Regard sur la vie et l’œuvre

Biographies

2003. Dany Laferrière : Une dérive américaine de Ursula Mathis-Moser 🏆 Prix Jean Éthier Blais.
L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.
– Suzanne Giguère, La Presse
27 avril 2003

Dany Laferrière: « Je suis universel »

D’entrée de jeu, avouons-le, l’essai savant d’Ursula Mathis-Moser est passionnant. L’universitaire autrichienne(1), qui signe la première étude littéraire critique de l’ Autobiographie américaine 2 de Dany Laferrière, réussit à nous communiquer la fascination qu’exercent sur elle cet écrivain et son oeuvre. Son essai s’appuie sur une lecture attentive, approfondie, intelligente et sensible de ses livres et sur un faisceau de sources multiples (entrevues de presse et critiques littéraires). À partir du foisonnement de toutes ces voix, elle recompose patiemment le portrait de l’écrivain et trace la cartographie d’une oeuvre où la vie et l’écriture, la réalité et la fiction s’entremêlent.

Divisé en sept parties, l’ouvrage a pour sous-titre « La Dérive américaine ». La philologue développe longuement le concept de la dérive qui, selon elle, caractérise l’univers littéraire de l’écrivain. « L’ailleurs reste la grande tentation de l’univers mental et de l’espace culturel de Dany Laferrière. Il voyage d’un lieu physique, d’un lieu mental à l’autre, il ne cesse de traverser les frontières. » Elle propose une esquisse biographique qui témoigne de ce déplacement sur le continent américain, Port-au-Prince, Montréal, Miami, et du va-et-vient d’une vie mouvementée. Elle démêle les jeux de l’intertextualité et de l’autofiction qui sous-tendent ses récits et analyse le caractère hybride qui fonde l’esthétique de son écriture.

Qui est Dany Laferrière?

Windsor Klébert Laferrière, surnommé Dany par sa grand-mère, a grandi à Petit-Goâve, en Haïti, entouré de femmes, avec la mer au bout de la rue. Sa biographie, écrit Ursula Mathis-Moser, est marquée par l’histoire du père révolté et tombé en disgrâce sous François Duvalier. Dans son roman le plus récent, Le Cri des oiseaux fous, l’écrivain ressuscite ce père mort en exil à New York, dont il a vu le visage pour la première fois à son enterrement. Dany Laferrière affirme qu’il est profondément haïtien dans l’âme, mais l’espace américain occupe néanmoins une place importance dans sa vision du monde. « J’écris avec ma musique, celle que j’entends en Amérique. » Maître de l’esbroufe dont les romans ne cessent de surprendre par les incessants jeux de miroirs, les boutades inattendues, les joyeuses provocations, les trouvailles heureuses, l’auteur n’a peur de rien, poursuit Ursula Mathis-Moser. Il aborde n’importe quelle thématique et cela souvent de manière crue, ignorant toute considération de rectitude politique. Il nomme les clichés et les répète jusqu’à les tuer, déconcertant le lecteur par son art de l’exagération. « Dire le mot Nègre si souvent qu’il devienne familier et perde tout son soufre », écrit-il dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?

À côté du succès de l’artiste et du personnage médiatique, Ursula Mathis-Moser met en parallèle l’écrivain qui répand dans ses livres odeurs, goût et charme qui éveillent des connotations sensuelles, privées, jusqu’à laisser vibrer une légère mélancolie. Dany Laferrière lui confie dans un courriel envoyé en Autriche: « Fitzgerald a dit une fois cette chose troublante: Hemingway et moi, on a échoué pareillement, lui par mégalomanie, moi par mélancolie. J’ai l’impression d’être traversé simultanément par ces deux sentiments exacerbés. »

La vie d’abord

Mis à part les paysages éclatés de la mémoire, le sexe, la race, l’argent et la violence occupent une place importante dans l’ Autobiographie américaine, constate Ursula Mathis-Moser. Si, à première vue, ces thèmes semblent expliquer les réactions offensées de certains critiques, elle soutient qu’elles sont en contradiction avec les fondements de son univers romanesque, les éléments de base de son écriture étant justement le jeu, la stylisation et l’exagération voulue. Pourquoi écrire, lui demande-t-elle? « On écrit à cause d’un manque », dit le narrateur de Cette grenade… « Je dois me surveiller. C’est pourtant ça écrire. Écrire c’est se surveiller. » Abordant la question sensible de l’engagement de l’écrivain, elle rappelle que l’auteur se dit souvent excédé par la politique ou le politique. Pourtant, ajoute-t-elle, il se trahit par des commentaires qui le montrent comme hautement conscient de ce qui se passe dans le monde. « Il serait faux de considérer ses romans comme totalement exempts de reflets du politique. Il est là marginal, et caché certes mais palpable, camouflé sous la métaphore de la guerre des sexes et des couleurs. »

Si on veut définir le centre véritable de son engagement, enchaîne Ursula Mathis-Moser, c’est du côté de la vie qu’il faut le chercher. S’il est une chose qu’il refuse, c’est d’être subordonné à quelque chose, même à l’art d’écrire, à la littérature. « J’ai horreur de voir les gens préférer quoi que ce soit d’autre à la vie. Je suis fondamentalement politique en ce sens, c’est la vie qui m’intéresse, ce sont les gens qui m’intéressent. La littérature est très forte dans ma vie, mais elle vient après la vie elle-même. »

Lorsqu’en 2000, le romancier se déclare fatigué, conclut-elle, il est fatigué, certes, d’écrire, mais fatigué surtout de se faire traiter de tous les noms: écrivain caraïbéen, écrivain ethnique ou écrivain de l’exil. « Je suis trop ambitieux pour n’appartenir qu’à un seul pays. Je suis universel », déclare-t-il avec son grand clin d’oeil typique.

Pudeur et goût de la démesure, sincérité et amour de la mystification, amour surtout du paradoxe? L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.

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DANY LAFERRIÈRE.

LA DÉRIVE AMÉRICAINE

Ursula Mathis-Moser

VLB éditeur, 338 pages

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Il prend un énorme plaisir à mentir vrai et ne cesse pas de se répéter que, dans son univers, narrateur et auteur ne sont pas identiques.
– Ursula Matis-Moser

Hommage
Dany Laferrière, un « écrivain méditatif »

On connaît Dany Laferrière : d’innombrables articles de presse annonçant son élection à l’Académie française le jeudi 12 décembre 2013, d’innombrables glosses commentant sa brillante carrière et partout, ses livres ont été traduits en une quinzaine de langues et les prix littéraires qu’il a remportés dépassent déjà les frontières trop étroites des seuls pays francophones : ainsi, en juillet 2014, la Maison des cultures du monde à Berlin lui décernait le International Literature Prize pour L’Énigme du retour et sa traduction allemande. Comme dans les années 1990 entre Montréal, Miami et Port-au-Prince, Dany Laferrière fait aujourd’hui la navette entre Montréal, Port-au-Prince et Paris, avec plusieurs destinations « hors circuit » un peu partout dans le monde. Cette traverse frénétique de l’espace a quelque chose de presque angoissant pour l’observateur ; lui permet-elle encore de respirer ? Tâchons de découvrir la face cachée d’un des écrivains méditatifs les plus originaux.

Le fait biographique – le fait littéraire

« Dany Laferrière, alias Windsor Klébert Laferrière, né en 1953 à Port-au-Prince », débarque au Québec à l’âge de 23 ans, publié son premier roman en 1985, réside à Miami depuis 1990 et retourne à Montréal en 2002 – c’est ainsi que se lirait une biographie « style code civil » de Laferrière, dans la diction de son confrère académicien Stendhal. Mais cela n’est pas tout. Deux sons très proches laissent aujourd’hui entendre une réalité plus complexe, il affirme, sur un pince-sans-rire, qu’il se sent « trop ambitieux pour appartenir à un seul pays », et son Autobiographie américaine, malgré des inspirations puisées dans le vécu, n’est certainement pas une autobiographie. Au contraire, Laferrière prend un énorme plaisir à « mentir vrai » et ne cesse pas de se répéter que, dans son univers, narrateur et auteur ne sont pas identiques.

Ceci dit, il est bien évident que les dix premiers romans de son immense œuvre font transparaître des scènes et des expériences qu’il a vécues et transformées en fiction par le biais du travail littéraire. Ce caractère « autofictionnel » de l’écriture – terme tout aussi suspect à l’auteur que « autobiographie » – permet une recréation riche en couleur (des faits biographiques) et littéraire, mettant en lumière moins la vérité des dates que celle des émotions. Ainsi, Laferrière grandit à Petit-Goâve dans la maison de sa grand-mère Da, vieille dame au visage serein et souriant, qui devient l’héroïne invoquée des romans L’odeur du café (1991) et Le charme des après-midi sans fin (1997). En même temps, au-delà du côté biographique et émotif, elle représente, aux yeux de l’auteur adulte, une métaphore d’Haïti : pile attaquable dans la tourmente, pleine de vitalité et de sagesse, Da enseigne aux jeunes ce « rire princier » qu’il faut « avoir face à la misère ».

Mais l’enfance heureuse sous un ciel tropical connaît aussi des ombres — omniprésentes, surtout par cette dictature « en folie » nommée Duvalier. Windsor Klébert Laferrière, encore enfant, a pour père Frank Duvalier, docteur médecin soignant les pauvres, assassiné à Port-au-Prince ; ses deux enfants s’enfuient alors. Comme ses héros dans Le charme des après-midi sans fin, Laferrière quitte donc Petit-Goâve à l’âge de onze ans pour parfaire son éducation à Port-au-Prince et pour entrer dans les « couloirs » de l’adolescence. C’est ici que naît « le désir », et que le jeune homme découvre le pouvoir du geste. Le goût des jeunes filles (1992) en témoigne de même que Le cri des oiseaux fous (2000). L’auteur évoque, avec une minutie qui fait mal, la souffrance éprouvée par le jeune homme au cours de la nuit qui précède son départ de Port-au-Prince pour Montréal. À la suite de l’assassinat de son ami Gasner Raymond, il doit s’exiler, comme jadis son père.

Ce « nouveau monde » que représentent la métropole et l’espace nord-américain est perçu par la suite, dans Chronique de la dérive douce (1994), à travers les yeux du nouvel arrivant dans une ville nouvelle, Montréal, puis à travers ceux d’une jeune immigrée noire qui raconte sa venue à l’écriture dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985). Eroshima (1987) prolonge ce monde métropolitain sur un mode plus neutre et décidément moins autobiographique, tandis que Le goût des jeunes filles (1992) et Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993) — narrateur au niveau de l’intrigue, est l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer — renvoient de nouveau à l’auteur. Pays sans chapeau (1996) imagine enfin le moment où le moi rentre pour la première fois dans son pays natal pour le découvrir — même s’il en sort indemne — sur le point de se transformer en pays de zombies et de la peur.

Deux volets d’une œuvre

Dans ses dix premiers romans, dont les dates de parution de 1985 à 2000 sont loin de suivre la chronologie du vécu, Laferrière semble inventer deux univers différents : la recherche universitaire s’est plus à désigner d’« haïtien » et de « métropolitain », avec des textes « du regard » et de la mémoire » plongeant dans les profondeurs du temps, et avec des textes « de la parole » et de la contemporanéité » explorant plutôt les horizons du hic et nunc. À un niveau narratologique, ces derniers se caractérisent par le foisonnement d’éléments hétérogènes reflétant l’unité du texte, le croisement des genres, débordements discursifs, énumérations, citations, allusions intertextuelles et intermédiales, etc. En résulte des « textes haletants et rapides, contemplatifs, qui se projettent en signifiant et significatif ». Les textes de la mémoire par contre procèdent d’une narration plus rassemblée du divers que par l’accumulation du même. Ils présentent un inventaire riche et cohérent d’éléments dont chacun comporte une émotion-perception isolée. L’impression d’hybridité ressort ici d’autant plus si l’on s’aligne tout simplement la même comme les rendrait un peintre primitif.

Cependant, rien de plus faux que de vouloir séparer à tout jamais ces deux volets de l’œuvre laferrienne. Tout d’abord, le premier roman, les protagonistes des romans métropolitains se souviennent aussi — au moins ponctuellement — de leurs origines, tandis que dans les romans de la mémoire la fameuse « dernière page » permet au narrateur plus âgé d’intervenir à la fin du récit et de relier au présent. Mais il y a plus : la superposition des deux mondes est parfaite dans L’Énigme du retour (2009), et ce en ce qui concerne la « géographie » du livre, son « climat » mental et son style. Le rythme haletant des romans métropolitains cède la place à une prose poétique (voire à une « poésie en prose »), tout en gardant l’idée du déplacement, du voyage. Car il y a voyage, réel ou rêvé, de Montréal à New York et à Port-au-Prince, de longs périples pleins de couleur sur l’île natale et même, au début du livre — Lents préparatifs de départ — vers le Nord du Québec, dans le silence et le froid, avant que le moi retourne à la métropole. Montréal, lieu de la consécration littéraire et lieu où le moi apprend la mort de son père, reste plongé ici dans une lumière de mélancolie ; c’est à Montréal que le moi sombre dans un sommeil qui laisse naître en lui les vives images du pays natal.

