit du séisme en Haïti en 2010, dont il fut rescapé, ou L’Énigme du retour, prix Médicis. Et pourtant, ce Journal… est un des textes de Laferrière parmi les plus jubilatoires et les plus instructifs. Sur le ton de l’humour, l’ouvrage ne manque pas de profondeur. Bien au contraire.
« Lire, lire, lire »
L’écrivain parle d’écriture et de littérature – il dissocie les deux, c’est fait exprès. Pour les passionnés de lecture comme pour ceux qui désirent prendre la plume – ou les deux -, ce livre est à ouvrir. Et tout de suite. Vous ne le regretterez pas. On ne le lâche pas ce Journal d’un écrivain en pyjama tant chaque page amène son lot de conseils avisés, de réflexions sur la fiction et de fraîcheur… Mine de rien, sans pédanterie, Laferrière offre une superbe « master class » , 182 leçons particulières conclues par de courtes pensées. Impossible de les noter toutes ici – il faudrait citer les 300 pages. L’auteur passe en revue, souvent avec force détails, chaque étape, chaque parcelle, chaque instant du chemin qui mène vers l’écrivain : le désir, la préparation, le début d’un roman, la page blanche, le narrateur, la description d’un paysage, le dialogue, le courage de s’exposer, etc. On pourrait retenir celles-ci, qui donnent l’esprit de l’exercice, mais sans l’aspect « technique » toujours utile : « On écrit le plus près de soi possible, et c’est ce qui nous rapproche le plus des autres » ; ou « Évitez d’écrire en nouveau riche qui veut étaler tout ce qu’il sait. Il faut permettre au lecteur de découvrir qui on est. Et c’est par le style que cela est possible. Moins vous faites de littérature, plus vous êtes dans l’écriture. » Ou, encore, simplement « lire, lire, lire » qu’on retrouve régulièrement, car Laferrière accorde une place importante à la lecture et aux auteurs qui l’ont marqué, avec une tendresse pour Borges, cet « écrivain-lecteur » qui était aveugle. Ce Journal… est rédigé à la manière d’un feuilleton, avec ses 182 épisodes. On dirait un récit d’aventures, bien que l’auteur soit souvent en pyjama ou dans sa baignoire un roman en mains. Il n’hésite pas à se dévoiler, raconte ses années de galère, sa « vie d’encre ». Il dit : « Écrire est d’abord une fête intime. » Et ce livre est un exquis moment de partage.
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Écrire, c’est en quelque sorte butiner dans toutes les alvéoles de la mémoire.
– Jean-François Crépeau, Le Canada Français
28 mars 2013La réalité: une usine à fiction
«Ceci est une chaise», me dit-on en me montrant un accordéon, et moi de répondre: «Je suis noir». Ce jeu se nomme Babel et il a été inventé alors qu’on y construisait une tour si haute qu’on en perdait son langage. Alors, quand l’écrivain Dany Laferrière hésite, devant le Journal d’un écrivain en pyjama (Mémoire d’encrier, 2013), à dire qu’il s’agit d’un roman ou d’un essai lyrique, je le crois car, si l’auteur ne sait pas libeller son oeuvre, comment moi, lecteur, le saurai-je?
L’écrivain est maître des lieux que sont ses livres, et peut ainsi leur donner l’intitulé qui lui plaît. D’ailleurs, c’est ainsi que Michel de Montaigne inventa l’essai au 16e siècle et que, plus près de nous, VLB réinventa les genres en qualifiant ses livres d’essai-poulet, lamentation, oratorio, lecture-fiction, épopée drolatique, romaman, roman-plagiaire, roman-comédie, vaudecampagne, essai hilare, utopium, etc.
Alors, quand Dany Laferrière affirme que je lis un roman qui a un narrateur (l’écrivain), un sujet (l’écriture), et un lecteur (vous et moi): j’en conviens. Je suis d’autant plus d’accord que son approche est moins aride que, parfois, celui de l’essai classique; ainsi, il séduira plus de ces gens qui se découvrent soudainement une envie irrépressible d’écrire qu’ils confondent avec un talent d’auteur. L’écriture thérapeutique? C’est faire payer aux autres les honoraires professionnels qu’on ne peut s’offrir.
