À mes vieux copains, Jacques Hilaire et Lyonel Guerdès avec qui j’ai souvent discuté le coup.

La vraie vie commence à quinze ans. Dans une île des Caraïbes, ce Nouveau Monde propice à toutes les joies, à toutes les misères, à toutes les découvertes. Celle, surtout, des femmes, à qui on doit tout, la vie, certes, mais aussi cet obscur objet du désir.
«La chaise du maître», Échec et mat. L’homme est ainsi fait, il va sans cesse entre deux points, l’alpha et l’oméga, dans le plus exubérant des désordres amoureux, se croyant libre à l’infini, ce qui peut être fort contestable, mais n’en est pas moins vrai comme est vraie la violence des rapports amoureux, ou celle de la beauté aperçue pure au coin d’une rue, stade suprême d’une vénalité qui n’a rien de déshonorant : l’amour est un métier qui s’apprend.
Ce livre ne tue pas le temps, il réinvente la guerre, celle des apôtres d’Éros, qui préfèrent vivre collé-collé dans les sanglots longs des étés interminables, en risquant corps et biens. L’enjeu est réel : cet âge d’or, berceau de toutes les utopies, annonce-t-il la chute du temps, la fin du paradis ?

Regard sur l’œuvre :
Confessions érotiques féminines porteuses de violence sexuelle et politique.
— Jean-Luc Douin, Le Monde

La Chair du maître (entretien)
propos recueillis par Ghila SROKA
14 mai 1997
Lorsque j’ai enregistré cette interview avec Dany, j’étais à mille lieues d’imaginer qu’un jour, neuf ans plus tard, je rencontrerais Laurent Cantet, réalisateur de Vers le Sud, une adaptation de La chair du maître à partir de trois nouvelles du livre.
Après la projection du film à Montréal, j’allai vers lui pour le féliciter. Il me dit alors que mon interview, parue sur le site « Île en île », l’avait beaucoup aidé dans ses recherches. J’en fus très heureuse, tout comme de constater que mes interviews faisaient du chemin.
La chair du maître débute en 1968, en pleine dictature. Jazz, cinéma, porno, drogue… ce livre est à la fois érotique et hautement politique. Dany Laferrière y décrit avec minutie et saveur un décor où il fallait « mentir le jour et dire la vérité la nuit ». Mais aujourd’hui en Haïti, la nuit et le jour ne se confondent-ils pas?
Ghila Sroka : – À publier ainsi un livre par an, on dirait bien que tu as décidé de faire de la concurrence déloyale à Philip Roth!
Dany Laferrière: – (Éclat de rire) Justement, j’ai parlé de Philip Roth dans ce livre, et de Woody Allen aussi, de ces grands travailleurs qui créent une œuvre bon an mal an. C’est un vieux rêve… J’ai toujours associé l’écriture au travail, et j’aime bien l’idée de rendre sa copie annuelle et d’attendre un peu le feu, enfin la fusillade. J’aime bien me présenter chaque année face à la fusillade.
Ghila Sroka : – Tu parles de fusillade, mais tu es cependant accueilli avec bonheur par le public; tes lecteurs t’attendent toujours avec impatience.
Dany Laferrière: – Je faisais surtout allusion à la fusillade médiatique, bien que je n’aie pas trop, tout de même, à me plaindre de la critique. Pour ce qui est de ma copie annuelle, il en va ainsi parce que je n’ai en tête, de toute façon, qu’un seul livre, donc il est plus facile pour moi d’entrer dans cet univers. Je n’ai pas à choisir des thèmes, des sujets: ils sont depuis très longtemps dans ma tête. C’est un seul livre que j’essaie d’élaborer en plusieurs tomes.
Ghila Sroka : – Pourquoi encore le sexe? Est-ce qu’il n’y a que cela de vrai dans la vie?
Dany Laferrière: – C’est vrai que le sexe a été très important pour moi durant ces années de formation. Mais on ne peut pas dire que L’odeur du café ait parlé de sexe, ni Pays sans chapeau, d’ailleurs. À l’adolescence, et même un peu plus tard, c’est très important, la formation du désir, l’éveil, l’initiation, enfin tous ces grands thèmes mythologiques. Je voulais expliquer cette génération et ce moment de la société haïtienne par une métaphore qui ne soit pas folklorique, tropicale, qui ne soit pas un décor ou un paysage. Et le sexe comme métaphore politique m’a paru l’élément fondamental, quelque chose d’extraordinaire parce que, dans une société où les rapports de classe sont si terrifiants, où l’écart entre les riches et les pauvres est si grand, où l’humiliation, le dédain, le mépris de l’autre sont si importants, la seule chose qui peut rapprocher celui-ci de celle-là, ou celle-là de celui-ci, c’est le désir. Et le désir de transgresser. Ce n’est pas une sexualité innocente que je décris, c’est une sexualité comme instrument de pouvoir politique, de pouvoir social, de pouvoir économique. On est en présence d’un petit groupe de gens très riches qui peut tout acheter, ou qui pense pouvoir tout acheter, et les êtres et les choses, et on a ceux qui sont prêts à vendre la seule chose qu’ils ont, c’est-à-dire leur jeunesse et leur corps. Je voulais voir si dans cet échange, dans ce commerce, dans ce contact de chair, il n’y avait pas quelque chose de plus.
Ghila Sroka : – Qu’est-ce que tu espérais qu’il y aurait en plus?
Dany Laferrière: – Ce n’est pas que j’espérais; je voulais vérifier s’il n’y avait pas quelque chose de plus, quelque chose qui, à mon avis, n’est pas innocent, car nous parlons ici d’un commerce historique. D’ailleurs, le dernier récit du livre montre que c’est une très vieille tradition dans la société haïtienne. Ce n’est pas comme d’entrer chez McDonald pour manger un hamburger et ressortir. Les rapports sexuels sont un peu dangereux puisqu’ils peuvent masquer les rapports sociaux, économiques, politiques, et qu’on ne peut pas, dans une société, se frotter à l’autre, peau contre peau, sans perdre des plumes. Donc il y a toutes sortes de choses dans cette «Chair du maître» que l’inférieur rêve de dévorer. Naturellement, celui qui rêve de dévorer la chair du maître, qui imagine toutes sortes de stratégies, qui passe sa vie à faire des plans pour attirer les jeunes filles riches et un peu étourdies dans sa tanière, celui-là use beaucoup son temps. Celui-là est dans une situation d’infériorité parce que, précisément, les riches n’ont pas à penser le monde. Ce sont les pauvres et les gens de la classe moyenne qui doivent penser le monde, les riches l’ont déjà construit et y vivent allègrement. Donc quand vous passez votre temps à essayer d’imaginer des petites stratégies pour essayer de conquérir un monde, c’est que vous n’en faites pas partie et le temps perdu, c’est le vôtre. Et on perd quand même à la longue même si on espère qu’on va gagner, disons, l’esprit de ces jeunes filles. Le rêve que l’on caresse, c’est d’essayer d’occuper leur esprit, de les rendre folles de désir. Mais elles s’en amusent et en vivent; elles veulent avoir l’esprit occupé à des obsessions.
Ghila Sroka : – Et toi, à quelles obsessions occupes-tu ton esprit?
Dany Laferrière: – Écrire, dire, narrer, décrire, regarder, expliquer cela et démonter ce système, expliquer ces stratégies puisque, derrière tout cela, je rêve au dévoilement des comédies. Pour moi, la littérature, c’est dévoiler la comédie, c’est la destruction de la comédie, c’est lever le voile sur les choses cachées, essayer d’aller au plus profond – à cause, peut-être, d’une vieille frustration – pour montrer à l’autre que je sais très bien comment ce jeu se fait, que je connais les deux parties qui y jouent.
