Le cri des oiseaux fous

Grand Prix des Lycéens du Bénin
Prix Carbet des Lycéens

À mon ami Gasner Raymond dont la mort a changé ma vie.

D L
Couverture de l'édition française, Zulma poche
France
Couverture de l'édition canadienne, Boréal compact
Canada

En France

Au Canada

Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d’être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s’enclenche la mécanique de l’exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui. De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l’on parle d’amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra – « l’une pour le corps, l’autre pour le cœur » –, les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince…

Le cri des oiseaux fous

La tasse blanche (12 h 07)

Ma mère est encore assise dans le coin gauche de notre minuscule galerie. Cette section a l’avantage d’être complètement protégée du soleil par un massif de lauriers-roses. C’est là que ma mère se cache pour réfléchir à sa vie, comme elle dit. Les mains entre les jambes et la tête bien renversée en arrière, comme si elle examinait au plafond un dessin si délicat qu’il exige un maximum d’attention d’elle. Dans ces moments-là, on ne doit la déranger sous aucun prétexte. Elle est ailleurs. J’aurais pu passer sans la voir si une sorte de lueur blafarde n’avait accroché mon œil gauche. La tasse blanche, pas loin de ses longs doigts si raffinés. Elle tourne lentement la tête vers moi, les yeux encore perdus dans ce monde auquel personne d’autre qu’elle n’a accès.
— C’est toi, Vieux Os ? Depuis quand es-tu là ?
— Je viens d’arriver.
— Où étais-tu ? Tout le monde te cherchait.
— Qui ?
— Tes amis… Appelle Marcus à la radio.
— Je dois le voir ce soir.
— Il voulait te parler de toute urgence.
— Que veut-il ?
— Je ne sais pas, dit ma mère d’une voix lasse avant de tourner la tête vers les lauriers-roses.
Je n’ai jamais su quel monde elle allait retrouver dans cet univers rose, ni à quoi elle voulait échapper en s’y rendant. Des fois, je m’asseyais tout doucement, à l’autre bout de la galerie, pour la regarder. Et je découvrais une femme que je ne connaissais pas, avec ce sourire éblouissant que j’ignorais totalement. Elle semblait baigner dans une étrange lumière. Comme hors de ce temps. La jeune fille d’avant ma naissance, peut-être même d’avant la rencontre avec mon père. C’est une image si aveuglante qu’elle m’est insupportable. Chaque fois, je suis obligé de quitter la galerie.

L’exil (12 h 10)

L’affaire est que je ressemble beaucoup à mon père, et parfois j’ai l’impression que ma mère éprouve certaines difficultés à faire la différence entre lui et moi. Je suis le portrait craché de mon père et pas uniquement sur le plan physique. Ma mère me l’a souvent répété d’ailleurs. Quand j’étais un gamin, je pensais que mon père n’avait eu qu’à cracher dans le ventre de ma mère pour que je sois conçu. Aujourd’hui, à vingt-trois ans, je suis physiquement aussi grand que mon père, et il m’arrive de porter ses cravates (ma mère les a religieusement gardées au fond de son armoire, durant toutes ces années, afin de pouvoir contempler un jour l’image parfaite de mon père) pour me rendre à une quelconque conférence de presse ou à la réception annuelle de l’Association des journalistes. Souvent, dans ces moments-là, ma mère s’adresse à moi comme à mon père. Il faut dire qu’en plus de lui ressembler, je porte son prénom. Cela n’arrange rien pour ma mère, qui tente désespérément d’oublier la souffrance causée par le départ de mon père. C’est un étrange ballet : d’une part elle fait tout pour retrouver mon père en moi, et d’autre part elle veut oublier cet homme dont la mémoire la fait tant souffrir. C’est son drame intime.
Disons tout de suite que mon père n’a pas quitté ma mère pour aller vivre avec une autre femme plus jeune et plus belle, ce qui est assez courant dans notre société et le cas de la plupart de mes amis. Si c’était cela, connaissant ma mère, elle l’aurait détesté, ce qui aurait grandement simplifié les choses. Mais non, ces deux-là s’adoraient. Alors, comment oublier un homme que vous adorez et qui ne vous a pas quittée ? C’est la question à laquelle ma mère doit faire face chaque jour.
Voilà : mon père vit en exil depuis près de vingt ans. Au début, on avait sans cesse des nouvelles de lui. Il utilisait toutes sortes de subterfuges pour prendre contact avec ma mère tout en évitant d’attirer la suspicion de ceux qui l’ont expulsé du pays. Pendant un bon moment, il pensait pouvoir revenir à Port-au-Prince. Curieusement, de son côté, ma mère n’a jamais nourri ce rêve. Et c’est elle la première qui a voulu prendre une certaine distance. C’était devenu trop dur pour elle. Elle commençait à parler toute seule, errait dans la maison comme un zombie et devenait franchement irritable. Elle n’arrivait plus à distinguer le rêve de la réalité, le jour de la nuit, le blanc du noir, l’absence de la présence. Ma mère avait des responsabilités trop importantes pour se permettre de perdre la tête. Il lui a fallu prendre une décision. Comment faire quotidiennement avec un homme qu’on est sûre de ne plus jamais revoir de sa vie ? L’exil est pire que la mort pour celui qui reste. L’exilé est toujours vivant bien qu’il ne possède aucun poids physique dans le monde réel. Plus de corps, plus d’odeur. Des traits de plus en plus vagues. Il s’efface tout doucement dans la mémoire des siens. Reste cette voix, le dimanche soir, vers onze heures. Ma mère ne pouvait rien contre ces appels dominicaux. Elle émergeait de ces conversations (si on peut appeler ainsi ces longs moments de silence entrecoupés de soupirs à peine audibles où l’on se demande si l’autre est encore au bout du fil) en respirant fortement de la bouche comme si elle avait refait surface après une éternité sous les eaux. Une noyade manquée, c’est tout ce que je peux trouver pour décrire ces conversations téléphoniques.
Au début, on se raconte tout, j’imagine. Après quelques années, on n’a plus rien à se dire, on se contente d’analyser les moindres inflexions perçues dans la voix de l’autre. Curieusement, ma mère n’a jamais voulu me passer le téléphone, même dans les premiers temps pour un simple babillage (j’avais cinq ans quand mon père est parti), prétextant chaque fois que mon père était en train de lui révéler quelque chose de très important. Je pleurais. Je lui tirais la jupe. Mais elle restait insensible à mes larmes, préférant, je le comprends maintenant, avancer seule dans les marécages de la folie douce. Mon père, de l’autre côté, s’enfonçait lentement dans les eaux glauques et putrides du cauchemar éveillé. Ce genre de cauchemar où l’on se trouve toujours en face d’une porte qu’on finit par ouvrir pour tomber devant une autre porte qui donne sur une nouvelle porte, et cela pendant vingt ans. Voilà l’absence. Rien de concret. Tout est toujours ambigu, jamais définitif. C’est ce que j’ai compris, très tôt, en voyant ma mère sortir complètement groggy de ses étranges conversations téléphoniques avec mon père. Le désir physique sans possibilité d’étreindre l’être aimé, le palper, le sentir, le toucher. Le corps absent. La chair trop vive. L’autre, à jamais hors de portée. À partir de quel moment doit-on se résigner à ce fait impensable de ne plus jamais pouvoir serrer dans ses bras le corps de l’autre ? Le corps aimé. Un corps, un esprit et un cœur encore tout palpitants à l’autre bout du fil. Ce fil qu’il faudra se résoudre à casser un jour. Mais quand ? Voilà la question que ma mère se posait il y a encore quelque temps, à l’ombre des lauriers-roses.

La raison du pouvoir (13 h 25)

J’ai trouvé mon repas (une banane verte bouillie, une bonne tranche d’avocat et cette montagne de riz arrosée d’une sauce piquante de poisson) à la bonne place, près de la fenêtre. Ma mère sait que j’aime regarder le ciel en mangeant. Un morceau de ciel bleu en guise de dessert. D’un bleu si pur que ça me fend le cœur. J’ai brusquement envie de pleurer, sans raison. Pas une trace de nuage aujourd’hui.
Ma mère est toujours à la même place.
— Tu as mangé, chéri ?
— Oui, maman.
J’ai vingt-trois ans, mais ma mère me parle comme si je n’en avais que cinq.
— Tu sors ?
— Je vais voir ce que Marcus me voulait…
— Ne rentre pas trop tard.
Je ne dis rien. Elle sourit. Je regarde ses belles mains aux doigts longs et si fins. Ma mère voue un soin particulier à ses mains. Simplement à les regarder, je peux savoir si ma mère est inquiète. Dans ce cas, elle n’arrête pas de pianoter sur l’accoudoir du fauteuil tout en regardant devant elle d’un air vague.
— J’ai vu Mme Lucien hier, et elle m’a dit que le mauvais temps est revenu, qu’il faut faire bien attention ces jours-ci…
Je m’assois un moment sur le petit banc, juste en face d’elle. J’aime bien ces conversations improvisées avec ma mère, et je sais qu’elle y prend énormément de plaisir. Une façon de penser à autre chose qu’à ses problèmes personnels. Faut pas imaginer une conversation à bâtons rompus pleine de rires, de confidences et de complicité, ce n’est pas du tout notre genre. Ma mère et moi, et sur ce point nous sommes pareils, détestons afficher publiquement nos émotions. Ma mère passe la majeure partie de son temps, depuis l’exil de mon père, dans l’étrange univers des lauriers-roses, tandis que moi, je n’arrête pas de ruminer des réflexions. Des fois, l’après-midi, comme ça, si je n’ai rien d’autre à faire, nous restons ensemble sur la galerie, sans parler, pendant de longs moments. Un peintre, Philomé Obin par exemple, aurait pu faire notre portrait dans cette position. Comme à son habitude, le vieux peintre aurait donné un titre juste et simple à son tableau, et l’aurait écrit sur la toile même : La mère et le fils, moment intime. Aujourd’hui, c’est une mère inquiète qui me parle. Elle a vu Mme Lucien hier et cela l’a troublée.
— Maman, Mme Lucien te raconte la même chose chaque fois que tu la vois… Elle veut simplement te montrer qu’elle garde encore quelques liens dans les hautes sphères du pouvoir.
Ma mère sourit.
— Fais attention quand même…
— Tu sais que je ne m’intéresse pas à la politique.
— Oui, mais ces gens sont des fous. On ne peut pas prévoir leurs réactions.
— T’inquiète pas, je ferai attention…
— Tu ne rentreras pas trop tard, Vieux Os ?
— Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter…
— D’accord, fait-elle d’une voix lasse avant de tourner lentement la tête vers les lauriers-roses.
C’est ainsi qu’elle termine généralement ses conversations.

La voix (1 h 37)

C’est une voix forte, musclée, tout en grondements. La voix de mon père. Elle pouvait se faire caressante, séduisante, sensuelle même. Dans ce cas-là, je revois ma mère, tête penchée de côté (le récepteur toujours collé à son oreille gauche), léger sourire au coin des yeux, caressant le fil noir de ses longs doigts. Certains soirs, leur conversation semblait étrange. Ils ne parlaient pas à voix claire comme d’habitude. Ma mère baissait le ton pour que je ne puisse pas entendre ce qu’elle disait. Si je n’arrivais pas toujours à entendre ce qui se disait, par contre je sentais bien ce qui se passait. Je ne peux pas expliquer mon sentiment à ce moment-là, mais tout cela était très clair et en même temps très ambigu pour moi, pas bien défini, avec des contours troubles mais un centre intense et dur. Je ne pouvais pas me tromper sur ce qui se passait, là, sous mes yeux d’enfant. C’est qu’on n’apprend pas uniquement avec notre esprit (ce que les adultes ont oublié) mais surtout avec nos sens. Je voyais les mains de ma mère trembler légèrement. Elle tentait de cacher son trouble à mes yeux d’aigle. Ma mère parlait si bas et d’une voix si douce que j’avais l’impression qu’elle était une nouvelle personne, quelqu’un que je ne connaissais pas du tout. Des années plus tard, j’ai vainement cherché cette voix, qui était devenue à mes oreilles la voix de l’amour absolu, chez les jeunes filles avec qui je partageais de tendres sentiments. Ma mère, me semblait-il, aurait aimé me voir ailleurs dans ces moments-là. Elle ne pouvait pas me demander d’aller jouer plus loin, comme elle le faisait à la maison quand je m’accrochais trop à sa jupe, puisqu’elle recevait ces appels chez Mᵐᵉ Ambroise le dimanche soir. Ma mère craignait surtout qu’en me laissant seul un moment je n’aille briser un vase ou un bibelot dans le salon si encombré de Mᵐᵉ Ambroise. Elle fronçait les sourcils et j’arrêtais de respirer. Je n’ai jamais vraiment entendu la voix de mon père. Je ne pouvais que l’imaginer en épiant le visage aux lueurs changeantes de ma mère. Visage tour à tour grave et gai. Brusquement, la lumière éblouissante de cette jeune fille pudique qu’une inflexion conquérante de la voix de mon père venait de faire surgir devant mes yeux éblouis. Un visage de ma mère que je n’ai plus jamais revu après. Je repense encore à la voix de mon père dont je ne connais que les effets sur ma mère. Cette voix terrifiante qui, d’une inflexion ensoleillée ou ennuyée, pouvait changer le cours de ma semaine. Ma mère sortait de ses conversations téléphoniques avec les reins cassés d’une petite vieille ou sa taille de jeune fille, selon les humeurs de la voix de mon père. Et rien ni personne ne pouvait modifier cette posture (la vieille ou la jeune fille) avant le prochain appel téléphonique.

