Tout bouge autour de moi

Au petit groupe de l’hôtel Karibe qui a affronté avec moi la colère des dieux: Michel Le Bris, Maëtte Chantrel, Melani Le Bris, Isabelle Paris, Agathe du Bouays, Rodney Saint-Eloi et Thomas Spear.
D L

FRANCE

roman
de Dany Laferrière

ISBN: 9782253162032
192 pages

Livres de poche
Grasset, 2011

CANADA

roman
de Dany Laferrière

ISBN: 978-2-89712-483-0
168 pages

Legba poche
Mémoire d’encrier, 2011 (N.É)
Mémoire d’encrier, 2010

Le 12 janvier 2010, Dany Laferrière se trouve à Port-au-Prince. Il témoigne de ce qu’il a vu et écrit Tout bouge autour de moi. Sans pathos, sans lyrisme. Des « choses vues » qui disent l’horreur, mais aussi le sang-froid des Haïtiens. Que reste-t-il quand tout tombe ? La culture. Et l’énergie d’une forêt de gens remarquables.

Quand tout tombe, il reste la culture
– Dany Laferrière, sur le terrain de tennis de l’hôtel Karibe transformé en camping au lendemain de la catastrophe, quand Chantal Guy de La Presse lui demande s’il a un « message » à transmettre.

*

On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières secousses.
– Dany Laferrière, extraits publiés dans Le Nouvel obs et Le Devoir
23 janvier 2010

Tout bouge autour de moi

Haïti a l’habitude des coups d’État et des cyclones, mais pas des tremblements de terre

1. La minute
Tout cela a duré à peine une minute, mais on avait de huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit où l’on se trouvait ou rester. Très rares sont ceux qui avaient fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Haïti a l’habitude des coups d’État et des cyclones, mais pas des tremblements de terre. Le cyclone est bien annoncé. Un coup d’État arrive précédé d’un nuage de rumeurs. J’étais dans le restaurant de l’hôtel avec des amis (l’éditeur Rodney Saint-Éloi et le critique Thomas Spear). Thomas Spear a perdu trois secondes parce qu’il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés, à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres.

2. Le carnet noir
En voyage, je garde sur moi toujours deux choses: mon passeport (dans une pochette accrochée à mon cou) et un calepin noir où je note généralement tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit. Pendant que j’étais par terre, je pensais aux films de catastrophes, me demandant si la terre allait s’ouvrir et nous engloutir tous. C’était la terreur de mon enfance.

3. Le silence
Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé il n’y a pas de mort. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

4. Les projectiles
Même à 7.3, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces 50 dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi, c’était le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu à la tête.

5. La nuit
La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi cette nuit-là à la belle étoile. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé. Le dernier tremblement de terre d’une telle ampleur remonte à près de 200 ans. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couchés par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. J’ai eu l’impression que c’était la terre qui tremblait.

6. Le temps
Je ne savais pas que 60 secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’Internet. Plus de téléphones portables. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les 60 secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

7. La prière
Subitement un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son coeur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

8. L’horreur
Une dame qui habite dans un appartement dans la cour de l’hôtel a passé la nuit à parler à sa famille encore piégée sous une tonne de béton. Assez vite, le père n’a plus répondu. Ensuite l’un des trois enfants. Plus tard, un autre. Elle n’arrêtait pas de les supplier de tenir encore un peu. Plus de douze heures après, on a pu sortir le bébé qui n’avait pas cessé de pleurer. Une fois dehors, il s’est mis à sourire comme si rien ne s’était passé.

9. Les animaux
Les chiens et les coqs nous ont accompagnés durant toute la nuit. Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là j’attendais sa gueulante.

10. La révolution
Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communications détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit ce fut la révolution.

*

Devant la catastrophe, un écrivain n’est jamais aussi utile qu’avec ses mots. On a pu s’en rendre compte avec Dany Laferrière, au lendemain du séisme du 12 janvier en Haïti, lui qui a multiplié les entrevues et les participations à toutes sortes d’événements, afin de venir en aide à son pays. Un texte en particulier, publié dans Le Nouvel Observateur sous le titre Tout bouge autour de moi, racontait l’événement. C’est devenu le titre d’un livre à paraître le 30 mars chez Mémoire d’encrier, la maison d’édition québécoise de son ami Rodney Saint-Éloi, qui sera une chronique beaucoup plus détaillée de ces terribles moments. Avec le regard si particulier qu’on lui connaît. Un extrait: « Quand les gens me parlent, je vois dans leurs yeux qu’ils s’adressent aux morts, alors que je m’accroche à la moindre mouche vivante. » Les profits du livre contribueront à financer la publication de textes de jeunes auteurs haïtiens chez Mémoire d’encrier. (La Presse, 17 janvier 2010)

Regard sur l’œuvre

Un témoignage sobre et poignant sur le tremblement de terre en Haïti. Une leçon d’élégance, de dignité et de courage, un hommage au peuple haïtien qui a trouvé l’énergie pour recommencer la vie après le séisme.
– Rodney Saint-Éloi, des éditions Mémoire d’encrier

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Un coup de poing à travers une prose privilégiant le réalisme sobre plutôt que l’histrionisme sentimental
– Kirkus Reviews, meilleur essai 2013

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Tant que j’écris, rien ne bouge. L’écriture empêche les choses de se briser.
— Dany Laferrière

Les plus inquiétants sont ceux qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore.
— Dany Laferrière, propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
26 mars 2010

Un séisme, un livre

C’est un livre singulier et, pour moi, ce n’est évidemment pas une lecture ordinaire. Ce n’était pas non plus le livre que Dany Laferrière avait prévu écrire après l’immense succès de L’énigme du retour, et la déferlante ayant suivi le prix Médicis. En publiant, à peine plus de deux mois après le 12 janvier 2010, cette chronique du séisme intitulée Tout bouge autour de moi chez Mémoire d’encrier (en librairie mardi), Dany Laferrière est le premier écrivain à transformer cette tragédie en littérature. Certes, beaucoup d’écrivains ont écrit sur le sujet dans les journaux et magazines, mais Tout bouge autour de moi sera le premier livre à immortaliser le tremblement de terre qui a ravagé Haïti. Il y en aura d’autres. Comme le rappelle Dany, Haïti est un pays de peintres et de poètes, et cet événement égale en puissance selon lui la déclaration d’indépendance de la première république noire, le 1er janvier 1804. Cette victoire sans précédent, ignorée par l’Occident, « une punition qui a duré plus de deux siècles », écrit-il. « Rien n’est pire qu’être seul sur une île. Et voilà qu’aujourd’hui tous les regards se tournent vers Haïti. Durant les deux dernières semaines de janvier 2010, Haïti a été plus vu que pendant les deux derniers siècles. » Cruelle entrée dans le monde, mais entrée tout de même. Les écrivains ne pourront pas passer à côté, comme il s’est construit toute une littérature autour des attentats du 11 septembre 2001. « Quand tout tombe, il reste la culture », a déclaré Dany sur le terrain de tennis de l’hôtel Karibe transformé en camping au lendemain de la catastrophe, quand je lui ai demandé s’il avait un « message » à transmettre. Cette phrase a été reprise partout, je l’ai vue affichée dans les librairies. Mais ce n’était pas juste une phrase pour la postérité; Dany sait de quoi il parle. À la dictature, les Haïtiens ont répondu par la culture, et ceux d’entre eux qui sont écrivains ont répondu à l’exil, qui est une forme de séisme dans l’existence, par l’écriture, en revenant au pays « par la fenêtre du roman », comme il l’a dit à propos de L’énigme du retour. Il feront pareil avec le séisme, dont l’ampleur titanesque – « pendant une nuit, ce fut la révolution », note l’écrivain – vient peut-être de renverser la dictature jusque dans la littérature haïtienne même. On aura tout vu dans ce pays, mais on n’a pas encore tout lu. Fissures Un écrivain n’est jamais en congé. Quand je suivais Dany en Haïti, il avait toujours avec lui ce petit carnet noir rempli de notes, qui m’intriguait beaucoup. Il ne l’a pas lâché depuis le 12 janvier 2010, au contraire. De là est né Tout bouge autour de moi, dont la forme ressemble beaucoup à un carnet de notes écrites à chaud. En le lisant, j’ai eu l’impression de fouiner dans son journal intime. Je l’avoue humblement, je ne peux pas être objective envers ce livre. J’y ai appris minute par minute ce que Dany et ses amis ont vécu à l’hôtel Karibe, pendant que j’étais à l’hôtel Villa Créole. Chaque personne sur place était si isolée dans sa propre terreur pendant l’interminable minute de 16h53 que chacune pourrait en faire le récit seconde par seconde, et pas une ne se ressemblerait. Je peux seulement vous dire que la description du séisme par Dany est terriblement juste, que certains passages n’ont fait que confirmer des émotions qui sont toujours aussi vives en moi presque trois mois après. Ce qu’il y a de nouveau, par contre, c’est la fébrilité, qui n’était pas la marque de ce dandy dans l’âme. Normal, puisque ce livre a été écrit dans l’urgence. Et qu’il révèle une nouvelle mesure du temps chez lui. « Pendant ces 10 secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage, ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. » On s’étonne ou l’on est agacé de voir Dany Laferrière partout – moi, cela m’inquiète chaque fois que je le croise entre deux avions ou de multiples apparitions, car je me demande comment il trouve le temps de récupérer. Il explique dans son livre: « Je compte me dépenser jusqu’à épuisement. C’était la condition de mon départ d’Haïti. » Un départ que certains, du confort de leur salon, lui ont reproché. Tout bouge autour de moi fait assurément partie de cette dépense, quoique l’écrivain ne pouvait résister à l’appel de l’écriture face à une telle catastrophe. Il dit l’avoir écrit pour ceux qui n’étaient pas présents, pour ceux qui n’écrivent pas, pour empêcher que le mot « malédiction » ne vienne « gangréner » le discours autour de Haïti, pour ne pas laisser la parole seulement aux vautours, parce que « Haïti a besoin d’énergie nouvelle et non de larmes », pour remettre certaines idées en place puisque tout le monde a son idée pour la suite. Mais aussi parce que « tant que j’écris, rien ne bouge. L’écriture empêche les choses de se briser ». Car en effet, la faille sismique qui s’est réveillée en Haïti a prolongé ses tentacules jusqu’au coeur des gens. « On n’a pas idée de ce qui nous attend dans les prochaines années, écrit-il. Les gens, comme les maisons, se situent dans ces trois catégories: ceux qui sont morts, ceux qui sont gravement blessés, et ceux qui sont profondément fissurés à l’intérieur et qui ne le savent pas encore. Ces derniers sont les plus inquiétants. » Oui, écrire. Pour éviter de tomber en miettes.

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Je sais maintenant qu’une minute peut contenir une vie humaine.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Danielle Laurin, Le Devoir
27 mars 2010

Dany Laferrière : « Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort »

Il avait été annoncé, le titre était trouvé: Notes à l’usage d’un jeune écrivain. Mais c’est un autre livre qui paraît aujourd’hui. Un livre qui vibre, qui célèbre la vie. Un livre d’écrivain qui fait plutôt qu’il ne dit. Tout bouge autour de moi, c’est Dany Laferrière dans le séisme du 12 janvier dernier à Haïti. C’était d’abord une chronique, écrite à chaud, parue dans Le Nouvel Observateur et Le Devoir. Mais impossible de s’arrêter. Une frénésie s’est emparée de l’auteur, il n’avait pas le choix. C’est ce qu’il expli-que dans le prologue. Pas moyen d’écrire sur autre chose que sur ça. Le séisme. Il dit que le sujet s’est emparé de lui. Qu’il a écrit ce livre dans l’urgence. Que ce livre ne pouvait être fait que dans l’urgence. Il en parle comme d’une passion physique qui se jette sur vous, vous obsède jour et nuit. Et il précise que, s’il a un conseil à donner à un jeune écrivain, ce sera ça: « Écrivez sur ce qui vous passionne. Ne cherchez pas le sujet, c’est lui qui vous trouvera. » Ce qui est étrange, c’est qu’on a l’impression, nous, à l’autre bout, que ce livre se jette sur nous. S’empare de nous. S’impose à nous. Impose son rythme. Sa voix. Son regard. Comme si cela allait de soi. Comme si nous étions la main qui note dans le carnet noir. Très, très fort. Plus nous sommes dans le séisme, plus nous sommes proches du séisme, plus c’est fort. Vers la fin, avec le recul qui s’installe peu à peu, l’aspect pamphlétaire, polémiste, a tendance, parfois, à prendre le dessus. Pour nécessaires et éclairantes qu’elles soient aux yeux de certains, et discutables pour d’autres, les considérations de Dany Laferrière sur le rôle de l’aide humanitaire, le rôle des médias, la reconstruction d’Haïti, etc., nous happent moins. Ce qui happe, c’est d’abord la première secousse, bien sûr. « Ce fut si soudain. Et d’une étrange brièveté. Pas plus d’une minute, et chaque seconde semblait autonome. » Quand cela se produit, Dany Laferrière est attablé avec son éditeur Rodney Saint-Éloi et le critique Thomas Spear, qui sont là, comme lui, à Port-au-Prince, pour le festival littéraire Étonnants voyageurs. « On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l’endroit ou y rester. » Ils quittent le resto de l’hôtel, se retrouvent tous les trois à plat ventre dans la cour. « De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. » Ensuite, tout va très vite. La deuxième secousse. Les cris. Les bâtiments effondrés tout près, le sauvetage des personnes enfouies sous les décombres. Et déjà, les petits détails, la vie qui continue: les gens qui étaient sous la douche au moment de la première secousse et qui ont oublié de fermer le robinet en partant… Puis c’est la première nuit, une nuit sans fin, d’attente, d’angoisse. « Couchés par terre, nous ressentons chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On fait corps avec la terre. Je pisse dans les bois. Mes jambes se mettent à trembler. J’ai l’impression que c’est la terre qui tremble. » Les petits détails reviennent. Là, une fleur qui embaume. Là, une petite fille qui veut savoir s’il y aura classe demain. Et au matin, une femme au coin de la rue, avec ses quelques mangues à vendre. Les gens dans la rue, qui chantent. Leur dignité. La découverte, petit à petit, de l’ampleur des dégâts. À Pétionville, à Delmas. Les cadavres. La recherche des survivants. Les nouvelles qui tombent: Georges Anglade et sa femme Mireille parmi les victimes, morts ensemble. Et, au milieu de tout cela, il y a lui, Dany Laferrière. Dont la voix résonne jusque chez nous, par le biais de la journaliste Chantal Guy qu’il avait convaincue de venir à Haïti pour ce festival littéraire qui n’aura pas lieu. Sa voix qui dit: « Quand tout tombe, il reste la culture. » Au milieu de tout cela, il y a lui, Dany Laferrière, avec sa voix, ses yeux, son carnet noir. Lui l’écrivain, lui l’Haïtien, lui l’être humain. Qui s’imbibe, qui est à la fois là, avec les autres, et dans son propre ébranlement. C’est le plus troublant. C’est puissant. « Je sais maintenant qu’une minute peut contenir une vie humaine. Une densité nouvelle pour moi. » Nous sommes rendus à la page 76, déjà. La deuxième nuit à la belle étoile va bientôt commencer. Sur un matelas, cette fois. Et même, luxe suprême, avec un oreiller sous la tête. Le lendemain: premiers bilans, effarants. Rumeurs de pillage. Attente de l’aide internationale, faim, soif, dénuement, effarement de la population. Et rapatriement des Canadiens munis de leur passeport, privilégiés. Nous voilà à la page 86. « Saint-Éloi ne peut pas partir car il est seulement résident […]. Pas question de partir sans Saint-Éloi. » Mais Saint-Éloi va insister, persuader son ami Dany qu’il doit rentrer à Montréal malgré tous ces gens encore prisonniers des décombres: « Il n’y a pas que les Haïtiens qui sont ici, il y a ceux qui sont à l’étranger, ils doivent savoir ce qui s’est passé. » Témoigner. Si « ce foutu Médicis » remis à Dany Laferrière pour L’Énigme du retour, et dont on a tant parlé dans les médias, peut servir à ça, alors pourquoi pas? Il faut aussi contrer le « nouveau label » qu’on s’apprête à apposer: « Haïti est un pays maudit. » Il faut encore… Bon, d’accord, il y va, il monte dans l’avion. Une fois à Montréal, tandis que la terre tremble encore pour lui: « Je compte me dépenser jusqu’à épuisement. C’était la condition de mon départ d’Haïti. Les gens doivent entendre une voix à laquelle ils peuvent s’identifier. Quelqu’un qui les connaît du dedans. » Mais ce ne sera pas assez, pas encore assez. Il lui faudra prendre la plume. Pour témoigner plus profondément, pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas, certes. Mais pas seulement. Pour faire cesser le tremblement? Cette confidence: « Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort. Me demandant quelle forme elle prendrait. » Cela s’est passé entre la première et la deuxième secousse. Ces secondes, Dany Laferrière les considère aujourd’hui comme les plus précieuses de sa vie. Lui dont Wikipédia avait annoncé la mort sur la Toile s’adresse peut-être d’abord à lui-même quand il écrit: « Les hommes ne sont pas arrivés à domestiquer la mort. Elle reste tribale, triviale. »

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Haïti faisait la démonstration que l’humanité est universelle.
– Dany Laferrière

Un soulèvement d’esclaves est autrement plus subversif qu’un tremblement de terre.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Caroline Montpetit, Le Devoir
3 avril 2010

Dany Laferrière – Les dix secondes les plus précieuses de sa vie

Il avait d’abord en tête d’écrire des notes à un jeune écrivain, son neveu Dany. Et surtout de ne pas penser au terrible tremblement de terre d’Haïti où il a craint de laisser la vie, le 12 janvier dernier. Mais le souvenir du séisme n’a pas quitté Dany Laferrière si rapidement, et ses notes pour un jeune écrivain sont vite devenues Tout bouge autour de moi, son dernier titre, paru cette semaine aux éditions Mémoire d’encrier, une suite de son « autoportrait d’un homme dans la foule », comme il aime à résumer son oeuvre.

Après la première secousse, il y avait la joie d’avoir échappé à la gueule du dragon. La peur, elle est venue à la seconde secousse, raconte l’écrivain dans un café de la rue Saint-Denis, à Montréal. Cette seconde secousse, c’est comme la queue du monstre qui heurte le héros alors qu’il se croyait enfin à l’abri. « Je me sentais stupide d’avoir cru ainsi être sauvé après la première secousse, dit-il. Et c’est cela qui m’a fait peur. Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même, écrit-il. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. »

Puis, Dany Laferrière est redevenu écrivain, ce « rival de Dieu », comme il aime le définir en citant Malraux. Et il suppléait ainsi aux journalistes en racontant cet infiniment petit, ce petit dérisoire de tous les jours qui fait la vie quotidienne, comme cette petite fille qui demande, une fois les secousses terminées, s’il va y avoir de l’école le lendemain, comme cette femme qui recommence à vendre ses mangues tout de suite après que la terre eut tremblé.

Ce tremblement de terre qui a secoué Haïti, le 12 janvier dernier, Laferrière en compare la secousse à celle qui a mené le pays à l’indépendance en 1804. Au cours de ce premier soulèvement, rappelle-t-il, l’Occident tout entier a tourné le dos à Haïti. Il faut dire, ajoute-t-il, qu’un soulèvement, surtout un soulèvement d’esclaves, est autrement plus subversif qu’un tremblement de terre. À cette époque, poursuit-il, le code noir de Napoléon traitait l’homme noir comme un animal, et Haïti faisait la démonstration que l’humanité est universelle. « Et depuis, écrit-il, l’Occident donne Haïti en exemple à tous ceux qui voudraient un jour se libérer de l’esclavage sans sa permission. » Aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se produit. L’Occident se tourne vers cette république unique au monde et semble bien lui tendre la main.

Le 12 janvier, il y a bien eu rupture en Haïti, même si Dany Laferrière refuse d’adopter la formule de l’année zéro. Et s’il pose un regard mitigé sur l’aide internationale qui a commencé à affluer en Haïti à partir du 12 janvier, il tient à ajouter que « toute aide est bonne ». Parmi les journalistes, il jugera aussi ceux qui ont « appelé le pillage » pour justifier leur présence en Haïti et au bulletin de nouvelles. Car, selon lui, il n’y a pas eu autant de pillages en Haïti que ce qu’on a dit, dans les circonstances. Mais encore une fois, il module son propos en considérant que, somme toute, et à l’exception de quelques dérapages, la couverture de presse du tremblement de terre haïtien a été respectable.

S’il refuse de revenir à l’an zéro, ce qui ferait oublier l’histoire, il souhaite tout de même que l’on réserve une place spéciale aux peintres dans la reconstruction d’Haïti. « Pourquoi ne pas penser à peindre certains quartiers? écrit-il. À faire de Port-au-Prince une ville d’art où la musique pourrait jouer un rôle? Haïti doit profiter de cette trêve pour changer son image. Il n’y aura pas pareille chance (façon de parler) une deuxième fois. » Lui-même a décidé de céder la totalité de ses droits sur Tout bouge autour de moi à Mémoire d’encrier, pour encourager la maison dans son travail d’édition des jeunes auteurs haïtiens. Recommencer à vivre tout en faisant le deuil de ses 230 000 morts. Et continuer d’écrire.

Dany Laferrière est président d’honneur du Salon international du livre de Québec, qui se tient du 7 au 11 avril à Québec.

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Un livre qui ne peut être fait que dans l’urgence.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Odile Tremblay, Le Devoir
3 avril 2010

Maux et mots d’Haïti

Trop tôt? La question nous taraude quand un livre témoin émerge d’une catastrophe encore fumante. Ainsi devant le livre-récit de Dany Laferrière Tout bouge autour de moi, sur le tremblement de terre de Port-au-Prince en janvier dernier, publié cette semaine chez Mémoire d’encrier. « Un livre qui ne peut être fait que dans l’urgence », précise-t-il.

Trop tôt? Oui, non, peut-être, quoique la littérature, même en mode hâtif, suivra toujours en wagon de queue la cohorte des photos, des images télé en boucle, des reportages, de la blogosphère en explosion. Trop tôt? La question ne se pose peut-être plus guère. Avec l’information en temps réel, des secousses en Haïti avaient déjà soulevé la terre sous nos propres pieds d’une manière virtuelle, en porte-à-faux.

Laferrière y était, lui, avec la peur de crever, la quête angoissée des siens, le sentiment d’irréalité, les cris sous les décombres. Pas nous! « Alors laisse causer le témoin oculaire, laisse-lui ses mots, sa plume, ses métaphores… », disait la voix intérieure, aux prises avec le vague malaise de l’entendre répéter, dès les premiers jours de la tragédie, qu’Haïti serait sauvée par sa culture.

« Oui, mais ces gens encore sous les décombres, cette capitale à reconstruire, cette huile de coude en manque aigu? Est-ce bien le moment de parler de culture? », se demandait la même voix. Les déclarations de Laferrière s’étalaient partout, même à la une

du Monde.

Chacun réclamait son témoignage, journaux, magazines, éditeurs d’ici et d’ailleurs. Il a choisi la maison d’édition Mémoire d’encrier, qui aide les jeunes auteurs haïtiens, lui cédant tous ses droits sur Tout bouge autour de moi. Nul profit personnel en perspective pour ce récit nourri de réflexions, mais un nom d’écrivain grandi par le séisme davantage qu’a-près l’obtention du Médicis l’automne précédent. En contrepoint: un homme à jamais meurtri par cette fin du monde au bout des pieds. Oui, tout a bougé autour de lui.

En le lisant, la beauté de sa prose m’a serré la gorge, comme d’habitude, et j’ai mieux compris ce que le mot « culture » impliquait à ses yeux en terme de résistance. « Je ne parle pas uniquement de culture intellectuelle, un peu livresque, je parle de ce qui structure un peuple. Si on ne veut pas devenir un peuple à plaindre, il faut continuer notre chemin », y précise l’écrivain.

Ajoutant plus loin, toutefois: « Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. »

Sans doute l’importance de la culture s’impose-t-elle après coup, dans le besoin crucial de mettre encore un pied devant l’autre. Oui, on suppose, faute de l’avoir vécu.

Il écrit de si belles choses dans ce récit tout en petits chapitres succincts: sur l’après-midi fatidique, sur le courage du peuple haïtien, sur la solidarité internationale, brossant des petits portraits de sinistrés, trouvant des formules magnifiques: « Le dragon est encore sous nos pieds, s’apprêtant à tout moment à faire tanguer la terre. » Trop tôt? Non, tout compte fait.

Je savoure à part moi ses éclats de poésie ironique. « Les oiseaux, eux, ne semblaient pas concernés par la situation. »

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Ce sont des petites choses minuscules qui ne racontent presque rien et des petites choses de la vie courante que les grands médias n’ont pas pu rapporter, et aussi des impressions personnelles sur ce moment terrible où la mort a frôlé la vie et je me suis dit si je laisse aller trop longtemps, je vais peut-être les oublier et parce que la mémoire est poreuse.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Céline Galipeau, Radio-Canada, le téléjournal
8 avril 2010

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La terre a tremblé, mais les fleurs ne sont pas au courant. C’est la même fleur que je dessine, que j’ai appelée “la fleur qui résiste”. Je ne savais pas que c’était cette fleur que je dessinais, et c’est à mon avis le symbole même de ce qui s’est passé : la résistance haïtienne.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Danny Braun, Radio-Canada
20 avril 2010

Dany Laferrière en Haïti pour la première fois depuis le séisme

CÉLINE GALIPEAU (ANIMATRICE) :
– Retour aux sources : Dany Laferrière en Haïti pour la première fois depuis le séisme.

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) : Je trouve une ville, Port-au-Prince, extrêmement angoissée, et je crois qu’il est de mon devoir d’apporter un peu de calme.

