Prix Médicis
Grand Prix du livre de Montréal
Grand Prix Métropolis bleu
Prix des Libraires
Prix des lecteurs
Combat des livres de Radio-Canada
Prix de la Maison des cultures du monde (Berlin)
À Dany Charles, mon neveu qui vit à Port-au-Prince.
La nouvelle coupe la nuit en deux. L’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mûr reçoit un jour. Mon père vient de mourir.
À la suite de cette annonce tragique, le narrateur décide de retourner dans son pays natal. Il en avait été exilé, comme son père des années avant lui, par le dictateur du moment. Et le voilà qui revient sur les traces de son passé, de ses origines, accompagné d’un neveu qui porte le même nom que lui. Un périple doux et grave, rêveur et plein de charme, qui lui fera voir la misère, la faim, la violence, mais aussi les artistes, les jeunes filles, l’espoir, peut-être. Le grand roman du retour.

Regard sur l’œuvre
Rude et sèche comme une lampée de rhum Barbancourt, belle et poignante comme une ritournelle d’Apollinaire, sa prose brûlante serre alors la gorge.
– Claude Arnaud, Le Point, 2009

Le prix Médicis est celui d’une exigence littéraire. Il distingue des œuvres audacieuses et innovantes, souvent en marge des courants dominants.
— JURY du Prix Médicis, 2009

C’est sa force, il ne s’arrête pas à une action. Il montre le gouffre. Témoignage de révolte, mais aussi un lyrisme.
— Marie-Claire Blais

Avec précision et aisance, Laferrière crée un moment de lecture hors pair, un texte éblouissant par sa forme qui, malgré sa complexité, élabore avec une légèreté ludique une saissisante poétique de l’appréhension du monde.
— JURY du Prix de la Maison des cultures du monde, Berlin

Laferrière est une virtuose de l’humour et de la distanciation. Son verbe poétique enchante le livre et, en dépit de la mort qui y a fait alliance avec le soleil, l’on se prend à rêver de Haïti.
— Bernard Pivot, 2009

A Stunning and Breathtaking Book
— Edwidge Danticat

Porté par une langue au charme mélancolique, ce petit bijou de poésie soulève avec justesse le drame éternel de ces vagabonds solitaires, condamnés à rester étrangers à leur propre terre.
— Julien Bisson, Lire

Ça surprend le lecteur, un livre en vers. Ce n’est fréquent. C’est même rare, uniqu. On se laisse porter par ce chant. C’est très beau.
– Dominique Fernandez, membre du jury du Prix Médicis , 2009

Il redécouvre une île qu’il a perdue. Il le fait de façon très très pointue. Un simple tableau, une scène de rue, une personne peuvent lui révéler beaucoup plus de choses qu’un discours politique ou une grande thèse théorique.
– Patrick Granville, membre du jury du Prix Médicis , 2009

Un ouvrage d’une justesse et d’une poésie remarquables.
– Journal de Québec

Une prose poétique dans laquelle la verve de Laferrière prend toute son ampleur. Magnifique !
– Anne Bourgoin, 7 Jours

En lice pour les prix littéraires :
- Prix Femina
- Prix Wepler
- Prix France Télévision
- Prix Décembre
- Prix Interallié
- Prix des collégiens
- Prix du Gouverneur général

L’énigme du retour
Paru dans Conversations (2010)
Ghila Sroka : – Il est sept heures du matin. Ciel variable. Un samedi pluvieux et orageux. Je viens de terminer la lecture d’un chef-d’œuvre, un des plus épatants romans du moment, un de ces livres singuliers qui vous touchent droit au cœur, une ou deux fois par décennie.
Voilà de nombreuses années, un livre de V. S. Naipaul, L’énigme de l’arrivée, où s’entremêlent fiction, mémoires et narration historique et qui décrit les failles de la société londonienne, a frappé Dany Laferrière. Songeur, il en est arrivé à la conclusion que le retour pouvait être plus énigmatique encore que l’arrivée : « L’auteur raconte comment le propriétaire d’un domaine du sud de l’Angleterre, après une carrière coloniale et souffrant de dégénérescence, décline lentement vers l’anéantissement final en même temps que sa propriété. Arriver quelque part, c’est normal. On s’installe dans la vie, on découvre et on fait ses marques. Mais revoir les choses et ne pas les reconnaître me semble plus énigmatique. »
Ghila Sroka : – Dis-moi, est-ce que ce nouveau roman a un lien avec Pays sans chapeau et Le cri des oiseaux fous ?
Dany Laferrière : – Tous mes romans ont un lien, mais il est vrai qu’il y a des romans jumeaux. Je dirais que Pays sans chapeau et L’énigme du retour, c’est le même mouvement.
Quant au lien avec Le cri des oiseaux fous, il réside en fait dans une opposition : d’un côté, l’angoisse du départ et, de l’autre, l’énigme de l’arrivée, puis l’angoisse du retour. Dans Le cri des oiseaux fous, il y a une sorte de traversée de la ville et une inquiétude que l’on n’arrive pas à cerner, dont la cause est bien sûr la dictature, ce danger impalpable. Dans L’énigme du retour, où le narrateur traverse le même territoire, il n’y a pas de danger, sauf celui de ne pas s’adapter, de ne pas rentrer dans le territoire. Avoir aimé si longuement son pays et ne pas pouvoir y rentrer, c’est une angoisse sérieuse.
Ghila Sroka : – On a fait un lien entre toi et Aimé Césaire. En quoi celui-ci t’inspire-t-il ?
Dany Laferrière : – Il y a plusieurs façons d’aborder mes livres. Par exemple, on n’y décèle pas nécessairement la présence très forte de Walt Whitman, ce poète et humaniste américain dont le chef-d’œuvre est sans conteste Feuilles d’herbe, où il évoque une Amérique ordinaire d’une voix résolument américaine. Et pourtant, dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, le personnage conducteur, le narrateur, est accompagné par Walt Whitman, comme c’est le cas avec Basho dans Je suis un écrivain japonais.
Dans ce nouveau roman, la référence à Cahier d’un retour au pays natal est très claire, mais j’ai pensé qu’il fallait, plutôt que de faire une réponse à Césaire, continuer son travail. Dans Cahier d’un retour, Césaire s’adresse au colonisateur, à la France ; il prolonge la voix des sans-voix. Je pense qu’il fallait faire un livre où on n’a pas à s’adresser à un ancien maître, un livre plus intime. Je reproche à ceux qui s’adressent à la métropole le fait qu’on n’entende pas leur voix intime, leur voix personnelle. J’ai donc pensé qu’il était possible de faire entendre cette voix-là, de faire entendre quelque chose qui va au plus profond de soi, qui peut être traversé par l’histoire, par les questions sociales, mais à soi. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement rallier la voix des autres, qui n’est pas toujours juste parce qu’en Haïti, l’expression écrite est déficiente ; ce n’est pas la voix du peuple qui s’y exprime. Par contre, la voix du peuple est très présente dans la peinture. La peinture primitive va plus loin que la voix des élites.
Ghila Sroka : – À la page 14, tu écris : « Que peut-on savoir de l’exil et de la mort quand on a à peine vingt-cinq ans ? »
Dany Laferrière : – La question est posée au jeune Césaire qui a écrit ce formidable Cahier d’un retour où il parle si bien de la mort. C’est une façon de dire que l’exil est vraiment fait de temps, du temps passé hors de chez soi. Il faut quand même traverser le temps pour en parler. S’installer dans l’absence, cela demande du temps.
Ghila Sroka : – En 2001, à la sortie de Je suis fatigué, tu semblais décidé à arrêter d’écrire. Qu’est-ce qui t’a finalement poussé à « arrêter d’arrêter » d’écrire ?
Dany Laferrière : – Les fumeurs et les alcooliques qui tentent d’arrêter de fumer ou de boire reçoivent toujours l’appui de ceux qui les entourent. Alors que moi, malheureusement, quand j’ai voulu arrêter d’écrire, personne ne m’a appuyé. Cela a même provoqué la colère de certains. Ce n’est pas étonnant que je retombe dans le vice !
Tu sais, j’ai toujours aimé cette phrase de Romain Gary : « J’éprouve parfois le besoin de changer d’identité, l’espace d’un livre. » Avec mon anthologie américaine en dix livres, de L’odeur du café jusqu’à la finale, Pays sans chapeau, j’avais le sentiment d’avoir témoigné. Tout me semblait sphérique, un cercle parfait.
Puis le temps a passé, et j’ai tenté de réécrire certains livres dont je n’étais pas totalement satisfait. Il ne s’agissait pas d’imaginaire dans ce cas, mais plutôt d’un travail de broderie. Et brusquement, j’ai voulu ajouter autre chose qui me semblait manquer dans mon travail d’écrivain.
Je fais à la fois un travail d’imagination et une réflexion sur mon travail d’imagination, et je trouvais qu’il fallait faire un livre nouveau. C’est ainsi que j’ai rédigé Je suis un écrivain japonais. Je ne cherche pas à être scientifique dans mes bouquins. Je dis parfois des choses qui se révèlent inexactes, mais si cela peut faire l’objet d’une réflexion dans la tête du lecteur, c’est ce qui est important pour moi. J’essaie de tenir le lecteur en haleine par le style ou le rythme, tout en gardant une certaine audace dans l’observation.
Et plus tard, j’ai eu l’idée de cette voix plus intime, plus profonde que celle de Pays sans chapeau, qui était légèrement carnavalesque et plus introduite dans le rythme haïtien. Je voulais une voix plus méditative, et donc ce fut L’énigme du retour.
Ghila Sroka : – Que ferais-tu si tu n’écrivais plus ?
Dany Laferrière : – Ce serait une grande joie ; j’en rêve… Ce serait vraiment changer de vie, me défaire de tous les contrats passés avec moi-même pour atteindre la plus grande sobriété.
Arriver là, c’est l’ultime bonheur, mais avant, il faut être dans la société et accomplir des choses dans le rapport avec les autres. Parce que si on fonctionne dans cette simplicité dès le début, on est dans l’égoïsme. Mais c’est certain que le vieux rêve, c’est de profiter de quatre ou cinq ans dans sa vie sans être obligé de montrer ses papiers, c’est-à-dire sans devoir donner des preuves de sa présence dans le monde. Être là simplement parce qu’on est là…
Ghila Sroka : – Tu as souhaité réécrire tes livres ; voilà une entreprise pour le moins surprenante et originale, non ?
Dany Laferrière : – En fait, certains auteurs publient de nouvelles éditions, avec par exemple des notes supplémentaires. Mais il est vrai que je ne connais pas d’écrivain qui ait réécrit quatre ou cinq de ses livres. Disons que cela demande une certaine indépendance d’esprit.
Ghila Sroka : – À la page 33, tu évoques le rôle de la baignoire. Plonger son corps dans l’eau, c’est donc vraiment un objet du désir ?
Dany Laferrière : – J’aime la baignoire, c’est là que je vis. Je suis un être aquatique, je me sens en sécurité dans l’eau. Je peux, en étirant le pied, faire couler l’eau et me retrouver sur une île chaude des Caraïbes. Et puis cette baignoire rose sur pieds, c’est un poste d’observation immense. C’est dans cette baignoire que tout se passe : je lis, je réfléchis, j’écris, je pense par moi-même.
Ghila Sroka : – Et à la page 34 : « Tout me ramène à l’enfance. Ce pays sans père. »
Dany Laferrière : – Toute mon enfance a été vécue sans mon père. Mais je l’ai su très tard. Je ressens un peu comme de la tristesse d’avoir manqué quelque chose. Peut-être que si mon père avait été en Haïti et non en exil, il m’aurait emmené faire un tour du pays, par exemple, alors que les femmes qui m’entouraient étaient beaucoup plus casanières et prudentes à cause de la réalité politique du moment. Je crois que mon père était un homme plus audacieux que j’aurais accompagné, peut-être, dans certains périples. Un homme apporte et offre un autre espace, un espace qui aurait pu être mien. Le monde des femmes est différent. En réalité, je n’ai jamais connu de monde d’hommes.
Dans n’importe quelle ville où je vais, dès qu’il y a des Haïtiens de plus de soixante ans, ils me disent : « J’ai connu votre père », et ils me racontent des choses sur lui. C’est intéressant parce que c’est quelqu’un qu’on ne connaît pas dans la société québécoise ou en Amérique du Nord, ou même dans la francophonie ; je n’en parle pas du tout, alors que je parle beaucoup de ma grand-mère, par exemple. Mais tous les Haïtiens connaissent mon père et le placent naturellement bien plus haut que moi, c’est-à-dire dans un panthéon. Je suis le fils d’un mythe.
Ghila Sroka : – Page 37, tu écris : « La mort de mon père achève un cycle. » De quel cycle s’agit-il ?
Dany Laferrière : – C’est un cliché, comme on dit « c’est la fin d’une époque »…
Ghila Sroka : – Et un peu avant : « Ce qui est sûr, c’est que je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas. Peut-être que je n’aurais pas écrit du tout. Écrit-on hors de son pays pour se consoler ? Je doute de toute vocation d’écrivain en exil. » Si tu étais resté en Haïti, tu ne crois pas que tu serais devenu écrivain ?
Dany Laferrière : – C’est vrai qu’écrire en exil est bien différent d’écrire dans le pays où l’on est né, avec comme lecteurs des gens qu’on a connus dans son enfance, ce qui n’est pas forcément mieux comme situation, car on risque de se retrouver dans une littérature pleine de sous-entendus — alors qu’on sait qu’on ne sera compris ailleurs que si l’on ouvre bien les fenêtres. Au début de l’exil, on écrit pour tenter de se consoler, pour se retrouver dans un univers sécurisant jusqu’à ce qu’on puisse prendre son envol.
Je crois que j’aurais certainement écrit si j’étais resté en Haïti, parce que j’étais un journaliste littéraire qui vivait dans le monde de la culture en général. Ce milieu culturel était le mien. Mais est-ce que j’aurais parlé d’Haïti de cette manière ? Non, parce que je n’aurais pas eu la même expérience humaine. Je n’écris pas uniquement avec des idées, j’écris avec mon corps. Ce corps a beaucoup voyagé et il est resté très longtemps dans un autre pays. Donc cette sorte d’expérience m’habite. Je n’arrive pas à rêver d’une ville quand je suis dans la ville ; il faut que j’en sorte pour qu’elle puisse m’habiter. Quand je suis dans une ville, je l’habite. Quand je suis ailleurs, c’est elle qui m’habite.
Ghila Sroka : – Est-ce que ta mère lit tes livres ? Quelles sont ses impressions ?
Dany Laferrière : – Oui, maman lit mes livres, mais elle ne m’en parle pas, tout comme ma sœur et son époux, qui est lui-même un grand écrivain. En Haïti, je parle assez rarement avec les gens que je connais de mes livres ; je me contente de savoir qu’ils les lisent. C’est comme si écrire était une activité montréalaise, ou même de l’exil, car j’ai aussi beaucoup écrit à Miami où j’ai vécu presque dix ans. Mais je suis sûr que ma mère admire L’odeur du café, bien que son préféré soit Cette grenade dans la main du jeune nègre…
Par contre, ma tante Raymonde lisait tous mes livres et j’avais droit à un tas de commentaires ; c’était une critique rigoureuse. D’ailleurs, j’ai récupéré ses livres à sa mort et je les garde précieusement dans ma bibliothèque. Elle notait ses observations dans la marge et ces réflexions sont précieuses pour moi. C’est ça, la lecture : un dialogue.
Ghila Sroka : – Page 47, tu écris : « Toujours plus facile de changer de lieu que de changer de vie. »
Dany Laferrière : – Très peu de gens réussissent à changer de vie. Changer de lieu, c’est une solution pour ceux qui ne peuvent pas changer de vie. Mais après l’installation dans un pays, les habitudes reprennent le dessus. On replante le même décor et on trace ses marques pour ne pas se perdre soi-même.
Bien sûr, l’espoir est un moteur des cultures populaires. On vous laisse croire que changer de lieu, c’est changer sa chance. Mais en fait, c’est comme acheter un billet de loterie…
Ghila Sroka : – Et page 123 : « J’avoue qu’il est plus facile d’apprendre que de réapprendre. Mais le plus dur, c’est encore de désapprendre. » Qu’est-ce qui a été dur à désapprendre pour toi ?
Dany Laferrière : – Le vrai drame des exilés, c’est qu’ils veulent à la fois s’introduire dans des zones absolument contraires à leur éducation première, et se battre pour préserver certaines choses de cette même éducation, des aspects qu’ils auraient refusés s’ils étaient restés dans leur pays d’origine. À un moment donné, lorsqu’on est arrivé à bon port, il faut oublier les anciennes habitudes et se contenter d’être soi-même. Sinon, on finit par ne plus savoir qui on est…
Ghila Sroka : – Je te cite encore : « Personne ne m’a demandé d’où je venais et où j’allais. Mon passé ne compte pas plus que mon futur. On m’a accepté dans ce grave présent sans exiger des comptes. »
Dany Laferrière : – Oui, c’est vrai que l’on demande sans cesse des comptes aux individus. À Montréal, on demande constamment des comptes à ceux qui ne sont pas du pays. On leur demande ce qu’ils veulent faire, s’ils sont capables de s’adapter…
Il faut qu’ils fournissent des preuves. Mais on demande aussi des comptes à ceux qui retournent en Haïti. On leur demande s’ils sont encore haïtiens…
Pour une rare fois, lors de mon dernier passage en Haïti, on ne m’a pas demandé d’où je venais ni où j’allais et on m’a accepté tel que je suis. C’est très rare que l’on accepte une personne sans qu’elle doive décliner toutes ses identités.
Ghila Sroka : – Quel est ton état d’esprit, aujourd’hui ?
Dany Laferrière : – Je suis très calme. Je suis en train de reprendre ma voix. J’ai quitté la télévision, je quitte la radio à l’automne et depuis trois ans je ne travaille plus à La Presse.
Une des raisons profondes, c’est que j’ai parlé pendant longtemps avec une voix qui, d’une certaine manière, sans aller jusqu’à vouloir séduire, cherchait à s’animer pour que l’autre en face ne s’endorme pas. Or, lorsque j’entends Le Clézio parler, je me dis : « Voilà la voix de quelqu’un qui n’a pas parlé souvent et qui ne cherche pas à séduire. » Je suis dans le processus de recherche de cette voix.
Ghila Sroka : – Crois-tu que la littérature puisse changer le monde ?
Dany Laferrière : – Comme tout ce qui fait partie du monde. Le monde ne change pas en bloc ; même les grands événements historiques, les guerres, ne changent pas radicalement le monde. C’est une multitude de petites choses infiniment reliées entre elles qui finissent par changer le monde et il est impossible de voir ce changement, d’autant plus qu’il est toujours masqué par un faux changement.
Les gens s’attendent toujours à ce qu’il se passe de grands événements à leur époque. Nous sommes tellement excités que nous voulons voir des révolutions partout et, si la moindre guerre se déclare, on croit que le monde n’a jamais connu cela. Or, la planète a toujours tout connu, même si à chaque époque il y a des gens pour dire : « C’est nous qui avons connu les choses les plus inusitées. »
Les petites choses qui changent le monde viennent de loin. Et comme c’est une chaîne infinie, le monde change tout le temps et le monde ne change pas !
Ghila Sroka : – Est-ce qu’on peut dire que tes romans sont des romans à thèse ?
Dany Laferrière : – Non, si on regarde très attentivement, je n’ai pas ce souci d’énoncer des vérités.
Je brasse un peu les choses mais, en même temps, le premier souci que j’ai, c’est de créer un personnage vivant qui ait des choses à dire. Pour moi, écrire un roman, c’est essayer d’utiliser ce que je sais pour créer la meilleure fiction possible. Mon idée première, c’est la fiction, pas du tout la thèse. Mais bien évidemment, c’est une littérature où les idées ont une part importante. Le narrateur réfléchit constamment, son regard décrypte le monde. Je suis un intellectuel qui avance dans le monde.
L’écriture est une parenthèse, un territoire où l’on peut faire ce qu’on veut. J’y ai d’ailleurs mis ce que je n’avais pas : des filles et du vin ! L’imagination s’entraîne. Ce qui ne s’entraîne pas, c’est l’émotion. L’émotion n’est pas un muscle, l’âme n’est pas un muscle, mais je pense que l’esprit est un muscle. Pour moi, la création, l’imaginaire, c’est le jouet le plus mobile qu’on ait, le plus transportable, et qui peut s’adapter à toutes les cultures, à tous les environnements, à toutes les langues. Ce n’est pas du tout une pesanteur, ni quelque chose qui est au service d’une idéologie. C’est quelque chose de très léger et transportable, c’est même plus léger que n’importe quel jouet, ça n’a aucun poids. Il suffit simplement de l’adapter au décor.
Je ne veux rien figer. Je n’ai pas de but politique ni d’envie d’exercer une action réelle sur la vie des gens. Je suis tout simplement un écrivain qui tente de comprendre l’aventure qu’il a vécue, pour pouvoir se lire lui-même et voir où il en est. J’écris pour avoir des nouvelles de moi, parfois.
Ghila Sroka : – Comment naît, chez toi, l’idée d’un nouveau roman ?
Dany Laferrière : – Elle ne naît pas. Je n’ai pas « l’idée d’un nouveau livre ». Un nouveau livre, pour moi, ce serait comme si je décidais d’écrire un roman policier. Mais pour le reste : le témoignage intellectuel, le témoignage des sensibilités, les voyages, la perte du territoire avec celle de l’enfance, le rapport avec la mère, avec la grand-mère, avec le pays, on le retrouve à peu près dans tous mes livres. C’est un univers qui se développe de manière protéiforme, qui grandit ; je suis agrandit l’espace. comme quelqu’un qui bâtit depuis longtemps une maison, et qui chaque fois…
Ghila Sroka : – Mais le thème de la dictature et de l’exil est récurrent chez toi. N’est-ce pas en définitive le véritable et seul sujet de tous tes romans, jusqu’au dernier, cette histoire d’un combat du « je » avec « l’autre en lui », qui rappelle la formule fameuse de Rimbaud ?
Dany Laferrière : – Est-ce que la dictature et l’exil sont les thèmes fondamentaux de mes livres ?
Peut-être… Mes livres sont très difficiles à analyser parce que l’on y voit très clairement certaines choses quand on regarde de loin, mais la perspective est différente lorsqu’on s’approche. Pour ce qui est de ta question, ce n’est pas le cas avec Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, L’odeur du café, Le charme des après-midi sans fin… Dans La chair du maître, il y a un peu la dictature, c’est vrai, et encore plus dans Le goût des jeunes filles et Le cri des oiseaux fous.
On pourrait dire que beaucoup de thèmes se côtoient dans mes romans, mais que celui de la dictature est en effet verbalisé. Quant à l’exil… L’exilé, ce n’est pas celui qui part, puisque celui-ci va à la découverte d’un autre monde qu’il ne connaît pas et qui pourrait apporter un certain excitant à sa vie ; l’exilé, c’est celui qui reste.
Ghila Sroka : – Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de jeter un manuscrit terminé à la corbeille ?
Dany Laferrière : – Non, mais j’ai déjà perdu un manuscrit dans un déménagement. Mon premier roman, que je n’ai jamais réécrit par la suite.
Ghila Sroka : – Est-ce que tu écris tous les jours ?
Dany Laferrière : – Oui et non, car il y a écrire et écrire. Quand j’ai un sujet et que j’écris un livre, je suis complètement habité par l’écriture. Sinon, il y a aussi écrire des chroniques pour la radio, ou réécrire mes livres…
Ghila Sroka : – Que fais-tu lorsque tu n’écris pas ?
Dany Laferrière : – Je lis beaucoup, je relis, je prends des bains, je voyage, je rencontre beaucoup de monde parce que je suis très sollicité, je prends des notes, je corresponds avec des gens.
Ghila Sroka : – Quelle place occupe Alain Mabanckou dans ta vie ? C’est un ami qui compte pour toi ?
Dany Laferrière : – Oui, tout à fait. C’est un jeune frère qui est devenu un alter ego. Je l’ai rencontré à Paris en 1999. Une amitié s’est développée et maintenant on se rencontre assez souvent dans divers événements littéraires en France et ailleurs. On a le même tempérament, on ne prend pas les choses trop au sérieux — surtout les choses graves, parce que nous sommes pudiques. Nous entretenons aussi une correspondance.
La première fois que je l’ai rencontré, c’était encore un jeune écrivain furieux de devoir attendre son lectorat. On était assis au Salon du livre de Paris, et il regardait passer ses futurs lecteurs sans que ceux-ci le remarquent. De temps en temps, il laissait éclater un grand rire pour calmer son angoisse. Le problème, c’est qu’il était le seul à savoir qu’il portait en lui ces romans qui allaient le rendre célèbre. Il était beau, il s’habillait bien, il avait déjà écrit de bons livres, mais ce n’était pas suffisant. Pour devenir connu à Paris, il faut aussi un éditeur connu. Mabanckou rongeait son frein. Il regardait les autres le doubler sur la droite. Je ne sais pas à quel moment il s’est réfugié quelque part pour oublier toute cette mondanité, et il a écrit le livre qui germait dans son ventre depuis si longtemps, Verre cassé. Il nous racontait ses autres livres, mais jamais celui-là. Un écrivain sait toujours quand il porte en lui quelque chose de plus grand que lui. Je le revois encore, le regard lointain et nostalgique. Aujourd’hui, on l’invite partout. Et ses lecteurs font la queue pour lui parler. Il a sorti, de son ventre, un autre livre : Mémoires de porc-épic, et ce fut le gros lot du Renaudot.
Puis il a voulu simplement se faire plaisir avec cet essai sur l’un des plus importants écrivains américains de la fin du XXe siècle, James Baldwin. Lettre à Jimmy, c’est à Los Angeles, où il enseigne, qu’il l’a écrit. Il restitue avec une grande tendresse le parcours de ce jeune Noir de Harlem, maigrichon et homosexuel, qui n’a de cesse d’ouvrir grands ses yeux globuleux sur un monde en feu. Baldwin n’avait pour affronter son époque que ce style — des phrases sifflantes et étourdissantes — qui lui venait des discours apocalyptiques des pasteurs de Harlem. Mabanckou fait monter James Baldwin sur le podium, à côté de lui, ce même Baldwin qui lui a tenu la main quand il était encore dans la glaciale solitude de l’écriture.
Ghila Sroka : – Quels sont les écrivains que tu lis le plus volontiers ?
Dany Laferrière : – Borges, pour commencer, que je relis en permanence… La lecture n’est pas pour moi un miroir. Quand je lis, je ne le fais pas en tant qu’écrivain. J’ai commencé à lire bien avant de penser à écrire et j’espère rester un lecteur même quand je perdrai le goût d’écrire. Je n’aime pas non plus forcément un écrivain parce qu’il me ressemble. Je suis loin de Borges, mon écrivain préféré.
J’ai aussi souvent le goût de lire Junichirô Tanizaki, James Baldwin, Mikhaïl Boulgakov — Le Maître et Marguerite. Et puis il y a des Sud-Américains. J’aime beaucoup Gabriel García Márquez, bien que je le lise moins maintenant ; je préfère Vargas Llosa. J’aime également Diderot et par-dessus tout Albert Camus. Aussi Jacques Roumain — Gouverneurs de la rosée — et Jacques Stephen Alexis — Compère Général Soleil, dont le succès fut immédiat. Romancier, Jacques Stephen Alexis fut aussi un inlassable combattant de la liberté qui a dit : « Si les Haïtiens ont échoué en politique, ils ont diablement réussi en culture. » Les Haïtiens ont un sens de la culture, un sens profond.
Ghila Sroka : – Quel est le plus beau compliment qu’on puisse te faire ?
Dany Laferrière : – Ce serait de me voir comme un écrivain libre de toute catégorisation. Me lire comme si on lisait un écrivain mort depuis si longtemps que le livre est la seule chose qui lui a survécu, devenant une part du langage et de la tradition. Mais c’est peut-être trop demander. Je ne suis quand même pas Borges.
Ghila Sroka : – Page 285, tu écris : « Ma vie d’avant semble si loin. Cette vie où je fus journaliste, exilé, ouvrier, et même écrivain. Et où j’ai rencontré tant de gens pour qui je ne suis plus aujourd’hui qu’une silhouette en train de s’effacer. »
Dany Laferrière : – Je rêve de me perdre dans le paysage. D’aller ailleurs. De connaître une dernière vie sans renier les précédentes.

