Les années 80 dans ma vieille Ford

Mon premier papier en première page, j’ai dormi avec le journal sous mon oreiller. Je me réveillais au milieu de la nuit, avec l’idée que toute la ville était peut-être en train de me lire.

D L
Couverture de l'édition québécoise, Mémoire d'encrier

Comment devenir écrivain sans se fatiguer ?
S’offrir une vieille Ford et sillonner l’Amérique, un calepin à la main. Écrire vite. Écrire à tout prix. Avec le regard impudent du jeune homme qui rêve de devenir écrivain. C’est Dany quand il avait 20 ans. C’est Dany quand il n’était pas Laferrière.
C’est Dany dans sa vieille bagnole quand il rodait ses phrases pour trouver son rythme, sa voix et la justesse de son ton. Les années 80 dans ma vieille Ford : histoires d’amour et d’amitié sur la route d’un écrivain passionné des êtres et des choses.

Une série d’instantanés

Je travaillais à Port-au-Prince vers le milieu des années 1970 dans un hebdomadaire politico-culturel Le Petit Samedi Soir qui réunissait des jeunes gens dans la vingtaine dynamiques, courageux, curieux. Le but non avoué était de brosser un portrait différent de la société haïtienne. L’image d’Haïti que nous avions à l’époque semblait plutôt floue et quelque peu dépassée. On avait encore cette vieille photo de Jean Price-Mars en 1929 avec son magistral Ainsi parla l’oncle qu’on se passait depuis quelques générations de main en main. À force de se faire tripoter, elle avait perdu de sa force. Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis, deux écrivains majeurs (et communistes) ont tenté de capter de nouvelles images du pays, mais à part ce vernis marxiste et un romantisme un peu larmoyant, surtout du côté de Roumain, ils se contentaient de puiser dans l’album du vieil oncle. Mes copains et moi voulions utiliser un appareil bon marché, genre polaroïd, pour sillonner le pays en photographiant à l’aveuglette. C’est qu’on se méfiait de ce lyrisme d’époque qui pouvait rendre le pays plus beau ou plus laid qu’il ne l’était en réalité. En bref, on écrivait mal, mais vite. Tentant ainsi de se mettre en parfaite symbiose avec le paysage humain. Mais le pouvoir (tous les pouvoirs, car c’est un pays où les pouvoirs parallèles – la bourgeoisie, l’église, le commerce – peuvent être plus puissants que l’État) nous surveillait de près, et savait intervenir parfois brutalement. C’est ainsi que le plus intrépide d’entre nous, le chroniqueur Gasner Raymond, tomba (on était, d’une certaine manière, au front) à Braches, près de Léogâne, le 1er juin 1976. Il avait vingt-trois ans. Moi aussi. Nous étions tous nés au début des années 1950. Sa mort me poussa à l’exil. J’ai raconté cette aventure dans un de mes romans Le cri des oiseaux fous (Lanctôt, 2000). En effet, je nous voyais comme des oiseaux fous voletant dans une cage. C’est cela une île. On n’en sort pas. Deux issues possibles : la mort ou l’exil. Gasner Raymond meurt, et je quitte Haïti.

Portrait de Jean Price-Mars
Jean Price-Mars

J’arrive à Montréal, en plein été, durant les jeux olympiques de 1976. Les jeux où la petite gymnaste Nadia Comaneci rafla la note parfaite. Ce n’était pas un simple voyage. J’avais quitté Haïti contre mon gré, au moment où je commençais à vraiment le connaître. J’étais en colère. Mais en même temps trop curieux pour ne pas tenter l’aventure de plonger dans ce nouveau fleuve. En effet, tout me semblait si nouveau : le paysage, les gens, les manières, les bruits, la nourriture. Et là, je n’avais pas encore vu la neige, ni même mangé du pâté chinois (un plat inconnu des Chinois). Mais vous savez, un nouveau pays ne s’apprivoise pas de manière intellectuelle de même qu’on n’apprend pas à nager en lisant un manuel sur la natation, le mode d’emploi, c’est d’arpenter ses rues, de converser avec les gens. Et surtout d’éviter le confort du ghetto. Cet apprentissage se fait beaucoup plus par les sens que par l’esprit. Les gens débarquent dans un pays, et tout de suite vous demandent l’adresse d’un restaurant où ils pourront manger la bouffe de leur pays d’origine. Je sais que les habitudes alimentaires sont tenaces, mais c’est dans les premiers jours qu’on prend les mauvais plis. C’est ainsi que j’ai commencé, pour arpenter la grande ville, par éviter les quartiers où s’étaient réfugiés massivement les immigrants. Je n’étais pas un marginal à Port-au-Prince, pourquoi le deviendrais-je ici ? Me voilà alors sur la rue Saint-Denis, en plein cœur du quartier latin de Montréal. C’est la zone des artistes et intellectuels de gauche, ce qui était un peu mon univers en Haïti.

J’ai trouvé un petit appartement crasseux mais lumineux, tout près d’un minuscule parc : le Carré Saint-Louis. C’est là que j’ai commencé à écrire un premier roman que je perdrai au moment d’un déménagement. Il me fallait quitter tout de suite cet appartement parce que j’en avais trouvé un autre plus grand et moins cher sur la rue Saint-Hubert, derrière la gare centrale d’autobus. Des copains étaient venus m’aider. On buvait tout en empaquetant les livres dans les boîtes (je n’avais que des livres, deux chaudières, une casserole, quelques verres à vin, mes vêtements, et un tas de bouquins achetés dans des librairies où l’on vendait des livres d’occasion). Le vrai motif de cette précipitation c’est que ce nouvel appartement disposait d’une grande baignoire rose, ce que je n’avais pas sur Saint-Denis. Ceux qui n’habitent pas une grande ville peuvent ignorer l’importance de la baignoire dans la vie d’un citadin constamment agressé par des bruits, des odeurs et des sirènes. C’est une forme d’oasis. On fait couler le bain, on place une pile de livres à côté et une bouteille de mauvais vin, et le voyage peut alors commencer. On lit, on rêve. L’eau me ramenait toujours sur mon île et dans mon enfance. À ce moment-là, je n’avais besoin de personne. J’appartenais à ce monde rond et lent : l’univers aquatique. La baignoire c’est la mer moins les requins. L’océan privé. On se demande comment un Antillais peut comparer la mer à une baignoire. Eh bien, c’était cela ou rien. Je n’allumais pas, je laissais le soir entrer doucement dans la salle de bains.