Ghila Sroka : – La chair du maître n’est ni un roman ni un récit, plutôt un rappel constant de la mémoire. Dans quelle catégorie est-ce que tu situes ce livre?
Dany Laferrière: – Je ne sais pas à quel genre appartiennent mes livres. Je les crois assez hybrides, inclassables, à la fois mémoire, reportage, peinture, musique – car il y a un rythme dans ces textes-là. Quand j’écris, j’essaie d’utiliser tous les instruments imaginables. Il y a un côté homme-orchestre dans cette fresque où l’on trouve 24 tableaux et énormément de personnages.
Ghila Sroka : – Oui, c’est une grande fresque de 24 chapitres, ou 24 tableaux.
Dany Laferrière: – Il y a différents tempos et beaucoup de personnages, mais le tout évolue dans le même décor, Port-au-Prince, et la même gourmandise, la même obsession, c’est-à-dire la sexualité plantée comme une épine au cœur de la ville de Port-au-Prince.
Ghila Sroka : – C’est Port-au-Prince, le principal personnage?
Dany Laferrière: – Oui, Port-au-Prince est le personnage central, qui contient dans son ventre tous les personnages. Disons que j’ai voulu ouvrir ce ventre pour voir ce qui se passait à l’intérieur, dans le but d’arriver à montrer ce monde un peu déshydraté. Ce n’est pas un Port-au-Prince avec des plantes, des fleurs. On y trouve une gourmandise de la vie mais pas uniquement cela. Il y a aussi la drogue, les bars, des endroits fermés, une vie occulte. Certaines des histoires auraient pu se passer à Manhattan, à Paris, à Montréal, un peu partout.
Ghila Sroka : – Tu plantes le décor, dans ce livre, comme pour un scénario. As-tu l’intention d’en faire un film?
Dany Laferrière: – Je ne sais pas. Mes livres sont souvent un peu cinématographiques. C’est vrai que La chair du maître aurait pu devenir un film, avec plusieurs personnages et plusieurs tableaux en même temps racontant la même chose. J’ai voulu planter ce décor pour que le lecteur sache exactement ce qui se passe, se trame. C’est la lutte des classes qui est reflétée dans toutes ces histoires un peu insouciantes de gourmandise sexuelle, une lutte terrible liée à l’Histoire. Car il y a des antécédents à tout cela; les individus en présence sont des ennemis héréditaires et, dans ce sens-là, ce n’est pas quelque chose qui aurait pu se produire à Montréal. Ce n’est pas une jeune fille de l’Université du Québec qui rencontre un jeune Haïtien fraîchement arrivé et entretient avec lui une relation amoureuse. Ce ne sont pas deux jeunes gens de Rimouski. Il s’agit d’une guerre féroce, ancienne, d’une guerre qui date de la colonie, et tous les coups sont permis et donnés.
Ghila Sroka : – La chair du maître, c’est aussi une partie de ta biographie, puisque les émotions du jeune Dany à 15 ans sont mises en scène, ainsi que ses fantasmes concernant les seins des jeunes filles. Est-ce que c’est la partie du corps que tu préfères chez les femmes?
Dany Laferrière: – Oh, c’est beaucoup dire! Bien sûr, les seins, oui, cela me touche beaucoup. On a tendance à croire que les beaux seins sont bien plantés, et tout ça. Pour moi, il faut que le décor soit uniforme, qu’il y ait une harmonie entre les seins et le reste du corps. Par exemple, je ne voudrais pas que cette femme que j’aime beaucoup, la grosse blanchisseuse – j’en ai parlé dans Chronique de la dérive douce -, ait de petits seins. C’est abondant, ça déborde du soutien-gorge, c’est d’un blanc laiteux, crémeux comme un savon lisse et on sent l’odeur du corps, du savon… Une toute jeune fille, par contre, il lui faut peut-être de petits seins bien ajustés, et d’autres, des jeunes femmes, auront des seins désinvoltes…
Ghila Sroka : – On retrouve tes amours dans La chair du maître. Je pense entre autres à Woody Allen, à Philip Roth, à Henry Miller, à toute cette imagerie du corps et à cet amour pour la musique communs à vos écritures…
Dany Laferrière: – Oui, ce sont des écrivains un peu obsédés, mais qui rient de leurs obsessions. J’aime les écrivains qui rient de leurs obsessions. Woody Allen, Philip Roth, c’est précisément cela. J’aime bien mettre dans mes livres les gens que j’aime. Je voulais que les jeunes gens en Haïti, si d’aventure ce livre leur tombe entre les mains, voient que l’on peut aisément, dans un contexte haïtien, parler de Woody Allen. Je vois cela comme un décloisonnement de ces histoires-là. Parce qu’on situe l’action en Haïti, il faudrait parler d’écrivains haïtiens! Non, je pense que, une fois le décor placé, tout le monde sait où l’on est, donc on peut parler de qui on veut. Si on va dans la bibliothèque d’un jeune écrivain haïtien à Port-au-Prince, est-ce qu’on va trouver uniquement des écrivains haïtiens?
Ghila Sroka : – Par contre, la seule citation du livre en est une du poète haïtien Davertige, qui vit à Montréal. Pourquoi ce choix?
Dany Laferrière : – Je trouvais que, dans ce chapitre-là, c’était une citation qu’on ne pouvait pas évacuer. C’est très joli et je crois que cela devait figurer dans ce chapitre, qui est un tableau naïf où une jeune Newyorkaise, férue d’Andy Warhol, de Woody Allen, change complètement après avoir vu une exposition haïtienne, tout cela parce que dans son enfance, elle avait eu un petit tableau dans sa chambre, un paysage haïtien.
Ghila Sroka : – «Je vous annonce le printemps, le couple nu au centre du paysage». C’est de toute beauté!
Dany Laferrière : – Oui, Davertige est un poète qui a eu son heure de gloire, un poète important pour moi. Je trouvais qu’avec son recueil de poèmes Idem, il avait tenté, il y a 30 ans, ce que j’ai moi aussi essayé de faire ici.C’était d’ailleurs très fort parce qu’il n’avait jamais quitté Haïti à l’époque et il avait quand même un peu rêvé l’univers haïtien, dépassé les frontières. Je me souviens de ce poème: «Omabarigore! la ville que j’ai créée pour toi mon amour en prenant la mer dans mes bras et les paysages tout autour de ma tête». On n’est pas là dans un univers étriqué, on est vraiment dans un univers immense, celui d’un poète important.
Ghila Sroka : – La chair du maître, c’est donc 24 tableaux de la vie quotidienne, et tu insistes pour dire, à la page 17, que le sexe est une monnaie d’échange, une carte de crédit. Est-ce que ce n’est pas un crédit pour la mort, avec le sida comme partenaire aujourd’hui?
Dany Laferrière : – Bien avant le sida, il y a Éros et Thanatos, les deux grands mythes de la littérature occidentale. Dans ce livre, le sexe mène, à tout le moins, à la folie, parce que ce n’est pas une sexualité innocente, on n’y retrouve pas l’idée du plaisir tout simple de deux corps qui s’aiment. C’est un règlement de comptes, une guerre et, dans les guerres, on trouve la mort. Bien sûr, on comprend aussi, même si, au début des années 70, il n’y avait pas encore cette grande peur du sida, que celui-ci n’est pas loin, parce que dans le cadre de cette frénésie sexuelle, on n’a pas l’impression que les gens prennent des précautions. Ce n’est pas le moment quand l’acte sexuel constitue une attaque impromptue, rapide. Comme dans Les liaisons dangereuses, tout doit être exécuté avec célérité avant même que l’adversaire s’aperçoive qu’il a été attaqué et tué.
