Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?

🏅 Prix du Gouverneur général pour la traduction anglaise.
🏅 Prix RFO du livre

Au romancier James Baldwin, au musicien Miles Davis, au jeune peintre Jean-Michel Basquiat, tous trois morts en Amérique. La guerre fait rage au Nouveau Monde.

D L

Couverture France — Zulma Poche

France

Zulma Poche, 2023
384 pages
ISBN : 9791038700840

Version revue et augmentée rééditée

Trouver en librairie
Couverture Canada — Typo

Canada

Typo, 2013
224 pages
ISBN : 9782892953909

[première édition : VLB, 1993
version revue et augmentée rééditée chez VLB, 2002]

Trouver en librairie

Réflexion sur le pays des autoroutes et du Coca, le succès, l’écriture, sorte de bilan des vingt années du narrateur en terre nord-américaine, à regarder « vivre les Noirs, les Blancs, les Rouges, les Jaunes », foison d’anecdotes, de dialogues savoureux, de références littéraires, de souvenirs, récit d’une interview de Spike Lee et d’une soirée à Los Angeles chez un prince africain qui vit avec Madonna, le tout dédié à James Baldwin, Miles Davis et Jean-Michel Basquiat, Cette grenade… est aussi un clin d’oeil au Ceci n’est pas une pipe de Magritte. La première phrase, « Ceci n’est pas un roman » , voulant mettre l’accent sur la volonté délibérée de Laferrière de piétiner les clichés, affirmer que, quoique né à Port-au-Prince, il n’est ni un écrivain haïtien, ni un écrivain caribéen, ni un écrivain nègre. Mais un écrivain tout court. Ce que ce livre jouissif et terriblement humain, signé par « un Carl Lewis du dactylo », et qui préfère les blondes, confirme haut la main.
– Le Monde

Regard sur l’œuvre

Il n’y avait que lui pour s’offrir pareille audace.
– Jean Chartier, Le Devoir
20 novembre 1993

Laferrière dégoupille

Il n’y avait que lui pour s’offrir pareille audace. La semaine dernière, tout juste avant le Salon du livre de Montréal, Dany Laferrière, le champion des provocateurs, a posé nu pour le magazine Qui. C’était sa dernière grenade, lancée au visage de la trop sérieuse communauté littéraire d’ici. L’écrivain ne rate jamais une occasion. Il répète sur toutes les tribunes qu’il n’a que faire de l’establishment littéraire et intellectuel. Il n’a que faire des critiques patentés qui, ironiquement, l’encensent. Il préfère écrire en rap et faire le pitre chez Julie Snyder.

Il parle aussi de littérature… Capable des plus grandes facéties, l’écrivain aime plutôt ce qu’il appelle « les petits textes » qui miroitent avec de multiples facettes. « L’Amérique, c’est le continent des nouvelles, des histoires brèves, dit-il. Chacun est susceptible de dire: « l’Amérique c’est moi ». Pourtant chacun est différent en Amérique ».

C’est pourquoi, Laferrière n’a pas envie d’écrire ce qu’il appelle « un roman lourd ». Ce qui l’intéresse, c’est ce qu’il appelle « le spasme » se dégageant à la toute fin de l’écriture, ce moment où il ressent une infinité d’impressions.

« Mon nouveau livre est une autobiographie de mes émotions », explique-t-il. Ça ressemble à un essai, mais Laferrière prétend qu’il n’en est rien. Ce n’est pas un reportage non plus bien que le premier chapitre présente une discussion avec un éditeur sur une traversée de l’Amérique. « Ce n’est pas un roman », écrit encore Laferrière dès la première phrase de son livre. Cependant, il s’empresse d’expliquer de vive voix que tout est inventé dans ce livre, y compris cette commande de reportage. C’est donc un « roman », conclut-il.

On aura compris que son texte est hybride, à la frontière des genres. Laferrière le veut ainsi. « Je ne vais pas écrire des romans traditionnels, affirme-t-il avec conviction. Avec le cinéma, on ne fait plus de longues transitions dans les romans. On passe d’une scène à l’autre de manière subite, et tout le monde comprend ».

Son nouveau livre, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? s’inspire de la forme des premiers essais de James Baldwin. Dany Laferrière admire cet écrivain noir américain. « Je me suis dit que j’allais adopter la forme des premiers livres de Baldwin et y mettre un peu de fiction. Ce ne sont pas les romans lourds de Baldwin qui m’intéressent. C’est sa réflexion du début sur l’Amérique ». Laferrière se réfère principalement à des écrivains américains. C’est l’un de ses deux pôles d’écriture, l’Amérique, l’autre étant Haïti.

L’écrivain a publié deux livres sur cinq d’un cycle haïtien qu’il a en tête. Il en est également au deuxième livre du pôle américain. Son tout premier récit, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, était un « roman » du corps, un livre païen, précise-t-il, et son nouveau roman il le définit comme « un livre de l’intellect, de la paranoïa », sur les immigrés en Amérique.

« Ce que j’aime, c’est la musique des mots, poursuit-il. Je n’aime pas le jazz, contrairement au personnage de mon roman. Mais j’aime la petite musique des mots ».

Ses romans du cycle haïtien étaient plutôt des textes du regard. Il racontait des moments de son enfance ou de son adolescence à Petit Goave. Le nouveau livre sur l’Amérique s’avère d’abord un texte de la parole. « C’est un petit livre, mais cela me demande beaucoup de temps. C’est un beat différent, le beat d’un livre anglophone écrit en français ». Le texte commence avec cette discussion évoquée plus haut pour un texte sur l’Amérique vue par un écrivain nègre. (Laferrière récuse les termes Noir ou Black. Il préfère le mot Nègre qui trouve son origine au fleuve Niger. Ce mot donne naissance au terme générique de Négritude, dit-il). « Je n’ai jamais écrit tel article, ni visité l’Amérique en autobus avant d’écrire un tel article. Tout au plus, j’écris pour le Los Angeles Times de brèves critiques sur des livres où il est question des relations entre Nègres et Blancs. J’écris ma critique en français et le LAT la traduit. Quand ils veulent une critique qui ne soit pas trop violente sur un livre mettant en scène Blancs et Nègres, ils me contactent. Tout le reste dans mon livre est inventé. Pure fiction ».

L’écrivain haïtien joue avec les mots. En fait, les idées l’intéressent mais il ne les pousse pas en leurs derniers retranchements. Il s’arrête avant. Il esquisse un dessin et le laisse, après quelques traits, pour passer à autre chose. Laferrière dit ne pas lire d’essais, enfin presque pas. Il est un autodidacte, « diplômé » du collège à Petit Goave. Il n’a pas tenu un seul trimestre en sociologie à l’UQAM. C’est tout autre chose qui l’intéresse.

« Ma conception de la fiction moderne ne me permet pas de décrire des personnages dans tous leurs faits et gestes. Ce sont des incursions que je fais, comme au cinéma, avec des entrées et des sorties brusques. C’est ma conception de la fiction bien que je n’en fasse pas une théorie. D’ailleurs, tout est faux dans ce que j’écris. Les premiers livres d’Henry Miller étaient comme ça. Mon premier livre contenait beaucoup de sexe, comme les livres de Miller. C’était un grand menteur, Miller. Il ne faut pas croire ce qu’il dit. Mon nouveau personnage aime Miles Davis, Billie Holliday, Ice Cube. Moi, ça ne me branche pas, en réalité ». Cet été, il a passé deux mois au Québec avec sa femme et ses trois filles. Le reste de l’année, il vit presque tout le temps à Miami, dans le quartier haïtien. C’est un quartier fort calme, à deux pas du quartier le plus violent de l’Amérique. « C’est par plaques à Miami ». On compte maintenant 120 000 Haïtiens à Miami et 800 000 à New York. Quand on lui demande s’il n’est pas tenté d’écrire un roman à la manière de Tom Wolfe ou de James Baldwin sur les Haïtiens de New York, il répond que les gros romans l’embêtent. Mais, on voit bien qu’il se demande comment percer aux États-Unis. Plusieurs de ses livres sont déjà traduits en anglais, aux maisons d’édition Coach House de Toronto et Bloomsbury de Londres. Le film tourné sur son livre a été vu dans 50 pays. Mais il n’aime pas ce film.

Dany Laferrière espère avoir rapidement une quinzaine de livres. Ce sont les nuances qui ressortent d’un livre à l’autre qui en feront une oeuvre sur l’Amérique et sur Haïti, croit-il.

Ses romans, il les voit comme des textes païens ou des textes de la parole. C’est tout autre chose que la littérature québécoise. Jusqu’à récemment, la littérature québécoise est une littérature « janséniste ». « Elle est torturée, repliée, morbide, dit-il. Elle est branchée sur le péché. Bien sûr, il y a des exceptions. La chanson aussi, c’est différent. Mais, moi mes textes sont plutôt païens », affirme celui qui entend déjà les balles siffler autour de sa tête.

🌸

Vous ne le savez peut-être pas encore, mais Dany Laferrière est l’avenir de la littérature québécoise. C’est un écrivain, un vrai, un grand.
– Nathalie Petrowski, La Presse
7 novembre 1993

Dany-la-grenade

J’ai rencontré Dany Laferrière au marché cette semaine. Des flaques de neige sale fondaient sous nos pieds. Un froid de canard s’était abattu sur la ville la veille, mais Dany portait encore son manteau de toile du printemps dernier.

À Montréal, l’écrivain noir n’est jamais très différent du tailleur grec ni du restaurateur italien. Tous trois refusent avec un entêtement féroce de se soumettre à l’hiver. Au plus fort des tempêtes de neige, ils se cramponnent aux trottoirs, la chemise ouverte et le soulier vernis.

Il neige peut-être sur Montréal, mais eux n’y voient que des plages de sable blanc à l’infini. Il était trois heures du matin ou de l’après-midi, je ne sais plus. De toute façon, il fait tout le temps noir ces jours-ci. Dany achetait des fruits. Des grenades, si je me souviens bien, ces baies rondes de la taille d’une orange ou d’une bombe modèle réduit.

– Qu’est-ce que tu fous là, je te croyais à Miami?
– Je sors un nouveau livre, ma vieille.
– Encore un autre?
– On est écrivain ou on ne l’est pas.

Chaque fois que Dany me la fait, celle-là, j’ai envie de lui balancer une grenade en plein visage. Je parle du fruit, bien sûr, pas de l’explosif. J’adore Dany Laferrière, mais j’avoue qu’il me gâche la vie. Devant son oeuvre débridée, je me sens comme Anna Karenine prise pour traverser en métro toute la Russie. Ce gars-là est né sous une bonne étoile.

D’abord, il domine le monde, alors que moi, je suis dominée par ses habitants. Et puis, il a un passé, lui, quelque chose de fort et de terrible qui découpe les lignes de sa main en dents de scie. Moi, quand je vais chez la voyante, elle s’endort en suivant la ligne anémique de ma vie. Dany, aussi, est noir.

Enfin pas à Haïti, où la force du nombre annule les couleurs, mais ici, où la neige donne à quiconque n’en a pas la teinte le relief d’un personnage d’un tableau de Jean-Paul Lemieux. À Montréal, Dany est visible, donc distinct, donc pas assimilable. Moi, je n’ai qu’un nom de famille bizarre pour me distinguer. C’est mon drame. Un écrivain est seul par défintion.

Moi, quand je suis seule, je frôle la dépression. Ce n’est pas tout. Côté création, Dany a réussi à s’envoyer en l’air tout en faisant trois enfants. Moi, avec mon fils unique, j’ai l’air d’une carmélite défroquée qui a raté le train de la fécondation.

En huit ans, Laferrière a pondu cinq bouquins, un scénario de film et une dramatique pour la télé. Moi, je ne me suis toujours pas remise de mon premier roman. Quand il a publié Le goût des jeunes filles, l’année dernière, j’ai cru que mon heure avait sonné. Il ne peut pas continuer à produire à cette cadence-là, ai-je pensé. Il écrit vite peut-être, mais il n’est quand même pas Carl Lewis! De toute manière, il fait beaucoup trop de télévision. Et la télévision, comme on le sait, fait vivre l’écrivain sans le nourrir. Spirituellement s’entend. Et bien croyez-le ou non, le salaud a réussi à aller en enfer et à en revenir sans jamais cesser d’écrire.

La tuile est tombée sur mon bureau cette semaine. Un cinquième bouquin signé Laferrière, avec en couverture une toile de Jean-Michel Basquiat et juste en bas, sur la bande jaune, en grosses lettres noires, le titre en forme d’interpellation: Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit?

Pour la grenade, je ne sais pas, pour le bouquin, par contre, je dirais que le fruit est aussi subtil qu’exquis, aussi drôle que tragique. Je l’ai lu d’un trait en quatre heures. Je vais le relire demain et la semaine prochaine. En fait, je crois que je vais le relire une fois par mois jusqu’à l’été. Comme dirait Foglia, c’est le genre de bouquin que j’aurais voulu écrire. Pour la musique d’abord. Pas de la musique de chambre, de la musique de rue. Du rap, du funk, du bebop qui coule de source sur le bitume.