Plus que tout autre roman, L’Énigme du retour illustre l’idée que Laferrière se fait de l’Amérique, susceptible de relativiser la thèse des deux volets de son œuvre. Il s’agit d’une vision plurielle de tout un continent, de Petit-Goâve à Montréal, de New York à Port-au-Prince. Cette Amérique au pluriel, marquée encore par l’opposition de dominé et dominant, de Noir et de Blanc, sert à l’auteur de terrain de jeu pour déconstruire artistiquement un « apartheid culturel » qui distingue en littérature comme ailleurs entre norme et déviation, centre et périphérie, entre majuscule blanche et minuscule de couleur. Même si cette Amérique représente souvent un mode de vie qui chante le succès matériel et l’individualisme, l’esprit de la conquête et le désir de célébrité, l’auteur n’hésite pas non plus à en illustrer l’envers : l’Amérique est aussi et surtout dans l’âme ; le fait de solitude et de réflexivité se manifeste même dans un roman aussi « rapide » et « américain » que Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?

Un écrivain méditatif

Présent-passé, vitesse-repos, cabrioles verbales et lyrisme — car des facettes du romancier incontestablement sont de poète : comment rendre justice à cette œuvre protéiforme, étincelante, pleine d’humour qui joue de manière personnelle, nous l’avons constaté ailleurs, sur le clavier de l’écriture postmoderne ? Quelle est l’intention de Dany Laferrière après 30 ans d’écriture ?

Dans une entrevue publiée sur le web le 10 avril 2013, Laferrière résume ainsi son projet d’écrivain : son but est d’abord de témoigner de son enfance, heureuse malgré la dictature, et de l’enfance de toute une génération de jeunes qui a vécu les années terribles du régime de Duvalier sans succomber au régime de la peur. Il écrit ensuite pour « attacher des visages à des lieux précis », visages de femmes qui l’ont entouré à Port-au-Prince et à Petit-Goâve — et, troisième motif — pour parler de Montréal, de soi-même, « jeune homme tout seul dans la solitude extrême », et de son désir d’écrire. Le quatrième but serait enfin de réfléchir sur le métier d’écrivain. Pendant trente ans, Laferrière est donc resté fidèle à lui-même tout en accordant, graduellement et imperceptiblement, plus d’espace à sa responsabilité d’écrivain face au collectif et à la réflexion. C’est en 2014 — et pas en 1985 — qu’il avoue : « [c]e que je cache en moi, c’est un cœur collectif », et la réflexion se fait omniprésente dans son écriture depuis 2000 : par la suite, Laferrière a signé des entrevues avec Bernard Magnier et Ghila Sroka, une chronique hebdomadaire dans La Presse et des textes de réflexion comme Je suis fatigué (2000), L’art presque perdu de ne rien faire (2011) ou encore Journal d’un écrivain en pyjama (2013). Même Tout bouge autour de moi, publié deux mois après le tremblement de terre en Haïti (2010), possède un fort côté réflexif, tout comme certains passages de ses « ré-écritures » de romans.

Mais sa veine d’écrivain est intarissable. En 2008, après avoir tenté sa chance de scénariste et de réalisateur de films, Laferrière lance un nouveau roman, Je suis un écrivain japonais, auquel il reconnaît un double intérêt, « un travail d’imagination et une réflexion sur [son] travail d’imagination ». Suit enfin L’Énigme du retour, qui fait entendre « une voix plus intime, plus profonde que celle de Pays sans chapeau, premier livre décrivant un retour qui était légèrement carnavalesque », une voix « plus méditative » aussi selon l’auteur. Ce sont ces deux « derniers » romans qui résument pour l’instant les qualités de l’écrivain. Je suis un écrivain japonais se présente sous le jour d’une brillante réflexion sur le transculturel et sur le métier d’écrivain, avec un moi écrivain et lecteur de Bashō, qui n’arrive pas à coucher sur papier son roman Je suis un écrivain japonais et se voit confronté aux machineries des institutions littéraires et diplomatiques. Mise en abyme, livre pétillant d’un humour inimitable, roman policier, etc., le roman est avant tout une mise en garde — ludique — contre les stéréotypes nationaux et contre le nationalisme culturel — mise en garde suggérée par un auteur qui depuis toujours refuse les étiquettes, celle d’écrivain francophone incluse.

Dans L’Énigme du retour — avec Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire comme intertexte —, Laferrière explore les expériences profondément humaines de l’exil, du passage du temps et de la mort, tout en réfléchissant sur le moment du départ, sur la perte inéluctable de repères et sur l’omniprésence du souvenir dans une vie de migrant.

Ce livre magnifique reflète ce que le nouvel académicien nous avait déjà confié en 2010, lors de la remise d’un de ses trois doctorats honoris causa : la littérature peut être une forme de rêve, mais le monde en a besoin. Dans cette époque de bruit, il a besoin d’une « voix basse » qui permet « d’aller au plus profond de soi, d’apporter une parole méditée, une parole pensée, une parole réfléchie, une parole même artistique dans le sens qu’elle peut circuler partout […] sans frontière de temps comme d’espace ». Il faut « redonner de l’importance à la parole parce que quand elle est réfléchie et pensée, c’est une action ». Le lecteur saura juger du bien-fondé de cette promesse.

2019. L’univers romanesque de Dany Laferrière de Frantz-Antoine Leconte

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2019. L’univers romanesque de Dany Laferrière de Frantz-Antoine Leconte

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2020. Dany Laferrière, la vie à l’oeuvre de Bernadette Desorbay.

Bernadette Desorbay propose une étude littéraire de premier plan consacrée à une œuvre qui n’a cessé d’élargir les formes du récit contemporain. À la croisée du roman, de l’essai, du journal et de la fiction autobiographique, l’écriture de Laferrière s’y déploie comme un laboratoire du style et de la liberté formelle.

L’analyse met en évidence une esthétique fondée sur la jouissance du langage, la simplicité maîtrisée et la circulation entre les arts. Desorbay inscrit l’œuvre dans une constellation littéraire assumée, où dialoguent Henry Miller, James Baldwin, Jorge Luis Borges, Walt Whitman, mais aussi Bashō, Tanizaki ou Mishima. Ces présences ne relèvent ni de l’influence décorative ni de l’érudition citationnelle : elles participent d’un art du déplacement, du fragment et de la réversibilité du temps.

Le mémoire montre comment Laferrière transforme l’expérience vécue en matière littéraire sans jamais céder à l’aveu. L’autobiographie y devient une forme mobile, où le « je » circule entre narrateur, lecteur et figures littéraires, dans une écriture de la transitivité et du rythme.

Loin de toute démonstration idéologique, Dany Laferrière : la vie à l’œuvre met en lumière une poétique de la retenue, de l’humour et de la considération du lecteur. Une œuvre pour laquelle écrire revient moins à expliquer le monde qu’à lui donner une respiration.

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L’humour, chez lui, n’atténue pas la violence du monde : il en garde la distance juste, celle qui empêche la colère de devenir ressentiment.

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Chez Laferrière, écrire n’est jamais survivre à l’histoire : c’est la déborder, la séduire, la retourner contre elle-même pour réaffirmer une volonté de bonheur.

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Face à l’histoire violente, Laferrière oppose une esthétique de la considération partagée, où la littérature reste un acte de civilisation.

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La vie ne s’explique pas chez Laferrière : elle se déplace, se démultiplie, se fictionnalise jusqu’à devenir une mythologie personnelle.

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Écrire simplement – « Il pleut » – devient un geste radical : toucher le lecteur au plexus, sans emphase ni surcharge.

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Refusant folklore et exotisme, Laferrière choisit le classicisme le plus pur pour mieux faire entendre le chant commun du monde.

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L’exil, chez Laferrière, n’est ni plainte ni posture : il devient mobilité intérieure, capacité à habiter plusieurs mondes sans se figer dans aucun.

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Petit-Goâve n’est pas un décor mais une source : l’éveil des sens y fonde une mémoire qui irrigue toute l’œuvre, loin de la nostalgie.

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Le plaisir — charnel, intellectuel, sensoriel — n’est pas un thème, mais une méthode : l’écriture devient usage libre de la vie, contre toute confiscation historique.

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Laferrière refuse toute assignation identitaire : ni langue, ni couleur, ni géographie ne suffisent à contenir une œuvre qui se veut d’emblée monde.

Chère Bernadette,

Je viens de rentrer, et je ne sais plus comment, la nouvelle de ton départ m’est parvenue. Je suis resté un long moment silencieux à écouter ta musique. Toutes ces choses minuscules et si colorées qui accompagnent ta présence. Je suppose que tu n’es pas loin car je peux encore respirer ton parfum. Et entendre ton rire, la tête tournée vers le ciel, puis les yeux mi-clos vers la terre. Et encore ce petit recul du buste pour signaler une réflexion en cours. Je tente éperdument de garder le plus longtemps possible ces gestes de ta vie matérielle. Je me souviens d’une longue balade à Berlin le long d’un cours d’eau, derrière cet hôtel. Tu étais venue m’interviewer pour une revue universitaire, une conversation qui deviendra plus tard un livre. On avait beaucoup discuté à propos de l’angle à donner à ce livre, et tu as su garder ton calme tout au long du processus. Et je n’oublie pas ta discrétion, et ta sensibilité à fleur de peau. Tout cela m’accompagnera à la suite de ce silence, chère amie. Quand j’ai quitté Berlin, tu m’avais écrit pour dire que mon “avion venait d’atterrir à Paris.” Je ne sais pas quand le tien arrivera à destination. Bon voyage.

p.s. Je garde ce sourire de tes vingt-neuf ans pris à l’Abbaye d’Aulne en Belgique.

Dany Laferrière
29 janvier 2024

Thèses et mémoires

1997
Dany Laferrière : parcours d’une écriture
Sophie Brisebois, Université du Québec à Montréal

🎓 Maîtrise en études littéraires.
Sous la direction de Simon Harel.

L’écriture devient un instrument de vengeance contre tous les regards qui ont confisqué au sujet sa dignité humaine.
– Sophie Brisebois

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2000
Le récit d’enfance et l’occulte dans L’odeur du café
Christel Heredia, Université Jean Moulin (Lyon)

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2001
Dany Laferrière et Sergio Kokis : la redécouverte de l’Amérique
Diane Labrecque, Université du Québec à Montréal

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2001
Peindre pour parler, écrire pour voir : un parcours de l’image visuelle et stylistique dans les trois premières œuvres de Dany Laferrière
Louis Bisson, Université de Montréal

🎓 Maîtrise en études françaises.
Sous la direction de Christiane Ndiaye.

Il faut amener autrui à partager l’extase que provoque l’inépuisable visibilité du monde.
— Henri Matisse (exergue du mémoire)

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2002
La culture haïtienne au Québec : interaction ou confrontation ? Étude de la réception critique de l’oeuvre de Dany Laferrière dans Les cultures du monde au miroir de l’Amérique française
Nathalie Courcy, Presse de l’Université Laval

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2003
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer : l’ambivalence d’un jeu de rôle ironique
Lyane Henrichon, Université du Québec à Montréal

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2005
A Theory of Matrixial Reading: Ethical Encounters in Ettinger, Laferrière, Duras, and Huston
Carolyn P. T. Shread

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2005
Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer : une écriture migrante
Aurélie Lubin et Charlette Boulay

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2006
Le Mythe Nègre : idéologie de la race, de la sexualité et de l’immobilité chez Dany Laferrière
Patrick Lavarte Dodd

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2006
Pre-sent realities : counter-memory in Brand, Clarke, Dorsinville, and Laferrière
Nancy Wright

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2006
Le romancier autofictif : analyse de la représentation du personnage de l’écrivain dans trois romans de Dany Laferrière
Josée Grimard-Dubuc, Université Laval

🎓 Maîtrise en études littéraires
Sous la direction de Marie-Andrée Beaudet.