Ghila Sroka : – La chair du maître, c’est en somme le théâtre de la cruauté. Le sexe est une affaire de business. À la page 250, dans ce chapitre tropicalement corsé, «Un jeune tigre dans la jungle urbaine», il y a toute une description sur deux hommes qui s’empoignent. J’avais rarement lu cela chez toi, je dois dire que j’ai été surprise.
Dany Laferrière : – Oui, certains chapitres sont très durs et, vers la fin, c’est d’une violence inouïe, cela devient presque déshydraté. Il n’y a pas ce lyrisme tropical que l’on connaît, qu’on a connu, même chez moi, dans Pays sans chapeau. Mais je crois que les livres sont ainsi faits. C’est la mémoire, l’évocation de ce qui s’est passé qui doit dominer et non le fait que c’est un beau garçon ou un mauvais garçon. Et il fallait décrire cette réalité pour démontrer que les choses, arrivées à un point extrême, allaient peut-être déboucher, à la fin, sur la révolte contre Jean-Claude Duvalier et son départ, parce que cette société ne pouvait plus vivre dans cet univers presque artificiel du sexe où l’on peut perdre son identité même.
Ghila Sroka : – Mais à la page 250, c’est une affaire entre deux hommes, et très violente…
Dany Laferrière : – Oui, c’est un truc homosexuel. C’est peut-être une première dans la littérature haïtienne. Les écrivains sont tellement prudes en Haïti sur ces questions. Ils craignent de décrire une scène homosexuelle de peur qu’on pense qu’ils sont homosexuels. J’ai essayé de mettre beaucoup de choses dans ce livre, d’ouvrir beaucoup de fenêtres différentes.
Par ailleurs, je voulais aussi qu’un jeune écrivain haïtien désireux d’explorer la violence et la sexualité dans son écriture, et qui ne trouverait pas de modèle – il y a d’immenses écrivains en Haïti; René Depestre a exploré le domaine de la sexualité, mais la violence n’a pas été explorée – constate, en lisant La chair du maître, que ce n’est pas mal, qu’un autre l’a fait. C’est pour donner aux gens la possibilité de s’exprimer que j’écris parfois de manière un peu démesurée.
Ghila Sroka : – Est-ce que l’homme haïtien sait aimer la femme de son pays?
Dany Laferrière : – Mais ce n’est pas un livre sur l’amour. Des livres sur l’amour, j’en ai écrit d’autres. Il y a eu des livres très prudes comme Pays sans chapeau, où le narrateur rencontre une jeune fille qu’il a aimée. Il est triste de cela et va la voir la nuit dans sa cour. C’est très Roméo et Juliette. J’ai décrit l’amour entre un petit garçon et sa grand-mère, entre un garçon et sa mère, sa fiancée, mais parfois je choisis de décrire des rapports beaucoup plus corsés, violents, dénués d’amour. Il y a une façon de se débrouiller pour survivre avec ce que le bon Dieu nous a donné, le corps, le sexe. Ce livre-ci fait partie, avec Le goût des jeunes filles, de cette catégorie des livres qui se passent en Haïti, où les relations sexuelles sont plutôt politiques, économiques, sociales.
Ghila Sroka : – Parle-moi de cette femme que tu décris à la page 304, la Blanche qui est pire qu’une Haïtienne. Qu’est-ce qu’une Haïtienne et de quelle façon peut-on être pire?
Dany Laferrière : – Vous savez, c’est une société très dure en Haïti à cause de l’écart entre les riches et les pauvres. Toute l’Amérique latine est un peu comme cela; les gens sont d’une violence inouïe face aux autres. Les inférieurs sont écrasés, les domestiques sont humiliés. Les riches sont d’une arrogance absolue. Tu les vois dans leur Mercedes, ils s’en foutent – les hommes légèrement moins, non pas qu’ils soient meilleurs, mais parce qu’ils ont toujours tendance à vouloir être candidats à la présidence, alors ils doivent frayer avec les gens, les ménager. Cela ne leur suffit pas d’être riches, il leur faut aussi avoir un impact sur la société. Mais les femmes de riche n’ont pas cette responsabilité, elles n’ont même pas, comme dans les sociétés occidentales, à s’occuper de bonnes œuvres.
Ghila Sroka : – Tu viens de mettre le doigt sur un véritable problème. J’ai eu la chance d’aller en Haïti au moins une quinzaine de fois avant, pendant et après Duvalier, et j’ai été témoin d’horreurs. Dans la communauté juive montréalaise, ou dans n’importe quelle communauté juive du monde, les épouses des gens riches – et on sait que les juifs sont très riches ou pas du tout -, des leaders, sont fondamentalement généreuses. Elles font du bénévolat à temps plein; cela fait partie de la tradition.
Dany Laferrière : – Ce n’est pas forcément parce qu’elles sont bonnes. C’est leur culture, elles ont appris toutes petites qu’elles doivent donner. Le bénévolat est fondamental, mais n’existe pas en Haïti. La femme haïtienne n’a pas de code moral à sa disposition. Au départ, elle doit s’occuper tout simplement de fermer ses cuisses, trouver le meilleur mari possible et, après, elle peut baiser comme elle veut. Le bénévolat, qui est l’apanage des femmes juives et des femmes occidentales d’une certaine époque, des protestantes américaines, n’existe pas dans notre culture. Faire le bien, c’est une chose qui s’apprend, c’est un métier. Il faut commencer très tôt, sinon on croit vraiment que c’est l’ordre des choses qu’on soit riche et les autres, pauvres.
Ce n’est même pas la faute de la femme haïtienne, c’est celle de la société haïtienne qui n’a pas de gouvernants, qui n’a jamais proposé un code de comportement pour la femme haïtienne et qui a toujours posé le problème uniquement sous le rapport de la chasteté et de la fidélité. Toute société doit être responsable de ses citoyens, élaborer un code à l’usage des enfants, avec des droits et des devoirs, et un autre pour les adultes. L’Occident s’est attaqué très vite à cela, bien qu’il n’ait pas toujours réussi. Il faut absolument que les jeunes filles aient à leur disposition un code de vie, un art de vivre, pour qu’elles sachent très tôt qu’elles peuvent être utiles à la société. La femme haïtienne n’a pas du tout de code, elle est livrée à elle-même, à ses chimères. Elle attend de se faire attraper par un type riche qui l’enfermera dans une prison dorée où elle passera toutes ses frustrations sur les plus petits qu’elle, sur les sans-grade.
Mais tout le problème vient du fait que le sexe est au cœur de l’affaire. Quand il y en a une qui est assez jolie, on l’enferme, on ne veut pas «qu’elle rencontre»; il faut que son prix, puisque c’est une vente aux enchères, monte. Elle ne sait donc rien de ce qui se passe dans la rue et, quand elle devient riche, elle n’est même pas au courant qu’il y a de la misère dans ce pays, et elle devient d’une arrogance absolue, croyant qu’elle tient de Dieu son pouvoir et sa richesse, que c’est bien ainsi. Elles deviennent d’ailleurs très pieuses, brusquement.
Tout cela paraît contradictoire, mais se tient très bien. Même l’Église n’a pas été intelligente dans cette histoire, n’a pas aidé beaucoup. L’Église catholique a toléré cette attitude bourgeoise et n’a pas aidé au développement de la générosité et de l’implication des jeunes filles. Bien sûr, sous la dictature de Duvalier, c’était difficile: dès qu’on faisait quelque chose, on passait pour vouloir être candidat, pour vouloir remplacer Duvalier. Mais les femmes étaient plus libres dans un certain sens au niveau politique, elles auraient pu agir au plan social.
Ghila Sroka : – Dans ce livre, la femme est une esclave, l’esclave du colonel…
Dany Laferrière : – Oui, c’est une esclave, mais aussi un corps dévorable et un animal de proie, un animal qu’il faut poursuivre, attaquer, dévorer.
