Le cri des oiseaux fous

À mon ami Gasner Raymond
dont la mort a changé ma vie
.
D L

FRANCE

roman
de Dany Laferrière

ISBN: 978-2-84304-751-0
336 pages

Zulma poche

CANADA

roman
de Dany Laferrière

ISBN: 9782764620304
352 pages

Boréal compact

Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n’est plus là.

Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d’être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s’enclenche la mécanique de l’exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui. De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l’on parle d’amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra – « l’une pour le corps, l’autre pour le cœur » –, les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince…

Regard sur l’œuvre

On devrait mettre une plaque sur ce banc: ici, ce premier juin 1976, un jeune Haïtien de vingt-trois ans est parvenu à sortir de ce grouillement humain pour oser penser à lui-même. Un individu est né. J’en suis tout étourdi.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Robert Chartrand, Le Devoir
25 mars 2000

La mort, l’amour, la vie

La coïncidence, qui n’est peut-être qu’anecdotique, est frappante: après avoir passé les vingt-trois premières années de sa vie en Haïti et très exactement les vingt-trois suivantes en Amérique du Nord, voici que Dany Laferrière fait paraître son dixième roman, Le Cri des oiseaux fous , qui clôt ce qu’il a lui-même appelé le cycle de son « autobiographie américaine ». On se souviendra qu’il l’avait amorcé de façon spectaculaire en 1985 avec Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Ce joyeux brûlot a eu l’effet escompté, comme Laferrière l’a révélé par la suite: il s’agissait, avec ce livre, de faire le plus de bruit possible, de créer l’événement. Après une dizaine d’années à manger de la vache enragée au Québec, Laferrière avait décidé de faire ce qu’il fallait pour qu’on le remarque, et il y a réussi.

Mais si ce premier livre fut un bon coup médiatique, c’était un roman moyen, un peu facile. Eroshima, qui suivit, était dans la même veine. Le meilleur, le plus convaincant de l’oeuvre de Laferrière se trouve dans la source caraïbe de son américanité: il s’est révélé à partir de 1991, avec L’Odeur du café

Comme il a coutume de le faire, Laferrière découpe l’histoire de son dernier roman en une suite de petits tableaux, une soixantaine de chapitres qui portent chacun leur titre et une indication très précise du moment où ils se seraient passés. Tout aura lieu entre le 1er juin 1976, à midi sept minutes, et le lendemain matin, à 6h58, alors que fut décidé l’exil de Vieux Os, alter ego du romancier, surnommé ainsi par sa grand-mère qui lui avait prédit une très longue vie. Un après-midi, une soirée, une nuit dans Port-au-Prince: l’unité de temps et de lieu annonce une tragédie et permet au romancier de se tenir au plus près des événements, de donner à voir, à sentir et à ressentir. Le Cri des oiseaux fous est la chronique d’un certain climat, mais, davantage que les précédents, c’est un roman de formation qui tente de recréer le paysage mental et affectif de ce jeune Haïtien à la veille de son exil.

Un dernier tour des lieux

C’est la mort violente d’un ami, journaliste comme lui, qui déclenche le roman. On a trouvé le corps de Gasner Raymond sur une plage. Il avait eu le crâne fracassé. Dès lors, Vieux Os est en danger, même s’il ne s’est pas beaucoup mêlé de politique. Sa mère, qui s’est renseignée en haut lieu, en est sûre. Elle réussit à lui obtenir un « passeport confidentiel », un document faux-vrai qui lui permettra de quitter le pays sans être inquiété. Mais il ne doit parler à personne de son départ imminent.

Vieux Os consent à tout cela, puisqu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Il lui reste quelques heures pour faire ses adieux à ses amis, à sa ville, à son pays. Et il entreprend une dernière tournée des lieux où il a vécu. Quitte à passer pour un lâche, il refuse d’accompagner ceux de ses amis qui se sont lancés à la poursuite des assassins de Gasner Raymond. On sent cependant que son désistement n’est pas que circonstanciel. Vieux Os n’a pas la fibre du justicier; il a le sentiment que, de toute façon, cela ne servirait à rien.