Pour l’écriture ensuite, dont on jurerait qu’elle s’est écrite toute seule, qu’elle s’est écrite à mesure qu’elle s’imprimait. Comme si le texte avait foutu l’auteur à la porte pour improviser sa propre partition. Dany a beau suer comme un nègre quand il écrit, sa sueur ne laisse pas de traces. Il fait sauter les structures, il ne respecte aucune loi. Le récit glisse et coulisse comme les cloisons chez les Japonais. On ne sait jamais si on est dans le salon ou dans la chambre, à Montréal ou à Chicago.

On sait par contre qu’on est en Amérique du Nord et qu’un type nous parle. Peut-être se parle-t-il à lui-même, peut-être parle-t-il à un vieux frère. C’est sans importance, il PARLE. À la première et dernière personne.

– Vous n’êtes pas tannés de mourir bande de nègres? Vous n’auriez pas envie pour une fois de manger la grenade au lieu de la faire exploser, dit-il, avant de rajouter: l’être humain est vaste. On ne peut pas seulement être un nègre dans la vie.

Dany croit que son bouquin va faire bondir les Noirs américains, qui n’ont jamais entendu un frère traiter du racisme avec autant de légèreté. Moi, je crois que c’est un livre libre comme il s’en écrit rarement ici. Avec un culot dont lui seul a le secret, Laferrière traverse les murs et les frontières et saute dans le premier Greyhound qu’il réussit à détourner.

Sa femme Maggie s’en est inquiétée: vérifie donc si le Greyhound pour Key West existe vraiment, lui a-t-elle demandé. Je m’en fous, a-t-il grondé, moi, ce qui m’importe, c’est le mot Greyhound. J’ai besoin de ce mot-là et pas d’un autre. Va pour le Greyhound, qu’il n’a jamais pris, pour Billy Holiday, qu’il n’a pas aidée à traverser la rue, pour Miles Davis, chez qui il n’a pas sonné, pour Spike Lee, avec lequel il ne s’est pas engueulé.

Va pour tous ces noirs mythiques qu’il met en scène sans leur permission. Parmi eux, seul feu James Baldwin peut certifier qu’il a effectivement rencontré Dany Laferrière dans une chambre miteuse de Harlem.

– Un conseil, lui a dit Baldwin d’une voix posée. Ne t’occupe pas du racisme. Ce n’est pas ton affaire.

Vous ne le savez peut-être pas encore, mais Dany Laferrière est l’avenir de la littérature québécoise. C’est un écrivain, un vrai, un grand. Le New York Times ne devrait pas tarder à l’annoncer. Brique après brique, il fait la preuve qu’une littérature forte et dynamique est un mélange de sang, de regards et de musiques.

C’est ce que j’ai voulu lui dire au marché, mais il avait déjà filé avec ses grenades enfouies dans un sac en papier. Si vous le voyez, faites-lui le message. Et ne vous laissez surtout pas impressionner par les grenades. Dany broie du noir, mais il n’est pas armé.

🌸

Voilà une Grenade bien lancée : son fruit passe bien la promesse des armes. Au fond, ne vaut-il pas mieux être mort de rire?
– Jacques Allard, Le Devoir
20 novembre 1993

Un écrivain mort de rire

Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?

Il est revenu le rigolo du Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (1985). Avec un livre parlé, qui rit toujours aux éclats. Son histoire est typique de l’époque: un écrivain se raconte et le livre se fait. De bric et de broc, dirait-on au premier coup d’oeil. Une quarantaine de chapitres regroupés en huit parties qui font semblant d’être sept. Des narrations brèves qui sont aussi très dialoguées, comme l’écrivain-narrateur dit les aimer. Le sujet? Qu’est-ce qu’un écrivain noir peut bien avoir à faire avec l’Amérique (la culture états-unienne) quand elle lui fait fête et succès de son écriture nègre? D’où vient donc ce manque, le trou au coeur, le mal à l’âme? Se souvient-on de la théorie aquinienne de « la fatigue culturelle » (1962, repris dans Blocs erratiques)? Ici, le guide du Comment faire l’amour? se demande maintenant Comment écrire? et il ne veut plus être folklorisé, figé dans l’imagerie de « l’écrivain nègre ». Hubert Aquin et les théoriciens de la décolonisation l’ont bien expliqué. Ras-le-bol! annonce justement le graffito de l’exergue, piqué dans le métro de New York: « Je ne renie pas mes origines, mais je ne m’entends pas bien avec les autres Nègres. Je trouve qu’être nègre, ce n’est pas tout dans la vie ».

Le livre du rien et du rire

L’écrivain et son alter ego fictif ont-ils ainsi scié en riant la branche de leur perchoir? Ceux qui connaissent l’auteur d’ Éroshima (1987), de L’odeur du café (1991) ou du Goût des jeunes filles (1992) savent bien que non: Laferrière est avant tout écrivain. Et le flambeau de la négritude n’est sûrement pas moins lourd à porter que celui de la québécité où se nouent la francité et l’américanité. Est-il si étonnant qu’un écrivain d’origine haïtienne ait abouti au rond-point québécois de l’indécidable? On comprend en tout cas que l’écrivain et son personnage reviennent rôder rue Saint-Denis, où était la chambre des minables origines; avenue du Parc, où toujours se trouvait la blonde du désir noir. L’improbable tanière d’ici assurait mieux que d’autres la fenêtre sur le monde, mais où retrouver maintenant la solitude quand l’américanité (célébrité) vous est tombée dessus? Quoi qu’il en soit, l’écrivain n’est tout simplement pas un porte-étendard. Son flambeau devient facilement (idéalement?) une torche. Alors que revienne le temps de l’insuccès (avec ce cher vieux singe de Bouba)!

Et que par dessus-tout l’on se gondole et bidonne, pour cacher cette nouvelle misère. Vive la déviation du rire, la digression contrôlée du ricanement. Que le lecteur soit bien attrapé par la parlotte et l’anecdote. Que le livre soit le livre du rien et du rire. Milan Kundera? Oui, on y pense dans l’ Art du roman (Gallimard, 1986), quand il part de son Livre du rire et de l’oubli, pour justifier son art de la digression romanesque, disant construire ses récits autant dans l’histoire racontée que dans les thèmes à développer. Dany Laferrière et son narrateur n’ont pas sûrement cette ambition aussi articulée de faire penser le roman. Pourtant ils seraient bien d’accord pour dire avec le maître franco-tchèque: « le roman est une méditation sur l’existence vue au travers de personnages imaginaires ». Laferrière ne fait rien d’autre, sinon en rire tout le temps, et à ces autres corrections près que son personnage imaginaire est calqué à vif sur le sien et que rire ne va pas forcément avec oubli.

La guerre à l’identitaire

Cette fiction essayiste se donne ainsi dans le mélange des genres, comme l’aime beaucoup l’auteur. Et tout autant le roman et l’essai d’aujourd’hui. Exemples: le récit que vient de faire paraître André Brochu: La grande langue (XYZ) où l’on est entraîné dans une fiction satirique qui commence comme un réquisitoire. De son côté, Noël Audet ne pouvait que terminer qu’avec une histoire son livre: Écrire de la fiction au Québec (1991).Dany Laferrière, lui, se met (apparemment) en scène dès le départ en fictionnalisant un projet d’article sur l’Amérique que lui aurait commandé une grande revue californienne. On le paiera pour qu’il voyage à travers l’Amérique (réduire aux États-Unis). Il en profitera pour revenir à la base même du rapport vécu dans Comment faire l’amour: le Nègre n’est bien qu’avec la Blanche blonde. Mais ce sera bientôt pour devoir affronter l’appel de la race: parler des femmes noires, injustement délaissées, même par les écrivains noirs… Comme les autres femmes, Erzulie, la déesse aux yeux rouges viendra le hanter, exacerbant les questions qui structurent le récit. Des questions comme: Où doit réfléchir l’écrivain nègre? (dans le noir, évidemment); pourquoi un écrivain nègre doit-il toujours avoir une position politique? parler de sexe? Pourquoi préfère-t-il les blondes? Quels sont ses héros américains? (sinon des Noirs)? La réponse finale: « Je ne suis plus un écrivain nègre ». Traduire: une guerre culturelle est en cours qui tue jusqu’à la question identitaire.

Voilà une Grenade bien lancée: son fruit passe bien la promesse des armes. Au fond, ne vaut-il pas mieux être mort de rire?

🌸

Voilà bien un des plus grands mythes de l’Amérique : ce n’est pas ce que vous êtes qui compte, c’est ce qu’on croit que vous êtes.
– Anne-Marie Voisard, Le Soleil
29 novembre 1993

Dany Leferrière lance une grenade en plein au ventre de l’Amérique

Provocateur, dites-vous, ce Dany Laferrière qui use et abuse du Nègre, « ad nauseam » ? C’est juste qu’il veut couper court à l’insulte, comme l’ont fait les Américains, en créant le Yankee Stadium. Plus personne aujourd’hui ne se fait traiter de Yankee.

L’Amérique, c’est un langage qu’on a intérêt à saisir, dixit l’auteur de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (VLB), faute de quoi on reste hors circuit… dans les ghettos. Encore faut-il savoir que la maîtrise de l’anglais n’est pas indispensable.

À preuve Dany Laferrière, luimême, qui avoue se débrouiller en attrappant quelques mots parci, par-là. Et ce n’est pas ce qui l’empêche d’accorder des entrevues à la télé made in USA. Il a même déjà fait la « une » du Washington Post, après avoir qualifié de feuille de chou le New York Times.

Culte des apparences

Tout ça, à cause de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Pas le roman, mais le film qui a suivi et son titre trop osé, aux yeux de nos voisins du Sud. Voilà illustré « un des plus grands mythes de l’Amérique : ce n’est pas ce que vous êtes qui compte, c’est ce qu’on croit que vous êtes ».

Car les Américains quoi qu’on dise ne sont pas de purs innocents et, même si le monde entier a pleuré la semaine dernière la mort du président assassiné (trente ans plus tard), Dany Laferrière, lui, conserve des images de guerre. Celle du Vietnam, bien sûr, qu’il n’hésite pas à renvoyer « sur la conscience » de Kennedy.

N’empêche, ce titre, il n’a pas le choix de convenir que c’est bien ce qui l’a tiré de l’anonymat. Du jour au lendemain, on s’est mis à le reconnaître. Il avait fini de peiner sur sa vieille Remington dans une chambre minable de la rue Saint-Denis. Ça se passait en 1984. Maintenant il vit à Miami, « dans le ventre de l’Amérique ». Il a choisi pour écrire un quartier paisible du comté le plus dur de la Floride (Dade avec son Liberty City). Entre autres, il raconte comment il compose avec le succès. Et n’allez surtout pas croire qu’il s’en excuse.

Les mamelles de l’Amérique

« L’Amérique est une immense machine de guerre dont les deux mamelles sont le succès et l’argent », lance-t-il à cantonade, entre deux bouchées de ses oeufs au miroir. Déjà quelques têtes, animées d’un regard interrogatif, sont tournées vers notre table. Mais oui, le succès, c’est le pouvoir et c’est l’argent. Et il en faut pour être libre. Quelle honte y-a-t-il à cela puisque c’est la langue de l’Amérique, seule langue universelle!

Dany Laferrière jette un oeil à l’auditoire. Peut-être que dans trente ans on se souviendra que l’auteur de Comment faire l’amour... choisissait le Krieghoff pour donner ses interviews. Autrefois, c’est au Café de Flore que ça se passait, entre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Plus loin encore dans le temps, il y eut Rome, il y eut Athènes. Que reste-t-il maintenant de la culture grecque ? Réponse : « les shish kebabs et les baklavas ».

Pour l’instant, c’est Manhattan et ses bars qui sont « au parfum du temps ». Le reste n’existe pas. Même pas la France, bien que dans les bistrots se trouvent encore des gens qui parlent de littérature. Imaginez alors les écrivains d’ici, comment on peut les considérer. Dany Laferrière les trouve rien de moins qu’« illisibles », lorsqu’il les fréquente à Miami.

L’illusion démocratique

Revenant aux Américains, ces « magnifiques barbares », comme il les appelle, l’auteur leur reconnaît les qualités de leurs défauts. Ce qui permet à des « outsiders » de réussir, tandis qu’ailleurs, notamment à Paris, les portes se seraient au mieux entrouvertes. C’est ainsi que, lui, Dany Laferrière, petit-fils de Da à Port-au-Prince, on le compare à Charles Bukowski et James Baldwin. Ça le flatte, bien qu’il ne partage pas les idées du second voulant que le Nègre soit « le plancher psychologique de l’Amérique ».

En d’autres mots, on trouverait du réconfort à sentir qu’il y en a des plus bas que soi dans l’échelle sociale. Dany Laferrière n’est pas de cet avis, car on regarde toujours vers le haut, dit-il, dans cette échelle qu’il qualifie de « judéo-chrétienne », sans se préoccuper de ceux qui restent en dessous. Et ça fait partie de l’illusion démocratique, autre mythe, à son avis, de cette Amérique qui « est le nombril du monde ».