Ghila Sroka : – Je dois dire que j’avais peine à te reconnaître dans tes descriptions d’attaque, de machinations dans les bars!
Dany Laferrière : – Ce n’est pas moi, c’est les autres! Et puis vous savez, les bons garçons, les bonnes filles sont eux aussi habités par des fantasmes terribles – nice boys do it also. Il n’y a personne qui soit complètement innocent dans sa tête.
Ghila Sroka : – Parle-moi de ton Amérique. Est-ce que c’est toujours un fast-food du désespoir?
Dany Laferrière : – Ah oui, c’est terrible comme mot, le fast-food du désespoir. L’Amérique peut être à la fois très stimulante et très décevante. Elle me donne l’impression d’un grand adolescent couché sur son lit à 2 h de l’après-midi, qui n’a rien à faire et qui est désespéré de s’ennuyer. Les adolescents sont prêts à tout pour ne pas s’ennuyer et, quand ils s’ennuient et sortent dans la rue, on ne sait pas très bien ce qu’ils vont faire, cela va dépendre de toutes sortes de choses. Il peuvent nous revenir en criminels. C’est cela, l’Amérique, c’est ce grand corps d’adolescent plein d’énergie, couché là, comme écrasé par la chaleur, dont on se demande si l’ennui ne va pas le pousser au crime.
Ghila Sroka : – Lors de ton arrivé à Montréal tout jeune, avais-tu cette conception de l’Amérique?
Dany Laferrière : – Oui, j’avais cette conception. Depuis Comment faire l’amour, l’Amérique est totale. Il y a un paragraphe dans ce livre qui dit: «J’aime l’Amérique avec ce qu’il y a de bien, ce qu’il y a de mauvais, la bureaucratie et tout ce qu’on doit jeter et tout ce qu’on doit prendre». Je voulais dire que l’Amérique n’est pas un buffet où on choisit ce qu’on veut, il faut tout prendre. Comment faire l’amour, c’est un chant, un poème sur l’Amérique.
Ghila Sroka : – À la page 146 de La chair du maître, tu dis: «Nous ne sommes pas des Français en Amérique, ni des Africains en exil, mais nous sommes des Haïtiens». À quoi cela rime-t-il d’afficher son haïtianité dans une société où les riches écrasent les pauvres de façon éhontée?
Dany Laferrière : – D’abord, mon livre ne s’intitule pas Défense et illustration des Haïtiens. C’est plutôt un livre de traître, c’est-à-dire qui montre l’âme terrible, sauvage de Port-au-Prince. Mais je ne crois pas que l’échec d’une société puisse nous empêcher d’en faire partie.
Il y a toujours ce grand débat, que j’ai aussi montré dans le livre, sur la pertinence de l’indépendance s’il faut en arriver à une société incapable de survivre, à une société complètement pourrie par l’argent, trop rare pour certains, trop abondant pour d’autres, à une société dominée par la dictature, et qui semble même ne pas vouloir s’en sortir sans une nouvelle dictature, à une société où on se prend même à rêver d’une dictature éclairée et où l’on voit que l’idée de la démocratie est presque une totale impossibilité – du moins, cela ne peut pas se faire dans un cadre où il n’y a pas d’hôpitaux, pas d’écoles, pas d’argent, pas de travail et même rien à manger. Parce que la démocratie, c’est s’asseoir, se parler, et quand on ne mange pas…
Ghila Sroka : – Oui, tu poses d’ailleurs clairement la question à la page 167: «L’indépendance pour Haïti, est-ce un bien ou un mal?» Qu’est-ce que tu réponds à cela, toi?
Dany Laferrière : – Je dis que l’échec politique d’une société ne doit pas être imputé à ses pères fondateurs. Dessalines a fait l’indépendance d’un pays où les colons français n’étaient pas une métaphore, mais des gens qui fouettaient, qui faisaient travailler. À l’arrivée de Christophe Colomb en Haïti, il y avait un million d’Indiens. Ils ont été exterminés par le travail, pas par la guerre. Ce fut un génocide total. Ils ont été écrasés par la machine européenne, qui comprenait les Français, les Espagnols, les Italiens et les Anglais. Donc, que Dessalines et son groupe aient pu se révolter et mener le pays à l’indépendance, ce n’est pas un débat. L’être humain doit avoir sa liberté, et ce n’était pas une situation comme au Québec, où l’économie va bien ou mal, mais où on peut discuter. On parle ici d’esclavage. Durant la traversée des esclaves venant d’Afrique en Amérique, il y a eu 300 000 morts, tout simplement parce que les gens étaient entassés les uns sur les autres dans les cales des bateaux et que, là où aurait dû se trouver une dizaine de personnes, ils étaient 200, 300. On avait affaire à des gens qui n’avaient aucune morale.
Maintenant, la question est de savoir ce qui s’est passé après l’indépendance. Les Haïtiens sont le premier peuple noir du monde à avoir fait l’indépendance. Au Québec, où cela se passe entre Blancs, anglophones et francophones, on craint que, si jamais l’indépendance se fait, le Canada anglais ne nous laisse tomber, ne nous combatte. Mais lorsque ce sont des esclaves qui deviennent indépendants, ce sont tous les Blancs qui se sentent concernés. Si ces gens-là deviennent indépendants, tous les autres colonisateurs vont avoir des problèmes. C’est tout l’Occident, avec qui ce nouveau peuple aurait pu commercer, qui se ligue contre lui, tous les anciens propriétaires d’esclaves. Voyant qu’ils ne pouvaient plus faire une guerre coloniale, ils ont cherché à enfoncer ce pays en l’affamant: «Tu ne peux pas vendre tes produits». N’oublions pas que cette indépendance s’était faite, aussi, par la politique de la terre brûlée. Dessalines a éliminé toute la richesse de Saint-Domingue, il a littéralement brûlé la terre, se disant que, si l’on incendiait tous les champs de canne, les Blancs s’en iraient.
Donc les gens ont mis des décennies à se remettre de cela, d’autant plus qu’Haïti étant dans la mauvaise partie de l’île, la partie montagneuse et rocailleuse – Haïti veut dire montagne -, le sol ne peut pas produire pour nourrir tous ses habitants. Naturellement, les riches ont accaparé tout ce qu’il y avait, et s’est creusé cet écart énorme entre les riches et les pauvres qui empêche toute réconciliation, tout développement. Et dès qu’il y a absence de développement, il faut qu’il y ait une sorte de garde-chiourme, des chefs, une police pour protéger les riches de la colère des pauvres, d’où la dictature. On voit donc que c’est une mécanique qui s’explique. Au Québec, pays où l’on vit bien, à la moindre dépression économique, les gens sont prêts à sauter sur les autres avec une violence inouïe, on montre du doigt les immigrants – d’ailleurs, tu le sais pour l’avoir vécu. Imagine Saint-Domingue et Haïti après l’indépendance.
Ghila Sroka : – Tu compares la situation d’Haïti, que tu connais très bien, avec celle du Québec. Cependant, au Québec, on ne devrait pas dire que les immigrants viennent voler les emplois, parce que les études montrent que non seulement nous créons nos propres emplois, mais que nous offrons du travail aux autres…
Dany Laferrière : – Ce sont des choses qui arrivent dès qu’une société commence à être frileuse, dès qu’une situation économique un peu difficile voit le jour. Pensons, par exemple, à l’affaire Parizeau, quand il a dit: «On a perdu les élections à cause de l’argent et du vote ethnique.» Bien sûr, dans certaines parties de Montréal, les immigrants ont voté massivement contre le Parti Québécois, mais ils en avaient totalement le droit puisque, du moment qu’on fait le jeu de la démocratie, personne n’a le droit de venir interroger le vote des gens. Parizeau avait complètement tort, pas à cause de ce qu’il pense – il en a le droit –, mais parce qu’il a oublié qu’en démocratie, chacun peut voter comme il veut.