– On le sait, Dany Laferrière était en Haïti en janvier dernier au moment du tremblement de terre. Trois mois plus tard, et pour la première fois depuis, l’écrivain est de retour dans son pays natal. Il a livré ses impressions et parlé de son nouveau livre directement inspiré des événements à Danny Braun.

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) : Je suis revenu maintenant, trois mois plus tard, en Haïti et je trouve une ville, Port-au-Prince, extrêmement angoissée. La population vit dehors dans les camps et autres, ce qui fait des nuits assez difficiles, donc des journées où les nerfs sont à vif.

DANNY BRAUN (ENVOYÉ SPÉCIAL, PORT-AU-PRINCE) : Le plus Québécois des écrivains haïtiens, ou vice-versa, revient sur les traces de son dernier séjour dans sa terre natale. Une terre sens dessus dessous dont la vie de la population est transformée par les conséquences du séisme.

INTERVENANT NON IDENTIFIÉ : Ça me fait plaisir!

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) : Moi aussi! Moi aussi!

DANNY BRAUN (ENVOYÉ SPÉCIAL, PORT-AU-PRINCE) : Avec sous le bras son dernier livre témoignage, Tout bouge autour de moi, écrit en urgence après le séisme, Dany Laferrière revient là où tout a commencé pour lui, à l’Hôtel Karibé, où il retrouve le propriétaire.

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) : Comment on était, on a tout arrangé. Ah! Oui! Vous êtes au centre du récit, là.

INTERVENANT NON IDENTIFIÉ : Formidable!

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) : Ce qui m’a sauvé mentalement, c’est que 10 minutes après le tremblement de terre, la deuxième secousse, j’étais de nouveau écrivain. J’ai eu une idée d’écrivain. Alors l’idée d’écrivain, c’est que je me suis dit je vais voir si les fleurs ont résisté parce que c’est un jardin. La terre a tremblé, mais les fleurs ne sont pas au courant. C’est la même fleur que je dessine, que j’ai appelée « la fleur qui résiste ». Et c’est bizarre, je ne savais pas que c’était cette fleur que je dessinais, et c’est à mon avis le symbole même de ce qui s’est passé, de la résistance haïtienne aussi.

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C’est un Laferrière de coeur, une oeuvre de littérature mais plus encore de compassion et d’espoir.
– Tristan Malavoy-Racine, Voir
22 avril 2010

Peu d’événements de l’histoire récente ont été à ce point montrés, commentés, expliqués, analysés. Depuis le 12 janvier 2010, jour où la terre a malmené Port-au-Prince et les environs, le monde entier a pu voir en direct la douleur d’un peuple, ses affolements, ses prières, puis les tentatives souvent chaotiques de l’aide internationale. Une impression pourtant nous gagne à la lecture de ce livre, Tout bouge autour de moi: nous ne savions encore rien. Dans ces textes brefs, sobres, sortes de vignettes accompagnant les images d’un drame, Dany Laferrière – que le hasard ou le destin avait convoqué sur le sol de son enfance – dit le séisme à hauteur d’homme, les bruits d’une ville en état de choc, puis les premiers miracles d’une vie qui reprend ses droits. 

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Pendant ces dix secondes, je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Valérie Lessard, Le Droit
24 avril 2010

Impressions, soleil tremblant

L’écrivain Dany Laferrière était à Port-au-Prince quand la terre a secoué et bouleversé Haïti et le monde entier, sur le coup de 16h53, le 12janvier dernier.

Muni de son éternel calepin noir et d’un stylo, l’homme s’est promené sur son île natale en prenant des notes sur tout ce qu’il voyait, entendait, ressentait, dans les instants et jours suivant la catastrophe. On le suit dans sa quête de rendre compte des dégâts et de retrouver les siens. De témoigner du drame, mais aussi de cette fillette qui demande à sa mère, ce soir-là, s’il y aura de l’école le lendemain, ou de cette marchande de mangues de retour à son poste, le 13janvier au matin.

Le résultat, Tout bouge autour de moi, prend ainsi des allures de carnet rassemblant sensations, odeurs, couleurs, portraits, commentaires, histoire et parcours de vie comme autant de croquis impressionnistes que l’auteur esquisse au fil de ses réflexions. Dany Laferrière passe du coq à l’âne, remonte le cours du temps pour mieux revenir au présent et projeter les siens dans l’avenir, au gré de ce qu’il ressent et des gens qu’il croise. Il capte et développe, en un paragraphe ou sur une page (deux, tout au plus), une image, une parole, une idée, une émotion. Tout bouge autour de moi n’est pas un livre, prévient-il, mais bel et bien « mon intimité mise en mots ».

Des fleurs sur les ruines

D’un geste tout aussi instinctif que longuement mûri, Dany Laferrière y peint bien sûr le décor en ruines, mais pour y admirer la fleur qui pousse. Car c’est justement cette volonté de vivre, et pas juste de survivre, cette résilience et cette dignité de tout un peuple que l’auteur cherche à mettre en valeur par ses mots. « Quand les gens me parlent, je vois dans leurs yeux qu’ils s’adressent aux morts, alors que je m’accroche à la moindre mouche vivante », écrit-il.

Dany Laferrière parle autant de ses amis, parmi lesquels le peintre Frankétienne et l’éditeur Rodney Saint-Éloi. De sa famille saine et sauve. Des morts aussi, inévitablement, ceux qu’il a vus, comme ceux dont on lui a annoncé le décès. Il raconte l’angoisse, les rêves envolés et l’histoire de son pays, tout comme son inévitable reconstruction, ses nouveaux espoirs, l’aide internationale, la culture qui reste debout quand tout tombe alentour.

Il tient à remettre les pendules à l’heure quant à certaines rumeurs. « Le mot ‘malédiction’ va se métastaser comme un cancer et pourrir la collecte pour Haïti. Et tant qu’on y est on parlera de vaudou, de sauvagerie, de cannibalisme, de peuple buveurs (sic) de sang. J’ai assez d’énergie pour contrer ça et ce foutu Médicis doit bien servir à quelque chose. »

Et il confie humblement ses peurs bien à lui, toujours enfouies en son corps. « Là, en ce moment même, tandis que j’écris ces lignes, la chaise vient de bouger. Et ma raison s’est enfuie. » Il relate également ces 10 secondes au cours desquelles « le vernis de civilisation qu’on m’a inculqué est parti en poussière. […] Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie ».

Dany Laferrière jette un éclairage à la fois personnel et global sur le séisme dévastateur de janvier. Au fil des pages, il réfléchit à voix haute, obligeant le lecteur à voir au-delà des images transmises par la télévision, à partager avec lui ces moments empreints de peur, de solidarité humaine, de doute et d’une étonnante joie de vivre. Il le confronte aussi à la réelle nature de sa bonne volonté et de ses dons, à sa perception occidentale de la réalité haïtienne, à sa méconnaissance de ce « caillou » trop souvent laissé pour compte, pas tant pour le mettre mal à l’aise que dans l’espoir de lui faire voir autrement son pays natal.

La maison d’édition Mémoire d’encrier utilisera les profits de la vente de ce titre pour financer la publication de textes de jeunes auteurs haïtiens.

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Des mots d’une justesse telle que les images font frémir.
– Michel Vézina, Le Plateau
29 avril 2010

Je sais, on a beaucoup parlé de Dany Laferrière ces derniers mois. Entre le prix Médicis pour L’Énigme du retour (Boréal), et le tremblement de terre en Haïti, Dany Laferrière a littéralement été partout, sur toutes les tribunes, dans tous les avions, et probablement pas beaucoup chez lui. C’est d’ailleurs à se demander où il trouve le temps d’écrire : ce diable d’homme dort-il, quelquefois ?

On a beaucoup parlé de lui, mais comme d’habitude ici, on a peu parlé de ses livres. Et surtout pas du plus récent (encore une fois : où Dany trouve-t-il le temps de dormir, ma foi!), Tout bouge autour de moi, publié Mémoires d’encrier, la maison tenue de main de maître par l’ami Rodney Saint-Éloi, celui-là même avec qui Dany attendait son repas, à l’hôtel Karibe, le 12 janvier dernier un peu avant 17 h. Rodney qui venait à peine d’atterrir, Rodney – et aussi Dany, d’ailleurs, et tous les autres, que je devais rejoindre le lendemain…

J’ai mis la main sur Tout bouge autour de moi à Québec, il y a deux semaines, pendant le Salon du livre. Il traînait sur une de mes tables depuis, avec ceux que je devrais lire pour ensuite en parler. De moins en moins de gens parlent de livres, et moi aussi… Mea culpa. On a beau dire ce qu’on voudra, les éditeurs et les auteurs ont raison : ça parle d’auteurs et de vedettes dans les médias, mais bien peu de livres.

Paraît que quand on en parle, vous zappez.

Tout bouge autour de moi. Quel titre, encore. Non seulement parle-t-il évidemment du séisme du 12 janvier, mais comme les tremblements de la terre qui n’auront duré, somme toute, qu’une ou deux petites minutes, Tout bouge autour de moi ne nous parle pas de secousses pendant 160 pages. Tout juste nous en parle-t-il pendant quelques lignes, quelques paragraphes, mais dans des mots d’une justesse telle que les images font frémir : « La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler. »

Tout bouge autour de moi nous propose une vibrante métaphore de notre monde, de nos rapports Nord-Sud, richesse-pauvreté, commerce-aide internationale, de notre rapport à ce monde dans lequel nous vivons et qui nous fait souvent nous sentir comme si nous étions constamment en train de craindre un séisme. Notre monde qui semble chargé d’une pulsion qui nous fait vivre en oubliant que même nos convictions les plus profondément ancrées vacillent et s’étiolent sous des secousses que nous sommes trop fragiles et faibles pour réussir à contenir.

Tout bouge autour de moi parle aux vivants, « s’accroche à la moindre mouche vivante », alors que nous, dans l’oeil de notre viseur, devant l’encadré de nos écrans, nos « yeux […] s’adressent aux morts. »

Dans ce livre comme dans tous ses autres, Dany Laferrière s’adresse à la vie qui bat. Et il le fait d’une voix pure, claire, limpide et rythmée, une parole qui nous occupe le coeur à tous les souffles.

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Dans ce livre, Dany Laferrière s’adresse à la vie qui bat, et sa parole occupe le cœur à tous les souffles.
– Isabelle Lacroix, L’Acadie Nouvelles
8 mai 2010

Dany Laferrière dans la tourmente

Dany Laferrière était à Port-au-Prince quand le tremblement de terre a frappé Haïti le 12 janvier. Plus tard, alors qu’il corrigeait un manuscrit, l’écriture s’est imposée à lui. Il s’est enfermé dans la chambre qu’il occupait à Paris et il a rédigé, d’un coup, Tout bouge autour de moi , un recueil de courts textes sur son expérience et celle des autres Haïtiens.Dany Laferrière s’est donc installé à sa table de travail et il est retourné en arrière, au moment où, en compagnie de l’éditeur Rodney Saint-Éloi et du critique Thomas Spear, au restaurant de l’hôtel Karibe, il a entendu le bruit d’une explosion. Il relate la course jusque dans la cour, le bruit des immeubles qui s’effondrent, la poussière, puis le silence. Ensuite, la triste découverte d’une ville dévastée, des corps d’hommes et de femmes décédés et la difficulté à connaître l’ampleur du désastre. Il explique que ce sont les constructions solides, en s’effondrant, qui ont tué les gens. Les petites maisons de bois et de tôle et même les fleurs, sont restées debout.

Suivent quelques sauvetages. Une jeune fille ne voulait pas quitter la maison tant que sa mère ne serait pas sortie. Une femme parlait aux siens coincés sous les décombres. Chacun s’est tu sauf le bébé qui a continué à pleurer jusqu’à l’arrivée des secours. Sain et sauf, il a souri. Une nourrice a réussi à sortir d’un appartement avec le nourrisson dont elle s’occupait.

Les gens se cherchaient aussi. Maris et femmes, mères et enfants. Impossible de leur parler, toutes les communications étant coupées. Peu à peu, des noms de proches décédés ont commencé à circuler.

La première nuit, Dany Laferrière et les gens autour de lui ont dormi à la belle étoile. La deuxième nuit aussi. Certains priaient, d’autres chantaient.

En quelques endroits, l’auteur aborde la question de la peur puis des séquelles que laisse un tel événement, l’impression de sentir la terre bouger une fois que tout s’est calmé. Il évoque aussi le courage des victimes.

Le temps semble avoir joué un rôle important. Le temps de réaction lors d’un tel événement, qui peut faire la différence entre la vie et la mort, les secondes hors du temps durant le séisme, l’obsession des horaires, ici au Canada. Le choc de l’auteur à son retour.

Tout au long des quelque 160 pages, Dany Laferrière relate les événements récents, mais il donne aussi son opinion sur de nombreux sujets: l’avenir du pays, le travail des gens venus prêter main-forte aux victimes, celui des journalistes et la façon dont ils ont traité l’information, la réaction de la communauté internationale. L’oeuvre ne raconte pas que les faits. Elle invite aussi à la réflexion.