Tout nu dans « Qui »

Pire, il y en a qui crèvent de faim, non pas parce qu’ils sont pauvres – les pommes de terre et le riz ne coûtent rien -, mais à cause de l’image qui oblige à être maigre, pour paraître mince. « C’est la même famine qu’en Somalie », constate Dany Laferrière qui n’a pas du tout envie, pour sa part, de se priver de manger. Son corps, heureusement pour lui, ne souffre pas d’épaississement. Comment aurait-il pu, avec de grosses fesses, poser nu sur une double page du magazine Qui ?

De la provocation, ça ? Non, absolument pas ! Il trouve que c’est une chose banale. Sa pudeur, elle n’est pas là, mais dans la tendresse avec les siens. Maggie, sa femme, et ses trois filles, voilà son jardin secret qui est loin, très loin de Cette grenade dans la main du jeune Nègre…

« Voilà bien un des plus grands mythes de l’Amérique : ce n’est pas ce que vous êtes qui compte, c’est ce qu’on croit que vous êtes », explique Laferrière.

🌸

Le livre le plus délicieusement racoleur de l’année, écrit par le nègre le plus pute de l’hémisphère nord. Avez-vous déjà eu l’impression de vous faire sucer en lisant?… Ce n’est pas du tout désagréable…
Pierre Foglia, La Presse
17 janvier 1994

Tant qu’à me farcir du pompier, je vais relire le dernier Dany Laferrière, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? Le livre le plus délicieusement racoleur de l’année, écrit par le nègre le plus pute de l’hémisphère nord. Avez-vous déjà eu l’impression de vous faire sucer en lisant?… Ce n’est pas du tout désagréable, mais contrairement à ce que prétend Suzanne Lévesque, ce n’est pas si original. C’est le truc de tous les chroniqueurs et d’une foule d’écrivains, Limonov, Fante, Brautigan, Bukowski, Jean-Paul Dubois, ce même Dubois que la mère Lévesque vient justement de découvrir! Allons, il ne faut jamais désespérer. Lâche pas mémée, bien partie comme t’es, tu dois être à veille de découvrir Carver et Pessoa…

🌸

Il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée.
– Gilles Marcotte, L’actualité
1 février 1994

🌸

Ce livre de la main de Laferrière est une arme. Et un fruit. Et Dany Laferrière est un écrivain redoutable. Libre. Dangereux.
– Francine Bordeleau, Lettres québécoises
1 mars 1994

Dany Laferrière sans arme et dangereux

Il a pris l’habitude de passer ses hivers à Miami. Il vient de terminer son « premier roman américain ». Le Québec, trop froid et trop petit pour Dany Laferrière, a besoin de lui. Parce qu’avec Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?

Dany Laferrière montre qu’il pourrait bien être celui qui libérera la littérature québécoise de ses obsessions.

QUE LE VRAI DANY LAFERRIÈRE SE LÈVE
Est-ce le nègre loufoque qui jouait au Monsieur Météo à Quatre-Saisons ? l’auteur intimiste de L’odeur du café (qui, au fait, a obtenu des critiques, excellentes, dans les suppléments littéraires des grands journaux américains)? le sex-symbol qui posait nu pour l’hebdo Qui ? un écrivain engagé qui fait du racisme son cheval de bataille ? « Mon rêve, dit-il, c’est d’être perçu comme quelqu’un d’ambigu. »

C’est bien réussi. Avant que ses livres – et un film – ne le rendent riche – millionnaire ? -,il était entré dans le monde développé, capitaliste (et blanc) par une porte de dernière zone mariage factice avec une Québécoise, boulot dégueulasse (qui consistait à nettoyer de leurs vers des monceaux de viande avariée; cela lui a permis de dire maintes fois « Quand tu as fait ça, tu peux tout faire ») dans une entreprise douteuse, appartements glauques, raconte son dossier de presse. Avec la publication de Gomment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB, 1985), la vie de Dany Laferrière, jeune Haïtien déjà marqué, dans son île natale, du sceau d’une prédiction hors du commun – semblable au « Tu seras plus que reine » annoncé à la pas encore impératrice Joséphine par une voyante créole -, devient exemplaire, s’inscrit à l’enseigne du mythe.

Une parole libre

Longtemps, on n’a vu en Laferrière qu’un clown. On ne savait pas encore qu’avec comment faire l’amour… best-seller provocant – « un écrivain noir qui parle du racisme fait forcément de la provocation » -, l’écrivain se donnait les moyens d’être libre. « La seule façon d’être vraiment libre, dit-il aujourd’hui c’est d’être célèbre et riche. »

Mais en quoi la liberté de l’écrivain est-elle, ici, menacée ? « Notamment par le discours politiquement correct, qui impose une véritable langue de bois. Et si on écrit au Québec, on est piégé par un grand thème la

douleur de l’homme québécois qui, dans chaque roman, dit que ça n’est pas un maître qui parle. Quel est le motif obligatoire de la littérature québécoise ? La volonté de puissance de ceux qui ont été humiliés. Avec son univers clos, irrespirable, Réjean Ducharme en est le parfait représentant. »

« En fait, poursuit-il, on marche sur des oeufs pour tous les sujets. L’individu doit retrouver sa parole libre, la sienne. »

On ne s’étonnera donc pas que, pour Laferrière, l’écrivain soit d’abord « quelqu’un qui interpelle les gens, qui secoue la marmite, qui dévoile la comédie ». Pas de discours sur la quête du sens, la nécessité d’écrire, l’oeuvre pérenne et torturée (« la conscience de faire une oeuvre, c’est le contraire de la vie »). Mais de la littérature comme arme, comme instrument de liberté. La première raison d’être de l’écrivain, c’est de dire que le roi est nu.

Le goût d’Haïti

Laferrière se voit comme un écrivain à la Miller ou à la Bukowski. j’écris sur moi même », dit-il. Et d’ajouter: « On parle toujours de moi en termes de territoire. Or, je ne me sens pas Haïtien ni Québécois. Plutôt Américain. »

N’empêche. Il y a cette enfance haïtienne avec, malgré la dictature – « mais il n’y a jamais que ça: la dictature, le racisme… Le plus grand scandale du monde, c’est de se voir réduit par les autres àcertaines obsessions, certains malheurs…  » -, une « parenthèse de bonheur, de liberté ». Parenthèse que Laferrière retrouvera pour écrire Le goût des jeunes filles (VLB, 1992), magnifique récit, dans sa simplicité et sa retenue, sur l’enfance haïtienne. Ici le narrateur de quarante ans se souvient qu’à l’âge de douze-treize ans un camarade lui avait fait croire qu’il était poursuivi par les tontons-macoutes; l’enfant se cachera dans la maison d’en face habitée par des jeunes filles, en fait des prostituées adolescentes, et connaîtra là ses premiers désirs. Rien n’est dit, mais on devine l’atrocité de la vie de ces jeunes filles sous le règne de Duvalier.

Même principe pour L’odeur du café (VLB, 1991), qui va à nouveau puiser dans cette « parenthèse de bonheur ». « Aucun écrivain noir américain n’aurait pu écrire L’odeur du café, qui est sans références raciales. » En même temps, sans Haïti, Le goût des jeunes filles et L’odeur dit café n’auraient pas cette puissance.

Et sans Haïti, Dany Laferrière ne serait pas un écrivain de l’exil (« L’exil, c’est quand vous écrivez et que votre littérature n’entre pas facilement chez vous »). Lapalissade ? Que non. « Ni sartrien, ni revendicateur », Laferrière refuse de commenter les misères de son pays natal. « Ça ne servirait qu’à montrer ma bonne conscience. » Il y a aussi que, pour l’écrivain, « plus les combats sont justes, plus ils nous asservissent ». Or, Laferrière ne supporte pas l’asservissement, synonyme de « réduction à… ». Casse-t-il la baraque avec Gomment faire l’amour… et Eroshima (VLB, 1987) ? Il revient là où on ne l’attendait pas, avec deux romans tendres et intimistes.

Mais c’est sa situation d’exilé qui a fait de Laferrière un immense provocateur. « D’être exilé permet d’écrire sans concession et sans la peur. L’exil m’a aidé à dire ce que je pense, et m’a donné la possibilité de parler à un autre pays. »

Le roman américain

Dany Laferrière se plaît à fracasser les images. Ou à les créer, c’est selon. « L’idée du double m’a toujours intéressé », précisera-t-il d’ailleurs. On le dit prétentieux et fier; en tout cas, il est content de ce qu’il écrit et ne s’en cache pas. « Et pourquoi pas ? La toile de fond de la littérature québécoise est tellement immodeste dans son humilité… » Il ne déteste pas s’inventer des personnages. « J’aime beaucoup dire, par exemple, que j’écris mes livres très rapidement, même si ça n’est pas forcément le cas. Mais quoi ? Nous sommes aussi ce que nous rêvons, tous nos rêves nous constituent: nous sommes aussi ce que nous rêvons de nous-mêmes. »

Ainsi est fait Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, son dernier roman. Ou la troisième et dernière partie du « roman américain » amorcé avec Gomment faire l’amour avec un nègre… et poursuivi avec Éroshima.

Cette grenade… est conçu comme un grand reportage. « Chacun de mes romans a son propre mode d’exécution, explique Laferrière. Comment faire l’amour avec un nègre… emprunte beaucoup au jazz, à l’improvisation : je voulais rompre brutalement avec la tradition littéraire française et avec la littérature haïtienne que je connaissais. Éroshima relève du haïku. Le goût des jeunes filles s’inspire du cinéma… « 

Dans Cette grenade…, on retrouve encore une fois le héros de Comment faire l’amour… et d’Éroshima. Comme Dany Laferrière, son premier roman l’a rendu célèbre, il vit aux États-Unis, des magazines américains lui commandent des articles. Cette grenade… est une enquête sur l’Amérique, ses mythes, ses thèmes, ses obsessions: le racisme – « aux États-Unis, le Noir est le plus grand des tabous ; mais le Noir existe quand le Blanc est là » – , le pouvoir, l’argent, le sexe, le succès, la misère, le métier d’écrivain… Cette grenade… rappelle les romans de Kundera – mais Laferrière n’a pas lu l’écrivain tchèque -, qui multiplie les points de vue, les tons… Façon de boucler la boucle, et de « parler de cette chose grave aux États-Unis qu’est le succès », Cette grenade… comprend un long passage sur Comment faire l’amour… : encore une fois Laferrière, se livrant à l’autodérision, provoque. Mais qui parle dans ce bar où le Noir rencontre LA blonde : Laferrière ou un personnage inventé ? « Cette grenade… n’est pas une autobiographie », prévient l’écrivain.

Pas plus qu’il n’est un roman de la négritude. Exit Senghor ou Césaire : Laferrière n’en a que pour James Baldwin, l’archétype de l’écrivain nègre américain.

Et la littérature québécoise ne sera plus jamais la même. Le Québec, toujours écartelé entre la France et les États-Unis, a tout à apprendre des livres de Dany Laferrière. Du riche, célèbre et noir Dany Laferrière qui a traversé l’Amérique et le miroir.

« Je fais exactement ce que je veux », dit-il. Ce livre de la main de Laferrière est une arme. Et un fruit. Et Dany Laferrière est un écrivain redoutable. Libre. Dangereux.

🌸

Comme toujours chez Laferrière, la plume est vive, l’ironie prompte, l’humour un brin grinçant, et l’ensemble astucieux, intelligent.
– Stanley Péan, La Presse
4 mars 2001

Tournées d’Amérique

Désir d’Amérique « L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai », chantait autrefois Joe Dassin à son public américanophile, en donnant l’impression d’oublier sa propre ascendance yankee. Ce refrain, on l’imagine sans peine dans la bouche de Dany Laferrière, dont la verve inépuisable n’a d’égale que son ambition de conquérant. En 1985, Laferrière prenait d’assaut la littérature québécoise avec ce roman au titre en forme de question impudente qui fit rougir les adeptes de rectitude politique, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Huit ans après la parution du premier volet de son « autobiographie américaine », le fantasque romancier affectait de s’être lui-même fatigué à la tâche en s’offrant le luxe d’une première récapitulation de ses thèmes de prédilection dans Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle un arme ou un fruit? qu’on réédite ces jours-ci en format de poche.

Prenant prétexte d’une commande (fictive?) que lui aurait passée un prestigieux magazine américain (écrire un article sur la question raciale en Amérique… du point de vue sexuel), l’écrivain-personnage entreprend un périple à travers les États-Unis, avec la ferme intention d’en déboulonner toutes les statues, à commencer par la Grande Dame à la torche qui accueille les nouveaux arrivants dans le port de New York. Entremêlant allègrement toutes les formes du discours et brouillant délibérément toutes les pistes, le romancier explore les thèmes du pouvoir et du succès, du racisme, de la violence et de la pauvreté. Bien sûr, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle un arme ou un fruit? est un livre facile- du moins, s’en donne-t-il l’air- mais cette feinte n’abusera personne. L’air de rien, Laferrière se livre ici au procès de cette Amérique triomphante et un peu pute, qui le séduit et l’horripile à la fois, rien de moins. Aussi, n’hésite-t-il pas à sommer à la barre, des témoins tels que Billie Holiday, Miles Davis (enfin, presque!), James Baldwin, Toni Morrison, Magic Johnson et le controversé rapper Ice Cube.