Retour en Haïti
par Serge Sanchez, Le Magazine Littéraire
1 septembre 2009
Long poème autobiographique dédié à la mort du père, L’Énigme du retour est aussi une très belle méditation sur l’exil. Un coup de téléphone et le narrateur quitte le Canada, où il réside depuis qu’il a dû fuir Haïti, en 1976, pour effectuer un émouvant pèlerinage vers le passé. D’abord New York, où ont lieu les obsèques de son père. Ancien maquisard, Windsor avait passé plus de la moitié de son existence loin de son pays, de sa langue maternelle, de sa femme. Il vivait dans une chambre minuscule, et quasi vide, de Brooklyn. À force de temps, il avait pris là ses habitudes, s’était fait des amis. Mais les plaies avaient continué de saigner. Supprimant volontairement les siens de sa mémoire pour avoir moins à souffrir de la séparation, ne voulant plus voir personne, il avait vécu dans cette ville comme un fantôme. Après New York, Haïti, où il faut annoncer la nouvelle à la mère. Une fillette fait le tapin près de l’hôtel. Des gangs s’affrontent à Cité Soleil. Les mouches sont excitées. On est loin du folklore tropical. Les souvenirs d’enfance reviennent. Ils se superposent au présent. Il faut s’arranger avec ça, se reconstruire dans l’absence. On aime retrouver le style inspiré de Dany Laferrière dans ce livre traversé d’émotion comme l’arbre de sa sève. Au-delà d’un drame personnel, il s’agit ici de faire barrage à l’anéantissement, de revivifier les énergies qui circulent entre le ciel et la terre, les vivants et les morts. Enjeu que l’on retrouve dans les chants antiques, voire les textes sacrés, et qui est peut-être le moteur de toute création.

Retour en Haïti
Baptiste Liger, L’Express
3 septembre 2009
Après la mort de son père, un écrivain revient dans son pays natal. Sous la houlette d’Aimé Césaire, Dany Laferrière signe un roman ambitieux et émouvant.
De Dany Laferrière on a souvent l’image d’un auteur subversif. Souvenez-vous de son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer,ou de ses nouvelles sulfureuses sur le tourisme sexuel féminin de Vers le sud. Cette fois, ce Haïtien exilé à Montréal semble avoir abandonné les provocations pour accoucher aujourd’hui de son probable livre de la maturité, L’Enigme du retour.
Tout commence par un coup de fil, en pleine nuit. « L’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mur reçoit un jour. » C’est ainsi que le narrateur, écrivain de son état, apprend la mort de son père. Après avoir ingurgité café et rhum, l’homme en deuil quitte son pays d’adoption, le Canada, pour rejoindre sa contrée d’origine, encore dans le souvenir de la terreur de Papa Doc, puis de son fils, Bébé Doc. Si la famille de sang est au coeur du livre – avec, entre autres personnages, un neveu tenté par une carrière littéraire – c’est surtout un père spirituel qui hante les 60 chapitres de cette Enigme du retour d’inspiration autobiographique : Aimé Césaire. Le célèbre Cahier d’un retour au pays natal sert en effet de fil conducteur et de modèle au récit, plus ambitieux qu’il n’en a l’air.
Le carcan formel du roman en prose sied admirablement à Laferrière, dont l’écriture n’a jamais été si fluide, libre et inspirée. L’auteur signe des pages magnifiques sur l’érosion du temps, les mécanismes de l’écriture, la pauvreté et la violence dans l’île.