Ghila Sroka : – Au moment où nous réalisons cette interview, on lit dans la presse de vibrants appels au secours, lancés par des organisations pour venir en aide à des orphelinats d’Haïti où on crève littéralement de faim. Depuis deux semaines, il semble que cela aille encore plus mal en Haïti. La vie serait beaucoup plus chère qu’à Montréal et il y a des problèmes de fonds. Comment peut-on secourir ce pauvre peuple? Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui?
Dany Laferrière : – Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour Haïti, parce que derrière le plâtrage, les petites blessures qu’on peut panser avec le bénévolat, la charité, il reste le problème politique de base. Ce qui manque à Haïti en ce moment, paradoxalement, ce n’est pas la nourriture.
Vous vous souvenez de cette stimulation au début, avec Aristide. Les Haïtiens n’étaient pas plus riches qu’avant; pourtant, les gens à l’extérieur avaient commencé à les considérer autrement, comme un peuple qui se mettait debout. On ne pensait pas à la famine. Les gens étaient prêts à aider parce qu’on est toujours intéressé par ceux qui sont en train de s’en sortir. On plaint quelqu’un qui s’enfonce, mais on aide les gens qui s’en sortent. Donc c’est cela qu’il faut retrouver. Il faut arrêter de s’apitoyer et d’envoyer ses surplus. C’est d’Haïti même que le mouvement doit venir; il faut qu’on retrouve cette stimulation, cette extraordinaire énergie de se mettre debout qu’on avait au début de la période Aristide. Cependant, le mouvement ne doit plus reposer sur une seule et unique forte personnalité, sinon on va toujours passer de l’espoir au désespoir.
En 86, j’étais à Port-au-Prince le 18 mai, le jour de la fête du drapeau en Haïti, qui commémore la réconciliation des Noirs et des Mulâtres pendant la guerre d’indépendance. Pour cette fête du drapeau en 86, après le départ de Jean-Claude, la ville était si propre qu’on pouvait manger dans la rue. Il n’y avait pas un grain de poussière dans Port-au-Prince parce que les gens, spontanément, avaient voulu donner une gifle à Jean-Claude Duvalier en lui montrant que cette ville était sale parce que sa politique était sale.
Personne ne peut aider Haïti sans qu’Haïti s’aide elle-même. Quand ce coup d’envoi aura été donné, les gens vont aller en Haïti, le tourisme va se développer. Il faut trouver un moyen d’aller en Haïti sans désespoir, sans amertume, et surtout sans mauvaise conscience. Il ne faut pas donner nos surplus à Haïti, il faut acheter ses produits, il faut investir, il faut qu’il se passe quelque chose. Il y a tellement d’éléments dans cette culture riche qui peuvent intéresser les gens. Allez-y, essayez, exploitez le peuple haïtien, mais achetez ce qu’il a à vendre. Vous verrez que le produit que vous avez acheté valait la peine, était moins cher qu’ailleurs. C’est ainsi qu’une vraie relation va se tisser.
Ghila Sroka : – La chair du maître est un livre à la fois érotique et hautement politique. Tu décris avec minutie et saveur un décor politique où il est question de «mentir le jour et dire la vérité la nuit». Mais aujourd’hui, la nuit et le jour ne se confondent-ils pas?
Dany Laferrière : – Oui, bien sûr, la nuit et le jour se confondent aujourd’hui en Haïti. On se demande si c’est une grande nuit qui recouvre Haïti. J’ai décrit cela dans Pays sans chapeau. On ne sait pas qui est mort et qui est vivant. Tout le monde ment, pas seulement au niveau du pouvoir, mais aussi dans la vie quotidienne, quand on n’arrive pas à savoir qui on est, quand on doit se cacher, se vendre, quand on ne dit pas qui on est, quand on doit toujours s’aplatir devant l’autre, quand tous ceux qui ont dix dollars en poche deviennent un patron, quand il faut cirer les chaussures…
Ghila Sroka : – Le chapitre qui s’intitule «Vers le sud» contient des portraits de femmes adorables. Je pense par exemple à Sue, qui affirme: «Un nègre pour moi, c’est un Noir américain, eux ils ne pensent qu’à égorger les Blancs alors qu’on ne fait que les aider». Il existe donc une différence entre un Haïtien et un Américain aux États-Unis?
Dany Laferrière : – Oui, il y a toujours eu cette différence, mais cela dépend de la personne qui parle. Les Haïtiens, malheureusement, en arrivant aux États-Unis, se sont toujours crus supérieurs parce que de culture européenne. Ils trouvaient que les Américains s’habillaient mal, mélangeaient des couleurs qui ne devaient pas l’être… Les Haïtiens oublient qu’ils sont d’une culture très raffinée, très complexe, mélange d’européen, d’africain, d’américain. Quand ils arrivent aux États-Unis, ils doivent habiter dans des quartiers extrêmement pauvres, et donc font face à des Américains pauvres et incultes, qui n’ont peut-être même pas fait leurs classes primaires, alors qu’eux sont parfois des universitaires.
Mais au fond, c’est pareil en Haïti. Si on va dans un ghetto, on va voir que ce n’est pas le même raffinement que dans un hôtel distingué…
Ghila Sroka : – À la page 195, la devise dont parle Sue est très simple: «Pécher, manger, boire, dormir en paix et baiser un coup». Au fond, c’est ça la vie!
Dany Laferrière : – C’est bizarre, mais j’ai l’impression que ce n’est pas loin d’être ta devise à toi aussi… Tu n’es pas que cela, cependant, puisque tu es aussi une militante. J’aime bien te voir mener des batailles contre un certain establishment québécois, tirer sur tout le monde, marcher dans ton salon en rugissant comme un lion, excommunier certaines personnes. Je sais aussi que tu fais la part des choses. Le Québec a raté sa chance par rapport à toi parce que tu es quelqu’un de très honnête. Je t’ai vue travailler pendant tellement d’années ici, t’impliquer, aller même à l’encontre des tiens quand c’était ta conviction. Pendant que d’autres étaient contre l’indépendance du Québec, tu étais pour, et quand il fallait être contre, tu as été contre. Tu es toujours très claire et tu exiges de tes amis qu’ils soient aussi très clairs. Tu es une combattante. Si aujourd’hui tu es prise dans cette bataille, et tu ne diras pas que je ne t’ai pas avertie, je crois que c’est avec la même force, le même courage et la même volonté de faire face à tout ce qui est un peu trop conformiste. D’autre part, je connais une autre femme, aussi, qui aime bien pécher, manger, qui aime bien cette vie simple, qui cache en elle ce désir de vie très simple. Est-ce que c’est un portrait juste?
Ghila Sroka : – Je te signale qu’il était question de Sue, aujourd’hui, et pas de moi… Un jour, j’écrirai mon histoire au Québec.
Donc ce livre dont nous parlons aujourd’hui fait partie d’un cycle de dix ouvrages. Tu nous as vraiment présenté Haïti sous toutes ses coutures. Grâce à toi, on a pu entrer dans un univers qu’on n’avait pas connu avec les autres écrivains haïtiens. Tout en dénonçant les injustices, tu n’as pas fait dans le misérabilisme et c’est ce que j’aime dans ton écriture. Mais dis-moi, est-ce que tu sais de quoi seront faits tes autres livres, une fois ce cycle achevé? Est-ce que maintenant tu envisages de passer à autre chose?
Dany Laferrière : – Il me reste deux livres à écrire pour compléter le cycle. J’ai le temps de voir venir.