Il se rend au Conservatoire d’art dramatique, où on joue notamment Antigone, en créole, dans un hôpital, dans un bordel, dans une station de radio. Il marche, s’assoit dans un parc. À chaque étape de sa tournée, il croise des amis ou des connaissances.

Ce roman, apparemment aussi « autobiographique » que les autres, est celui où Laferrière explore le plus directement ses rapports paradoxaux avec Haïti. Vieux Os est manifestement attaché aux lieux et aux personnes, mais le climat et certaines mentalités l’exaspèrent. La dictature, ici, n’est pas qu’un régime impitoyable; c’est une obsession collective qui occupe toutes les énergies de ceux qui en profitent et de leurs victimes. Il y a là une monomanie que Vieux Os ne peut plus supporter. Il refuse le tout-est-politique, il veut aussi parler de culture, s’aérer un peu l’esprit. Comme il le dit lui-même: « Il y a ceux qui exercent le pouvoir, ceux qui le subissent et ceux qui, comme moi, s’ennuient à mourir dans un tel pays. » Les événements se sont précipités, mais on voit bien que ce jeune homme est déjà prêt à s’exiler. Il doit partir, mais il se trouve qu’il le veut également, dans son for intérieur, puisqu’il était devenu un étranger dans sa propre patrie.

Ce qu’il aime vraiment, ce sont les mots, les rêveries. Et puis, en secret, Lisa, une jeune fille qu’il voit souvent, à qui il voue un culte qu’il situe au delà du désir, de la possession ou de la jalousie. À cause d’elle, il en vient même à subvertir l’ordre des choses, à subordonner le politique au privé: « Gasner est mort pour que je puisse trouver le courage de déclarer mon amour à Lisa », pense-t-il. Alors, la disparition de son ami aurait un sens; il n’aurait pas été bêtement éliminé par le régime en place, comme tant d’autres.

L’émergence de l’individu

Vieux Os, pendant les quelques heures qui précèdent son départ, se détache de son pays. Certains lieux familiers lui paraissent désormais étranges. Obsédé du temps, d’un déplacement à l’autre, il se forge une indifférence à l’espace. Et, suprême audace, il se pose comme un individu: « Que cela soit écrit quelque part: un Haïtien a réussi à ne penser qu’à lui-même […] On devrait mettre une plaque sur ce banc: ici, ce premier juin 1976, un jeune Haïtien de vingt-trois ans est parvenu à sortir de ce grouillement humain pour oser penser à lui-même. Un individu est né. J’en suis tout étourdi. » Cet égotisme lui facilite son arrachement à sa terre d’origine.

Le grand départ, il le pressent déjà comme un exil définitif, car on ne revient pas dans ce pays qui se vide de ses hommes, d’une génération à l’autre. Papa Doc a chassé le père de Vieux Os; son fils le chasse, lui. « Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Tragique symétrie. »

Vieux Os voit et entend. Il hume. Il rêve et réfléchit. Il a une perception très directe de la réalité, mais tout à la fois un appétit de transcendance, de dépassement des faits. Et il est déjà en rupture avec les traditions de son milieu. Il l’avait, à sa façon, déjà quitté, en affirmant: je suis moi, et personne d’autre. Sans qu’on sache très bien comment il s’y est pris, le personnage de Laferrière se construit lui-même sans faire table rase du passé. Il y renonce, mais ne le renie pas.

Ce personnage de jeune bourgeois qui avait des amis dans tous les milieux, ce fils qui ressemble à son père qu’il n’a pas connu, cet amoureux transi que les femmes ont dorloté, ce narrateur qui nous livre ses pensées les plus secrètes, on le connaîtra finalement assez peu. Même s’il n’est pas fuyant, il se dérobe. C’est aussi par là qu’il est séduisant. Entre la mort inaugurale d’un ami et l’exil final, il se déplace dans une ville tourmentée, s’efforçant de se tenir dans l’oeil du cyclone: « C’est le meilleur endroit où se tenir quand la tempête fait rage. » Vieux Os ne se sent bien que dans un certain inconfort.