La nouvelle (1 h 58)

Je file en taxi à la station de radio où travaille Marcus. Que me veut-il ? Je le croise dans le couloir, juste au moment où il sort de la salle des nouvelles. Grand, mince, la bouche arrogante, c’est bien lui. Toujours pressé. Il me pousse brutalement dans la petite pièce où sont enregistrées les annonces publicitaires.
— Où étais-tu ? Je t’avais demandé de venir tout de suite…
Avec Marcus, tout doit toujours aller très vite.
— J’avais faim…
— Je t’attendais avant d’annoncer la nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
Je travaille dans un hebdomadaire politico-culturel. Marcus dirige la rédaction d’un grand journal radiophonique. On se consulte souvent, surtout quand il s’agit d’une information importante. Marcus est un impulsif, mais un reporter-né. Il a un sens extraordinaire de l’information et aussi quelques bons contacts dans le gouvernement. Bien qu’il soit plus âgé que moi, il fait totalement confiance à ma capacité d’analyse. Quand on travaille dans un hebdomadaire, on a le temps de réfléchir et on conçoit l’information différemment d’un journaliste qui doit trouver une information inédite chaque jour. Dans le journalisme quotidien, on est toujours pressé. Pas le temps de réfléchir en profondeur. Et c’est encore pire à la radio, où on doit intervenir plusieurs fois par jour. Toujours sur la corde raide. Si vous trébuchez, vous n’aurez même pas le temps de vous relever que déjà les tontons macoutes seront dans l’escalier, accourant pour vous dépecer vif. C’est quand même épuisant de jouer ainsi sa tête plusieurs fois par jour.
— Comment ! Tu ne sais rien !
Ah oui ! c’est vrai, j’aurais dû y penser, c’est un dossier que je couvre avec Gasner depuis près de trois semaines. Ce type, Marcus, est parfois trop rapide pour moi. Toujours le premier arrivé à la course aux nouvelles.
— Merde, Marcus, ne me dis pas que le gouvernement vient de briser la grève des ouvriers de Ciment d’Haïti.
Silence de Marcus.
— C’est terrible, dis-je, après un moment, mais d’une certaine manière, il fallait s’y attendre…
Nouveau silence de Marcus.
— D’accord, j’ai l’air cynique à parler comme ça après coup, mais Marcus, tu te doutais quand même que le gouvernement allait réagir d’une manière ou d’une autre.
Il ne pouvait pas continuer à faire semblant de ne pas savoir. Pour lui, c’était très dangereux, le genre de truc à dégénérer facilement. Le pouvoir pouvait être déstabilisé à tout moment. Tu t’imagines ! La première grève sauvage en Haïti depuis vingt ans, il suffirait qu’une autre usine réagisse pour que ça fasse boule de neige… C’est une victoire, en un sens. Ils ont quand même tenu près de trois semaines.
Regard froid de Marcus durant tout mon petit discours. Je connais ce visage. Ça doit être du très sérieux.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Gasner est mort.
Trois mots. Marcus vient de me les jeter à la face d’une voix blanche.
— Qu’est-ce que tu racontes ? je finis par balbutier.
— On l’a trouvé sur une plage, à Braches, près de Léogâne. Ils lui ont fracassé le crâne.
— D’où tiens-tu ça ?
— Un tonton macoute m’a appelé pour revendiquer le meurtre et me menacer en même temps.
— Où est-il ?
— À la morgue.
— J’y vais. Quand vas-tu annoncer la nouvelle ?
— C’est toi que j’attendais… Qu’est-ce que tu vas faire à la morgue ? On ne peut plus rien faire pour lui. C’est fini.
— L’as-tu déjà vu toi ?
— Non, dit Marcus.
— Il faut que je le voie. Il n’est pas mort tant que je ne l’ai pas vu. C’est peut-être de la propagande. Ils annoncent sa mort et si tu ne réagis pas, ils le tuent le lendemain.
Sourire triste de Marcus.
— Non… Il est mort.
— Comment peux-tu en être si sûr ?
— J’ai un contact à l’hôpital. Selon lui, ils ont joué au baseball avec sa tête.
— J’y vais.
— Fais attention. Ils ont sûrement placé des espions là-bas pour identifier toute personne qui arrive à la morgue. Selon un contact que j’ai au Palais national, ils sont complètement dépassés par les événements.
— Depuis le temps, ils doivent bien me connaître. Ils savent que je ne me mêle pas de politique.
— Des conneries ! Leur règle est simple : tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux.
— Je file… Laisse-moi le temps d’arriver à l’hôpital avant d’annoncer la nouvelle. Je ne tiens pas à avoir la foule autour de moi quand je vais le voir.
— Je ne peux pas te donner plus de sept minutes. Je dois faire mon premier flash exactement dans sept minutes.
— D’accord.

L’hommage du peuple (2 h 03)

Nous sommes près d’une dizaine de personnes à bouillir littéralement dans cette cuve montée sur quatre roues. Taxi déglingué. Un énorme trou au plancher par où je vois l’asphalte. L’odeur du goudron en train de fondre au soleil. Les gens causent, comme toujours, des mêmes problèmes dans tous les taxis de Port-au-Prince. Le prix exorbitant du riz, le prix élevé des médicaments périmés, le prix incroyable du loyer, le prix absurde de l’électricité. Prix, prix, prix, prix. L’argent, l’argent, l’argent, l’argent. Le chômage, le chômage, le chômage. Quelle vie ! Personne ne dit un mot à propos de la grève de Ciment d’Haïti. Ce serait dangereux d’en parler avec des inconnus. La presse en parle très peu, d’ailleurs. Marcus le fait régulièrement dans son journal de 13 heures. Et Gasner, qui couvrait jusqu’à ce matin la grève pour notre hebdomadaire. La semaine dernière, il s’était fait photographe avec les grévistes devant la grille d’entrée de l’usine, ce qui avait provoqué la colère de Marcus. « Ce n’est plus du journalisme, c’est du militantisme », lui avait lancé Marcus. Ce à quoi Gasner avait répondu qu’il n’a jamais entendu faire du journalisme, et qu’on ne peut pas faire du journalisme dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur. « Dans ce cas, lui a craché un Marcus rouge de colère, tu dois te protéger mieux que ça parce qu’en ce moment tu n’es qu’une cible vivante. » Gasner a ri car il aimait bien l’idée d’être une cible mobile. Comment discuter avec un type qui se moque de la mort ? Le chauffeur de taxi allonge la main droite vers le bouton de la radio et, soudain, la voix de Marcus (une diction presque métallique à force de précision) annonce la mort du jeune journaliste. Un courant d’air glacial traverse cette cuve pourtant fumante. Le chauffeur du taxi freine brusquement au beau milieu de la rue Monseigneur-Guilloux. Comme ça. La voiture reste une longue minute immobile au milieu du carrefour. Étonnement. Aucune des voitures qui nous suivaient en klaxonné, ce qui est incroyable dans un pays où les chauffeurs ne communiquent qu’à coups d’avertisseur. La voiture repart sans que personne ne commente la nouvelle, ce qui est totalement anormal dans un pays où le moindre fait divers est passé au peigne fin. Simplement un silence assourdissant. Les images choquantes du texte bref et cinglant de Marcus pour annoncer la mort de Gasner ont atteint leur cible. On a tous l’impression, en écoutant Marcus, d’assister en direct à l’exécution de ce jeune homme de vingt-trois ans (nous avons le même âge) tué à cause de son idéal de justice et de liberté. « Sa liberté, poursuit Marcus, était liée à celle des autres. Et cette liberté était d’abord, pour ce journaliste, celle de l’information. » On entendrait voler une mouche dans le taxi. Les mâchoires serrées, ils écoutent. Et Marcus qui n’arrête pas de leur taper sur la gueule comme un boxeur enragé. Ses phrases sèches partent comme des projectiles pour s’enfoncer dans la chair des auditeurs. Pas un cri, même étouffé. Je suis sûr que Gasner aurait tout donné pour entendre son oraison funèbre, et surtout pour assister à l’hommage que lui rend son peuple. Un hommage muet. Un discours sans bruit. Tout est vécu jusqu’au fond. Aucun spectacle. Uniquement du vrai. Tous ces gens qui, il y a quelques minutes encore, semblaient englués dans le puits noir et huileux de leurs peines et misères, les voilà brusquement forcés de penser à autre chose qu’à leur drame personnel. On avait dans ce taxi minable, il y a à peine quelques minutes, un groupe de gens misérables, et voilà maintenant une nation souffrante. Un peuple en peine. Une collectivité pensante. Sacré Gasner ! Il a réussi enfin son coup. Le prix même pour un tel hommage n’était-il pas trop élevé (se faire fracasser le crâne par des tueurs sadiques) ? Musique. Pas la musique de circonstance. Plutôt du rara. Un rara bien pigmenté (avec bruits de sifflet, de fouet et de vaccines) qui met des fourmis aux jambes. Alors pourquoi personne ne fait bouger son corps ? Pourquoi ne danse-t-on pas dans le taxi ? Price-Mars a pourtant bien dit que c’est un peuple qui danse et qui chante, qui pleure et qui rit. Pourquoi ne parlent-ils pas ? Généralement, même dans des cas très graves, la conversation reprend toujours après un moment. La vie individuelle reprend ses droits. On recommence avec les histoires personnelles. Le fils qui se marie alors qu’on n’a pas un sou vaillant, la nièce qui va à New York, les rhumatismes de celui-ci, le mal de dos de celui-là (on commence toujours avec les hors-d’œuvre avant de passer au plat de résistance), on signale en passant que le mari est en prison et la fille en train de crever à l’Hôpital général parce qu’il n’y a rien dans cet hôpital, et ça finit toujours par le prix de la nourriture qui devient chaque jour hors de portée des honnêtes gens. La mort de Gasner leur a cloué le bec. Pas un mot. Des visages longs comme des jours sans café. Quelque chose de vraiment grave vient de se passer si on arrive même à oublier la chaleur insupportable qu’il fait dans ce taxi déglingué. Le peuple est hébété. Son enfant chéri vient de crever comme un chien sur cette plage, à Braches, près de Léogâne. Une ville sous le choc.

La boîte de glace (2 h 10)

Tout de suite en entrant dans la cour de l’Hôpital général, je tombe sur ce type que j’ai bien connu mais dont j’ai oublié le nom. On n’était pas dans la même classe, mais on se croisait souvent dans la cour de récréation. Il fait son internat ici. Je l’appelle. Il s’approche de moi, l’air soucieux. Il est sûrement déjà au courant. Qu’est-ce que je raconte là ? Bien sûr qu’il est au courant. Tout le pays est maintenant au courant de la mort de Gasner.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? me lance-t-il tout de go… L’hôpital est truffé d’espions.
— Ne t’en fais pas pour moi, vieux frère, je suis déjà fiché.
— Je suppose que tu cherches Gasner… Va tout droit. La morgue sera sur ta gauche… Attends, je vais y aller avec toi.
— Ne t’expose pas trop.
— Et toi ?
— Moi, je travaille pour un journal. Un journaliste a le droit d’aller partout.
— Je suis interne ici. J’ai encore plus le droit d’aller où je veux, mon ami.
Nous marchons un moment sans nous presser, pour ne pas trop attirer l’attention des espions (faut jamais trop faire), en direction de la morgue.
— Tu vois tous ces malades…
En effet, j’en vois tout le long de notre route, le visage en douleur. Les grimaces de la souffrance.
— Laisse-moi te dire que ce sont de faux malades.
— Ils ont l’air tellement vrais.
— Bien sûr, ils ont besoin de soins, tout le monde a besoin de soins dans ce pays, mais ils sont en service commandé.
— C’est dingue, cette histoire ! Ce n’est pas ici que le gouvernement devrait placer ses sbires. Si j’étais lui, je ferais plutôt ceinture les quartiers pauvres. Gasner connaissait tous les miséreux de cette ville.
— Merde ! lance le jeune interne d’un ton rageur, pendant que j’étudiais tranquillement durant toutes ces années, ce type tentait de changer quelque chose dans le pays.
— C’était un journaliste.
— Avec une conscience.
— Et toi, tu es un médecin avec une conscience aussi, je suppose.
Il me regarde un moment, silencieusement, l’air de réfléchir très profondément.
— Moi, tout ce qui m’intéresse, c’est d’aller soigner les vieux riches de la Floride, de me faire une montagne d’argent avant de revenir bâtir un château ici, sur la montagne Noire…
— Arrête ton cinéma. On veut tous un château sur la montagne Noire. De toute façon, Gasner aurait adoré faire médecine. Le problème est que ça exige trop d’efforts, et Gasner était trop impatient pour de si longues études. Son corps est encore chaud et vous voulez déjà en faire un mythe.
Un temps.
— Oui, mais il est mort et moi je suis bien vivant.
— La mort de Gasner, mon vieux, n’a rien à voir avec le fait que tu deviendras un riche médecin en Floride. Il voulait que les gens soient bien informés de ce qui se passe dans leur pays, et il y a un prix à payer pour cela…
Le jeune interne se retourne pour me regarder en face. Je continue à marcher comme si de rien n’était. Je ne croyais pas un mot de tout ce que je venais de dire, mais je n’allais pas laisser passer l’occasion de botter le cul à quelqu’un qui barbote dans l’angoisse à bon marché et qui, quand il roulera en BMW, s’empressera d’oublier notre conversation.
— Voilà, c’est ici, dit-il d’une voix pâle.
Brusquement, je n’ai plus envie de voir Gasner dans sa boîte de glace.
— Merci, dis-je en retournant sur mes pas.
— Tu ne restes pas ? Je peux te le faire voir.
— Non, le type que j’ai connu ne se couchait même pas pour dormir. Du coup, je n’ai pas envie de le voir dans une de vos petites boîtes qui sentent le formol…
Il me jette un regard froid de professionnel.
— Tu as peur ?
Mon sang n’a fait qu’un tour. Je l’ai attrapé à la gorge.
— Arrête… Lâche-moi, tu es fou !
— Gasner n’est pas ici, je hurle. Il n’est pas ici, tu m’entends ? Sais-tu ce qu’il fait en ce moment ? Il fait ce qu’il aime le plus au monde : il marche dans la ville. Son corps est peut-être couché dans cette boîte, mais son esprit est ailleurs. Il parcourt la ville. Je peux même te dire où il est en ce moment. Il descend la rue Bonne-Foi, là où il y a ce petit restaurant où l’on mange un excellent poisson avec du maïs moulu arrosé d’une bonne sauce piquante (mon plat favori), et une large tranche d’avocat. Faut surtout pas oublier la tranche d’avocat. C’est important la tranche d’avocat mais, à voir ta tête, je suis sûr que tu te fous de la tranche d’avocat…
Je devenais hystérique. Je hurlais des stupidités sans desserrer ma main autour de sa gorge. Il a fini par se dégager.
— Tu es fou !
Je m’avance vers lui, les yeux rouges, complètement hors de moi. Il a raison : je suis devenu fou. Le voilà qui détale comme un lapin.
— Hé, ce sera une BMW ou une Mercedes-Benz ? Dur de faire un choix, hein ? Tu prendras les deux, comme ça, pas de danger de te tromper.
Déjà loin, il n’a pas dû m’entendre. Je continue vers la sortie. Les gens que je croise sur mon chemin se retournent vers moi avec un air étrange. Je suis blême de rage contre la mort.