Entre temps, il fallait bien manger. Alors commençait la ronde des petits boulots à salaire minimum. L’hiver terriblement long et glacial. Et la solitude. Des fois, je me mettais à rêver au vieux vent Caraïbe, et à ce soleil implacable qui vous défie de traverser le Champ de Mars (la grande place au centre de Port-au-Prince) vers deux heures de l’après-midi de n’importe quelle saison. Mais ici, il y a le même soleil, et il peut être aussi chaud si on le regarde derrière la vitre du salon, mais ce n’est pas une raison pour aller torse nu chercher quelque chose dans la voiture en février. J’apprenais à connaître ma nouvelle tanière. Le nom du métro le plus proche de chez moi (le métro Berri), le numéro de mon autobus, la rue de l’épicier, la pizzeria du coin où il y a une jolie fille derrière la caisse. Et ce nouveau langage. Il y a la langue et le langage. La langue c’est le français, avec un accent différent du mien, mais le langage c’est tout le bagage culturel d’un peuple dans chaque geste de votre interlocuteur. La première chose que j’ai apprise c’est qu’ici, contrairement à Haïti, on ne touche pas les gens en leur parlant. Je le faisais encore spontanément, ce qui rendait les gens mal à l’aise. L’autre chose, c’est l’espace. Éviter de pénétrer dans l’espace privé des gens. Par rapport à Port-au-Prince une ville surpeuplée où on a l’habitude de se frotter (ces foules compactes au carnaval), Montréal est construite sur un vaste territoire, alors l’espace privé des gens est plus grand. Et naturellement, le temps. Prenons une journée : ici on dit bonjour presque jusqu’à la tombée de la nuit, alors qu’en Haïti, passé midi, on dit bonsoir. Je me baladais dans les rues, l’esprit en éveil afin de capter le moindre geste neuf.

Photomaton de Dany Laferrière

Vous vous souvenez, j’avais perdu mon roman durant le dernier déménagement. Comment ? Le camion de poubelles, voyant ces pauvres cartons sur le trottoir, a pensé que c’était pour lui. Quand nous avons constaté le désastre, il était déjà trop tard. On a fait quand même le tour du pâté, mais point de camion (ce camion dont le ronflement est si typique). Mon roman perdu ? Je ne désespère pas de le voir réapparaître un jour (le titre : Les paradis bordels). L’idéal serait que quelqu’un le trouve, change le titre et le publie sous son nom. Voilà une situation que j’aurais adorée. Si cela arrive, je vous conseille de ne pas réagir. De toute façon, je ne sais pas si j’ai envie de reconnaître cet enfant. Les années ont passé, et peut-être qu’il ne me ressemble plus. La honte serait de découvrir en librairie un mauvais roman sous votre nom, c’est ce qu’on réserve aux morts quand on publie leur fond de tiroir. Hemingway, Miller, Dumas, Camus ont subi cet affront. Le roman posthume. Le bien de la veuve. Michelet parle quelque part de « veuves abusives ». Comme ce roman se passait à Port-au-Prince, je me suis dit que c’était peut-être un signe du destin, de ce destin qui m’interdisait de débuter avec un livre nostalgique comme font généralement les écrivains exilés. Justement, il me fallait éviter de tomber dans le piège de l’exil. L’exil est la punition que vous inflige un pouvoir autoritaire, et je ne considère pas le dictateur comme mon père. Quand on était enfant, la maîtresse nous envoyait au coin, face au mur, parce qu’elle nous trouvait insolents ou qu’on bavardait trop. C’est un peu cela l’exil (le journaliste est toujours insolent et trop bavard pour le dictateur), sauf que cet exil dure beaucoup plus longtemps que la punition de la maîtresse. Si on s’occupe assez (je ne parle surtout pas de se perdre dans un quelconque boulot – ne jamais travailler que si nécessaire), on risque simplement d’agrandir son univers et de retrouver le vif plaisir enfantin de la découverte. Ce sera un pied de nez au dictateur qui n’avait, semble-t-il, pas d’autre but dans la vie que de nous rendre malheureux.

J’ai parlé de la terrible solitude des premiers temps, surtout pour ceux qui sont arrivés seuls. Mais il y a aussi cette enivrante liberté. Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais face à moi-même dans une pièce silencieuse. Seul avec ma machine à écrire. C’est ainsi que j’ai appris à faire à manger. Un ami m’a expliqué comment préparer le riz. Cela me semblait bien facile, mais la première fois que j’ai tenté l’aventure tout seul, j’avais oublié de mettre de l’eau dans la chaudière. C’est normal, j’ai été élevé dans une culture où un garçon n’avait même pas le droit d’entrer dans une cuisine. Je pouvais bien faire des dissertations, mais pas me faire à manger. Ou laver mon linge. Ou même faire mon lit. J’étais nul pour ce qui touchait à la vie quotidienne. Cette vie quotidienne qui ne nous lâche pourtant pas une seconde. On peut ne pas écrire, mais on doit manger pour vivre. Déjà c’était un record si je ne perdais pas la clé de mon appartement. Ce qui m’était arrivé au moins une fois par semaine, au tout début. Et le concierge de la rue Masson me le faisait payer cinq dollars à chaque fois. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit d’en faire des copies. Trop irresponsable. Mais j’apprenais au moins une chose par jour. Je sortais beaucoup, car Montréal est une ville bourrée de musées, de bibliothèques, de parcs, de cafés. Et j’allais dans les boîtes de l’avenue du Parc, le soir. J’y allais après onze heures pour retrouver les copains. On ne buvait pas (à peine une bière), dansait rarement, mais on observait. La nuit, on apprend beaucoup de choses sur une société. Le jour, les gens se contrôlent plus. Les chouettes sont plus enclines au partage que les aigles. Les types se tenaient près des toilettes afin d’inviter les filles qui en sortaient. Les conversations tournaient autour des voyages. Car les gens de nuit sont surtout ceux qui aiment bouger sur la planète. J’observais et je notais tout sur un calepin noir (je l’utilise en ce moment pour retrouver les souvenirs de cette époque).

Dès que je recevais mon salaire hebdomadaire (je travaillais à ce moment-là dans une petite usine où l’on fabriquait des lampes de bois), j’allais dans un de ces restaurants grecs de la rue Prince-Arthur où l’on pouvait apporter son vin. La mode d’apporter son vin au restaurant venait d’être lancée. Comme ça, je ne mangeais pas seul. Les conversations des autres clients me réchauffaient en quelque sorte. Car il n’y a rien de pire que de manger seul dans sa cuisine, surtout si l’on vient comme moi d’une maison aussi animée dans une ville surpeuplée. La solitude peut vous couper l’appétit.

