La chair du maître

À mes vieux copains, Jacques Hilaire et Lyonel Guerdès avec qui j’ai souvent discuté le coup.

D L


La vraie vie commence à quinze ans. Dans une île des Caraïbes, ce Nouveau Monde propice à toutes les joies, à toutes les misères, à toutes les découvertes. Celle, surtout, des femmes, à qui on doit tout, la vie, certes, mais aussi cet obscur objet du désir.

« La chaise du maître », Échec et mat. L’homme est ainsi fait, il va sans cesse entre deux points, l’alpha et l’oméga, dans le plus exubérant des désordres amoureux, se croyant libre à l’infini, ce qui peut être fort contestable, mais n’en est pas moins vrai comme est vraie la violence des rapports amoureux, ou celle de la beauté aperçue pure au coin d’une rue, stade suprême d’une vénalité qui n’a rien de déshonorant : l’amour est un métier qui s’apprend.

Ce livre ne tue pas le temps, il réinvente la guerre, celle des apôtres d’Éros, qui préfèrent vivre collé-collé dans les sanglots longs des étés interminables, en risquant corps et biens. L’enjeu est réel : cet âge d’or, berceau de toutes les utopies, annonce-t-il la chute du temps, la fin du paradis ?

Regard sur l’œuvre :

Dany Laferrière: Haïti, le théâtre de la séduction
– Robert Chartrand, Le Devoir
31 mai 1997

«Le point de vue fondamental du livre, c’est le sexe comme métaphore politique, pour un pays où il y a 80 % d’analphabètes et où il faut même user de toutes sortes de stratégies simplement pour pouvoir aller à l’école.»

Théâtralité oblige: dans Pour planter le décor, le premier des vingt-quatre récits de La Chair du Maître , Dany Laferrière lui-même parle brièvement de sa jeunesse dans le contexte sociopolitique du Haïti des années 60 et 70. Il y a l’auteur et son père, qui a fui le pays et est mort en exil à New York; et il y a Duvalier père et Duvalier fils, dont l’auteur résume ainsi les rôles: «Papa Doc s’est occupé de notre esprit (nous faisant croire qu’il est un être immatériel), et Baby Doc, de notre corps (nous gavant de plaisirs).» Dany Laferrière avait quatre ans quand le premier a pris le pouvoir; il en avait dix-huit quand son fils lui a succédé. «Je suis donc un enfant de ce régime. Durant mon enfance et mon adolescence, […] je n’ai pas connu autre chose que le monde inventé par Duvalier.»

Une fois ce singulier décor planté, l’auteur se retire pour laisser la scène à ses personnages, des Haïtiens miséreux, souvent jeunes, qui vont se servir de leur corps pour séduire les «maîtres», c’est-à-dire les riches. Dans la plupart de ces récits – dont certains sont de véritables petits romans -, l’esprit et le corps sont à l’oeuvre. Nul débat entre les deux, cependant – c’est un luxe que les pauvres ne peuvent se permettre; ici, nécessité oblige, l’intelligence et la ruse sont au service de la séduction. C’est ainsi que Laferrière voit les choses: «Dans une société mercantile, c’est le corps qui l’emporte. Il ne ment pas. L’esprit est là pour préparer des stratégies; il travaille beaucoup, mais à la fin, ça n’a pas d’importance si le corps ne l’emporte pas.»

Si le racisme traditionnel est payant (comme il était dit dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, paru en 1993), les efforts de séduction des Noirs, sorte de racisme à rebours, le sont beaucoup moins: «Tout leur esprit est toujours en train de combiner des choses pour des résultats très minces. C’est ça, le pathétique. Ils peuvent mettre en oeuvre une puissance de réflexion digne de Hegel ou de Kant pour avoir dix dollars, au bout du compte. Je ne connais pas d’Haïtien qui ne soit pas intelligent. Il est condamné à l’être, à cause de la misère.»

Le Haïti de La Chair du Maître est bien différent de celui, quasi idyllique, de L’Odeur du café ou de celui, troublant et sensuel, décrit dans Le Goût des jeunes filles; Dany Laferrière nous présente ici un pan – plus tragique que celui de Pays sans chapeau – de l’imaginaire haïtien. Son dernier roman traiterait-il, au fond, d’une part obscure de l’haïtianité, qui serait une négritude très particulière? «Oui. On peut croire que certaines de ces histoires auraient pu, apparemment, se passer à New York ou à Montréal. Mais non! Il n’y a que dans un décor de colonisation qu’on puisse trouver chez les gens un besoin aussi ahurissant de mystifier l’autre, de l’humilier. […] Nous sommes à la fois dans un pays indépendant depuis 1804, et dans une dictature; ajoutez à cela le vaudou et [une] immense capacité de rêve: vous avez là un échafaudage très complexe, et un pays unique.»Des étrangers séduits

Les Haïtiens ne sont pas les seuls protagonistes de La Chair du Maître ; il s’y trouve aussi des étrangers, surtout des femmes séduites par la peinture naïve, par les gens. Selon Dany Laferrière, Haïti n’est pas une destination soleil: «Les étrangers n’y vont pas en touristes, refusant de prendre des vacances dans une dictature; ils y viennent attirés par l’art, par le vaudou. C’est un pays où on perd la tête, et le corps, un pays où on perd pied. Cela arrive aux Haïtiens eux-mêmes! C’est l’esprit des lieux qui exerce son envoûtement. Dès qu’on est là-bas, on est pris, happé.»