Par Bernard Pivot
Le Journal du soir
5 septembre 2009
Après trente-trois ans d’exil au Canada, Dany Laferrière est revenu à Port-au-Prince, sa ville natale. A l’âge de 23 ans, il avait dû fuir la dictature de l’époque. Comme son père l’avait fait avant lui. Celui-ci vient de s’éteindre à New York sans avoir renoué avec sa terre, sa femme, sa famille, ses amis. Dany Laferrière refuse de pousser l’exil jusqu’à l’ultime entêtement de la mort. Il revient, il est revenu. L’Enigme du retour est le récit de la difficile réappropriation de son pays et de sa mémoire.
C’est difficile parce que rien n’a changé et tout a changé, surtout lui. Il y a si longtemps qu’il n’est plus dans le paysage. « Cela fait trois décennies que je fais gras à Montréal pendant qu’on continue à faire maigre à Port-au-Prince. » Il est passé du rigoureux hiver canadien à la chaleur tropicale. Toutes ces odeurs, toutes ces couleurs, toutes ces saveurs, elles le déconcertent ou elles le rassurent? Le corps ne retrouve pas tout naturellement sa place. Il doit réapprendre. Nul besoin de se remettre au créole, qu’il n’a pas oublié, mais au tumulte de la rue, au vacarme, à l’incessant bavardage. « On a toujours quelque chose à raconter dans un pays où la parole est justement la seule chose qu’on peut partager avec l’autre. »
« Si on n’est pas maigre à vingt ans en Haïti, c’est qu’on est du côté du pouvoir »
Virtuose de l’humour et de la distanciation, Dany Laferrière (de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, 1985, à Vers le Sud, Grasset) ne tombe jamais dans le pathos ou le sentimentalisme. Il n’étale pas son émotion à retrouver sa mère et sa soeur. Il s’est installé à l’hôtel pour ne pas donner l’illusion à sa mère que leur vie commune a repris et continuera comme autrefois. Sur le calendrier Esso elle n’ajoute plus le matin la croix qu’elle a inscrite chaque jour des trente-trois années pendant lesquelles il avait disparu. Depuis longtemps elle a remplacé son mari par Jésus. Elle chante des chansons d’autrefois. Sa jeunesse remonte au coeur de Dany.
Mais comment reconnaître tous ceux qui se disent ses copains d’enfance, que l’annonce dans la presse nationale de son retour a alertés? Il rend visite à des amis de son père. Enfin, ceux qui ont tenu le coup. « Les trois quarts des gens que j’ai connus sont déjà morts. Le demi-siècle est une frontière difficile à franchir dans un pareil pays. Ils vont si vite vers la mort qu’on ne devrait pas parler d’espérance de vie mais plutôt d’espérance de mort. » La misère, les maladies, et cette terrible faim qui tord les ventres. « Si on n’est pas maigre à vingt ans en Haïti, c’est qu’on est du côté du pouvoir. » Du pouvoir politique ou du pouvoir du crime, à moins que ce ne soit les mêmes. Le kidnapping est un business, l’assassinat un métier. A tout moment la mort peut arriver à toute vitesse derrière des lunettes noires sur une Kawasaki jaune. Deux médecins viennent d’en être les victimes devant leur hôpital. La main qui, soudain, se tend vers vous tient-elle un revolver ou un fruit?
Il est revenu et il est encore en exil
Car Haïti, c’est aussi l’accueil, la générosité, le partage, le sourire, la courtoisie, une manière d’être qui est le privilège – oui, le privilège – des pauvres des pays pauvres. Comme, alors, sa vie d’écrivain à succès paraît lointaine à Dany Laferrière! Il est chez lui et il est ailleurs. Il est revenu et il est encore en exil. Il est de nouveau un Haïtien en Haïti et il sent bien qu’il est toujours un étranger. La schizophrénie frappe la plupart des immigrés de longue date lorsque, en quelque sorte, ils émigrent dans leur propre pays. L’exil est un double royaume.
L’Enigme du retour n’est cependant pas que le roman psychologique de l’exilé. C’est aussi un foisonnant recueil de croquis, d’instantanés, de choses vues, entendues et respirées, de notes prises sur le vif mêlées aux échos du passé. C’est formidablement vivant. Le verbe poétique de Dany Laferrière enchante le livre et, en dépit de la mort qui y a fait alliance avec le soleil, l’on se prend à rêver de Haïti.

Dany Laferrière candidat au Médicis
La Presse Canadienne
10 septembre 2009
Dany Laferrière fait son entrée dans la course aux prix littéraires français. Son plus récent roman, L’énigme du retour, figure dans la première sélection du prix Médicis dans la catégorie « romans français ». Seize titres ont été retenus dans cette liste, dont le dévoilement cette semaine a marqué l’ouverture de la saison des prix. Parmi eux se détachent quelques grands noms de la rentrée, comme Alain Blottière (Le tombeau de Tommy), Laurent Mauvignier (Des hommes), Thierry Hesse (Démon) ou Éric Holder (Bella ciao). Depuis 2005, Dany Laferrière est publié chez Grasset, une des maisons qui dominent les prix littéraires avec Gallimard et Le Seuil. Il demeure l’un des romanciers québécois les plus connus en France. L’énigme du retour, qui raconte son retour en Haïti à la mort de son père, après des décennies d’exil, a reçu dans la presse un accueil enthousiaste. Cité par le magazine Télérama comme l’un des « préférés de la rentrée », le roman a été salué le week-end dernier dans Le Journal du dimanche par Bernard Pivot. « C’est formidablement vivant. Le verbe poétique de Dany Laferrière enchante le livre et, en dépit de la mort qui y a fait alliance avec le soleil, l’on se prend à rêver de Haïti », a écrit l’ancien animateur d’Apostrophes. Le magazine L’Express a parlé de son côté d’un roman « ambitieux et émouvant ». « Le carcan formel du roman en prose sied admirablement à Laferrière, dont l’écriture n’a jamais été si fluide, libre et inspirée. L’auteur signe des pages magnifiques sur l’érosion du temps, les mécanismes de l’écriture, la pauvreté et la violence dans l’île », a écrit l’hebdomadaire. « Rude et sèche comme une lampée de rhum Barbancourt, belle et poignante comme une ritournelle d’Apollinaire, sa prose brûlante serre la gorge », a ajouté Le Point. Les responsables des autres prix, le Goncourt notamment, publieront leurs premières sélections dans les prochains jours. La rumeur dit que Catherine Mavrikakis, la grande vedette québécoise de cette rentrée française, pourrait figurer dans l’une d’elles et qu’elle aurait ses chances de remporter un prix. Son roman Le ciel de Bay City, sorti en France chez Sabine Wespieser, a aussi soulevé l’enthousiasme de la critique, notamment dans Télérama, qui l’a trouvé « époustouflant » et lui a consacré plusieurs articles.

Retour d’exil
Mohammed Aïssaoui, Le Figaro
10 septembre 2009
« La nouvelle coupe la nuit en deux. / L’appel téléphonique fatal / que tout homme d’âge mûr / reçoit un jour. / Mon père vient de mourir. »
Windsor Laferrière est ce père que Dany Laferrière n’a vu que sur une photo. Un père poussé à l’exil par Papa Doc et retranché depuis une cinquantaine d’années dans un minuscule appartement de New York avec pour seul bien une petite mallette déposée dans une banque et dont il garde précieusement le secret du contenu.
Le fils Laferrière se rend aux funérailles à New York avant de ramener le corps en Haïti pour l’enterrement. Ce voyage commence par le nord pour finir au sud, le contraire de l’exil connu par le père et que connaîtra plus tard le fils. Le parcours du fils est en effet semblable à celui du père : contraint à l’exil lui aussi, Dany Laferrière a quitté Haïti, mais sous le régime de Bébé Doc, fils de Papa Doc. Une espèce « d’énigme du retour » des choses : les pères s’affrontent entre eux, les fils poursuivent ce duel sans merci. D’un côté, le clan du dictateur qui estimait à lui seul écrire l’histoire de la première république noire ; de l’autre côté, Windsor, opposant politique qui est convaincu que c’est au peuple d’écrire l’histoire d’une nation. Lorsque, menacé, il quitte Haïti pour Montréal, Dany Laferrière n’a que vingt-trois ans et ignore qu’il vivra un long exil de plus d’une trentaine d’années dans ce nord où le froid reproche souvent aux gens du sud leur habitude du soleil. Sa baignoire va devenir son espace secret, la géographie de son Haïti. Le jeune journaliste devient un écrivain, publie Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, roman qui lui assure une renommée internationale. Le père l’observe à distance, refuse même d’ouvrir la porte un jour où son fils débarque à New York. Il est loin de se douter que Dany Laferrière ne gardera de lui que l’image d’un homme immobile…
Trente-trois ans plus tard, le fils est finalement de retour en Haïti avec le corps du père. Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, il constate que son pays natal lui est désormais étranger. Au pays, certains artistes peignent des fruits mûrs et juteux. Parce que personne n’achèterait un tableau qui représente la réalité dans toute sa sécheresse. L’ombre de la grand-mère plane dans le cimetière. La mère est là. Mais c’est son neveu que Laferrière choisit comme « guide », un neveu qui s’appelle aussi Dany Laferrière et qui rêve de devenir écrivain ! C’est une autre patrie qu’il fait découvrir à son oncle.
L’Énigme du retour devient alors le livre de la renaissance qui fait écho à L’Énigme de l’arrivée du romancier V.S. Naipaul et du peintre Giorgio De Chirico. On rencontrera Aimé Césaire de bout en bout. Un père adoptif en quelque sorte. La densité de ce roman écrit dans une forme très originale et hardie montre à quel point cette grande entreprise littéraire vient conforter une oeuvre déjà importante d’un auteur qui a placé la question du temps et de l’espace au coeur de ses préoccupations dès sa première publication…

L’enfant de Port-au-Prince
par Robert Solé, Le Monde
10 septembre 2009
L’écrivain raconte un retour au pays de l’enfance.
Pauvre Haïti ! Vingt-trois ans après la chute de Bébé Doc et de ses sinistres tontons macoutes, cette république des Antilles, maudite des dieux, baigne encore dans la violence, l’injustice et la corruption. Mais on y vit avec plus d’intensité qu’ailleurs, comme si la mort, survenant trop tôt, donnait aux humains un surcroît d’énergie. « La flamme est plus vive quand son temps pour brûler est plus bref », écrit Dany Laferrière dans un livre criant de vérité. Au point qu’on se demande si la mention « roman » mérite de figurer sur la couverture…
En 1976, après l’assassinat d’un de ses amis, Dany Laferrière avait quitté Haïti pour s’établir à Montréal. C’est la mort de son père – un grand résistant au régime des Duvalier, lui-même exilé à New York – qui l’amène à reprendre le chemin de Port-au-Prince. Trente-trois ans sont passés. Comment retrouve-t-on la trace de ses pas trente-trois ans après? « Le dictateur m’avait jeté à la porte de mon pays. Pour y retourner, je passe par la fenêtre du roman », écrit l’auteur de L’énigme du retour.
L’émotion, chez Laferrière, naît d’observations saisissantes. Revenu à Haïti, l’auteur-narrateur note sur son carnet noir « tout ce qui bouge », jusqu’au moindre mouvement d’insecte. Des passages entiers de son livre sont des poèmes en prose. Le simple fait de couper une phrase aux bons endroits lui donne une force étonnante :
« Du balcon de l’hôtel Je regarde Port-au-Prince Au bord de l’explosion Le long de cette mer turquoise. Au loin, l’île de La Genève Comme un lézard au soleil. » On lui présente un neveu, qui s’appelle Dany : « On ne savait pas si tu allais (revenir, me dit ma sœur. Celui qui va en exil perd sa place.) »
L’exilé ne reconnaît plus sa ville natale. Il ne se reconnaît plus lui-même, sans comprendre cette transformation qui s’est faite à son insu : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays. »
Dany Laferrière avait fait une entrée tonitruante en littérature avec Comment faire l’amour avec un nègre (VLB éditeur, 1985). Son dernier roman portait également un titre choc, qui ressemblait à un manifeste : Je suis un écrivain japonais (Grasset, 2008). Ici, au contraire, il s’affirme viscéralement haïtien. Avec lui, nous quittons Port-au-Prince à bord d’une grosse Buick prêtée par un notable pour découvrir le pays profond, le village natal de son père. Un père qui avait rompu depuis longtemps avec femme et enfants et qui a été enterré à New York.
« Mon père est revenu A son village natal. Je l’ai ramené. Pas le corps que la glace brûlera jusqu’à l’os. Mais l’esprit qui lui a permis de faire face à la plus haute solitude. »
Par petites touches, Dany Laferrière redécouvre son pays, et nous permet de le découvrir, dans une explosion de couleurs, d’odeurs et de saveurs tropicales. Il y est question d’une génération d’éclopés, de tueurs à moto, de femmes en deuil sans être veuves, mais aussi d’hommes qui se prennent pour des dieux, de notables qui s’expriment en grec dans un cimetière, d’un peintre au torse nu assis sous un bananier, de robes aux couleurs vives que soulève le vieux vent caraïbe, et de bien d’autres choses encore… Superbe !

La mort du père pour le retrouver
Pierre Maury, Le Soir
11 septembre 2009
Le nouveau roman de Dany Laferrière, écrit pour sa plus grande partie en vers libres, s’ouvre par un coup de fil : « La nouvelle coupe la nuit en deux. » Son père est décédé à New York. Il l’a peu connu, l’exil les a séparés, le père ayant quitté très tôt Haïti pour des raisons politiques. Et l’exil ne les aura pas réunis après que le fils a fui la dictature à son tour. Il aura donc fallu la mort pour les rapprocher. Pour que Dany Laferrière prenne conscience de la place occupée par l’absent. Prenne sa place, aussi, sur le siège où il avait l’habitude de s’asseoir chez son ami coiffeur quand il venait boire le café. La succession est assurée. L’héritage est plus problématique : la valise enfermée dans un coffre de la Chase Manhattan Bank gardera son mystère, faute de connaître le code qui pourrait l’ouvrir. «Cette valise n’appartient qu’à lui. / Le poids de sa vie.»
Le temps est venu, en tout cas, de repartir vers Haïti, le pays natal qui reste une énigme autant que l’est ce retour d’un porteur de mauvaise nouvelle. Le temps de reparler avec sa mère, sa soeur, les autres membres de la famille. D’entreprendre une plongée en apnée dans un monde qui fut le sien, et ne l’est plus tout à fait, autant parce que le pays a changé qu’en raison des années passées ailleurs, et au cours desquelles Dany Laferrière a évolué.
On dit « Dany Laferrière », comme s’il était entendu que le narrateur et l’auteur ne font qu’un. C’est presque vrai. Pas tout à fait. Le romancier s’en explique d’ailleurs dans l’entretien qu’il nous a accordé. Mais il s’agit bien de son regard quand il retrouve Haïti et les paysages si souvent décrits dans ses livres. Il s’agit bien de l’exil, thème prégnant pour ceux qui l’ont vécu – alors qu’il faudrait peut-être, dit-il, faire passer la pauvreté au premier plan, s’oublier pour se fondre dans la réalité vécue sur place par ceux qui y sont restés et ne peuvent que rêver d’autres horizons. « Je prends conscience que je n’ai pas écrit ces livres simplement pour décrire un paysage, mais pour en faire encore partie. »
Bourré de fulgurances qui prennent à la gorge et au ventre, au coeur et à la tête, L’énigme du retour est un texte haché et splendide, duquel chacun privilégiera un paragraphe ou une page, selon les affinités individuelles avec la politique ou les images, avec un destin personnel ou la condition collective. Dany Laferrière a réussi un livre global, un kaléidoscope à travers lequel s’aperçoivent toutes les questions qu’il se pose, sans jamais oublier l’homme. A travers rencontres et conversations, dans une langue splendide détachée de l’ambition ancienne d’être un « écrivain rock », l’accumulation est offerte avec une générosité sans pareille, jusqu’à la fin du voyage. Pendant lequel il y aura eu des éclairs de lucidité et des moments opaques, les uns et les autres étant placés sur le même pied, sans aucune intention de les comparer dans une balance qui les opposerait.
« Passons à autre chose, entrons dans le présent des gens »
Dans ce roman, le narrateur, vous-même ou quelqu’un qui vous ressemble beaucoup, revient en Haïti après plus de trente ans, sans avoir remis les pieds dans son pays entre-temps. Etait-ce votre cas ?
Pas tout à fait. Mais les émotions sont exactement celles que j’ai ressenties. Pour les besoins du livre et afin de lui donner une certaine linéarité, j’ai pratiqué des télescopages dans le temps. Mais je peux dire que je n’y étais pas retourné de cette manière-là depuis trente ans, c’est-à-dire dans un voyage pour moi-même, dans une réalité intime.
À vous lire, il semble que la mort de votre père ait déclenché l’écriture de votre nouvel ouvrage. L’avez-vous vécu ainsi ?
En réalité, j’avais déjà évoqué la figure de mon père, dans Le cri des oiseaux fous. C’était de manière assez abstraite. Je n’avais pas encore approché le personnage physiquement. Quand il est mort, quand je l’ai vu dans son cercueil, j’ai senti pour la première fois peut-être une authentique présence. C’était différent des images que j’avais de lui, des photographies que j’avais vues, des choses qu’on m’avait racontées.
Vous avez choisi une forme inhabituelle, où le poème occupe la plus grande place. Pourquoi ?
Ça s’est imposé. Je voulais capter l’instant. Ce qui se passait était un moment particulier, au cours duquel des choses se faisaient et d’autres se défaisaient. J’ai voulu aussi tenter, malgré l’événement qui me touchait, de voir ce qui se passait pour les autres, comment ils vivaient. J’ai noté tout cela avec l’idée d’un livre. Et quand j’ai retrouvé mes carnets, la forme est venue naturellement.
Est-ce parce que vous êtes parti de ces notes que « L’énigme du retour » offre aussi un aspect très fragmenté ?
En partie. Mais il y a autre chose : quand on est dans une foule, si on ne veut rien rater, les choses ne se suivent pas. Par exemple, on rencontre quelqu’un pendant dix minutes, puis on passe son chemin et autre chose se présente, qu’on note aussi. Il s’agissait de rendre la sensation d’être parmi des centaines de personnes.
Vous écrivez : « Je m’étais promis de ne pas regarder la ville / avec des yeux du passé. / Les images d’hier cherchent sans cesse / à se superposer sur celles d’aujourd’hui. / Je navigue dans deux temps. » Comment s’est joué ce mouvement entre passé et présent ?
C’est vrai : je ne voulais pas regarder avec le passé. Bien entendu, qu’on le veuille ou non, on est fait de son passé. Mais il s’agissait de ne pas juger le présent avec les yeux du passé. C’était aussi une manière de dire : passons à autre chose, entrons dans le présent des gens.
On est frappé autant par la pauvreté de Haïti que par l’omniprésence du rire. Comment expliquez-vous cette coexistence paradoxale ?
La nature est forte, la sève bouillonne. Le rire est un jaillissement auquel personne ne peut résister. Les gens rient comme les arbres vivent, dans un pays où tout pousse en permanence.
Aimé Césaire est très présent dans votre livre. Vous citez en exergue quelques mots de « Cahier d’un retour au pays natal » dont le volume accompagne le narrateur. Avez-vous voulu lui rendre hommage ?
J’ai d’abord voulu relire Césaire. Je l’avais lu très tôt…
Trop tôt ?
Peut-être. Je l’avais trouvé ardu.
Je ne le comprenais pas. Haïti, il est vrai, était un pays indépendant et ne possédait pas ce rapport avec la France dans lequel vivait Césaire. Haïti avait des problèmes internes et j’avais l’impression de ne pas être concerné par le Cahier d’un retour au pays natal. Mais, plus tard, j’ai compris la tension qui habitait le poète, comment il tentait de vivre comme un être humain. Et je me suis senti proche de lui.
Votre précédent roman s’intitulait « Je suis un écrivain japonais ». Aujourd’hui, le seriez-vous devenu vraiment ? Vous adoptez parfois une forme proche du haïku.
Ce livre est, d’une certaine manière, celui qui n’a pas été écrit par le personnage du précédent. Et j’ai été, en effet, influencé par Bashô, par cet art du regard qui lui est propre.