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Quand toutes les institutions sont tombées, ce qui est apparu, c’est le peuple de Port-au-Prince, qu’on n’avait pas vu depuis très longtemps. Pour la première fois, sur les caméras, on a vu des gens vivants, pas des clichés. Le tremblement de terre a provoqué une nouvelle occupation du territoire.
– Dany Laferrière, le Téléjournal
12 juillet 2010

Haïti : Dany Laferrière se souvient

GENEVIÈVE ASSELIN (ANIMATRICE) :

– Tremblement de terre en Haïti : il l’a vécu, il y est retourné; l’écrivain Dany Laferrière se souvient.

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

C’est bien que l’arrière-scène, ce qu’on a tenté de cacher, passe devant la scène pour qu’Haïti, pour que les gens puissent voir notre réalité vraie.

GENEVIÈVE ASSELIN (ANIMATRICE) :

Le drame haïtien six mois plus tard. Le tremblement de terre du 12 janvier à travers le regard de l’écrivain Dany Laferrière. Après la pause au Téléjournal.

INTERVENANTE NON IDENTIFIÉE :

Il y a un tremblement de terre et puis il y a un incendie…

(À l’écran) Port-au-Prince, Haïti, 12 janvier 2010, 16h53.

Le tremblement de terre d’il y a 6 mois en Haïti a fait au moins 230 000 morts, une catastrophe d’une ampleur sans précédent dans un pays pourtant déjà très éprouvé. Le printemps dernier, le journaliste Danny Braun s’est entretenu à Port-au-Prince avec Dany Laferrière; le romancier terminait à peine l’écriture de Tout bouge autour de moi, un livre directement inspiré par les événements du 12 janvier. Voici de larges extraits de cette entrevue.

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Je me suis jeté par terre comme ça, là, ici, ici, comme ça, et… en me disant… et là, il y a eu, quand je me suis jeté par terre comme cela, ça, c’est la première secousse, là, le 7,3. C’était énorme. Mais j’ai eu l’impression quand même que je suis chanceux. C’est ce qui est arrivé. Après la première grande secousse, on a l’impression qu’on est… d’abord on le voit, on le sait, on le sent. Donc je m’apprête à me lever, et c’est alors que la seconde secousse est arrivée, aussi forte. Et c’est là que j’ai eu peur. Bonjour monsieur, ça va bien?

INTERVENANT NON IDENTIFIÉ :

Et vous?

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Oui.

(Chanson haïtienne)

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Dans ce petit carré-là, pendant les trois jours qu’on a passés, immédiatement, les caractères se sont révélés. Pas parce qu’on vit ensemble, c’est toujours comme ça quand on est en groupe, les caractères se révèlent, mais avec aussi la possibilité qu’il n’y a pas de lendemain! Chaque fois qu’on se croyait bien à l’aise, il y a une secousse! Il y a eu 43 secousses! Minimes, mais 43 secousses durant la nuit. Durant ce jour et cette nuit-là. Donc il y a toujours cette… est-ce que ça annonce une grosse secousse. Donc les gens impatients se révèlent, les gens calmes…

DANY BRAUN (ENVOYÉ SPÉCIAL, Port-au-Prince, Haïti) :

Qu’est-ce que vous avez découvert sur vous pendant cette journée-là?

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Bien que j’étais toujours égal à moi-même. J’avais avec moi mon carnet, et je n’étais pas là parce que… j’écrivais dessus. J’étais correspondant de guerre et je racontais l’histoire des gens, de ce qui se passait ici. Détachement complet. Je pense que je serai capable de faire le reportage de ma mort. Il y avait une scène là qui s’est passée ici qui est très drôle. « La nuit vient de tomber brutalement comme toujours sous les Tropiques; on se chuchote nos angoisses, de temps en temps on entend un cri étouffé, quelqu’un parvient à rejoindre par téléphone un parent et reçoit des nouvelles de sa famille. Soudain un homme se met debout et entreprend de nous rappeler que ce tremblement de terre est la conséquence de notre conduite inqualifiable, sa voix enfle dans la nuit, on le fait taire car il réveille les enfants qui viennent tout juste de s’endormir. Une dame lui demande de prier dans son coeur. Il s’en va en criant qu’on ne peut pas demander pardon à Dieu à voix basse. » (Rires)… Il fallait voir la bataille. C’est que là, on est dans une zone un peu bourgeoise, alors ils n’aiment pas le bruit et tout, et le type s’est mis à gueuler! Comme s’il était au coin de la rue. Mais on ne pouvait pas lui dire de ne pas prier, alors on vient lui dire (en chuchotant) les enfants viennent de s’endormir, ne les réveillez pas. Alors lui, il se dit oui, mais il dit à la dame vous n’aimez pas Dieu? (Rires)… Et la dame dit mais ce n’est pas ça qu’on vous dit, c’est parce que on a pu faire… endormir les enfants! Et lui finalement, il s’en va et…

(Chant)

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Quand les maisons sont tombées, les structures sont tombées, les institutions sont tombées – le palais national, la cathédrale, les ministères de la Justice et des Finances, les écoles – quand toutes les institutions, les contributions sont tombées, et ce qui est apparu, c’est le peuple de Port-au-Prince, qu’on n’avait pas vu sur la scène depuis très longtemps; que les télés, les journalistes n’ont pas filmé depuis très longtemps. Les journalistes n’ont filmé que les extrêmes, les plus pauvres et les plus riches, et puis, au milieu, les politiciens, c’est-à-dire des concepts. Et pour la première fois, sur les caméras, on a vu des gens, parce qu’ils étaient là, vivants. Pas parce qu’ils représentaient un cliché convenable. Et c’est bien que l’arrière-scène, ce qu’on a tenté de cacher, passe devant la scène pour qu’Haïti, pour que les gens puissent voir notre réalité vraie. Parce que sinon, tout ce qu’on ne voit pas n’existe pas. Maintenant, les gens, ils sont plantés dans les rues, dans les parcs. Il y a une nouvelle occupation du territoire. Ça, le tremblement de terre a provoqué cela. On voit des miséreux qui se retrouvent sur des terrains de golf. Le golf, c’est le jeu le plus luxueux qu’il soit, qui exige un espace énorme et vert dans un pays surpeuplé, dans une ville surpeuplée. Donc, le golf, c’est l’insulte à la surpopulation ou l’adversaire. Et maintenant, cette surpopulation-là occupe ces espaces-là. Ça, c’est nouveau.

(Musique haïtienne)

DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN) :

Ce qui impressionne, en retournant en Haïti, c’est de voir que le paysage n’a pas changé. Et quand on regarde très, très tranquillement, on voit les dégâts dans les maisons. Mais le paysage, c’est-à-dire les arbres, n’ont pas bougé. Et de l’avion, des fois, à part les petites tentes bleues que l’on voit, on a l’impression qu’on tombe dans une nature presque verdoyante, et quand on regarde attentivement, eh bien, on voit les maisons brisées, on voit les fissures, on voit tout. Mais pas une fleur n’est tombée cette nuit-là. La terre a tremblé, mais les fleurs ne sont pas au courant. C’est la même fleur que je dessine. Je l’ai appelée « la fleur qui résiste ». Et c’est bizarre! Je ne savais pas que c’était cette fleur que je dessinais. Je ne savais pas. Tous les gens qui ont mes livres ont cette fleur-là d’ailleurs. Que ce soit L’Énigme du retour ou ce livre-là, il y a toujours cette fleur, et je ne savais pas que c’était cette fleur que je dessinais. Et c’est, à mon avis, le symbole même de ce qui s’est passé… de la résistance haïtienne aussi.

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Pendant dix secondes, ces terribles dix secondes, j’ai perdu tout ce que j’avais si péniblement appris tout au long de ma vie. Le vernis de la civilisation est parti en poussière… Pendant dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Yvon Paré, Le Progrès dimanche
25 juillet 2010

Dany Laferrière raconte Haïti, le 12 janvier 2010
Un témoignage qui laisse sans voix

Le 12 janvier 2010, la terre tremblait en Haïti, faisant des centaines de milliers de morts. En quelques secondes, ce pays retournait à l’âge de pierre.

Dany Laferrière, dans  » Tout bouge autour de moi « , raconte la catastrophe, la peur, la crainte du pire. Le sol ne cessait de bouger, pris de fièvre. Et il y a sa mère et sa soeur dont il était sans nouvelle. Que le noir, le silence, la nuit chaude et oppressante. L’impression d’être hors du monde.

 » La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s’élever dans le ciel d’après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les gens puissent circuler.  » (P. 19)

Pas d’électricité, de téléphone et d’Internet. Que les étoiles dans le ciel. Et puis l’aube après une nuit interminable. La mère et la soeur de l’écrivain ont été épargnées, son neveu également.

Dany Laferrière circule dans les rues, rencontre des hommes et des femmes. Ils sont calmes devant la fatalité. La vie est là, mille fois plus précieuse. Tellement forte.

Médias

Les médias ont débarqué, montrant les ruines et les morts alignés dans les rues, les victimes sous les débris. Les images frappent le coeur et le cerveau. Dany Laferrière, sous les conseils de ses amis, rentre au Canada.

 » Il n’y a pas que les Haïtiens d’ici, il y a aussi ceux qui sont à l’étranger, ils doivent savoir ce qui s’est passé. Par quelqu’un en qui ils ont confiance, un des leurs qui a vécu ça. Ils veulent l’entendre dans leurs mots et selon leur sensibilité. Déjà en période calme, ils se méfient de la manière dont la presse internationale parle d’Haïti (un peuple de miséreux), tu crois qu’ils vont les croire aujourd’hui ? Tu auras toutes les tribunes disponibles et ta voix pourra équilibrer les choses.  » (P. 87)

Le lauréat du prix Médicis avec  » L’énigme du retour  » devient la voix d’Haïti. Il raconte son expérience, le courage de son peuple. Il le fait au Québec, aux États-Unis et en Europe. Partout il écrit, incapable de s’arrêter. Une frénésie. Pour exorciser le malheur peut-être. L’écrivain n’arrive souvent à saisir la réalité qu’en bousculant les mots et les phrases.  » J’écris ici pour ceux qui n’écrivent pas. « 

Médias

Des images reviennent jour et nuit à la télévision, des scènes d’horreur, les morts, les survivants qui attendent de l’aide. Les caméras cherchent à marquer l’imaginaire, les pillages qui n’arrivent pas. Il ne peut se détacher du petit écran. Ces scènes deviennent plus obsédantes que la réalité qu’il a vécue. Il explique le combat de son peuple pour de l’eau et un peu de nourriture. Tous sont dans la rue. Ils ont tout perdu. Tout ce qui faisait la vie avant n’est plus possible.

Dany Laferrière tente de prendre un certain recul. Que sera l’avenir de ce pays, de ce peuple d’artistes, de peintres et de poètes ? Il explore des pistes, mais les moments qui ont bouleversé sa vie ne le lâchent pas.

 » Mais pendant dix secondes, ces terribles dix secondes, j’ai perdu tout ce que j’avais si péniblement appris tout au long de ma vie. Le vernis de la civilisation qu’on m’a inculqué est parti en poussière. Comme cette ville où j’étais. Tout cela a duré dix secondes. Est-ce le poids réel de la civilisation ? Pendant dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’étais dans le cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie.  » (P. 141)

Maintenant, la bousculade des médias s’est déplacée ailleurs, pour une autre catastrophe. Heureusement, il reste les mots de Dany Laferrière pour nous rappeler ce drame. Particulièrement touchant. Un témoignage qui laisse sans voix.

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Le choc le plus fort fut d’apprendre que le Palais national était tombé. Je me souviens du silence qui a suivi la nouvelle. Comme si on venait de perdre la guerre. C’était le pivot autour duquel tournaient les rêves de grandeur et aussi contre lequel se fracassaient les espoirs d’un peuple.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Bernard Quiriny, Le Magazine Littéraire
1 janvier 2011

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Spectaculaire!
– François Busnel, Lire
6 janvier 2011 (La Grande Librairie)

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Ce séisme, c’est le présent, 35 secondes de présent. J’évite tous les débats sur la reconstruction, sur l’aide, sur la politique. Ce sont les petites choses de la vie quotidienne qui m’intéressent…
– Dany Laferrière, propos recueillis par Le Temps
8 janvier 2011

Le tremblement des mots

Le 12 janvier 2010, Port-au-Prince subissait un puissant séisme. Des écrivains comme Dany Laferrière étaient là. Leur réponse au malheur: une écriture nourrie par l’énergie des Haïtiens

Par Eléonore Sulser, Isabelle Rüf et Arnaud Robert

Dany Laferrière est grand. Affable mais pas expansif. Pudique, cultivé. Il se cale dans un fauteuil d’hôtel, dans la grisaille d’une fin d’année parisienne. Il vous emmène pourtant avec ses mots précis, ses images claires, son approche tranquille, sous le soleil de ce mois de janvier, il y a presque un an, avançant, dans la poussière de cette terre qui vient de trembler, parmi les ruines et la peine, mais aussi parmi les maisons encore debout, à la rencontre des morts et surtout des vivants. «Ce séisme, c’est le présent, dit-il. 35 secondes de présent. J’évite tous les débats sur la reconstruction, sur l’aide, sur la politique. Il y a plein de gens pour ça. Ce sont les petites choses de la vie quotidienne qui m’intéressent…»

Ainsi, cette marchante de mangues, qui déroule son étal, dans la rue, quelques heures après que Port-au-Prince a été frappée. Des mangues comme un signe. Dany Laferrière en raffole. Il les déguste jalousement. «Même avec mes filles je ne les partage pas.» Pourtant, à Port-au-Prince, durant ces quelques jours où la ville a tangué, il a partagé ses mangues.