Revenons à ce livre où un auteur raconte, en brèves séquences, tous les aspects du processus menant à l’écriture d’une fiction. Déjà, dans cette façon de faire, on reconnaît le caractère littéraire dominant chez Laferrière, c’est-à-dire de raconter par petites touches de phrases, de paragraphes, de chapitres ou de toutes ces divisions formelles du contenu. C’est la spécificité de son style. C’est aussi, selon moi, un trait de plume des Amériques du 21e siècle, loin de l’Europe de Balzac ou de Proust.
Parmi le florilège de remarques, observations, critiques, commentaires et tutti quanti sur les mille et un aspects du travail de l’écrivain, Dany Laferrière s’observe lui-même exerçant ce métier, son premier credo étant le devoir de lire, de lire et encore de lire. Plus un écrivain fréquente ses semblables, plus il accumule un bagage qu’il s’appropriera et dont ses textes profiteront. J’aime bien quand l’auteur de L’énigme du retour écrit qu’il serait bien que ceux dont l’outil de base se résume aux 26 petits signes de l’alphabet et à l’appareil grammatical poussent la curiosité jusqu’à éplucher le dictionnaire, engrangeant ainsi un matériau dont ils auront acquis les plus intimes secrets.
Une autre réflexion que je retiens, c’est de ne pas avoir peur de s’inspirer de tout ce qui nous tombe sur la main au quotidien: d’une marche dans une ville achalandée à une errance dans un boisé désert; d’un souvenir d’enfance dont on ne sait plus bien si nous l’avons vécu ou si on nous l’a si souvent raconté qu’il est devenu nôtre; du passage d’un livre ou d’une séquence de film qui nous ont ennuyés ou émus, etc. Écrire, c’est en quelque sorte butiner dans toutes les alvéoles de la mémoire.
À mon avis, l’ultime conseil que «l’écrivain en pyjama» donne à tout auteur en devenir, c’est de faire simple en éliminant l’accessoire qui, même si les mots pour le décrire ravissent, ne nourrit en rien la trame du récit. Cela nous ramène aux lectures qu’il faut faire en abondance pour faire croître en nous l’émotion des mots. D’ailleurs, tout du Journal d’un écrivain en pyjama exprime l’émotion et la passion qui animent leur auteur qui, on s’en souvient, avait promis cet essai lyrique en forme de roman libre à son neveu qui l’interrogeait sur son métier d’écrivain et l’art de le pratiquer.
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J’ai vraiment adoré. Ouvrir ce livre-là, c’est comme rendre visite à un ami chez lui, dans son intimité. Dany Laferrière nous parle avec poésie, avec esprit, avec générosité.
– Manon Trépanier, La librairie francophone
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En 202 textes courts et inspirants, Dany Laferrière partage ses réflexions sur l’art d’écrire, mais aussi sur celui, indissociable, de l’art de lire. […]Les souvenirs côtoient les réflexions, les mots bienveillants, les idées éclairantes. Ce qui s’est passé il y a longtemps surgit avec une clarté, une luminosité fascinante.
– Marie-France Bornais, Journal de Montréal
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Une incursion sans prétention dans son processus créatif, avec humour et lucidité. Prodiguant des conseils aux aspirants-écrivains, Dany Laferrière rappelle qu’il n’existe pas de règle et que, si l’appétit vient en mangeant, l’écriture vient en lisant.
– Entrevue à Plus on est de fous, plus on lit
*
À lire avec un crayon surligneur. Un livre qu’on fait vivre. Ce n’est pas juste un livre sur l’écriture et la lecture, mais aussi sur la vie.
– Claudia Larochelle, On aura tout vu
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L’auteur y distribue sans prétention ses conseils pour écrire, en puisant dans sa propre expérience. À cela se mêlent des anecdotes et des coups de cœur littéraires : de bon Dany Laferrière dans son élément qui nous sert des propos souvent désarmants, toujours intelligents. Des mots d’esprit émaillent ces brefs textes à lire peu à peu, sans se presser, pour bien les goûter.