Ghila Sroka : – Mais au rythme où tu vas, avec la concurrence que tu livres à notre ami Roth…
Dany Laferrière : – Tu sais, l’écriture, cela peut s’arrêter n’importe quand. Parfois, on ne sait pas pourquoi on écrit. On est bien parti, on commence à écrire, puis le lendemain on n’arrive pas à inscrire un mot de plus, et on se demande ce qui s’était passé la veille.
Ghila Sroka : – Ce livre contient plus d’une centaine de personnages, qu’on suit très facilement et qu’on n’a aucune difficulté à habiter. D’ailleurs, c’est très drôle parce qu’on trouve toujours quelque chose chez l’un et chez l’autre qui fait qu’on se reconnaît. Pourquoi autant de personnages?
Dany Laferrière : – Pour n’importe qui, tu le sais, toi qui es allée en Haïti plusieurs fois, le premier choc en arrivant à Port-au-Prince, c’est le nombre de gens dans la rue. Je ne pouvais pas faire un livre, disons, occidental: Jean aime Maryse, mais ils ont des problèmes, ils vont divorcer parce que Maryse aime aussi François. Cette cellule fermée n’existe pas en Haïti. Quand on sort dans la rue en Occident, on sait très bien qu’on va aller chez Michel et qu’après on ira prendre un verre chez Marie et qu’on montera se coucher. Mais en Haïti, n’importe quoi peut arriver. Il y a tellement de gens qui viennent de partout, qui nous agressent – des amitiés, des affections, des inimitiés, des mendiants, des voleurs, des gens sympathiques, un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps – que l’incroyable, le miracle peut se produire chaque jour.
J’ai vraiment pris ma caméra pour faire ce livre. Je suivais un personnage, je savais l’essentiel de son histoire, j’en suivais un autre… C’est une gourmandise, comme un enfant enfermé dans une boutique de bonbons et qui les goûte tous. On ne peut pas faire un livre en Haïti comme on fait un livre en France, en Belgique, en Suisse ou en Allemagne.
Ghila Sroka : – Est-ce que ta maman a lu La chair du maître?
Dany Laferrière : – Je ne sais pas. Je vais sûrement le lui envoyer parce que ma mère est une lectrice du marquis de Sade, ce que j’ai appris un jour par hasard d’un ami, qui habite à Montréal, d’ailleurs, et qui est son fournisseur en Sade. Je ne sais pas ce qu’elle va en penser. Ma mère est très pieuse en même temps. C’est quelqu’un qui va à l’église et qui en même temps lit Sade. Quelque part, c’est sûr que l’univers du livre est assezhard…
Dany Laferrière : – C’est de l’érotisme qui frôle le hard de très près. Tu ne nous avais pas habitués à cela. C’est aussi un vieux rêve. J’avais envie d’écrire un livre presque pornographique et d’y mettre assez de choses, disons le mot, intéressantes, pour que le lecteur bourgeois ne trouve pas de prétexte pour rejeter le livre. On peut toujours dire que c’est un portrait d’Haïti, mais tout le monde sait que c’est aussi un livre où les fantasmes fleurissent à profusion. On n’a pas le droit de l’ignorer, sinon ce serait de l’hypocrisie. On ne peut pas parler uniquement des articles qui se trouvent dans Playboy, il y a quand même les images.
C’était ce qu’il fallait faire, c’était une situation où l’érotisme se devait d’être un peu brutal, direct. Et puis aussi, chaque fois que j’écris, je me dis: «Pourquoi un nouveau livre?» Cette raison que j’avais, c’était de dire quelque chose de nouveau, de dire le désir, le fantasme. Toutes ces choses sont décrites de manière très narrative, on a l’impression que cela peut arriver mais, au fond, cela se passe dans la tête aussi, c’est-à-dire que ce sont des images qui sortent de ma tête et que je déverse littéralement dans le cerveau du lecteur ou de la lectrice. Je sais très bien que ce livre risque de devenir un livre culte, un livre qu’on peut détester ou aimer, mais qui vous rentre complètement dans le cerveau, vous habite.
Ghila Sroka : – Avec ce livre, tu viens de légitimer la littérature pornographique, comme tu as légitimé la notion de nègre. Je me souviens que, quand j’ai rencontré pour la première fois Isaac de Bankolé, l’acteur qui plus tard devait jouer dans le film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, je lui avais demandé s’il avait lu ce livre. Il avait failli me jeter par la fenêtre en disant que j’étais une raciste à cause du mot nègre. Et je lui avais dit: «Calmez-vous, c’est mon ami qui a légitimé le mot». Finalement, tu ouvres les placards où sont enfermées les réalités qu’on camoufle.
Dany Laferrière : – Oui, mais ce livre n’est pas uniquement sexuel. Dans toutes les scènes sexuelles, il y a un combat social et politique. Et il y a aussi une écriture. J’ai pris toutes les précautions pour décrire ces scènes, mais je n’en ai esquivé aucune, j’ai été jusqu’au bout. C’est hard, c’est porno, mais il y a une jouissance de l’écriture, je crois, il y a des réflexions, des portraits d’Haïti, il y a toujours un regard qui va signifier, même pour la lectrice la plus pudibonde, que c’est quand même de la littérature.
Ghila Sroka : – Est-ce que ta femme, Maggie, a lu le livre?
Dany Laferrière : – Maggie n’a pas lu le livre. Je l’ai prévenue que j’avais été très loin, que j’avais vidé la question. Maggie est comme ma mère. Quand Comment faire l’amour avec un nègre est sorti, ma mère m’a dit: «Du moment que tu as du succès, mon ami, je suis bien contente». Personne n’a encore osé pointer le caractère pornographique du livre; tout le monde fait semblant de parler de tout sauf de la porno.
Je n’aime pas les livres qui se proclament «érotiques», je n’aime pas les trucs préparés. J’aime les livres que n’importe qui peut lire et où, brusquement, on se trouve pris dans une situation.
Ghila Sroka : – C’est ce qui m’est arrivé parce que, au départ, tu plantes un décor où il est question d’une femme qui se bat pour défendre sa fille qui veut aller à l’école et qui fait de la couture toute la nuit pour une bourgeoise qui ne la paie pas. On pense alors à des thèmes plus sociaux, politiques…
Dany Laferrière : – Oui, c’est sûr, au fur et à mesure qu’on avance, c’est de plus en plus dur; le dernier chapitre en est un exemple. Par contre, le plus long chapitre du livre, «La maîtresse du colonel», ne contient aucune scène de sexe. Il faut être très stratège, il faut jouer au chat et à la souris avec le lecteur ou la lectrice, ne pas trop le brusquer, mais sans jamais faire de concessions sur ce qu’on veut décrire. Le livre commence timidement et, au fur et à mesure, «ça monte». Et le lecteur est tellement pris qu’il ne peut plus jeter le livre. Je l’intoxique, il est à Port-au-Prince, il ne peut plus quitter cette ville avant la fin du roman. Il veut savoir la suite et, comme ce sont des textes assez courts, assez ronds, il y en a toujours un nouveau pour le tenir en haleine. Donc il est intoxiqué, il est pris là – c’est comme dans le désir -, et il doit boire jusqu’à la lie.
Ghila Sroka : – Au moment où l’on se parle, tu es à Montréal dans le cadre d’une promotion parce que ton livre vient de paraître. Bien évidemment, La Presse a fait sa première page là-dessus, tu es passé avec Christiane Charette, à Sous la couverture, qui est une émission sur les livres, tu es allé chez Marie-France Bazzo. Quand j’ai écouté ces émissions et lu les articles, j’ai eu l’impression qu’on parlait d’un autre livre. Les journalistes qui t’ont interviewé ont complètement évacué l’aspect sexuel. Est-ce que tu crois qu’on n’a pas lu le même livre?