Autour de lui, on retrouve dans ce roman quelques-uns des personnages attachants des romans précédents, et le style de Laferrière, vif, coulant, qui se tient au plus près de la sensation, de l’émotion ou du fantasme. Pas d’effet d’écriture ici, mais simplement une voix intérieure qui ne craint pas de se répéter à l’occasion, ou de s’égarer.

Dany Laferrière a quitté Haïti mais ne l’a pas reniée. Son oeuvre en témoigne, qui lui tient lieu d’engagement. Il vit à Miami comme son ami Marcus Garcia, ce journaliste qui, dans Le Cri des oiseaux fous , travaille dans une station de radio. Garcia est maintenant rédacteur au journal Haïti en marche. Dans le numéro du 11 mars dernier, à propos du report des élections législatives en Haïti, qui devaient avoir lieu le 19, on pouvait lire ceci: « Pendant ce temps, il y a un pays qui se meurt. Pendant ce temps, la misère monte. Mais aussi, tôt, ou tard, la colère gronde… »

*

C’est peut-être, se dit Vieux Os, notre culture. Il faut chercher là la raison d’une si longue dictature.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Réginald Martel, La Presse
26 mars 2000

La cérémonie des adieux

Si ça continue, Vieux Os ne fera pas de vieux os. Son meilleur ami, un confrère journaliste, a été trouvé sur la plage, assassiné par les sbires du régime. Lui ne fait pas de politique, il fait dans la culture, autre façon de faire de la politique, pas nécessairement plus sûre. Sa vie est menacée, sa mère l’a appris, elle le supplie de fuir. Il fera comme son père, qui a quitté Haïti il y a longtemps déjà et dont il ne sait rien, sinon ce qu’il lit dans le visage de sa mère quand l’exilé téléphone, sans jamais demander à lui parler. Dans les vingt-quatre heures qui vont suivre, Vieux Os va donc se livrer à une étrange cérémonie des adieux, croisant dans une errance folle à travers Port-au-Prince tous ceux et celles qu’il a connus et aimés, sans pouvoir leur dire – leur avouer serait plus exact – qu’il n’a pas envie de risquer ce à quoi il tient le plus, la vie, et qu’il s’envolera tantôt pour Montréal: on est bavard, là-bas, et si la nouvelle du départ était connue, il pourrait ne pas avoir lieu.

Le narrateur du Cri des oiseaux fous serait-il un lâche? Lui-même le pense un peu et s’en excuse à peine, qui dit préférer « vivre sous une dictature plutôt que de mourir pour la liberté ». Connaissant bien la situation politique de son pays, il sait qu’il n’a aucune chance de survie. Les vrais héros ne sont pas, ne doivent pas être suicidaires. Vieux Os a compris cela, même si dans sa traversée de la nuit il est assez téméraire pour aller dans un bar que fréquentent les bourreaux. Prétexte sans doute, qui lui permet de décrire avec un réalisme hallucinant ceux pour qui la torture est élevée au statut de l’art et qui en discourent avec un naturel qui donne froid dans le dos. Les lecteurs comprendront, eux, que personne ne peut oublier ou pardonner les monstres qui ont sévi en Haïti et leurs complices; et que la dénonciation continue de cette démence, comparable à celle qu’entretiennent les enfants des victimes de l’Holocauste, est une sorte de viatique contre les répétitions de l’histoire.

Le Cri des oiseaux fous n’est pas entièrement consacré à la seule dimension politique du drame haïtien, encore que la collusion habituelle de la grande bourgeoisie, de l’armée et de l’Église y soit dûment révélée. Dany Laferrière évoque aussi, avec plus de tendresse que de complaisance, l’éducation intellectuelle et sentimentale d’un garçon qui lui ressemble sans doute beaucoup. Le propos principal est de reconstituer a posteriori, comme si un quart de siècle n’avait pas rien changé à la perspective, le portrait d’une société extrêmement complexe, que la déclaration d’un oncle, pourtant révélatrice, ne suffit pas à résumer: « L’Haïtien est vaudouisant dans l’âme, catholique dans le coeur et franc-maçon dans l’esprit. » Dans l’univers affectif de Vieux Os, l’Haïtien de prédilection serait plutôt une Haïtienne. Les femmes selon son coeur, outre Lisa, celle qu’il aime sans oser le lui dire, car le jeune homme est fort timide, sont sa mère et sa grand-mère, qui depuis son enfance l’ont enveloppé d’une dévotion sans faille.