Comme toujours chez Laferrière, la plume est vive, l’ironie prompte, l’humour un brin grinçant, et l’ensemble astucieux, intelligent. Et même s’il ne s’agit pas selon moi du meilleur livre de l’auteur, ça se laisse (re)lire avec un sourire amusé et un hochement de la tête. Ah! ce Laferrière, quel sacré farceur!

🌸

Dany Laferrière offre une nouvelle édition augmentée (doublée, en fait!) de l’excellent Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? paru chez VLB en 1993. Un regard revu et corrigé sur l’Amérique, enrichi d’une douzaine d’années sur le sol américain qu’a arpenté l’auteur.
– Chantal Guy, La Presse
1 septembre 2002

🌸

« Le roman d’un bouffeur d’Amérique. Le livre d’un fou d’Amérique. »
Un livre, un jour

🌸

Un livre foisonnant, drôle et romanesque dans lequel l’auteur s’attache à détruire page après page- avec un plaisir évident- le rêve américain. »
La Presse
22 septembre 2002

Pour avoir une idée du Dany Laferrière nouveau, il faut lire dans LIRE (septembre) un extrait (savoureux) qui s’étend sur quatre pages de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? qui paraît ces jours-ci en France. Rappelons que l’écrivain qui n’écrit plus de nouveaux livres mais réécrit ceux qu’il a déjà écrits, fait actuellement une tournée de 25 villes françaises pour promouvoir Cette grenade, qu’il a eu droit déjà à la une livres du Monde en mai dernier, entre autres places de choix dans les revues françaises qui comptent. Il faudra attendre le retour de Laferrière à Montréal pour que son livre sorte ici, aux éditions VLB, au moment du Salon du livre (14 au 18 novembre). « … Les courts chapitres sont autant de tableaux qui forment une fresque vivante et colorée des États-Unis d’aujourd’hui, lit-on dans la présentation de LIRE. Un livre foisonnant, drôle et romanesque dans lequel l’auteur s’attache à détruire page après page- avec un plaisir évident- le rêve américain.

🌸

Écrivain et journaliste, Dany Laferrière est le métis littéraire le plus accompli qui nous ait été donné à lire depuis longtemps.
– Yves Harté, Sud Ouest
20 octobre 2002

Sur la route avec Dany Laferrière

Roman. Neuf romans après le succès de « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », Dany Laferrière publie un voyage initiatique au coeur de l’Amérique et de la négritude. Une mise à l’épreuve humoristique et acide des mythes américains

Dany Laferrière est l’explorateur obstiné d’un continent particulier et mouvant. Ce n’est pas seulement le monde américain qu’il n’en finit plus d’explorer, mais celui bien plus vaste de la négritude. Dany Laferrière est haïtien, encore que cette dénomination soit restrictive. Il serait plus exact de préciser qu’il est le métis littéraire le plus accompli qui nous ait été donné à lire depuis longtemps.

Né à Haïti, de culture européenne et plus spécialement française, il a très longtemps vécu à Montréal avant de partir pour Miami. C’est dire combien de mondes se télescopent dans son univers. Vieux monde, nouveau monde, insularité, caraïbes, Amérique du Nord… Le prodige est que Dany Laferrière arrive à ordonner cette redoutable cosmogonie. C’est d’ailleurs le coeur de son secret. Il connut la célébrité pour un premier livre, écrit avec l’énergie du désespoir dans une chambre que lui louait un émigrant grec à Montréal, et ne sut jamais ce qui lui valut le succès. Le contenu du roman ou son titre ? Il avait intitulé cette première : « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Notons qu’un seul mot dans cette proposition fut, en fait, jugé proprement scandaleux, le mot de nègre, écrit par un Noir, au point que pas un journal de New York n’osa publier le titre dans son intégralité. Depuis, neuf autres romans ont suivi. Tous sarclent la même terre, essaient de défricher les mêmes mystères : qu’est-ce que l’Amérique ? Qu’est-ce que le rapport Noir-Blanc ? Pourquoi les femmes blondes fascinent les poètes noirs ?

Comme un reportage. Dany Laferrière n’a pas non plus hésité à donner à son dernier roman un titre aussi intrigant et au moins aussi long : « Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme  ou un fruit ? » est l’appellation de cette dernière livraison que nous appellerons plus simplement « Cette grenade… » Et « Cette grenade… » est la menace supposée que l’homme blanc du continent américain croit deviner dans n’importe quelle attitude du peuple noir, population qu’il craint ou idéalise, mais ne regarde jamais dans sa pure réalité. On ne sait d’ailleurs s’il faut véritablement parler de roman à propos de ces 350 pages.

A l’origine, une revue de la côte Est demande à l’auteur : « Racontez-nous votre Amérique ». Laferrière a donc sauté dans un de ces autocars qui roulent pendant des centaines de kilomètres sur les mêmes autoroutes, a pris des taxis et s’est laissé convoyer par des Noirs en colère, s’est assis sur les bancs publics, est resté de longues heures à la fenêtre de chambres d’hôtels, s’est incrusté dans les intérieurs de l’Amérique profonde, a vampirisé les bars ou de jeunes femmes blondes le reconnaissaient. Il en résulte un passionnant reportage sur ces USA qui, remarque l’auteur, n’ont en fait pas vraiment évolué depuis la fin de la guerre.

Jean, Coca et hamburger. « Qu’est-ce qui a changé, frère ? », dit Laferrière dans une conversation avec un interlocuteur imaginaire. « Et qui cela concerne-t-il ? A peine 3 % de la population. Pour tout le reste des USA, il existe les trois mêmes mythologies qu’avant 40, le jean, le Coca-Cola et le hamburger. »

C’est donc un voyage initiatique que nous propose Dany Laferrière. Un voyage désopilant, cruel parfois, mais sans fard. Il ne suffit pas d’interroger un pays. Il faut également, avec toute l’honnêteté possible, se demander qui l’interroge. Et c’est peut-être à cette occasion que le récit transforme ce carnet de voyage en un roman de réflexion. Quel homme noir pour l’Amérique ? Quelle est la dose de haine de l’ancien esclave ? Combien de temps mettra-t-elle à disparaître ? Et surtout pourquoi l’enfant d’Haïti, que tout le monde prend pour un Black américain, se sent-il tellement étranger au rapport névrotique qui unit et enchaîne Noirs et Blancs aux USA.

« Un passionnant reportage sur ces USA qui, remarque l’auteur, n’ont en fait pas vraiment évolué depuis la fin de la guerre »

Écrivain et journaliste, Dany Laferrière est le métis littéraire le plus accompli qui nous ait été donné à lire depuis longtemps.

🌸

La littérature est une affaire de gens malhonnêtes. Les gens honnêtes ne peuvent pas écrire. La vérité ne tient pas au-delà de quinze pages ! Il faut mentir pour retrouver l’émotion, pour séduire le lecteur. C’est cela qui compte, pas la vérité des faits.
– D. L., en entrevue avec Guy Pellen, Le Télégramme (Bretagne)
26 octobre 2002

Autoportrait : Dany Laferrière en a fini avec l’écriture

C’est terminé. Dany Laferrière n’écrit plus de romans depuis un an et demi, depuis la parution de « Cette grenade dans la main du jeune nègre est elle une arme ou un fruit ? » Désormais il va faire du cinéma.

C’est peu de chose de dire que Dany Laferrière est un auteur atypique. Après une série de dix romans autobiographiques, de son enfance à ses quarante ans, l’auteur du succès mondial, du moins du titre, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », en a fini avec l’écriture.

« Je n’écris plus depuis deux ans et demi, explique t-il simplement. Mon projet est terminé, maintenant je vais faire du cinéma. » Cela ne veut pas dire que Dany Laferrière n’écrira plus jamais, mais s’il le fait, il « deviendra écrivain ». Ecrira donc sans doute autre chose que la suite de son autoportrait…

Jusqu’à présent, et il l’a mis en pratique à Brest, comme dans vingt-cinq villes de France, en rencontrant ses lecteurs à la librairie Dialogues, il « écrit pour rencontrer les gens, pour bavarder. Ecrire est une affaire personnelle, ce n’est pas pour faire partie d’un groupe. C’est dommage quand il n’y a pas de contact. Ma vie est un long bavardage avec les lecteurs. »

Cette conversation entretenue depuis 1985 s’arrête donc avec le dernier roman de son autobiographie américaine « Cette grenade dans la main du jeune nègre est elle une arme ou un fruit ? » Le héros de cette aventure, Dany Laferrière mais pas seulement, sillonne l’Amérique pour les besoins d’un reportage, et passe en revue les mythes américains. « Comment ça, le rêve américain ne serait pas pour tous ? »

Séduire le lecteur

Le romancier a arrangé le sien, car « la littérature est une affaire de gens malhonnêtes. Les gens honnêtes ne peuvent pas écrire. La vérité ne tient pas au-delà de quinze pages ! Il faut mentir pour retrouver l’émotion, pour séduire le lecteur. C’est cela qui compte, pas la vérité des faits. »

Dany Laferrière, qui est retourné vivre à Montréal après un passage à Miami, considère que « les Etats-Unis sont le pays le plus secret de la planète et très peu de gens en ont une idée réelle. »

Il défend aussi ce pays qui a 2.000 universités, le plus grand nombre de musées et qui décroche allégrement la moitié des prix Nobel, et dont les habitants profitent bien tant que les Européens les prennent pour des imbéciles et des naïfs. « C’est une méconnaissance de l’Amérique, et il faut se méfier. La France a voulu civiliser la planète mais n’a pas réussi. Les Américains, eux, veulent coloniser la planète, pas la civiliser. Et ils sont extrêmement dangereux. »

Dany Laferrière : « Ma vie est un long bavardage avec les lecteurs ».

🌸

Le romancier présente son roman fourre-tout comme une invitation à la curiosité. Il l’a écrit pour donner l’envie d’aller voir où se situer entre clichés ‘vrais’ et clichés ‘faux’.
– Pascale Haubruge
Le Soir, 30 octobre 2002

A clichés, clichés ennemis

Dany Laferrière arpente ces jours-ci l’Europe avec dans la main la grenade d’un roman intitulé « Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? ». La question, qui clôt le récit, ajoute une pièce au puzzle d’un récit dont le narrateur est un Haïtien parti en reportage à travers les Etats-Unis.

Rencontres, portraits, présentation d’auteurs, commentaires, analyses… Dany Laferrière, originaire d’Haïti comme son personnage, revêt sa fiction romanesque d’habits journalistiques. Mais l’émotion l’emporte. Chemin faisant, son narrateur examine une ribambelle de clichés à propos des Etats-Unis. Gros Américains bêtes, Coca-Cola et base-ball sont notamment au programme.

Qu’en pense Dany Laferrière ? Les Etats-Unis sont le pays le plus secret de la planète. La majorité des Européens, des paysans aux intellectuels, en parlent en terme de clichés. Il ne fait notamment pas de doute pour eux que les Américains sont un peuple de naïfs sans perspective historique et que les présidents des Etats-Unis sont des imbéciles. Mais comment peut-on dire qu’une nation est bête quand elle compte deux mille universités ?

Les Etats-Unis ignorent ces médisances. C’est la première puissance mondiale sans vanité ! Je me dis que s’ils restent aussi calmes après cinquante ans d’insultes, c’est que ça doit faire leur affaire… Aller voir ce qu’il en est des Etats-Unis est le but du reportage au coeur de mon roman

J’y évoque notamment l’argent, parce qu’on ne peut pas comprendre les Etats-Unis sans tenir compte de cette donne. Les Américains jouent cartes sur table en la matière. Ils ne font pas semblant, comme les Européens, que l’argent n’est pas important. En Europe, l’argent est tabou, et pas le sexe… Aux Etats-Unis, c’est le contraire.

Et l’écrivain de poursuivre sa comparaison. Mais n’est-ce pas là répondre à des clichés par d’autres clichés ? Le problème, avance l’auteur, n’est pas que tel ou tel peuple ait des clichés sur tel ou tel autre mais que les Etats-Unis mènent le monde et que les clichés les concernant rendent illisibles les codes qui les régissent. C’est parce que les Etats-Unis sont tout-puissants qu’il est urgent de les voir tels qu’ils sont… Ils sont sur le pied de guerre, et les pays qui devraient leur faire face ne les connaissent pas !

Cela étant, le roman de Dany Laferrière ne nous détrompe pas tant que ça. L’auteur n’y montre pas que non, les Etats-Unis ne sont pas comme ceci ou cela… C’est un cliché de croire que tous les clichés sont faux !, lance Dany Laferrière, l’art du verbe en écharpe.