Si manger seul m’attristait, par contre j’adorais dormir. Je rentrais du travail, les yeux déjà fermés. Et je tombais, tout habillé, dans mon lit. Un jour, un ami me surprend en train de ronfler, un samedi vers deux heures de l’après-midi (on ne ronfle pas en faisant la sieste).

— Tu sais ce qui t’arrive, mon vieux ?

— Non.

— Tu fais une dépression…

— Comment cela… Au contraire, je ne me suis jamais senti aussi bien. Le sommeil me calme.

— C’est pire que je croyais alors… Je sais parce que ça m’était arrivé aussi… Tu dors parce que tu veux rêver d’Haïti, et tu te sens bien quand tu rêves d’Haïti. C’est cela ?

Je dus admettre que c’était exactement mon cas.

— Eh bien, si tu ne te secoues rapidement, tu risques de basculer, mon vieux, dans une ville qui n’est ni Port-au-Prince ni Montréal.

— Ce sera où ?

— Tu seras le seul à le savoir. Et là c’est droit à l’asile psychiatrique…

J’ai rencontré Georges Rigaud chez des amis communs (quand j’y pense, cette rencontre était peut-être organisée). On m’a fait comprendre qu’il est un des fondateurs de l’hebdomadaire Haïti-Observateur, un journal basé à New York. C’était un éternel adolescent (il avait plus de soixante-dix ans à l’époque), toujours enthousiaste, et très ouvert. J’ai cette anecdote pour preuve. Il ne tenait pas l’historien Roger Gaillard en grande estime, mais quand je lui ai fait lire la série sur l’Occupation américaine et la résistance paysanne, il a immédiatement compris l’importance du bonhomme. Il est venu tôt un matin chez moi pour me parler de Gaillard qu’il avait lu toute la nuit. Avant de partir, il a conclu d’un air grave : « Je viens de comprendre que c’était pour pouvoir écrire, en toute sécurité, cette somme exceptionnelle que Gaillard a accepté de travailler pour le quotidien Le Nouveau-Monde, le journal officiel du régime sanguinaire de Duvalier. Dans ce cas, il faudrait le voir comme un héros et non comme un traître ». Je connais peu d’Haïtiens capables de changer ainsi d’avis, et cela même sous la menace des faits. C’est d’ailleurs un peuple que les faits impressionnent fort peu. Donc tout de suite, Georges Rigaud a voulu que j’écrive dans son journal. Et il revenait sans cesse avec son offre d’une chronique libre que je refusais constamment. Je n’avais pas quitté Haïti pour tomber chez les Haïtiens de la « diaspora ». D’ailleurs, je détestais et je déteste encore ce mot diaspora que je tiens pour un terme utilisé afin d’exclure de la vie nationale ceux qui ne vivent pas en Haïti. Les Nord-Américains m’excluent à cause de ma couleur, et les Haïtiens qui vivent en Haïti m’excluent eux à cause de l’endroit où je vis. Un racisme d’espace. Cette impression que mon pays avait ratifié l’exil que Duvalier m’avait forcé à prendre.

J’ai fini par dire oui à Georges Rigaud. On finit toujours par se rendre quand Georges Rigaud vous fait le siège (il vous talonne vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Il a un rapport très étrange avec le téléphone, s’il vous téléphone et que vous n’êtes pas là, il se fâche. Je lui ai dit que le téléphone n’est pas encore branché dans mon cerveau. Cela le fait rire, et moi, son énergie m’impressionne. Rigaud me met immédiatement en contact avec Léo Joseph. Quelques jours plus tard, il passe me chercher dans sa petite bagnole bien entretenue (ces premières bagnoles datent de l’époque où on faisait des voitures qui pouvaient durer toute une vie – enfin l’entretien qui faisait la différence), avec ma petite famille, pour aller rencontrer les directeurs du journal, à New York. En chemin, on a eu une crevaison. Il faisait moins 20 degrés. Je suis nul avec mes mains, à peine assez de force pour tenir une plume. C’est la seule chose que j’ai toujours su faire. Un véritable intellectuel haïtien. C’est donc Georges qui, à plus de 70 ans, changea seul, sans gant, le pneu. Cette fois, j’ai eu un peu honte. Pourtant vingt-cinq ans plus tard, je serai encore incapable de changer un pneu. Nous nous faufilâmes dans la toile (on dirait une toile d’araignée) complexe de Manhattan. Léo Joseph nous attendait au journal avec un large sourire. C’est un homme long et mince qui conduit, lui, d’une manière plus sportive que Georges Rigaud. Son frère Raymond écrivait dans l’autre pièce son papier pour le Wall Street Journal. Je demande carte blanche (ce sera aussi le titre de ma chronique). Le lendemain, Léo Joseph m’emmène chez son coiffeur à Brooklyn. Et deux jours plus tard, je retourne à Montréal. Pour les cent textes que j’écris pour le journal, je n’ai pas été censuré une seule fois. J’écrivais mon papier le dimanche, le corrigeais le lundi et l’apportais le mardi matin au bureau de Montréal qui se chargeait des fois de l’acheminer à la rédaction de New York. En fait, je rédigeais cette chronique de manière assez paresseuse. C’est peut-être dû au fait que je le faisais à la main. Je ne me sentais pas dans mon époque en écrivant ainsi. La main me rend lyrique alors que j’espérais un style plus sec, plus mordant. Je fus un lecteur passionné de Voltaire, celui de la correspondance. J’aimais bien Zadig, mais c’est le Voltaire témoin de son époque qui m’impressionnait. Le chroniqueur. L’ironiste qui raillait les puissants tout en étant indulgent pour les plus démunis. Il y a aussi le Hugo des « Choses vues ». Celui qui a entendu les plaintes de cette pauvre femme qui se lamentait, en arpentant Paris, de ne pas trouver de pain pour ses enfants qui allaient dormir le ventre vide. J’aime bien les écrivains qui entendent les voix populaires, la souffrance du peuple sans cesser d’observer la danse lascive des hommes en place devant le veau d’or. Ce n’est quelques mois plus tard que j’ai acheté une machine à écrire chez un brocanteur de la rue Saint-Viateur. Une vieille Remington 22. Cette machine a changé du tout au tout ma manière d’écrire. À relire aujourd’hui ces chroniques naïves, je vois bien la différence entre ce qu’on a pensé faire (un nouveau Voltaire) et ce qui a été fait. Il n’y a qu’une règle, le travail. La raison c’est que je n’avais pas la force de travailler. Je ne savais pas encore quelle direction donner à ma vie. J’avais l’impression de flotter. En réalité, je vivais une crise existentielle et, d’une certaine manière, intellectuelle. C’est avant d’écrire qu’il faut savoir quel type d’écrivain on voudrait être. Car dès la première phrase du premier livre, on est fait. Le tunnel est déjà emprunté, et on ne peut plus revenir en arrière. On ne peut que s’améliorer dans cette direction. Un aller simple. Je savais confusément qu’il me fallait rompre avec la manière d’avant si je voulais vraiment tenter cette nouvelle aventure.