On sait, par les romans antérieurs, le culte que voue Vieux Os à ces femmes et aux femmes en général. À part ses quelques amis, mais ils meurent comme des mouches, et quelques personnages un peu déments, qui conviennent à sa nature romantique, les hommes ne lui disent rien de bon. À vrai dire, ils existent à peine. Pendant que les mères, dans l’effacement le plus total, assurent la survie de leurs enfants, au prix de tous les sacrifices, les hommes qui ne sont pas morts ou exilés sont transis de peur. Parfois, peut-être pour se donner l’illusion d’exister en exerçant un pouvoir infâme, ils basculent dans le camp des bourreaux. Ils y gagnent une certaine considération, née de la terreur qu’ils inspirent. On se demande même si la dictature haïtienne ne devient pas un spectacle, un théâtre de l’absurde où sont applaudis, comme dans une représentation d’ Antigone qu’évoque le narrateur, aussi bien le bourreau que la victime. « C’est peut-être, se dit Vieux Os, notre culture. Il faut chercher là la raison d’une si longue dictature. »

M. Laferrière décrit de minute en minute, chronomètre en main dirait-on, le dernier jour de jeunesse de Vieux Os, depuis la mort de l’ami jusqu’au départ pour Montréal. Il s’agit d’un récit plus que d’un roman, largement inspiré comme les précédents de l’expérience personnelle de l’auteur. Cette oeuvre a dans son ensemble une belle valeur littéraire, qui s’ajoute à celle du témoignage, essentielle. Raison de plus pour regretter que ce qui semble être le dernier chapitre de cette émouvante aventure n’ait pas bénéficié, de la part d’un éditeur généralement plus minutieux, d’une lecture plus critique. La répétition des mêmes commentaires ou situations, semblables à quelques mots près, n’échappe pourtant à aucun lecteur attentif, pas plus que les anglicismes que rien ne saurait expliquer, les fautes d’accord des verbes ou les longs dialogues qui distillent l’ennui. Le récit en est affaibli, mais pas au point de décourager les lecteurs qui savent la place centrale qu’occupe Dany Laferrière dans notre paysage culturel.

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Haïti et le Québec, me dit-il, ont ceci en commun que ce sont des pays qui te bouffent le cerveau. Ce sont des pays qui veulent que tu les aimes, qui ne te lâchent pas. À Miami, personne ne me demande jamais rien, les gens ne savent même pas ce que je fais. Haïti et le Québec sont des pays monomaniaques, où l’on ne parle du matin au soir que de dictature ou d’indépendance. Miami est une sorte de terrain vague, ou vierge, où je me sens complètement libre.

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Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme!
– Dany Laferrière, propos recueillis par Lise Lachance, Le Soleil
8 avril 2000

La nuit la plus longue

« Ce qu’on lit dans Le cri des oiseaux fous est terriblement et profondément moi. Les mots sont sortis directement de mon corps pour sauter sur le papier, sans passer par mon esprit. C’est mon autoportrait, une autobiographie de mes émotions mais, aussi, un roman », affirme Dany Laferrière.

« Même si j’ai dû quitter Haïti en 1976 parce que mon nom était sur la liste des ennemis du gouvernement à abattre, si tous les individus dont je parle ont existé, si tous les faits que je raconte sont encore inscrits dans ma mémoire et dans ma chair, Le cri des oiseaux fous demeure un roman car je mets tout en oeuvre pour susciter l’émotion », explique au SOLEIL l’écrivain qui participera à deux tables rondes au Salon international du livre de Québec, le 13 avril, avant de lire la Dictée des Amériques sur les ondes de Télé-Québec, deux jours plus tard.

Pour que cette émotion soit intense, Dany Laferrière concentre l’action sur 18 heures alors que, dans la réalité, certains événements se sont passés avant ce jour fatidique. Le resserrement de l’intrigue de midi à l’aube suivante, qui obéit à la règle classique de l’unité de temps si chère à l’auteur, donne une force extraordinaire à ce dixième livre avec lequel il clôt son cycle romanesque.