Retourné vivre à Montréal (ville où il s’est fait connaître comme romancier remuant dans sa jeunesse) après quelques années passées à Miami, Dany Leferrière présente son roman fourre-tout comme une invitation à la curiosité. Il l’a écrit pour donner l’envie d’aller voir où se situer entre clichés « vrais » et clichés « faux ».

Lui-même a eu maille à partir avec les empêcheurs d’écrire en liberté. Parce qu’il est né à Haïti (en 1953), on l’identifie souvent comme « écrivain caribéen », avec derrière la tête des idées de forêts luxuriantes et de chants d’oiseaux. Mais il se moque des identités, ces vieilleries héritées de la colonisation.

On ne peut pas identifier un auteur par son pays ! C’est impossible et illogique. L’écrivain écrit pour sortir de son pays, de son sexe, de sa race, de sa nature. Tout comme le lecteur lit pour sortir de chez lui, aller sur la route avec Don Quichotte.

Le romancier estime que le temps est un bien meilleur indicateur que l’espace. Prenez des écrivains du Dakota, de Bruxelles, de Berlin et de Port-au-Prince. Si tous ont trente ans aujourd’hui, ils se ressemblent bien plus que deux écrivains d’un même pays éloignés par des dizaines d’années, voire par les siècles !

Dany Laferrière est fatigué. Son « Autobiographie américaine » touche à sa fin. Le roman ici évoqué fait partie de cette série, dont le dixième et dernier volume est paru hors commerce. Son titre : « Je suis fatigué ».

Ça ne m’intéresse pas d’être un écrivain, explique l’auteur. J’avais à écrire ce parcours-là. C’est tout. Ça fait mille pages. La cause est entendue, non?

Dany Laferrière, « Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? », Le Serpent à Plumes, 362 pp., 18 euros.

🌸

Personne ne devrait se priver du plaisir de jouir de lire Dany Laferrière.
– Jocelyne Lepage, La Presse
10 novembre 2002

Oh, Dany Boy!

Dany Laferrière rentre des États-Unis avec une nouvelle version de sa Grenade.

« Des gens passent sous mes yeux. Un enfant court derrière un ballon jaune.Un vieux couple. Une voiture file à toute allure. C’est ça la vie. Des rythmes différents. »

Des phrases courtes, un style simple, un regard tantôt amusé sur la vie, tantôt très dur, voilà qui fait, en partie, le charme déconcertant des livres de Dany Laferrière, cet écrivain qui prétend parfois n’en être pas un, cet ancien chroniqueur du plus vieux quotidien d’Haïti, Le Nouvelliste.

Dany Laferrière relance cette semaine Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? paru en 1993 chez VLB, puis chez Typo, en poche, éditions difficiles à trouver aujourd’hui. La nouvelle version fait le double de la première et est enrichie des expériences vécues pendant la dizaine d’années que l’auteur a passées, avec sa femme et ses trois filles, à Miami, avant de revenir, cette année, à Montréal.

Dans Cette grenade, nouvelle formule, on trouve de tout… même un ami, qui a du plaisir à raconter des histoires. On pourrait dire que cela ressemble à un recueil de chroniques écrites sur une quinzaine d’années, retenues ensemble par un fil conducteur – celui du reportage sur l’Amérique que fait un jeune écrivain haïtien montréalais pour une revue américaine. Mais le fil ne tient pas toujours. C’est parfois écrit sous forme de dialogues, un genre dans lequel il excelle aussi.

Et qu’est-ce que ça raconte?

« Oh! c’est un truc assez vague sur l’Amérique… Une sorte de portrait… En fait, c’est plutôt mon portrait… », dit-il lui-même dans son livre.

Certains textes sont inspirés de faits divers survenus aux États-Unis, faits que l’auteur s’approprie et dont il devient un acteur. Cette histoire, par exemple, d’un jeune couple de Sud-Américains avec leur bébé dans un avion et pour lequel le narrateur se pâme.

Quand l’hôtesse déverse, par mégarde, un thé bouillant sur l’enfant, on découvre, horreur, qu’il s’agissait d’un enfant mort, un enfant-valise, dans le ventre duquel on a avait caché de la drogue. Il y a plusieurs faits divers de cet ordre dont Laferrière se sert pour tracer, par petites touches, le portrait des différentes classes sociales aux États-Unis. Un portrait dessiné à l’intention des étrangers que nous sommes, Canadiens et Européens.

Charlie Brown

« …Les États-Unis, il faut le savoir, forment un vaste pays où l’on trouve l’une des paysanneries les moins cultivées de la planète. Folklore très restreint (cow-boy, dinde, Halloween, quelques danses.) Pour comprendre la mentalité des petites villes, il faudrait retourner aux tableaux de Norman Rockwell. Et surtout ne pas oublier que le personnage de bande dessinée (culture populaire) le plus apprécié en Amérique est un perdant: Charlie Brown… »

« …ces gens qui vivent dans un monde si cloisonné et qui passent le plus clair de leur temps à maudire Washington et le gouvernement fédéral sont loin d’imaginer qu’ils pourraient exercer une certaine influence sur la vie des autres habitants de cette planète… Ailleurs n’existe pas… Les Américains dorment en se disant qu’un matin quelqu’un, un fou sûrement, aura l’audace de les prendre au mot. Une attaque, donc, sur le sol américain. Et ce sera, ils le savent profondément, le début de la fin. »

Un autre exemple: Un type invite le narrateur chez lui pour lui montrer quelque chose. C’est un maniaque de la langue anglaise qui passe son temps à chercher les fautes de grammaire et d’orthographe dans les grands journaux et qui écrit régulièrement, en vain, aux responsables pour qu’ils s’excusent de leurs erreurs, on ne s’occupe pas de lui.

« Je vais vous montrer quelque chose… Venez… » Je le suis dans sa chambre. C’est pire qu’au salon. J’ai eu quelque difficulté à distinguer le lit sous la tonne de journaux. Il ouvre une grande armoire et sort un magnifique fusil tout neuf.-

Si c’est ainsi qu’il faut défendre sa langue…

Il me regarde. Je baisse les yeux.

-C’est ce que je voulais vous montrer, dit-il, avec un sourire. »

On pourrait multiplier les exemples, ils vont dans tous les sens: le succès, l’argent, le sexe, les soap operas, la bouffe, les petites universités, Hollywood, la valley girl, les Noirs pour lesquels il est aussi dur que Mordecai l’a été pour les Juifs, les blondes… Et Cuba.

Cuba

Ainsi cette discussion entre le narrateur et un Américain d’origine cubaine né aux États-Unis mais dont le père est un militant anti-Castro.

« Son truc, c’est Cuba (dit le jeune homme). Et Cuba, c’est une affaire privée pour lui. Mais je suis né aux États-Unis. Pour moi, les Américains ne peuvent pas être les autres… Je n’ai jamais vécu une seule journée sans entendre parler au moins une centaine de fois de Cuba et de Castro. Souvent je crois devenir fou… »

« … ceux qu’il (Castro) a dépossédés en arrivant au pouvoir et qui tentent par tous les moyens en leur possession, aux États-Unis, de ruiner Castro, même s’il faut pour cela ruiner Cuba. C’est une vieille guerre entre deux factions de la minorité blanche de Cuba: les communistes et les capitalistes. Le peuple cubain paie les pots cassés. Les riches Cubains de Miami financent ce puissant lobby, dépensant des dizaines de millions de dollars pour que Washington maintienne cet infernal embargo sur Cuba. De son côté Castro se soigne, suit un régime sévère, arrête de fumer, tout cela pour se garder en santé et pouvoir les enterrer tous. Tous ces vieux riches cubains, Castro les connaît personnellement. Ils ont fréquenté les mêmes écoles privées de la Havane… »

Patchwork

Vous voyez un peu le genre de livres. Une sorte de patch-work. Un tartan traversé par un autre fil conducteur: les grands écrivains américains. Quand le narrateur visite certaines villes américaines, il le fait en compagnie de grandes oeuvres américaines. Et il parle de ces oeuvres avec tellement de pertinence qu’on a envie de faire comme lui, lire les auteurs américains. Le passage sur Kérouac est fascinant.

Une réserve cependant: quand on s’inspire de l’actualité pour écrire, cette actualité risque de vieillir. C’est le cas de la Madonna dont il est question dans une anecdote et qui n’est pas encore maman, ou de Martha Stewart avant qu’elle ne soit accusée de délit d’initié. Il y a aussi des redites. Les éditeurs auraient pu faire un ménage dans les textes les plus anciens.

Cela dit, personne ne devrait se priver du plaisir de jouir de lire Dany Laferrière

Dans son dernier ouvrage, Dany Laferrière trace à sa manière le portrait des différentes classes sociales aux États-Unis.

🌸

L’écrivain dresse une mosaïque saisissante et d’une féroce drôlerie.
– Nicolas d’Estienne d’Orves, Le Figaro
14 novembre 2002

Depuis la publication, en 1985, de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (l’auteur est adepte des titres fleuves), Dany Laferrière occupe une place importante dans la littérature francophone. Ce natif de Haïti a vécu vingt ans à Montréal avant de se fixer aujourd’hui à Miami. Et c’est sur ses années américaines qu’il a écrit ses neuf romans. Le dernier annonce la couleur : « Ceci n’est pas un roman»… Véritable « american trotter », Laferrière n’a de cesse d’arpenter les Etats-Unis, tenant un journal de bord qui agit comme autant d’instantanés. Campus, gamins des ghettos, visages croisés dans des bars de Manhattan, riches bourgeois de la gentry new-yorkaise, l’écrivain dresse une mosaïque saisissante et d’une féroce drôlerie.

🌸

Le nombre de pages a presque doublé, le regard posé sur l’individu américain s’est enrichi à son contact
– Valérie Lessard, Le Droit
7 septembre 2002

Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? n’est aujourd’hui plus le même livre: vivant aux États-Unis depuis une douzaine d’années, Dany Laferrière a lui-même revisité son oeuvre pour la mettre au parfum du jour. Le nombre de pages a presque doublé, le regard posé sur l’individu américain s’est enrichi à son contact, ce qui fait de la Grenade un ouvrage tout neuf pour la deuxième fois!

🌸

Il y a, chez Dany Laferrière, une magie des titres…
Un livre jouissif et terriblement humain.
Jean-Luc Drouin, Le Monde
29 novembre 2002

Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?

Il y a, chez Dany Laferrière, une magie des titres. D’aucuns ont même suggéré, à tort, que c’est grâce à son titre que son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, se vendit si bien. Le risque de devenir l’auteur d’un livre surmédiatisé dont on connaît beaucoup plus le titre que le contenu est d’ailleurs l’un des propos de ce livre, qui évoque comment Dany Laferrière, désormais célèbre, sillonna les routes de l’Amérique pour les besoins d’un reportage. On the road sur les traces de Walt Whitman et de Jack Kerouac.

Réflexion sur le pays des autoroutes et du Coca, le succès, l’écriture, sorte de bilan des vingt années du narrateur en terre nord-américaine, à regarder « vivre les Noirs, les Blancs, les Rouges, les Jaunes« , foison d’anecdotes, de dialogues savoureux, de références littéraires, de souvenirs, récit d’une interview de Spike Lee et d’une soirée à Los Angeles chez un prince africain qui vit avec Madonna, le tout dédié à James Baldwin, Miles Davis et Jean-Michel Basquiat, Cette grenade…est aussi un clin d’oeil au Ceci n’est pas une pipe de Magritte. La première phrase, « Ceci n’est pas un roman » , voulant mettre l’accent sur la volonté délibérée de Laferrière de piétiner les clichés, affirmer que, quoique né à Port-au-Prince, il n’est ni un écrivain haïtien, ni un écrivain caribéen, ni un écrivain nègre. Mais un écrivain tout court.

Ce que ce livre jouissif et terriblement humain, signé par « un Carl Lewis du dactylo« , et qui préfère les blondes, confirme haut la main (Le Serpent à plumes, 360 p., 18 ).

J.-L. D.

🌸

Dany Laferrière a le don, comme son poète préféré, l’Américain Walt Whitman, de faire passer en peu de mots le souffle de la nature et le grouillement des villes.
– Alain Dreyfus, Libération
31 décembre 2002

Dany Laferrière, 49 ans, écrivain haïtien, fils d’un héros local, a quitté il y a vingt ans l’île de Duvalier pour s’installer à Montréal.