– Lisanne Rheault-Leblanc, 7 jours
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Cet objet littéraire procure un authentique plaisir de lecture.
– Muriel Steinmetz, L’humanité
24 octobre 2013Pour bien écrire, faut-il vraiment porter un pyjama ?
Dans son journal qui a tout l’air d’un essai, Dany Laferrière prête avec humour ses clefs pour l’art d’écrire qui ouvrent les portes de la littérature.
Journal d’un écrivain en pyjama, de Dany Laferrière.
«Faut-il croire que le pyjama est un habit de travail comme un autre ? » Ce peut-être, en tout cas, le vêtement idéal pour le labeur de l’écrivain. Ce vêtement n’épouse-t-il pas à merveille les gestes réduits de celui qui brûle son énergie à polir ses phrases ? Dany Laferrière nomme sa condition « une vie d’encre ». Elle ne va pas de soi. L’auteur haïtien sait de quoi il parle, lui qui a quitté très jeune une dictature folle pour devenir « ouvrier dans une Amérique du Nord où le Noir est encore un citoyen de seconde main ». Il lui a d’abord fallu trimer « dans des manufactures de lointaine banlieue », jusqu’au jour où il a pu se payer une Remington en bon état. Il devient vite un athlète de l’écriture, ce qui ne paye pas tout de suite. Deux femmes seront là pour faire la soudure avant le premier à-valoir. L’une est la fille du proprio, et l’autre, l’épicière du coin. D’où ce conseil en préambule : « Mets-toi du côté des femmes, elles ont du coeur. »
l’auteur y diffuse de menues leçons de style
Journal d’un écrivain en pyjama tient à la fois, en effet, du journal – il en possède le ton désinvolte, un certain lâcher prise dans la formule – et du « petit manuel » destiné aux « gens qui aiment bien écrire sans vouloir devenir écrivains ». Dans un des mille et un brefs et savoureux chapitres qui composent l’ouvrage, Laferrière imagine le dialogue suivant : « – Un livre de conseils, ce n’est pas un truc de vieux, ça ? – J’ai soixante ans. -Tu n’arrives plus à écrire de vrai livre ? – Je n’ai jamais écrit de « vrai » livre ». Et ceci encore : « Si on fait un roman avec de tout aujourd’hui, pourquoi ne pourrait-on en faire un avec les réflexions d’un amateur en pyjama ? Un roman des angoisses d’un écrivain nonchalant. »
Cet objet littéraire procure un authentique plaisir de lecture. Il constitue aussi, donc, une mine de précieux conseils pour ceux que taraude la littérature. Sans jamais user d’un ton sentencieux, l’auteur y diffuse, avec générosité, de menues leçons de style. Il invite par exemple à composer des phrases courtes, à ne jamais céder au trop-plein d’adjectifs, mais « n’abusez pas des dialogues non plus ». Il prend plaisir à méditer sur l’art de la digression, cette « fenêtre qu’on ouvre pour faire entrer de l’air frais dans la pièce ». Il ne cesse, de page en page, de répéter que c’est « en lisant qu’on apprend à écrire ». Certains paragraphes recèlent de fines analyses de textes de géants des lettres (Hemingway, Tolstoï, Garcia Marquez). À d’autres moments, ce sont de lumineux raccourcis permettant de jauger la littérature à l’aune d’un seul pays, voire d’un continent. Par exemple : « Dans les romans des pays du tiers-monde, c’est rare qu’on mette le mal en scène (…), on se contente plutôt de le dénoncer. » Ailleurs, il est fait allusion au « dialogue américain face au monologue français ».