Même si Laferrière récuse l’idée d’une littérature engagée, on ne peut nier le fait qu’il est un franc-tireur pour qui la littérature est un terrain fertile pour la réflexion sociale.
– Josée Grimard-Dubuc

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2006
Traduzindo uma obra crioula: Pays sans chapeau de Dany Laferrière
Heloisa Caldeira Alves Moreira

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2006
Quatre écrivains haïtiens du Québec : Gérard Étienne, Émile Ollivier, Dany Laferrière et Stanley Péan. Alter-rature ou ubiquité réussie ?
Corinne Y. Beauquis

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2007
La fictionnalisation de la négritude dans Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière: ses au-delàs et ses limites
Mounia Benalil, Studies in Canadian Literature

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2007
Fils de l’Amérique et du jazz de La légende Duluoz de Jack Kerouac à l’autobiographie américaine de Dany Laferrière dans Une certaine Amérique à lire : la beat generation et la littérature québécoise.
Jean-Sébastien Ménard, Université McGill

🎓 Thèse en langue et littérature françaises.
Sous la direction d’Annick Chapdelaine.

J’ai l’impression des fois de faire du jazz, d’être comme un vieux saxophoniste jouant tout seul sous un lampadaire.
D L

Chapitre 5 – L’américanité québécoise, Kerouac et la Beat Generation
Pages 285 à 299.

Nota bene, 2014

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2007
Regards d’exil : trois générations d’écrivains haïtiens
Alba Pessini

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2007
The Negro Myth: Ideology of Race, Sexuality and Immobility in Dany Laferrière
Patrick Lavarte Dodd, University of Michigan

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2008
Analyse sémiologique du discours racial en traduction : traduire le Nègre de Dany Laferrière
Anne-Marie Glaude Université Concordia

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2008
A autobiografia de infância em sala de língua estrangeira: o sabor das leituras de L’Odeur du Café, de Dany Laferrière
Cristina Moerbeck Casadei Pietraroia

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2009
Analyse sémiologique du discours racial en traduction : traduire le Nègre de Dany Laferrière
Anne-Marie Glaude

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2010
Représentation de soi et surconscience du texte : les seuils ambigus de la fiction dans Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière Geneviève Dufour, Université Laval (thèse)

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2010-05 – University of North Carolina at Chapel Hill – Representations of zombis in Émile Ollivier’s La discorde aux cent voix and Dany Laferrière’s Pays sans chapeau – Dominique D. Fisher

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2010
Renaissances en terre d’exil : la représentation de l’expatriation chez trois auteurs haïtiens du Québec
Gaétan-Philippe Beaulière, Université du Québec

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2010
Révoltes sans témoin : la tracée du marronnage dans la littérature haïtienne
Laurence Clerfeuille, University of Southern California

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2010
Figures d’altérité transformatrice : l’Autre chez Victor-Lévy Beaulieu, Larry Tremblay, Dany Laferrière et Patrice Desbiens
Valérie Bazinet, Université Concordia

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2013
Stéréotypes et auto-exotisme : les représentations de la sexualité de l’homme noir chez René Depestre et Dany Laferrière
Marilyn Lauzon, Université de Montréal

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2013
«Dany Laferrière» dans Code-Switching Between Cultures And Languages: Creative connectivity
Muna Shafiq, Université de Montréal

Thèse en Études anglaises

Laferrière expérimente avec la notion de liberté créative. Il réfère à la conflation du fait et de la fiction dans la vie et dans la littérature comme “la liberté totale”

In Dany Laferrière’s novel, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer published in 1985, the protagonist, Vieux recounts his experiences in Montreal as he writes his novel Paradis du dragueur nègre. At the end of his work, Laferrière provides a chronology of his personal life from 1953 to 2002. This permits readers to vet the links between Vieux’s experiences and Laferrière’s personal ones. I will illustrate how the symbolism behind these relationships may help us understand Vieux’s engagement with Others as a Barthesian relation privilégiée. Even though the following list of chapter titles is extensively long, I include it here to illustrate and accentuate Laferrière’s humorous tone:

  1. Le Nègre narcisse
  2. La roue du temps occidental
  3. Belzébuth, le dieu des Mouches, habite l’étage au-dessus
  4. Le Nègre est du règne végétal
  5. Le cannibalisme à visage humain
  6. Quand la planète sautera, l’explosion nous surprendra dans une discussion métaphysique sur l’origine du désir
  7. Faut-il lui dire qu’une bauge n’est pas un boudoir?
  8. Et voilà Miz Littérature qui me fait une de ces pipes
  9. Miz Après-Midi sur une radieuse bicyclette
  10. Une Remington 22 qui a appartenu à Chester Himes
  11. La drague immobile
  12. Miz Suicide sur le divan
  13. Un bouquet de lilas ruisselant de pluie
  14. Comme une fleur au bout de ma pine nègre
  15. Nous voici Nègres métropolitains
  16. Une jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller
  17. Rhyme électronique pour Miz Orange mécanique sur fond de conga nègre
  18. Une chronique de ma chambre au 3670 rue Saint-Denis
  19. Miz Snob sur un air d’India Song
  20. Miz Mystic revient du Tibet
  21. Le poète nègre rêve d’enculer un bon vieux stal sur la perspective Nevsky
  22. Le pénis nègre et la démoralisation de l’Occident
  23. Le chat nègre à neuf queues
  24. L’Occident ne s’intéresse plus au sexe, c’est pourquoi il essaie de l’avilir
  25. Le premier Nègre végétarien
  26. Ma vieille Remington s’envoie en l’air en sifflotant ‘y’a bon banania’
  27. Les Nègres ont soif
  28. On ne naît pas Nègre, on le devient.

Laferrière’s playful side surfaces through his choice of subtitles that parody the image of le Nègre while poking fun at white feminism. These subtitles are substantive enough to tell an entire story. I would like to point to the first (le Nègre narcisse) and last (On ne naît pas Nègre, on le devient) chapter headings as key ingredients in my interpretation of Laferrière’s writing. Through parody his protagonist, the black dragueur Vieux, offers readers a symbolic understanding of his various sexual relationships with white women. His play with white feminism surfaces through such heading as Et voila Miz Littérature qui me fait une de ces pipes. Such subtitles illustrate the performative aspects of Laferrière’s narrative and aspects of his essential inventive self. At the end of this work, he also includes an extensive reference of the works he consulted to write this story. This list offers readers insight into the inspiration behind his writing.

Vieux taps into his essential self by reading such writers as Hemingway, Proust and Dante, having sex and drinking wine (21). Such artistic forms of hedonism sustain Vieux’s core creative process, his nègre narcisse, as he writes his novel Paradis d’un drageur nègre. The story takes place in Montréal in the 1980s. Vieux shares a very tiny apartment above a topless bar (another marker of sexuality) with Bouba who lives on the couch. Vieux’s bed is his life stage where « [i]l boit, lit, mange, médite et baise » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 12). Their living conditions suggest they are poor. Unlike Rodriguez’s story, class-based issues are not an explicit focus in Laferrière’s work. However they satirically surface in those moments when Vieux engages in sexual activity with young white women from Westmount, a wealthy English neighborhood in Montreal. Bouba can play his music at three o’clock in the morning where even with « des murs aussi minces que du papier fin » nobody complains (11). It is another example of their impoverished but free lifestyle. Jazz (another symbolic marker of their improvised and impoverished life as Black men) music filters through their apartment day and night, an artistic backdrop for a rather hedonistic lifestyle. Vieux describes their lifestyle as « une ambiance assez baroque…le DÉJEUNER DES PRIMITIFS » (35). In Chapter One, Le Nègre narcisse, Vieux refers to the social climate in Montréal as difficult : « Ça va terriblement mal ces temps-ci pour un dragueur consciencieux et professionnel… une pierre noire dans l’histoire de la Civilisation Nègre » (17). In the French Larousse, the word draguer means: « aborder quelqu’un en vue d’une aventure amoureuse ». In the Oxford dictionary, the English equivalent is ‘flirt’ meaning “to behave towards someone as if one finds them physically attractive but without any serious intention of having a relationship.” In both definitions, it is understood that a sexual relationship does not equal an emotional one.

A polemical discourse underlies Vieux’s escapades as a black dragueur. His sexual conquests may be read as a conquest of Other spaces. It is in the ambivalence of his message(s) that his negotiation as hybrid citizen and his desire for creative connectivity between cultures surfaces. Vieux’s sexual relationships with different white women as a symbolic invasion of the occidental white man’s geographic and personal territories. In Vieux’s words : « C’EST SIMPLE : JE VEUX L’AMERIQUE. Pas moins. Avec toutes les girls de Radio City, ses buildings, ses voitures son énorme gaspillage et même sa bureaucratie » (31). Vieux’s desire to possess l’Amérique mirrors Laferrière’s refusal to attach his ontogenetic self (to borrow the term from John Eakin), his sense of belonging and nation to one particular place:

Je suis vraiment fatigué de tous ces concepts (métissage, antillanité, créolité, francophonie) qui ne font qu’éloigner l’écrivain de sa fonction première, faire surgir au bout de ses doigts, par la magie de l’écriture, la fleur de l’émotion (Je suis fatigué 115).

Laferrière’s attachment to different spaces/places means that he does not like labels that force him to choose. Moreover his desire to be inventive and creative as a writer (qualities of Beck’s essential self) takes precedence over cultural origins. His narrative style such as his chapter headings along with his protagonist Vieux’s sexual encounters with different women is an illustration of the multiplicity of spaces he wishes to occupy and ultimately how he plays with stereotypes thus reversing the power dynamic in the black/white binary. This desire to move between literary and sexual spaces fits well with Beck’s model of the essential self as attraction-based and the idea of creative connectivity explored in this thesis.

Through Vieux’s sexual encounters with affluent, young, white women Laferrière simultaneously mocks the role of the black dragueur and white women, feeding and collapsing different stereotypes. Vieux’s most intimate relationship with Miz Littérature validates and combines his love of literature and sex. Such intimate connections with oneself (writing and reading) may be understood as an aspect of Bhabha’s pedagogy and his sexual adventures with white Others as performative. Both aspects translate the notion of a Barthesian relation privilégiée. The intimate manner in which Miz Littérature connects with Vieux may be read as an act of complete surrender. During the throes of passion, she yells out « BAISE-MOI » followed by « TU ES MON HOMME…TU ES LA PREMIÈRE PERSONNE À QUI JE DIS ÇA…JE VEUX ÊTRE À TOI » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 50-51). I read Vieux’s intimate relationship with someone named Miz Littérature in three ways. First, her desire to feel such closeness with Vieux is symbolic of the intimacy possible between a black man and white woman. Sexual exchanges are also the impetus for creative writing. In his most recent work, Je suis fatigué, Laferrière explains that he writes « généralement à l’aube, juste après avoir fait l’amour » (50). In Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Vieux also writes after sex. Lastly, this relationship can be read as an allegory of Laferrière’s romance with literature since he sometimes reads and shares sexual intimacy simultaneously. Moreover all of Vieux’s sexual encounters are with educated white women. The following declaration illustrates his desire to collapse other stereotypes. « Un Nègre qui lit, c’est le triomphe de la civilisation judéo-chrétienne ! La preuve que les sanglantes croisades ont eu, finalement, un sens. C’est vrai, l’Occident a pillé l’Afrique, mais ce NÈGRE EST EN TRAIN DE LIRE » (42). Once again, Laferrière’s tone is humorous but laden in sarcasm towards those who continue to negatively marginalize black people. In such instances, Laferrière’s narrative style illustrates his movement between Beck’s model of an essential and social self as he sarcastically validates the black man who reads, an inventive approach in how he addresses prejudices.

Bouba is not only Vieux’s roommate but his alter-ego. He is also a model of Beck’s essential self, however a more simple one than Vieux. He drinks copious quantities of tea, eats, sleeps, listens to Jazz artists such as Charlie Parker and Miles Davis and cites passages from the Qur’an. He seems content doing nothing and going nowhere. Music, prayer and occasional counseling sessions with young women complete his daily routine. He has no real vocation and he appears unaffected by the outside world, except in his role as counsellor or mentor to white women in need. I view Bouba as Vieux’s muse of spirituality. In fact when Bouba begins counselling Miz Suicide, Vieux does not understand. He describes her as « cette horreur aussi sexy qu’un poux » (70). Bouba responds: « La charité Vieux, tu ne connais pas ça » (71).There is indeed an ironic overtone as well as a latent sarcasm in this response with the idea that charity is offered by a black man to a white woman! This collapse and reversal of black/white roles is performative in narrative style.

The first of ten instalments in Laferrière’s Autobiographie américaine, Laferrière experiments with the notion of creative freedom. He refers to the conflation of fact and fiction in life and in literature as « la liberté totale » (Je suis fatigué 87). He views « le Nègre » as « une invention purement nord-américaine » and parodies this image in his work (Je vis comme j’écris 91). In this vein, he blurs the borders between his creative spirit and his personal interests. For instance, his references to great jazz artists and his numerous quotations from the Qur’an are not an illustration of his love of jazz or his faith in Islam. As he explains,

je me suis acheté un petit livre sur le jazz, un truc sommaire…j’ai fait la même chose avec le Coran. J’ai acheté un bouquin de règles coraniques et je m’en suis servi. Je m’en fous du contenu. C’est le rythme qui m’intéresse…quand les gens essaient de retrouver ma vie à chaque coin de page, ça me fait rigoler (J’écris comme je vis 101).