Intitulé Une autobiographie américaine, ce cycle se déroule dans cinq villes d’Amérique (Petit-Goâve, Port-au-Prince, Montréal, New York, Miami) et constitue, selon l’éditeur, « le projet le plus ambitieux pour le Québec depuis Les voyageries de Victor-Lévy Beaulieu ».

Gâchette bien huilée

L’assassinat, lundi dernier, du plus célèbre journaliste politique d’Haïti, fer de lance de la liberté d’expression – Jean Léopold Dominique -, montre douloureusement à quel point l’ouvrage de Dany Laferrière est de brûlante actualité. C’est parce que lui-même, jeune journaliste, luttait contre la dictature duvaliériste qu’il a dû quitter l’île précipitamment. Son collègue et grand ami, Gasner Raymond (à qui il dédie le livre), venait d’être retrouvé sur la plage, criblé de balles par les tontons macoutes. Il avait 23 ans. Comme lui.

Une source proche du pouvoir a prévenu sa mère que « Vieux Os », ainsi qu’elle l’appelait avec affection, ne ferait justement pas de vieux os. Son nom se retrouvait en tête de liste des prochaines liquidations d’opposants. Ainsi donc, 20 ans après son père que pourchassait le régime de Papa Doc, c’était au tour du fils de fuir la terreur. Celle de Baby Doc. Et ce n’était pas vraiment son premier départ puisque, dès l’âge de cinq ans, il avait dû se réfugier chez sa grand-mère, à Petit-Goâve, pour avoir la vie sauve lors de l’exil paternel.

« Ma mère a été poignardée deux fois en 20 ans. (…) Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas », écrit Dany Laferrière.

Appétits exacerbés

En fait, seule sa mère ne bouge pas dans ce tableau grouillant, extrêmement vivant, de la société haïtienne. Presque toujours assise sur sa minuscule galerie, protégée du soleil par un massif de lauriers roses, un sourire infiniment triste au coin des lèvres, elle réfléchit. Le souvenir de son mari qu’elle a tant aimé et l’inquiétude qui la ronge devant le danger que court son fils journaliste l’imprègnent toute entière.

Autour d’elle, c’est la frénésie. Un débordement d’énergie. La tragédie plane sur la tête des citoyens. Survivre aux yeux et aux oreilles des tontons macoutes, essayer de manger à sa faim tout en crevant de chaleur et de pollution, être toujours en mouvement pour trouver de la nourriture, pour courir après quelques sous afin d’acheter des médicaments à ses enfants. Perdre sa vie à tenter de la vivre. Voilà le lot quotidien des gens dans un Port-au-Prince abandonné la nuit à des coupe-gorge et à des meutes de chiens faméliques, menaçants.

« Dans ce contexte, tous les appétits sont exacerbés, qu’il s’agisse d’amour, de sexe, de pouvoir, de cinéma, de théâtre, de paroles. Les gens rabâchent le problème du chômage, les prix exorbitants du riz, des médicaments, du loyer, de l’électricité. Ils donnent leur avis sur tout, se mêlent des conversations qu’ils entendent autour d’eux dans la rue ou les taps-taps, nos taxis collectifs. Cette interférence constante, cette spontanéité, m’ont manqué à mon arrivée à Montréal où chacun porte sa propre parole et veut la garder », souligne Dany Laferrière au cours de l’entretien.

Le cri des oiseaux fous nous restitue ce climat survolté. Dès que le narrateur, Vieux Os, apprend qu’il doit quitter le pays dans les 24 heures, il se lance dans un dernier tour de piste, en loup solitaire gorgé d’adrénaline. Il veut engranger le plus de sensations, d’émotions et d’images possibles pour les emporter avec lui à Montréal, là où le soleil n’arrive pas à réchauffer l’hiver.

Au cours de cette nuit, la plus longue de sa vie, il va à la recherche de ses amis, revisite les quartiers et les endroits qui l’ont marqué, se remémore de multiples événements, fait revivre tel ou tel personnage haut en couleur (dont son ami Gasner qu’il décrit de façon nerveuse, saccadée, savoureuse), évoque les prostituées, se retrouve enfin au bar du King Salomon Star qui s’avère être un des repaires des monstres qui sèment la terreur dans l’île.