Dany Laferrière : – Non, vous avez lu le même livre, mais l’astuce, c’est qu’il y a beaucoup d’informations sur Haïti, de stimuli, qui s’adressent à l’intellect du lecteur. Les scènes sexuelles, quant à elles, s’adressent au lecteur d’une façon plus intime; il reçoit donc ces effluves de désir, les ressent, mais n’en parle pas nécessairement dans les salons. Tout le reste, ce qui a trait à la lutte des classes, les descriptions urbaines, les portraits, tout cela peut faire l’objet de conversations dans les salons et ailleurs.
C’est pour cela que je n’aime pas les livres érotiques, les livres pornographiques, parce que je les trouve complètement nuls. Cela vous empêche de les lire. On peut les feuilleter, mais pas les lire en public. Moi, j’ai fait un livre qu’on peut lire en public parce que je donne assez de possibilités au lecteur de croire qu’il est en train de lire un livre d’écrivain, une œuvre culturelle. Il peut discuter avec son voisin des thèmes qui sont soulevés, et les scènes sexuelles arrivent comme la cerise sur le gâteau, comme un cadeau.
Ghila Sroka : – C’est un très beau cadeau, merci.

Dany Laferrière: Haïti, le théâtre de la séduction
par Robert Chartrand, Le Devoir
31 mai 1997
«Le point de vue fondamental du livre, c’est le sexe comme métaphore politique, pour un pays où il y a 80 % d’analphabètes et où il faut même user de toutes sortes de stratégies simplement pour pouvoir aller à l’école.»
Théâtralité oblige: dans Pour planter le décor, le premier des vingt-quatre récits de La Chair du Maître , Dany Laferrière lui-même parle brièvement de sa jeunesse dans le contexte sociopolitique du Haïti des années 60 et 70. Il y a l’auteur et son père, qui a fui le pays et est mort en exil à New York; et il y a Duvalier père et Duvalier fils, dont l’auteur résume ainsi les rôles: «Papa Doc s’est occupé de notre esprit (nous faisant croire qu’il est un être immatériel), et Baby Doc, de notre corps (nous gavant de plaisirs).» Dany Laferrière avait quatre ans quand le premier a pris le pouvoir; il en avait dix-huit quand son fils lui a succédé. «Je suis donc un enfant de ce régime. Durant mon enfance et mon adolescence, […] je n’ai pas connu autre chose que le monde inventé par Duvalier.»
Une fois ce singulier décor planté, l’auteur se retire pour laisser la scène à ses personnages, des Haïtiens miséreux, souvent jeunes, qui vont se servir de leur corps pour séduire les «maîtres», c’est-à-dire les riches. Dans la plupart de ces récits – dont certains sont de véritables petits romans -, l’esprit et le corps sont à l’oeuvre. Nul débat entre les deux, cependant – c’est un luxe que les pauvres ne peuvent se permettre; ici, nécessité oblige, l’intelligence et la ruse sont au service de la séduction. C’est ainsi que Laferrière voit les choses: «Dans une société mercantile, c’est le corps qui l’emporte. Il ne ment pas. L’esprit est là pour préparer des stratégies; il travaille beaucoup, mais à la fin, ça n’a pas d’importance si le corps ne l’emporte pas.»
Si le racisme traditionnel est payant (comme il était dit dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, paru en 1993), les efforts de séduction des Noirs, sorte de racisme à rebours, le sont beaucoup moins: «Tout leur esprit est toujours en train de combiner des choses pour des résultats très minces. C’est ça, le pathétique. Ils peuvent mettre en oeuvre une puissance de réflexion digne de Hegel ou de Kant pour avoir dix dollars, au bout du compte. Je ne connais pas d’Haïtien qui ne soit pas intelligent. Il est condamné à l’être, à cause de la misère.»
Le Haïti de La Chair du Maître est bien différent de celui, quasi idyllique, de L’Odeur du café ou de celui, troublant et sensuel, décrit dans Le Goût des jeunes filles; Dany Laferrière nous présente ici un pan – plus tragique que celui de Pays sans chapeau – de l’imaginaire haïtien. Son dernier roman traiterait-il, au fond, d’une part obscure de l’haïtianité, qui serait une négritude très particulière? «Oui. On peut croire que certaines de ces histoires auraient pu, apparemment, se passer à New York ou à Montréal. Mais non! Il n’y a que dans un décor de colonisation qu’on puisse trouver chez les gens un besoin aussi ahurissant de mystifier l’autre, de l’humilier. […] Nous sommes à la fois dans un pays indépendant depuis 1804, et dans une dictature; ajoutez à cela le vaudou et [une] immense capacité de rêve: vous avez là un échafaudage très complexe, et un pays unique.»Des étrangers séduits
Les Haïtiens ne sont pas les seuls protagonistes de La Chair du Maître ; il s’y trouve aussi des étrangers, surtout des femmes séduites par la peinture naïve, par les gens. Selon Dany Laferrière, Haïti n’est pas une destination soleil: «Les étrangers n’y vont pas en touristes, refusant de prendre des vacances dans une dictature; ils y viennent attirés par l’art, par le vaudou. C’est un pays où on perd la tête, et le corps, un pays où on perd pied. Cela arrive aux Haïtiens eux-mêmes! C’est l’esprit des lieux qui exerce son envoûtement. Dès qu’on est là-bas, on est pris, happé.»
Peu de descriptions, dans La Chair du Maître , sinon de très brèves, mais, en revanche, de nombreux dialogues – Laferrière y excelle – qui donnent à chacun des récits une théâtralité et une vivacité remarquables. Les situations sont précaires, et les risques courus sont parfois grands. «Dans un pays où l’urgence règne, on doit souvent prendre des décisions très vite; il faut se tourner de bord rapidement, comme on dit ici.»
Dans plusieurs de ces récits, il se trouve une tierce personne qui épie les personnages, brouille les cartes ou les arrange et qui, curieusement, devient le personnage central. «C’est vrai. Cette troisième personne que vous avez très bien remarquée, c’est l’infini, ce sont les autres, comme dans tous les pays du Tiers-Monde où il y a surpopulation. En Haïti, on est toujours en public! Quand je suis arrivé à Montréal, en 1976, j’ai été frappé de voir des couples qui s’embrassaient dans la rue. Ça n’existe pas, cette idée du couple amoureux, qui a son intimité, dans les pays du Tiers-Monde; c’est une idée occidentale, ça. Là-bas, il y a toujours quelqu’un qui vous regarde.» Et puis, Laferrière a cet aveu surprenant: «Moi-même. à dix-sept ans, je n’avais jamais embrassé une fille. Il y avait du monde partout, y compris à la maison; alors, où s’embrasser tranquillement?»
Les maîtres, dans ce roman, ce sont bien sûr les riches, les étrangers, mais il y a aussi les nouveaux maîtres, des pauvres, dont certains se servent de leur pouvoir de séduction pour venir en aide gentiment à leurs proches, comme ce garçon dans Une bonne action; mais souvent, ils tentent de soumettre brutalement les autres ou de les berner, par le biais du plaisir. Certains épisodes de La Chair du Maître sont en effet très violents, mais on n’y décèle pas de véritable cruauté. «Ça tient à ce que ces personnages manipulateurs jouent avec les fantasmes de leurs victimes. Ils se glissent dans leurs désirs, si bien que tout en les assujettissant, ils leur font aussi plaisir; je dirais même qu’ils font le jeu de l’autre. D’où l’absence de vraie cruauté.»