La chasse (2 h 26)

La voiture freine derrière moi. La tête de Jean-Robert sort par la portière de gauche.
— On te cherche partout depuis une heure. On est passés chez toi. Ta mère nous a dit que tu étais à la radio. Et Marcus nous a dit que tu étais parti à la morgue… Monte !
Je monte dans la petite Honda noire, à côté de Carl-Henri. Ce sont mes copains de l’Hebdo. On a débuté dans le journalisme ensemble. Nous avons tous à peu près le même âge, sauf Clitandre qui n’a que vingt ans. La petite Honda noire appartient à Jean-Robert, mais nous nous cotisons pour l’essence et les réparations. Quand il y a une panne majeure, c’est notre salaire à tous qui y passe. On ne gagne pas beaucoup à travailler dans un hebdomadaire politico-culturel. Carlo m’a dit que les magazines sportifs offrent un meilleur salaire.
— Qu’est-ce que tu foutais dans la rue comme ça ? me dit Clitandre, assis en avant à côté de Jean-Robert.
— Je marchais.
La petite Honda file à vive allure, comme si on prenait en chasse une voiture beaucoup plus puissante que la nôtre. Mais il n’y a aucune voiture devant. Nous sommes complètement seuls dans la rue.
— Tu allais où ? me demande cette fois Carl-Henri d’une voix très douce.
Carl-Henri ne perd presque jamais son calme. Quand il est nerveux, son nez se couvre instantanément de gouttelettes de sueur, c’est tout.
— Tu veux savoir ce que je faisais ? Je marchais, je marchais, je marchais… Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ici qui veut savoir ce que je faisais ?
— Calme-toi, mais calme-toi, me lance Jean-Robert tout en continuant à pousser le moteur à fond.
Il prend les virages sans lever le pied de l’accélérateur. Ce type est un vrai paquet de nerfs. Clitandre, comme toujours, fait semblant de réfléchir. Au fond, il dort. Les rues sont désertes. Dès qu’ils ont entendu la nouvelle de l’assassinat de Gasner, les gens se sont dépêchés de rentrer chez eux.
— Où va-t-on ? je demande.
Personne ne répond.
— Quelqu’un peut-il me dire où l’on va ?
Silence total dans la voiture.
— Alors, je descends.
Je tente d’ouvrir la portière de mon côté, au moment où la voiture allait aborder un dangereux virage.
— T’es fou ou quoi ! me lance Jean-Robert sans ralentir une miette.
La petite Honda déborde légèrement pour grimper une seconde sur le trottoir. Jean-Robert donne un brusque tour au volant afin de replacer la voiture au centre de la rue. On finit par s’arrêter devant le cinéma Paramount.
— Tu veux mourir ? me demande un Jean-Robert rouge de colère.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu ne sais pas qu’en ce moment il n’y a que des tueurs dans les rues, et tu te promènes comme ça. Tu joues à la cible ? Tu veux vraiment crever ?
— Et vous autres, qu’est-ce que vous faites dans les rues ?
— On est à la recherche de quelqu’un qui connaît le type qui a tué Gasner, jette Carl-Henri de sa voix calme.
Carl-Henri est le plus réfléchi d’entre nous. Sa voix basse et raisonnable a la faculté de me calmer. Cette fois, elle a sur moi l’effet contraire. Rien n’est plus paniquant que de découvrir qu’un type que l’on croyait calme et raisonnable est en réalité un fou doux.
— Ah, vous connaissez déjà l’assassin, je lance d’une voix que je suppose pleine de sarcasme.
— On suppose qui c’est, marmonne Clitandre sans daigner ouvrir les yeux.
— Et c’est qui ?
— Bon, ils étaient plusieurs, dit Jean-Robert, mais il y a sûrement un type dans le groupe que Gasner connaissait bien, sinon il ne serait jamais monté dans la voiture…
— Ah bon ! dis-je, complètement éberlué. Il était monté dans une voiture !
— Bien sûr, répond précipitamment Jean-Robert, afin de ne permettre à personne d’autre le soin de livrer une information si capitale. Sinon, comment aurait-il pu se retrouver sur cette plage déserte ?
— Peut-être qu’on l’a simplement forcé à monter dans la voiture… Je vois bien la scène : ils s’arrêtent près de lui, descendent promptement de la voiture et, revolver au poing, l’obligent à venir avec eux.
— Non, dit Clitandre, toujours les yeux fermés. Gasner ne serait pas monté dans la voiture, même sous la menace d’une mitraillette, et ils auraient été obligés de le tuer sur place.
C’est tout à fait juste quand on connaît le tempérament impulsif et colérique de Gasner. Il n’obéissait à personne, encore moins sous la menace d’une arme. Il y a des types comme ça. Moi, je suis plutôt lâche.
— Oui, tu as raison, Clitandre. Mais supposons qu’ils l’aient tué sur place avant de l’emmener là-bas, sur cette plage.
— Écoute, crache un Jean-Robert complètement excédé, tu veux venir avec nous ou non ? Tu te décides maintenant.
S’écoule un temps relativement bref.
— C’est non.
— D’accord, dit Jean-Robert sur un ton glacial. C’est ta décision.
Je m’apprêtais à descendre de la voiture quand Carl-Henri me touche légèrement l’épaule droite.
— Et pourquoi tu ne veux pas venir avec nous ? me demande-t-il, un brin de tristesse dans la voix.
— Écoutez, les gars, vous pouvez penser ce que vous voulez de moi, mais je ne crois pas à votre truc. Je pense que vous ne faites que remuer de l’air pour ne pas rester sans rien faire face à un tel drame. Je vous comprends mais ce n’est pas mon affaire.
— Ceux qui ont peur, crache Jean-Robert sur un ton fielleux, trouvent toujours de bonnes raisons pour se défiler.
— Toi, t’as de la chance de ne pas connaître la peur, dis-je en claquant la porte.
Carl-Henri me fait un sourire triste et amical. Clitandre n’a toujours pas ouvert les yeux. Celui-là mourra sans prendre la peine d’ouvrir les yeux pour accueillir la mort. Jean-Robert fait démarrer la voiture en trombe. Je regarde un moment la petite Honda noire filer toute seule sous le soleil implacable de ce jour maudit. Le jour de la mort de Gasner. Je viens de me séparer d’un groupe de copains avec qui j’ai contribué, d’une certaine manière, ces dernières années, à changer le visage de la presse haïtienne. J’applaudis leur tempérament, mais je suis trop lâche pour me précipiter sans analyse préalable dans ce qui est visiblement un piège à rats. Qui nous dit que le massacre est terminé ? La mort de Gasner n’est peut-être qu’un signal pour un bain de sang national.

Un billet d’amour (2 h 58)

Je suis entré machinalement dans l’édifice un peu vétuste du Lycée des jeunes filles. Le Conservatoire d’art dramatique emprunte les locaux du lycée, le soir, après les classes, pour les répétitions théâtrales. Mlle Paret, la secrétaire, comme dans tous les vaudevilles, est amoureuse du directeur du Conservatoire. Tout le monde est au courant de cet interminable feuilleton. Mlle Paret (elle insiste pour qu’on l’appelle mademoiselle, malgré ses soixante ans bien sonnés) me fait un pâle sourire. Je suis debout en face d’elle, attendant qu’elle ait fini d’écrire son fiévreux billet d’amour à M. Résil. Même le dernier arrivé ici connaît cette écriture pointue. Les lettres sont serrées les unes contre les autres comme si elles avaient peur d’avoir froid. Elle écrit d’un jet, sans rature. Finalement, elle signe d’un trait rageur, où se trouve concentrée toute sa frustration, Belinda. D’autres fois, il lui arrive de signer simplement Bébé. Faut dire que pour nous, les étudiants du Conservatoire, et cela depuis toujours, elle est la Rose Fanée, du titre de ce poème qui lui a permis de gagner le premier prix du Conservatoire il y a plus de quarante ans. Elle plie, comme toujours, le billet en quatre avant de vous le donner. Elle a quatre ou cinq messagers qu’elle appelle ses pages. Je suis l’un d’eux.
— Remettez-le en main propre à M. Résil. C’est une note à propos de la répétition d’hier.
M. Résil s’est contenté de la rouler en boule avant de la lancer au panier. Quelle vie cruelle ! Gasner est mort et Mlle Paret, qu’il aimait bien, continue à tricoter ses billets doux pour un M. Résil qui ne prend même pas la peine de les lire. Étant un des pages choisis par Mlle Paret, je connais parfaitement la pièce mais, je ne sais pas pourquoi, je me sens ému, aujourd’hui, jusqu’aux larmes. Alors que je n’en ai pas encore versé une seule sur la mort de Gasner. Peut-être est-ce la mort de Gasner (je dois répéter cette nouvelle plusieurs fois pour me convaincre de sa véracité) qui me rend si sensible. Je n’avais jamais trouvé émouvant le petit manège de Mlle Paret et là, je ne sais plus sur qui je pleure. Est-ce sur l’existence de Mlle Paret ou sur la mort de Gasner ? Je ne sais même pas qui mérite des larmes. Gasner qui a eu la tête fracassée ce matin, ou Mlle Paret dont on piétine le cœur, ici, depuis plus de trente ans. Des générations d’étudiants du Conservatoire se sont moquées de Mlle Paret, dont le seul tort est d’aimer sans être aimée en retour. M. Résil se ridiculise lui aussi en faisant la cour discrètement (ce qu’il croit), chaque année, à une nouvelle fille. Je ne sais pourquoi l’action de M. Résil paraît, aux yeux des étudiants, moins ridicule que celle de Mlle Paret. Peut-être que le fait que Mlle Paret soit follement amoureuse d’un homme ridicule la rend-elle doublement ridicule. La seule question qui reste est celle-ci : quelqu’un qui aime peut-il être ridicule ? Pourquoi l’amour semble-t-il parfois ridicule, tandis que la mort ne l’est jamais ? Je suis donc allé, en présence de M. Résil, ramasser le billet du panier.
— Donnez-moi ça, dit-il.
— Non.
— C’est à moi.
— Ce n’est plus à vous, monsieur.
Qu’est-ce qui m’a pris d’affronter M. Résil ? Il fut, il y a quelques années, mon professeur de théâtre le plus passionné. Je lui garde encore un peu de respect de m’avoir fait connaître Musset, son favori. Et puis, ce n’est pas mon style d’affronter ainsi les gens, surtout quelqu’un d’assez respectable. J’analyse sans arrêt les gens, il est vrai, mais je porte rarement un jugement définitif sur eux. Disons que je n’en tire aucune conséquence. Suis-je lâche ? Peut-être, mais je sais aussi que je suis capable de grande colère en présence de ce que je pense être une injustice. Je déteste l’ironie, le sarcasme, ou qu’on se moque des gens dans leur dos. Ce trait de caractère, je le tiens de ma grand-mère. Pour elle, c’est simple : tout ce qui se fait dans la lumière est un acte de courage, et ce qui se fait dans l’obscurité ne peut être que de la lâcheté. Malgré toute cette éducation assez stricte sur la manière de se conduire dans la vie, il m’arrive très rarement d’oser affronter les gens face à face. Je ne suis pas un timide. Simplement, je n’aime pas lire la peur ou la lâcheté dans les yeux de mon vis-à-vis. Aujourd’hui, c’est plutôt exceptionnel, j’ai l’impression de devenir enragé. En un seul après-midi, j’ai attrapé un interne par le collet ; ensuite, j’ai confronté mes bons camarades de l’Hebdo ; et maintenant, j’attaque M. Résil sur une affaire qui ne regarde a priori que lui et Mlle Paret.
— Donnez-moi ce papier, jeune homme.
Il connaît parfaitement mon nom. Je déteste les gens qui, au moindre différend qui vous sépare d’eux, font immédiatement semblant d’ignorer jusqu’à votre nom.
— Ce billet doux (je veux lui faire sentir que je sais bien de quoi il s’agit) ne pourra jamais être à vous, monsieur, dis-je en le regardant droit dans les yeux.
Finalement, il baisse les yeux. Suis-je en train de changer de caractère ? Suis-je en train de devenir un redresseur de torts ? Suis-je en train de me transformer en Gasner ?
— Vous pouvez me le donner.
Son ton est beaucoup plus doux et ses yeux un peu tristes.
— Est-ce vraiment à vous ? je demande, pour ne pas céder trop rapidement même à la tendresse.
Il me tend simplement la main.
— Oui, il est à moi.
Je lui tends le billet et il le caresse un moment de la paume avant de le glisser dans sa poche.

Le duel (3 h 21)


J’ouvre cette porte avec douceur et tombe en pleine répétition de la pièce de Musset : Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. C’est très léger et en même temps grave, Musset. Du champagne qui grise d’abord pour attrister ensuite. C’est aussi très difficile à jouer. On peut passer à côté si aisément. Il règne une excitation constante dans le théâtre de Musset. Et l’énergie ne doit jamais tomber. L’ivresse de la vitesse. Et aussi cette gaieté presque factice à cause de la tristesse sous-jacente. On marche toujours sur la corde raide avec Musset. C’est la pièce préférée de Mlle Paret. Quand on la joue, elle est toujours assise au premier rang. J’aime bien Musset. J’aime son mystère féminin. Au Conservatoire, ce sont plutôt les femmes qui aiment Musset. De même que Chopin, avec qui on le compare souvent. Trop féminin pour les mecs. Alors que c’est ce qui m’attire chez eux. Cette finesse d’esprit et de cœur. Je connais ce ton. J’ai été élevé par des femmes un peu excitées, toujours en attente de quelqu’un ou de quelque chose. C’est un univers très raffiné. De plus, Musset c’est la France. Je suis imbibé de culture française : raffinée, élégante, luxueuse, bien que la France ne soit pas bien vue en Haïti depuis quelque temps. La nouvelle génération veut retrouver ses racines. « Le français est plutôt un carcan pour nous, disent mes copains. C’est une langue qui ne sert qu’à nous aider à grimper l’échelle sociale. On parle français pour faire savoir à notre vis-à-vis qu’on n’est pas n’importe qui. Maintenant, on veut autre chose d’une langue. Un rapport différent. Plus authentique. » Authenticité : le mot est lâché. Auparavant, le français ne servait qu’à bien montrer qu’on était allé à l’école, qu’on avait été formé par une culture universelle, qu’on était quelqu’un de civilisé. Maintenant, on veut autre chose. Quelque chose de plus proche de nous. On veut aussi se retrouver entre nous dans une émotion vraie. On veut retrouver nos racines, notre culture et d’abord notre langue. C’est le débat de ma génération. Alors, Musset et sa musique si française ne conviennent plus. Mlle Paret continue, malgré tout, à nous l’imposer, avec bien entendu le soutien de quelques amateurs éclairés.
J’ai toujours aimé Musset, et je l’ai défendu même durant la période la plus noire de « l’authenticité », cette variante de l’indigénisme. Mais que peut-on face à un raz-de-marée ? La seule chose raisonnable à faire est de laisser passer cette violente vague en se disant que Musset reviendra. Il y a à peine cinq ans, l’annonce de la répétition générale d’une pièce de Musset aurait suffi à remplir la salle d’une bande d’étudiants affamés de fantaisie, de poésie et de légèreté. On connaissait par cœur les répliques brillantes de ce jeune homme si doué. On arrivait même à s’identifier à Musset : sa beauté, sa grâce, son élégance et son esprit si terriblement fin. On sortait d’une pièce de Musset la joue toute chaude, comme si on venait de se faire gifler durant plus d’une heure. Les vieux aimaient Hugo. Nous, on adorait Musset. C’était une musique qu’on pouvait plus aisément comprendre. Aujourd’hui, la même excitation emplit une autre salle, celle où l’on joue Antigone en créole. Malheureusement, la répétition de la pièce de Sophocle se fait à huis clos, à cause de ce difficile problème. L’acteur qui joue Créon a été hospitalisé, hier soir, pour une grave angine de poitrine. Il paraît qu’Ézéquiel va tenter de le remplacer, comme ça, à pied levé, sans avoir jamais lu la pièce auparavant. Cette pièce a été adaptée en créole par le poète Félix Morisseau-Leroy, qui avait fait, il y a une vingtaine d’années, le pari public de prouver que le créole était une langue si complète qu’elle pouvait exprimer les sentiments puissants qui traversent l’une des œuvres les plus complexes du théâtre universel. Et cela fait des années qu’on n’avait pas joué, dans cette ville, l’histoire de cette ardente jeune femme qui a affirmé en face du pouvoir politique et de tous les pouvoirs que seul l’amour l’intéressait, que l’amour était au-dessus du devoir d’État, que l’amour est plus fort que la loi. L’amour d’une sœur pour son frère, d’une mère pour son fils, ou d’un homme pour une femme. Cette pièce avait rapidement trouvé sa niche dans notre répertoire national mais, à cause de son caractère hautement subversif et à cause aussi de la condition d’exilé de l’auteur (il aide Senghor, au Sénégal, à monter un théâtre national), Antigone n’a pas été jouée, ici à Port-au-Prince, depuis près de vingt ans. Morisseau-Leroy, où qu’il soit en Afrique en ce moment (c’est un voyageur impénitent), doit être loin de se douter que des jeunes gens audacieux et passionnés, au mépris de tous les dangers, sont en train de faire revivre son Antigone. Pour nous, la référence, ce n’est pas Sophocle, mais plutôt Morisseau-Leroy qui a placé la pièce du dramaturge grec dans la paysannerie haïtienne, ce qui lui donne tout son sens pour nous. Vaudou et paysannerie sont au goût du jour. Ce sont les étudiants de troisième année qui ont découvert Antigone et l’ont imposée à M. Résil. Voilà donc ce que font face, ici même au Conservatoire national, le créole et le français. Musset face à Morisseau-Leroy. Ou plutôt Mlle Paret contre la nouvelle génération. La répétition de la pièce de Musset se passe bien. On l’a si souvent jouée ici. Pour ma part, je trouve la mise en scène un peu maniérée. Elle aurait pu être plus rapide, plus moderne. Musset est un esprit si vif. Il ne faut pas jouer Musset avec le pied sur le frein, mais plutôt sur l’accélérateur. Avec, bien entendu, de brusques coups de frein, pour mieux faire sentir la vitesse, le danger, la griserie. Je dois admettre quand même que ça roule bien, alors que de l’autre côté, c’est la pagaille. Perdre l’un des acteurs principaux le jour de la première n’est pas pour rassurer une troupe d’étudiants qui tente déjà une expérience assez dangereuse. Si on en risque de ne plus pouvoir monter, avant longtemps, une pièce en créole au Conservatoire. Disons, pas avant la prochaine génération. Tout le monde est sur les dents. Une activité fébrile envahit même les jardins du Lycée des jeunes filles. Dans certains groupes, plutôt pessimistes, on discute déjà des répercussions d’un possible échec. Personne ne parle de l’assassinat de Gasner. Je me demande s’ils sont au courant. Ce n’est pas possible qu’ils ignorent un tel événement. Tout le pays en parle. Font-ils semblant de l’ignorer pour pouvoir se concentrer sur la pièce ? Ils sont enfermés ici depuis l’annonce de l’enterrement, pour cette angine de poitrine, du comédien qui joue Créon, le roi irritable jusqu’à l’aveuglement. Ils veulent qu’Antigone soit malgré tout un succès. C’est important pour le créole et la culture haïtienne. Ils n’entendent pas lâcher la main que nous tend, par-delà les siècles, le vieux Sophocle. Je ne comprends pas comment on peut encore parler d’authenticité quand c’est un vieil auteur qui, par l’entremise de Morisseau-Leroy, nous permet de comprendre les rapports complexes du pouvoir dans la paysannerie haïtienne. Sophocle était peut-être un paysan haïtien. En tout cas, il a l’air d’en savoir, à propos de ma culture, beaucoup plus que moi. Peut-être qu’il n’y a pas une si grande différence entre ma culture et la sienne. Chaque fois que j’essaie de poser le problème sous cet angle, on m’accuse d’être un vendu qui refuse d’accepter la spécificité authentique de la culture haïtienne. Sommes-nous si différents des autres ? Généralement, après une telle question, on me tourne le dos et je me retrouve dans ma situation préférée : seul.