Le nègre de personne

Pour faire un portrait sans se fatiguer, prenez Dany Laferrière, il vous mâche la besogne. Fraîchement arrivé du Canada, le Haïtien, auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, best-seller mondial, se rend volontiers chez vous. Sous son bras, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?, un carnet de voyage, mosaïque vrillante de petites et plus grandes séquences, mi-fausses fictions mi-vrais reportages dans tous les Etats de l’Amérique. Il sonne. Silhouette de boxeur, il débarque en pull d’hiver qu’il ne quitte pas, même si l’entretien en appartement sans soleil tourne vite à la fluide palabre.Fluidité au coupe-coupe : Dany Laferrière est né à Port-au-Prince et a grandi non loin, dans le village de Petit-Goâve. Le soir, autour d’une marmite d’ignames, de bananes vertes et de morceaux de porc, l’enfant se joignait aux femmes et hommes fumant la pipe en se racontant les singulières rencontres, «avec des êtres étranges, qu’ils avaient faites en voyageant pendant la nuit». Au pays des zombies, les tontons-macoutes sont rois, on a vite fait de disparaître. Lorsque son meilleur ami, journaliste comme lui, est froidement abattu par les miliciens de Jean-Claude Duvalier, il met vingt-quatre heures pour quitter l’île. Pour rejoindre Montréal, où il vit depuis vingt ans. Né en 1953, Dany Laferrière, chez lui aussi à New York et à Miami, est le fils d’un père dont le nom reste mythique en métropole et dans la diaspora haïtienne. Homme politique au fabuleux charisme, Windsor Klebert Laferrière fut maire de Port-au-Prince à 23 ans, une ville d’alors un million d’habitants. Il y arriva à la tête du «Peuple souverain», groupuscule dynamique et franchement radical. Windsor Klebert, oubliant ses fonctions officielles, s’attaqua de front à la puissante bourgeoisie locale, qui faisait et défaisait à sa main les marionnettes au pouvoir (à l’époque, le peu glorieux président Magloire). Avec sa fougue coutumière, il avait déclaré que, si les commerçants refusaient de vendre les produits de première nécessité, le peuple avait le droit de piller les magasins. A l’arrivée de Papa Doc, il doit quitter immédiatement le pays pour ne jamais y revenir. Dany avait 4 ans, il ne l’a plus revu. Il a grandi entre deux femmes, sa mère, discrète et cultivée (elle est bibliothécaire), et sa grand-mère, Da, puissance occulte et bénéfique. Sur son père, Dany a peu à dire : «L’exil l’a rendu fou. Quelques années avant sa mort, je suis allé chez lui à Brooklyn, où il vivait seul dans une minuscule chambre. Il a refusé de m’ouvrir. Au début, il ne disait rien. Puis, il s’est mis à hurler qu’il n’avait plus d’enfants, parce que Duvalier avait transformé en zombies tous les Haïtiens.»Ses débuts d’écrivain ? Facile : il s’explique dès la première phrase de son premier livre, le best-seller dont on vous fait confiance pour vous souvenir du titre : «Une nuit plus morne que les autres, j’ai glissé une feuille blanche dans le tambour d’une vieille Remington et j’ai tapé la première phrase : « Pas croyable, ça fait la cinquième fois que Bouba met ce disque de Charlie Parker. »» Découpé en courts chapitres, rythmé be-bop, cet opuscule traître comme un alcool sucré narre la vie de deux jeunes Haïtiens fauchés et sympathiques à Montréal-City. Un calme : le sage Bouba en djellaba récite ses sourates en bâillant, vit couché mais reste lucide : «Sortant d’une cure de sommeil de 72 heures, il s’informe de l’état de la planète.» L’autre est un peu moins flemmard, ressemble trait pour trait à l’auteur et fait preuve de goûts arrêtés en littérature : «Il faut lire Hemingway debout, Proust dans un bain, Cervantès à l’hôpital, Simenon dans le train, Dante au paradis, Dosto’en enfer.» Il n’y a pas que la lecture dans la vie, et tous deux s’activent joyeusement tout contre les jolies blondes qui défilent à la maison. Pourquoi les blondes ? demande-t-on à Dany, pourtant marié à une Haïtienne et père de trois filles ? «Par goût de l’exotisme, répond-il. Inutile, si j’ose dire, de s’étendre, tant ce fantasme est réversible et occupe aussi bien vos pensées que les nôtres.» Soit. S’il était besoin d’en savoir plus, les amateurs se reporteront avec fruit à Eroshima (1987) ou encore au Goût des jeunes filles (1992). Dany est né dans les livres, disponibles en quantité à Haïti, «première république nègre du monde», indépendante depuis le 1er janvier 1804 après avoir jeté à la mer les Français mais pas leur patrimoine culturel. «Quand nous étudions Molière, Racine ou Voltaire, nous étudions simplement des grands écrivains, et non des Français. Corneille, avec ses élans de courage, ses éclats de jeunesse, sa fièvre, est fondamentalement haïtien, aucun doute là-dessus.» Dany a aussi profité du don d’un autre petit-goâvien qui avait passé sa vie en France et avait, avant de mourir, légué au village sa bibliothèque. Si bien que Dany, à 16 ans, et «parce qu’il n’avait rien d’autre à se mettre sous la dent» s’est plongé dans l’oeuvre de Maurice Blanchot : «Je me sentais comme quelqu’un qui marche tranquillement et qui soudain tombe dans un trou noir pour se retrouver dans un autre univers.» Cette formation atypique lui ouvre des portes dans la presse locale, où il faisait, entre autres, des portraits de peintres pour le Petit Samedi soir. Un journal d’opposition, impertinent, que Jean-Claude Duvalier devait tolérer avec quelques autres pour recevoir l’aide américaine sous le président Carter. La tolérance a des limites, comme on l’a vu plus haut, et les premières années d’exil ressemblent à celles de tous les immigrants illégaux : travail au noir dans les tanneries du Canada, avec en prime une odeur méphitique et persistante qui réduit aux seules très enrhumées les possibilités de séduction. Un peu plus tard, en bleu de travail dans les backstages de l’aéroport de Montréal, il regarde goguenard ses compatriotes quitter leurs combinaisons pour se saper grand prince à chaque arrivée d’un avion en provenance d’Haïti, histoire d’étaler devant cousins ou connaissances les signes, rien que les signes, d’une réussite à l’américaine. Après huit ans de vaches maigres, soudain changement de statut avec le succès inespéré de son premier livre. Depuis, il en a sorti une dizaine d’autres, dont beaucoup reviennent sur son enfance à Haïti et sur les exactions du régime. Dany Laferrière a le don, comme son poète préféré, l’Américain Walt Whitman (ils sont cul et chemise dans presque tous ses livres), de faire passer en peu de mots le souffle de la nature et le grouillement des villes. Un don qui ne doit rien à la «négritude». «Pour tout vous dire, je n’en ai rien à foutre de la créolité, du métissage et de la francophonie. Je n’ai pas envie de perdre mon temps à discuter tout le reste de ma vie de questions relatives à la colonisation ou à l’identité.» Les poncifs identitaires le mettent en boule. Il n’y a qu’a se référer, dans Cette grenade, à une conversation authentique avec le cinéaste black radical Spike Lee pour s’en convaincre. Idem pour la floraison de nouvelles collections «noires», en France notamment, qui ghettoïsent en toute bonne conscience une littérature sous couvert de la faire connaître. Blanc ou noir, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Dany Laferrière a cessé d’écrire. Non par dégoût ou parce qu’il n’a plus rien à dire, mais parce que la douzaine d’ouvrages parus lui suffit à remplir son existence. Tel un paysan, il laisse un roman en jachère, revient sur un autre, le défait et l’enrichit, à la Pénélope. Il cultive ainsi son jardin, en modeste ambitieux qui ne veut pas «changer le monde, mais changer de monde».

🌸

Depuis que Dany Laferrière a décidé de ne plus écrire de romans, jamais a-t-on autant parlé de lui.
– L’actualité
1 février 2003

Jamais plus de romans!

Depuis que Dany Laferrière a décidé de ne plus écrire de romans, jamais a-t-on autant parlé de lui. « C’est quand on meurt qu’on fait couler de l’encre », souligne-t-il. Mais comment peut-il être sûr qu’il ne publiera rien de nouveau? « C’est comme suivre un régime amaigrissant. Un jour, on se décide: Je commence. » En fait, il a le sentiment d’avoir tout dit dans ses livres, qu’il considère comme son autobiographie américaine. « Je les ai écrits très vite, j’avais peur de ne pas me rendre au bout. Pour un Haïtien, il est difficile de prendre son temps. L’avenir est si improbable. » Alors, il réécrit ses romans, un à un, à commencer par Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? (VLB éditeur), qui compte 100 pages de plus que la version originale.

🌸

Il décrit bien, et drôlement, les États-Unis.
Philippe Lançon, Libération
4 avril 2003

Le goût des autres
Entre chien et livre

Dans le métro parisien, la jeune femme sur son strapontin semble lire avec plaisir. Le livre s’appelle : Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? L’auteur, Dany Laferrière, est haïtien. Il décrit bien, et drôlement, les Etats-Unis. D’ailleurs, la jeune femme sourit. Elle voyage là-bas, dans les grands espaces comiques de l’écrivain. On lui conseillerait volontiers de lire, du même, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, mais elle l’a peut-être déjà fait. Une autre femme, également jeune, monte alors et s’installe face à la première. Elle tient en laisse un carlin. Le carlin est un petit dogue blanc à poil ras très à la mode. Il halète et bave en permanence, comme s’il endurait un marathon ou un chagrin. Son museau noir est écrasé. Son nom vient de Carlo Bertinazzi, un acteur italien qui jouait Arlequin avec l’un de ces grimaçants masques noirs. Avec le carlin, on promène son théâtre. Il est laid, mais d’une laideur kitsch, presque abstraite, et, surtout, lisse. D’où, sans doute, son succès : c’est un bibelot vivant dont le corps propre dément la face, une sorte de contradiction esthétique. Epilé comme une jambe de femme ou un canapé de cuir, froissé comme l’ego d’un tueur en série. On doit se sentir original, paradoxal, avec ça. La femme prend son carlin sur ses genoux, le câline, l’embrasse, se fait lécher par son masque à salive. L’amour ne choisit pas. La scène fait concurrence au livre et la lectrice lève les yeux. Le carlin saute à terre et trotte vers elle en soufflant. Elle lève le pied par réflexe. Naguère, on l’a mordue. Depuis, elle a peur. Peu de maîtres semblent capables d’imaginer que leur bête puisse mordre, puisqu’elle est une part d’eux-mêmes : on n’est pas plus lucide sur son chien que sur soi. La femme reprend son carlin sur elle et lui roucoule à voix haute : «T’as vu, mon bijou, moi j’te fais des démonstrations d’amour, mais t’as droit à des gestes de haine.» La lectrice ne réagit pas. Alors, la femme la regarde et crie : «Mon chien, il est vivant, et il t’emmerde, toi et ton livre, espèce de sale bourgeoise !» Le chien est vivant, le livre est mort. On se croirait à la télé. Ou à la morgue. Ce qui n’est pas si différent. Chiens et livres devraient pourtant faire bon ménage : unis dans le calme, au coin du feu, entre patience et fidélité. Malheureusement, leurs états respectifs ­ et donc, leurs rapports ­ ont changé. S’il y a 7,9 millions de chiens en France, un sondage publié dans Livres Hebdo du 21 mars révèle que, depuis un an, 44 % des Français n’ont pas acheté de livre et que 39 % n’en ont lu aucun. Ces deux derniers mois, 1 167 Parisiens ont été verbalisés pour déchets canins non ramassés. Face à la folle du carlin, on se demande combien d’entre eux ont lu un livre et depuis quand, tant ceci semble finalement lié à cela. Mais le dessinateur Binet, en inventant la famille Bidochon, a déjà tout montré : chez eux, c’est Kador, le chien, qui lit Kant.

🌸

Un point de vue solide sur la place réelle faite aux Noirs — un point de vue non pas exprimé directement en tous mots, mais illustré par le choix des anecdotes et des épisodes relatés au cours du récit.
– Noémie Roy Lavoie, L’Acadie Nouvelle
18 avril 2003

Le racisme selon Dany Laferrière

Dany Laferrière. Un nom qui a une résonnance familière, qui rappelle vaguement quelque chose? Si on rajoute qu’il s’agit d’un écrivain, d’origine haïtienne, résidant parfois au Québec, parfois aux États-Unis, déjà c’est moins flou… Mais si on précise le titre de son premier livre, alors là, plus aucun doute possible – ce titre, en l’occurrence, étant: Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer. Roman qui, depuis sa parution, n’a pas cessé de faire tout un tollé, provoquant un large éventail de réactions. Peu de gens en ont jamais entendu parlé, tout comme peu de gens semblent l’avoir lu, mais il reste que, grâce à ce titre, Dany Laferrière est résolument et rapidement passé de l’inconnu à l’écrivain

Ce roman au titre encore une fois en longueur, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, est en fait une réédition de la version épuisée de 1993 et qui, selon une précision de l’auteur, aurait doublé par tous les ajouts faits à la première parution.

C’est donc un nouveau roman. Un nouveau roman portant sur sujet beaucoup moins récent, mais malheureusement toujours d’actualité, c’est-à-dire l’Amérique du Nord et, plus précisément, les États-Unis d’Amérique. Construit sous forme du récit d’un reportage, le roman prend la forme d’une pérégrination à travers les États-Unis, distillée par de courts épisodes tirés du voyage ou par des anecdotes relatives aux lieux ou aux événements que rencontre le personnage d’écrivain du roman.