L’homme qui a vu l’île
Par Rocco Zacheo, Le Temps
12 septembre 2009

La mort du père comme signe de maturité
Muriel Steinmetz, l’Humanité
17 septembre 2009
L’île que Dany Laferrière, à la belle prose poétique, a depuis longtemps perdue de vue s’impose de nouveau à lui après une catastrophe intime.
De lui, on n’a pas oublié des livres aux titres provocateurs : Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Je suis un écrivain japonais… Écrivain prolixe (une vingtaine de romans en dix-neuf ans !), Dany Laferrière (cinquante-six ans), qui vit au Québec après être né et avoir grandi dans l’île d’Haïti, offre à ses lecteurs, avec l’Énigme du retour, ce qui est sans doute une oeuvre de maturité. Ça commence par la mort d’un père. Celui de l’auteur, vraisemblablement. Il déclare d’ailleurs dans plusieurs entretiens que, « n’étant pas un écrivain », il ne peut « envisager que l’autobiographie ». Composé de soixante chapitres répartis en deux parties, respectivement intitulées « Lents préparatifs de départ » et « Le retour », le récit débute à Montréal, où celui qui dit « je» apprend que son père n’est plus :
« La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
Que tout homme d’âge mûr
Reçoit un jour.
Mon père vient de mourir. » Cela s’achève à Haïti – qu’il a quittée trente ans auparavant -, via Brooklyn, où a lieu l’enterrement du père exilé depuis plus de cinquante ans. Ce père, Windsor Klébert Laferrière, a été maire de Port-au-Prince avant de devenir sous-secrétaire d’État au Commerce et à l’Industrie de l’île. Il a été contraint à l’exil après avoir vu l’un de ses meilleurs amis mourir, assassiné par les sbires du régime de François Duvallier (Papa Doc). Il a laissé derrière lui sa femme et ses enfants, dont Dany, qui, en 1976, prenait le même chemin, craignant lui aussi d’être tué par les Tontons Macoutes.
Le livre est placé d’emblée sous le patronage d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal, ouvrage plusieurs fois cité dans le corps du texte. L’Énigme du retour s’avance comme un poème en prose ambitieux ponctué de dialogues entre le narrateur et ceux qu’il rencontre. Le rythme de la phrase peut passer du halètement au ton élégiaque. L’écriture est gérée par le climat. Elle est d’abord froide puis, comme sous l’effet de la chaleur tropicale, l’imaginaire s’y débride. Des phrases d’une extrême brièveté rendent compte de l’état d’un homme hors d’haleine à cause du chagrin. L’auteur ne cesse d’aller à la ligne, ainsi la page s’emplit de phrases nomades, elles-mêmes en exil perpétuel. On dirait que la pensée est si dense que seule la plus stricte concision peut l’habiller. C’est aussi le journal de bord d’un homme qui se prend pour objet d’étude à la suite d’un événement bouleversant qui est le lot commun et qui se transforme à vue dans l’espace et dans le temps.
S’il revient en Haïti, c’est pour annoncer la nouvelle à sa mère. Ce mouvement de retour au pays a donc lieu pour l’enterrement purement symbolique d’un homme toujours absent, jusque dans sa mort. Une fois là-bas, Dany, victime de diarrhée comme le premier Blanc venu, va se couler peu à peu dans le temps propre de l’île. Il revoit de rares amis d’enfance encore en vie, croise des paysans au parler courtois, des notables qui possèdent le grec ancien, se découvre un neveu prénommé comme lui, à qui le livre sera dédié. Il brosse les tableaux comparés de l’Haïti d’hier et de l’Haïti d’aujourd’hui avant de s’approcher de Barradères, le village d’où est issu le père. Le récit, jusqu’alors réaliste, adopte soudain un ton épique, voire fantastique, comme si le vaudou s’emparait de son esprit. Dans le même temps, ce là-bas devient l’ici du romancier au fil d’un périple de trois mois.
« J’ai senti
Que j’étais
Un homme perdu
Pour le nord quand
Dans cette mer chaude
Sous ce crépuscule rose
Le temps est subitement devenu liquide.»
Et ceci encore : « J’ai perdu la notion du territoire.»
Le déracinement, qui demeure sous-jacent dans le texte, ne constitue pas pour Dany Laferrière une obsession. Il va même jusqu’à affirmer que ce n’est pas l’exil qui fait le romancier.
Dans l’avalanche littéraire d’automne, l’Énigme du retour se détache d’entrée de jeu.

Dany en trois temps
Nathalie Petrowski, La Presse
19 septembre 2009
Retenu en première sélection avec 15 autres écrivains de langue française, Dany Laferrière saura le 4 novembre s’il remporte ou non le prix Médicis pour son roman L’énigme du retour, qui vient de paraître chez Boréal. En attendant, le fils de feu Windsor se promène à Montréal en refusant de succomber à la dictature des faits et en reprenant l’adage qui dit: tout est vrai même si ce que je raconte n’est jamais arrivé.
L’entrevue a mal commencé. Très mal commencé. J’ai pourtant demandé à Dany Laferrière une question toute simple. Ton père est mort quand? Dans mon esprit et à la lumière de ma lecture encore toute fraîche, j’avais l’impression que la mort de Windsor Laferrière, le héros absent de L’énigme du retour, avait été le déclencheur de ce 19e roman et que sa disparition datait d’à peine un an. Sans compter que l’émotion à la fois subtile et poignante communiquée par le récit d’un exilé qui retourne dans son pays natal à la mort de son père ne pouvait, à mes yeux, qu’être le fruit d’un deuil récent.
« La mort de mon père? Je ne sais pas », a d’abord répondu Dany d’un air vague qui m’a sciée en deux. Voyant mon émoi, Dany s’est ravisé et m’a annoncé du bout des lèvres et presque douloureusement: 1984.
La date m’a fait l’effet d’une gifle. Pas seulement la date, mais le temps écoulé: 25 ans, un quart de siècle entre la mort réelle et physique d’un homme et sa résurrection virtuelle « tel un astre trop aveuglant » dans le roman de son fils.
Cette date bien réelle changeait subitement tout.
« Je parie en plus que tu n’es même pas retourné à Barradères, le patelin de ton père, comme tu l’as écrit? »
Dany m’a répondu que je lui faisais penser à un agent d’immigration avec toutes mes questions. Il a ajouté qu’on ne peut pas faire un reportage sur la littérature. C’est impossible. Ça ne se fait pas. J’ai répliqué qu’il n’était pas question d’un reportage sur la littérature. Seulement d’une entrevue avec un écrivain.
« Le malentendu, a-t-il ajouté, vient du fait que tu connais l’auteur.
« Je connais Michel Tremblay et je n’ai pas ce problème avec lui.
C’est drôle que tu dises ça, parce que si tu y penses bien, je suis un peu le Michel Tremblay de Port-au-Prince. »
La vérité dans l’émotion
Nous étions dans la vitrine du Plan B, avenue du Mont-Royal, à un jet de pierre d’une salle bondée de libraires que Dany irait séduire après notre rencontre. Pour les faire rire, il leur raconterait que la Petrowski lui avait donné du fil à retordre. Et pour cause.
En attendant, je venais de comprendre que j’étais tombée dans le foutu piège à cons de l’autofiction, un genre que Dany a toujours refusé de pratiquer, lui préférant une fiction déguisée en confession qui se donne des airs de confidence et d’aveux intimes, mais qui est en réalité un leurre dont on ne peut jamais départager le vrai du faux. Pourquoi?
« Parce que c’est moi, le seul témoin et que je n’avouerai jamais! » lance Dany en éclatant de rire, ravi de ce bon tour qu’il vient de me jouer, avant d’ajouter plus sérieusement: « Pour les journalistes, la vérité est dans les faits. Pour moi quand j’écris, la vérité est dans l’émotion. »
Mais encore. Ce qu’on écrit est une chose. Comment, pourquoi et dans quelles circonstances on écrit en est une autre. Mais soutirer la moindre bribe d’information de Dany à ce sujet ne fut pas facile. Il mit ses réticences sur le compte d’une pudeur, soi-disant héritée de sa famille. Pourtant, pendant qu’il évoquait sa famille, je ne pouvais m’empêcher de voir cette pudeur comme le fruit pourri de la dictature haïtienne que Dany a fuie à 23 ans, mais qu’il a commencé à subir dès la petite enfance à cause de l’engagement politique d’un père dont il portait aussi le prénom.
Aussi, de peur que le petit Windsor paie pour les prises de position de Windsor père, on s’est mis à l’appeler Dany. Puis on l’a envoyé vivre avec sa grand-mère, à l’extérieur de Port-au-Prince.
« J’avais 4 ou 5 ans quand mon père a quitté Haïti. Il était plus souvent dans le maquis qu’à la maison. Voilà un homme à l’origine de ma vie dont j’ignore même la manière de nouer sa cravate », écrit-il dans L’énigme du retour.
Filmer avec son stylo
Assez bizarrement ou peut-être justement parce que son père n’était qu’une absence, Dany a peu écrit sur lui au cours des 30 dernières années. Puis subitement, en décembre 2008, Dany a décidé d’aller passer Noël en Haïti. C’était la première fois qu’il le faisait depuis 1976. Pourquoi ce Noël-là plutôt qu’un autre, l’histoire et surtout son auteur ne le disent pas. Chose certaine, Dany avait dans ses bagages un carnet de notes, qu’il s’est mis à noircir furieusement dès sa descente de l’avion.
Dès qu’il partait marcher dans les rues de Port-au-Prince, qu’il s’arrêtait dans un bar ou un bouiboui, qu’il s’assoyait sur un banc, il notait tout ce qui bougeait autour de lui comme si son oeil ouvert et aux aguets était l’objectif d’une caméra. Pendant 10 jours, Dany a pour ainsi dire filmé Port-au-Prince avec son stylo. Il a écouté et enregistré les conversations des gens de la rue.
« J’ai voulu me faire l’écho des gens que j’ai croisés, raconte-t-il. J’ai observé, noté, consigné. Mon seul petit projet était de tenter de montrer autre chose que l’anecdote haïtienne et peut-être aussi de faire le portrait de ma génération, mais dans le moment présent, tout cela en cherchant à garder les choses dans leur lumière naturelle. »
En prenant des notes, Laferrière s’était donné une contrainte: celle d’écrire un récit constitué de simili haïkus, ces petits poèmes japonais de trois vers à qui il a donné une ou plusieurs longueurs de plus, histoire de casser le moule et d’exercer sa liberté d’écrivain.
Une valise en héritage
Pour le reste, Dany refuse d’expliquer pourquoi il a décidé pour ce 19e roman de s’attaquer aux deux grands mythes littéraires que sont la mort du père et le retour d’exil.
« Si c’est une déclaration d’homme politique que tu veux, tu ne l’auras pas. Je ne suis pas un homme politique, mais surtout, je ne peux pas parler mieux que mon livre. J’ai tout mis dans ce livre, toute mon intensité, toute mon émotion. Je ne peux pas faire mieux, ici, tout de suite avec ma parole. »
C’est vrai que Dany en dit beaucoup dans L’énigme du retour: sur Haïti, sur lui-même, sur le double exil qu’il vit entre Montréal et Port-au-Prince et sur son père, cet homme qui a vécu plus longtemps en exil que dans son pays et qui a fini sa vie seul, sale et fou dans une chambre à Brooklyn en refusant d’ouvrir la porte à son fils, la seule fois que ce dernier a cherché à le rencontrer, lui laissant pour tout héritage une mallette fermée à double tour et sans le numéro de la combinaison.
« Cette valise m’attendait, écrit Dany. Il a fait confiance au réflexe de son fils. Ce qu’il ne savait pas, c’est que le destin ne se transmet pas de père en fils. Cette valise n’appartient qu’à lui. Le poids de sa vie. »
Dany me jure que cette histoire de valise est vraie. En même temps, il me glisse que les trois personnages du roman, Dany, son neveu Dany Charles et Windsor son père, sont peut-être le même personnage, mais à trois temps de sa vie. Dany en trois temps. Comme l’Albertine de Michel Tremblay. La boucle est bouclée.

Laferrière à sa pleine maturité
Valérie Lessard, Le Droit
19 septembre 2009
Officiellement entré dans la course aux prix littéraires européens (Medicis et Femina), Dany Laferrière signe, avec son Énigme du retour, son meilleur roman, son texte à la fois le plus intimiste et le plus accessible. Une oeuvre achevée, longuement mûrie, que l’auteur et l’homme ont tous deux portée pour la mener à sa pleine maturité.
Par la forme, L’Énigme du retour s’inscrit dans la foulée de son précédent titre, Je suis un écrivain japonais. On ne s’étonne donc pas que des haïkus parsèment le roman, à travers une trame narrative allant également à l’essentiel. Certes, avec verve, voire exubérance parfois, mais sans s’enliser dans le verbeux et le banal. Il ne s’agit pas d’un exercice de style, mais d’une vérité profonde, sans concession, à laquelle Dany Laferrière tend, par le contenant autant que par le contenu.
Sur la trace du père
Car, par le fond, ce roman poursuit la quête de l’auteur, dont les racines transcendent les frontières. Lorsqu’il apprend le décès de son père, l’auteur n’hésite pas à suivre sa trace, de New York, où il a passé les dernières années de sa vie, aux maisons de ses amis, sur son île natale. Il part ainsi sur la piste de l’homme qu’il est lui-même devenu. Cette île, Dany Laferrière a aussi dû la fuir, alors qu’il avait 23 ans, puisque sa tête y avait été mise à prix. C’est pourtant le pays de son enfance, « ce pays sans père ». Celui dont l’histoire se tisse inextricablement à travers celle de sa famille, des amis, des voisins. Et à travers son propre parcours d’écrivain. « En marchant ainsi dans cet univers […] que j’ai tant décrit, je n’ai plus l’impression d’être un écrivain, mais un arbre dans sa forêt. Je prends conscience que je n’ai pas écrit ces livres simplement pour décrire un paysage, mais pour en faire encore partie. »
En tentant de dénouer L’Énigme du retour, Dany Laferrière offre un roman sur l’exil celui du temps « plus impitoyable/que celui de l’espace » -, sur ce père dont « le visage […] ne peut s’animer sans la voix de ma mère », sur le besoin d’écrire, sur ce pays du Sud qui lui coule toujours dans les veines, mêlée à la sève du Nord qui l’a adopté et qu’il a adopté. « Aujourd’hui la glace m’habite/presque autant que le feu. »
Dany Laferrière manie une plume aussi vibrante et onirique que les pinceaux des peintres primitifs d’Haïti auxquels il fait référence dans son roman. L’Énigme du retour se gorge de parfums et de soleil, resplendit de couleurs vives, foisonne de bruits et de fureur, grouille de personnages dont il saisit les traits avec une tendresse palpable, (res) sentie. De cette orgie de sensations ressortent des phrases qui palpitent comme autant de cris du coeur, d’élans de l’âme. Des phrases poétiques et graves qui percutent, témoignent, émeuvent autant qu’elles questionnent.
Par l’entremise de son neveu Dany, qui aspire à devenir écrivain lui aussi, l’auteur réfléchit à l’art de (se) raconter. « Je n’écris que sur moi-même », déclare-t-il au fils de sa soeur. « Ce qui est sûr c’est que/je n’aurais pas écrit ainsi si j’étais resté là-bas./Peut-être que je n’aurais pas écrit du tout./Écrit-on hors de son pays pour se consoler?/Je doute de toute vocation d’écrivain en exil. »
Nord/Sud
Il nous interpelle, lorsqu’il réfléchit aux relations entre le Nord et le Sud: « Les gens du Nord semblent/si fortement attirés par la mer/alors que la glace effraie ceux du Sud./La séduction de la chaleur suffit-elle/à expliquer que les premiers/deviennent plus facilement colonisateurs/que les seconds? » Ou encore quant il nous rappelle la faim d’un peuple, par des tableaux qui ne sauraient être mis en scène: « Une petite fille en train/de grimper la montagne/avec un seau d’eau sur la tête./Ici on vit d’injustice et d’eau fraîche. »
Tout enfant qui n’a pas pu ou su établir de liens intimes avec son père, absent et ce, même s’il n’était pas exilé se reconnaîtra dans la réaction de l’auteur face à la mort du sien: « Mon père, tout près de moi, dans son cercueil./Je le surveille du coin de l’oeil./Un astre trop aveuglant/pour qu’on puisse le regarder de face./C’est cela, un père mort. »
Les racines de Dany Laferrière ne sont pas les seules à transcender les frontières: ses propos aussi tendent à l’universel.
Pourtant, à une journaliste qui l’interviewe dans son roman, Dany Laferrière explique que « les gens lisent pour se chercher et non pour découvrir un autre ». Sans avoir totalement tort, il n’a pas tout à fait raison non plus. Cette fois, si l’écrivain nous renvoie sans contredit à nous-mêmes par moments, le lecteur n’en aura pas moins l’impression de toucher à une part très intime de l’homme. La rencontre n’en est que plus bouleversante et vraie.