Portrait de Dany Laferrière, Brooklyn, 1980

Cette chronique me permettait surtout d’avoir un peu d’argent au moment où j’en avais vraiment besoin. Bien sûr que c’était différent quand je vivais seul (ou avec des amis), je pouvais me permettre d’ignorer l’argent, mais là j’avais la responsabilité d’une vraie famille. Et je m’étais juré de ne plus retourner à l’usine. L’usine c’est comme l’enfer (ou la drogue), ce n’est jamais difficile d’y entrer mais presque impossible d’en sortir. Je ne voulais plus connaître cette sensation désagréable d’un citron pressé qu’on n’aura aucune peine à jeter dans le panier s’il ne fait plus l’affaire. En fait, mon ambition allait plus loin qu’une simple chronique, je voulais écrire un livre (le vieux rêve de tout individu alphabétisé). J’avais trouvé cette astuce : je travaillais d’abord à mon roman, et après, si je ne suis pas trop épuisé, je me mettais à ma chronique.

Je viens de remarquer, en lisant ce recueil de chroniques, certains moments photographiés avec insouciance à l’époque, qui se révèlent aujourd’hui d’une justesse criante. Toujours impossible de savoir quel détail va durer. Le temps se moque des prophètes amateurs. Il y a des choses, beaucoup de choses même, dont on ignore l’importance. De minuscules détails qu’on a dû ajouter afin d’atteindre les trois pages et demie pour remplir l’espace convenu. Je voulais photographier l’époque au polaroïd, comme faisait Andy Warhol que j’avais vu un midi dans les rues de Manhattan. Blafard, il avait l’air d’un vampire obligé d’aller quémander du sang au poste de la Croix-Rouge du coin. Je voulais que mes photos (mes chroniques, on s’entend) puissent ressembler à celles de Warhol, c’est-à-dire faire des photos sans se prendre pour un photographe. Je remarque que c’est le genre de photos qui, vingt ans plus tard, arrivent encore à nous émouvoir. Comme ce polaroïd jauni aujourd’hui de Syto Cavé en jeune homme triste dans sa maison rose. À photos d’amateur, sociologie de brousse. J’écrivais donc, tête baissée, tout en faisant pleinement confiance à mon flair. J’attendais beaucoup du hasard. J’entends dire à une soirée que quelqu’un va à New York. Quand ? Tout de suite. En pleine nuit. Puis-je passer chercher mon passeport et faire ma valise ? Dix minutes, pas plus. Je profite de l’occasion pour revoir New York, et noter quelques observations sur cette ville tentaculaire. La ville debout comme dit Morand. Morand ou Céline, je ne sais plus. J’ai tout de suite remarqué la rivalité entre Queens et Brooklyn (dans le milieu haïtien). Je griffonne alors un portrait de ce vieil homme que j’ai découvert assis tout seul dans le couloir sombre d’une maison de Brooklyn. Des montagnes de boîtes empêchaient les gens d’occuper tout l’espace de leur appartement. Ils ont ramassé pendant des années toutes sortes d’objets disparates qu’ils entassent dans un coin en attendant le retour au pays natal. Le rêve s’est oxydé avec les années.

Portrait de Dany Laferrière, Brooklyn, 1980

On m’a dit que Miami est la nouvelle destination des Haïtiens. Surtout des paysans désespérés par une sécheresse endémique. Là-bas, paraît-il, c’est l’aventure totale. Des colonnes de paysans, la hache sur l’épaule, arpentant les rues à la recherche d’un emploi de jardinier. Ils ne font aucune attention aux feux de signalisation et ignorent tout de la vie moderne. Ils viennent de sauter à pieds joints du Moyen-âge aux temps modernes. L’administration américaine s’arrache les cheveux. Ils n’ont aucun papier et ne sont enregistrés sur aucun registre dans leur localité d’origine. Je prends mon carnet et file alors à Miami. Naturellement, on avait exagéré les choses. Il y avait déjà un semblant d’ordre. Des radios haïtiennes renseignaient les gens sur leurs droits. Des organismes communautaires avaient commencé à prendre en charge les cas les plus lourds. Des avocats juifs de Miami Beach les défendaient déjà. Mais l’affaire était encore grave puisqu’une grande majorité des boat people croupissaient dans un camp du nom de Krome, pas loin des Everglades. Les crocodiles, nageant à proximité dans les marécages, jetaient, de temps à autre, sur toute cette histoire un œil lourd et patient.

Je quitte Miami pour les Bahamas afin de voir les camps où sont parqués les Haïtiens qui travaillent comme des bêtes pour un salaire de misère. C’est un immense aéroport où l’on parle trois langues (espagnol, anglais, français). En retard, je prends ma carte d’embarquement et me dirige vers l’avion. On avait changé de porte d’embarquement à la dernière minute, ce qui fait que je me trompe de destination et finis par atterrir sur une autre île de la Caraïbe anglophone. C’est en montrant mon adresse (et le numéro que je faisais en vain) qu’un policier m’indique, en riant, mon erreur.