The title of his work J’écris comme je vis contradicts Laferrière’s preceding words. The ambivalence in his writing is part of his creative writing strategy. I understand this ambivalence, Laferrière’s « rythme » as his desire to create a kind of New Age music. This idea of jazz music as a tool to inspire, relax and even in still optimism in its listeners also has symbolic value because the improvisational aspects of jazz are like Vieux. The varied personalities of his lovers, for instance, illustrate Vieux’s ability to improvise with each one in much the same ways instruments communicate between each other. Each encounter he has I understand as a solo, improvised and original in how Vieux communicates with these women, creatively and with a certain musicality. His choice of white women allows him to toy with patterns of intellectual bourgeoisie and playfully, almost sardonically, question identity construction by moving between Beck’s model of the social self as imitative, planned and the essential self as inventive. As Laferrière states in Je suis fatigué, « il faut jeter les idées et les émotions sur la page blanche, comme des légumes dans un chaudron d’eau bouillante. Mais d’abord et surtout, on doit commencer à écrire quand on ne sait pas quoi dire » (65). His desire to write is « tout simplement…quelque chose surgissant de [s]on intimité la plus profonde » (75). It is not his intention to « faire la sociologie urbaine » or to respond to such questions as: « Comment un jeune Haitien nous voyait-il? » (75). He writes to « jeter la pleine lumière sur » lui et « [d]e descendre dans les ténèbres de [s]a pauvre âme » (75). While this may be true, Laferrière’s style of parody and his treatment of black and white stereotypes suggest that he taps into Beck’s model of the essential and social self by toying with socially accepted ideas. He also reveals his extended consciousness as he redefines such stereotypes. Antonio Damasio defines the extended consciousness

as going beyond the here and now of core consciousness. The here and now is still there, but it is flanked by the past, as much past as you may need to illuminate the now effectively, and, just as importantly, it is flanked by the anticipated future” (195).

Laferrière’s satirical tone illustrates his implicit resistance to racial divisions as well as his desire to collapse fixed forms of subjectivity. In this way, his vision of self-hood is in continual movement between black and white binaries of self-hood. This brings to mind Harris’s observation that

all patterns [of self-representation] are partial and as they break, the image changes. It appears to be the same image…two forces which resemble each other but are not the same. Thus one begins to open oneself up to new undreamt-of dimensions and regenerative possibilities” (Harris qtd. in Nasta 39).

For instance, Laferrière refers to Vieux and Bouba as occidental men who share an Islamic faith. George Elliot Clarke points out that the Qur’an “highlights [Laferrière’s] dissident vision of the Caucasian Occident (marked by the sign America) as a citadel of “evil-doers” and “infidels” (6). Laferrière also plays with the notion of white superiority within the master/slave context. « Se faire servir par une Anglaise (Allah est grand). Je suis comblé. Le monde s’ouvre, enfin, à mes vœux » (Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer 29). Moreover, through his interpretation of « le Nègre » he paints an image of these black men that is stereotypical in some ways and completely inventive in other ways. Such references illustrate his satirical contestation of black marginality.

In Jana Evans Braziel’s words, Laferrière’s “Haitianiz[ing] of white North America” shows his vision of identity and place to be consistent with my idea of hybrid identity (874). It is a continual negotiation of passages between culture(s) and place(s):

La vie est un acte collectif. Et si vous ne vivez pas dans le pays que vous habitez, ce que vous risquer c’est de tomber, très vite, dans l’univers de la fiction. De devenir en quelque sorte un être fictif (Laferrière, Je suis fatigué 102).

Laferrière detests labels that box him into a fixed category. He simply wants to be « un homme du Nouveau Monde » (115). However in the selected work I focus on his protagonist plays inside the French English language debate as a French-speaking black man who engages in sexual relationships with white women. He chooses « une position mitoyenne » as American (115). « En acceptant d’être du continent américain, je me sens partout chez moi dans cette partie du monde » (Je suis fatigué 115). Since he speaks and writes in French, Laferrière negotiates subjectivity through his encounter with white Anglophone women. Moreover his desire to collapse black and white stereotypes illustrates, albeit through parody, his need for connectivity between cultures, color lines and male/female dynamics. Having lived in Port-au-Prince, Montréal and Miami, Laferrière also understands the complexities of labeling himself as simply Haitian. His nostalgic reflections of life in these cities illustrate a genuine connection to place:

Port-au-Prince, c’est le désir tourmenté qu’on trouve dans les paysages insolites et mystiques… Montréal m’a toujours fait penser à une jeune fille fraîche, directe et bien dégourdie. Montréal est devenu mon choix d’homme. Et Miami, mon lieu d’écriture… Port-au-Prince occupe mon cœur, Montréal ma tête, Miami mon corps… je ne quitte jamais une ville où j’ai vécu. Au moment où je mets les pieds dans une ville, je l’habite. Quand je pars, elle m’habite (Je suis fatigué 193).

The preceding quotation is taken from the last of his ten autobiographical works Je suis fatigué published in 2001. It provides an interesting commentary on Laferrière’s satirical explorations of Vieux’s sexual relationships with young women in Westmount, Montréal in Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. I read this first instalment of his autobiographical collection as Laferrière’s own drague with Montréal. On the one hand, Vieux’s sexual experiences with attractive white women in Montréal can be read as his simple appreciation of them but if we read all ten of his fictional works (yet autobiographical in form), we understand how in his first work these sexual relationships can also be understood as Laferrière’s symbolic and initial engagement with the city of Montréal.

Vieux’s sexual experiences with young white women can also be read as a conquest of white space(s) and as an expression of his desire to engage in an intimate and passionate relationship with Other geographical spaces. Furthermore, his symbolic engagement with White America, parodied through his sexual encounters with White women, needs to be read as a tongue-in-cheek caricature of the negative stereotypes he mocks through humorous renditions of sexual conquest. What is particularly effective in his use of satire along sexual lines is illustrated in the ambivalence of who is being mocked: Is it the black man or the white woman, or both? Chapter headings such as « Et voila Miz Littérature qui me fait une de ces pipes » or « Le pénis nègre et la démoralisation de l’Occident » or « Le chat nègre a neuf queues » illustrate Laferrière’s playful yet sardonic tone. Perhaps the most telling chapter title is the last one: « On ne naît pas Nègre, on le devient! » Borrowed from Simone de Beauvoir’s famous quotation: « On ne naît pas femme, on le devient », the message is one of social construction. Laferrière thus reminds the reader that identity with all of its identifiable characteristics of color, sexuality, beauty, attraction, etc. is assigned to individuals by others, a concept created through what a particular society and culture deems appropriate. I read Laferrière’s play of sexual spaces between a black man and white women as parody. When Vieux meets one of Miz Littérature’s friends and she immediately ask him « Tu viens d’où? » he is unimpressed (Laferrière, Comment faire l’amour 112):

À chaque fois qu’on me pose ce genre de question, comme ça, sans prévenir, sans qu’il ait été question, au paravant, du National Geographic, je sens monter en moi un irrésistible désir de meurtre…. Il n’y a rien à faire, c’est une snob, Miz Snob (112).

Laferrière mocks culturally appropriate markers of conduct that negatively define black men as objects of curiosity.

Moreover Vieux’s description of his sexual experiences with white women traces the image of « le nègre » as a caricature rather than a real person. This leaves the reader wondering about Laferrière’s motives. Is humor or parody the goal? Is there a more complex dynamic at play? Is the focus then a desire for real intimacy between the races or a desire to reverse roles of dominance? Various examples throughout the text suggest that it is a combination of all these factors:

quand on commence à déballer les phantasmes, chacun en prend pour son compte…il n’y a pratiquement pas de femmes dans ce roman. Mais des types. Il y a des Nègres et des Blanches. Du point de vue humain, le Nègre et la Blanche n’existent pas (153).

Such quotations suggest that labels, even references such as black and white are constructed images, often far removed from reality. These references ultimately offer readers a unique and humorous approach in (de)constructing racial lines and appreciating the bonds of attraction humans develop for the other even when they consider the other different or inferior.

In her short story Histoire noire, Suzanne Lantagne empowers blackness by suggesting that it embodies the “source of life, of enjoyment” (qtd. in Clarke 4). In this story, King is an African who speaks Italian, English « et probablement zoulou » (19). Like Laferrière, the narrator illustrates her sexual desire for black men as she parodies black stereotypes to explore and question her sexual desires. Men like King inspire her simply because they are black, cultured and educated. King explains the reasons for her attraction as follows:

Avec un Blanc, j’aurais l’impression d’être gênante; il regarderait autour, serait légèrement mal à l’aise et surtout ne saurait pas quoi faire de ses deux mains. Mon partenaire noir me suivait, connaissait le désir derrière le moindre de mes sourires…me tenait, me provoquait, me manipulait, me consolait, me regardait, m’embrassait, me serrait, me faisait rire et fondre, me prenait (20).

In the preceding quotation, verbs such as provoquer, manipuler, and prendre, permit Lantagne to engage in Fanonesque rhetoric, reversing the hierarchical black/white binary. The power of seduction and control falls in the hand of black men. Like Lantagne, Laferrière also toys with stereotypes, mocking the underlying white fear of interracial sexuality. Are white women fascinated by Vieux because he is black? « On a déjà vu des jeunes filles blanches, anglosaxonne, protestantes, dormir avec un Nègre et se réveiller le lendemain sous un baobab, en pleine brousse, à discuter des affaires du clan avec les femmes du village » (Laferrière, Comment faire l’amour 83). Once again, Laferrière playfully, perhaps wilfully, transforms these white women as « femme[s] du village » toying with their independence and their autonomy.

Braziel situates Laferrière’s text “within an African American grand narrative” (880) to point “to the ways in which black masculinity and black male sexuality are always framed by a racialized erotic economy defined within the parameters of white, masculine, heterosexual parameters that trap black men” (881). Laferrière’s transgressive tone is evident when he has Vieux state, « JE VEUX BAISER SON IDENTITÉ » (81). These capitalized words emphasize Vieux’s explicit desire to bring his lover, in his words, « à ma merci » (81). This « baise métaphysique » also blurs the colour lines and permits Vieux to symbolically reclaim his African identity (81):

[Elle] est couchée sur le dos. OFFERTE….Cette fille judéo-chrétienne, c’est mon Afrique à moi. Une fille née pour le pouvoir. En tout cas, qu’est-ce qu’elle fait ainsi au bout de ma pine nègre? (80).

Each of Vieux’s sexual relationships with white women metaphorically bridges the racial divide. « Ce n’est pas tant baiser avec un Nègre qui peut terrifier. Le pire, c’est dormir avec lui. Dormir, c’est se livrer totalement. C’est le plus que NU. Nu Plus…danger de véritable communication » (83). Since all his lovers spend the night with him, we could say that Vieux experiences a deeper intimacy with these women.

If I adopt Laferrière’s satirical tone, I would suggest that how individuals choose to relate to some more intimately than to others is dependent on what is en vogue at a particular moment in time. Vieux’s dialogue resonates inside an en vogue commentary through such comments : « BAISER NÈGRE, C’EST BAISER AUTREMENT. L’Amérique aime foutre AUTREMENT. LA VENGEANCE NÈGRE ET LA MAUVAISE CONSCIENCE BLANCHE AU LIT, ÇA FAIT UNE DE CES NUITS » (19). Such comments should not be interpreted literally. I believe that Laferrière wishes to provoke his readers. He invites them to participate in a performative understanding of culture, perhaps to question the way society (in the 1980s) views relationships between white and black people. At the same time, he sardonically plays with sexual interactions to erase past injustices against black people. « Le Grand Nègre de Harlem a le vertige d’enculer la fille du propriétaire de toutes les baraques insalubres de la 125e…, la baisant pour toutes les réparations que son salaud de père n’a jamais effectuées… LA HAINE DANS L’ACTE SEXUEL EST PLUS EFFICACE QUE L’AMOUR » (19). The reader must take such comments as they are meant. The sense of conquest along with the need for black dominance is palpable in the preceding quotation. Whether it is delivered satirically or seriously, the underlying intention to collapse and reverse the notion of white dominance cannot be ignored. It is often stated that humor allows individuals to deliver messages they are otherwise afraid to voice. Like all art forms, humor is an important tool to address issues that people are otherwise uncomfortable expressing.