Peu de descriptions, dans La Chair du Maître , sinon de très brèves, mais, en revanche, de nombreux dialogues – Laferrière y excelle – qui donnent à chacun des récits une théâtralité et une vivacité remarquables. Les situations sont précaires, et les risques courus sont parfois grands. «Dans un pays où l’urgence règne, on doit souvent prendre des décisions très vite; il faut se tourner de bord rapidement, comme on dit ici.»

Dans plusieurs de ces récits, il se trouve une tierce personne qui épie les personnages, brouille les cartes ou les arrange et qui, curieusement, devient le personnage central. «C’est vrai. Cette troisième personne que vous avez très bien remarquée, c’est l’infini, ce sont les autres, comme dans tous les pays du Tiers-Monde où il y a surpopulation. En Haïti, on est toujours en public! Quand je suis arrivé à Montréal, en 1976, j’ai été frappé de voir des couples qui s’embrassaient dans la rue. Ça n’existe pas, cette idée du couple amoureux, qui a son intimité, dans les pays du Tiers-Monde; c’est une idée occidentale, ça. Là-bas, il y a toujours quelqu’un qui vous regarde.» Et puis, Laferrière a cet aveu surprenant: «Moi-même. à dix-sept ans, je n’avais jamais embrassé une fille. Il y avait du monde partout, y compris à la maison; alors, où s’embrasser tranquillement?»

Les maîtres, dans ce roman, ce sont bien sûr les riches, les étrangers, mais il y a aussi les nouveaux maîtres, des pauvres, dont certains se servent de leur pouvoir de séduction pour venir en aide gentiment à leurs proches, comme ce garçon dans Une bonne action; mais souvent, ils tentent de soumettre brutalement les autres ou de les berner, par le biais du plaisir. Certains épisodes de La Chair du Maître sont en effet très violents, mais on n’y décèle pas de véritable cruauté. «Ça tient à ce que ces personnages manipulateurs jouent avec les fantasmes de leurs victimes. Ils se glissent dans leurs désirs, si bien que tout en les assujettissant, ils leur font aussi plaisir; je dirais même qu’ils font le jeu de l’autre. D’où l’absence de vraie cruauté.»

Les manoeuvres des personnages ne sont pas gratuites: il n’en ont pas les moyens, selon Dany Laferrière: «Le seul but de ces séducteurs, c’est de survivre et de se procurer un peu d’argent. Ils n’ont pas de véritable volonté d’ascension sociale. Ce sont des pauvres qui doivent trouver du premier coup la faille chez l’autre; ils doivent être rapides, précis, car ce ne sont pas des tigres, mais tout juste des chats, dont les armes sont dérisoires. Si on découvre leur manège, c’est fichu.»

Loin de la séduction arrogante des Noirs de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, voici plutôt celle, plus humble et parfois sordide, de «nègres» enchaînés à la misère de leur pays. Sur un tout autre registre, Dany Laferrière reste fidèle à son propos scandaleux: «Ici encore, le point de vue fondamental du livre, c’est le sexe comme métaphore politique, mais dans un pays où il y a 80 % d’analphabètes, et où il faut même user de toutes sortes de stratégies simplement pour pouvoir aller à l’école. Quand un jeune y arrive, c’est une sorte de miracle: il a été tiré du lot.»

On a parfois soupçonné Dany Laferrière de vouloir se faire remarquer en tenant un discours paradoxal, notamment sur Haïti. Il n’a que faire de tels reproches. «Je suis plus fou d’Haïti que bien d’autres de mes compatriotes. J’ai quitté Haïti en 1976 parce que j’y étais menacé, mais je n’ai jamais lâché le pays. Et puis, avec mes livres, je mets Haïti sur la liste des best-sellers presque chaque année depuis six ans. Et même si je suis résolument individualiste, en même temps, je suis resté très haïtien; ou plutôt, en m’écartant de la pensée collective, je deviens haïtien, c’est-à-dire que je suis un homme libre qui n’a pas à expliquer ses origines; je me définis d’abord comme un humain: c’est là mon identité première. Et je suis aussi un écrivain. Comme le disait le grand poète Jacques Stephen Alexis, on a peut-être échoué en politique, mais on risque de gagner en art.»

Dany Laferrière a déjà écrit qu’on ne naissait pas nègre: on le devenait; de la même manière, peut-être ne peut-on que devenir haïtien, par envoûtement ou, comme pour lui, par le travail créateur.

🌸

Parmi les romans québécois les plus populaires à quelques jours des vacances, La Chair du Maître de Dany Laferrière (Lanctôt éditeur) vient en tête de liste.
– Pierre Cayouette, Le Devoir
14 juin 1997

🌸

Les jeux de pouvoir et de sexualité auxquels se livre la jeunesse haïtienne, toute tournée vers le plaisir mais qui n’a plus de pères, pas d’argent et pas d’avenir. Des rencontres explosives.
– Julie Sergent, Le Devoir
21 juin 1997

On le sait plein d’humour malgré ce que son oeuvre romanesque illustre du drame de son pays et de ses tragédies personnelles depuis le premier titre de Dany Laferrière en 1985. Avec son septième, La Chair du maître , l’auteur use de la même écriture simple et limpide qu’on lui connaît pour exposer, cette fois, une succession de duels qui ne prêtent pas le moindrement à rire. Réunissant une vingtaine d’historiettes sises à Port-au-Prince après l’accession au trône de Duvalier fils, La Chair du maître raconte les jeux de pouvoir et de sexualité auxquels se livre la jeunesse haïtienne, toute tournée vers le plaisir mais qui n’a plus de pères, pas d’argent et pas d’avenir. Des rencontres explosives.

🌸

Confessions érotiques féminines porteuses de violence sexuelle et politique.
– Jean-Luc Douin, Le Monde
17 mai 2002