Le roman semble être énormément tiré du phénomène très répandu de l’auto-fiction, où l’auteur, Dany Laferrière en ce cas-ci, s’inspire de sa vie et de ses expériences propres pour écrire son roman, sans toutes fois tomber exactement dans l’autobiographie – un assemblage de faits réels et de fiction. Ce qui fait que le personnage d’auteur du roman est lui aussi l’auteur de Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer et relate même les différentes réactions qu’il a reçues à ce sujet. En tant qu’Haïtien, lui aussi, il s’intéresse de près à la question du racisme, aux relations interraciales en général, ainsi qu’à la décadence des États-Unis.

Somme toute, rien de bien révolutionnaire que cette réédition de Cette grenade dans la main du jeune nègre estelle une arme ou un fruit, mais plutôt un point de vue solide sur la place réelle faite aux Noirs – un point de vue non pas exprimé directement en tous mots, mais illustré par le choix des annecdotes et des épisodes relatés au cours du récit qui montrent souvent des persécutions faites aux Noirs ou la fatuité parfois bien ridicule des américains?

🌸

Savoureux et piquant. Un voyage intérieur qui, sur les pas de Kerouac
et de Whitman, se double d’une réflexion sur la littérature.
Le Temps

🌸

Le sujet du livre n’est pas l’Amérique d’aujourd’hui, et son auteur n’est pas journaliste. Le sujet du livre, c’est lui Dany Laferrière, écrivain – vrai, grand, bon écrivain et pas du tout reporter.
– Robert Colonna d’Istria, Corse Matin

🌸

Road trip intérieur. Patchwork de réflexions, collage d’observations, plongée dans la psyché de l’écrivain, auto-dérision, considérations sur l’Amérique, clins d’oeils aux Baldwin, Whitman, Kerouac…
Ce livre est un amusant fouillis où l’on picore avec plaisir !
– Thomas, Librairie Le Pavé du Canal, Montigny-le-Bretonneux

🌸

Vous n’êtes pas dans le militantisme, mais dans la séduction. Quand on lit sous votre plume des mots tels que “lutte”, “combat”, “attaque”, “stratégie”, “conquête”, ce sont toujours des métaphores sensuelles. Vous en jouez, d’ailleurs. L’un de vos romans s’intitule: Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? S’agissant de vous, nous savons avec certitude que c’est un fruit, et nous en sommes ravis.
– Amin Maalouf, Discours de réception à l’Académie française
28 mai 2015

🌸

Un road book en hommage à Kerouac, d’une fulgurante modernité
– Valérie Marin la Meslée, Le Point
18 février 2016

🌸

C’est un régal d’intelligence, d’impertinence et de pertinence.
Grégoire Leménager, L’obs
14 avril 2022

La maison Zulma réédite en poche son excellent livre de 1993, « Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? » (384 p., 9,95 euros). C’est un régal d’intelligence, d’impertinence et de pertinence. Laferrière s’y attaque à l’Amérique, cette « montagne de clichés », pour en dynamiter les innombrables formes de racisme, avec une liberté de funambule qui déjoue gaiement tous les pièges identitaires. Une liberté de poète, au fond, déjà.

🌸

Un livre qui raconte les malheurs d’un auteur persécuté par le succès d’un livre au titre retentissant, un livre qui porte un peu plus loin, un peu plus haut la réflexion sur la question du titre.
– Christophe Donner, L’express
11 janvier 2023

🌸

Un apport extrêmement important aux débats en Allemagne, avec de nombreux nouveaux arguments et une vision libératrice sur les questions de race, culture et identité. […] Le lecteur découvrira à quel point l’auteur a pris l’Amérique en regard : clairvoyant, pertinent et précis. Il est un exemple du pouvoir particulier de la littérature d’aller en profondeur, là où le flot d’images actuel ne fait guère que glisser en surface.
Beate Thill, traductrice vers l’allemand, Blogue Toledo (Allemagne)

Journal zur Übersetzung von Granate oder Granatapfel, was hat der Schwarze in der Hand? von Dany Laferrière

Zusammenfassung des Romans

Der Roman1 ist aus der Ich-Perspektive eines jungen Schwarzen geschrieben. Er hat mit seinem ersten Buch in Kanada und Frankreich einen großen Erfolg geerntet, aber in den USA sorgte nur der (sexuell) provokative Titel für Aufsehen. Der junge Schriftsteller sagt sich, nicht der Titel, sondern das Land müsse sich ändern und unternimmt eine Reise durch Amerika, wie einst Jack Kerouac.
Dany Laferrière bemüht sich bei diesem Reportageroman um einen Blick ohne Affekt. Die Welt der Weißen und die Welt der Schwarzen, in einer panoramischen Sicht. Ebendies wurde in den Kritiken hervorgehoben, als das Buch 2002 in den USA erschien: Noch nie habe ein Schriftsteller ein so vollständiges Bild der amerikanischen Gesellschaft mit ihren Schichten und Milieus über den gesamten Raum gezeichnet.
Es ist ein Roadtrip im Greyhound-Bus, im Leihauto und per Autostop vom kanadischen Montréal durch die USA. Der Erzähler beschreibt seine Begegnungen, die manchmal auch vom Alltagsrassismus gefärbt sind. Sein Vorteil: Er stammt aus der Karibik und ist daher nicht so involviert in die Auseinandersetzungen zwischen Schwarz und Weiß in den Vereinigten Staaten, mit ihren Grabenkämpfen und ihrer langen schmerzvollen Geschichte. Er fragt die Afro-Amerikaner·innen nach ihren Auffassungen und zeigt so einmal ihre Gegenperspektive, etwa wenn sie nur eine Literatur der Weißen für das Geld der Weißen erkennen können. Seine Intention mit diesem Buch: die Schwarzen sollen sagen, „endlich schreibt ein Schwarzer einmal so über uns, wie wir es gerne hätten“. (S.48) Dazu führt er (fiktive) Gespräche mit James Baldwin, Spike Lee und dem Rapper Ice Cube, vermittelt darin seine eigene Sicht auf die Probleme zwischen Schwarz und Weiß, die für die deutschen Leser·innen vielleicht überraschend ist.
Der Ich-Erzähler interessiert sich für die gesamte Gesellschaft Amerikas und er möchte sich nicht auf die bekannten Sehweisen beschränken. Er sammelt, was er aus Büchern und Zeitungen erfährt oder was andere ihm berichten über kritische Themen wie Sex, Drogen, Gewalt, Ausschreitungen der Polizei, Migration und Rassenkonflikte. Ihn interessiert, was seit Reagan passiert ist, die zunehmende Gewalt und der Niedergang in der internationalen Bedeutung, der Amerikanische Traum und seine Brüchigkeit.

Fans von Dany Laferrière werden auch sein Lieblingsthema, die Beziehung zwischen der Weißen Frau und dem Schwarzen Mann, wiederfinden – in diesem Buch zeigt sich, dass es dabei im tiefsten Grund um die Situation der Frau, auch der Schwarzen Frau, geht.

Das Buch ist fesselnd, da der Autor fähig ist, etwas aufzuzeigen, ohne zu theoretisieren. Es sind kleine, mit scharfer Beobachtung geschilderte Szenen. In ihrer Auswahl und in ihrer Sprache sind sie bezeichnend und auf intelligente Weise amüsant. So schildert der Roman detailreich und anschaulich die politische Landschaft der USA. Es gibt ein Kapitel über die Romanautorin Ayn Rand, die mit ihrem radikalen Liberalismus den Grundstein der rechten Ideologie in den USA legte, oder eines über George Roche, den Direktor der Hillsdale University. An diesem Beispiel zeigt sich die Doppelmoral im intellektuellen und politischen Milieu, die regelmäßig zu großen Skandalen führt. Und dennoch ändert sich nichts, weder an der Heuchelei noch am herrschenden religiösen Fundamentalismus. Nach Laferrières eigenen Angaben hat er alles gesammelt, was die Behauptung der amerikanischen Größe so falsch klingen lässt.
Wie immer wählt Laferrière ein poetisches Werk, das einen weiteren Hintergrund zu seinem eigenen Text bildet. Hier ist es die große Gedichtsammlung von Walt Whitman (1819-1892), Leaves of Grass2, geschrieben während und nach dem Bürgerkrieg (1861-65) in dem Bestreben, die zerstrittenen Teile im Norden und Süden der Vereinigten Staaten zu versöhnen. Dieser Gesang, der alle in diesem Land Lebenden, unabhängig von ihrer Hautfarbe, erfassen und einschließen will, ist heute wieder (oder immer noch!) aktuell.
Auch wenn Laferrières Roman schon 2002 erschienen ist, die Leserin wird entdecken, wie hellsichtig, zutreffend und genau der Autor Amerika in den Blick genommen hat. Er gibt ein Beispiel für das besondere Vermögen der Literatur, in die Tiefe zu gehen, wo sich die heutige Flut der Bilder bestenfalls an der Oberfläche bewegt.
Ein extrem wichtiger Beitrag zu den Debatten in Deutschland, mit vielen neuen Argumenten und einer befreienden Sicht auf die Fragen um Rasse, Kultur und Identität.


Zur Übersetzung

„Auch wenn Laferrières Roman schon 2002 erschienen ist, die Leserin wird entdecken, wie hellsichtig, zutreffend und genau der Autor Amerika in den Blick genommen hat. Er gibt ein Beispiel für das besondere Vermögen der Literatur, in die Tiefe zu gehen, wo sich die heute so vorherrschenden Bilder bestenfalls an der Oberfläche bewegen“.

Hier möchte ich herausarbeiten, welche Mittel Dany Laferrière anwendet, um diese Wirkung zu erzielen, und wie ich sie in der Übersetzung nachbilden kann. Dany Laferrière wendet mehrere literarische Tricks an, um jedes Theoretisieren, aber auch jede Bedeutungsschwere zu vermeiden, und dennoch seinen Standpunkt recht deutlich auszudrücken. Nach eigenen Aussagen ist er „nicht lustig“ (pas drôle), und doch verleitet sein Text häufig zum Lachen oder zumindest zum Schmunzeln.


Der Erzähler

Dies liegt zunächst an der distanzierten, lockeren Erzählhaltung, die mit einem Paradox, einer Überraschung, einem Wortspiel, immer wieder eine tiefere Aussage freilegt.

Der Erzähler im Roman nennt seine Reportage über die USA „eine Fotografie der amerikanischen Sensibilität.“ (S.38) Der Satz enthält ein Paradox3, da der Definition nach ein Foto nur ein Abbild ist, das Wort „Sensibilität“ jedoch auf weitere, innere Anteile hindeutet – der Erzähler unterstreicht damit bereits die Vielschichtigkeit seines Vorhabens.
Eine tiefere Schicht erreicht er unter anderem durch Nuancen in der Kommunikation mit den Gesprächspartner·innen, die er auf seiner Reise interviewt und mit der Art, wie er dies wiedergibt. Etwa wenn eine junge Frau ihm nie direkt auf seine Frage antwortet und ihn mehrfach auflaufen lässt.

„Wie war Ihre erste Begegnung mit dem Buch?“
„In einer Buchhandlung …“

Der Ich-Erzähler war ihr wohl zu selbstgefällig, am Schluss des Kapitels („Eine Begegnung“ S.279ff) hat sie IHN an der Nase herumgeführt.

Ein weiterer Trick der Distanzierung ist das Nicht-Schreiben-Können, das Problem mit der Blockade. Der Erzähler gestattet uns vermeintlich einen Blick in sein Inneres, aber genau dies ist immer wieder Quelle von Ironie, da das Buch, das wir gerade lesen, ja existiert.

Für die Übersetzerin ist entscheidend, die Spannung, die der Autor aufbaut, in der Schwebe zu halten, genau wie beim Witzeerzählen, um die Pointe nicht zu verraten. Es darf nichts zu früh durchscheinen.

Überdies haben wir es mit einem Ich-Erzähler zu tun, der sich häufig irrt. Wie es Journalisten zu tun pflegen, ordnet er sein Gegenüber rasch ein, gibt seinen ersten Eindruck wieder, wird meist aber gezwungen, ihn umgehend zu revidieren. Es gibt dafür einige Beispiele, besonders stark ist der Widerspruch in der Barszene (S.104-106), wenn der Erzähler vermutet, der großkotzige Gast, der Champagner bestellt, würde bestimmt demnächst Suizid begehen. Hier scheint der Autor sein eigenes Motiv ins Lächerliche zu ziehen, aber dieses Gedankenspiel des Erzählers dient auch dazu, seine Abneigung gegen solche Aufschneider zu unterstreichen.

Im Kapitel „Reise mit einem südamerikanischen Ehepaar“ wirft der Erzähler zunächst einen sympathisierenden Blick auf seinen Sitznachbarn, „einen einfachen Mann“. In gewisser Weise wird dieser Eindruck mit dem Ausgang der Episode bestätigt, allerdings in krasser Weise, denn das nette Paar ist offenbar gezwungen, sein Geld als Drogenkuriere zu verdienen, mit einem „Kofferbaby“.

„So ist es häufig: Man lernt jemanden kennen, der unauffällig wirkt, aber sobald man etwas an der Oberfläche kratzt, hat man es mit einem griechischen Mythos zu tun.“ (S.84) An dieser Stelle zeigt sich eine weitere Funktion des „irrenden Erzählers“: er widerruft den ersten Eindruck, die vorgefasste Einschätzung, aber auch die darin enthaltenen Werturteile und Stereotype.