Ses réflexes journalistiques à l’affût, Vieux Os n’arrive pas à s’extraire de ce lieu maudit où on parle de torture et on philosophe sur la nécessité, pour la bonne renommée du pays, de présenter au monde des « cadavres propres ». Il est tétanisé par ce qu’il voit et entend.

Interrogé à ce propos, Dany Laferrière répond que cette scène est bel et bien réelle. Pourquoi ne pas avoir déguerpi? « J’étais fasciné par l’horreur, comme englué dedans. Tout à coup, la dictature n’était plus une abstraction. J’entendais discuter de torture, de vive voix. On ne peut imaginer quelqu’un qui projette le mal », explique-t-il.

Cette nuit d’enfer durant laquelle le journaliste fait intérieurement ses adieux à son pays et voit défiler, dans sa tête, tout son passé, est racontée de façon percutante. Dany Laferrière ne recherche pas les effets de style. Cela n’est pas nécessaire tant les faits parlent d’eux-mêmes. On plonge dans la misère, l’horreur, l’exaltation, l’héroïsme, la bassesse. La vraie vie.

« Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme! », s’étonne Laferrière-le-narrateur quelques heures avant de monter dans l’avion qui l’arrachera à ce monde sanguinaire éclaboussé de soleil pour le plonger dans les giboulées du nord… À Montréal.

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Ma mère a été poignardée deux fois en 20 ans. (…) Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Josée Blanchette, Le Devoir
12 avril 2000

Haïti chérie, Haïti haïe

1976: le journaliste haïtien Gasner Raymond est assassiné par les tontons macoutes.

3 avril 2000: le journaliste haïtien Jean Léopold Dominique, de Radio Haïti Inter, est tué froidement de sept balles tirées à bout portant. L’assassinat n’a pas été revendiqué.

« Choisir entre une balle dans la nuque tirée à bout portant et un cancer de la prostate… Qui aurait cru que j’aurais à faire face, un jour, à un tel dilemme! »

Je ne sais pas ce que je préfère chez Dany Laferrière: le fait qu’il soit un intellectuel qui baise sans se fatiguer, un peu comme il écrit, ou le fait qu’il soit un Haïtien exilé qui pense avant de bander. Je suis pourtant tombée en amour avec Haïti bien avant de connaître Vieux-Os (le surnom que porte Dany depuis son enfance). Et c’est l’une des raisons qui m’ont incitée à emporter son dernier bouquin entre un bikini et un paréo dans mes bagages la semaine dernière. La République dominicaine, que j’ai vainement boycottée durant dix ans à cause des Haïtiens qu’on y maltraite, baigne dans les mêmes eaux turquoises mais pas dans le même sang. Et pour y lire, on y est plus tranquille. Il reste encore quelques cocotiers sous lesquels s’abriter. Et Laferrière est un compagnon délectable.

Lors de mon seul et unique séjour dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, je m’étais bien juré que j’adopterais un jour un petit Haïtien. D’abord, ils coûtent moins cher que les petites Chinoises et n’ont pas la popularité des petits Cubains. Et puis, affubler un Noir du nom de Blanchette en espérant que ça puisse l’aider à pâlir n’est pas sans me déplaire. Le racisme est un instinct si particulier qu’on le pratique même entre Haïtiens. Moins tu es foncé, plus tu as de chances de t’élever sur la colline de Pétionville. Plus tu es noir, plus tu risques l’enfer malodorant de la cuvette de Port-au-Prince. Quiconque a déjà visité le marché de fer de cette ville sait qu’on peut y détecter 10 000 des 17 000 odeurs recensées dans le monde. Et ça, même le festival Vues d’Afrique, qui a cours ces jours-ci, ne pourra pas vous le rendre sur pellicule. Une odeur vaut mille images. La mort aussi vaut mille images, paraît-il, mais son odeur fait fuir. Laferrière, en tout cas, n’a pas fait de vieux os en Haïti malgré son surnom. « Dans ce paysage naïf, sentant l’ilang-ilang, chaque individu que l’on croise peut être le messager de la mort. »L’art de vivre

Muhammad Ali disait « only a nigger can call me a nigger » avant de casser la gueule à son interlocuteur. Et c’est exactement ce que fait Dany Laferrière dans son « roman » Le Cri des oiseaux fous : il amour-haine son peuple avec ferveur, il lui casse la figure avec lucidité et dureté, comme seul un enfant du pays peut le faire, prétendant que s’il y a si peu de cas de suicide en Haïti, c’est que le gouvernement s’occupe personnellement de votre mort.