Des deux côtés de l’exil
Caroline Montpetit, Le Devoir
19 septembre 2009
C’est un roman qui évolue en boucles, qui passe alternativement de l’enfance à l’âge adulte, de Montréal à Port-au-Prince, de la colère à l’apaisement. La forme est épurée. L’auteur parle de «haïkus», lui qui s’est glissé, dans son roman précédent, dans la peau d’un écrivain japonais. Dans L’Énigme du retour, en lice pour au moins trois prix littéraires en France et publié ici chez Boréal, Dany Laferrière lance un livre maîtrisé, magnifique et émouvant, sur Haïti, l’exil, le père qu’on retrouve après l’absence et la mort, dans le souvenir des autres.
Vingt-trois ans en Haïti, trente-trois ans à Montréal, c’est ce que l’on sait d’emblée du narrateur de L’Énigme du retour, appelé à retourner en Haïti notamment pour assister aux funérailles de son père, mort à New York après des années d’exil. Ce père, il ne l’a pas connu; pourtant, on croit sentir jusqu’à son odeur, chez le coiffeur où il avait coutume d’aller, dans ce café, dans le regard de sa soeur, qui l’a mieux connu que lui, dans la mémoire de sa mère, à qui il doit annoncer la triste nouvelle. Il faut dire qu’en Haïti, où la vie est si fugace et si fragile, les morts ne disparaissent pas tout à fait. «Les morts se promènent parmi nous, dit la mère du narrateur à son fils. On les reconnaît à cette manière d’apparaître et de disparaître sans qu’on sache ce qu’ils étaient venus faire.» La mort, pourtant, est présente tout autour, par la violence, la faim, la maladie.
«La mort pourrait venir n’importe quand. Une balle dans la nuque. Un éclat rouge dans la nuit. Elle arrivait si rapidement qu’on n’avait jamais le temps de la voir venir. Cette vitesse a fait douter de son existence», écrit Laferrière dans un chapitre intitulé «On ne meurt pas ici».
«[La mort en Haïti] n’existe pas à cause de l’absence de confort, dit Dany Laferrière en entrevue. C’est le confort qui crée l’idée de la mort. Comment peut-on quitter tout cela, après avoir accumulé tout cela? Cest cela toute la réflexion philosophique autour de la mort en Occident. C’est une réflexion autour de ce qu’on va perdre, un genre de vie que l’on aime. Quand on vit dans une situation toujours douloureuse, il y a moins de cela. Les gens sont dans la vie, il n’y a pas de commentaire sur comment garder cette vie, sur comment rester le plus longtemps en vie.»
Nous sommes dans un café de Montréal. C’est l’automne. Bientôt il fera froid, une réalité à laquelle le narrateur de L’Énigme du retour s’est habitué avec les années, jusqu’à la trouver désirable, tout en la redoutant. «La chose la plus subversive qui soit, et je passe ma vie à le dire, c’est de tout faire pour être heureux à la barbe du dictateur», écrit-il. Dany Laferrière est devant moi, moitié Québécois, moitié Haïtien. Occupé, dans son livre comme ici, à faire la navette entre ces deux parties de lui, celle qui s’ennuie de Montréal lorsqu’elle est à Port-au Prince et celle qui s’ennuie de Port-au Prince lorsqu’elle est à Montréal. «Ce sont deux univers. La mort, ce serait de n’être dans aucune de ces deux villes. […] L’idéal, ce serait qu’on me croie à Port-au-Prince quand je suis à Montréal et qu’on me croie à Montréal quand je suis à Port-au-Prince», dit-il. D’abord et avant tout, il se sent exilé de l’enfance. Pour lui, les livres sont des «trajets», plus que des romans. Celui-là donne l’impression au lecteur de faire un voyage en train, à la fois mobile et immobile. Un trajet douloureux, continuel et exigeant, entre le monde des riches et le monde des pauvres, entre la tendresse et l’absence, avec quelqu’un qui pose sur le monde un regard attentif et perçant, souvent impuissant.
Se noyer en riant
Essayer de manger, essayer de baiser, essayer de dormir, c’est ainsi que se décline la survie d’une majorité de la population de cette île belle et terrible, que Dany Laferrière décrit avec ces mots troublants: «un fleuve de douleurs dans lequel on se noie en riant». Parce que dans cette île on rit, on parle, on fait de la musique, on peint. «On a toujours quelque chose à raconter dans un pays où la parole est justement la seule chose qu’on peut partager», écrit-il.
«La peinture, les livres, la musique, c’est extrêmement important [en Haïti], ajoute-t-il en entrevue. C’est étonnant. Et c’est ça, l’énigme véritable. Je ne dis pas que c’est l’énigme du livre, mais c’est l’énigme véritable. La grande question que les gens devraient se poser au lieu d’avoir pitié de ce peuple de misère, c’est: comment, dans une pareille misère, l’art a-t-il pu fleurir avec cette force? C’est la question la plus importante. On nous a dit: si vous n’avez rien, c’est que vous n’êtes rien. Vous ne pouvez pas produire autre chose, vouloir autre chose que survivre; et voilà des gens qui brusquement se mettent à produire la chose la plus inutile selon le thème de Gilles Marcotte, la littérature, l’art, le luxe le plus total, ce qui est considéré comme le luxe en Occident.»
Écrire, c’est aussi ce qu’a fait le narrateur de L’Énigme du retour dès sa jeunesse, alors qu’il était critique littéraire, forme de journalisme qui ne le mettait pas à l’abri de la censure du régime. Lorsque l’une de ces critiques paraît dans le journal, le dirigeant de «la chambre de torture de Papa Doc [Duvalier père, NDLR]» le fait venir à son bureau, le triture un peu avant de le féliciter pour «ce style lisible et clair si peu dans la manière haïtienne».
Ce style lisible et clair, c’est peut-être ce qui a marqué d’abord la rupture de Dany Laferrière avec sa terre natale, dès les premiers livres. Les écrivains haïtiens ont souvent une manière «très XIXe siècle», dit-il. «Moi, j’étais plus proche des arts populaires que des arts de salon.»
«Je ne crois pas au progrès en littérature», ajoute d’ailleurs l’écrivain, qui se défend d’avoir écrit ici un roman de la maturité et qui ne compte pas le «nombre de vieux cons qui n’ont rien appris». «Cela donne trop d’autorité à l’âge», dit-il. «Au moment de la publication de L’Odeur du café, déjà les gens avaient parlé de sérénité», remarque-t-il d’ailleurs.
Être heureux même en exil, c’était l’outrage que le jeune Dany Laferrière voulait faire au dictateur qui l’a chassé de son pays natal. Un exil que seule l’écriture, avec sa faculté de réunir dans un seul texte le passé et le présent, le Nord et le Sud, le Noir et le Blanc, cet espace contenu entre la naissance et la mort, peut, sinon apaiser, du moins arriver à décrire tout entier.

La fragile beauté du monde
Fabienne Pascaud, Télérama
19 septembre 2009
À Haïti, un écrivain sur les traces du père. Passé l’espoir, reste la poésie.
Par quoi ce long et insidieux roman-récit autobiographique saisit-il le plus ? Par les audaces, couleurs, sonorités et rythmes d’écriture, vers libres et prose mêlés ? Par le propos politique désenchanté sur une île détruite et trop vite oubliée – Haïti -, par une réflexion mélancolique et fine sur l’exil, par la quête amoureuse du père héros, par la sensualité de scènes étonnantes, croquées dans la lourde tiédeur de l’instant ? Tout à la fois. Dans cet inclassable ouvrage, l’écrivain québécois Dany Laferrière, 56 ans, conte son retour au bercail, là où il a appris plaisir, désir, idéal, devoir, douleur, séparation. Le lieu fondateur qu’il avait fui en 1976 pour Montréal, au Québec, quand la dictature de Duvalier fils et de ses tontons macoutes devenait trop dangereuse pour le journaliste opposant ; trop infernale. Son père, Windsor Klébert Laferrière, maire révolutionnaire et « communisant » de Port-au-Prince dès l’âge de 23 ans, avait dû lui-même quitter l’île, pour ne jamais y revenir, à la prise de pouvoir de Duvalier père.
En 1957. Dany avait 4 ans. Il n’a plus jamais revu celui à qui ses compatriotes vouèrent un culte et que sa mère n’a plus cessé d’aimer à distance, ne voulant jamais quitter Haïti. C’est précisément pour la prévenir de la mort du compagnon vénéré, disparu dans le plus grand dénuement à New York, que revient un beau matin le fils, curieux de ses origines et du fantôme du père. Il en traque les traces auprès des vieux disciples, part au village natal, interroge le passé en même temps qu’il explore le présent, et retrouve peu à peu des racines à peine oubliées.
En poète, et sans pathos, Dany Laferrière évoque un peuple qui a fini par perdre tout espoir sans en souffrir, à qui suffit avec une antique sagesse l’infinie sensation d’être. Lire L’Enigme du retour alors devient voyage initiatique. Voyage sans illusions chez les pauvres d’entre les pauvres et voyage pourtant dans la beauté du monde et des choses. Dany Laferrière nous promène en équilibre fragile sur des frontières périlleuses que tout autre que lui n’aurait jamais osé affronter.

Dany Laferrière, après l’exil
Delphine Noyon, La Nouvelle République du Centre-Ouest
21 septembre 2009
La mort du père. Celle qui bouleverse tout ce que l’écrivain a tenté d’accomplir ces dernières années, et qui vient de donner vie au dernier livre de Dany Laferrière, L’Énigme du retour.
Il lui en aura fallu du temps. Trente-cinq années passées en exil au pays du froid, Montréal, pour tenter de se construire une vie à la force du stylo après les années Papa Doc au pays du chaud, Haïti. Un peu plus de trois décennies comme une thérapie lente, en multipliant les lignes d’écriture sur le chemin du retour et des racines.
« Le dictateur m’avait jeté à la porte de mon pays, pour y retourner, je passe par la fenêtre du roman », écrit-il. Avec du recul, Dany Laferrière raconte aujourd’hui qu’il a couché sur papier cette Énigme du retour sous la dictée de l’émotion. « Un calepin en main, gardé sur moi tout le long d’un voyage où le passé devenait présent et coïncidait avec l’avenir. Je ne me suis pas vu écrire ce livre », précise-t-il dans un léger sourire .
Pas de nostalgie du récit pour celui qui y a retrouvé sa mère et sa soeur. Une écriture télégraphique. Pour aller vite. On ne fait plus de littérature avec cette histoire-là. C’est un livre de l’intime. « Je ne me suis jamais posé la question de savoir qui j’étais mais bien de savoir où j’étais. Il n’y a ni regret ni culpabilité. C’est un voyage initiatique que tout individu entreprend dans sa vie. »
S’il écrit sur la douleur, il assure que ce n’est pas la sienne. « C’est celle du peuple d’Haïti. Un peuple de l’absence, de la souffrance. Il n’y a pas de folklore. L’espérance de vie est brève mais la flamme est vive. La faim occupe une place fondamentale au quotidien, quand dans un rayon de 25 km2, personne ne peut vous aider… »
Ils ne partent pas tous en exil politique, comme il le fit il y a trente-cinq ans. « A Port-au-Prince, les crimes de voyous ont pris le pas sur les crimes politiques ». Car Haïti aujourd’hui souffre de conditions économiques dramatiques. « Et encore, ce n’est pas la guerre civile parce qu’il y a des gens pour retarder la nuit… S’il y a eu 32 coups d’État c’est bien pour tenter autre chose. »
Son livre retour semble mettre un point final à ses interrogations identitaires. Sur quoi Dany Laferrière peut-il encore écrire ? « Pour le moment, je n’imagine rien, comme après chacun de mes romans. Je suis bien incapable de dire sur quoi j’écrirais demain… Encore moins maintenant… »

Retour volontaire
Serge Drouin, Le journal de Québec
26 septembre 2009
À 56 ans, Dany Laferrière publie actuellement son 19e roman, L’énigme du retour, chez Boréal. «Pas si mal pour un gars qui ne voulait pas», dit l’auteur d’entrée de jeu.
Qui ne voulait pas quoi? Dany Laferrière ne le sait pas. «Je ne voulais pas, point. Comme un enfant qui ne sait pas ce qu’il veut», explique l’auteur tant bien que mal.
Dans ce dix-neuvième ouvrage, Laferrière rend hommage à son père. Une nuit, un homme (Dany Laferrière) reçoit un coup de fil lui annonçant la mort de son père (Windsor Laferrière). Un père qu’il n’a connu qu’en photo, le paternel s’étant exilé à New York lorsque notre héros était très jeune. C’est donc un roman sur l’exil, la mort, que propose le populaire auteur.
DES PRIX
Le roman fait beaucoup parler de lui en ce moment. Les médias n’en ont que pour Laferrière. «Je ne sais pas pourquoi. Estce que c’est le sujet qui intéresse? Est-ce à cause de tout ce que j’ai fait dans les 25 dernières années, je ne sais pas. Si quelqu’un avait une recette, tout le monde l’appliquerait», dit Laferrière.
L’énigme du retourest même en nomination pour les prestigieux prix Medicis et Fémina. Dany Laferrière garde la tête froide devant tant d’attention. «Si les prix te permettent de rencontrer les lecteurs, tant mieux. Pour moi, l’important, c’est ça », signale-t-il. Pour le reste, l’auteur, comme il le dit, a «déjà entendu les sirènes. La plupart de mes livres sont traduits dans une douzaine de langues; trois de mes livres ont été portés au cinéma. Il ne faut pas s’enfler la tête avec des prix», note-t-il.
DES PROJETS
Pour l’heure, Dany Laferrière n’a pas de projets précis. «J’ai le goût de publier, à compte d’auteur, un livre qui serait donné gratuitement en Haïti et dans lequel je raconterais mon parcours. J’ai déjà offert un de mes livres gratuitement, entre autres, au Québec -Je suis fatigué.J’aime faire sentir que la littérature n’est pas un produit commercial», mentionne Laferrière.
Pour le reste, Laferrière se laisse porter par la vie. Pas de sujet de roman ou de récit pour l’instant. Il retourne de temps à autre en Haïti voir la famille et ses amis, pour qui il voue une admiration sans borne. «Je compte bien y retourner en janvier » termine-t-il.