Il livre aujourd’hui, après son beau roman L’Enigme du retour (Grasset), qui lui a valu en 2009 le Prix Médicis, un récit: Tout bouge autour de moi (Grasset, 180 p.). Formes brèves, éclatées comme le temps du séisme, impressions, réflexions notées alors qu’il se trouvait à Port-au-Prince en compagnie d’autres écrivains ­ puisque devait s’y tenir ces jours-là une session du festival Etonnants Voyageurs – et ensuite, de retour à Montréal où il vit, alors que lui parvenaient de plus loin des échos d’Haïti.

Comme dans L’Enigme du retour, Dany ­Laferrière dit beaucoup avec l’air de ne pas y toucher. Dans l’écriture aussi, une pudeur. Une profondeur également, qui s’impose comme malgré elle. Car l’écrivain est trop fin pour peser, pour s’appesantir, pour vouloir vous tirer des larmes ou jouer de la muse. Il est sobre, élégant, direct. Prêt à rire des choses, sans esquiver leur gravité pour autant.

Au séisme, les écrivains haïtiens ont commencé à répondre avec des mots. Pas de grand roman encore, même si Yanick Lahens, qui publie Failles (Sabine Wespieser), tout comme Dany ­Laferrière ont l’intuition qu’il viendra, ce grand récit du tremblement de terre. Un possible roman est déjà en gestation dans Failles. Mais Dany ­Laferrière, lui, ne se voit pas l’écrivant, ce ­roman-là: «Les grandes orchestrations ne sont pas dans mes cordes. Je suis plutôt dans les petites formes qui s’accumulent. Il y aura quelqu’un d’autre pour écrire ça.»

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«A partir de 16h53, notre mémoire tremble.» En refermant ce très beau texte, le lecteur tremble aussi.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Frederic Beigbeder, Le Figaro
8 janvier 2011

L’insoutenable beauté de la catastrophe

Dany Laferrière n’avait rien demandé. Jusqu’alors, ce Québécois d’origine haïtienne était un poète parfois grivois (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, 1985), devenu un romancier souvent lyrique (L’Enigme du retour, prix Médicis 2009). Le 12 janvier 2010 à 16 h 53, la tragédie lui est tombée dessus, ou plutôt dessous. Il était revenu à Port-au-Prince, dans «le coeur du monde», pour une simple visite touristico-littéraire en tant qu’ « Etonnant voyageur » avec Michel Le Bris, à qui son livre est dédié. Et la terre s’est mise à bouger autour de lui comme une nappe de restaurant qu’un serveur agite pour en dégager les miettes. Il se trouve que la miette, c’était lui. Allongé sur le sol soudain mou de l’hôtel Karibe, puis réfugié sur un terrain de tennis, il a tout enregistré, ressenti. Il n’avait dès lors pas le choix : s’il n’était pas mort comme les 230 000 autres, c’est qu’il devait témoigner. Les catastrophes naturelles n’ont d’autre responsable que Dieu – ou la fatalité pour les athées. On voudrait porter plainte, mais contre qui? La planète Terre? La tectonique des plaques? Ester en justice contre l’échelle de Richter? Voltaire fut scandalisé par le séisme de Lisbonne en 1755 pour la même raison : il n’y a rien de pire qu’un génocide sans coupable. Mais les catastrophes doivent entrer dans notre souvenir. Elles servent à alimenter une forme d’art du désastre que J. G. Ballard a théorisé dans La Foire aux atrocités. Homère pensait que les dieux nous envoyaient des épreuves pour nous inspirer des chants. Au centre du cauchemar, Dany Laferrière, comme Emmanuel Carrère lors du tsunami de 2004 au Sri-Lanka, prend des notes. Il sait qu’il devra en faire quelque chose. Il tourne autour de l’horreur par bribes de poèmes en prose. Tout bouge autour de moi est une suite de flashs émotifs, comme lorsqu’on ferme les yeux et les rouvre, lorsque la terreur et l’hébétude transforment votre stylo en appareil-photo. Son livre est un reportage de guerre sans guerre. Chaque page charrie son lot de chagrins, de morts, de miracles. Ce document brut est un bordel sans nom. La catastrophe exacerbe tout : la sensibilité en éveil, Laferrière consigne les détails qui tuent. Un mari resté au bureau, une épouse sortie cuisiner dans la cour, un bébé sauvé, une famille écrasée. On sent qu’il n’écrira plus comme avant : «A partir de 16h53, notre mémoire tremble.» En refermant ce très beau texte, le lecteur tremble aussi.

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Son pays a appris à ‘vivre quand même’. La leçon vaut pour tous ceux qui souffrent.
– Hervé Bertho, Ouest France
9 janvier 2011

Dany Laferrière et la vie quand même

Une poignée de secondes et puis tout change : dans un récit précis et poignant, notre invité du dimanche raconte le séisme qui a ravagé Haïti.

« Tout bouge autour de moi » , le titre du dernier livre (1) de Dany Laferrière publié cette semaine évoque la sensation que la terre n’est plus ferme. « C’était comme un drap que l’on secoue » , raconte l’écrivain qui se trouvait à Port-au-Prince ce 12 janvier 2010 à 16 h 53 quand son pays s’est effondré…

Lui qui vit au Canada était revenu au pays de sa mère pour participer au festival Étonnants Voyageurs. Le livre est d’ailleurs dédié à l’équipe du festival littéraire.

Un an après, la situation reste dramatique. « L’urgence aujourd’hui est de s’occuper des enfants et de retendre le tissu social », résume Dany Laferrière le temps d’une rencontre avec des lecteurs (2).

Dans ce pays marqué par les dictatures, le résultat de l’élection présidentielle est incertain. Le premier tour s’est déroulé dans des conditions contestables et personne ne sait ce qui sortira du deuxième tour prévu le 16 janvier.

Le pays est à terre et les difficultés sont immenses : l’appareil d’État fait défaut, corruption et détournements de fonds sont effrayants, des orphelins grandissent sans éducation saine, la violence sépare les familles, les criminels sont impunis, la faim et la misère barrent la route au développement…

Mais le pire n’est jamais sur. Mais la merveilleuse société civile tient le coup. Mais les artistes ont recommencé à peindre. Mais la dignité des Haïtiens entretient l’espérance… Son pays a appris à « vivre quand même ». La leçon vaut pour tous ceux qui souffrent.

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Ce peuple a été calme, déterminé, élégant dans le malheur.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Michel Vagner, L’Est Républicain
9 janvier 2011

«Un peuple calme et digne dans le malheur»

« En voyage, je garde toujours deux choses sur moi : mon passeport (dans une pochette accrochée à mon cou) et un calepin noir où je note tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit. Alors que j’étais par terre, je pensais aux films catastrophe, me demandant si la terre allait s’ouvrir et nous engloutir tous. C’était la terreur de mon enfance » : Dany Laferrière est un Haïtien qui vit à Montréal. Le 12 janvier 2010, il déjeunait à l’hôtel Karibe à Port-au-Prince avec des amis invités comme lui d’un festival d’écrivains, quand il a cru percevoir « le bruit d’une mitrailleuse » dans son dos. Aussitôt, il s’est jeté avec eux à plat ventre dans la cour. Un an après, il témoigne dans un livre (*).

– Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant de publier ?
– J’ai écrit une première version de ce texte qui est paru dans une maison d’édition haïtienne. Puis je suis retourné sur place, chez moi. Les médias n’ont montré que les effets terribles, spectaculaires, collectifs du séisme. J’ai voulu mettre en avant une approche intime. Quand j’ai commencé à prendre des notes, tout de suite après les premières secousses, c’était pour que le malheur ne m’attrape pas. Quand on écrit, il y a une distance entre soi et soi, qui permet de regarder l’événement comme un film. En même temps, je savais pouvoir faire oeuvre utile en rendant compte de ce que je voyais, de ce que je ressentais. Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps.

De retour au Canada, après vous être assuré de la santé de vos proches (votre mère, votre soeur), vous vous êtes donné pour mission de rectifier l’image que l’on faisait de votre pays. Pourquoi ?

Parce que dès l’aéroport, est arrivée cette histoire de malédiction. Ce terme ne pouvait être combattu que là où il avait germé : dans l’opinion occidentale. Mon travail a été de montrer l’énergie et la dignité du peuple haïtien face à l’une des plus difficiles épreuves qu’il ait rencontrées. C’est une dignité qui s’est forgée dans la douleur, les privations, les frustrations. Au moment du tremblement de terre, les Haïtiens ont agi comme ils sont vraiment. Quand tout est tombé, quand le palais présidentiel a été éventré, quand les prisonniers se sont retrouvés dehors, quand les écoles, les hôpitaux ont été transformés en ruines, quand la nourriture, l’eau ont manqué, il n’y a pas eu de tueries. Le pays n’a pas été à feu et à sang. À part des dérapages excessivement minimes et qui semblaient d’ailleurs arrangés, ou téléguidés, il n’y a rien eu de tel. Même les voyous professionnels se sont conduits de manière admirable. Ce peuple a été calme, déterminé, élégant dans le malheur.

Vous arrive-t-il encore de trembler, comme pendant les mois qui ont suivi le séisme ?

Ce qui m’arrive n’est plus dans le corps mais dans la tête. Je peux entrer dans un immeuble, à Paris, New York ou Montréal et brusquement, j’ai devant moi l’image que l’immeuble est en train de s’effondrer, je le vois imploser. Je pense qu’il me faudra vivre avec. Je ne sais pas si je vais retrouver confiance un jour dans la terre ferme.

Beaucoup de rescapés se sentent coupables d’avoir échappé à la mort, alors que d’autres ont disparu. Est-ce votre cas ?

Je suis très clair dans mes émotions. Les gens qui vous aiment et qui sont morts n’auraient pas voulu que les vivants meurent. Je n’ai aucun sens de la culpabilité, sur ce plan-là. Je passe mon temps à le dire à tous ceux qui partagent ce sentiment.

Ne craignez-vous pas qu’un an après, Haïti soit oublié ?

Je ne crains plus rien pour Haïti depuis que j’ai vu le comportement des Haïtiens. Ils ne s’attendaient pas à cette générosité, ils l’ont accueillie avec étonnement. S’ils avaient été dépendants, ils auraient eu une attitude immature. Au contraire, ils ont montré qu’ils étaient capables de rester en vie tout seuls. Quant à la distribution de l’aide internationale, encore faut-il qu’il y ait un État en face, un interlocuteur valable. Pour les dons des particuliers, ce qu’il faudrait, c’est que les ONG d’ici le 12 janvier disent ce qu’elles ont fait, qu’elles montrent leurs factures, donnent les preuves de leurs dépenses. Sinon, l’on va croire que les Haïtiens sont toujours corrompus, et les Blancs, des gens bien à qui on ne demande pas de comptes.

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Bouleversant mais plein de cette électricité qui le ramène systématiquement du côté de la vie, du côté de l’avenir, certain de découvrir après les peurs et les ruines d’autres raisons de croire et de rire.
– Yves Harté, Sud Ouest
9 janvier 2011

Sous les lignes, sous les décombres
L’écrivain était dans son pays au moment du séisme. Et il a écrit

Le titre à lui seul est le livre. Ce qui, avec Dany Laferrière, arrive souvent. Il est vrai que l’écrivain haïtien le plus proche de nous et peut-être le plus important a déjà le génie de ces raccourcis. Tout au plus peut-on noter que à mesure que les années passent, le ton se fait plus grave. Et comment ne pas le devenir, quand son propre pays s’effondre sur ses bases, victime d’un tremblement de terre ?

Ici, point besoin de périphrases, Dany Laferrière était à Haïti juste après avoir fini son précédent ouvrage, « L’Énigme du retour », dans le cadre d’une manifestation littéraire qui rassemblait sur place tous les écrivains itinérants que convoque chaque année le festival Étonnants Voyageurs. Alors la terre s’est mise à vibrer, tout bougeait autour de lui. Et comment écrire quand la terre tremble ? Ou plus exactement pourquoi écrire ? C’est en substance ce que disent ces pages, qui ramènent l’écrivain et ses lecteurs à l’ultime refuge. Celui de la plus effrayante des intimités, celle qui rassemble seulement les êtres qui comptent, ceux qui nous sont chers et ceux qu’hélas on ne retrouvera que dans les décombres. On pourrait imaginer un témoignage simplement déchirant. Il n’en est rien, tant Dany Laferrière est à l’image de son pays. Bouleversant mais plein de cette électricité qui le ramène systématiquement du côté de la vie, du côté de l’avenir, certain de découvrir après les peurs et les ruines d’autres raisons de croire et de rire. C’est un livre tout de nerf et de tendresse, de pleurs rentrés et d’énergie. Il nous dit que demain, le terrible demain, est toujours plus beau que la nuit de la veille.