Laferrière n’est pas tendre pour son Haïti chérie, qu’il a quittée en catastrophe à la suite de l’assassinat de son ami journaliste, Raymond Gasner, en 1976, en pleine dictature duvaliériste. Il se savait le prochain sur la liste, condamné par son métier. Ce sont ses dernières 24 heures dans un pays qu’il n’a jamais quitté en 23 ans que l’écrivain nous raconte, nous tenant en haleine comme une gomme à mâcher parfumée à la canne à sucre et aux fruits tropicaux. « Pourront-ils me garantir là-bas un minimum d’inconfort? La petite étincelle de peur qui fait vivre? C’est un drogué qui parle. » Cette autofiction romancée boucle 15 années d’une autobiographie américaine mais confirme aussi qu’il est encore impossible de pratiquer le journalisme « dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur »

J’ai un ami, commentateur politique banni d’Haïti, qui prétend qu’il suffit d’enfermer trois Haïtiens dans un bar pour voir surgir quatre partis politiques au bout d’une heure. Laferrière, se décrivant comme un loup solitaire, se sent prisonnier de son peu de passion pour la chose politique dans un pays où l’on doutera de votre identité nationale si vous n’aimez pas les mangues. « J’ai vraiment envie de traiter d’autre chose que de politique dans cette nouvelle chronique, mais en même temps, je ne peux pas faire semblant d’ignorer ce qui se passe dans le pays. Des choses très graves. On tue dans ce pays! Ça me frustre énormément de ne pas pouvoir emprunter le si soyeux chemin de la frivolité, simplement parce que je suis né dans un pays du Tiers-Monde gangrené par la dictature. » C’était vrai hier, c’était encore vrai la semaine dernière alors qu’on assassinait l’un des journalistes les plus populaires en Haïti, un commentateur politique, bien sûr, puisque les critiques de restaurants se font rares.

Éros et Thanatos

Héros à la force tranquille, philosophe affamé de liberté, on sent chez Laferrière cette constante tension entre la sexualité et la mort. Faut-il être Haïtien pour maîtriser le genre? On pourrait le penser. Laferrière avouait à Christiane Charette en entrevue qu’il devait beaucoup à son ami Gasner, mort avant lui et à qui il dédie l’ouvrage. « Longtemps, je n’ai pensé qu’à la mort. Certains ne pensent qu’au sexe. D’autres, qu’à l’argent. La vrai trilogie: sexe, argent et mort. » L’autre trilogie, c’est celle que porte tout Haïtien en lui avec le désir de devenir le prochain président: vaudou dans l’âme, catholique dans le coeur et franc-maçon dans l’esprit. « Qui l’a tué? Pour moi, c’est un tout. Toute la culture haïtienne, cette culture complètement fermée sur elle-même. […] En attendant, je m’apprête à sauter dans l’inconnu, sachant que celui qui voyage ne revient jamais. Car si jamais il revient, tout aura changé. »

Une fois parti, c’est vous, l’étranger en vacances au pays. Une fois rentré, c’est vous qui écrivez comme le poète haïtien René Philoctète à son retour de Montréal: « Je reviens des pays du Nord, et le soleil que j’ai bu là-bas était froid comme la mort. »

Nous sommes peut-être plus morts sous la dictature du Grand Blanc que sous celle d’un grand Noir, mais ici, l’exil ne dure que six mois. Disons sept…

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Tous les événements importants d’une vie peuvent se retrouver concentrés en une nuit […] Politique, sexe, art, tout se retrouve dans un cocktail parfaitement équilibré qui conjugue Alfred de Musset et dictature, destinée individuelle et histoire, art et insurrection. Drôle, vif et grave.
– T. B., Le Magazine littéraire « le livre du mois »
1 mai 2000