« L’émotion s’attrape au lasso »
Par Michel Vagner, L’Est Républicain
26 septembre 2009
En vers et en prose alternés, le nouveau roman de Dany Laferrière surprend de prime abord. Mais l’on s’y fait, vite, au fur et à mesure que se déroule le parcours du narrateur, que « l’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mûr reçoit un jour » – la mort de son père – oblige à revenir sur ses pas, vers sa mère en Haïti, vers ce passé meurtri par la dictature. Né à Port-au-Prince, exilé à Montréal, l’écrivain se cache à peine derrière le « je » de ce récit tout en allers-retours dans les méandres de la mémoire. Il avait vingt-trois ans quand il a été « jeté à la porte de son pays », jeune homme maigre qui désormais fait du « gras » au Canada. Il y est retourné, en passant par la fenêtre du roman, image-t-il. « Je ne sais plus ce qui se passe dans la tête d’un adolescent d’aujourd’hui qui ne se souvient pas d’avoir mangé un seul jour à sa faim », écrit-il. Sa nourriture, à l’époque, c’était les livres mis à l’index par Bébé Doc, qu’un vieux libraire, non sans risques, mettait au fond de son magasin et qu’il achetait à la sauvette. Journaliste, il « montrait les dents au pouvoir », avant d’être contraint au départ. La librairie existe toujours, la misère aussi, car si les tontons macoutes ne sévissent plus, l’économie est « encore plus désastreuse », note Dany Laferrière, de passage à Paris. « Avez-vous déjà pensé à une ville/de plus de deux millions d’habitants/ dont la moitié crève littéralement de faim ? » interroge-t-il dans son livre et de lâcher : « On voudrait dévorer/son voisin à midi. Comme une de ces mangues/à la peau si douce ».
En bonne compagnie
L’auteur de « Je suis un écrivain japonais » emprunte à la littérature de l’archipel ses formes d’écriture : « J’aime bien comment les Japonais attrapent l’émotion au lasso », dit-il. Pour ce voyage dans les souvenirs, le romancier est en bonne compagnie : Aimé Césaire, dont un recueil l’accompagne toujours. « Le poète m’aide à faire le lien entre cette douleur qui me déchire et le subtil sourire de mon père », précise-t-il. Un autre écrivain parcourt l’ouvrage, le « fils de Pauline Kengué », une Congolaise de Pointe-Noire « arrivée un matin pour ne plus jamais repartir » : Alain Mabanckou, le prix Renaudot 2006. Un clin d’oeil romanesque. Dany Laferrière peut tout se permettre. « Tout est moi », affirme-t-il. Le narrateur, son neveu prénommé Dany, son père qui comme lui a connu l’exil mais à New York et n’a laissé pour héritage qu’une valise à la Chase Manhattan Bank. Mais personne n’en a le code. Dany Laferrière s’en réjouit : « Les dernières paroles d’un mort sont une invention de théâtre. »

★★★★★
par Thomas Flamerion
S’il avoue n’écrire que sur lui-même, Dany Laferrière ne s’était sans doute jamais confié avec une telle gravité. Bercé par les mots d’Aimé Césaire, l’écrivain installé à Montréal revient en Haïti après la mort de son père. L’occasion de renouer avec les images de l’enfance et de se confronter à la réalité brutale de l’île. Au rythme de ces émotions contrastées, Laferrière avance en terre inconnue sur des sentiers familiers. Pour dire le trouble qui l’assaille, les dommages irréparables et le salut de l’exil, les beautés naturelles et la misère, la peur et l’espoir, il coule une langue fluide et poétique. Une prose qui se libère de la rigidité de ses codes, se brise et se détache, à mesure que naissent les impressions. Emboîter le pas au poète martiniquais relevait de la gageure. Dany Laferrière trace son propre chemin en écho aux vers du ‘Cahier d’un retour au pays natal’ et avance sur la voie de la réconciliation intime entre ses racines et sa vie d’adulte expatrié, entre l’au-delà et l’ici-bas. Il use ses semelles à remonter le temps pour retrouver la mémoire, ce passé familial dont son présent s’est affranchi dans la solitude et l’oubli. Amis, parents, lieux, tous portent en eux la trace de ce père qui s’en est allé, mais aussi les stigmates des « régimes barbares ». Alors l’introspection se double d’un regard sans détour sur une nation d’extrêmes, de croyances occultes et de vitalité créatrice. Mais quel que soit le poids de sa géographie, la force de ‘L’Enigme du retour’ tient à l’universalité de son discours. Laferrière y laisse libre cours à son inventivité, à son ambition féconde. Et quand le rythme hypnotique des mots résonne avec la profondeur du voyage, c’est un roman sublime qui jaillit. Un roman qui en dit long sur la condition humaine.

Destination Haïti
par Grégoire Leménager, Nouvel Obs
1 octobre 2009
Retours au pays natal
Dany Laferrière signe un beau récit rongé par le mal du pays.
Le progrès n’a pas domestiqué la fatalité; il lui a donné l’allure triviale, stridente et sinistre du coup de fil au milieu de la nuit. Celui qui ouvre le livre de Dany Laferrière lui apprend la mort de son père. Trois cents pages plus tard, il n’a pas fini de résonner. C’est qu’il a suffi de quelques mots pour vous emporter dans ce long poème en vers libres. Destination Brooklyn, d’abord, où l’auteur montréalais de «Vers le sud» découvre la petite chambre glaciale de Windsor Laferrière, comment il y vécut, comment il est mort: seul, en exil. Puis ce sont les retrouvailles avec Port-au-Prince, quitté trente-trois ans plus tôt pour fuir la dictature; avec une mère «qui n’a jamais quitté son quartier», et «6 millions d’Haïtiens qui vivent sans espoir de partir un jour»; avec «le goût de la mangue à midi», et les lieux de l’enfance où se trouve toujours un «pompiste» avec qui on a fait sa première communion – et qui pourrait bien vous taper un peu d’argent au passage.
Les cinq sens en état d’alerte, sans jamais céder au folklore ou à l’esthétisation de la misère, l’écrivain s’enfonce dans ce «tableau primitif» où d’anciens révolutionnaires sont devenus ex-ministre ou éleveur de poules, tandis que la faim reste pour beaucoup la plus dure des drogues. Comment ne pas être rongé par le sentiment d’«être étranger même dans sa ville natale» quand on est passé, en partant pour le nord, «de végétarien forcé à carnivore obligé»? «L’Enigme du retour» n’avait sans doute pas besoin d’être étiqueté «roman», comme l’a fait son éditeur avec l’aplomb du commerçant qui croit plus vendeur de faire passer des pommes pour des poires. C’est un récit de voyage sous de tristes tropiques, la quête d’un père disparu, le cahier d’un retour au pays natal marqué par la lecture de Césaire. A l’âge des grandes migrations post-coloniales, voici un livre magnifique.

L’énigme du retour dans la deuxième sélection du Prix Fémina
Agence France Presse
1 octobre 2009

» La réalité imaginaire est aussi vraie que celle du quotidien «
par Dany Laferrière, Le Monde
6 octobre 2009
Ai-je écrit un roman ? Un récit ? Un récit romancé ? Le matériel même de l’écriture, les vingt-six lettres de l’alphabet nous indiquent que tout cela se passe dans l’artifice. La réalité imaginaire est aussi vraie, aussi réelle, que celle du quotidien. Ce que je rêve est encore plus nécessaire pour ma vie que ce que je vis. Je peux m’ennuyer dans la vie réelle, mais je ne m’ennuie jamais dans mon imaginaire. C’est beaucoup plus mon imaginaire qui me fait me lever, marcher dans la rue, dans la vie… Je rêve avec mon imaginaire, mais aussi avec celui de mes amis. Je suis un voleur d’imaginaire.
Quand quelqu’un me raconte une histoire qui lui est arrivée, je m’empare de l’histoire et je la fais mienne jusqu’à ce qu’elle s’incruste dans ma chair. A un moment donné, un mois peut-être, j’oublie que cela vient de quelqu’un d’autre.
C’est pour cela que je suis devenu écrivain. Dans tout autre métier, je serais déjà en prison ! S’il y a un endroit où il faut faire preuve d’audace, c’est bien dans le roman. Oui, il faut écrire fou.

La question Laferrière
par Yves Harté, Sud Ouest
18 octobre 2009
L’auteur est retourné à Haïti, son pays. La mort de son père en fut-elle le prétexte ou l’absolue nécessité ?
Tout homme craint de recevoir un jour un coup de téléphone comme celui que Dany Laferrière eut un soir à Montréal. Son père venait de mourir. Dany Laferrière est un Haïtien immigré. Son refuge, Montréal. Son père lui aussi était parti mais à New York. Il n’était jamais revenu à Haïti, chassé puis menacé par les pouvoirs qui s’y succédaient. Si Dany Laferrière signe avec « L’Énigme du retour » un livre particulièrement émouvant, c’est en partie grâce à sa rupture avec ce qu’il fut. Admirable prosateur, il avait fait de son ironie et de sa distance une marque et un style. Nous nous en étions largement régalés. Mais, là, il nous parle de tout autre chose. Sans jamais laisser de côté son humour, avec l’élégance qui lui est consubstantielle, sans nous étouffer non plus de sa peine ou de son trouble, il nous dit combien il est terrible de revenir sur ses pas. Les odeurs de l’enfance, les couleurs oubliées sont-elles des satisfactions ou de terrifiantes réminiscences ? L’image du père, son absence, et la brusque conscience de tout ce qui a manqué construisent-elles un homme ou le ramènent-elles à sa fragilité ? Ce sont ces questions que pose Dany Laferrière dans un curieux livre fait à la fois de fulgurante poésie et d’une prose brûlante. C’est un récit déroutant un aspect qu’il affiche d’ailleurs dès son titre, et dont on comprend qu’il va chercher très loin ce qui conduit tout être humain à se retrouver un jour face à lui-même. Car il pose la question fondamentale : qui t’a fait, ton père, ton pays ou tes lectures ?

Un pays d’injustice et d’eau fraîche.
Jean-Claude Raspiengas, La Croix
22 octobre 2009
La mort de son père qu’il n’a pas vraiment connu ouvre le regard de Dany Laferrière sur son pays retrouvé.
Une nuit, un coup de fil. L’écrivain Dany Laferrière, en exil depuis 1976 à Montréal, apprend que son père, lui aussi exilé, un quasi-inconnu pour lui, est mort à New York, seul et misérable. Cette nouvelle enclenche chez cet auteur haïtien le désir d’un retour au pays natal qu’il a fui, jeune journaliste menacé de mort, à 23 ans. Avant de partir, il se livre à une manière de bilan poétique de sa vie dans un monde de froid et d’hiver, à l’opposé du sien. Il a perdu le regard de sa mère, abandonné sa spontanéité originelle. Il sait qu’il va retrouver une contrée dévastée. Il appartient à cette vague qui grossit, chargée d’émigrants venus du Sud, qui déferle sur les rivages des pays riches.
En Haïti, il découvre « une génération de fils sans père élevés par des femmes », une capitale où la moitié de la population meurt de faim, un pays « où l’on vit d’injustice et d’eau fraîche » dans un vacarme absolu. Ce dénuement le laisse sans voix. Dany Laferrière voit ce que les autres ne voient plus et, au milieu de ce peuple usé par la misère et l’arbitraire, qui économise ses forces pour survivre, il aspire « à la fraîcheur de l’aube primitive ». Avec, dans la bouche, le goût de Césaire qui parle de « ceux qui n’ont exploré ni les mers, ni le ciel, mais sans qui la terre ne serait pas la terre ».
Écrit comme un long poème en prose, fleuve de mots, arbre luxuriant d’impressions, ce périple au pays des origines est peuplé de figures attachantes, irrigué par l’énergie volcanique d’une jeunesse qui porte l’avenir de cette terre, de jeunes filles attirantes et belles, dans un univers de faim, de misère et de violence. Dans ce va-et-vient entre deux rivages opposés, Dany Laferrière promène son regard, avec une attention fraternelle et attendrie, cherchant à percer, dans une langue subtile, « l’énigme du retour ». C’est aussi le roman de l’exil intérieur. Qui est-il vraiment ? Qu’est-il venu chercher ? Qu’a-t-il trouvé ? Il vit toujours à Montréal.
Quelle image gardiez-vous de ce père inexistant que vous avez si peu connu ?
Dany Laferrière : Je me souviens d’un homme avec qui j’avais fait un tour de Port-au-Prince dans sa voiture officielle de maire pendant le carnaval, en 1957. Il est parti quand j’avais 4 ans. Je ne l’ai plus jamais revu. De temps à autre, mais très rarement, avec ma mère, on regardait sa photographie. Ma mère n’a pas voulu qu’on se retrouve dans une atmosphère de veuvage. Elle ne nous a pas imposé son angoisse personnelle par rapport à l’absence de l’homme de sa vie. Un jour que je la voyais souffrir d’une dent et que je lui recommandais de prendre un médicament, elle m’avait répondu : « Je garde cette petite douleur qui peut-être me fera oublier une plus grande. » Elle était archiviste à la mairie et avait perdu son emploi, après le départ de mon père. C’était une femme extrêmement discrète. Les images étaient rares, les anecdotes presque inexistantes. Pendant au moins quinze ans, je ne crois pas avoir pensé une seconde à mon père.
Vous étiez pourtant « l’héritier » d’une des grandes figures de la vie politique et sociale de Port-au-Prince…
Je n’ai pas été élevé dans ce culte-là. Ma mère voulait nous garder de toute névrose. Prononcer le nom de mon père était interdit en Haïti. Or, son nom méritait d’être connu de tous, clamé sur tous les toits parce qu’il avait été un résistant. Malgré tout, des individus puissants, proches de Duvallier, reconnaissaient sa bravoure dans un pays où la bravoure compte, où on meurt vite. J’avais la sensation d’être discrètement protégé de la malfaisance. Comme un petit prince dont on savait qui il était.
Ce retour au pays, vous l’espériez ? Vous le redoutiez ?
La décision est prise bien longtemps avant d’en avoir conscience et pour une raison qui nous échappera toujours. L’instant de départ est si longtemps inscrit en nous que le moment où il arrive nous semblera toujours banal. Voilà ce que j’écris et qui m’est arrivé. Je songe au vers d’Aragon : « Et tous les livres que j’écrivais du temps où je n’écrivais pas encore. »
Vous insistez dans votre livre : « Je doute de toute vocation d’écrivain en exil. » Mais est-ce que la condition d’exilé ne prédispose pas justement à l’écriture ?
Il est normal qu’un exilé soit nostalgique et veuille faire revivre, par les rêves, l’art, l’écriture, l’univers de ses origines. Mais l’art doit surgir sans un manque. On n’écrit pas pour soi, ni pour se consoler. Les vrais écrivains sont ceux qui dépassent leur condition personnelle pour se relier aux autres. En lisant beaucoup, j’ai pris conscience que l’écriture nous sauve de nous-même. Sinon, on ne fait que lécher ses blessures. Ce qui définit cette démarche, c’est l’envie de l’autre, le goût de l’autre, la possibilité de rencontrer l’autre.
Vous pointez le fait que « la faim n’intéresse pas les créateurs ».
Dans l’univers global de la création artistique, l’absence de la faim est étonnante. Officiellement, il y a un milliard de gens qui ont faim dans le monde. C’est une affaire quotidienne. On dit que la faim tue. La guerre aussi, elle inspire des livres et tellement de films. On dit que la faim est insupportable, explosive, obscène. Le sexe aussi et il s’étale partout. Ceux qui ont faim n’intéressent personne. Ils ne font rien, ils attendent de crever. La guerre, on peut la vendre. Le sexe, on peut l’exploiter. La faim est une absence, un tabou, l’obscénité totale. C’est un rappel de l’inacceptable. Celui qui meurt de faim, on sait bien qu’il n’a rien fait de mal.
« Je ne suis jamais arrivé à comprendre comment on parvient à vivre dans une autre culture que la sienne », écrivez-vous. Vous vivez pourtant en exil depuis plus de trente ans et cette question n’est toujours pas résolue ?
C’est peut-être « l’énigme du retour » et de ma vie. D’autant que je ne suis pas un nationaliste forcené. C’est une interrogation qu’on ne peut avoir qu’au retour, quand brusquement on découvre qu’on avait travaillé à tout traduire, en exil, pendant plus de trente ans. Quand on voit quelqu’un arriver de loin à Port-au-Prince, on sait très bien ce qu’il veut, ce qu’il est, ce qui va se passer. Quand on n’a pas besoin que la personne parle pour savoir ce qu’elle va dire. Quand on sait, par la manière dont elle marche, qui elle est. Alors, on comprend que malgré l’aisance, là-bas en exil, on n’était pas du tout dans sa culture. À force de vivre dans l’inconfort d’une autre culture qui vous permet de rester éveillé intellectuellement, on finit par oublier qu’il existe des zones bien plus terribles de réel inconfort. On avait oublié que d’autres problèmes plus graves, plus essentiels se posent. Dans les pays riches, on se bat avec soi-même avant de voir l’autre. Un jour, on revient en Haïti et là, tout s’éclaire.
La littérature est moins affaire de style que de témoignage, avez-vous écrit un jour.
Je n’ose pas le déclarer mais je pense que la littérature française a beaucoup développé la forme en fermant les yeux sur la réalité. Dans le reste du monde, la situation est de plus en plus tragique. C’est cette matière qui appelle un style et non une forme qui chercherait à trouver un fond. Je ne porte qu’un regard sur la réalité que je retrouve, que je découvre, comme une caméra presque impassible. Je n’ai pas voulu pleurer. C’est la plus banale des courtoisies de ne pas imposer ses larmes quand on parle d’une situation où tant de personnes souffrent. Je m’efforce de garder les yeux secs et de montrer cette réalité dans l’écrin d’un style.

L’énigme du retour dans l’ultime liste du Prix Fémina
22 octobre 2009

par Marie-Claire Blais
Radio-Canada, Désautels
C’est la force du livre. Il ne s’arrête pas à une action. Il montre le gouffre qui est ouvert devant ces êtres incompris. C’est un témoignage de révolte, mais aussi un lyrisme. C’est écrit avec ses sentiments, ses sens, ses peines avec le retour déçu et le retour apaisé.