Le passeport (3 h 48)


Je trouve ma mère debout sur la galerie, ce qui est exceptionnel.
— Qu’est-ce qui se passe, maman ? Tu sors ?
— Non… Je viens plutôt de rentrer… Et j’ai quelque chose d’important à discuter avec toi.
Elle se dirige vers sa chambre. Je la suis docilement. Nous nous asseyons sur le bord du lit toujours bien fait de ma mère. Je me tiens sur la pointe des fesses, faisant bien attention à ne pas trop froisser le drap blanc immaculé.
— Tu as appris la nouvelle, maman ?
J’attendais un peu avant de lui faire part de la mort violente de Gasner, étant certain qu’elle allait faire un lien entre Gasner et moi. Ce qui est normal puisque nous sommes toujours ensemble.
— Oui, dit ma mère d’une voix sèche.
Elle fait un rapide signe de croix.
— Pauvre femme…
— Je parle de Gasner, maman.
— Je pense à sa mère.
Au lieu de m’identifier à Gasner, comme je m’y attendais, elle s’identifie à la mère de Gasner. C’est tout à fait étonnant de sa part. Brusquement, elle ouvre son sac pour sortir un passeport neuf.
— Qu’est-ce qui se passe, maman ? C’est à qui, ce passeport ?
— Tu pars demain matin.
— Comment ça ?
Mes mains commencent à trembler, signe de grande nervosité chez moi. Le sourire douloureux de ma mère.
— Dès que j’ai appris la nouvelle, Vieux Os, je me suis rendue au bureau du colonel César pour savoir ce qui se passe.
Ma mère peut passer des jours, assise sur la galerie dans un état de prostration totale, mais, à la moindre alerte, elle est capable de remuer Port-au-Prince de fond en comble pour me sortir de n’importe quel guêpier.
— L’as-tu vu ?
— Il avait donné l’ordre qu’on ne le dérange pas. C’est ce que m’a dit l’officier de service, que je connaissais bien pour l’avoir souvent vu près de la cathédrale. Je lui ai demandé si je pouvais attendre le colonel. Il m’a fait comprendre que ce n’était pas possible. Je suis allée quand même m’asseoir sur le petit banc contre le mur. On m’a offert du café, mais je ne pouvais rien avaler. Ma gorge était trop serrée. À un moment donné, l’officier a dû sortir pour aller régler une affaire au quartier général et j’ai pu me faufiler jusqu’au bureau du colonel.

Regard sur l’œuvre

Le cri des oiseaux fous cogne et embrasse à chaque page.

— Marine de Tilly, Le Point

Une méditation splendide sur la culture haïtienne, les relations entre les êtres, la place des parents, l’amour et la sexualité.

— Thierry, Librairie « L’Ange » à Gisors

Au-delà de confessions inédites aux accents nostalgiques, l’auteur nous ouvre avec délicatesse la boîte de Pandore d’un Haïti débordant de créativité mais en proie à une politique dévastatrice et dictatoriale.

— Amina

Dans ce magnifique roman, Dany Laferrière nous offre un véritable chant d’amour pour son pays Haïti. Splendide!

— FNAC

Adaptant les codes de la tragédie grecque, pourchassant à sa manière (et de quelle manière !) les fantômes d’un rêve éveillé, Dany Laferrière raconte heure par heure cette nuit où tout a basculé. Comme si Alice traversait l’exact contraire du “pays des merveilles”.

— Thierry Boillot, L’Alsace

Le cri des oiseaux fous propos recueillis par Ghila Sroka, Tribune Juive
août 1999

Dany Laferrière n'a rien d'un fonctionnaire de l'écriture. Romancier de talent, il vient de terminer un impressionnant cycle autobiographique intégrant un « quintette des sens » et un « quatuor des couleurs ». Jour après jour, il occupe son esprit à l'éternelle obsession d'écrire, de dire, de narrer, de regarder et d'expliquer. Pour lui, la littérature, « c'est dévoiler la comédie, c'est la destruction de la comédie, c'est lever le voile sur les choses cachées, essayer d'aller au plus profond — à cause, peut-être, d'une vieille frustration — pour montrer à l'autre que je sais très bien comment ce jeu est construit, que je connais les deux parties qui y jouent ».

Ghila Sroka : – Avec ce nouveau livre, Le cri des oiseaux fous, est-ce la fin d'un parcours pour Dany Laferrière ?

Dany Laferrière : – Est-ce la fin d'un parcours ? C'est une très vieille histoire… J'ai toujours voulu écrire « un seul livre », et il me semblait que les segments publiés ne formaient pas un tout. Ce tout, c'est le dixième livre, Le cri des oiseaux fous, qui le réalise.

J'ai voulu raconter en dix volumes l'itinéraire d'un jeune Haïtien qui part de Petit-Goâve, en passant par Port-au-Prince, Montréal, New York, Miami. Je pense qu'avec ce dernier roman, j'ai bouclé la boucle. Mon « autobiographie américaine » est définitivement terminée, et j'en suis encore tout étourdi.

Ghila Sroka : – Est-ce que tu portais depuis longtemps ce projet en toi ?

Dany Laferrière : – Je n'avais pas ce projet en tête, mais je l'avais dans le corps. Je savais que j'allais écrire un livre, un jour, sur ma grand-mère, mais c'est à partir de L'odeur du café que le projet s'est imposé complètement. Ce que j'avais en tête, c'était de faire autre chose, d'écrire un livre comme Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, c'est-à-dire sans les sempiternels thèmes haïtiens : la politique, la lutte des classes, la dictature. Il y avait beaucoup de sexe dans ce livre, justement parce que les Haïtiens ne traitent pas de ce sujet. De même, les Haïtiens peuvent vivre quarante ans dans un autre pays sans jamais écrire une ligne sur ce pays. Mon livre à moi se passait à Montréal, et les deux personnages étaient des musulmans dont on ne savait pas très bien de quel pays ils venaient.

Donc, j'avais fait tout ce qu'il ne fallait pas faire, c'était une fable contre toutes les autres. J'avais écrit ce livre pour me débarrasser de cette haïtianité et de cette francophonie ; parmi les écrivains que je citais, pas un, à part Diderot, je crois, n'était français. Je vivais dans une toute petite chambre et j'écoutais du jazz ; les auteurs que j'avais chez moi étaient américains, sud-américains : Borges, naturellement, Gombrowicz, qui a beaucoup vécu en Amérique latine, Miller, Hemingway… C'était un peu l'américanité qui prenait sa place dans mon œuvre.

Mon deuxième livre, Éroshima, se passait à Montréal, mais concernait plutôt des Asiatiques. J'étais allé encore plus loin dans ce que les Haïtiens ne font jamais, puisque le personnage central était une Japonaise. C'est quand j'étais en train d'écrire L'odeur du café, mon troisième livre, que j'ai eu l'illumination de ce projet de grande fresque américaine. Les Caraïbes sont alors entrées en jeu en tant qu'élément du continent américain. Aucun écrivain canadien, québécois ou américain n'a écrit une telle œuvre, où les personnages ne font pas que traverser le continent, mais le vivent littéralement.

Comment faire l'amour avec un nègre est lié au Québec, c'est une description de Montréal ; l'action ne pourrait pas se passer en Haïti. Mais L'odeur du café ne pourrait pas se passer à Montréal, ni à New York. Et Cette grenade dans la main du jeune nègre, avec l'interview de Spike Lee, c'est une description des États-Unis qu'on ne pourrait pas situer ailleurs.

Ghila Sroka : – Est-ce que c'était effarant de s'imposer une liste de livres à écrire ?

Dany Laferrière : – Oui, c'était très difficile, effrayant même. Mais je savais que je pouvais le faire si je m'y prenais calmement et patiemment. Je n'allais pas trop vite, car il ne s'agissait pas seulement d'écrire, mais aussi de faire en sorte que les livres ne se recoupent pas. Chacun devait être bien délimité pour que je puisse fouiller en profondeur chaque époque dans chaque lieu et en faire quelque chose qui pourrait s'appeler un livre. Je voulais montrer aux gens qu'un jeune immigrant arrivant à Montréal pouvait tenter, même sans avoir une bibliothèque dans son dos, quelque chose à long terme qui ne soit pas lié au génie, mais au travail.

Ghila Sroka : – Ce projet magnifique intègre un quintette des sens et un quatuor des couleurs. Peux-tu nous le détailler ?

Dany Laferrière : – Il y a un livre intitulé Une autobiographie américaine, divisé, si on veut, en trois parties. La première, c'est le quintette des sens, qui comprend L'odeur du café pour l'odorat, Le charme des après-midi sans fin pour la vue, Le goût des jeunes filles pour le goût, La chair du maître pour le toucher et, enfin, Le cri des oiseaux fous pour l'ouïe.

La seconde partie, c'est le quatuor des couleurs, parce que la découverte de l'Amérique du Nord m'a révélé en même temps les questions raciales. Le rouge, le noir, le jaune et le blanc — les quatre couleurs primaires selon Matisse — sont des couleurs vivantes qui forment un bouquet magnifique, magique, coloré. Mais en même temps, ce sont les couleurs des quatre races, ce qui a donné ces quatre livres. Cela commence avec Chronique de la dérive douce, dès la descente d'avion du jeune homme qui vient de quitter une dictature tropicale en folie. Ensuite, à la fin de Chronique de la dérive douce, le narrateur laisse son travail pour devenir écrivain. On suppose qu'il va rédiger Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer. Puis c'est la période asiatique avec Éroshima, et enfin il écrit Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, qui est une sorte de réflexion sur le succès qu'il a eu, sur Comment faire l'amour et toute cette époque. Donc, c'est le quatuor des couleurs, avec l'Indien de Chronique de la dérive douce, Éroshima où il y a une Asiatique, et Comment faire l'amour et Cette grenade, où on trouve des Noirs et des Blanches.

La conclusion du quintette et du quatuor, qui s'intitule Pays sans chapeau, fait le lien entre ces deux univers. Le jeune narrateur revient de Montréal couvert de gloire, si l'on peut dire, il rentre chez lui à Port-au-Prince.

Ghila Sroka : – Dans Le cri des oiseaux fous, à la page 318, tu écris ces mots : « Et Montréal ne m'attend pas », clin d'œil à la comédie musicale Demain matin, Montréal m'attend. Mais Montréal n'attend personne, de toute façon !

Dany Laferrière : – C'est un clin d'œil, mais ce que je voulais dire, c'est que, comme je ne suis ni un Français, ni un Allemand, ni un Anglais d'Angleterre, Montréal ne m'attend pas du tout. Montréal ne sait pas qu'en ce moment même, alors que nous parlons, des jeunes gens arrivent à Dorval qui vont changer le cours de l'histoire de ce pays. Ces jeunes gens se font peut-être regarder de haut par des officiers d'immigration pressés et pleins de préjugés, qui pensent que, si on n'est pas allemand, on n'est rien du tout. Quand ce jeune homme de vingt-trois ans venant d'Haïti s'est présenté aux portes de la ville, je ne me souviens pas qu'on l'ait accueilli à bras ouverts. Ce qui est tout à fait normal, car on ne savait pas que, mine de rien, que Montréal le veuille ou non, j'allais apporter quelque chose de neuf dans le paysage culturel québécois.

« En arrivant à Montréal, je n'ai pas voulu monnayer ma misère, vendre ma douleur comme le font tous les immigrants. Je voulais aller au cœur de ce nouveau pays, au cœur du Québec. La douleur était si profonde qu'il a fallu la cacher ; c'est la première fois que je le dis. »

Ghila Sroka : – Tu n'es donc pas quelqu'un qui a voulu se faire un nom avec la misère d'Haïti. C'est pour cela que tu as inauguré ton œuvre avec Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer. Mais si aujourd'hui je devais conseiller à un lecteur de te lire, par quoi devrait-il commencer ? Quel est l'ordre souhaitable pour aborder ton Autobiographie américaine ?

Dany Laferrière : – Maintenant que les dix livres sont écrits, je crois qu'il faut commencer dans l'ordre, c'est-à-dire par L'odeur du café, suivi du Charme des après-midi sans fin, qui se passent à Petit-Goâve. Ensuite, on change de lieu pour l'adolescence, et c'est Le goût des jeunes filles, à Port-au-Prince, ainsi que La chair du maître et Le cri des oiseaux fous.

Puis c'est Montréal avec Chronique de la dérive douce, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, Éroshima et Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, et enfin Pays sans chapeau. C'est là l'ordre du livre tel que l'auteur l'a imaginé, qui n'est pas arbitraire puisqu'on passe de l'enfance à l'adolescence, puis des voyages de l'homme à son retour au pays natal. Ce livre a pour origine l'un des plus grands mythes, il obéit à la règle d'Homère. C'est le livre du voyage et c'est le livre du retour.