une petite pensée du jour qui peut faire mouche
L’érudition est ici toujours mise au service d’une idée précise. C’est souvent drôle, original, parfois cocasse en forme de pied de nez adressé à toute velléité de sérieux. Enfin, tout nous ramène à l’essai et pourtant tout semble nous en éloigner. La politesse consiste à démonter l’objet de la littérature en artisan consommé, jusqu’au plagiat qui est traité avec humour : « Si tous les écrivains refusaient de pratiquer le moindre plagiat, la diffusion de la littérature serait en danger. » À la fin de chaque chapitre, l’auteur insère en italique une petite pensée du jour qui peut faire mouche. On aime celle-ci : « On sait qu’un chapitre est bon si on a envie d’aller pisser après l’avoir terminé. »
Laferrière alterne ainsi, sur plus de trois cents pages, des notations éparses sur le parcours du combattant du livre en train de s’écrire, jusqu’à l’armistice de la publication.
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Vous découvrirez aussi ses conseils drôles et précieux pour « bien commencer une histoire », « éviter les clichés sociaux », « ne pas abuser des dialogues » ou « décrire un paysage ».
– Marine de Tilly, Le Point
22 janvier 2015Les leçons d’écriture d’un habit vert
Il paraît qu’un Français sur trois rêve de publier un livre. Autrement dit, il y aurait plus d’aspirants écrivains que de gens qui cherchent le grand amour, qui soutiennent Hollande ou qui ont déjà vu une poule en vrai. Donc, avant d’exhumer ce manuscrit qui moisit dans le tiroir de votre table de nuit, lisez le « Journal d’un écrivain en pyjama », de l’académicien Dany Laferrière. Vous rencontrerez l’auteur avant les triomphes et l’habit vert, quand il écrivait encore « en pyjama », comme vous, « en loucedé ». Vous découvrirez aussi ses conseils drôles et précieux pour « bien commencer une histoire », « éviter les clichés sociaux », « ne pas abuser des dialogues » ou « décrire un paysage ». Mais, pour ce Jules Renard haïtien, lorsqu’on veut écrire, le plus important reste quand même de lire. « Lire, lire, lire », assène-t-il, lire « avant » d’écrire, bien sûr, lire « au lieu » d’écrire, pourquoi pas. « Il y aura des mauvais livres tant qu’il y aura des mauvais lecteurs », conclut Laferrière. A bon entendeur…
« Journal d’un écrivain en pyjama », de Dany Laferrière (Le Livre de Poche, 328 p., 7,10 E).
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Ce délicieux vade-mecum se lit, bien sûr, comme un portrait en creux de l’artiste.
– L’express
29 avril 2015Entre autres talents, l’écrivain haïtien a celui des titres : Je suis un écrivain japonais, L’Art presque perdu de ne rien faire… Ce recueil de près de 200 chroniques de moins de deux pages chacune, ne déroge pas. Rien ne semble échapper à la sagacité de notre nouvel académicien : la digression, le temps, la page blanche, la provocation, l’accumulation, le fouet de Truman Capote… Ce délicieux vade-mecum se lit, bien sûr, comme un portrait en creux de l’artiste. – E. H. Le Livre de poche, 330p., 7,10 euros.
Et lire le livre d’un écrivain qu’on aime, c’est « comme apercevoir un point lumineux au fond de la nuit, une lampe au fond de la forêt. Rien n’est réglé, mais on est tellement réchauffé »
– D. L., en entrevue avec Richard Boisvert, Le Soleil
10 avril 2015L’extravagance de lire
Lire le Journal d’un écrivain en pyjama, c’est comme entrer au salon du livre en compagnie de Dany Laferrière. Ça vous permet de rencontrer les écrivains qu’il aime et de découvrir un tas de livres, ceux qu’il a dévorés comme ceux qu’il a encore de la difficulté à digérer. Ça parle des mots avec lesquels il a eu à se battre, des phrases à la conquête desquelles il s’est lancé. Ça réfléchit à l’art d’écrire, au métier, au style. Et ça donne surtout envie de lire!
Lire, pour lui, c’est accéder à cette chose «à la fois jouissive, extravagante et en même temps intime» qu’est le livre, dit Dany Laferrière en entrevue. C’est éprouver le désir puissant de découvrir «ce qui bruit et ce qui palpite, derrière et en dessous».