Laferrière’s brand of satire is mocking, sarcastic and always ambivalent in its messages. This ambivalence resonates in every experience, every incident, and through almost every piece of information he shares with his readers. He explains sexuality and color lines as some sort of cruel fad of the moment, one that encourages a certain wonton, transgressive behavior. As he states, if the focus in the 80s is the color black, in the 70s it was red. « Dans les années soixante-dix, l’Amérique était encore bandée sur le Rouge. Les étudiantes blanches faisaient leur B.A. sexuelle quasiment dans les réserves indiennes » (18). Such lines he draws between sarcasm and humour are fine ones and Laferrière exploits them fully.

Thus sexual relationships between Vieux and white women may be read satirically and polemically as acts of vindication. In as much as Laferrière parodies the role of the over-sexed black man, he also mocks the role of white women who feel the need to validate their sense of broadmindedness by engaging in a conversation or in a sexual relationship with a black man. In doing so, these women symbolically acquiesce to the black man. By giving these women nicknames such as Miz Littérature, Miz Sophisticated Lady, Miz Snob, Miz Chat, etc., Vieux not only strips these women of an individual identity, he parodies their personalities as he empowers himself. Each woman is a prototype of all the others who fit this description. Thus, by sleeping with one Miz Littérature, he sleeps with all of them. Each encounter may be interpreted as Vieux’s metaphoric conquest of Other white, wealthy socialites studying at McGill University and ultimately of white America. « C’est que dans l’échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre » (48). Laferrière parodies sexual desires as black. The reader is never certain of who controls whom in the « RÔLE DES COULEURS DANS LA SEXUALITÉ » of who is superior and who is inferior (49). Through such ambivalent states, Laferrière succeeds in illustrating the potent connection between power and sexuality. On the one hand, Laferrière parodies black and white stereotypes to contest past and present notions of white superiority and the complex spaces of black inferiority. On the other hand, in Barthesian terms, his self-identification process is “an unfixed repertoire of many subject-positions,” focusing on his “inability to make cohere all the jostled and jolted “subjects” (Smith 107). “In this mobility … [he derives] a certain pleasure–the pleasure of being the place of transgression in relation to the cerned subject [he] is presumed to be” (Smith, 107). This is a site of transgressed jouissance, a symbolic code which focuses on the multiplicity of the subject. “Jouissance is specifically transgressive and it marks the crossing by the human agent of the symbolic codes which attempt to keep us in place as one subject” (107). Laferrière enters a “dialogical engagement with history and fantasy,” (Smith 154). He assigns the black man a transgressive power. By focusing on Vieux’s sexual relationships with different white women, Laferrière enters, one could even say conquers, white spaces over and over again. In a paper entitled “Ethnicity and race: Canadian minority writing at a crossroads,” Enoch Padolsky suggests that Laferrière’s “sexual encounters and identity musings … [with] “white” Westmount “imperialist British-Canadian women” corresponds with “his own “race-oriented” (and gendered) discourse” (9). Positions of white power are reversed, collapsed through Laferrière’s parody of sexual relationships.

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2014
Pre-sent realities counter-memory in Brand, Clarke, Dorsinville, and Laferrière
Nancy Wright, Université de Sherbrooke

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2015
Une littérature du décloisonnement : la construction de la figure de l’écrivain et du littéraire dans Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer et Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? de Dany Laferrière
Florent Perron-Nadeau, Université de Montréal

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2015
Genre autofictionnel et engagement littéraire chez Dany Laferrière; suivi de Figurations
Samuel Sénéchal, Université du Québec à Trois-Rivières

🎓 Maîtrise en Lettres.
Sous la direction de Manon Brunet.

Ce genre résolument postmoderne a su faire naître en moi une passion bien réelle pour la littérature.

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2015
Dynamique de recomposition des imaginaires dans la diaspora haïtienne au Québec : une analyse sociologique des romans de Dany Laferrière et d’Émile Ollivier
Marie-Judith Pierre-Lominy, Université du Québec à Montréal

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2015
Colloque «Poétiques de Dany Laferrière»
Organisé par Romuald Fonkoua et Florian Alix, Université Paris-Sorbonne.

Sous le Haut patronage de l’Académie française, un colloque international est consacré à Dany Laferrière. Pour la première fois, venus d’Italie, du Québec, des USA et d’Europe, de nombreux spécialistes se penchent ensemble sur les poétiques de ce nouvel académicien venu des îles dont l’œuvre littéraire est l’une des plus importantes au début de notre XXIe siècle.

Une maison n’est pas un abri.
Et une ville doit avoir une âme pour être habitable.
D L

Dany Laferrière dans un territoire littéraire complexe
Présidence de session : Christiane Ndiaye

Avec Jean Jonassaint, Syracuse University
« Laferrière à l’Académie : une (double) leçon d’histoire (littéraire) »

Lise Gauvin, Université de Montréal
« De l’écrivain japonais à l’écrivain en pyjama : écrire pour qui ? pourquoi ? »

Le jeu avec la doxa : Dany Laferrière à rebours des idées reçues
Présidence de session : Virginie Brinker

Olga hel-bongo, Université Laval (Québec)
« La conquête selon Dany Laferrière. De Comment faire l’amour
à un nègre sans se fatiguer à Je suis un écrivain japonais »

Paola Ghinelli, Université de Modena e Reggio Emilia
« Clichés et originalité dans l’œuvre de Dany Laferrière »

Guedeyi Yaeneta Hayatou, Université d’Ottawa
« Jeux et enjeux du préconstruit dans Comment faire l’amour
avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière »

L’espace-temps du roman : les chronotopes de Dany Laferrière
Présidence de session : Lise Gauvin

Stefania Cubeddu-Proux, Université Paris-Sorbonne / Université Paris Ouest-Nanterre La Défense
« Montréal / Port-au-Prince : deux villes en dialogue dans l’espace d’une œuvre, ou Comment faire l’amour avec deux villes sans se fatiguer »

Yves Chemla, Université Paris-Descartes
« Représentation de l’espace dans Le Charme des après-midis sans fin de Dany Laferrière »

François-Jean Authier, Professeur de chaire supérieure en khâgne, Poitiers
« Dany Laferrière et l’écriture des commencements »

Lectures d’extraits de textes de Dany Laferrière, par Isabelle Fruleux, comédienne, Compagnie Loufried

Les horizons littéraires de Dany Laferrière
Présidence de session : Olga Hel-Bongo

Julie Delorme, Université de Montréal / Université d’Ottawa
« “Erracinerrance” et identité “rapaillée” chez Dany Laferrière »

Victoria Famin, Université Paris-Sorbonne
« Dany Laferrière et Gabriel Garcia Marquez : le réalisme magique dans la construction littéraire de l’espace haïtien »

Nataša Raschi, Université de Pérouse (Italie)
« Présence de Dany Laferrière en Italie »

Dany Laferrière et la fiction
Présidence de session : Nataša Raschi

Christiane Ndiaye, Université de Montréal
« L’autre monde : inventer le vécu avec les choses lues »

Yolaine Parisot, Université Rennes 2
« Conversations de Dany Laferrière avec Héraclite et Borgès : phénoménologie de l’événement pour une théorie de la fiction »

Florian Alix, Université Paris-Sorbonne
« Le plaisir du texte comme politique paradoxale dans Le cri des oiseaux fous »

Dany Laferrière : une certaine idée de la littérature
Présidence de session : Jean Jonassaint

Françoise Simasotchi-Bronès, Université Paris 8
« Dany Laferrière : écrire tout qui bouge autour de soi »

Aurélie Dinh Van, Université Toulouse – Jean Jaurès
« Déconditionnements paratopiques chez Laferrière : vers une écologie
relationnelle »

Romuald Fonkoua, Université Paris-Sorbonne
« Dany Laferrière : comment faire la littérature sans se fatiguer ou l’art
presque perdu de l’écrivain »

Dany Laferrière : le romancier et les arts
Présidence de session : Yolaine Parisot

Jean Herald Legagneur, Université d’État d’Haïti / Université Sorbonne-Nouvelle
« Imaginaire pictural et fiction romanesque dans l’œuvre de Laferrière : contours esthétiques d’un “écrivain primitif”»

Marie Joqueviel-Bourjea, Université Paul Valéry Montpellier 3
« “Art happens”. Dany Laferrière : poésie, peinture »

Virginie Brinker, Université de Bourgogne
« Vers le Sud et ses réécritures, dire et montrer le désir de pouvoir et le pouvoir du désir »

📚 Dany Laferrière et la peinture
Revue de littérature comparée

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2016
La construction de l’imaginaire du retour dans «Pays sans chapeau» et «L’Énigme du retour» de Dany Laferrière
Émilie Corneau, Université de Montréal (Thèse)

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Autofiction et postmodernité: la voix/e d’une subectivité insaisissable chez Dany Laferrière et Vickie Gendreau
Anaïs Clerc, Université McGill (thèse)

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2016
L’activité littéraire de Dany Laferrière : médiatisation et posture d’auteur
Nicolas Gaille, Université Laval

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2018
Mémoire, identité et représentation de l’exilé chez Émile Ollivier et Dany Laferrière
Mariane Gendron-Troestler, Université de Montréal

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2018
Pour une géopoétique climatique : le nomadisme dans « l’autobiographie américaine » de Dany Laferrière
Joannie Bélisle, Université du Québec à Montréal

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2018
Tentation et tentative du retour au pays natal dans Pays sans chapeau et L’énigme du retour de Dany Laferrière
Cloé Rouville, Concordia University (thèse)

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2019
Stéréotypes, clichés et identités chez Dany Laferrière : l’exemple japonais
Maureen Kim Domerson, Université de Montréal (thèse)

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2018
Le récit d’apprentissage dans Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo de Dany Laferrière
Lyna Boukhari, Université de Tunis

🎓 Master en Langue, Littérature et Civilisation françaises.
Sous la direction de Samia Kassab-Charfi.

Un pays est un roman écrit par ceux qui l’habitent.
Chaque interprétation nouvelle l’enrichit.
D L

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2020
L’Empreinte de la tortue, roman, suivi de La crise de la transmission filiale en contexte d’exil et de post-exil dans quatre romans contemporains : Ru de Kim Thúy, L’Énigme du retour de Dany Laferrière, Lumières de Pointe-Noire d’Alain Mabanckou et La Ballade d’Ali Baba de Catherine Mavrikakis
Thuy Aurélie Nguyen, Université du Québec à Rimouski

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2020
Étude géosymbolique et géocritique : Le pavillon des miroirs de Sergio Kokis et Pays sans chapeau de Dany Laferrière
Catherine Boucher, Université de Sherbrooke

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2020
La mise en fiction du retour au pays natal chez Émile Ollivier, Anthony Phelps et Dany Laferrière
Jean-Goualbert Atis, Université de Montréal

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2023
De La lengua es un lugar
Jacobo Zanella, Mexique (Publication académique)

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2024
La mémoire mise en scène : Écriture de l’agrégation dans « L’odeur du café », de Dany Laferrière, suivi de « Remontant la rivière »
Isabelle Lamarre, Université McGill

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2024
Mémoires blessées. Les violences de l’histoire revisitées par Patrick Chamoiseau, Dany Laferrière et Tierno Monénembo
Valéria Liljesthröm, Université Laval (thèse)

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2024
Poétiques de l’Exil et de l’Altérité chez Dany Laferrière et Louis-Philippe Dalembert
Lyna Boukhari, Université de Tunis

🎓 Thèse de doctorat en langue et littérature françaises.
Mention Très honorable avec félicitations du jury.
Sous la direction de Samia Kassab-charfi.

Nous ne sommes pas du tout face à un écrivain en quête de racines mais en quête de branchages nouveaux.
Lyna Boukhari, à propos de Dany Laferrière

Regard de la presse

Grand maître de la boutade, des jeux de mots, des comparaisons triviales, des images inattendues. Un hommage rendu […] à une ville et à un pays qui laissent leurs chances à ceux dont ils acceptent l’entrée.
– Marie Naudin, Études canadiennes (University of Connecticut)
1 janvier 1995


Dany Laferrière: être noir à Montréal

S’appuyant sur L’Ere du vide de Gilles Lipovetsky, une étude de quatre romans post-modernes de Dany Laferrière faisant état de son adaptation à Montréal, à savoir: Comment faire l’amour avec un noir dans se fatiguer, Eroshima, Cette Grenade dans la main est-elle une arme ou un fruit ? Chronique de la dérive douce.

With references to Gilles Lipovetsky’s L’Ere du vide, an analysis of the four post-novels written by Dany Lafferrière in which he gives an account of his social and cultural adjustment to Montreal: Comment faire l’amour avec un noir dans se fatiguer, Eroshima, Cette Grenade dans la main est-elle une arme ou un fruit ? Chronique de la dérive douce.