— Mon ami, je crois que tu t’es trompé de pays…

Un flâneur insouciant, c’est ce que j’ai toujours été. Il m’arrivait de passer devant ma maison sans la reconnaître. Cette histoire rappelait aussi mes années au Petit Samedi Soir quand je parcourais le pays (de Dondon à Mirebalais, de Miragoâne à Bombardopolis) pour tenter de comprendre ces gens avec qui je partage un même destin. Si on veut bien se connaître, il faut surtout observer les autres. Car si nous respirons le même air, dansons la même musique, répondons aux mêmes stimuli, rêvons à peu près de la même manière, il est fort probable qu’il puisse exister une certaine parenté d’esprit entre nous. En quoi suis-je semblable à cette vieille dame que j’ai vue à la sortie d’une église à Brooklyn un dimanche matin ? Eh bien, elle me rappelle simplement Da, ma grand-mère. Ce ne sont pas forcément les mêmes traits, mais une certaine douceur dans le regard, et cette force intérieure que je perçois dans chaque mouvement de ses larges hanches. Je n’ai pas peur pour ces femmes qui me semblent capables de traverser les pires tempêtes de la vie. Ce sont de fameux capitaines qu’on aimerait bien avoir sur son navire. J’ai rencontré à New York de pauvres femmes analphabètes qui ont réussi à faire rentrer aux États-Unis toute une famille, souvent en travaillant au salaire de base (à l’époque c’était, me disaient-elles, soixante centimes de l’heure). Comment font-elles ? C’est simple, elles passent trente ans à travailler seize heures par jour, et cela sans compter le trajet aller-retour qui leur prend facilement deux heures de plus. De retour à la maison, c’est encore elles qui régentent la vie quotidienne. Le samedi, c’est jour de grand ménage et d’épicerie. Mais le dimanche, on s’habille très propre pour aller à l’église. C’est la seule chose qui les relie aux autres êtres humains : le chant religieux. Ni cinéma, ni théâtre, ni littérature, ni vacances : l’esclavage moderne.

De plus, elles ne désespèrent pas d’avoir une vie amoureuse, ce qui veut dire qu’elles auront à s’occuper aussi d’un homme. Ce sont ces gens qui mènent une vie si éreintante, les mêmes qui auraient dû jeter l’éponge depuis longtemps, pourtant ce sont elles qui se dévouent, grignotant sur le peu de temps qui leur reste, pour tenter d’humaniser un peu leur vie. Avec une cuisine accueillante (ce sont toujours d’excellentes cuisinières), un salon rempli de meubles chers et rococo, et une chambre fraîche qui sent les draps propres, un beau couvre-lit en satin, elles se tiennent prêtes à accueillir l’amoureux qu’elles espèrent dénicher dans une pochette-surprise. Mais c’est d’abord leur espace de vie et le lieu d’un combat incessant contre la laideur et la saleté. Et elles croient fermement que c’est ainsi (une austère éthique) qu’elles pourront empêcher les adolescents de fréquenter les voyous qui se piquent au coin de la rue, car on aura compris qu’elles n’ont pas assez d’argent pour habiter un quartier plus décent.

« Il faut donner un cadre aux enfants », m’avait dit cette dame, sur Church Avenue, et personne ne quitte chez moi sans avoir fait son lit… Notre dignité, c’est la dernière chose qui nous reste…

Portrait de Dany Laferrière, Brooklyn, 1980

Mais jusqu’où pourra aller cette bagnole toute cabossée que j’ai payée sept cents dollars ? Sur le moment, je n’en sais rien. Bon, en Haïti ça va mal, ce qui n’est pas nouveau. Le pouvoir des Duvalier accumulant bourbes sur bourbes jusqu’à l’erreur fatale : la mort de ces jeunes étudiants des Gonaïves. Je me souviens, avec une certaine amertume, que l’assassinat de Gasner Raymond par les tontons macoutes ou par des hommes de main de la bourgeoisie – tueurs privés ou tueurs publics, cela ne fait aucune différence, car les privilégiés sont aussi responsables que les gouvernants – n’avait pas provoqué, comme je l’espérais, la chute du pouvoir des Duvalier. Mais cette fois, même les hommes du dernier carré du pouvoir commençaient à sentir le vent tourner. C’est simple : dès qu’on voit sortir les rats de la cale, c’est signe que le navire est en train de prendre l’eau. Les enfants d’abord, puis les épouses commencent à filer en douce vers ces destinations régulières : République dominicaine, Jamaïque, Venezuela, ou la France. Le Palais national se vide tandis que les rues se remplissent d’une foule en colère. Ces gens qui demandent des comptes à une dictature vieille de trente ans. Ces gens qui ont l’impression d’avoir perdu trente ans de leur vie. Des ouvriers, des étudiants, des chômeurs, des mères de famille, l’église catholique (le bas clergé) et la multitude de fidèles protestants, tous ces gens ont d’abord pris d’assaut les rues des grandes villes du pays. À chaque jour, le mouvement s’élargit. Finalement, après une macabre valse-hésitation (partira, partira pas), le fils du tigre quitta Haïti accompagné de sa femme. Pour ne pas perdre la face, celle-ci a gardé entre ses doigts maigres, durant tout le trajet qui va du Palais national à l’aéroport, cette interminable cigarette au bout filtre barbouillé de rouge à lèvres. La fuite de Baby Doc, ce soir-là, se résume finalement à cette insolente cigarette. Le peuple a interprété ce geste comme une dernière gifle, ce qui décuplé sa colère.

Une époque en train de s’effacer sous mes yeux. Et l’avenir me paraît bien improbable. Je descends à Miami pour prendre le pouls de la situation. Réunion patriotique à l’église Notre-Dame. C’était donc l’église qui avait conçu toute l’affaire. Ainsi donc, c’est la même église qui semblait si proche du père (François Duvalier) qui a finalement chassé le fils, en lâchant à ses trousses sa multitude de croyants affamés. L’armée, complètement laminée par le pouvoir ; le palais subitement vide, l’église peut alors tranquillement ramasser la cagnotte. C’est la seule institution respectée du pays. Elle a fait la guerre au côté du peuple et est revenue d’entre les morts. Ma marraine, qui vit à Little Haïti, m’a tout de suite emmené écouter l’évêque de Jérémie, Mgr Romélus. Et j’avais déjà la puce à l’oreille que les choses n’allaient pas s’arranger de sitôt. En fait l’église se préparait à faire un coup d’État. On a connu des coups d’État militaires, voici le coup d’État clérical. Le clergé veut le pouvoir politique.

Je sens que je devais être absolument à Port-au-Prince, au cœur de l’action, mais impossible d’avoir un avion à destination d’Haïti. C’est tout un peuple qui veut assister à ce moment historique : la fin d’une dictature. Je finis par trouver une place dans un avion qui m’a coûté les yeux de la tête, et je devais me considérer chanceux. Je débarque vers deux heures de l’après-midi. Un mois après le départ de Duvalier, les rues étaient toujours bondées de détritus et de cadavres. Ça sent encore le sang chaud et la fumée de caoutchouc. On veut se venger. Alors qui sont ces gens qui semblent habiter la rue ? Les opprimés, les femmes autrefois violées par des macoutes, les anciens torturés de Fort Dimanche, les tontons macoutes de province venus se recycler en résistants à Port-au-Prince, les simples voleurs, les hommes de main lourdement armés et employés par des commerçants pour défendre leurs biens, les badauds et les journalistes de la presse internationale ? Un véritable carnaval. La fête du sang.