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La solidarité est une vieille notion haïtienne. Dans un pays où il n’y a pas beaucoup de nourriture, s’il n’y a pas de solidarité les gens ne survivent pas.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Florence Pitard, Ouest-France
9 janvier 2011

Tout a bougé autour de l’Haïtien Dany Laferrière

L’écrivain était à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, ce jour cruel où la terre a tremblé. Trois lecteurs de Ouest-France l’ont questionné sur le récit poignant qu’il vient de livrer.

Un an, déjà, que la terre a tremblé en Haïti. Ce jour-là, l’écrivain haïtien Dany Laferrière, qui habite Montréal avec femme et enfants, est à Port-au-Prince pour le festival Étonnants Voyageurs. Il entame son dîner quand la secousse le propulse hors de l’hôtel.

Il a connu la terreur de cet instant, les immeubles écroulés, « en sandwich, comme s’ils s’agenouillaient ». Il a vu ceux qui ont survécu, a pleuré ceux qui y sont restés. Surtout, il a regardé les Haïtiens se relever. Il a posé sur eux, sur leurs gestes, un regard tout en finesse.

Tout tremble autour de moi est un récit plein de vie sur un moment de mort, un hommage aux Haïtiens qui se sont organisés pour faire face au chaos. Un coup de griffe sur la façon dont certains, religieux, journalistes ou humanitaires, ont fondu sur Haïti blessée. Et surtout un portrait de l’île, à travers une série de rencontres, d’Haïtiens connus ou anonymes.

Dany Laferrière est venu en parler à Ouest-France, au moment où Haïti, s’apprête à commémorer ce cruel 12 janvier. Il y a rencontré trois lecteurs, ravis et impressionnés de se retrouver face à cet écrivain qu’ils admirent, et qui a su les mettre à l’aise grâce à sa gentillesse et son humour.

« La solidarité, vieille notion haïtienne »

Anne Le Garnec, 36 ans, assistante de bibliothèque à Vannes, n’avait jamais lu d’auteur haïtien avant L’énigme du retour (Grasset), qui a valu le prix Médicis 2009 à Dany Laferrière. « J’ai compris mon erreur en refermant le livre », dit-elle avant de demander à à l’écrivain pourquoi il vit à Montréal. « L’exilé ne choisit pas », répond celui qui a fui Haïti en 1976, sous la dictature des Duvalier.

Haïti, il y revient voir sa mère qui vit à Petit-Goâve, le village de son enfance. C’est là que Jean-Baptiste Bohuon, 18 ans, de Melesse en Ille-et-Vilaine, mène avec les Scouts de France un projet humanitaire avec l’ONG haïtienne Les Paysans de Vallue. Un projet qui intègre l’animation d’un camp pour jeunes Haïtiens, comprenant des activités de découverte de la littérature.

Jean-Baptiste a en mémoire ce restaurant qui distribuait des repas gratuits aux rescapés. « Comment les Haïtiens ont-ils pu monter de telles chaînes de solidarité ? » demande le jeune lecteur. « La solidarité est une vieille notion haïtienne, explique Dany Laferrière. Elle porte même un nom, le Kombite. Dans un pays où il n’y a pas beaucoup de nourriture, s’il n’y a pas de solidarité les gens ne survivent pas. »

Cette dignité dont ont fait preuve les Haïtiens court à travers le livre. « Ç’aurait pu être la guerre civile. Mais non. Les gens se sont bien conduits, dans ce moment critique. Et ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas magique. »

Mais Dany Laferrière n’a pas de mots assez durs envers l’incurie de l’État haïtien. « L’État c’est l’honneur. Là, ça a été le déshonneur. En Haïti, l’État c’est le peuple. »

« Un peuple qui a tenu grâce à sa culture ? » se demande Sylvie Rioual, 53 ans, institutrice de Noyal-sur-Seiche, près de Rennes, qui connaît sur le bout des doigts l’oeuvre de l’écrivain dont « les livres ont bercé sa vie ».

« Haïti repose sur un trépied »

« Peut-être, car le peuple haïtien repose sur un trépied, et un trépied, c’est solide, répond Dany Laferrière. Il y a d’abord l’indépendance, qui en Haïti n’a pas été accordée lors d’un cocktail, mais a été conquise de haute lutte. Il y a ensuite le vaudou, avec ses chants sacrés, sa danse, sa grande tolérance face à la sexualité, toute cette culture populaire très forte. Vient enfin la langue créole. À travers cela s’est créé une identité forte. Il faut aux insulaires des cultures fortes pour tenir. »

Haïti n’a donc pas explosé, contrairement à ce que prédisaient les fâcheux avides de sensationnalisme, qui appelaient presque de leurs voeux pillages et scènes de violence. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se déchirera jamais.

« Il y a dans le pays un nombre incalculable d’orphelins, déplore Dany Laferrière. Tous ces enfants qui sont rentrés de l’école pour découvrir leur maison tombée et qu’il n’y avait plus personne. Ils risquent de grandir sans affection, sans cadre. »

L’urgence est de les aider à rejoindre le tissu social. « Dans dix ans, ils auront vingt ans. On tue plus facilement quand on ne connaît pas les gens. »

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On revisite les rues de notre enfance, les amis, les maisons, les musées… et l’on se rappelle que, malgré tout, la vie continue et se réinvente sous nos pas.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
10 janvier 2011

Tout bouge autour de moi

Dany Laferrière publiera une nouvelle version de son livre Tout bouge autour de moi chez Grasset, en France, en janvier. Il nous a fait parvenir un extrait exclusif de cette nouvelle version de l’oeuvre parue l’an dernier chez Mémoires d’encrier, où il évoque justement cette journée passée avec la journaliste Chantal Guy et le photographe Ivanoh Demers.

Le 11 janvier

Pour les besoins d’un reportage, je me suis baladé la veille du séisme avec une journaliste (Chantal Guy) et un photographe professionnel (Ivanoh Demers). Ils sont passés me chercher assez tôt le matin à l’hôtel Karibe. Ciel clair. Enfin le soleil. Il fait un sale temps depuis une semaine. On veut connaître mon Port-au-Prince. Dans ce cas on doit descendre au Champ-de-Mars, la grande place en face du Palais National. On passe devant le Palais tout blanc. Photos. Je raconte que sous Papa Doc, on évitait de passer devant ce monument trop surveillé de peur d’un accrochage avec un tonton-macoute, ou on le faisait très vite en évitant de respirer. C’est le Champ-de-Mars qui nous intéressait. On y venait pour étudier, respirer un bol d’air quand il faisait trop chaud dans nos maisons trop étroites, jouer au foot avec les copains ou faire la cour aux filles des quartiers avoisinants qui venaient, comme nous, préparer les examens. Je suis allé manger un hamburger au petit café jouxtant le cinéma Rex pour trouver à la caisse le même homme que j’ai connu quand j’allais au Rex le samedi soir. J’ai croisé des amis devant le musée du Collège Saint-Pierre où je suis entré voir les oeuvres de Sait-Brice, Hector Hyppolite, Antonio Joseph, Cédor, Lazare, Philippe-Auguste, Wilson Bigaud, Benoît, Rigaud, Jasmin Joseph, enfin tous ceux que j’ai découverts au début des années 70. On a, ensuite, longé la rue Capoix, en passant devant le lycée des Jeunes Filles, jusqu’à la rue Lafleur-Duchêne où j’ai vécu avant mon départ d’Haïti pour Montréal. J’ai revu la maison où j’ai habité avec ma mère, ma soeur et mes tantes avant qu’elles ne déménagent, après mon départ, pour Carrefour-Feuilles un quartier plus populaire. Une dame m’a reçu dans la cour où elle a installé un salon de coiffure sous un auvent. Elle voudrait restaurer la maison avant la fin de l’année, car la clientèle grossit de jour en jour. Une grosse femme, à côté d’elle, fait une blague graveleuse que je n’ai pas bien comprise, ce qui provoqua une hilarité générale. Quand je suis parti, elle riait encore. On a continué sur la rue Capoix jusqu’à l’hôtel Oloffson où Graham Greene a vécu au tout début des années 60 au moment où il écrivait Les Comédiens, ce roman qui a rendu Papa Doc tristement célèbre. On a pris un rhum en attendant un plat de lambi avec riz blanc et « bananes pesées ». La nourriture est très bonne à l’Oloffson – mais il faut attendre longtemps. On a fait une longue interview là, et quelques photos. Puis on est rentrés, chacun à son hôtel en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Dany Laferrière

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On dirait une immense porte qui tourne lentement sur ses gonds de lumière et de ténèbres. Durant ces semaines, Haïti a été plus vu que pendant deux siècles. Ce qui nous arrive pourrait arriver partout.
– Dany Laferrière, , propos recueillis par Gilles Biassette, La Croix
13 janvier 2011

Retour sur une terre ébranlée

Comme beaucoup d’écrivains haïtiens, Dany Laferrière a joué un rôle important dans l’après-séisme. Il livre aujourd’hui son récit

Il faut toujours du temps aux romanciers pour oser s’attaquer aux grands traumatismes collectifs, qu’ils soient causés par la nature ou par les hommes. Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, par exemple, l’attaque contre New York n’a toujours pas été l’occasion d’un grand livre, d’un grand roman, capable de saisir l’esprit de ce jour noir. Plus récemment encore, le séisme qui a couché Haïti il y a un an n’échappera très vraisemblablement pas à cette règle. Ce qui n’empêche pas certains auteurs de s’en emparer dès aujourd’hui – mais par le récit, non par la fiction, même si l’événement commence à irriguer la littérature (lire ci-contre).

Dany Laferrière, qui a reçu le prix Médicis en 2009 pour L’Énigme du retour, est l’un des premiers à s’y risquer en publiant un ensemble de courts textes, mêlant observations et réflexions. Haïtien exilé au Canada, l’écrivain était de passage à Port-au-Prince début 2010, à l’occasion du festival littéraire Étonnants voyageurs, qui s’apprêtait à s’ouvrir quand la terre s’est ébrouée. Tout bouge autour de moi est en fait le carnet de bord d’un témoin, noirci au fil des émotions. Parcourant la ville à la recherche de proches ou partageant le quotidien des autres clients de l’hôtel où ils se trouvaient au moment où la terre a tremblé, tous réunis dans le jardin, loin du béton, Dany Laferrière décrit de courtes scènes déchirantes, d’hommes et de femmes hébétés de douleur ou bouleversés de se retrouver en vie…

Par petites touches, l’auteur rappelle qu’un drame collectif est en fait une somme de tragédies individuelles, vécues différemment tout en étant si voisines. On y croise une femme les bras en croix, « demandant des comptes au ciel », et le deuil d’un homme qui a perdu ses soeurs de New York restées un jour de plus à Port-au-Prince pour lui acheter un salon de coiffure… Mais aussi « les rires étouffés » d’une grand-mère « qui tente désespérément d’épargner à son petit-fils l’horreur du jour ». Et de nombreux autres hommages en creux à une population qui n’a pas baissé les bras, et continue, un an plus tard, à se battre pour surmonter l’épreuve.

Au milieu de ces scènes, Dany Laferrière s’autorise également quelques pauses. Ce sont de courtes réflexions que lui inspire le drame – « dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi c’est le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous » – mais aussi le recul de l’exil : vivant au Canada, il peut mesurer l’impact du séisme sur l’image de son pays natal. À ses yeux, ce tremblement de terre est un « instant pivotal » : « Et voilà qu’aujourd’hui tous les regards se posent sur Haïti, écrit-il. On dirait une immense porte qui tourne lentement sur ses gonds de lumière et de ténèbres. Durant les deux dernières semaines de janvier 2010, Haïti a été plus vu que pendant les deux derniers siècles. Ce n’était pas à cause d’un coup d’État, ni d’une de ces sanglantes histoires où vaudou et cannibalisme s’entremêlent – c’était un séisme. Un événement sur lequel on n’avait aucune prise. Pour une fois, notre malheur ne fut pas exotique. Ce qui nous arrive pourrait arriver partout. » Comme pour lire le « grand roman » du séisme, il faudra attendre plusieurs années avant de pouvoir statuer sur cet « instant pivotal ». Mais Dany Laferrière contribue, avec Tout bouge autour de moi, à faire que la porte reste encore ouverte pour Haïti.

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La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre… »
– Dany Laferrière, propos recueillis par Robert Solé, Le Monde
13 janvier 2011

Le 12 janvier 2010, un violent tremblement de terre frappait Port-au-Prince et sa région, faisant plus de 250 000 victimes et 3 millions de sans-abri. Très vite, les écrivains haïtiens se mobilisèrent pour alerter et combattre clichés et préjugés.