Dany Laferrière a conquis un succès immédiat avec son premier roman dont on a peu après tiré un film: Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguerl. Publié en 1985, il aura fallu neuf ans à I auteur pour en trouver la matière, le rédiger et le faire éditer. Si la durée de cette gestation laisse pressentir que les débuts à Montréal n’ont pas toujours été faciles, elle doit aussi tenir compte de l’évolution des attitudes indigènes face aux immigrés. Avec le roman initial trois autres abordent les problèmes de l’adaptation d’un Haïtien à Amérique du nord: Eroshima (1987), Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993), Chronique de la dérive douce (1994).

Cette étude se propose d’examiner successivement les bagages apportés à Montréal par le je/narrateur, les divers chocs ressentis dans les commencements, le manque d’appui d’ordre idéologique mais aussi les aides prodiguées permettant la stabilisation dans cette ville.

Dans Chronique de la dérive douce, le narrateur précise n’avoir pas été exilé d’Haïti mais avoir fui de son propre chef, par mesure de prudence, pour éviter d’être emprisonné ou tué comme deux de ses amis. Il arrive donc à Montréal au début de l’été 1976, âgé de vingt-trois ans, avec une solide formation chrétienne, chez les Frères de Petit Goave et littéraire au lycée de Port-au-Prince. Il possède aussi une excellente oreille musicale. Il prétend toutefois dans Cette Grenade n’avoir eu pour tout bagage qu’une « vieille valise en tôle » contenant: « ce rire éclatant, sonore, joyeux, contagieux, un rire d’enfant qui faisait halluciner les filles […] Vieil héritage ancestral » (37). Le rire est en effet un atout primordial qui provoque des boutades, des drôleries et s’adresse plus au Moi et à la banalité de l’existence qu’aux défauts des autres ou à des actions bizarres.

De fait Laferrière va amenuiser son haïtianité dans les quatre romans considérés pour ne conserver que son identité d’homme de couleur désireux de se fondre dans la masse des autochtones montréalais. Il y va de sa fierté: « Toujours la même connerie! Les gens doivent écrire sur leur coin d’origine! J’écris sur ce qui se passe aujourd’hui, là où je vis » (Cette Grenade 15). Dans Lettres et l’être Léon-François Hoffmann note qu’à la Bibliothèque du Congrès ses oeuvres se trouvent répertoriées « sous la rubrique « littérature canadienne francophone et non pas sous la rubrique littérature des Antilles francophones’ » (199). Parmi ceux que les critiques appellent les romanciers haïtiens de l’exil. Laferrière ne se classe pas parmi ceux qui, comme René Depestre ou Emile Ollivier. demeurent encombrés de leurs souvenirs, de leur nostalgie de l’île natale avec ses problèmes passés et présents. Il rejoint plutôt Jean-Claude Charles de Manhattan Blues. Rose-Marie Perrier de Dans les embarras de New York, Gérard Etienne d’Une Femme muette dont le thème de prédilection est la vie des Ha/tiens à l’étranger.(2)

Un peu comme le Bukowski des quartiers délabrés de Los Angeles, comme le Céline de la banlieue parisienne ou bien encore le Ducharme du petit peuple québécois, Laferrière rend compte de la bohême montréalaise. Il oeuvre à partir du quotidien, de ses propres observations, rencontres, conversations et rêveries qui meublent de fantasmes sa grisaille personnelle. De là un aspect hyperréaliste avec des grossissements et des surmultiplications. Il privilégie la succession de chapitres courts, voire de fragments, l’emploi de la première du singulier, les tranches de vie personnalisées imprimant une touche autobiographique à des romans qui mêlent réalisme et imagination, offrant au lecteur une réalité virtuelle. Ce faisant, cet écrivain a conscience de procéder comme les romanciers nord-américains. A propos de Cette Grenade n’écrit-il pas: « Le roman contemporain américain est, généralement, une collection de textes brefs reliés entre eux par un fil souple et solide (le sentiment d’être américain). Comme la vie d’un Américain est une collection de faits (la sensation du vide). Ce livre n’échappe pas à cette règle »(27). Ajoutons que Jacques Pelletier, dans le profil du romancier qu’il dessine pour les Lettres Québécoises, apparente sa manière d’écrire à celle du reportage: « une réalité chassant l’autre selon une logique narrative obéissant aux lois qui régissent l’univers du flash et du clip » (12).

En raison de sa fragmentation, le récit ne rend compte d’aucun itinéraire conduisant à un but précis. Chaque livre répète l’autre, le « je » menant tout simplement une vie nomade dans un cadre immuable et évitant d’une part de souscrire à des codes précis, d’autre part de céder à l’expression lyrique.

Tout élan dans ce sens se trouve immédiatement coupé par l’humour. Comme chez Ducharme, par exemple, l’oeuvre devient langage, recueil de procédés linguistiques. Laferrière joue notamment sur l’ambiguïté des titres: Eroshima combine les concepts d’explosion, de sexe et de Japon, Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? annonce les plaisirs de la subversion. La dédicace contredit parfois l’épigraphe. Dédié à trois artistes noirs, Cette Grenade emprunte à un graffito l’idée que l’importance de l’homme ne réside pas dans sa couleur. Parfois l’épigraphe se trouve contredite par le texte. Alors que l’article du Code noir cité prétend que « le nègre est un meuble », les pages de Comment faire l’amour dégagent une sensation plutôt animale. Les titres de chapitre se teintent de désinvolure. Il n’est que de parcourir la table des matières de ce roman: « La drague immobile ». « Un jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller ». » Ma vieille Remington s’envoie an l’air en sifflotant ya bon banania ». Le texte lui-même abonde en procédés stylistiques réducteurs de clichés, de déjà lu. Ils relèvent de l’incongru et de la dérision. Laferrière est un grand maître de la boutade, des jeux de mots, des comparaisons triviales, des images inattendues.

Représentatif de sa génération, ce Haïtien offre donc au lecteur des ouvrages qui relèvent de l’esthétique post-moderne analysée par Gilles Lipovetsky, dans L’Ere du vide. Selon ce sociologue, à partir des années cinquante, la société occidentale a rompu avec l’ordre dominant qualifié de « disciplinaire-révolutionnaire-conventionnel ». De cette fracture a surgi une nouvelle société, la nôtre, nettement plus flexible. Elle est fondée « sur l’information et la stimulation des besoins, le sexe et la prise en compte des ‘facteurs humains’, le culte du naturel, de la cordialité et de l’humour »(10, 11). Chez Laferrière, comme nous allons le montrer, se trouvent les principales caractéristiques de cette tendance mise en avant par Lipovetsky: « la désaffection des grands systèmes » au profit d’un narcissisme, d’un « strip-tease psy » privilégiant la convivialité, la musique non stop, un intérêt muséographique et la permissivité sexuelle, le tout baignant dans l’instant présent et le refus du tragique. La décontraction est de mise car « l’hypertrophie ludique compense et dissimule la détresse réelle quotidienne » (225).

Un désarroi certain assaille le narrateur de Chronique à son arrivée au Québec. En dépit du chiffre avancé de quatre-vingt mille Noirs vivant au Québec dans !es années soixante-dix, avec une forte concentration à Montréal (Dejean 99). le nouveau venu se trouve frappé de leur quasi absence: « J’ai marché plus de deux heures / vers le sud / sans rencontrer un seul Noir. / C’est une ville nordique, vieux »(29). Un traumatisme s’ensuit: « Je suis noir / et tous les autres / sont blancs. / Le choc » (14). A des sentiments d’étrangeté et de solitude, s’ajoute la sensation pénible de la rigueur du climat: « Vous croyez que c’est simple, / quand on vient d’un pays d’été / où tout le monde est noir, / de se réveiller dans un pays d’hiver / où tout le monde est blanc »(97). Un grand Sénégalais avec « une touffe de cheveux blancs au milieu de sa tête », met en garde le nouvel arrivé quant à sa santé: « La glace brûle tout, frère. Après vingt ans ici, frère, on devient cendre » (Comment, 99).

Dans les débuts, l’immigré souffre de « paranoïa ». Les gens qu’il croise le regardent soit avec une indifférence insultante: « comme si j’étais un mur lisse » soit, au contraire, avec « un haut-le-corps ». Il peut « hurler » tant qu’il veut, personne ne l’entendra (Chronique, 24, 90). La police ne se gêne pas pour l’interroger ni pour le fouiller le soir dans la rue. A cause de son manque d’argent, il n’a pas d’amis « ni de domicile fixe » et, pour ses repas, le « riz-pigeon » tient souvent lieu de « riz-poulet ». Quant aux relations haïtiennes déjà installées dans la ville, elles s’avèrent de peu de secours: les épouses se méfient des parasites et des timides.

Néanmoins le Noir ne semble souffrir de la part des Montréalais que de simples blessures d’amour-propre. Ayant osé adresser la parole à une fille dans une queue à la poste, le narrateur se voit fusillé du regard par celle-ci et rabroué publiquement par une autre. A en croire les blancs, le sexe serait la grande affaire des Noirs, aussi ces derniers doivent-ils s’attendre à subir nombre d’allusions à ce sujet: « Le boss m’a convoqué dans son bureau / et a fait des plaisanteries avec le comptable / sur l’endurance sexuelle des Nègres. / La secrétaire gardait la tête baissée. / On ne voyait que sa nuque rouge » (Chronique, 79). Le Noir peut également se voir traité en naïf incapable du moindre mensonge par des filles snobs et cultivées de l’université McGill. Au restaurant, il se trouve réduit au rôle de sous-homme. Pour !es serveurs, il est moins qu’une femme. Ils refusent de lui présenter l’addition s’il se trouve accompagné d’un blanc ou d’une blanche. Entraîné dans deux soirées chics données par de riches Japonaises, il devient objet: « Il n’y a pas de party à Outremont sans poufs. Désormais, il n’y aura pas de party sans Nègre. C’est essentiel pour le décor. Sa présence cautionne tous les phantasmes » (Eroshima 64). Une fois exhibé et utilisé, on lui fait toutefois sentir qu’il ferait mieux de disparaître.

Ce n’est pas au contact d’idéologies politiques ou traditionnelles que le Noir peut conforter son humanité. Le fiasco et le désenchantement entourant le référendum de 1980 explique la démotivation politique. Issu d’un pays indépendant mais tyrannisé par les Duvalier puis par les militaires, le narrateur ne trouve au Québec qu’une démocratie sans indépendance. A propos d’un passage de René Lévesque à la télévision, il dit: « Il fait beaucoup de gestes en parlant / avec ce sourire triste de celui qui / sait que tout est joué et perdu » (Chronique 92).

Sur le plan religieux, Montréal s’avère incapable de convertir qui que ce soit. Bien qu’omniprésents et représentés symboliquement dans le premier roman par la Croix qui surplombe Mont-Royal, les édifices religieux se trouvent désertés et supplantés par les banques: « Quand il fait trop chaud l’été, le meilleur abri, ce n’est pas l’église, quoi qu’on dise. Le meilleur abri c’est la banque. L’air conditionné y est plus suave et vous n’entendez pas la longue plainte des désespérés égrenant sans cesse leur chapelet de misères » (Cette Grenade 119). La Bible est à la fois démodée et peu édifiante. La télévision la remplace dans les chambres d’hôtel et, tandis que la croix incite au sacrifice du naturel, l’Ancien Testament « regorge d’orgies, de bacchanales, de stupre et de luxure » (Eroshima 90), faisant du « peuple de Dieu » celui de la chair. D’une certaine manière, la sagesse des versets du Coran s’oppose, dans le premier roman, aux extrêmes judéo-chrétiens mais non sans que les références des sourates se mêlent aux allusions à Belzébuth, à l’Apocalypse et au Vaudou. En réalité, combinés à la musique de jazz, les fameux versets rythment les séances de « baise ». Dans Eroshima, ce sont les recommandations du Kama soutra qui égaient les amours d’un Noir et d’une Japonaise: « Noir Contre Jaune », « Zen contre Vaudou » (17, 16). Comme peut l’écrire Lipovetsky: « la spiritualité s’est mise à l’âge kaléidoscopique du supermarché » (170) (3).

Les rapports conviviaux entre habitants d’une même ville semblent préférables au culte religieux. Bien que l’accueil des Québécois ne paraisse pas spécialement chaleureux, le narrateur ne les accuse d’aucun mauvais traitement. Au contraire, il les sent susceptibles de bons gestes envers leur prochain, sans discrimination de race. C’est ainsi que Chronique de la dérive douce rend hommage à « l’Accueil Bonneau » offrant soupe chaude et souliers à la pointure du nécessiteux; au fonctionnaire du « bureau de dépannage des immigrants » qui glisse discrètement dans une enveloppe le double de la somme prévue; aux deux vieilles dames acceptant d’offrir un toit sans demander au préalable le paiement du loyer: à la concierge invitant sa soeur et l’étranger à partager son réveillon: à « la grosse femme de la buanderie » généreuse dans tous les domaines possibles (26, 27, 45.99, 111, 125). Il suffit de se montrer humble, franc et sociable.