En descendant de l’avion, je tombe sur l’écrivain Jean-Claude Charles, auteur d’un magnifique reportage sur les boat people haïtiens emprisonnés au Krome, une prison aménagée spécialement pour les réfugiés de la mer. Charles me dit qu’il fait une série de reportages pour le quotidien français Le Monde. Un sujet : le départ de Luc Désir, l’un des pires tortionnaires de Papa Doc, à qui il ressemblait tant que Paris Match a déjà pris Luc Désir pour Duvalier. Selon la rumeur, Luc Désir est à l’aéroport, et il tente de quitter le pays. Haïti est une immense chaudière de rumeurs. En un temps record, des vagues de gens arrivent à l’aéroport. La foule se place sur le tarmac face à l’avion qui s’apprête à partir. Fouille dans l’avion, mais aucune trace de Désir. « Vous voyez bien, dit un employé de l’aéroport, que ce n’était qu’une rumeur ». La foule commençait déjà à vider les lieux quand quelqu’un hurla que Désir se trouvait dans un des bureaux de l’aéroport. La foule, en représailles, met immédiatement le feu à trois voitures de fonction. Quelques journalistes et deux officiers de l’armée se proposent d’aller rencontrer Luc Désir qui fait semblant d’être moribond. Il parle d’une voix si faible que la femme qui l’accompagne n’a fait que demander pitié pour un vieil homme malade. Une femme en noir à côté de moi hurle qu’elle entend le manger (j’apprends plus tard qu’elle portait depuis dix ans le deuil de ses fils tués sans raison par les sbires de Luc Désir). Je n’ai su que deux jours après, en voyant quelqu’un le faire devant moi, que ce n’était pas une métaphore. Durant ces terribles journées, certaines personnes ont passé à l’acte. Je parle de cannibalisme. Elle voulait venger la mort de ses deux fils. Finalement les militaires passèrent des menottes à Luc Désir. Ce ne fut pas facile de franchir cette marée de gens en colère qui réclamaient la chair de Désir. « Donnez-nous-le », criait-on près de moi. J’avais laissé en 1976 un peuple soumis qui n’arrivait même pas à protester contre la mort de l’un de ses plus nobles fils, Gasner Raymond, et là, je retrouve des chiens enragés sans aucun contrôle sur eux-mêmes, des enfants criminels et des femmes cannibales. Les militaires se sont finalement frayés ce passage sans se faire prendre à partie. C’est surtout dû au fait que l’armée s’était ralliée dans les derniers moments à une population qui contestait violemment le régime. Les militaires contre les tontons macoutes. Cela faisait un moment que les militaires attendaient ce face-à-face. Car, sous les Duvalier, le moindre milicien pouvait se croire supérieur à un officier militaire. Ce qui nous rappelle les derniers jours de l’empereur Commode. Rome nageant dans le stupre et la corruption. J’avais du mal à comprendre les événements qui se déroulaient sous mes yeux. J’imagine que cela doit paraître encore plus étrange à Jean-Claude Charles qui m’avait précédé d’au moins dix ans à l’étranger.

Regard sur l’œuvre

Dany, quand il n’était pas Laferrière par Rodney Saint-Éloi, Les éditions Mémoire d’encrier
octobre 2005

Pourquoi écrivez-vous? «Pour me surveiller», répond Dany Laferrière, en ce dimanche de printemps 2005. Il a dû reprendre instinctivement la formule de Borges. Dany ignore que je le surveille également ce matin-là. Je fouille dans sa bibliothèque, très vite je repère quelque chose qui a l’air d’un livre à venir. Le jeune Nègre assagi paraît avoir oublié la guerre. Même le souvenir des grenades. Jamais l’histoire ne ment ni ne prête à oubli. De vieux journaux, jaunis par le temps, rangés dans une chemise rouge, poussent leur nez sous le classeur, et semblent dire «sauve-nous de l’oubli».

Je découvre avec un certain étonnement ces vieilles pages où je retrouve les chroniques d’un Laferrière que l’on ne connaît guère. Celui qui a commencé par le journalisme, et à qui la direction de l’hebdomadaire Haïti-Observateur, journal haïtien de New York, avait donné carte blanche de 1984 à 1986. Dany, quand il n’était pas Laferrière. C’était un jeune homme curieux qui portait en lui la soif du monde. Il courait l’Amérique, et voulait, dans la prose de la route, faire son Transsibérien, cassant tout sur son passage: les barrages, les trains, les alcools… un Dany rock, avec cette musique métissée à la recherche des timbres inhabituels et expressifs. Ce Dany d’avant Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, avant que ne le surprenne comme un malentendu une soudaine notoriété.

À Port-au-Prince, encore au collège, mes camarades et moi, nous nous passions ces quelques pages du journal comme un code secret. C’était au temps de la dictature des Duvalier. On lisait Dany avec passion. On exaltait la distance passionnée de ce jeune homme qui avait un ton auquel on était peu habitué; son côté désinvolte et franc-tireur nous a fait comprendre que l’on pouvait écrire sans un Petit Robert attaché autour du cou. On aimait cette liberté de mouvement, ce regard impudent, ces phrases brusques. On entrevoyait dans ces récits de vie notre Amérique à nous. On avait l’illusion que l’Amérique, avec son vaste territoire, nous appartenait, et qu’un jour, la vieille Ford accueillerait notre exil. On en rêvait tous. Aller là-bas sur ces routes. Faire notre apprentissage du monde et de nous-mêmes. Bousculer notre propre horizon.

L’idée de ce livre est venue avec le souvenir de mes camarades de classe. Et aussi avec la réticence d’un auteur qui n’écrit plus. La source du Nil est peut-être un ruisseau, mais c’est le ruisseau qui alimente le Nil. «Pourquoi ne pas recycler ces chroniques et en faire un livre?», dis-je. Mon ami Laferrière cède: «Faites-en ce que vous voulez». Voilà le livre, les chroniques de vie, de route, de l’auteur qui avoue écrire comme il vit. Des photographies de l’époque ont soutenu la pertinence du propos. Voilà le livre: Les années 80 dans ma vieille Ford, choix de chroniques auquel l’auteur a ajouté «Une série d’instantanés», suite de textes courts qui à la fois éclairent et enracinent le propos.