Émouvant Laferrière
Pierre Cayouette, L’actualité
15 octobre 2009
Le roman ne change pas que de support. Avec Dany Laferrière, il change aussi de forme et oscille entre la narration traditionnelle, le haïku et la poésie. Après 25 ans d’écriture, Dany Laferrière livre son roman le plus émouvant, le plus riche, le plus dense, le plus inspiré, le plus accompli.
En exil à Montréal depuis 33 ans, le narrateur écrivain de L’énigme du retour reçoit un jour » l’appel téléphonique fatal que tout homme d’âge mûr reçoit un jour « . Son père vient de mourir. L’homme fera un détour par New York, où vivait son père, puis retournera à Port-au-Prince, dans son Sud natal. Cet énigmatique retour dans son pays d’origine servira de prétexte au romancier pour explorer à fond le concept d’identité. Qu’il évoque la beauté des lauriers-roses ou qu’il réfléchisse sur le drame de la faim, Laferrière est porté, du début à la fin, par le souffle d’Aimé Césaire, son père spirituel. » Nous avons deux vies. Une qui est à nous. La seconde qui appartient à ceux qui nous connaissent depuis l’enfance « , écrit-il au bout de ce voyage.

Le médicis à Dany Laferrière
propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
5 novembre 2009
LE MÉDICIS À DANY LAFERRIÈRE
« Son œuvre la plus achevée »
Très exactement 25 ans après la publication de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, son premier roman, Dany Laferrière a raflé hier le Médicis, à la grande joie de ceux qui se souviennent de quelle formidable façon il a su devenir un personnage à part entière du Québec d’aujourd’hui.
« Moi, ce que je trouve extraordinaire, c’est que ce prix lui arrive pour un livre qui est d’une telle qualité, lance Pascal Assathiany, directeur général du Boréal, au bout du fil, dans la cohue parisienne. Dès que j’ai lu L’énigme du retour en manuscrit, j’ai su que c’était une réussite totale. Parfois, certains livres dérivent de leur trajectoire, mais ce livre-là est né sous une bonne étoile. »
Le Médicis fait bien sûr plaisir à l’éditeur québécois. « Avant ce prix, il était déjà très connu des milieux littéraires français; cela va lui apporter surtout beaucoup de nouveaux lecteurs », dit Pascal Assathiany, qui fait remarquer que Dany Laferrière vient briser un peu la domination culturelle des femmes parmi les écrivains de chez nous primés en France.
En effet, les écrivains québécois ou canadiens qui ont reçu l’un des prestigieux prix littéraires français sont non seulement peu nombreux, mais ce sont toutes des « écrivaines » : Femina en 1947 à Gabrielle Roy pour Bonheur d’occasion, Médicis à Marie-Claire Blais en 1966 pour Une saison dans la vie d’Emmanuel, Goncourt en 1979 à Antonine Maillet pour Pélagie-la-Charette, Femina en 1982 à Anne Hébert pour Les fous de Bassan et Femina à Nancy Huston en 2006 pour Lignes de faille. Hubert Aquin et Réjean Ducharme se sont approchés des honneurs sans jamais pouvoir les toucher…
Ce qui fait encore plus plaisir à Victor-Lévy Beaulieu, qui accompagnera Dany Laferrière en Haïti en janvier et qui, d’ailleurs, apparaît dans L’énigme du retour, c’est que l’auteur ici primé soit contemporain. « Les Français ont eu tendance à récompenser des auteurs québécois qui parlaient du passé, à la limite du folklorique. C’est l’œuvre la plus achevée de Dany, qui résume tous ses autres livres dans une grande concision, et dans un genre entre la poésie et la prose. Je trouve ça fin de la part du jury du Médicis, qui est plutôt conservateur au niveau de la forme. »
Pour VLB, Dany a prolongé la modernité du roman québécois. « Il a consolidé fortement ce qui a commencé avec des écrivains comme Réjean Ducharme, tout en ayant l’avantage d’être né ailleurs, ce qui lui a permis d’intégrer un autre point de vue. Il a réussi à intégrer dans son œuvre sa culture d’immigré à sa culture québécoise, ce que personne n’avait réussi. »
Ce que confirme le critique Réginald Martel, qui a été parmi les premiers à commenter son œuvre. « C’est un témoin de l’extérieur, mais il est en même temps tellement bien intégré à nous, c’est un enrichissement. Des gens comme Dany, Naïm Kattan ou Jacques Folch-Ribas font partie de ceux qui nous ont déniaisés. Je pense que c’est un encouragement pour un tas d’autres écrivains d’origines étrangères. »
« La littérature québécoise avait eu sa passe nationaliste, il est arrivé comme un vent d’air frais, se souvient le critique Robert Lévesque. C’était un étranger, mais il s’est parfaitement glissé dans notre univers parce qu’il voulait y entrer. Ici, ce prix n’ajoutera rien à sa gloire locale, on le connaît sous toutes ses coutures, mais ça va beaucoup l’aider en France! Il me disait tout le temps qu’il devait écrire un livre sur son père. C’est le livre qu’il retenait, qui l’a ramené à la littérature. »
« Tous ses collègues québécois, haïtiens et japonais vont être fiers de lui, lance en riant Stanley Péan, qui a bien connu l’écrivain à ses débuts, et qu’il a considéré comme un grand frère lorsqu’il est arrivé à Montréal. Je suis très content, c’est un de ses meilleurs livres, plus personnel, plus grave, avec un plus grand investissement émotif, et qui correspond tout à fait aux questionnements du XXIe siècle. Je suis heureux que l’écrivain qui se disait fatigué ait continué à écrire! »
Marie-France Bazzo, qui a longtemps travaillé avec lui, raconte qu’elle a été peinée de le perdre comme chroniqueur à Bazzo.tv, mais qu’elle s’est réjouie comme lectrice que Dany Laferrière retourne à l’écriture. « C’est vraiment un de ses meilleurs romans, celui qui vient boucler la boucle, qui ouvre de nouveaux horizons. J’ai été bouleversée, je l’ai lu comme si je ne connaissais pas Dany. Ce livre, il le portait en lui, il en parlait beaucoup et quand il est parti, je lui ai dit qu’il prenait la bonne décision. L’essentiel, pour lui, c’était d’écrire. »
Dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire, on présentera en primeur le film La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, de Pedro Ruiz, le 15 novembre à 14 h 30 à la Grande Bibliothèque, en présence de l’écrivain et du cinéaste.

Un bandeau rouge sur la jaquette
par Odile Tremblay, Le Devoir
7 novembre 2009
Ça vous change le cours d’une carrière : les ventes à l’étranger, le renom, l’ego, tout ça. Un bandeau rouge sur la jaquette, un vertige. À Dany Laferrière, le prix Médicis, pour L’Énigme du retour, publié chez Grasset, son meilleur roman à ce jour, scandé comme un poème, des haïkus, une épure…
Après le Goncourt à Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, on se dit que la France s’ouvre aux autres cultures, cette année un peu plus. Dany Laferrière, aux multiples points d’ancrage entre le Québec et Haïti, récoltait un succès d’estime là-bas. Le voici consacré, lui qu’on sentait devenir désenchanté.
Il n’y a rien comme les bouquins qui suivent les promesses d’un auteur de ne plus écrire : « Plus de romans, fini ! » Après Je suis un écrivain japonais, L’Énigme du retour a poussé de l’autre côté de la panoplie littéraire, condensé, puissant, émouvant, à nu. Encore les mêmes thèmes identitaires : l’exil, la dictature, l’enfance, les ponts entre le Québec, les États-Unis et Haïti, revisités 19 romans plus loin, avec la part du vrai et du faux qu’il peut seul découdre. Mais cette beauté formelle… Appelons ça un roman de maturité.
Dans L’Énigme du retour, il aborde la mort du père en exil, à peine connu, ombre difficile à aimer, impossible à oublier. Très québécois comme thème, au fait, la quête du père… « Aujourd’hui, la glace m’habite presque autant que le feu », écrit-il. Un pas ici, un pas là-bas, et une poussée ailleurs.
À la fois profond et mondain, tiraillé, avec une voix qui laisse poindre une fureur mal enfouie, une écriture qui la maîtrise et la canalise, cette fureur-là : Dany Laferrière. « J’écris, et si vous aimez ce que j’ai écrit, j’apparais », dit-il. Le voici donc en filigrane.
On le retrouve, au fait, dans un film de Pedro Ruiz lancé aux prochaines Rencontres internationales du documentaire de Montréal, à la mi-novembre, avant de prendre l’affiche au cinéma Parallèle. Ça s’intitule La Dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve. Le cinéaste y a suivi l’écrivain ici et là, en Haïti, au Québec, en France, à New York, avec les inévitables témoignages de ceux qui le côtoient et de ceux que lui-même admire. Un joli film, qui jongle parfois avec l’esthétique bédé, mise sur l’humour, mais laisse l’homme parler, ce qu’il sait faire si bien.
L’écouter confère encore son plus grand charme à ce film-là. « On écrit à cause d’un manque, d’un trou », dit-il. Sur le sol d’Haïti, les images du documentaire nous le restituent plus serein qu’ailleurs au monde. Drôles, aussi, les images d’archives en 1985, au moment du lancement de Comment faire l’amour… sur le plateau de Denise Bombardier, qui n’ose en lire des bouts tant elle trouve ça osé, devant le jeune auteur goguenard. Deux jours plus tard, il gérait sa gloire comme un vieux pro. Vingt-cinq ans ont passé. Survient le Médicis…
Tant de gens ont voulu lui coller des étiquettes en escalier. Il a dû se sentir comme Elvis Gratton tentant de décrire un Canadien français. En implosion identitaire.
Auteur québécois d’origine haïtienne, Caribéen désormais publié et primé en France, de langue maternelle créole mais francophone de plume, et quoi encore ? Ça l’emmerde d’avoir à trouver sa case définie. Il préfère les rayons où se côtoient Jorge Luis Borges, Victor-Lévy Beaulieu et l’auteur haïtien Frankétienne. « Un écrivain, c’est d’abord sa bibliothèque », déclare-t-il à raison. Les liens littéraires sont aussi forts que ceux du sang. Un écrivain, c’est un écrivain. Et ses récits autobiographiques, toujours un peu fictifs. Sinon, à quoi bon écrire ?
Devenue mythique, la chambre minable du square Saint-Louis où il écrivait Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, entre deux filles et trois discours échevelés. Un titre accrocheur qui a tellement frappé les esprits que Laferrière avoue avoir créé une œuvre entière pour le faire oublier. En pure perte, jusqu’ici. De nouvelles voix s’élèveront demain pour lui demander : mais enfin, qu’avez-vous voulu dire par là ? Il ne le saura plus lui-même et grincera des dents. L’Énigme du retour a beau être un grand livre, dont les accents rappellent parfois ceux du Martiniquais Aimé Césaire, côté titre, ce n’est pas l’explosion.
Autant lui préférer celui doux-amer de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?. Pour l’ambiguïté féroce et la musique.
Qui voyage beaucoup sait bien qu’on aiguise ses racines en les frottant à celles des autres. Apatride et enfant éternel de Petit-Goâve et de la grand-mère Da, dont on a tous l’impression de connaître l’odeur du café et la chaleur des bras, Dany Laferrière, Japonais aussi, à tout prendre, comme le voulait son livre précédent, lui qui lisait Mishima à Port-au-Prince. Pourquoi pas Japonais ? Même si des Nippons le prennent au mot et le traitent d’imposteur, comme il le raconte dans le documentaire. Ben voyons ! Montréalais et de plus en plus Français, par le style. On a l’impression qu’on va le perdre et que, d’exil en exil, il finira là-bas sous un bonnet d’académicien. Souhaitons-lui de garder la bougeotte. Allez, bravo !
Mille adieux respectueux à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Lui qui écrivait en 1955, dans son maître livre Tristes tropiques, récit de ses rencontres avec des tribus indiennes brésiliennes au bord du gouffre : « Ce que vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. » Quelle phrase !
Et à survoler la planète, à voir les premiers peuples danser pour les touristes et leurs langues disparaître, à regarder les forêts rétrécir et les déserts gagner du terrain, allez trouver mieux à dire que lui cinquante ans plus tard. Alors, on ressort Tristes tropiques de sa bibliothèque pour le relire dans l’avion. D’escales en correspondances, me voici d’ailleurs rendue à Manaus, au Brésil, au festival du film Amazonas, à vocation environnementaliste, aiguisant mes racines en les frottant ailleurs, songeant à la suite du visionnaire disparu : « Ce que vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure… », etc.

Dany Laferrière remporte le prix littéraire du Festival Metropolis bleu 2010

Dany Laferrière remporte le prix Médicis 2009
Le Téléjournal / Le Point
4 novembre 2009
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Le Médicis pour Dany Laferriere. Une entrevue avec l’auteur primé.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : J’ai l’impression de vivre un mois en une journée. –
Une grosse nouvelle dans le monde littéraire et un grand honneur pour Dany Laferrière, qui a décroché aujourd’hui le prestigieux prix Médicis pour son roman L’Énigme du retour. Je m’entretiendrai avec l’auteur québécois d’origine haïtienne dans un moment mais d’abord, Maxence Bilodeau a assisté au dévoilement du prix.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Place de l’Odéon, à l’étage d’un restaurant, le jury délibère. Et puis, l’écrivain Michel Braudeau vient annoncer sobrement le gagnant.
MICHEL BRAUDEAU (PRÉSIDENT DU JURY, PRIX MÉDICIS 2009) :Dany Laferrière par quatre voix pour L’Énigme du retour, chez Grasset.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Averti un peu plus tôt, Dany Laferrière est déjà là, prêt à être livré en pâture aux médias, heureux de cette reconnaissance en terre française.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : C’est pas la France, c’est Paris, c’est-à-dire une des grandes villes du monde, pas seulement francophone, et qui consacre d’une certaine manière un écrivain.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Son roman raconte, en poésie et en prose, son retour en Haïti à la suite du décès de son père, un style très personnel qui a plu au jury.
PATRICK GRAINVILLE (MEMBRE DU JURY, PRIX MÉDICIS 2009) : Il redécouvre son île, qu’il a perdue, et le fait de façon très, très pointue. Un simple tableau, une scène de rue, une personne peut lui révéler beaucoup plus de choses qu’un grand discours politique ou qu’une grande thèse théorique.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Le prix Médicis récompense des livres qui adoptent un style novateur, audacieux, audacieux, mais toujours accessible ce 19e ouvrage de Dany Laferrière.
DOMINIQUE FERNANDEZ (MEMBRE DU JURY, PRIX MÉDICIS 2009) : Ah! Oui, c’est très accessible, bien sûr, mais c’est en même temps de la vraie littérature, c’est pas people, c’est pas « bling-bling », vous voyez.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Dany Laferrière est le sixième Canadien et le premier homme à gagner un grand prix littéraire en France, après Gabrielle Roy, Antonine Maillet, Anne Hébert, Marie-Claire Blais et Nancy Houston.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Et cette fois-ci, tout tombe comme dans un rêve. Et ce livre, je n’aurais pas rêvé meilleur prix pour lui que le prix Médicis.
MAXENCE BILODEAU (REPORTER) : Dany Laferrière gagne en notoriété : 30 000 copies de L’Énigme du retour imprimées en France chez Grasset, 20 000 au Québec chez Boréal. Et là, en plus, en librairie, le livre portera le fameux bandeau rouge du gagnant. Maxence Bilodeau, Radio-Canada, Paris.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Et Dany Laferrière est dans notre studio à Paris. Dany Laferrière, merci beaucoup d’être avec nous et félicitations.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Merci, merci Céline.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : On l’apprécie d’autant plus qu’on sait que la journée a été extrêmement chargée, que la nuit risque d’être assez courte. Alors comment on se sent quand on gagne un prix Médicis?
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Eh bien, on ne se sent pas! On ne se sent pas. C’est trop d’événements. C’est vrai, j’ai l’impression de vivre un mois en une journée. Et, bon, ça commence par beaucoup de cogitation, est-ce qu’on va l’avoir, ce prix, ou pas. Je n’étais pas du tout dans cette ambiance, quand j’ai quitté Montréal, j’étais même un petit peu pas indifférent, mais légèrement distant de tout cela. Mais pris dans cette atmosphère parisienne où les prix ont une importance capitale, j’ai succombé dans la cogitation pour le prix. Et ce matin, je suis allé chez Grasset, mon éditeur à Paris, et pendant que mon éditeur de Boréal Pascal Assathiany était dans nos murs à Paris, en fait, j’étais pris dès cet instant-là dans ce maelstrom. Et quand l’éditeur parisien Oliver Nora est arrivé dans la salle et m’a dit vous êtes le nouveau Médicis 2009, c’est un moment quand même émouvant puisque c’est un prix que j’ai toujours aimé. Il est élégant, discret. C’est un prix fait pour les risques littéraires et bien vu aussi des lecteurs et de la critique.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Mais Dany, vous avez été choisi au premier tour par quatre voix sur six, c’est quand même assez exceptionnel. Comment on vous a expliqué le succès de votre livre?
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Bon, enfin, je ne m’y attendais pas. Quand j’ai envoyé ce livre à Pascal Assathiany et à Charles Dantzig, mes éditeurs, je leur avais bien dit que c’était même pas un livre pour être publié, c’était quelque chose qui venait du fond de mes tripes. J’étais à Port-au-Prince, j’avais noté sur place tout ce que je voyais, même une feuille qui tombe, même un oiseau qui passe dans le ciel. Je voulais m’accaparer non seulement de cet univers, mais peut-être plus que cela, de manière plus modeste d’ailleurs, faire partie du paysage de Port-au-Prince que je n’avais pas habité depuis très longtemps. Je voulais, comme une sorte de caméra impassible, filmer tout ce que je vois pour plus tard arriver à Montréal, dans mon bureau, calmement, revoir les images, d’une certaine manière, et essayer de voir s’il y avait pas, dans ces images et captées au présent, des choses du passé qui s’y cachaient. Donc, c’était très personnel. J’ai gardé ça dans le ton un peu télégraphique, un peu poème japonais, et puis j’ai envoyé ça à mes éditeurs en leur faisant confiance, leur disant si ça ne vaut rien, on ne publie pas, même si ça vaut la peine…
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Dany, on m’a même dit que vous ne vouliez pas, au fond, que votre éditeur le présente à ce prix Médicis. Est-ce que vous l’avez remercié ce soir?
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : (Rire)… Oui, c’est vrai, c’est vrai parce que j’ai jamais publié à la rentrée et je ne voulais pas. Je voulais qu’encore une fois, on publie ça peinard en avril. Et oui, c’est vrai, il me l’a rappelé, je lui ai dit qu’il avait raison parce que, finalement, ça va décupler les ventes, c’est-à-dire que ça va augmenter mon lectorat. Et que veut un écrivain? C’est d’avoir le plus grand nombre de lecteurs pour essayer d’élargir son univers, parce que chaque lecteur apporte son énergie personnelle au livre et qui permet au livre une plus longue durée de vie.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Mais ça va changer un peu votre vie et votre carrière d’écrivain, quand même, ce prix.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Pas ma vie, hein. Ma vie, personne ne peut y toucher. Duvalier n’a pas pu y toucher, alors quoi que ce soit, j’aurai toujours ma vie, c’est-à-dire cette part intime chez tout être humain, cette part secrète où il se retrouve. Mais la carrière d’écrivain, pas non plus tellement, puisque ça fait mon 19e livre, j’ai déjà pris mon cap, je sais bien ce que je sais faire, ce que je ne sais pas faire. Et par contre, le rapport avec le lectorat va changer.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Oui.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Avant, j’avais un petit groupe de gens qui me soutenaient, qui m’épaulaient, qui me lisaient et me le disaient, mais n’arrivais pas, disons, à convaincre un plus grand nombre de lecteurs. Je me souviens de ma conversation avec Pascal Assathiany, du Boréal, auquel je disais j’ai beaucoup de gens qui me connaissent, mais pas tant que ça qui me lisent. Il m’avait dit je vous promets, vous aurez des lecteurs. Et il a tenu promesse.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Mais là, vous allez en avoir beaucoup et on vous souhaite bonne chance pour le prix Femina parce que ça, c’est lundi et vous êtes encore en lice.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Oui, je suis en lice pour le prix Femina. C’est très rare qu’ils le donnent au même livre, mais quand même, il faut s’y attendre puisque dans les autres, disons, sélections, j’avais toujours une très bonne place. D’ailleurs, la plus forte au Femina. D’ailleurs, c’est le Femina même que je pensais avoir. Et j’aurais aimé l’avoir pour donner un prix, mettons le Médicis à Haïti et le Femina au Québec, puisque ce sont les deux pays qui m’habitent et que j’habite et qui habitent surtout le livre, puisque le livre se passe à Montréal et à Port-au-Prince.
CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) : Merci beaucoup, Dany Laferrière, d’avoir pris le temps de passer dans nos studios ce soir.
DANY LAFERRIÈRE (LAURÉAT, PRIX MÉDICIS 2009) : Merci, Céline Galipeau.