Des appuis importants peuvent provenir de non Québécois. Un sentiment de sympathie réciproque avec un propriétaire italien et sa fille conduit à la découverte d’un emploi rémunéré: « C’est Antonio qui m’a trouvé ce travail / dans la fabrique de son cousin. / Il me traite comme si j’étais son fils / alors que je couche avec sa fille » (Chronique, 41). A l’atelier, un Indien possède une personnalité charismatique. Il donne au nouveau venu, outre sa sympathie et son couteau, le goût du travail impeccable et rapide, de l’audace et de l’indépendance. C’est après la disparition de celui-ci et son enlèvement de « la fille du boss » que le narrateur de Chronique annonce à son patron qu’il « quitte à !’instant / pour devenir écrivain » (36). Un autre stimulant provient paradoxalement du concierge grec d’un bouge totalement fermé à l’activité intellectuelle et au bruit de la machine à écrire passé vingt-deux heures. Ses réclamations contraignent le narrateur-écrivain à taper régulièrement–huit heures d’affilée–et ses sarcasmes appellent le défi: « c’est cela qui m’a permis de continuer mon chemin dans les ténèbres quand bien même je ne voyais aucune lumière au bout » (Cette Grenade, 114).

Dans Chronique se trouve souligné !’impact niveleur et égalitaire du travail manuel susceptible d’effacer les différences ethniques et de procurer quelques moments heureux: « On est tous sortis devant l’usine / pour prendre le lunch, / siffler les filles qui passent,/boire de la bière, / encourager ceux qui veulent se battre. / se payer du bon temps pour pas cher » (127). Les conditions de travail ne sont pas déplaisantes: il s’avère relativement facile d’obtenir d’un supérieur un changement d’horaire ou une réduction de cadence, de recevoir les avances de la secrétaire de direction. Dans les transports en commun, les ouvriers, qu’ils soient « Haïtiens, Italiens et Vietnamiens » apparaissent « toutes couleurs confondues » (74). A regarder les blancs dans l’autobus, la « gueule » abrutie par la fatigue, on peut se dire que leur vie est identique à celle des noirs ou des jaunes. Par ailleurs, le moindre Haïtien nanti d’un statut légal peut réussir et s’élever normalement dans l’échelle sociale. De deux compagnons de travail, spoliés par une vague maria de la moitié de leur petit salaire, le narrateur déclare: « Je leur donne pourtant six mois pour s’adapter, un an pour connaître la ville comme le fond de leur poche, deux ans pour s’acheter un taxi, cinq ans pour faire venir toute leur famille à Montréal-Nord et quinze ans pour monter une affaire: Joseph et Josaphat inc. » (119).

Plus profond et durable que les relations de quartier ou de travail demeure l’attachement à certains éléments du patrimoine revivifiés et personnalisés dans le présent. Il n’est que de se référer au premier roman où deux camarades noirs se partagent un studio. Il n’y a « pas de radio, pas de télé, pas de téléphone, pas de journal » (Comment, 35). Mais l’un possède une « caisse de bouquins », l’autre une collection de disques. Chacun de ces biens résulte d’un choix de connaisseur, fait partie de l’existence quotidienne et, comme le souligne Lipovetsky, se trouve « humanisé » (39). Rétros, le jazz et !es blues constituent un bruit de fond et, au bon moment, font jubiler leur propriétaire pourtant bien apathique autrement. Ils alternent aussi et/ou renforcent !es râles et cris amoureux de la chambre ou de celle du voisin du dessus. Bref, la musique présente l’avantage de faire vibrer en direct. Elle est d’ailleurs infiniment variée dans son genre et, dans le premier roman, sont cités une vingtaine d’artistes allant de Coleman Hawkins à Charlie Parker en passant par Duke Eilington et Ella Fitzgerald.

Les livres, eux, s’avèrent de véritables « copains » venus d’un peu tous les pays. Si on a lu tous ceux qu’on possède, on peut en consulter d’autres gratuitement et hebdomadairement dans une librairie accueillante de Montréal qui réserve des coins tranquilles pour la journée. Il y a là notamment: « Borges, Bukowski, Limonov, Baldwin, Miller, Gombrowicz, Salinger » (Chronique, 50). Quelques auteurs plus anciens se trouvent rangés dans la caisse parmi les quarante noms cités: Villon, Cervantès, de Quincey et, pour les Haïtiens, Jacques Stephen Alexis et Jacques Roumain. Ces écrivains se mêlent si étroitement à l’existence qu’on croit, dans un rêve, bavarder avec Miller et Cendrars au Carré Saint-Louis.(4) Chaque saison doit s’accompagner d’une certaine lecture: Il faut lire Miller en été et Ducharme en hiver, tout seul dans un chalet ». Son premier roman achevé, le narrateur espère qu’il sera placé en bonne compagnie », entre Green et Moravia (Comment, 117, 121, 163). Pour augmenter sa collection de Bukowski, il devra se passer de « neuf repas ». Pour pouvoir se plonger dans « les grands romans russes / du dix-neuvième siècle », il se réjouira du temps libre procuré par le chômage. Qu’importe d’ailleurs si un romancier se répète d’une fiction à l’autre. Ainsi de Bukowski : »ça marche, je le dévore etj’en redemande » (Chronique, 46, 62, 115).

Un autre plaisir important dans la vie de l’immigré célibataire, c’est l’activité sexuelle. Laferrière part des deux principes suivants: Le premier, que l’érotisme stimule la sexualité et que, dans ces conditions, « le fantasme accouplant le Nègre avec la Blanche est l’un des plus explosifs qui soient » (Comment 142). Le second, plus spécieux, que « dans l’échelle des valeurs occidentales » règne l’inégalité et qu’une véritable relation sexuelle se veut inégale: « La Blanche doit faire jouir le Blanc, et le Nègre, la Blanche » (Comment, 50). Il s’ensuit qu’un Noir ne doit avoir aucun complexe vis-à-vis des Montréalaises qui, en plus, attirent par leur modestie: « Les jeunes filles d’ici / donnent l’impression / d’ignorer leur charme (Chronique, 57).

En fait, aux yeux de l’auteur, les divers membres de la gent féminine sont interchangeables. Ainsi écrit-il: « toutes les filles d’Outremont ont la mine de Geneviève Bujold » ou « la plupart des filles de McGill sentent la poudre Bébé Johnson » (Eroshima. 59, Comment, 25). Dans la rue, si l’on suit une fille au lieu d’une autre, quand elle se retourne on découvre un sosie: « tout aussi élancée, avec des cheveux noirs, des yeux liquides, un visage assez régulier. Avec ce même air languide » (Cette Grenade. 200). De là la nécessité, pour les distinguer, de leur prêter des surnoms correspondant plus à leur personnalité qu’à leurs traits physiques. Ce genre d’amusement ajoute au piquant du premier roman avec ses Miz Littérature, Luzerne, Suicide, Sophisticated Lady, etc. Un autre point important, c’est qu’il n’est pas question de différencier sentiment et sensualité. Cette dernière domine toujours. Ainsi, dire que « Julie, c’est pour le coeur / Nathalie, pour le sexe » repose sur une aberration. Car, si la première se refuse à son amant noir, celui-ci en devient « dingue », habité qu’il est par « ce désir insatiable du corps » (Chronique, 84, 88). De là, la complaisance de l’auteur, dans la description des ébats corporels, des accouplements, des orgasmes, voire, dans Eroshima, de masturbations et de joutes sado-masochistes de la part de lesbiennes. Si l’on manque de partenaire, il y a toujours plaisir à regarder les Montréalaises assis à la terrasse d’un café, sur le banc d’un parc ou dans le fond d’un bar et à ne jamais refuser une proposition d’amour de l’une de ces belles.

Le témoignage donné par Laferrière est clair: l’insertion d’un Noir dans la vie montréalaise semble relativement aisée. Le lecteur ne voit guère de différence entre cette adaptation et celle d’autres immigrés blancs ou jaunes si ce n’est l’absence de barrière linguistique et, peut-être, une plus grande confiance en soi et un plus grand sens de l’humour chez le Haïtien. On peut même avancer que ce Haïtien se trouve pratiquement dans la situation de n’importe quel jeune célibataire à ses débuts dans une grande ville inconnue dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. C’est donc un hommage rendu et à une époque où selon Lipovetsky « l’altérité d’autrui disparaît au bénéfice de l’identité entre les êtres » (87) et à une ville et à un pays qui laissent leurs chances à ceux dont ils acceptent l’entrée en leur permettant de vivre naturellement selon leurs capacités et puisions individuelles.

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L’épatant et bouillant Dany Laferrière ne manque pas une occasion d’éclabousser la salle d’une giclée de bon sens et d’empêcher ses potes de couper les cheveux en quatre.
– Jean-Luc Douin, Le monde
22 mars 2002

HAUTE figure native de Port-au-Prince, auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (Le Serpent à plumes), l’épatant et bouillant Dany Laferrière ne manque pas une occasion d’éclabousser la salle d’une giclée de bon sens et d’empêcher ses potes de couper les cheveux en quatre. Ainsi explique-t-il que certains de ses livres sont new- yorkais, d’autres créoles, d’autres québécois, selon… ; qu’il ne se sent ni immigré ni exilé en terres exotiques couvertes de neige et peuplées de Blancs ; qu’il est des colloques où il faut bavasser, d’autres où il doit procéder à une lecture publique, que certains rédacteurs en chef exigent des photos où il sourit, d’autres où il fait la gueule ; bref que, comme disait Vialatte, « l’éléphant est irréfutable ».

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Je sais surtout que son silence n’est pas une fuite. Il serait trop facile de devenir l’intervenant de la fatalité, celui qui suppute sur l’insupportable, celui qui épilogue sur le drame humain, celui qui explique l’inexplicable. De toute façon, il n’y a rien à dire. Que pourrait-il ajouter pour apaiser la souffrance? Compter les morts? Il préfère rester muet. Respect.
– Franco Nuovo
21 novembre 2016

Le silence de Dany Laferrière

Il débarque toujours dans mon studio tout naturellement, quelquefois encore un peu endormi, comme s’il était tombé du lit. Il ouvre la porte et se dirige simplement vers son fauteuil et son micro.

Il arrive comme s’il était passé la veille. Ce qui est presque vrai. Puisqu’il est chez lui dans ce studio 17 qui abrite Dessine-moi un dimanche.

Après tout, il était des nôtres il y a six ans quand on a créé l’émission en essayant d’arrimer nos idées les unes aux autres. Il disait déjà à l’époque que c’était son bistrot du dimanche matin, le café où il venait discuter de tout et de rien, mais avec Dany, c’était surtout de tout. Dany ne dit jamais rien.

Et puis, entre vous et moi, on est de vieux camarades de route. On se connaît depuis une bonne trentaine d’années, depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, mais nous avons aussi beaucoup partagé le micro au fil des ans : à Je l’ai vu à la radio, où il évaluait, avec toute son intelligence et son humour, la création plus qu’il ne la critiquait, et à l’émission du matin, où il chroniquait en toute liberté, nous parlant aussi bien de sa lecture de la Bible que du coup de boule de Zidane. On découvrait alors en même temps que l’auditeur ce qu’il avait en tête.

Or, le temps s’est mis à manquer à l’écrivain qui avait d’autres missions que celle de parler. Il devait écrire, voyager et parvenir à l’immortalité. Ce qui n’est pas chose aisée. Il est arrivé à l’Académie française en s’assoyant dans le fauteuil 2, celui d’Alexandre Dumas.

Il est donc beaucoup ailleurs, Dany. Beaucoup à Paris, où tous les jeudis après-midi, il assiste aux discussions des membres de la prestigieuse institution. Il lui arrive cependant de faire un saut à Montréal pour des raisons familiales, amicales. Et à l’occasion de ses rares passages, toujours, presque toujours, il s’arrête au « bistrot 17 » de la grande tour, histoire de discuter le coup, comme il l’a si souvent fait au Café Cherrier.

Une cause
La semaine dernière, par exemple, il a quitté son studio parisien pour faire un saut de puce à Montréal; quatre petites journées. C’était surtout pour l’inauguration de la nouvelle Maison d’Haïti, dont il est le parrain. Il choisit ses causes, Dany. Celle-là entre autres à laquelle il croit profondément, parce qu’elle a un lien avec l’identitaire qui est au centre de son œuvre.