« Tout bouge autour de moi », de Dany Laferrière, de Dany Laferrière. Grasset, 186 p., 15 €.

En voyage, Dany Laferrière ne se sépare jamais de son passeport, accroché en sautoir à son cou, et d’un calepin noir où il note tout ce qu’il voit ou ressent. Présent à Port-au-Prince le 12 janvier (à Haïti on dit « le 12 janvier » comme aux Etats-Unis on dit « le 11 septembre »), il n’a cessé d’ouvrir son calepin dont la couleur, cette fois, était de circonstance. « J’ai échappé à la panique par l’écriture », confie-t-il dans Tout bouge autour de moi.

Ce jour-là, il se trouvait dans le restaurant de l’hôtel Karibe avec des amis, venus participer comme lui au festival Etonnants Voyageurs. La littérature reprenait sa place à Haïti, tandis que l’île sortait de décennies de turbulences. Dany Laferrière avait commandé une langouste. Et, soudain, ce fut la fin du monde. « La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre… » Des cris, du sang, des larmes. La terre n’a pas fini de tressaillir. Un peu plus tard, il apercevra ce qui reste de la voiture qui l’a conduit à l’hôtel : « Un petit carré jaune de la taille d’une plaque d’immatriculation. » Et il notera dans le carnet noir : « Nous regardons Port-au-Prince avec l’air hébété d’un enfant dont le jouet vient d’être, par mégarde, piétiné par un adulte. »

Dany Laferrière vit à Montréal depuis son exil il y a une trentaine d’années. En 2009, il nous avait enchantés avec un superbe récit (L’Enigme du retour, prix Médicis). Le calepin noir, où était relaté le moindre mouvement d’insecte, débordait de vie. Cette fois, c’est un macabre « jeu de la chaise musicale avec la participation d’une ville entière » qui est relaté : « Il y a beaucoup plus de gens que de chaises quand la musique commence. On doit trouver une chaise vide quand elle s’arrêtera à 16 h 53 précises. » Nous sommes saisis par les chants et les prières qui bercent les survivants pendant la nuit, avant que Port-au-Prince ne devienne « un immense plateau télé ». Mais l’écrivain constate que, même dans le malheur, ses compatriotes se distinguent par leur appétit de vivre. Il nous emmène devant les étals des marchés, nous fait entendre les cris d’allégresse quand l’électricité revient… Tout cela est raconté simplement, sans emphase, avec le talent qu’on lui connaît.

Beaucoup de choses ont été écrites et montrées au lendemain du séisme. Dany Laferrière a cependant le double regard de quelqu’un du pays qui ne vit pas sur place. Avec lui, nous entrons dans sa famille, cherchons de l’essence avec sa sœur, allons faire des courses, trouvons notre chemin selon les nouvelles indications (« Tu vois où se trouvait le Carribean Market ? Alors tu continues un peu jusqu’à passer deux immeubles par terre… »), nous faisons la connaissance de tante Renée, puis apprenons sa mort et participons à ses funérailles.

Les habitants des quartiers populaires ont surnommé le séisme Goudougoudou : c’est, paraît-il, le son qu’ils entendaient pendant que le sol se dérobait. Un ami d’enfance de Dany Laferrière, ingénieur de son état, prédisait une catastrophe depuis une dizaine d’années. Personne ne voulait l’écouter. L’écrivain lui demande ce qu’il a ressenti quand la terre a tremblé sous ses pieds, le 12 janvier. Réponse : « J’ai tout de suite pensé que c’était un 7 (sur l’échelle de Richter) au moins. » Et cette confidence d’une touchante franchise : « Pour te dire honnêtement, un grand sentiment de soulagement. C’était la preuve que je n’étais pas fou. »

Un autre dialogue étonnant a été noté dans le calepin noir. Le neveu de Dany Laferrière, écrivain en herbe, constate que son oncle prend des notes. Il le somme de… ne pas écrire un roman sur la catastrophe. Ce séisme, lui dit-il en substance, appartient à ma génération. La vôtre, c’était celle de la dictature. Le romancier est d’abord abasourdi. Puis il rassure le jeune homme : seul un Homère ou un Tolstoï serait en mesure de mener à bien un tel roman aux 2 millions de personnages. D’ailleurs, « il est déjà écrit par la nature ».

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Ces gens sont tellement habitués à chercher la vie dans des conditions difficiles qu’ils porteront l’espérance jusqu’en enfer. »
– Dany Laferrière, propos recueillis par Le Soir
14 janvier 2011

Dany Laferrière a tremblé avec la terre

D’abord, il y a eu le bruit, ce 12 janvier 2010 à 16 h 53 dans Port-au-Prince. Dany Laferrière se trouvait au restaurant de l’hôtel Karibe, avec deux amis, l’éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear. Il a entendu une explosion, a cru à une mitrailleuse quand d’autres ont imaginé le fracas d’un train, puis il a pensé à une chaudière, avant de réaliser que le sol tremblait. Pas le temps de réfléchir. « On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n’explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. »

Plus tard, l’imagination démesurée des Haïtiens et leur besoin de désigner un dieu responsable de tout a nommé le responsable du séisme : Goudougoudou. Une onomatopée pour restituer, tant bien que mal, le bruit qui a traversé, renversé la ville et ses habitants. Un dieu méchant…

Comme beaucoup d’autres écrivains venus pour le festival Etonnants voyageurs qui devait se tenir les jours suivants, Dany Laferrière était sur place, auréolé de la gloire que lui avait valu, fin 2009, le prix Médicis pour L’énigme du retour (1). Lui qui, en voyage, garde toujours sous la main, outre son passeport, un calepin noir où il note « tout ce qui traverse mon champ de vision ou qui me passe par l’esprit », semblait tout désigné pour raconter ce qui est arrivé à cet instant et plus tard. Il l’a fait très vite, dans un ouvrage qui s’appelait déjà Tout bouge autour de moi , paru dès mars 2010 au Canada, et qui nous arrive complété d’impressions prolongées dans le temps.

L’impossibilité du roman

Son neveu, qui veut écrire aussi, lui a demandé de ne pas en faire un roman. L’événement, explique-t-il, appartient à son époque tandis que l’époque de Dany Laferrière est celle de la dictature. De toute manière, dit l’aîné, « un pareil roman n’est pas dans mes cordes. Cela exige une puissance que je ne possède pas. […] Il faudra un Tolstoï pour tenter un tel pari. […] Pour Homère si les dieux nous envoient des malheurs c’est pour qu’on en tire des chants. Tolstoï, Homère : on est un peu ça avant de commencer à écrire. »

Ni l’un ni l’autre, Dany Laferrière utilise donc, pour un sujet qui lui est tombé dessus, ou qui a surgi sous ses pieds, sa manière propre. La juxtaposition de fragments qui décrivent des scènes sur le vif, des moments précis. Des choses vues, utilisées parfois pour faire naître la réflexion.

Dès le lendemain matin, par exemple, il voit une marchande de mangues assise contre un mur, une dizaine de fruits à vendre devant elle. Saint-Eloi lance : « Quel peuple ! » Laferrière commente brièvement : « Ces gens sont tellement habitués à chercher la vie dans des conditions difficiles qu’ils porteront l’espérance jusqu’en enfer. »

Car il s’agit bien d’un enfer sur terre, et de la date d’une révolution, pendant une nuit au moins. Une sorte d’année zéro, prédit un analyste, à partir de laquelle les deux siècles précédents seront effacés des mémoires. L’écrivain s’insurge contre ce point de vue : il n’est ni possible ni souhaitable de faire table rase du passé, quand bien même le séisme en aurait effacé toutes les traces. En revanche, il admet volontiers que, ce jour-là, à 16 h 53, un moment fatal « a coupé le temps haïtien en deux. » Et aussi qu’il s’agit d’un « instant pivotal »: « un événement dont les répercutions seront aussi importantes que celles de l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804. »

Après avoir pris le premier avion vers le Canada, Laferrière découvrira les images qui ont fait déjà le tour du monde entier : une vision globale d’une catastrophe dont il n’avait vu que les détails. De ceux-ci, nous avons à présent, grâce à son livre, une perception plus fine.

(1) Réédité au Livre de poche, no 32035, 279 p., 6,50 euros.

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On quitte cet étonnant mémento plein de respect pour les malheurs d’un peuple jamais docile, jamais passif, que Dany Laferrière fait vivre à merveille, jonglant dans l’espace et le temps, la méditation et le quotidien, le rêve et la sensation brute. Dany Laferrière métamorphose un tremblement de terre en source jaillissante d’amour et de lumière.
– Fabienne Pascaud, Télérama
15 janvier 2011

Dany Laferrière revit le séisme en Haïti. Intime et cosmique à la fois.

Que reste-t-il d’une catastrophe ? Dans la mémoire et les son­ges, les têtes et les corps ? Un an après le séisme qui ravagea Haïti (le 12 janvier 2010), Dany Laferrière se souvient. L’écrivain canadien né à Port-au-Prince était là-bas, à ce moment-là. Il venait d’arriver dans sa ville natale pour le festival Etonnants Voyageurs, décentralisé en Haïti, attendait au restaurant de commencer sa langouste, quand la terre, après une explosion, s’est mise à trembler. Une longue minute de silence ­absolu, et le pays était en ruine. Nulle émotion lyrique pourtant dans ce récit aussi pudique et digne que le peuple haïtien durant le désastre. Nul voyeurisme. En courts paragraphes ciselés, titrés comme autant de récits minuscules, le conteur dessine à traits acérés une réalité insaisissable. Telle cette foule d’absolus démunis, dans les rues, qui se met courageusement à chanter. Peut-être les terribles problèmes du jour effaçaient-ils les angoisses d’hier ? Peut-être surgissait une espèce d’ivresse : « Rien ne nous retient. Plus de prison, plus de cathédrales, plus de gouvernement, plus d’école, c’est vraiment le moment de tenter quelque chose. Ce moment ne reviendra pas. » Laferrière décrit avec une infinie délicatesse ces moments fous de terreur et de chagrin où les résistances s’organisent avec une terrible énergie; où lui-même doit aider les siens : la mère fragile, la soeur accablée, le neveu ombrageux… S’il semblait périlleux de trouver le ton juste pour pareil témoignage, à la fois intime, politique, cosmique, l’écrivain y est superbement parvenu, qui s’insurge pourtant contre ces préjugés occidentaux encore teintés de colonialisme qui voient en Haïti une terre maudite : « Qu’a fait de mal ce pays pour mériter d’être maudit ? » On quitte cet étonnant mémento plein de respect pour les malheurs d’un peuple jamais docile, jamais passif, que Dany Laferrière fait vivre à merveille, jonglant dans l’espace et le temps, la méditation et le quotidien, le rêve et la sensation brute, donnant jus­qu’au sentiment de ressusciter les morts. Artiste démiurge au milieu d’un peuple d’artistes démiurges. Car qu’est-ce qui a si fortement soudé les Haïtiens face au malheur ? La musique, la peinture, qui refleurirent aussitôt dans les rues éventrées. Malraux déjà s’émerveillait de cet unique « peuple de peintres ». La culture nous sauvera, répète en leitmotiv Dany Laferrière. Et son récit déjà le prouve, qui métamorphose un tremblement de terre en source jaillissante d’amour et de lumière.