Lecteurs et chercheurs se sont penchés sur la série romanesque de l’autobiographie américaine et ont parfois oublié l’appel de la vie quelque peu ordinaire. Cet appel du temps migrant, fait souvent de gestes élémentaires. La présence obsessionnelle de la nourriture. Les rires et les larmes. La vie et la mort. Une vie d’avant. Simple. Parallèle. L’imagerie de la débrouille. Sans maquillage ni mensonge. Sans séduction. Une vie haïtienne, qui, une fois transfigurée par le récit, est projetée dans la fiction, ou bien au cinéma.

Ces chroniques ramènent au commencement du geste d’écrire, à l’enfance de l’art. Dans l’hésitation des procédés. Ces chroniques, bien qu’écrites à la hâte, Les années 80 dans ma vieille Ford, constituent un témoignage de première main sur les vagues migratoires haïtiennes. Elles étaient souvent rédigées dans l’urgence. Le délit n’est ici ni d’ordre orthographique ni d’ordre syntaxique. Il est plutôt dans l’audace de ce jeune homme qui a su regarder ces milliers d’Haïtiens, simples, pauvres. Ces gens qui vont à leur manière conquérir l’Amérique, une Amérique des bas-fonds, des usines, et des hôpitaux. C’est de cette conquête-là qu’il s’agit.

Le livre met en place non pas une citadelle, mais un village Laferrière, situé quelque part sur la vaste carte de l’Amérique; et les personnages prennent forme naturellement dans ces chroniques comme dans ce village. On les retrouvera plus tard dans les romans de Laferrière, avec leur côté pragmatique et ahurissant, nourrissant un sens du réel à toute épreuve, des protagonistes à qui on a appris le sens de la dignité et l’instinct de la conquête. Comme dans «Le sourire de la cuisinière» ou dans «Identité: Mort d’homme».

Les chroniques annoncent l’œuvre de Laferrière; les figures occurrentes de l’autobiographie américaine sont déjà en place. L’imagerie aussi. La part sacrée du quotidien. Le parti pris des gens modestes. Le fou rire contre la folie. L’art du portrait. Le pari des mots simples et des phrases brèves. La syntaxe économe. Le style libertaire. Le refus du grand récit. Le refus de la tragédie à bon marché. Comme cette manière de ventiler le temps, d’inscrire le récit dans son présent, dans l’absolu du fait. Puis, les êtres en accord avec les choses. Cette manière d’être écrivain dans une image familière et familiale, de prendre la route, de s’abandonner dans sa baignoire, de faire la fête avec ses amis, d’avoir tort et de douter, d’être chez son coiffeur, de déambuler dans les rues de Montréal, de jouer avec sa fille; cette manière d’être dans l’écriture comme dans son quotidien, et d’en parler.

On a repéré dans ces récits de vie le bourlingueur qui, à l’école du journalisme, a vite compris que la vie était dans les images. Les images vivantes. La bicyclette rouge. Les chauffeurs d’autobus. Les douaniers. Les camps de réfugiés. Le soleil de Miami. Les odeurs de Petit-Goâve. Les rues de Montréal. Il y a ici la pertinence des choses et des êtres. Voilà l’apprenti Laferrière, qui cherchait l’angle secret de l’Amérique qu’il confond souvent avec sa ville natale. En ce sens, le livre pourrait s’intituler Le village Laferrière: histoires d’amour, d’amitié, de vie. C’est également le pari d’un citoyen, qui n’est jamais pris à défaut de lui-même, et de sa vérité. Les années 80 dans ma vieille Ford: le livre vaut ce qu’il vaut. Un coup de rire comme un coup de rhum. L’audace du mouvement. L’imaginaire de la débrouille d’une communauté. Le recadrage de l’écriture migrante. La reconquête de soi. Lisez en filigrane ces chroniques, vous y trouverez les esquisses d’une œuvre qui, il y a vingt ans, a démarré sans trop de bruit dans les colonnes d’un journal. La vérité est qu’encore aujourd’hui, ces textes, écrits assurément sans prétention, parlent un langage singulier, et aident à comprendre la migration haïtienne, ses paris, ses espoirs et ses illusions.

M. Laferrière, on vous aime beaucoup à la maison par Louis-Josée Houde, La Presse
1er octobre 2015

Dany Laferrière n’avait jamais fait l’objet de ma chronique. Et je ne voyais pas comment cela aurait pu arriver, croyant l’avoir déjà tout lu.

Mais voilà qu’on me demande si j’ai lu Les années 80 dans ma vieille Ford. Je réponds que non. On m’explique qu’il s’agit d’un recueil de chroniques de Laferrière publiées dans les pages de l’hebdomadaire Haïti-Observateur, journal haïtien de New York, dont la direction avait donné carte blanche à Laferrière de 1984 à 1986, avant que ne le frappe la notoriété liée à la publication de son premier roman.

On me l’offre en cadeau et m’informe qu’on a dû le commander en librairie, car introuvable sur les tablettes.

J’aime l’idée de lire un livre spécialement commandé pour moi, par la poste. Il y a là-dedans une certaine nostalgie reposante. Puis, on m’a écrit un mot doux à l’intérieur. Déjà, cela donne une préciosité à ma lecture. Elle devient non prêtable.

Pensez à vos bouquins reçus en cadeau et accompagnés d’un mot affectueux du donateur et faites-moi croire que vous les prêteriez au premier venu, au deuxième ou à Kevin Parent (celui-là en a l’air d’un qui ne retourne jamais rien).

En couverture, Laferrière, avec son bouc et son afro, me fait penser à Richard Pryor, dans Richard Pryor Live in Concert (1979). Si vous avez du temps pour un seul spectacle d’humour dans votre vie, c’est celui-là.

À l’intérieur, je reconnais le style de Laferrière, mais sa plume est plus directe, dépouillée, tout en laissant entrevoir le Laferrière d’aujourd’hui. Comme lorsqu’on écoute le premier album de U2 ou La petite vie à l’époque des sketchs aux Lundis des Ha-ha. La Presse+ est encore jeune, mais il s’agit ici de la première fois qu’on y trouve Dany Laferrière, U2 et Ti-Mé Paré dans la même phrase. Merci.

Ça fait sourire de lire le texte Queens: Lady’s Night où le jeune auteur note la différence entre Queens et Brooklyn, à l’époque où Brooklyn était encore un endroit dangereux: «Brooklyn, c’est la lutte pour la vie.» Alors qu’aujourd’hui, ses résidants sont habillés comme Sébastien Diaz qui revient de magasiner.

Les lecteurs qui connaissent bien l’oeuvre de Laferrière savent que l’auteur a fui Haïti à la suite de l’assassinat de son ami et collègue journaliste Gasner Raymond.