Ghila Sroka : – La critique montréalaise t'encense systématiquement ; tu es très choyé. Est-ce qu'au moins cette critique littéraire t'enrichit ?

Dany Laferrière : – Ce que je vais dire va paraître très vaniteux, mais non, la critique littéraire ne m'enrichit pas, ou très rarement — quelquefois, un commentaire peut m'éveiller. Je ne veux pas dire qu'elle n'est pas bonne, mais je suis très volontariste : j'avais une œuvre en tête depuis très longtemps, je savais très bien ce qui allait se passer, ce qui allait venir après. Si la critique, par exemple, s'étonnait que je n'aie jamais parlé de mon père ou d'hommes dans mes livres, moi, je savais très bien que ce livre-là était à venir ; il était déjà dans ma tête.

Par contre, j'attends avec intérêt la critique universitaire, qui a plus de temps pour aller au fond des choses — lorsque je serai, peut-être, un écrivain plus connu. Jusqu'à maintenant, ce qui se présente, c'est une critique sympathisante, d'ambiance, qui me donne le pouls, mais j'aurais pu écrire mes livres même s'ils avaient été mal reçus. Cela ne veut pas dire que la critique ne comprend pas mes livres ; c'est simplement qu'elle ne dispose pas de toutes les clés culturelles et, aussi, qu'il aurait fallu attendre la fin du cycle pour juger si le projet valait la peine ou pas.

Ghila Sroka : – Lors de ton passage à l'émission de Bernard Pivot, tu as déclaré qu'il fallait attribuer un prix Nobel à la littérature québécoise. Qu'est-ce que tu entendais par là ?

Dany Laferrière : – Écoute, quand je suis arrivé en 1976, on publiait peu de livres d'immigrants. Les salons du livre faisaient plutôt dans le genre « bûcherons avec ceintures fléchées », car la littérature à l'époque avait surtout pour cadre l'univers fermé de la paysannerie. Il y avait de grands auteurs — Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Victor-Lévy Beaulieu — mais, même chez eux, on sentait une sorte de détestation de la ville, de haine de l'urbain. Le XXe siècle a fait une place importante à la ville, mais ces gens-là ne l'aimaient pas, et il régnait un jansénisme virulent dans la littérature qui la rendait excessivement morale, lourde à porter.

Or, brusquement, j'ai vu quelque chose de nouveau se dessiner dans les années 80 ; on a constaté l'avènement d'une littérature beaucoup plus dynamique, jeune et rapide, qui mettait en scène Montréal sans que l'on se pose la question de savoir si c'était une ville de perdition comme l'avaient fait Marie-Claire Blais et Victor-Lévy Beaulieu. Ensuite, dans les années 90, beaucoup d'immigrants sont arrivés, et aujourd'hui, en l'an 2000, chaque maison d'édition compte au moins une demi-douzaine d'auteurs provenant d'horizons complètement différents.

Par ailleurs, des progrès ont aussi été réalisés sur le plan de la critique, des journaux, des périodiques, des affiches pour les livres. Maintenant, un livre peut bénéficier d'une trentaine de critiques, que ce soit à la radio, à la télévision ou dans la presse écrite, alors qu'à l'époque, tu n'avais droit qu'à un seul article dans Le Devoir. C'est cela aussi qui crée une littérature. Ce n'est plus une seule personne qui détermine ce qui est ou n'est pas de la littérature, comme durant toute cette époque janséniste dont je parlais, avec Réginald Martel qui faisait la pluie et le beau temps…

Ghila Sroka : – Aujourd'hui, heureusement, il y a aussi Stanley Péan à La Presse. Réginald Martel ne fait plus vraiment le poids…

Dany Laferrière : – Il se posait comme grand critique, mais maintenant ça fait rire… Et sa conception de la littérature… ! Je lui ai déjà dit, d'ailleurs, que c'était malheureux qu'il fasse une critique aussi généraliste. Je pense que quand il étudie les gens de sa génération, Victor-Lévy Beaulieu ou le docteur Ferron, il peut être très intéressant parce qu'il les a suivis ; ils partagent une même culture, une même conception du Québec. Mais quand il étudie les jeunes, il est complètement aveugle, il ne sait pas de quoi il s'agit. C'est comme si on demandait à un critique de musique classique de critiquer des musiciens heavy metal. Il n'est pas équipé parce qu'il n'a pas les mêmes références. C'est un homme qui a été élevé à l'époque des bons Pères, lorsque le problème moral était celui du bien et du mal, de la perdition. Son rapport à la femme, son regard sur la femme ne sont pas ceux d'un écrivain de vingt-cinq ans en ce moment. Ce sont deux univers complètement différents.

Ceci dit, il peut faire le lien avec les gens de sa génération qui continuent à écrire, il peut expliquer le passé sur lequel le présent s'appuie, donc il a sa place. Mais je pense qu'il devrait s'abstenir de commenter les livres des jeunes gens. Parce que la littérature n'est pas quelque chose de totalement objectif.

La littérature ambiante, si l'on oublie les cinq ou six livres qui vont traverser le siècle et continuer leur route sans nous, est faite de gens, de leur culture et de leur génération, de ce qu'ils mangent, de ce qu'ils boivent. Quand on a fréquenté les couvents, on n'a pas la même conception de la vie qu'une punk qui écrit ; ce n'est pas du tout le même univers. La littérature n'est pas seulement esthétique, il y a un fond de vie personnelle, donc il est difficile de juger. Je sais que les gens vont dire que tout objet d'art devrait pouvoir être étudié, mais non : il peut être lu ou vu par tout le monde, mais pas être compris, analysé et jugé. Les journaux ont des spécialistes pour chaque segment de la musique, alors qu'en littérature, il n'y a que des généralistes…

Ghila Sroka : – Dis-moi, est-ce que maintenant « Vieux Os » a l'intention de se reposer ?

Dany Laferrière : – Ce n'est pas que je veux me reposer, mais c'est vrai que je vais me retrouver sans devoirs à faire à la maison. J'ai remis ma dernière copie avec le dixième livre. Ça ne veut pas dire que je n'écrirai plus, mais pas pour des projets aussi longs, aussi terrifiants. J'écrirai quand je le voudrai, il n'y a plus d'urgence.

Ghila Sroka : – J'ai lu quelque part que tu ne te définis pas comme un écrivain. Qu'est-ce que tu voulais dire par là ?

Dany Laferrière : – Ce que je voulais dire, c'est qu'au moment où j'écris, le regard que je pose sur le livre est celui d'un écrivain, mais que je ne me définis pas comme quelqu'un qui a atteint son but et qui est Monsieur l'Écrivain au sens mondain du terme…

Ghila Sroka : – Tu n'es pas un fonctionnaire de l'écriture, c'est ça ?

Dany Laferrière : – C'est ça, je suis toujours comme l'individu selon Gombrowicz, c'est-à-dire immature, pas encore défini. Je n'ai pas « réussi ». Mais au moment où j'écris, au moment où j'organise les événements, les faits, et que je les mets dans mon laboratoire — ou dans la chaudière pour que ça cuise un peu —, bien sûr, je suis un écrivain.

Ghila Sroka : – Dis-moi, qu'est-ce que la notion de francophonie évoque pour toi ?

Dany Laferrière : – C'est une notion très ambiguë pour moi et pour d'autres. J'ai l'impression qu'on cherche à l'imposer depuis une vingtaine d'années et qu'elle n'arrive pas à entrer complètement dans la tête des gens. On n'est jamais très sûr si le mot inclut la France, ou s'il ne s'applique pas uniquement aux pays où on parle français à l'exception de la France. Par ailleurs, ce qui est très désagréable, c'est qu'on a l'impression que la France est en train de se constituer un empire.

Après les Américains qui sont déjà bien installés dans le monde, on dirait que c'est au tour de la France de s'organiser. Officiellement, l'idée de départ était de rassembler tout ce qui parle français sur la planète pour faire face à l'anglophonie ou à l'hispanophonie, qui sont des empires en train de s'élever. Maintenant, les empires ne sont plus économiques, ils sont linguistiques ; on vise de grands rassemblements.

Ghila Sroka : – Sans parler de la Chine…

Dany Laferrière : – C'est exact, il faut compter avec la Chine et son milliard de sinophones. Nous vivons l'avènement de l'empire du « phone », du son, du phonétique. Il me semble que ce n'est pas très sérieux, tout ça, parce que la langue me paraît un instrument de promotion, mais un instrument seulement. J'ai l'impression que la France ne pouvant plus être présente à travers la planète, elle espère s'arranger avec les petits pays francophones pas très importants pour faire un chiffre, pour pouvoir vendre les produits français un peu partout, afin de contrer la menace américaine.

La France lance des slogans comme « soyons fiers de parler français » à des gens en train de crever. Pour moi, c'est de la connerie, parce que l'homme a toujours parlé. Que l'homme parle créole, anglais, français, espagnol, chinois ou allemand, il se débrouille toujours pour parler, pour faire du bien ou du mal avec ce qu'il dit. Et moi, je suis prêt à parler anglais, allemand, chinois ou yiddish demain matin, si cela peut offrir une meilleure vie à mes amis, à moi, aux gens qui me sont proches et, disons-le tout bonnement, à mon pays. D'ailleurs, je suis prêt à accepter qu'Haïti, et je le souhaite même ardemment, se place sous la bannière américaine. Pour une fois, on serait du côté des gagnants. On en a marre d'être toujours du côté des perdants, de ceux qui nous disent : « Viens, essayons de perdre ensemble », quand ils veulent tout simplement ramasser les deux ou trois sous que nous avons dans la poche. Haïti fait partie du continent américain et on sent une charge émotionnelle, un enthousiasme qui pourraient nous amener beaucoup plus loin que notre situation actuelle.

La France ne s'occupe plus d'Haïti depuis très longtemps, elle n'en a, avec raison, que pour ses territoires outre-mer. Et comme nous ne nous sommes pas identifiés aux Américains à travers notre histoire, nous sommes largués, il n'y a plus personne. Or, je crois qu'un tout petit pays comme Haïti ne peut pas rester tout seul, il faut s'amarrer. Et ce n'est pas parce qu'on est pauvres qu'on doit être de gauche ; il faut s'amarrer à un truc qui marche.

Ghila Sroka : – Choisir ton colonisateur, c'est ce que tu souhaitais !

Dany Laferrière : – Voilà. Les colonisés doivent choisir leur colonisateur. Et si j'ai à choisir mon colonisateur, il y a de bonnes raisons pour que je choisisse les États-Unis.

D'abord, ils ont beaucoup de choses à régler. Ils n'ont pas le temps de venir vous faire de la propagande comme c'était l'habitude de la France, qui n'avait pas tellement de choses sérieuses à régler, et qui avait le temps d'imprimer sa propagande dans le cerveau des gens. Comme on ne compte pas beaucoup pour les Américains, qui en ont déjà pas mal sur les bras avec le reste de la planète, on aura la paix.

Ghila Sroka : – Tu vis sur trois territoires d'Amérique, le Québec, Haïti et les États-Unis, plus précisément à Miami. Finalement, tu es un écrivain de quel pays ?

Dany Laferrière : – Je suis un écrivain américain, de ce continent. J'écris avec ce que je suis, avec mon sang, mon esprit, mes émotions, mes voyages, mes amours, mes détestations, et mes livres traversent ces trois pays d'Amérique. J'ai l'habitude de dire avec ironie que je suis un homme en trois morceaux. Très vite, j'ai compris qu'il ne fallait surtout pas avoir mon corps en Amérique et mon esprit toujours en Europe, plus particulièrement en France. Bizarrement, l'intelligentsia caribéenne francophone a toujours vécu dans cette situation-là.

Ghila Sroka : – … C'est-à-dire la tête tournée vers la France. Tu es donc véritablement un enfant de l'Amérique.

Dany Laferrière : – J'ai déterminé très tôt que c'était en Amérique que je vivrais. C'est un continent neuf, dont certains des habitants sont arrivés il y a à peine trois cents ans — les Amérindiens sont là depuis plus longtemps, bien sûr. Et ce continent à la fois neuf et vieux me plaît. Je l'ai choisi avec ses défauts et ses qualités. Naturellement, nous connaissons tous les défauts des États-Unis, nous savons tous très bien que l'idéal serait de ne pas être colonisés. Mais pour cela il faut disposer d'une puissance financière que ni moi ni Haïti n'avons. Il faut être puissant pour imposer son art de vivre, il faut savoir tirer l'argent de la poche des pauvres et, comme nous n'avons pas de pauvres — nous sommes les pauvres —, nous ne pouvons pas imposer notre art de vivre.

La littérature haïtienne, par exemple, ne peut pas s'imposer. Nous attendons, comme cela a toujours été, que la France nous tende la main pour publier un livre par génération chez Grasset, chez Gallimard ou au Seuil. Moi, je me suis dit que j'allais vivre en Amérique avec le peu que j'ai. Or, le peu que j'ai, l'Europe l'envie, l'Europe m'envie de vivre en Amérique, de me dire américain.

L'Europe envie l'Amérique, pas forcément pour son argent, comme beaucoup le croient, mais pour cette jeunesse, ces grands espaces, ces gens qui, à peine mûris mais déjà pourris, rêvent encore, pour cette pauvreté et cette richesse extrêmes. L'Europe envie ce qui est encore en devenir en Amérique, cette imperfection. Je ne fais pas allusion ici au vieux mythe de l'American Dream, mais à autre chose qui est encore flou en Amérique. En France, chacun connaît depuis trois siècles la place de chaque individu dans la société, alors qu'en Amérique, les gens n'ont pas encore tout à fait trouvé leur place.

Ghila Sroka : – Le Québec, Haïti et la Floride constituent un magnifique triangle…

Dany Laferrière : – Un triangle que je me suis moi-même tracé, parce qu'on est responsable de sa vie. C'est pour ça que je ne voulais absolument pas mettre mon destin entre les mains de la francophonie, c'est-à-dire de la France. La bannière de la francophonie est une autre façon pour la France de diriger tout ce qui parle français. Je n'ai même pas voulu y habiter pour une raison très simple : je pense qu'on ne doit jamais vivre dans un pays qui vous a colonisé parce qu'alors on passe sa vie à être paranoïaque, à se croire attaqué, et on ressasse un seul débat, le débat racial, le débat de la colonisation. Au Québec, pays qui lui-même a été colonisé, on vit avec une vision très modeste de la vie — « nous sommes nés pour un petit pain » —, ce qui me va très bien. Les Québécois sont blancs et je suis noir mais, quand je vais en Europe, on me dit que mon français est plus raffiné que le leur, donc nous sommes à égalité. Ils sont blancs, ils ont un avantage sur moi dans l'échelle des valeurs établies occidentales, mais j'ai une sorte de capacité de rêver, de me croire supérieur parce que j'ai fait la guerre et que je l'ai gagnée — je parle d'Haïti et de la guerre de décolonisation. On n'a pas obtenu notre indépendance entre deux verres de rhum. Je ressens cette fierté qui habite les Haïtiens depuis toujours. Pour moi, le peuple québécois est à la mesure du peuple haïtien.

Ghila Sroka : – Mais la francophonie n'est pas seulement le cheval de bataille de la France. Le Québec aussi joue beaucoup cette carte pour placer ses pions à côté de la France.