Les manoeuvres des personnages ne sont pas gratuites: il n’en ont pas les moyens, selon Dany Laferrière: «Le seul but de ces séducteurs, c’est de survivre et de se procurer un peu d’argent. Ils n’ont pas de véritable volonté d’ascension sociale. Ce sont des pauvres qui doivent trouver du premier coup la faille chez l’autre; ils doivent être rapides, précis, car ce ne sont pas des tigres, mais tout juste des chats, dont les armes sont dérisoires. Si on découvre leur manège, c’est fichu.»
Loin de la séduction arrogante des Noirs de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, voici plutôt celle, plus humble et parfois sordide, de «nègres» enchaînés à la misère de leur pays. Sur un tout autre registre, Dany Laferrière reste fidèle à son propos scandaleux: «Ici encore, le point de vue fondamental du livre, c’est le sexe comme métaphore politique, mais dans un pays où il y a 80 % d’analphabètes, et où il faut même user de toutes sortes de stratégies simplement pour pouvoir aller à l’école. Quand un jeune y arrive, c’est une sorte de miracle: il a été tiré du lot.»
On a parfois soupçonné Dany Laferrière de vouloir se faire remarquer en tenant un discours paradoxal, notamment sur Haïti. Il n’a que faire de tels reproches. «Je suis plus fou d’Haïti que bien d’autres de mes compatriotes. J’ai quitté Haïti en 1976 parce que j’y étais menacé, mais je n’ai jamais lâché le pays. Et puis, avec mes livres, je mets Haïti sur la liste des best-sellers presque chaque année depuis six ans. Et même si je suis résolument individualiste, en même temps, je suis resté très haïtien; ou plutôt, en m’écartant de la pensée collective, je deviens haïtien, c’est-à-dire que je suis un homme libre qui n’a pas à expliquer ses origines; je me définis d’abord comme un humain: c’est là mon identité première. Et je suis aussi un écrivain. Comme le disait le grand poète Jacques Stephen Alexis, on a peut-être échoué en politique, mais on risque de gagner en art.»
Dany Laferrière a déjà écrit qu’on ne naissait pas nègre: on le devenait; de la même manière, peut-être ne peut-on que devenir haïtien, par envoûtement ou, comme pour lui, par le travail créateur.

Parmi les romans québécois les plus populaires à quelques jours des vacances, La Chair du Maître vient en tête de liste.
par Pierre Cayouette, Le Devoir
14 juin 1997

Des rencontres explosives.
par Julie Sergent, Le Devoir
21 juin 1997
On le sait plein d’humour malgré ce que son oeuvre romanesque illustre du drame de son pays et de ses tragédies personnelles depuis le premier titre de Dany Laferrière en 1985. Avec son septième, La Chair du maître , l’auteur use de la même écriture simple et limpide qu’on lui connaît pour exposer, cette fois, une succession de duels qui ne prêtent pas le moindrement à rire. Réunissant une vingtaine d’historiettes sises à Port-au-Prince après l’accession au trône de Duvalier fils, La Chair du maître raconte les jeux de pouvoir et de sexualité auxquels se livre la jeunesse haïtienne, toute tournée vers le plaisir mais qui n’a plus de pères, pas d’argent et pas d’avenir. Des rencontres explosives.

Les Noirs et les Blanches
par Francine Bordeleau, XYZ
printemps 1998
L’œuvre de Dany Laferrière — La chair du maître est son huitième livre — est bicéphale, composée de livres « américains » et de livres évoquant la jeunesse haïtienne. Ce recueil-ci, composé de vingt-quatre textes, appartient plutôt à la seconde catégorie. Du reste, un liminaire, intitulé « Pour planter le décor », établit succinctement l’état des lieux. Le monde de ce livre, c’est un « monde inventé par Duvalier » père et fils. Papa Doc, élu en 1957 et mort au pouvoir en 1971, « ne voulait rien entendre du sexe […]. Pour lui, le sexe était le péché absolu. Le meurtre, plutôt encouragé ». Avec le fils, qui perpétuera l’œuvre de son géniteur après une période de libéralisation factice, s’installent la décadence et la modernité ; Jean-Claude Duvalier « ouvr[it] les portes de la maison à la musique étrangère (le jazz, le rock), à la coiffure afro, au cinéma porno, aux films violents (les westerns italiens) et à la drogue ».
La chair du maître donne d’Haïti une image qui, de prime abord, pourra étonner. Ici, en effet, ce n’est pas le discours politique qui prévaut même si la dictature, on le sent dans la plupart des textes, conditionne la vie. Laferrière parle des paysages — on avait fini par oublier qu’en Haïti la montagne et la mer sont omniprésentes —, des musiciens et des peintres, d’une culture qui produit des œuvres exubérantes. Mais c’est la sexualité, surtout, qu’il exalte.
« La chair du maître », c’est la fille de l’homme blanc. Le dernier texte, qui donne son titre au recueil, raconte une histoire très jolie, et subversive. Vers 1800, juste avant que n’éclate la guerre d’Indépendance haïtienne, la jeune fille du maître est prise d’une « passion interdite par le code napoléonien » pour un esclave noir ; après nombre de tribulations, ils se marieront. « Je crois que c’est le seul couple légitime de ce genre », commente aujourd’hui leur descendante.
D’autres personnages sont, à l’instar de cet ancien esclave, habités par « le furieux désir de la chair du maître ». Ainsi dès le quatrième texte, intitulé « Nice girls do it also », la très réservée June, une jeune fille de dix-sept ans qui refuse toutes les invitations et toutes les avances masculines, est surprise par sa mère « en train de forcer un homme » : Absalom, le domestique noir. La mère ne fera rien : le visage de June « raconte un plaisir si violent, si aigu, si nu que Christina doit baisser les yeux ». Regrets désolés de Christina témoin de la jouissance de sa fille : « Je n’ai jamais connu ça, moi […]. »
Dans « Une maisonnette au flanc de cette montagne bleue », une Londonienne de quarante ans quitte son mari et ses trois enfants pour s’installer avec un paysan (noir). Rebecca est blonde et très bourgeoise : à Londres son mari s’occupe d’une galerie d’art, et sa famille possède maisons et terres jusqu’en Australie.
Chez Dany Laferrière, la sexualité devient l’espace par excellence de la transgression, le lieu où s’abolissent clivages raciaux et sociaux ; en Haïti, la vie entière baigne dans un climat de sensualité torride.
Voilà qui semble certes correspondre, à première vue, au cliché associant aux pays du Sud une sexualité à la fois débridée et débonnaire. Mais il appert aussi — et c’est ici une donnée fondamentale — que le corps devient vite le seul bien que possèdent la très grande majorité des Haïtiens, la seule monnaie d’échange. On croisera donc, au fil du recueil, nombre de prostitués, « garçons magiques » (qui vivent du tourisme sexuel pratiqué, avec la bénédiction des maris, par des Blanches d’âge mûr) et filles, officiant pour la plupart dans les bars et les hôtels près de la plage. On avait déjà rencontré, dans Le goût des jeunes filles (VLB éditeur, 1992), certaines de ces adolescentes rompues à la chair, au pouvoir du petit maître nègre. On les retrouve ici, toujours dépeintes sans pathos, avec le même mélange d’innocence, de gouaille et de cynisme et au fait depuis longtemps des grandes règles de la vie haïtienne : « Il n’y a pas d’avenir. Tout se passe au présent. À l’instant même. Et tous les coups sont donnés. Et permis. C’est la guerre ! »
Celle-ci se joue en bonne partie dans le corps à corps, donc. Car la sexualité, indissociable de la subversion, cristallise en même temps les rapports de pouvoir. Une certaine ambiguïté, plutôt intéressante au demeurant, accompagne ainsi ces vingt-quatre textes écrits avec un parti pris de légèreté, avec, aussi, une feinte désinvolture qui est peut-être, finalement, la marque de l’écrivain libre.