En 1972, pour accueillir des gens un peu égarés qui arrivaient sur une terre nouvelle, sans forcément parler la langue, sans comprendre toujours les codes de leur société d’accueil, un groupe de jeunes s’est investi pour les aider à s’intégrer, mais aussi pour leur faire savoir d’où ils venaient, en racontant Haïti à leurs enfants.

C’est important l’identité. Parce que la violence vient de cette impression de flotter dans le vide.
D L

Il nous a parlé de cette maison et aussi de cette première année à l’Académie, où les nouveaux élus ne prennent pas la parole. A-t-il réussi?

« Bien sûr, dit-il, de toute façon je passe le temps à me taire puisque j’écris depuis 30 ans et que je lis beaucoup. Or, quand vous écrivez ou que vous lisez, vous vous taisez. »

Bref, il est venu discuter de ce qu’est un bon livre, « celui qui se retrouve souvent dans les mains d’un lecteur libre ». Parce que les lecteurs l’intéressent plus que l’écrivain. Normal. « Ils sont plus nombreux. »

Son silence
Il parle de tout et de rien, mais il y a un sujet que Dany n’aborde jamais. Et Dieu sait que les médias lui courent après. Jamais il ne commente les malheurs et les douleurs d’Haïti, ni les tremblements de terre ni les ouragans qui dévastent, saccagent et détruisent l’île de sa naissance, son île, la perle de ses romans. Il ne parle pas non plus de politique, remarquez. Ce sont des non-sujets.

Je sais. Je sais surtout que son silence n’est pas une fuite. Il serait trop facile de devenir l’intervenant de la fatalité, celui qui suppute sur l’insupportable, celui qui épilogue sur le drame humain, celui qui explique l’inexplicable. De toute façon, il n’y a rien à dire. Que pourrait-il ajouter pour apaiser la souffrance? Compter les morts? Il préfère rester muet. Respect.

Dany pèse les mots, même inutiles.

Qui d’autre que Dany pourrait d’ailleurs avoir cette phrase savoureuse : « Ce sont les lettres de l’alphabet qui m’ont fait taire pendant plus de 30 ans. »

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– Frantz Bernier, Le Nouvelliste
7 avril 2026

De l’exil à la scène : Dany Laferrière et la traversée des institutions

À travers une lecture à la fois critique et littéraire, Frantz Bernier revient sur l’entrée de l’académicien Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française et sur la réédition de Chronique de la dérive douce.

À travers une lecture à la fois critique et littéraire, Frantz Bernier revient sur l’entrée de l’académicien Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française et sur la réédition de Chronique de la dérive douce. Cette analyse met en perspective le parcours d’un écrivain majeur, dont l’œuvre transforme l’exil en espace de création et la traversée en pensée du monde contemporain.

Une trajectoire littéraire entre roman et théâtre

L’entrée de Dany Laferrière au Comité de lecture de la Comédie-Française n’est pas un simple événement mondain : elle marque un passage symbolique entre deux territoires de la création, celui du roman et celui de la scène. Lorsque cet écrivain est, de surcroît, un amoureux déclaré du théâtre, cette intronisation prend une dimension presque naturelle, comme si une trajectoire trouvait enfin son point d’équilibre.

Au moment où Port-au-Prince s’apprêtait à célébrer la Journée mondiale du théâtre en 1975, Laferrière avait publié dans Le Petit Samedi Soir un texte remarquable sur une pièce de Françoise Dorin, Un sale égoïste, mise en scène par François Latour avec des acteurs et actrices tels que Micheline Soukar et Fritz Valesco, dans un décor de Freddie Wiener au Théâtre national haïtien (TNH). Cette pièce avait connu sa première représentation le 3 février 1970 à Paris, au Théâtre Antoine, sous la direction de Michel Roux (1929-2007), avec une scénographie d’André Levasseur (1927-2006).

Depuis ses débuts, Laferrière n’a cessé de faire dialoguer ses romans avec une sensibilité dramatique. Ses personnages parlent, s’affrontent, se taisent avec une intensité qui évoque moins la narration traditionnelle que la tension du plateau. On y retrouve le goût des silences signifiants, des entrées et des sorties presque chorégraphiques, une écriture marquée par une forte théâtralité. Longtemps perceptible en filigrane, ce tropisme trouve aujourd’hui une reconnaissance institutionnelle avec son entrée au Comité de lecture de la Maison de Molière, lieu discret mais essentiel où se décide une part du répertoire à venir.

Cette nomination intervient à un moment particulièrement chargé de sens : l’année où l’académicien célèbre ses cinquante ans d’immigration (1976-2026). Ce demi-siècle de présence dans une langue et une culture adoptées, et désormais façonnées par lui, confère à cette actualité une portée qui dépasse la simple consécration professionnelle. Il s’agit d’une reconnaissance d’appartenance, d’un geste d’inclusion dans une tradition littéraire et théâtrale longtemps perçue comme héritée, et qu’il contribue désormais à prolonger.

Parallèlement, la réédition en format de poche par les Éditions Boréal de l’un de ses romans majeurs offre l’occasion d’un retour critique sur son œuvre.

Chronique de la dérive douce : un roman en relecture

Chronique de la dérive douce, sixième livre de Dany Laferrière, publié en 1994 chez VLB, apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau. À l’époque, la voix de l’écrivain cherchait encore sa pleine amplitude ; la distance du temps permet désormais d’en mesurer la cohérence interne ainsi que les audaces formelles qui annonçaient déjà l’écrivain accompli.

Dans ce contexte, l’entrée au Comité de lecture de la Comédie-Française agit comme une clé de lecture supplémentaire. Elle invite à relire le roman non seulement comme une œuvre narrative, mais aussi comme un espace latent de théâtralité, où chaque scène pourrait, en puissance, devenir représentation. Ce déplacement du regard permet d’interroger la porosité entre les genres, d’analyser les structures dialogiques et de comprendre comment l’expérience de l’exil se traduit dans une écriture traversée par le désir de scène.

Ainsi, entre célébration et relecture, entre reconnaissance institutionnelle et retour au texte, se dessine le portrait d’un écrivain dont le parcours illustre la fécondité des passages : de Petit-Goâve à Port-au-Prince, de Port-au-Prince à Montréal, de cette île à la Floride, de la Floride à Paris et enfin de Paris aux quatre continents. Tout devient pour lui horizon partagé.

L’expérience migratoire : entre géographie et recomposition de soi

L’expérience migratoire s’inscrit rarement dans une simple géographie du déplacement. Elle relève plutôt d’un bouleversement intime, d’une recomposition de soi à travers des espaces à la fois concrets et symboliques. Le roman de Dany Laferrière, qui raconte son arrivée à Montréal, s’inscrit pleinement dans cette tradition littéraire où la ville devient à la fois refuge, épreuve et miroir identitaire.

Dès les premières pages, la métropole québécoise apparaît comme un territoire d’ambivalence, à la fois promesse d’ascension et lieu d’étrangeté :

La ville coupée en deux langues
si proches qu’elles s’opposent
comme un baiser interrompu.
Pire que le mur, c’est son absence.

Le froid, la langue et les silences urbains contrastent avec la chaleur sensorielle de la Caraïbe, produisant une tension constante entre mémoire et présent. L’auteur met en scène une subjectivité fragmentée, oscillant entre nostalgie et nécessité d’adaptation, entre perte et invention.

Montréal et New York : la ville comme texte

Cette lecture résonne profondément avec certaines expériences vécues dans une autre grande ville nord-américaine : New York. Là aussi, l’immigrant est confronté à une densité humaine et culturelle qui peut paradoxalement accentuer le sentiment de solitude. Pourtant, c’est dans cette solitude même que naissent parfois les premières formes d’appropriation du monde nouveau.

Je me souviens, pour ma part, d’une errance fondatrice dans Greenwich Village, quartier mythique où les voix artistiques semblent encore vibrer dans les rues. C’est dans une petite librairie souterraine de la 14e Rue, presque dissimulée entre deux façades anonymes, que j’ai découvert les poèmes de Lou Reed. Ce moment, en apparence anodin, fut en réalité une révélation : la ville, aussi étrangère soit-elle, peut devenir lisible à travers ses artistes.

Comme Manhattan, Montréal fonctionne à l’instar d’un « texte urbain », au sens de Michel de Certeau, un espace que les individus réécrivent à travers leurs pratiques quotidiennes. Marcher dans la ville, c’est déjà produire du sens, inscrire son propre récit dans une trame collective.

La littérature agit ici comme un médium de traduction du réel. Elle permet de décoder les signes urbains, de donner une forme à l’expérience du déracinement. Chez Laferrière, Montréal n’est pas seulement un décor : elle devient un texte à interpréter, un espace narratif où se croisent langues, histoires et identités multiples.

Poétique de l’exil et théorie postcoloniale

Le roman ne se limite pas à une autobiographie migratoire ; il s’inscrit dans une poétique de l’exil où la ville devient un laboratoire identitaire. L’immigration n’y apparaît pas seulement comme un déplacement physique, mais comme une expérience esthétique et existentielle qui transforme le regard et pousse l’individu à réécrire sa propre histoire.

Dans cette perspective, le texte peut être lu à la lumière des travaux de Homi K. Bhabha, notamment sa conceptualisation du third space. Montréal devient un espace tiers : ni totalement étranger, ni véritablement familier. L’écrivain y met en scène une subjectivité en suspens, prise dans un processus de traduction culturelle permanent.

Cette dynamique trouve un écho dans la pensée d’Édouard Glissant et sa notion de « poétique de la Relation ». L’identité n’y est jamais fixe ; elle est relationnelle, ouverte, en devenir. Le protagoniste, en arpentant les rues de Montréal, ne perd pas son origine caribéenne :

Assis à la table.
Les paupières closes.
Je tente de me projeter
à Port-au-Prince.
La frustration
de plus en plus forte
de ne pouvoir être
à deux endroits
à la fois.

Le roman traduit ainsi une dynamique de créolisation où l’identité se construit dans la rencontre et l’opacité, refusant toute transparence totalisante. Montréal devient un archipel symbolique où les fragments culturels coexistent sans se dissoudre.

Identité diasporique et double conscience

Ce processus de créolisation de l’expérience urbaine peut également être rapproché des analyses de Stuart Hall sur l’identité diasporique. Hall insiste sur le caractère toujours en construction de l’identité culturelle. Le roman illustre parfaitement cette idée : l’immigrant n’est pas un sujet déplacé au sens statique, mais un sujet en constante redéfinition, pris dans une dialectique entre mémoire et devenir.

La tension entre mémoire caribéenne et présent nord-américain peut aussi être analysée à partir du concept de « double conscience » formulé par W. E. B. Du Bois. Le sujet migrant se perçoit simultanément à travers le prisme de son origine et celui du regard de la société d’accueil. Cette dualité engendre une lucidité critique, mais aussi une fracture intérieure que le roman met en scène avec une remarquable acuité.

Ainsi, l’œuvre participe d’une esthétique de l’entre-deux qui rejoint les grandes interrogations contemporaines sur la mondialisation et les identités hybrides. L’immigration devient un lieu de production de sens et un espace de créativité où se redéfinit la notion même d’appartenance.

Altérité et subjectivation : une lecture philosophique

Sur le plan philosophique, le roman engage également une réflexion sur l’altérité et la constitution du sujet. Les travaux d’Emmanuel Levinas sur l’éthique de l’Autre offrent une lecture complémentaire : l’expérience migrante devient une confrontation radicale à l’altérité, non seulement culturelle mais existentielle. L’étranger n’est pas seulement celui qui arrive, mais celui qui révèle la fragilité des identités établies.

Montréal : espace de tension et de négociation linguistique

L’expérience migratoire décrite dans le roman prend une dimension particulière dans le contexte de Montréal, ville marquée par une dynamique sociolinguistique singulière en Amérique du Nord. La coexistence du français et de l’anglais crée un espace de tension et de négociation permanente, où la langue devient un enjeu identitaire majeur.

Dans ce contexte, l’écriture de Laferrière apparaît comme un lieu de médiation entre les langues, les cultures et les imaginaires. Elle témoigne d’une capacité à habiter l’entre-deux et à transformer l’expérience de l’exil en une poétique du mouvement, de la relation et de la transformation.

Entre reconnaissance institutionnelle et relecture critique, l’œuvre de Dany Laferrière révèle la puissance d’une écriture de la traversée, à la fois intime, esthétique et théorique. Chronique de la dérive douce apparaît ainsi comme un texte fondateur où se dessinent les grandes lignes d’une poétique de l’exil, de la relation et de la mobilité identitaire.

Frantz Bernier

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