À l’entendre, il existerait même une aventure de l’adjectif. Le plus beau, c’est qu’on y croit.
Le Journal d’un écrivain en pyjama n’est pas seulement un livre de conseils. C’est un livre qui dit qu’un livre est fait de beaucoup de livres. Et c’est aussi un roman parce qu’on peut deviner le coeur humain en le lisant. «C’est le roman de l’écriture, et c’est le roman de la lecture, résume l’écrivain. Le style y tient une place importante. On peut le lire comme le combat que l’individu mène pour essayer de s’exprimer non seulement avec efficacité sur ce qu’il veut dire, mais aussi avec sensibilité sur ce qu’il ne voudrait pas dire et qui va apparaître malgré lui. C’est le roman de cette situation-là. Et quand on écrit un livre, c’est cela. Il faut qu’il y ait des choses que l’écrivain dit sur lui-même et qu’il ignore. J’y ai mis ma sensibilité, vous ajoutez la vôtre.»
Lire le Journal d’un écrivain en pyjama, c’est aussi comme «descendre dans la salle des machines pour voir ce qui fait que le bateau flotte», explique Dany Laferrière. Ce livre, de toute évidence, il ne l’a pas écrit pour lui. «Quand vous avez une vingtaine de livres derrière vous, ça ne peut plus vous servir. J’ai fait ça comme une offrande, avec la plus grande spontanéité et la plus grande affection, pour quelqu’un d’autre que moi.»
Écrire un livre, c’est une façon d’échapper à «cette rumeur confuse et éphémère qui rythme nos jours». Voilà pourquoi le livre peut longtemps rester actuel. Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, qu’on n’a jamais cessé de rééditer depuis sa sortie, il y a 30 ans, a survécu à l’épreuve du temps. «Ça s’inscrit dans un cadre, Montréal, mais ce n’est pas un roman sur Montréal. C’est un roman sur le sommeil, sur la solitude, sur les relations entre jeunes gens. Les lecteurs pensent parfois qu’un livre est actuel dans l’actualité de l’époque, alors qu’il est actuel dans son intemporalité.»
L’espace magique
Écrire, c’est rester dans ce qu’il appelle l’«espace magique». Ça demande de la concentration. «Je crois de plus en plus que les Américains ont touché une zone dangereuse avec leur goût pour les recherches intensives. Trois ans de recherche, un an pour rédiger. C’est devenu systématique. C’est très important de ne pas trop vouloir quand on écrit. Ce n’est pas une question d’accumulation. Il faut créer des ellipses, des zones d’absence, des trous, pour permettre au lecteur de se loger, de trouver sa place. Il ne faut pas tout dire, sinon on devient une sorte d’écrivain lourd, une puissance qui s’impose. Un bourgeois, quoi.»
Et si on s’impose uniquement par la puissance ou la quantité, on risque d’oublier ce qui se passe dans le cerveau du lecteur. «Le cerveau, en une seconde, il peut faire 1000 pages. Une odeur suffit pour rappeler toute l’enfance. Une photo en noir et blanc, et toute une époque apparaît. C’est quoi une époque? Cent mille pages?»
De la même façon, pour que le lecteur rencontre l’écrivain, pour qu’il le connaisse «non parce qu’on lui a imposé votre image, mais au sens biblique du terme, il faut qu’il se passe quelque chose d’intime.» C’est déjà presque l’amour.
Et lire le livre d’un écrivain qu’on aime, c’est «comme apercevoir un point lumineux au fond de la nuit, une lampe au fond de la forêt. Rien n’est réglé, mais on est tellement réchauffé».
Dany Laferrière sera présent au Salon du livre de Québec aujourd’hui de 16h à 17h et de 18h à 19h, demain de 13h à 14h et de 18h à 19h, et dimanche de 11h30 à 12h30 et de 13h30 à 14h30.
RÉFLEXIONS INSPIRANTES POUR ÉCRIVAINS ET LECTEURS