Dany Laferrière : – Il faut dire que la propagande occidentale n'est pas innocente. C'est tombé dans l'oreille de certaines personnes qui ne sont pas sourdes au Québec, et qui se sont dit : « Mais après tout, nous sommes des Blancs. Nous ne sommes pas des dieux comme les Français, mais nous pouvons être des demi-dieux. On peut essayer, nous aussi, en Amérique, de rassembler un petit empire francophone. » On sent cette velléité au Québec, quand on entend, par exemple, que La Presse est le plus vieux journal francophone d'Amérique — ce qui est faux —, que les Québécois sont le seul peuple francophone en Amérique. Cette façon d'occulter l'histoire des autres — celle d'Haïti, de la Dominique, de la Guadeloupe, de la Martinique — montre que, si on n'est pas très vigilants, on va se retrouver avec un demi-colon en Amérique.

Remarque, c'est la même chose avec les Haïtiens : il suffit de leur donner une situation et ils se croient les meilleurs Noirs au monde, donc ce sont des crétins aussi. En général, il suffit de donner aux humains la possibilité de se placer, ou de se croire, dans une situation d'autorité, et demain vous vous retrouvez avec des colons. Je ne vois pas de structure fondamentale qui empêcherait les Québécois ou les Haïtiens de devenir des colons, et parmi les pires. On a vu comment les Haïtiens se comportent en Haïti même, je veux dire les hommes au pouvoir. Quant aux Québécois, nous savons très bien comment certains, prêts à affirmer « Nous sommes nés pour un petit pain », sont aussi les mêmes qui nomment n'importe quel commerce Le roi du rasoir. On sent une ambivalence.

Derrière toute manifestation de modestie, il y a une vanité exceptionnelle.

Pour en revenir à la francophonie, j'aimerais ajouter que j'ai pour principe de ne jamais soustraire, mais plutôt d'additionner. Je ne suis pas en train de soustraire la France de mon esprit, ni la Suisse, la Belgique, l'Algérie, le Sénégal, Haïti, la Martinique ou la Guadeloupe. Il faudrait être con, après avoir passé toute ma vie dans cette culture, et avec l'héritage de mes ancêtres. Ce n'est pas ainsi que les colons procèdent, eux qui additionnent les colonies. Moi aussi, je vais additionner.

J'additionne la France, la Suisse et d'autres pays, qui m'ont donné Voltaire, que j'adore, Diderot — Le neveu de Rameau est un des grands livres de ma vie —, ainsi que tous ces livres étrangers traduits en français, qui m'ont permis de connaître des écrivains du monde entier. Haïti ne m'aurait pas donné cela. Il faut un pays riche, un pays riche pour mettre à disposition toute cette culture. Je pourrais aussi mentionner toute cette musique internationale acquise via la France.

Toutes ces choses sont presque consubstantielles à moi, et c'est le bagage que j'apporte en Amérique. Je n'arrive pas vierge face aux États-Unis. Parfois, on me demande de rédiger des articles ou des critiques de livres pour le Los Angeles Times.

Je les fais dans une langue proche du rap américain, mais en parlant de Voltaire, de Diderot, de Dante, d'écrivains européens.

Les gens sont complètement éberlués parce qu'ils voient un type qui se présente comme un Haïtien ou un Américain noir, qui utilise le langage rap — dans leur tête, un ignorant de talent —, mais ce type parle de L'Enfer de Dante, de L'éducation sentimentale de Flaubert, compare tous ces livres. Et moi, je veux les éberluer. Les propos que je tiens par rapport à la francophonie valent aussi pour l'Amérique. Je me sers alors de la France contre l'Amérique, en lui montrant ce raffinement culturel qui me vient de la France, cette ouverture sur le monde interdite aux Noirs enfermés dans les ghettos. C'est l'argent qui occasionne cela. Si vous habitez un quartier riche, vous avez une très bonne bibliothèque, des librairies luxueuses, mais, si vous habitez dans un ghetto, vous allez lire uniquement Danielle Steel, le dernier best-seller, et vous allez regarder une télé complètement vulgaire et manger uniquement au McDonald's. Alors qu'à Paris, grâce à la vision propagandiste de la France, on peut circuler dans la culture dans n'importe quel quartier. C'est ce que je montre à l'Amérique.

Quand ils croient avoir devant eux un pauvre petit nègre, je commence à leur parler de Nietzsche, de Goethe ou de Voltaire, et ils ont les yeux écarquillés.

Cette culture, je l'ai reçue de la France. Je suis un petit communard qui est en train de se sauver, littéralement, avec la caisse du patron.

Qu'est-ce qu'un colonisateur ? C'est quelqu'un qui arrive dans un pays et qui commence par monter les gens les uns contre les autres — « diviser pour régner », c'est dans Machiavel. Moi, je mange à tous les râteliers. Les États-Unis m'ont appris à parler d'argent. Je mêle l'argent et la culture, ce qui impressionne beaucoup les Français qui nous ont appris que la culture valait mieux que tout le reste… et que l'argent était bien mieux dans les poches des aristocrates et des bourgeois.

Ghila Sroka : – Comment se déroule une journée de Dany Laferrière à la maison, à Miami ?

Dany Laferrière : – Thomas Mann a dit quelque chose qui m'a beaucoup impressionné tout jeune. Il a dit : « Pour écrire une œuvre révolutionnaire, il faut mener une vie bourgeoise. » Alors ma vie, je la mène très bourgeoisement, je fais des choses extrêmement réglées…

Ghila Sroka : – Tu as des rituels.

Dany Laferrière : – Voilà. Je me lève, je m'occupe des enfants, je les emmène à l'école. Après, je marche autour du lac tout près de chez moi, pendant une heure, une heure et demie, en pensant à ce que je vais écrire et à toutes sortes d'autres choses. Je me laisse aller et mon esprit vagabonde. Comme disait Diderot dans Le neveu de Rameau : « Mes pensées sont mes catins. » Je reviens donc à la maison avec l'idéal grec, c'est-à-dire un esprit sain dans un corps sain. Puis je prends une douche et je m'installe à ma table de travail dans la bibliothèque. J'ai une bouteille de rhum Barbancourt. Je ne suis pas un buveur, mais il m'arrive de boire un petit coup quand je commence à m'endormir, pour me réveiller l'esprit et les sens. Je mets de la musique haïtienne et je prends un petit Barbancourt.

Cela n'a aucune incidence, au fond. Après, je vais chercher les enfants. Je fais à manger, je m'occupe de leurs devoirs et, ensuite, Maggie arrive. On mange et elle prend la relève. Moi, je continue à écrire. Le soir, quand j'ai fini d'écrire, je regarde un peu la télévision avec elle, je cause de la journée et je vais dans mon bain. Je prends des livres et, alors, je change de chapeau, je deviens un lecteur, la partie que j'aime le plus.

Ghila Sroka : – À Montréal, de nombreuses personnes, principalement des femmes, travaillent à des maîtrises ou à des thèses de doctorat en traitant toujours des mêmes questions, à savoir l'exil et l'errance. Comment aimerais-tu être lu, en dehors de ces thèmes ?

Dany Laferrière : – Je ne connais pas tous les étudiants qui font des thèses sur mes livres, mais j'en ai rencontré beaucoup qui s'en servaient pour rédiger des devoirs de classe.

Je dois dire que, jusqu'à présent, c'est plutôt décevant. Ils choisissent le thème du sexe et je ne suis alors à leurs yeux qu'un auteur porno : tout est sexe. Ou ils choisissent l'exil, et prennent des livres comme Chronique de la dérive douce, Pays sans chapeau, et là je suis en exil tout le temps. Ou encore l'urbanité — Cette grenade, Comment faire l'amour, Éroshima… Là, je deviens un urbain terrible. J'ai aussi entendu dire que je suis un écrivain de la paysannerie haïtienne, à cause de L'odeur du café, et de la contemporanéité, à cause du Goût des jeunes filles. Chaque fois, ils éliminent tous les autres plans, niant l'observateur social original que je suis. Ils peuvent facilement éliminer quatre livres sur huit en disant qu'ils sont fortuits.

Ghila Sroka : – Il faudrait faire une lecture plus globale.

Dany Laferrière : – C'est surtout que c'est très traditionnel comme analyse. On dirait qu'il faut s'en tenir à une série de thèmes propres aux écrivains du tiers-monde : l'errance, la dictature, l'engagement social, les voyages, l'exil. Ce n'est pas sur moi qu'on fait la thèse, mais sur l'exil. Et comme j'ai quand même pas mal écrit, par chance pour eux, il se trouve toujours des passages dans mes livres où les personnages font des affirmations extrêmement catégoriques, donc c'est très facile de trouver des citations qui concordent avec leur objet de recherche.

Non, je n'ai pas vu jusqu'à présent de thèse qui m'ait emballé. J'attends qu'on me prenne pour un écrivain, pas seulement pour un objet de comparaison avec des écrivains antillais : Chamoiseau que je connais à peine, que je lis encore moins, Confiant ou même Depestre. Je n'ai rien à voir avec eux, absolument rien. Pourquoi ne pas comparer la vision du monde de jeunes écrivains qui ont vraiment des éléments en commun, sans égard à leur pays d'origine ?

Quand tu es un écrivain immigrant, il suffit que n'importe quel auteur de ton pays écrive un seul livre pour que vous vous retrouviez face à face. Il faut toujours qu'on te compare. Toutes proportions gardées, c'est comme si, aux États-Unis ou en Espagne, on devait absolument comparer Diderot avec Victor Hugo ou n'importe quel écrivain français qui prend la plume.

Je ne suis pas le plus grand écrivain du monde, loin de là, mais je sais exactement ce que je suis. Je ne suis pas un écrivain débutant. J'ai une vision du monde très claire, je connais très bien mes limites du point de vue de l'exécution et de la mise en place de cette vision du monde et je n'essaie pas de les dépasser, pas par manque d'ambition, mais parce que mes ambitions sont ailleurs, c'est-à-dire réussir dans les limites que j'ai moi-même fixées. Mes ambitions visent la discipline beaucoup plus que le chef-d'œuvre. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, qui vivent dans l'attente du chef-d'œuvre et rêvent qu'on les compare à Victor Hugo, je sais très bien que je suis un jeune écrivain de cette fin de siècle, à la fois de Miami, de Montréal et de Port-au-Prince. J'essaie de raconter ce qui se passe autour de moi le mieux possible, conscient que, dans vingt ans, cette œuvre sera peut-être devenue poussière, ou au contraire servira à des jeunes gens pour essayer de comprendre notre époque. Je n'essaie pas du tout de me comparer avec Goethe, qui a prouvé tout ce qu'il avait à prouver, ni avec Flaubert. Je veux être comparé à des écrivains de mon époque, de mon âge, mais de tous les pays du monde. Je suis l'égal de tous les écrivains de quarante ans, qu'ils soient de New York, d'Allemagne ou de France. Les grands écrivains ont prouvé qu'ils l'étaient parce qu'ils sont restés. On commencera à voir dans cinquante ans, peut-être, si j'en suis un.

Ghila Sroka : – Tu as été invité par le Comité de la Fête nationale du Québec à écrire un poème, Le Québec, une histoire de cœur, qui va d'ailleurs être mis en musique. Tu dis dans ce poème quelque chose de très beau, comme quoi il est naturel d'aimer ce pays, même si nous ne partageons pas les mêmes goûts, et la meilleure raison que nous avons de le faire, c'est que nous sommes là ensemble et que nous habitons la même maison, et qu'à force de nous côtoyer, nous partagerons un jour la même histoire. C'est très fort. Comment expliques-tu que nous puissions un jour partager la même histoire ?

Dany Laferrière : – Cela me semble tout naturel. Il suffit de vivre très longtemps avec des gens, de façon individuelle ou collective, pour qu'à un moment donné se tisse ce qu'on appelle un passé, une histoire. Et alors on s'aperçoit que le besoin de consensus du début n'est pas fondamental pour qu'on vive ensemble. Les tout jeunes couples pensent que la moindre divergence les mènera au divorce. Mais vient un temps où ils se sont ajustés : madame a pris un amant, monsieur, une maîtresse, et puis monsieur a une garçonnière, madame a un compte de chèques secret. Les deux s'ajustent pour conserver leur indépendance tout en continuant à vivre en couple.

Dans le cas des peuples, c'est exactement la même chose. Au départ, on voudrait que tous les immigrants partagent à cent pour cent ce que les gens qui vivent dans le pays ne partagent même pas à quarante pour cent. Mais à un certain moment, on comprend que les individus peuvent raisonnablement avoir d'autres goûts, d'autres valeurs. Au Québec, en ce moment, on voudrait que tout le monde soit d'accord à propos de la question linguistique, que chacun parle français même dans la chambre à coucher ; on voudrait que tout le monde jure être venu au Québec parce que c'est le meilleur pays du monde.

Avec le temps, le Québec, qui n'est pas encore un vrai pays d'immigration, va s'apercevoir que les gens peuvent immigrer en raison d'intérêts très personnels, pour exploiter le Québec, et puis rester ou repartir, continuer leur périple dans le monde, mais qu'à force d'y vivre, d'essayer de tirer les marrons du feu, ils peuvent aussi finir par confondre leurs intérêts avec ceux de la terre d'accueil. On ne peut pas contrôler tout le monde. Un pays est composé de beaucoup d'individus aux intérêts différents, et on ne peut pas demander aux gens qui viennent d'arriver d'être plus royalistes que le roi, d'obéir instantanément à des règles qui ont été mises en place justement parce qu'il y avait transgression de la part des habitants mêmes.

Par exemple, on a voulu protéger la langue française parce que les Québécois de souche eux-mêmes parlaient l'anglais, la langue du patron. Mais maintenant, il semble qu'on veuille presque ériger le français contre les hordes d'immigrants. C'est vrai qu'il faut des règles dans un pays — en France, on parle français, en Espagne, on parle espagnol — mais, en même temps, dans chaque pays on parle toutes les langues du monde et on parle la langue du pays, parce qu'on est à la fois des individualités et une collectivité.

Ghila Sroka : – Ton amante, c'est l'Amérique ?

Dany Laferrière : – Oui.

Ghila Sroka : – Alors tu trompes le Québec avec elle ?

Dany Laferrière : – Non, car quand je parle de l'Amérique, c'est du continent américain dans son entier, pas des États-Unis uniquement. Et le Québec se trouve en Amérique.

Je veux toute la variété possible. Je rêve d'aller en Amérique latine, d'y avoir une maison, de partager le quotidien des gens, même si c'est pour deux mois par an, pour « faire » complètement le continent. Je connais l'Amérique francophone du Sud et du Nord, c'est-à-dire les Caraïbes et le Québec, et puis les États-Unis, mais il me manque une ville d'Amérique latine, que ce soit au Brésil, en Colombie ou au Chili, pour faire partie complètement de ce continent rêvé.

Par contre, quand je parle du colon riche qui domine le monde et avec qui j'ai des affinités puisque nous habitons et partageons le même continent, là je parle des États-Unis. Il est naturel d'aimer le continent où l'on vit et d'avoir des alliés sur ce continent. Puisque je partage la même flore, la même faune avec les États-Unis d'Amérique et d'autres pays de ce continent, ce sont mes alliés naturels.

Ghila Sroka : – En conclusion, comment t'inscris-tu dans le Québec d'aujourd'hui ?

Dany Laferrière : – Moi, je regarde les situations selon l'échelle Malraux. Les histoires éphémères d'élections ne m'intéressent pas. J'essaie plutôt de regarder comment la société bouge en profondeur. Mon devoir en tant qu'observateur de la vie quotidienne, en tant qu'écrivain, est de voir vers quoi se dirige le grand mouvement d'ensemble, quel est le vrai changement. Le vrai changement, ce n'est pas seulement, ni pour le Québec ni pour Haïti, ce qui se passe dans les zones de pouvoir, c'est ce qui se passe dans les grands mouvements de société et, surtout, dans la vie réelle. Nous sommes toujours aux aguets pour savoir ce que diront les ministres. Moi, ce qui m'intéresse, c'est le pourquoi, c'est la vie quotidienne des gens et comment ils vivent.