Mais j’ai appris, et vous apprendrez peut-être aussi, dans le texte Je n’irai pas à la Tortue, trop lâche pour ça camarade, qu’en 1976, «à une période où la dictature montrait ses dents plus férocement que d’habitude», les deux jeunes journalistes du Petit samedi soir, en visite au Ciment d’Haïti pour un reportage fait en cachette sur la grève des ouvriers, sont repérés et interrogés.

Gasner Raymond montre sa carte du Petit samedi soir. «Les visages se durcirent, les yeux devinrent carnivores. J’ai senti qu’on pouvait être lynchés entre ces quatre murs.» Puis Laferrière s’identifie comme journaliste au Nouveau monde.

Une semaine plus tard, l’un est froidement assassiné, l’autre s’enfuit pour Montréal.

Un soir où je suis chez «on», on me demande si je veux lire tranquille pendant que «on» fait la cuisine. Je regrette de ne pas avoir apporté mon livre, mais on m’annonce qu’on possède sa copie à la maison. J’ai donc lu 10 des 52 articles dans une autre copie que la mienne, ce que je vous recommande chaudement.

Évidemment, la copie de «on» est un champ de bataille (les femmes maltraitent leurs livres), mais mon séjour dans l’autre copie eut l’effet d’une récréation littéraire, d’une randonnée hors sentier, de conduire la voiture d’un ami ou d’aider un couple de banlieusards à comprendre la machine à parcomètre. (La dernière n’a aucun rapport, mais ça m’arrive chaque samedi.)

Les articles lus dans la copie de «on» me demandaient moins d’effort. On aurait dit que j’étais en congé de lire pour vrai. Et on dirait que je me souviens davantage des articles lus dans sa copie. C’est bizarre. Un peu comme lorsque j’assiste à un concert rock et que je vais à la salle de bains, je me souviens toujours quelle chanson était jouée pendant mon périple aux toilettes.

Quand «on» et moi vivrons à deux, nous aurons deux copies du recueil de Laferrière. Je vous rappelle qu’il est introuvable en librairie, et sera doublement trouvable chez nous. Et on pourra donner une copie, surtout la sienne. Peut-être même à Kevin Parent (je demeure convaincu qu’il perd tout ce qu’on lui prête, mais je n’ai aucune idée pourquoi).

Voilà, M. Laferrière, je crois maintenant vous avoir lu au complet pour de vrai. Vous êtes grand. Merci pour tout, on pourra dire qu’on vous aime beaucoup, à la maison.

petit voyage avec Dany Laferrière par Michelson Césaire, Le Nouvelliste
21 juin 2019

« Les années 80 dans ma vieille Ford », ce livre de Dany Laferrière est une compilation des chroniques qu’il avait écrites au début des années 80 pour un hebdomadaire haïtien de New York, sera parmi ses bouquins en signature à la 25e édition de Livres en folie. « Les années 80 dans ma vieille Ford », c’est l’histoire d’amour, d’amitié et d’exil d’un écrivain passionné des êtres et des choses.
Pourquoi écrivez-vous ? « Pour me surveiller. » C’était la réponse laconique glissée par Dany quand il n’était pas Laferrière.
« Les années 80 dans ma vieille Ford », paru dans les Éditions Mémoire d’encrier, rassemble la moitié de la centaine de chroniques rédigées par Laferrière au cours de ses deux années de collaboration avec Haïti-Observateur. Ces écrits nous montrent un chroniqueur instantané qui raconte tout parfois avec humour, autodérision, et une curiosité tentaculaire. Dany pond des textes assez diversifiés. Il a écrit entre autres « Créole : les illusions perdues ; Le fauteuil présidentiel ; Désespéré à tuer ; New York/ Montréal : un voyage délirant. 1986 : l’année de virage ; Le Mulâtre broie du Noir. »
Rodney Saint-Éloi a déniché ces vieux journaux jaunis, rangés dans une chemise rouge dans un coin de sa bibliothèque. Il les a sauvés de l’oubli. Avec la compilation de ces derniers, on conçoit cette chronique qui laisse découvrir l’autre face de Dany. Un homme curieux qui portait en lui la soif du monde. Rodney Saint-Éloi entrevoyait dans ces récits de vie notre Amérique à nous. L’auteur (Dany) qui écrit comme il vit.
Ces articles racontaient un peu la vie quotidienne de l’Académicien Dany Laferrière, « invité d’honneur » de la 25e édition de Livres en folie. Ses voyages à New York dans cette vieille bagnole qu’il avait achetée 700 dollars d’un ami.
À 31 ans, Dany Laferrière apprend à conduire. Une véritable galère pour l’écrivain qui doit éviter des contraventions de stationnement. L’opération complexe et difficile qu’il devrait réaliser au moins une fois par jour. Un migrant noir qui fait les cent pas en attendant l’âme charitable qui voudra bien garer sa voiture. Une démarche humiliante aussi sous l’œil de sa femme et de sa fille.
Dans la leçon de style, c’est un Dany Laferrière qui se cherche encore, qui affirme être désespéré de son manque évident de talent. « Mon ambition alors, c’était d’être Jacques Stephen Alexis ou rien », racontait-il dans cette chronique. À l’époque, Dany exprimait un point de vue critique sur ce métier d’écrivain. À ses yeux, on peut être écrivain sans jamais avoir écrit un seul livre, comme ne pas l’être après une demi-douzaine de bouquins. « On s’y précipite et c’est là le drame. Comment peut-on attraper ce style personnel et cette manière inimitable dans cette jungle de styles personnels et de manières inimitables ? »
Dans le livre « Les années 80 dans ma vieille Ford », il y a un aspect qui frappe. C’est la facilité avec laquelle vous découvrez les gens et les villes. L’auteur a aussi dressé tant de portraits exacts d’écrivains et d’intellectuels haïtiens : Jean-Claude Fignolé, Michel Soukar, Jean Dominique, Roger Gaillard, Émile Ollivier, Martha Jean-Claude, Paul et Franck Laraque, Frankétienne, etc. Pour Dany Laferrière, ces gens, qui sont importants pour lui, forment sa famille d’esprit. « C’est de là que je viens. Et cela même si je ne partage pas toujours leurs points de vue. » Découvrez ce livre agrémenté d’images et l’auteur Dany Laferrière qui sera en signature le 20 juin 2019 à la 25e édition de Livres en folie.

Les années 80 par Gaspard Dorélien, page 22
10 janvier 2024