Le Cri des oiseaux fous

Journaliste dans un hebdomadaire de Port-au-Prince, le narrateur apprend par un ami reporter à la radio que leur ami Gasner a été assassiné par les tontons macoutes parce qu’il s’est affiché sur une photo avec les grévistes de Ciment d’Haïti. Tué à vingt-trois ans « à cause de son idéal de justice et de liberté », annonce le reporter à la radio dans son oraison funèbre. Le Cri des oiseaux fous de Dany Laferrière décrit la nuit où tout bascule dans la vie du narrateur. Il apprend qu’il figure sur la liste secrète des opposants à abattre, même s’il n’est pas menacé dans l’immédiat. Cela se déroule, on l’aura compris, sous la « dictature ubuesque » de Duvalier fils. Papa Doc était à l’origine de l’exil de son père, Baby Doc poursuit l’oeuvre familiale. « Tous les événements importants d’une vie peuvent se retrouver concentrés en une nuit », écrit l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Le numéro 100 de la collection Motifs du Serpent à plumes, inédit, est une réussite. Politique, sexe, art, tout se retrouve dans un cocktail parfaitement équilibré qui conjugue Alfred de Musset et dictature, destinée individuelle et histoire, art et insurrection. Drôle, vif et grave.

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L’un des plus importants titres de Dany Laferrière
– Mohammed Aïssaoui, Le Figaro littéraire
15 octobre 2015

La nuit de l’exil

Lorsqu’il a reçu Dany Laferrière à l’Académie française, Amin Maalouf a cité Le Cri des oiseaux fous. C’est l’un des plus importants titres de l’écrivain haïtien. Son exergue est troublant : « À mon ami Gasner Raymond dont la mort a changé ma vie. » On comprendra très vite

la raison. Dans ce roman, que Zulma a eu la bonne idée de rééditer en poche (sa dernière publication par une maison française remonte à 2000), Dany Laferrière relate heure par heure la journée et la nuit du 1er juin 1976. Il avait alors vingt-trois ans. Il était journaliste. Cette nuit-là, son ami Gasner, également journaliste, est sauvagement assassiné par les tontons macoutes. Laferrière, surnommé Vieux Os, ne peut plus rentrer chez lui, il doit fuir. L’histoire bégaie. Son père, dix-huit ans avant lui, a dû aussi quitter Petit-Goâve. « Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. » Sans compter la folie qui guette cette femme dont l’époux et le fils qui se ressemblent trait pour trait et portent le même patronyme – Windsor Klébert Laferrière – sont traqués. L’écrivain raconte cette errance autant physique que psychologique qui le conduit à Montréal en passant par Port-au-Prince. Le ton n’est jamais misérabiliste, ce n’est pas le genre de la maison. « L’exilé est toujours vivant » , rappelle-t-il. Alors que « l’exil est pire que la mort pour celui qui reste ». Durant cette nuit, l’auteur tente de rassembler tous ses souvenirs pour graver à jamais son enfance et sa jeunesse, sa terre.

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Dernier récit de “l’autobiographie américaine” de Dany Laferrière, Le cri des oiseaux fous cogne et embrasse à chaque page.
– Marine de Tilly, Le Point

Adaptant les codes de la tragédie grecque, pourchassant à sa manière (et de quelle manière !) les fantômes d’un rêve éveillé, Dany Laferrière raconte heure par heure cette nuit où tout a basculé. Comme si Alice traversait l’exact contraire du “pays des merveilles”.
– Thierry Boillot, L’Alsace

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Une méditation splendide sur la culture haïtienne, les relations entre les êtres, la place des parents, l’amour et la sexualité.
– Thierry, librairie L’Ange, Gisors

Au-delà de confessions inédites aux accents nostalgiques, l’auteur nous ouvre avec délicatesse la boîte de Pandore d’un Haïti débordant de créativité mais en proie à une politique dévastatrice et dictatoriale.
– Amina

Dans ce magnifique roman, Dany Laferrière nous offre un véritable chant d’amour pour son pays Haïti. Splendide!
– FNAC