Bien sûr, il y a ce débat en surimpression à savoir si nous serons indépendants ou pas. Mais le Québec profond est comme un individu, il ne sait pas sur quels rails lancer sa destinée. Il nous donne l'impression qu'il sait ce qu'il fait, alors qu'au fond il ne sait pas ce qui va lui arriver. Il s'en va à l'aveuglette comme nous. Le Parti Québécois nous dit : « Fermez-vous les yeux, je vous ferai un avenir radieux. » Moi, je préfère marcher seul, même s'il y a comme une fraternité entre le Parti Québécois et moi, à cause de cette décisive année 76.

Nous avons fait du chemin tous les deux, nous avons gagné et perdu, nous avons cru à des choses, nous avons été désillusionnés, nous avons mis nos œufs dans certains paniers et les œufs se sont cassés. Nous avons gagné sur certains points et, tous les deux, nous sommes revenus de manière obsessive sur la même chanson. Ce qui est évident pour moi, cependant, nonobstant la question de la souveraineté, c'est que l'État a le devoir d'au moins essayer de contrôler le mieux possible ses destinées pour pouvoir nourrir ses habitants, pour donner du travail et de l'espoir, pour fournir des loisirs.

La mort, l’amour, la vie
propos recueillis par Robert Chartrand, Le Devoir
25 mars 2000

La coïncidence, qui n’est peut-être qu’anecdotique, est frappante: après avoir passé les vingt-trois premières années de sa vie en Haïti et très exactement les vingt-trois suivantes en Amérique du Nord, voici que Dany Laferrière fait paraître son dixième roman, Le Cri des oiseaux fous , qui clôt ce qu’il a lui-même appelé le cycle de son « autobiographie américaine ». On se souviendra qu’il l’avait amorcé de façon spectaculaire en 1985 avec Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Ce joyeux brûlot a eu l’effet escompté, comme Laferrière l’a révélé par la suite: il s’agissait, avec ce livre, de faire le plus de bruit possible, de créer l’événement. Après une dizaine d’années à manger de la vache enragée au Québec, Laferrière avait décidé de faire ce qu’il fallait pour qu’on le remarque, et il y a réussi.

Mais si ce premier livre fut un bon coup médiatique, c’était un roman moyen, un peu facile. Eroshima, qui suivit, était dans la même veine. Le meilleur, le plus convaincant de l’oeuvre de Laferrière se trouve dans la source caraïbe de son américanité: il s’est révélé à partir de 1991, avec L’Odeur du café

Comme il a coutume de le faire, Laferrière découpe l’histoire de son dernier roman en une suite de petits tableaux, une soixantaine de chapitres qui portent chacun leur titre et une indication très précise du moment où ils se seraient passés. Tout aura lieu entre le 1er juin 1976, à midi sept minutes, et le lendemain matin, à 6h58, alors que fut décidé l’exil de Vieux Os, alter ego du romancier, surnommé ainsi par sa grand-mère qui lui avait prédit une très longue vie. Un après-midi, une soirée, une nuit dans Port-au-Prince: l’unité de temps et de lieu annonce une tragédie et permet au romancier de se tenir au plus près des événements, de donner à voir, à sentir et à ressentir. Le Cri des oiseaux fous est la chronique d’un certain climat, mais, davantage que les précédents, c’est un roman de formation qui tente de recréer le paysage mental et affectif de ce jeune Haïtien à la veille de son exil.

Un dernier tour des lieux

C’est la mort violente d’un ami, journaliste comme lui, qui déclenche le roman. On a trouvé le corps de Gasner Raymond sur une plage. Il avait eu le crâne fracassé. Dès lors, Vieux Os est en danger, même s’il ne s’est pas beaucoup mêlé de politique. Sa mère, qui s’est renseignée en haut lieu, en est sûre. Elle réussit à lui obtenir un « passeport confidentiel », un document faux-vrai qui lui permettra de quitter le pays sans être inquiété. Mais il ne doit parler à personne de son départ imminent.

Vieux Os consent à tout cela, puisqu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Il lui reste quelques heures pour faire ses adieux à ses amis, à sa ville, à son pays. Et il entreprend une dernière tournée des lieux où il a vécu. Quitte à passer pour un lâche, il refuse d’accompagner ceux de ses amis qui se sont lancés à la poursuite des assassins de Gasner Raymond. On sent cependant que son désistement n’est pas que circonstanciel. Vieux Os n’a pas la fibre du justicier; il a le sentiment que, de toute façon, cela ne servirait à rien.

Il se rend au Conservatoire d’art dramatique, où on joue notamment Antigone, en créole, dans un hôpital, dans un bordel, dans une station de radio. Il marche, s’assoit dans un parc. À chaque étape de sa tournée, il croise des amis ou des connaissances.

Ce roman, apparemment aussi « autobiographique » que les autres, est celui où Laferrière explore le plus directement ses rapports paradoxaux avec Haïti. Vieux Os est manifestement attaché aux lieux et aux personnes, mais le climat et certaines mentalités l’exaspèrent. La dictature, ici, n’est pas qu’un régime impitoyable; c’est une obsession collective qui occupe toutes les énergies de ceux qui en profitent et de leurs victimes. Il y a là une monomanie que Vieux Os ne peut plus supporter. Il refuse le tout-est-politique, il veut aussi parler de culture, s’aérer un peu l’esprit. Comme il le dit lui-même: « Il y a ceux qui exercent le pouvoir, ceux qui le subissent et ceux qui, comme moi, s’ennuient à mourir dans un tel pays. » Les événements se sont précipités, mais on voit bien que ce jeune homme est déjà prêt à s’exiler. Il doit partir, mais il se trouve qu’il le veut également, dans son for intérieur, puisqu’il était devenu un étranger dans sa propre patrie.

Ce qu’il aime vraiment, ce sont les mots, les rêveries. Et puis, en secret, Lisa, une jeune fille qu’il voit souvent, à qui il voue un culte qu’il situe au delà du désir, de la possession ou de la jalousie. À cause d’elle, il en vient même à subvertir l’ordre des choses, à subordonner le politique au privé: « Gasner est mort pour que je puisse trouver le courage de déclarer mon amour à Lisa », pense-t-il. Alors, la disparition de son ami aurait un sens; il n’aurait pas été bêtement éliminé par le régime en place, comme tant d’autres.

L’émergence de l’individu

Vieux Os, pendant les quelques heures qui précèdent son départ, se détache de son pays. Certains lieux familiers lui paraissent désormais étranges. Obsédé du temps, d’un déplacement à l’autre, il se forge une indifférence à l’espace. Et, suprême audace, il se pose comme un individu: « Que cela soit écrit quelque part: un Haïtien a réussi à ne penser qu’à lui-même […] On devrait mettre une plaque sur ce banc: ici, ce premier juin 1976, un jeune Haïtien de vingt-trois ans est parvenu à sortir de ce grouillement humain pour oser penser à lui-même. Un individu est né. J’en suis tout étourdi. » Cet égotisme lui facilite son arrachement à sa terre d’origine.

Le grand départ, il le pressent déjà comme un exil définitif, car on ne revient pas dans ce pays qui se vide de ses hommes, d’une génération à l’autre. Papa Doc a chassé le père de Vieux Os; son fils le chasse, lui. « Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Tragique symétrie. »

Vieux Os voit et entend. Il hume. Il rêve et réfléchit. Il a une perception très directe de la réalité, mais tout à la fois un appétit de transcendance, de dépassement des faits. Et il est déjà en rupture avec les traditions de son milieu. Il l’avait, à sa façon, déjà quitté, en affirmant: je suis moi, et personne d’autre. Sans qu’on sache très bien comment il s’y est pris, le personnage de Laferrière se construit lui-même sans faire table rase du passé. Il y renonce, mais ne le renie pas.

Ce personnage de jeune bourgeois qui avait des amis dans tous les milieux, ce fils qui ressemble à son père qu’il n’a pas connu, cet amoureux transi que les femmes ont dorloté, ce narrateur qui nous livre ses pensées les plus secrètes, on le connaîtra finalement assez peu. Même s’il n’est pas fuyant, il se dérobe. C’est aussi par là qu’il est séduisant. Entre la mort inaugurale d’un ami et l’exil final, il se déplace dans une ville tourmentée, s’efforçant de se tenir dans l’oeil du cyclone: « C’est le meilleur endroit où se tenir quand la tempête fait rage. » Vieux Os ne se sent bien que dans un certain inconfort.

Autour de lui, on retrouve dans ce roman quelques-uns des personnages attachants des romans précédents, et le style de Laferrière, vif, coulant, qui se tient au plus près de la sensation, de l’émotion ou du fantasme. Pas d’effet d’écriture ici, mais simplement une voix intérieure qui ne craint pas de se répéter à l’occasion, ou de s’égarer.

Dany Laferrière a quitté Haïti mais ne l’a pas reniée. Son oeuvre en témoigne, qui lui tient lieu d’engagement. Il vit à Miami comme son ami Marcus Garcia, ce journaliste qui, dans Le Cri des oiseaux fous , travaille dans une station de radio. Garcia est maintenant rédacteur au journal Haïti en marche. Dans le numéro du 11 mars dernier, à propos du report des élections législatives en Haïti, qui devaient avoir lieu le 19, on pouvait lire ceci: « Pendant ce temps, il y a un pays qui se meurt. Pendant ce temps, la misère monte. Mais aussi, tôt, ou tard, la colère gronde… »

La cérémonie des adieux
propos recueillis par Réginald Martel, La Presse
26 mars 2000

Si ça continue, Vieux Os ne fera pas de vieux os. Son meilleur ami, un confrère journaliste, a été trouvé sur la plage, assassiné par les sbires du régime. Lui ne fait pas de politique, il fait dans la culture, autre façon de faire de la politique, pas nécessairement plus sûre. Sa vie est menacée, sa mère l’a appris, elle le supplie de fuir. Il fera comme son père, qui a quitté Haïti il y a longtemps déjà et dont il ne sait rien, sinon ce qu’il lit dans le visage de sa mère quand l’exilé téléphone, sans jamais demander à lui parler. Dans les vingt-quatre heures qui vont suivre, Vieux Os va donc se livrer à une étrange cérémonie des adieux, croisant dans une errance folle à travers Port-au-Prince tous ceux et celles qu’il a connus et aimés, sans pouvoir leur dire – leur avouer serait plus exact – qu’il n’a pas envie de risquer ce à quoi il tient le plus, la vie, et qu’il s’envolera tantôt pour Montréal: on est bavard, là-bas, et si la nouvelle du départ était connue, il pourrait ne pas avoir lieu.

Le narrateur du Cri des oiseaux fous serait-il un lâche? Lui-même le pense un peu et s’en excuse à peine, qui dit préférer « vivre sous une dictature plutôt que de mourir pour la liberté ». Connaissant bien la situation politique de son pays, il sait qu’il n’a aucune chance de survie. Les vrais héros ne sont pas, ne doivent pas être suicidaires. Vieux Os a compris cela, même si dans sa traversée de la nuit il est assez téméraire pour aller dans un bar que fréquentent les bourreaux. Prétexte sans doute, qui lui permet de décrire avec un réalisme hallucinant ceux pour qui la torture est élevée au statut de l’art et qui en discourent avec un naturel qui donne froid dans le dos. Les lecteurs comprendront, eux, que personne ne peut oublier ou pardonner les monstres qui ont sévi en Haïti et leurs complices; et que la dénonciation continue de cette démence, comparable à celle qu’entretiennent les enfants des victimes de l’Holocauste, est une sorte de viatique contre les répétitions de l’histoire.

Le Cri des oiseaux fous n’est pas entièrement consacré à la seule dimension politique du drame haïtien, encore que la collusion habituelle de la grande bourgeoisie, de l’armée et de l’Église y soit dûment révélée. Dany Laferrière évoque aussi, avec plus de tendresse que de complaisance, l’éducation intellectuelle et sentimentale d’un garçon qui lui ressemble sans doute beaucoup. Le propos principal est de reconstituer a posteriori, comme si un quart de siècle n’avait pas rien changé à la perspective, le portrait d’une société extrêmement complexe, que la déclaration d’un oncle, pourtant révélatrice, ne suffit pas à résumer: « L’Haïtien est vaudouisant dans l’âme, catholique dans le coeur et franc-maçon dans l’esprit. » Dans l’univers affectif de Vieux Os, l’Haïtien de prédilection serait plutôt une Haïtienne. Les femmes selon son coeur, outre Lisa, celle qu’il aime sans oser le lui dire, car le jeune homme est fort timide, sont sa mère et sa grand-mère, qui depuis son enfance l’ont enveloppé d’une dévotion sans faille.

On sait, par les romans antérieurs, le culte que voue Vieux Os à ces femmes et aux femmes en général. À part ses quelques amis, mais ils meurent comme des mouches, et quelques personnages un peu déments, qui conviennent à sa nature romantique, les hommes ne lui disent rien de bon. À vrai dire, ils existent à peine. Pendant que les mères, dans l’effacement le plus total, assurent la survie de leurs enfants, au prix de tous les sacrifices, les hommes qui ne sont pas morts ou exilés sont transis de peur. Parfois, peut-être pour se donner l’illusion d’exister en exerçant un pouvoir infâme, ils basculent dans le camp des bourreaux. Ils y gagnent une certaine considération, née de la terreur qu’ils inspirent. On se demande même si la dictature haïtienne ne devient pas un spectacle, un théâtre de l’absurde où sont applaudis, comme dans une représentation d’ Antigone qu’évoque le narrateur, aussi bien le bourreau que la victime. « C’est peut-être, se dit Vieux Os, notre culture. Il faut chercher là la raison d’une si longue dictature. »

M. Laferrière décrit de minute en minute, chronomètre en main dirait-on, le dernier jour de jeunesse de Vieux Os, depuis la mort de l’ami jusqu’au départ pour Montréal. Il s’agit d’un récit plus que d’un roman, largement inspiré comme les précédents de l’expérience personnelle de l’auteur. Cette oeuvre a dans son ensemble une belle valeur littéraire, qui s’ajoute à celle du témoignage, essentielle. Raison de plus pour regretter que ce qui semble être le dernier chapitre de cette émouvante aventure n’ait pas bénéficié, de la part d’un éditeur généralement plus minutieux, d’une lecture plus critique. La répétition des mêmes commentaires ou situations, semblables à quelques mots près, n’échappe pourtant à aucun lecteur attentif, pas plus que les anglicismes que rien ne saurait expliquer, les fautes d’accord des verbes ou les longs dialogues qui distillent l’ennui. Le récit en est affaibli, mais pas au point de décourager les lecteurs qui savent la place centrale qu’occupe Dany Laferrière dans notre paysage culturel.

La nuit la plus longue
propos recueillis par Lise Lachance, Le Soleil
8 avril 2000

« Ce qu’on lit dans Le cri des oiseaux fous est terriblement et profondément moi. Les mots sont sortis directement de mon corps pour sauter sur le papier, sans passer par mon esprit. C’est mon autoportrait, une autobiographie de mes émotions mais, aussi, un roman », affirme Dany Laferrière.