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La réussite de mon combat pour témoigner de la grâce de ce peuple, c’est précisément ce livre, qui évoque page après page la façon dont, dans ce malheur immense, à Haïti, ‘le fil de la vie n’a pas été rompu’. »
– Dany Laferrière, propos recueillis par Victor Pouchet, Evene
17 janvier 2011

« Restituer la dignité des Haïtiens »
INTERVIEW DE DANY LAFFERRIÈRE

Alors que Port-au-Prince vient d’assister avec effroi au retour de Jean-Claude Duvalier dit « Bébé Doc », le romancier haïtien Dany Laferrière publie ‘Tout bouge autour de moi’ (éd. Grasset), un livre de combat pour chasser à jamais le mot « malédiction » de sa terre natale et montrer que le fil de la vie n’a pas été rompu quand la terre a tremblé voilà un an. Pendant soixante secondes le 12 janvier 2010 à 16h53, la terre tremble à Haïti. L’écrivain Dany Laferrière est dans un hôtel de Port-aux-Princes pour le festival « Etonnnants voyageurs » qui s’apprête à commencer le lendemain. La ville s’écroule, entraînant avec elle la mort de 250 000 personnes, autant de blessés et des centaines de milliers de sans abris. Très vite, dans un réflexe de survie, mais aussi une forme d’habitude essentielle, Dany Laferrière prend des notes sur le carnet noir qui ne le quitte jamais. Ces notes, prolongées au fil des mois qui ont suivi, constituent ce livre, morcelé, éclaté, mais qui donne une image de cette catastrophe d’une justesse et d’une intimité que seul un grand romancier pouvait élaborer. Il nous dit avoir refuser d’écrire, de « surécrire », pour se contenter de noter, mais avec une finesse remarquable, des images des événements, des gens, de ce qui se déroule sous ses yeux. Laferrière analyse les réactions, il regarde la souffrance, les silences, les gens qui chantent des prières la première nuit, la résistance de tout un peuple qui montre d’une énergie et une gaieté étonnantes. ‘Tout bouge autour de moi’ est le carnet de regards d’un romancier qui dit s’astreindre à lire le présent au présent. Car justement, ce qui frappe dans ce livre c’est la description d’un temps – réel, mythologique – qui perd son sens. De retour à Montréal quelques jours après le séisme, Dany Laferrière décrit alors l’accablement face au matraquage médiatique, à la souffrance en boucle sur les écrans, aux clichés qui arrivent trop vite sur le pillage, le « pays maudit ». Il se bat aussi dans son domaine – celui des mots et de leur sens – pour assurer au peuple haïtien la dignité, qui est la sienne. La réussite de son combat pour témoigner de la grâce de ce peuple, c’est précisément ce livre, qui évoque page après page la façon dont, dans ce malheur immense, à Haïti, « le fil de la vie n’a pas été rompu ». Vous avez commencé à écrire très vite après le séisme. Comment, lors d’une telle catastrophe, l’écriture vient-elle ? L’écriture vient assez naturellement. Je ne pense pas qu’un événement si grand soit-il puisse changer l’être humain dans ses habitudes. En réalité, au moment d’une catastrophe d’une telle ampleur, on essaie plutôt de retrouver ses réflexes ordinaires. Il s’agit de capter le silence par des mots, le malheur, la résistance intime, voir les gens bouger dans un espace naturel, sous une lumière vraie. C’est aussi un réflexe de survie, car les individus sont des animaux d’habitudes. Et j’ai voulu d’une certaine façon faire une activité dont je connaissais la forme et les repères : en écrivant, je devenais concentré, je prenais un peu de consistance, je restais humain, dans une attention vigilante et paisible. Cette réaction paisible semble être aussi celle des gens autour de vous. En effet, j’ai remarqué que les gens n’étaient pas si agités que cela, mais qu’ils bougeaient avec un but, l’espérance d’aider quelqu’un, de sauver une vie ou de préserver de la violence. Je crois que c’est un réflexe, ce sont des gens habitués à faire face à des situations surprenantes, violentes. Ils ont réagi avec une telle grâce parce qu’ils sont habitués à courir, à chercher la vie. Ils étaient dans une scène qu’ils connaissaient à peu près et qu’ils avaient répété toute leur vie. D’où cette sérénité, cette force, cette élégance face au malheur que le monde entier a pu observer. Est-ce pour cela que votre livre est écrit souvent avec une grande légèreté, voire même une certaine gaieté ? Oui, c’est la vie. La vie n’a jamais quitté l’espace où j’étais, mon espace personnel et celui de mes compagnons. Le fil de la vie n’a jamais été rompu, le sens de l’humain jamais perdu. Une des sources de la vie, c’est la gaieté. Un jour et une nuit plus tard, il y avait une grande gaieté dans la ville, une sorte de fluidité, une impression un peu comparable à celle que vivent les enfants à l’approche des grandes vacances. Malgré les malheurs, il y avait une très grande insouciance dans la ville. Avant que les médias n’arrivent et que le grand spectacle commence -lorsque nous étions entre nous, si je puis dire – aucun de ceux qui étaient présents, qu’ils soient morts, blessés, ou vivants, aucun d’entre nous ne pouvait jouer un rôle face à l’autre. Il n’y avait pas de danse macabre, nous étions contents d’être vivants, et cela laissait la place à des voix étouffées, des murmures, des silences, une sorte de gaieté insouciante. A Haïti, vous avez décidé d’accepter d’être rapatrié pour revenir à Montréal. Comment vous avez vécu tout d’un coup cette distance prise par rapport au drame auquel vous assistiez de très près ? Du fond de mon lit à Montréal, j’étais un peu prostré, parce que toute cette énergie que j’avais à Port-aux-Princes, c’était évaporé en arrivant à Montréal. Je regardais la télé, et la première impression était de se demander comment les gens à l’intérieur faisaient pour subir ce matraquage d’images. On hésite à fermer la télé, à refuser au moins d’entendre les cris des gens. On doit subir profondément ce qui se passe, on doit regarder les images, boire le poison jusqu’à la lie. A propos du séisme et de l’idée de « malédiction » auquel vous vous êtes très fortement opposé, vous parlez de « guerre sémantique ». Quel regard avez-vous porté sur le traitement médiatique de cette catastrophe ? C’est Montaigne qui est le premier à parler de cela, en expliquant que les questions politiques sont souvent des questions de grammaire. Je suis écrivain, journaliste, voyageur, donc très attentif aux mots, qui voyagent, et je sentais tout de suite qu’il y avait des gens qui, bien ou mal intentionnés, n’avaient pas compris ce qui se passait et qui, pour essayer de comprendre, de trouver un angle, allaient employer des mots qui rendraient ces événements plus opaque. Je voulais tout d’abord rétablir une vérité : il n’y a pas eu de pillages. Il y a des gens qui sont fiers d’avoir fait entrer un mot dans le dictionnaire, moi je suis fier d’en avoir fait sortir le mot « malédiction », qui, avec d’autres explications rapides et simplistes, pouvait facilement se métastaser, sur la toile entre autres. Le but était de restituer la dignité des Haïtiens, dire que c’est un peuple qui mérite de l’admiration plutôt que ce genre de clichés. Vous décrivez la façon dont quelques secondes de tremblement marquent les corps et les esprits. De quelle manière le séisme est-il encore présent pour vous, et pour les Haïtiens ? Pour moi, je ne fais qu’en parler et écrire depuis un an. Je me dépense sans compter, et j’en ressens le coût physique. Pour les Haïtiens, c’est évidemment pire, ils ont sous leurs yeux des preuves constantes que ce ne fût pas un cauchemar mais une réalité. Ils ont l’angoisse de vivre sur le sol même qui s’est dérobé sous leur pas, chose que je n’ai pas. Mais le séisme a cette capacité de vous attaquer deux fois, de vous frapper au moment de son arrivée, et de s’infiltrer en vous et d’y rester, comme quelque chose qui se terre en vous avec sa vie propre. Vous avez la sensation, parfois par surprise et de manière brutale de sentir le monde bouger autour de vous et la terre se dérober, ne serait-ce qu’une seconde. Haïti est un pays de de poésie, de théâtre, de peinture. Le séisme a-t-il pris une place dans cette culture ? Ça s’est fait. Il y a beaucoup de livres qui sont sortis ou vont sortir, des toiles, de la musique déjà. Haïti, c’est un énorme laboratoire de transformation qui est en train de digérer cela. Ils sont habitués d’ailleurs, car tout l’art haïtien est un art de transformation : avec des tôles, des débris, des sachets, des pneus, on fait des oeuvres d’arts. Cela montre le chemin pour faire de l’art à partir d’un malheur. Qu’est-ce qui vous inquiète particulièrement dans les conséquences souterraines de ce séisme ? Je ne lis pas dans le marc de café. Je suis un observateur de la vie quotidienne. Je dois m’y astreindre parce que sinon je vais perdre ce peu de talent qui me permet de lire au présent le présent. Quand il fait beau, j’écris « il fait beau ». C’est d’une platitude et d’une paresse totale. Mais quand tant de gens prédisent ce qui va arriver, je ne prends pas le risque de me tromper. Écrire « il fait beau » quand il y a du soleil, cela me permet aussi de me souvenir qu’il a fait beau. Après le séisme, durant la nuit du 12 au 13 janvier, il faisait très beau et chaud, et la nuit était étoilée.

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On peut être sincère mais il faut savoir baisser la voix lorsque l’on entre dans la maison des morts.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Nord Éclair
19 janvier 2011

« Baisser la voix dans la maison des morts »

Dany Laferrière, prix Médicis 2009, est aujourd’hui à Lille pour présenter son nouveau livre. « Tout bouge autour de moi » est le récit, tout en nuances, des heures qui ont suivi le séisme en Haïti. Un an après, il souhaite que l’aspect humain soit davantage pris en compte. PROPOS RECUEILLIS PAR ERWAN GUÉHO > erwan.gueho@nordeclair.fr Où étiez-vous au moment du séisme ?>>J’étais arrivé en Haïti pour le festival littéraire Étonnants Voyageurs. J’étais au restaurant de l’hôtel avec mon ami écrivain et éditeur Rodney Saint-Éloi. Et puis il y a eu le séisme et nous nous sommes retrouvés couchés par terre dans la cour de l’hôtel à attendre que cela se passe. Quand ça s’est arrêté, je suis allé dans le jardin de l’hôtel pour voir dans quel état se trouvaient les fleurs. Et les fleurs avaient résisté. Tout ce qui est dur et qui résiste tombe. Tout ce qui est léger comme une fleur résiste. Et après ?>>Il y a eu la nuit et les 43 secousses sismiques qui ont provoqué une grande angoisse chez les gens. Il y avait beaucoup de sang partout. Je prenais des notes, non pas pour écrire un livre, mais juste pour me concentrer sur autre chose que ce drame. Pour ne pas me mettre à paniquer. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il y a eu énormément de courage, de générosité, de sérénité. Un séisme, c’est un grand révélateur des êtres. Et qui peut savoir à l’avance comment il réagirait face à une telle catastrophe ? Comment est venue ensuite l’idée du livre ?>>J’ai pu voir le pays avant que les médias internationaux et l’aide n’arrivent. Et c’était un autre temps. C’était comme une voix qui venait du dedans parce que tout le monde était dans le même bateau. On était dans cette ville qui venait de subir un séisme et on était soit mort, soit blessé, soit vivant, miraculeusement. Et ce livre, il montre les Haïtiens qui se parlent entre eux dans ce moment particulier. C’est l’idée d’être là sans être perçu. Sans être brouillé par le bruit de la communication qui a suivi. En ce sens, ce livre est complémentaire de tout ce que vous pourrez voir à la télé. Ce ne sont pas les Haïtiens qui parlent au reste du monde comme à la télé. Là, ils se parlent entre eux, à voix basse. Certains ont parlé d’Haïti comme d’un pays maudit. Cela vous choque ? >>Ce n’est pas un vocabulaire juste. Le mot maudit suppose que la personne mérite cette malédiction, qu’elle a fait quelque chose de mal. Les Haïtiens ont, au contraire, été les victimes de dictatures, de désastres naturels ou encore de la cupidité de gens qui viennent de l’étranger. Les Haïtiens, ce ne sont pas du tout des gens qui se sont signalés par leur méchanceté ou qui ont assez de pouvoir pour en faire. Quel regard portez-vous sur la situation, un an après ?>>Je ne regarde pas les choses en termes d’anniversaire. Si on veut mettre une sorte d’anniversaire là-dedans, je crois qu’il faut que ce soit une sorte de deuil national. J’ai été très étonné de la manière d’analyser l’affaire avec tout ce bruit autour de la reconstruction. C’est comme si on ne laissait pas aux Haïtiens ce moment de deuil, de méditation. Et même si c’est par inquiétude pour eux que l’on regrette qu’il n’y ait pas de reconstruction, je pensais qu’on allait davantage parler des Haïtiens en eux-mêmes. Il faut aussi reconstruire le corps et l’esprit des Haïtiens qui ont été meurtris. L’aspect humain n’est pas assez pris en considération. C’est un peu comme si l’Occident demandait des comptes pour savoir ce que l’on a fait avec son argent. On ne peut pas montrer aux Haïtiens la situation comme s’il y avait une espèce d’échec quasi congénital. Il y a aussi plein de choses très minuscules qui avancent tout doucement dans les pires conditions. Je sais bien que beaucoup de gens ont donné avec beaucoup d’affection. On peut être sincère mais il faut savoir baisser la voix lorsque l’on entre dans la maison des morts

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– Dany Laferrière, propos recueillis par

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Dany Laferrière est un fin observateur de la vie humaine.
– Andrée Poulin, Radio-Canada / Divines tentations

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Des textes courts où tout est dit, tout est là, où l’on sent battre le cœur de la vie.
– Jean Fugère, Pourquoi pas dimanche

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Dany Laferrière a le sens de l’observation, le sens de la poésie. Il a le talent et la sensibilité. Il y a des moments, des phrases dans ce recueil très frappantes. C’est extrêmement intéressant. Ça vaut vraiment le détour.
– René Homier-Roy, C’est bien meilleur le matin

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C’est un grand bonheur d’avoir accès à ce texte-là.
– Christiane Charette, Radio-Canada

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Un livre bouleversant.
– Manon Trépanier, La Librairie Francophone

Un témoignage unique sur les questionnements fondamentaux d’un homme abandonné aux forces destructrices de la nature.
– Colette Lens, Entre les lignes

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TREMBLEMENT DE TERRE DU 12 JANVIER 2010

RÉALISME SOBRE

TÉMOIGNAGE INTIME