Dany Laferrière : « Ça va durer deux jours »
Patrick Lagacé, La Presse
4 novembre 2009
Peut-être le saviez-vous déjà : Dany Laferrière a remporté le prestigieux prix Médicis pour son roman, L’énigme du retour. Notre dandy québéco-haïtien préféré a réagi avec sa verve habituelle, dans cette dépêche de la PC :
Un prix, c’est une fête, a déclaré Laferrière, quelques minutes plus tard. Ma vie d’écrivain, c’est une intimité qui se nourrit d’abord d’angoisse et d’inquiétude. Le prix ne peut que me sortir, légèrement, mais pas beaucoup plus, de cette zone d’angoisse. Ca va durer deux jours
Pardonnez-moi d’embarquer dans le train des éloges, mais L’Énigme du retour est aussi bon qu’on le dit. C’est un roman qui explore le thème de l’identité, parsemé de haïku, poétique, très touchant dans sa description de la condition d’immigrant et de ce pays tragique, Haïti.
L’auteur a superbement résumé sa double identité, ce pied qu’il a à Haïti pendant que l’autre est dans la gadoue au Québec, il y a quelques semaines, à Radio-Canada. Je paraphrase, mais il avait dit que le Québécois en lui ne se sentait pas vraiment à la hauteur d’être en nomination pour le Médicis, alors que son côté haïtien se disait qu’il était à peu près temps !
L’énigme du retour est, avec Je suis fatigué et Les années 80 dans ma vieille Ford, mon livre préféré de Laferrière.

L’énigme du retour de Dany Laferrière
par Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
23 janvier 2010
Face à l’incroyable, confronté à des images inimaginables, aux premiers récits d’un désastre sans commune mesure, à l’idée d’un pays presque rayé de la carte en quelques secondes, on cherche à reprendre pied, à comprendre, à se souvenir de ce que l’on sait, faute de connaître les lieux. On se remémore des lectures, on songe à des pages qu’on n’a pas oubliées, lues dans deux romans parus l’automne dernier, écrits par deux romanciers haïtiens, l’un en exil à Montréal, l’autre de Port-au-Prince. Dany Laferrière et Lyonel Trouillot évoquaient un pays mal en point, ravagé par mille maux mais doté de l’énergie des désespérés qui ne comptent plus que sur eux-mêmes. Ces « huit millions de gens coincés sur une moitié d’île » vivent intensément parce qu’ils savent qu’on peut mourir « à tout moment », expliquait l’exilé, de retour sur les traces de son père décédé, ancien maire de Port-au-Prince, chassé de son pays par la dictature. On y voyait une population qui se débat entre le fatalisme de sa condition, la nécessité de survivre, l’entraide entre deux cyclones dévastateurs et une histoire mouvementée, ponctuée par trente-deux coups d’État. Un peuple usé par la misère et l’arbitraire qui cherche à économiser ses forces, son seul bien.
Dans L’Énigme du retour, Dany Laferrière écrivait : « Le dénuement me laisse sans voix. (…) Je descends dans la rue / pour un bain/dans ce fleuve humain/où plus d’un se noient/chaque jour. » Dans la capitale où il déambulait avec la sensation que « les morts se promènent parmi nous », la famine venait le heurter. « Avez-vous déjà pensé à une ville/de plus de deux millions d’habitants/dont la moitié crève littéralement de faim ?/ La chair humaine c’est aussi de la viande/Pendant combien de temps un tabou/pourra-t-il tenir face à une nécessité ? » C’était avant le tremblement de terre…
À Port-au-Prince, la semaine dernière, en compagnie d’une vingtaine de leurs confrères haïtiens, Lyonel Trouillot et Dany Laferrière se préparaient, pour une grande fête de l’esprit et de l’amitié, à recevoir une vingtaine d’écrivains étrangers. À leur faire découvrir les richesses spirituelles d’un peuple qui aime lire et rêver. Ils étaient, avec Michel Le Bris, les co-organisateurs de la 2e édition d’Étonnants voyageurs en Haïti. Ils attendaient leurs hôtes, impatients de les accueillir, de leur offrir la beauté paradoxale de leur île. Et puis la terre a tremblé… Et le silence a recouvert les mots et les corps.

«L’Enigme du retour»
par Christophe Wargny, Le Monde diplomatique
11 mars 2010
Montréal – Port-au-Prince. Port-au-Prince et Haïti surtout. Après trente années bien sonnées, le journaliste essayiste romancier canadien Dany Laferrière revient au pays natal. Sur la jaquette jaune de son livre, il est écrit » roman « . Vraiment ? L’ouvrage se présente tout autant comme un récit, un témoignage ou une tranche de vie, porté par une poésie de virtuose, pleine d’aphorismes, d’images et d’humour. Décapant. Cruel parfois. Pas pour les Haïtiens, mais pour lui, pour nous.
» Je suis passé en si peu de temps de végétarien forcé à carnivore obligé. «
Laferrière tire d’une forme originale autant de gifles que de caresses et fait à Aimé Césaire un clin d’oeil appuyé, pour son Cahier d’un retour au pays natal : » Mais c’est avant de partir qu’on en a besoin. Pas au retour. » Une musique de vers libres imprègne l’ouvrage. Le paysan qui quitte la terre ingrate des mornes pour les bidonvilles de Port-au-Prince ne prend qu’un aller simple. Notre auteur se sait, lui, muni d’un aller-retour. Mais son sens de la formule vaut tant d’essais réunis, tant de descriptions de l’état de désolation.
» Dans ma vie d’avant, la nourriture était la préoccupation quotidienne. Tout tournait autour du ventre. Dès qu’on avait mangé, tout était réglé. «
L’Haïti d’autrefois ? » Dictateur tropical et esprit de clocher » : mettre la radio duvaliériste si fort que les mouchards vous considèrent comme partisan de l’ » électrificateur des âmes « . L’eau qui manque ? Les filles se lèvent les premières pour aller (trop loin) la quérir. Le début de la richesse ? Un jour, » il a acheté un livre sans en avoir besoin « . La poursuite de la richesse ? » Eviter de croiser le regard du pauvre. » La vraie différence, dans » un pays plein à ras bord « , sans espace libre ? » C’est l’espace dont vous disposez qui vous définit. » Le sommet de l’opulence ? Vivre à New York ou à Paris, mais préserver votre espace par domestiques interposés ! Ou construire toujours plus haut des châteaux toujours assiégés par les gourbis nomades des gueux ! Et pour ceux-là, quel avenir ?
» Dans cet espace grouillant de gens. C’est d’abord l’obsession du ventre. Vide ou plein ? Le sexe vient tout de suite après. Le sommeil enfin. «
Et le bonheur, pour la multitude ? Une immense ventrée de riz pois sauce poulet ? La rencontre avec Jésus ou l’un des siens ? Etre vivant, rire, ce qui n’est pas rare du tout, connaître des heures sans avoir faim, » quand enfin la misère fait la sieste « . Haïti est aussi un pays où la forme prime le fond. Où la parole est d’argent. Et la relation d’or. » Dans une île que les oiseaux ont déjà fuie « , les fantasmes et les mythes poussent mieux que le maïs et la patate. Le narrateur, haïtien et québécois, élégant et naïf, » doit réapprendre ce qu’il sait déjà mais dont il a dû se défaire en chemin « . Avec désespérance, persévérance et étonnement. Au pays des extrêmes.

par France Castel
Radio-Canada / Pour le plaisir
J’ai été impressionnée par la forme du livre, par l’écriture et par la beauté des descriptions des lieux d’ici et de là-bas. C’est vraiment beau. J’aimerais que les gens le lisent parce que c’est un livre magnifique.

Les morts dorment au soleil
par Laurie Gagnon, Cégep de Trois-Rivières
13 mars 2010
Un seul coup de téléphone, au milieu de la nuit, éveille en Dany un désir brûlant. Une soif qui ne pourra être assouvie que par la mer de l’enfance. Voilà maintenant 33 ans que l’exilé a les entrailles glacées par le froid mordant de Montréal, qu’il rêve de renaitre sous les cendres chaudes de son pays natal, Haïti. L’énigme du retour de Dany Laferrière ramène à l’essence même des origines. Un seul coup de téléphone. L’annonce de la mort du père. Autofiction?
Au début des années 1970, Dany Laferrière fuit la dictature de son pays, comme l’a fait son père, vingt ans plus tôt. Le chemin du jeune intellectuel laisse voir un déchirement entre le Nord et le Sud, le froid et le chaud. Entre ces deux pôles, « l’exil du temps est plus impitoyable /que celui de l’espace. Mon enfance /me manque plus cruellement /que mon pays « . La terre d’origine appelle. L’homme doit aller enterrer l’esprit de ce père énigmatique et renouer avec le pays qui n’a jamais cessé de hanter ses rêves.
Du haut de sa chambre d’hôtel à Port-au-Prince, Dany observe la vie grouiller sous lui. Il nous fait boire ses vers libres, sa prose fluide empreinte de tendresse. Comment ne pas s’émerveiller devant la beauté du paysage, ne pas s’étonner de la vivacité des habitants qui luttent quotidiennement pour leur survie: « Pour chaque bras qui pointe /un revolver sur vous /il y a une main qui vous offre un fruit. /Toute parole méprisante de l’un /est effacée par le sourire de l’autre. » Dany Laferrière nous fait découvrir le pays de l’intérieur, l’intimité des lieux et, surtout, l’esprit de communauté qui persiste dans la culture haïtienne.
Le retour résoudra-t-il l’énigme maintenant que les morts dorment avec les morts? Une tempête s’est apaisée, mais certains secrets aiment voyager dans l’ombre.

Les « coups de coeur » de nos collaborateurs
Robert Solé, Le Monde
2 juillet 2010
L’Enigme du retour de Dany Laferrière
C’était avant le terrible tremblement de terre qui a ravagé Port-au-Prince. Juste avant… Revenu à Haïti après un long exil, l’auteur-narrateur note sur son carnet noir « tout ce qui bouge », jusqu’au moindre mouvement d’insecte. Par petites touches, à travers de superbes poèmes en prose, Dany Laferrière redécouvre son pays, et nous le fait découvrir, dans une explosion de couleurs, d’odeurs et de saveurs tropicales. Un livre criant de vérité, au point qu’on se demande si la mention « roman » mérite de figurer sur la couverture.

Un poème par jour
Colette Nys-Mazure, La Croix
15 juillet 2010
Retour au pays natal.
Hors de nos étroites frontières, allons voir plus loin ! Non pour chercher l’exotisme de pacotille, mais à l’écoute de la parole universelle. Ouvrons grandes les portes à la poésie d’ailleurs et tout naturellement, en ces temps de désastre, à celle d’Haïti. Haïti l’éprouvée, plutôt que la maudite. À l’intérieur même des ruines, l’art poursuit son travail de vie et nombreux sont les créateurs qui manifestent leur inaltérable dynamisme. « La poésie, c’est le pouvoir de vivre et de voler jusqu’à la Grande Ourse dans l’éclat d’un brin d’herbe », écrit René Depestre.
En 2009, Dany Laferrière a reçu le prix Médicis pour L’Énigme du retour qui se présente comme un écho du Cahier d’un retour au pays natal (1939) du maître Aimé Césaire. Ce vaste chant en vers et en prose peut déconcerter par sa forme hybride, mais son souffle d’épopée nous emporte, L’Iliade et L’Odyssée ne sont jamais loin.
De quoi s’agit-il dans cette première page ? Un homme perd son père et persévère dans la vie ; rien de plus banal, direz-vous, mais justement ! En quelques traits, Dany Laferrière tracele chemin que chacun parcourt, le découvrant pour la première et unique fois. Comme René Guy Cadou, il reconnaît : « Pour apprendre à écrire, il nous a fallu apprendre à vivre, c’est-à-direà souffrir et à aimer. »
L’appel téléphonique fatal déclenche l’errance entre la vie vécue en Haïti, l’exil – celuide son père, le sien. Parallèlement au déplacement mental s’opèrent le voyage en voiture et les détails réalistes du déjeuner. La poésie est capable de marier le quotidien le plus trivial à la grave remise en question que provoque la mort.
Le texte puissant brasse passé, présent et avenir, non sans humour, ainsi lorsqu’il répond à son neveu qui veut marcher sur ses traces : « Pour écrire un roman, j’explique à mon neveu/avec un sourire en coin/qu’il faut surtout de bonnes fesses/car c’est un métier/comme celuide la couturière/où l’on reste assis longtemps. »
La nouvelle coupe la nuit en deux
La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
que tout homme d’âge mûr
reçoit un jour.
Mon père vient de mourir.
J’ai pris la route tôt ce matin.
Sans destination.
Comme ma vie à partir de maintenant.
Je m’arrête en chemin
pour déjeuner.
Des oeufs au bacon, du pain grillé
et un café brûlant.
M’assois près de la fenêtre.
Piquant soleil qui me réchauffe la joue droite.
Coup d’oeil distrait sur le journal.
Image sanglante d’un accident de la route.
On vend la mort anonyme en Amérique.
Je regarde la serveuse circuler
entre les tables.