« Même si j’ai dû quitter Haïti en 1976 parce que mon nom était sur la liste des ennemis du gouvernement à abattre, si tous les individus dont je parle ont existé, si tous les faits que je raconte sont encore inscrits dans ma mémoire et dans ma chair, Le cri des oiseaux fous demeure un roman car je mets tout en oeuvre pour susciter l’émotion », explique au SOLEIL l’écrivain qui participera à deux tables rondes au Salon international du livre de Québec, le 13 avril, avant de lire la Dictée des Amériques sur les ondes de Télé-Québec, deux jours plus tard.

Pour que cette émotion soit intense, Dany Laferrière concentre l’action sur 18 heures alors que, dans la réalité, certains événements se sont passés avant ce jour fatidique. Le resserrement de l’intrigue de midi à l’aube suivante, qui obéit à la règle classique de l’unité de temps si chère à l’auteur, donne une force extraordinaire à ce dixième livre avec lequel il clôt son cycle romanesque.

Intitulé Une autobiographie américaine, ce cycle se déroule dans cinq villes d’Amérique (Petit-Goâve, Port-au-Prince, Montréal, New York, Miami) et constitue, selon l’éditeur, « le projet le plus ambitieux pour le Québec depuis Les voyageries de Victor-Lévy Beaulieu ».

Gâchette bien huilée

L’assassinat, lundi dernier, du plus célèbre journaliste politique d’Haïti, fer de lance de la liberté d’expression – Jean Léopold Dominique -, montre douloureusement à quel point l’ouvrage de Dany Laferrière est de brûlante actualité. C’est parce que lui-même, jeune journaliste, luttait contre la dictature duvaliériste qu’il a dû quitter l’île précipitamment. Son collègue et grand ami, Gasner Raymond (à qui il dédie le livre), venait d’être retrouvé sur la plage, criblé de balles par les tontons macoutes. Il avait 23 ans. Comme lui.

Une source proche du pouvoir a prévenu sa mère que « Vieux Os », ainsi qu’elle l’appelait avec affection, ne ferait justement pas de vieux os. Son nom se retrouvait en tête de liste des prochaines liquidations d’opposants. Ainsi donc, 20 ans après son père que pourchassait le régime de Papa Doc, c’était au tour du fils de fuir la terreur. Celle de Baby Doc. Et ce n’était pas vraiment son premier départ puisque, dès l’âge de cinq ans, il avait dû se réfugier chez sa grand-mère, à Petit-Goâve, pour avoir la vie sauve lors de l’exil paternel.

« Ma mère a été poignardée deux fois en 20 ans. (…) Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas », écrit Dany Laferrière.

Appétits exacerbés

En fait, seule sa mère ne bouge pas dans ce tableau grouillant, extrêmement vivant, de la société haïtienne. Presque toujours assise sur sa minuscule galerie, protégée du soleil par un massif de lauriers roses, un sourire infiniment triste au coin des lèvres, elle réfléchit. Le souvenir de son mari qu’elle a tant aimé et l’inquiétude qui la ronge devant le danger que court son fils journaliste l’imprègnent toute entière.

Autour d’elle, c’est la frénésie. Un débordement d’énergie. La tragédie plane sur la tête des citoyens. Survivre aux yeux et aux oreilles des tontons macoutes, essayer de manger à sa faim tout en crevant de chaleur et de pollution, être toujours en mouvement pour trouver de la nourriture, pour courir après quelques sous afin d’acheter des médicaments à ses enfants. Perdre sa vie à tenter de la vivre. Voilà le lot quotidien des gens dans un Port-au-Prince abandonné la nuit à des coupe-gorge et à des meutes de chiens faméliques, menaçants.

« Dans ce contexte, tous les appétits sont exacerbés, qu’il s’agisse d’amour, de sexe, de pouvoir, de cinéma, de théâtre, de paroles. Les gens rabâchent le problème du chômage, les prix exorbitants du riz, des médicaments, du loyer, de l’électricité. Ils donnent leur avis sur tout, se mêlent des conversations qu’ils entendent autour d’eux dans la rue ou les taps-taps, nos taxis collectifs. Cette interférence constante, cette spontanéité, m’ont manqué à mon arrivée à Montréal où chacun porte sa propre parole et veut la garder », souligne Dany Laferrière au cours de l’entretien.

Le cri des oiseaux fous nous restitue ce climat survolté. Dès que le narrateur, Vieux Os, apprend qu’il doit quitter le pays dans les 24 heures, il se lance dans un dernier tour de piste, en loup solitaire gorgé d’adrénaline. Il veut engranger le plus de sensations, d’émotions et d’images possibles pour les emporter avec lui à Montréal, là où le soleil n’arrive pas à réchauffer l’hiver.

Au cours de cette nuit, la plus longue de sa vie, il va à la recherche de ses amis, revisite les quartiers et les endroits qui l’ont marqué, se remémore de multiples événements, fait revivre tel ou tel personnage haut en couleur (dont son ami Gasner qu’il décrit de façon nerveuse, saccadée, savoureuse), évoque les prostituées, se retrouve enfin au bar du King Salomon Star qui s’avère être un des repaires des monstres qui sèment la terreur dans l’île.

Ses réflexes journalistiques à l’affût, Vieux Os n’arrive pas à s’extraire de ce lieu maudit où on parle de torture et on philosophe sur la nécessité, pour la bonne renommée du pays, de présenter au monde des « cadavres propres ». Il est tétanisé par ce qu’il voit et entend.

Interrogé à ce propos, Dany Laferrière répond que cette scène est bel et bien réelle. Pourquoi ne pas avoir déguerpi? « J’étais fasciné par l’horreur, comme englué dedans. Tout à coup, la dictature n’était plus une abstraction. J’entendais discuter de torture, de vive voix. On ne peut imaginer quelqu’un qui projette le mal », explique-t-il.

Cette nuit d’enfer durant laquelle le journaliste fait intérieurement ses adieux à son pays et voit défiler, dans sa tête, tout son passé, est racontée de façon percutante. Dany Laferrière ne recherche pas les effets de style. Cela n’est pas nécessaire tant les faits parlent d’eux-mêmes. On plonge dans la misère, l’horreur, l’exaltation, l’héroïsme, la bassesse. La vraie vie.

« Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme! », s’étonne Laferrière-le-narrateur quelques heures avant de monter dans l’avion qui l’arrachera à ce monde sanguinaire éclaboussé de soleil pour le plonger dans les giboulées du nord… À Montréal.

Haïti chérie, Haïti haïe
propos recueillis par Josée Blanchette, Le Devoir
12 avril 2000

1976: le journaliste haïtien Gasner Raymond est assassiné par les tontons macoutes.

3 avril 2000: le journaliste haïtien Jean Léopold Dominique, de Radio Haïti Inter, est tué froidement de sept balles tirées à bout portant. L’assassinat n’a pas été revendiqué.

« Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme! »

Je ne sais pas ce que je préfère chez Dany Laferrière: le fait qu’il soit un intellectuel qui baise sans se fatiguer, un peu comme il écrit, ou le fait qu’il soit un Haïtien exilé qui pense avant de bander. Je suis pourtant tombée en amour avec Haïti bien avant de connaître Vieux-Os (le surnom que porte Dany depuis son enfance). Et c’est l’une des raisons qui m’ont incitée à emporter son dernier bouquin entre un bikini et un paréo dans mes bagages la semaine dernière. La République dominicaine, que j’ai vainement boycottée durant dix ans à cause des Haïtiens qu’on y maltraite, baigne dans les mêmes eaux turquoises mais pas dans le même sang. Et pour y lire, on y est plus tranquille. Il reste encore quelques cocotiers sous lesquels s’abriter. Et Laferrière est un compagnon délectable.

Ma mère a été poignardée deux fois en 20 ans. (…) Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas.

Lors de mon seul et unique séjour dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, je m’étais bien juré que j’adopterais un jour un petit Haïtien. D’abord, ils coûtent moins cher que les petites Chinoises et n’ont pas la popularité des petits Cubains. Et puis, affubler un Noir du nom de Blanchette en espérant que ça puisse l’aider à pâlir n’est pas sans me déplaire. Le racisme est un instinct si particulier qu’on le pratique même entre Haïtiens. Moins tu es foncé, plus tu as de chances de t’élever sur la colline de Pétionville. Plus tu es noir, plus tu risques l’enfer malodorant de la cuvette de Port-au-Prince. Quiconque a déjà visité le marché de fer de cette ville sait qu’on peut y détecter 10 000 des 17 000 odeurs recensées dans le monde. Et ça, même le festival Vues d’Afrique, qui a cours ces jours-ci, ne pourra pas vous le rendre sur pellicule. Une odeur vaut mille images. La mort aussi vaut mille images, paraît-il, mais son odeur fait fuir. Laferrière, en tout cas, n’a pas fait de vieux os en Haïti malgré son surnom. « Dans ce paysage naïf, sentant l’ilang-ilang, chaque individu que l’on croise peut être le messager de la mort. »L’art de vivre

Muhammad Ali disait « only a nigger can call me a nigger » avant de casser la gueule à son interlocuteur. Et c’est exactement ce que fait Dany Laferrière dans son « roman » Le Cri des oiseaux fous : il amour-haine son peuple avec ferveur, il lui casse la figure avec lucidité et dureté, comme seul un enfant du pays peut le faire, prétendant que s’il y a si peu de cas de suicide en Haïti, c’est que le gouvernement s’occupe personnellement de votre mort.

Laferrière n’est pas tendre pour son Haïti chérie, qu’il a quittée en catastrophe à la suite de l’assassinat de son ami journaliste, Raymond Gasner, en 1976, en pleine dictature duvaliériste. Il se savait le prochain sur la liste, condamné par son métier. Ce sont ses dernières 24 heures dans un pays qu’il n’a jamais quitté en 23 ans que l’écrivain nous raconte, nous tenant en haleine comme une gomme à mâcher parfumée à la canne à sucre et aux fruits tropicaux. « Pourront-ils me garantir là-bas un minimum d’inconfort? La petite étincelle de peur qui fait vivre? C’est un drogué qui parle. » Cette autofiction romancée boucle 15 années d’une autobiographie américaine mais confirme aussi qu’il est encore impossible de pratiquer le journalisme « dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur »

J’ai un ami, commentateur politique banni d’Haïti, qui prétend qu’il suffit d’enfermer trois Haïtiens dans un bar pour voir surgir quatre partis politiques au bout d’une heure. Laferrière, se décrivant comme un loup solitaire, se sent prisonnier de son peu de passion pour la chose politique dans un pays où l’on doutera de votre identité nationale si vous n’aimez pas les mangues. « J’ai vraiment envie de traiter d’autre chose que de politique dans cette nouvelle chronique, mais en même temps, je ne peux pas faire semblant d’ignorer ce qui se passe dans le pays. Des choses très graves. On tue dans ce pays! Ça me frustre énormément de ne pas pouvoir emprunter le si soyeux chemin de la frivolité, simplement parce que je suis né dans un pays du Tiers-Monde gangrené par la dictature. » C’était vrai hier, c’était encore vrai la semaine dernière alors qu’on assassinait l’un des journalistes les plus populaires en Haïti, un commentateur politique, bien sûr, puisque les critiques de restaurants se font rares.

Éros et Thanatos

Héros à la force tranquille, philosophe affamé de liberté, on sent chez Laferrière cette constante tension entre la sexualité et la mort. Faut-il être Haïtien pour maîtriser le genre? On pourrait le penser. Laferrière avouait à Christiane Charette en entrevue qu’il devait beaucoup à son ami Gasner, mort avant lui et à qui il dédie l’ouvrage. « Longtemps, je n’ai pensé qu’à la mort. Certains ne pensent qu’au sexe. D’autres, qu’à l’argent. La vrai trilogie: sexe, argent et mort. » L’autre trilogie, c’est celle que porte tout Haïtien en lui avec le désir de devenir le prochain président: vaudou dans l’âme, catholique dans le coeur et franc-maçon dans l’esprit. « Qui l’a tué? Pour moi, c’est un tout. Toute la culture haïtienne, cette culture complètement fermée sur elle-même. […] En attendant, je m’apprête à sauter dans l’inconnu, sachant que celui qui voyage ne revient jamais. Car si jamais il revient, tout aura changé. »

Une fois parti, c’est vous, l’étranger en vacances au pays. Une fois rentré, c’est vous qui écrivez comme le poète haïtien René Philoctète à son retour de Montréal: « Je reviens des pays du Nord, et le soleil que j’ai bu là-bas était froid comme la mort. »

Nous sommes peut-être plus morts sous la dictature du Grand Blanc que sous celle d’un grand Noir, mais ici, l’exil ne dure que six mois. Disons sept…

Le livre du mois
par T. B., Le Magazine littéraire
1 mai 2000

Journaliste dans un hebdomadaire de Port-au-Prince, le narrateur apprend par un ami reporter à la radio que leur ami Gasner a été assassiné par les tontons macoutes parce qu’il s’est affiché sur une photo avec les grévistes de Ciment d’Haïti. Tué à vingt-trois ans « à cause de son idéal de justice et de liberté », annonce le reporter à la radio dans son oraison funèbre. Le Cri des oiseaux fous de Dany Laferrière décrit la nuit où tout bascule dans la vie du narrateur. Il apprend qu’il figure sur la liste secrète des opposants à abattre, même s’il n’est pas menacé dans l’immédiat. Cela se déroule, on l’aura compris, sous la « dictature ubuesque » de Duvalier fils. Papa Doc était à l’origine de l’exil de son père, Baby Doc poursuit l’oeuvre familiale. « Tous les événements importants d’une vie peuvent se retrouver concentrés en une nuit », écrit l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Le numéro 100 de la collection Motifs du Serpent à plumes, inédit, est une réussite. Politique, sexe, art, tout se retrouve dans un cocktail parfaitement équilibré qui conjugue Alfred de Musset et dictature, destinée individuelle et histoire, art et insurrection. Drôle, vif et grave.

La nuit de l’exil : l’un des plus importants titres de Dany Laferrière
par Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire
15 octobre 2015

Lorsqu’il a reçu Dany Laferrière à l’Académie française, Amin Maalouf a cité Le Cri des oiseaux fous. C’est l’un des plus importants titres de l’écrivain haïtien. Son exergue est troublant : « À mon ami Gasner Raymond dont la mort a changé ma vie. » On comprendra très vite

la raison. Dans ce roman, que Zulma a eu la bonne idée de rééditer en poche (sa dernière publication par une maison française remonte à 2000), Dany Laferrière relate heure par heure la journée et la nuit du 1er juin 1976. Il avait alors vingt-trois ans. Il était journaliste. Cette nuit-là, son ami Gasner, également journaliste, est sauvagement assassiné par les tontons macoutes. Laferrière, surnommé Vieux Os, ne peut plus rentrer chez lui, il doit fuir. L’histoire bégaie. Son père, dix-huit ans avant lui, a dû aussi quitter Petit-Goâve. « Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. » Sans compter la folie qui guette cette femme dont l’époux et le fils qui se ressemblent trait pour trait et portent le même patronyme – Windsor Klébert Laferrière – sont traqués. L’écrivain raconte cette errance autant physique que psychologique qui le conduit à Montréal en passant par Port-au-Prince. Le ton n’est jamais misérabiliste, ce n’est pas le genre de la maison. « L’exilé est toujours vivant » , rappelle-t-il. Alors que « l’exil est pire que la mort pour celui qui reste ». Durant cette nuit, l’auteur tente de rassembler tous ses souvenirs pour graver à jamais son enfance et sa jeunesse, sa terre.