Das Motiv des irrenden Ich-Erzählers ist also mehr als eine Dekonstruktion des auktorialen Erzählens, es vermittelt eine skeptische Haltung gegenüber der Realität in den USA und hinterfragt die Bilder und Vorstellungen von diesem Land. Das Motiv könnte auch zur witzigen Demontage des Ich-Erzählers beitragen, doch dies geschieht nicht, weil er selbst genügend Distanz zu seiner eigenen Wahrnehmung hat – dies ist meines Erachtens ein wichtiges Ergebnis seiner Reportage und eminent politisch. Eine tastende Herangehensweise wird eingeführt, es wird immer der Fall konkret im Detail beschrieben und aus verschiedenen Perspektiven beleuchtet. Das betrachtet der Ich-Erzähler im übrigen als Freiheit – die Freiheit von Festlegungen. Als Vorbild dient ihm dabei sein alter Freund Bouba, den die Leserin schon aus Die Kunst einen Schwarzen zu lieben ohne zu ermüden kennt,

„Seine Gedanken sind wirklich frei. Oft ändert er seine Meinung mitten im Satz.“ (S.57)

Neben aller Leichtigkeit und Lebensfreude schildert der Ich-Erzähler aber auch seine anderen Erfahrungen mit Amerika, als er nach seiner Flucht aus Haiti zunächst die unterste Gesellschaftsschicht kennenlernte und sich als Tagelöhner über Wasser halten musste. Er nimmt die sozialen Unterschiede immer wieder wahr und zeigt sie ungeschminkt auf.

Bin ich der Griot dieses schäbigen Amerika, immer am Rande einer Überdosis, mit dem Gesicht an der Wand, in Handschellen und dazu zwei Polizisten im steifen Nacken? Dieses Amerika, das beim Leben noch einen Rabatt herausschlägt, das immer sein Geld zählt, das Amerika der Einwanderer, der Schwarzen, der völlig plan- und mittellosen Weißen Frauen? Das Amerika der leeren Blicke und des fahlen Morgengrauens? (S.35)


Wie übersetzt frau Laferrière?

Wenn ich schreibe, verwende ich „frau“ nicht gerne, ich vermeide daher Satzkonstruktionen mit „man“. Nun habe ich es aber mit der Literatur von Dany Laferrière zu tun, wo „frau“ in anderer Weise herausgefordert ist, nämlich durch Szenen mit explizitem Sex. Genau wie der Witz lebt die Wirkung des expliziten Sex von den Feinheiten und der Präzision. Relativ früh in meiner Laufbahn übersetzte ich Hard Core4 von Linda Williams, seither habe ich bei Sex und Erotik keine Berührungsängste mehr, das galt für Assia Djebar mit Nächte in Straßburg ebenso wie für Dany Laferrière (besonders mit Die Kunst einen Schwarzen zu lieben ohne zu ermüden).

Ich gehe davon aus, dass die Wirkung in den Wörtern liegt, in ihrer Anordnung, in einem Zusammenspiel von aufgerufenem Bild, dem Kondensieren und Gleiten zwischen den Silben und ihren semantischen Anspielungen im Vorbewussten, die im weiteren das Unterbewusste der Leserin ansprechen, so dass die Aussage ständig zwischen Sinn und Un-Sinn (oder einem anderen Sinn) schwankt und worin die Lust an der Sprache besteht, wie Julia Kristeva es in La révolution du langage poétique beschreibt.5
Die Herausforderung ist, den Text so raffiniert zu gestalten, als Autorin, aber eben auch als Übersetzerin, dass dieser Prozess eines semantischen Gleitens in Gang kommt. Ich sehe durchaus eine Parallele zwischen dem Aufbau einer literarischen oder auch einer körperlichen, erotischen Spannung und der Spannung in der Poesie, wie sie Julia Kristeva beschreibt.

Wie erreiche ich also, dass die Leserin beim Lesen von Dany Laferrière lacht?

Handwerklich lege ich für die Feinheiten zunächst einmal Wortfelder an, die kleine Variationen aufweisen, etwa für

sauter: flachlegen, über jemand herfallen, bespringen, aufreißen

An einer Stelle brachte „die sofort bereit war, sich mir hinzugeben“ die beste Wirkung. (S.116)

Für lancer (en parlant): einwerfen, entgegnen, entgegenhalten, kontern, einwenden, versetzen, zurückgeben, erwidern, zurückschießen, abstreiten, entkräften, widerlegen, abwehren, zurückweisen, antworten.

Ein schillerndes Wort, das im Französischen viele Bedeutungen hat, im Deutschen muss ich mich entscheiden, ist sophistiqué: gediegen, vornehm, anspruchsvoll, angesehen, blasiert, edel. Hierbei denke ich an das gruselige Mörderpärchen von Mutter und Sohn. (S.161ff)

Um einen spezifischen Quebecer Ausdruck zu nennen: cul terreux. Das sind nicht unbedingt „Bauern“ die dieser etwas veraltete Ausdruck im Französischen bezeichnet, sondern „Banausen, Provinzler, Hinterwäldler, Ungebildete.“

Häufig erreicht Laferrière die Wirkung mit Frechheit und Provokation – mit Vorstößen hart an den Rand der Political correctness oder des guten Geschmacks.

Doch Obacht, das ist vermintes Gelände für die Übersetzerin, etwa im Beispiel: „eine Frau ist am nächsten Morgen: „überflüssig, nutzlos, uninteressant, unbrauchbar, „wie ein nicht angeschlossener Kühlschrank“ (S.118) – die Provokation ist beim Erzähler mutwillig, und doch dosiert.

Die Wortfelder begünstigen diese notwendige Dosierung, sie bestimmt über den Ton!6

Der Witz liegt sowohl in der Wortwahl, wie auch in der Stellung und Beziehung der Wörter zueinander. Ich nehme die Bilder des französischen Textes und wende sie konsequent ins Deutsche, verteile sie eventuell anders im Satz, damit sie in der Übersetzung ihre Wirkung entfalten:

Zum Beispiel für das Wortspiel conneries congelées:

Arrête de raconter tes conneries congelées. (S.120)

1. Lösung:„Hör auf, deinen eingemachten Blödsinn zu sabbeln“, blaffte er.

2. Lösung: Hör auf, deinen abgestandenen Blödsinn zu verzapfen“, blaffte er. (S.99)

Die hübschen Assonanzen von „raconter des conneries congelées“ sind im Deutschen vom Redesatz z.T. in die Inquit-Formel übergegangen.

Ein anderes Beispiel, die umwerfende Wirkung von Bouba:

Et la jeune femme que je venais de rencontrer dans un bar, déjà si intriguée par Bouba. Le voilà parti me laissant encore une fois un cadavre sur les bras. (S.69)

1. Lösung: „Die junge Frau, die ich gerade in einer Bar getroffen hatte, ist von diesem Bouba völlig beeindruckt. Schon wieder ist er weg und ich stehe da mit einer leblosen Frau/Leiche am Hals.

2. Lösung: Die junge Frau, die ich gerade in einer Bar getroffen hatte, ist von diesem Bouba schwer beeindruckt. Schon wieder ist er weg und an meinem Arm hängt eine leblose Frau. (S.57)

Jeweils die zweite Lösung blieb in der Übersetzung stehen, denn sie klingt natürlicher, die Passage ins Deutsche ist leichtfüßiger, aber auch weniger grotesk – Laferrière deutet das Groteske meist nur an. Außerdem kann die Wirkung eines provozierenden Wortes in der einen Sprache stärker sein als in der anderen, das gilt es manchmal auszutarieren (etwa in diesem Fall das Wort „Leiche“ im Deutschen).

Bei Laferrière steht die Aussage oft zwischen den Zeilen, die Leserin muss sie sich erschließen und es trägt zum Lesevergnügen bei, ihm in seinen geistreichen Volten zu folgen. Der Erzähler richtet eine Situation ein, schafft eine Atmosphäre, die die Leserin zu kennen glaubt, sie geht mit, plötzlich erscheint ein neuer Blickwinkel. Wenn es die Perspektive des Unterlegenen ist, wird die Aussage subversiv. Das Lachen (oder Schmunzeln) ist dann entgrenzend, befreiend – und bringt zugleich eine Erkenntnis, regt zum Nachdenken an.

Als Beispiel für den spezifischen Humor in diesem Buch greife ich folgende Passage aus einem Kapitel heraus, das als Ganzes in einer ironischen Schwebe ist, die immer wieder ins Bodenlose abzugleiten droht, nämlich „Eine Party in Beverly Hills“:

Da kam Warren Beatty endlich mit einem sehr jungen Mädchen aus dem Badezimmer. Ich erfuhr, das war Drew Barrymore. Shirley McLane ging dicht an mir vorbei und ich hörte, wie einer sagte, ihr Guru habe sie soeben verlassen. Wieder dieses Lachen. Wer ist das, fragte ein Mann, der an einer Karotte knabberte. Der Prinz. Kennen Sie den neuen Liebhaber von Madonna noch nicht? Angeblich hatte sie ihn in einem kleinen Dorf in Nordafrika getroffen. Seine Großeltern waren die letzten Könige von Benin. Er wusste nicht mal, wer Michael Jackson war. In Amerika kannte er niemanden außer Madonna. Anscheinend war er großartig. Was er machte? Er war großartig, mehr nicht. Nur Madonna konnte sich an Ort und Stelle begeben, um den letzten echten afrikanischen Prinzen aufzulesen. Als Madonna ihn entdeckte, lag er gerade von Flöhen übersät in einer kleinen strohgedeckten Hütte im Sterben. Die erbauliche Geschichte von Madonna und dem afrikanischen Prinzen machte an jenem Abend die Runde. Madonna funkelte. Der Prinz stopfte sich voll. […] Michael Jackson stellte den Prinz seinem Affen vor. Sie erkannten sich wieder. Zwei alte Freunde aus dem Busch. Ein Kommen und Gehen. Das Fest wurde langsam interessant. Aber Michael Jackson (er erschien immer zuletzt und ging zuerst), Madonna und der Prinz waren schon weg. Nachdem die königliche Familie nicht mehr anwesend war, stürzten sich die Untertanen mit Heißhunger auf die Platten mit Petit-Fours, die sie zuvor scheinbar nicht beachtet hatten.

Es zeigt sich in dieser Passage, wieder einmal zwischen den Zeilen und nur im Ergebnis, dass die Fallhöhe für die Promis auf der Party, Madonna, ihr Prinz und Michael Jackson, vielleicht etwas weiter oben beginnt, dass sie aber alle auf demselben existenziellen Boden landen werden. Bei dem Prinzen, dessen afrikanischer Adel reine Hochstapelei war, denn er stammt aus Port-au-Prince auf Haiti, fügt der Autor dann das Wortspiel hinzu: „Il n´y a qu´un prince pour naître à Port-au-Prince.“ (S.243)

Es war bei diesem Projekt einer der wenigen Sätze, für den ich den Autor um eine Erklärung gebeten habe. Meine differentielle Fragestellung an ihn lautete:

D´après Walter Benjamin, il me faut trouver ´l´intention signifiante´:
Est-ce que la phrase se réfère simplement au nom de la ville, c´est le Port d´un Prince?
s´agit-il d´un seul Prince?
ou tous ceux qui naissent à Port-au-Prince seraient des princes?
si l´on rencontre quelqu´un de Port-au-Prince, ça doit être un prince?
si l´on voit un prince, il est sûrement né à Port-au-Prince?

Nach Walter Benjamin muss ich „die Art des Meinens“ herausfinden:
Bezieht sich der Satz nur auf den Namen, „Prinzenhafen“?
handelt es sich um einen einzigen Prinzen?
oder wären alle in Port-au-Prince Geborenen Prinzen?
heißt das, wenn man einem aus Port-au-Prince begegnet, dass er ein Prinz ist?
oder wenn man einen Prinzen sieht, dass er bestimmt in Port-au-Prince geboren ist? (S.208)

Dem Autor war es ein wenig peinlich, darauf antworten zu müssen, er habe nur ein Wortspiel gemacht und sich nicht so viel dabei gedacht. Er behauptete, er wollte die Leser nur auf den Namen „Prinzenhafen“ aufmerksam machen, weil er meinte, dies werde immer vergessen, wenn man von der haitianischen Hauptstadt spricht. Wer diesen Autor gelesen hat, weiß aber, dass er sich selbst tatsächlich für einen Prinzen hält.

Manche Ausdrücke wirken durch ihre Wiederholung witzig, durch die Verknüpfung, wie sie zuvor und nun an dieser Stelle verwendet werden, sie sind wie der Ring in der Nase der Leserin, an dem der Autor sie durch den Text führt. Solche Schlüsselwörter sind für das Funktionieren des Gesamttextes entscheidend und in der Übersetzung müssen sie im Deutschen ebenfalls gut funktionieren.
Zum Beispiel ist paumé ein solches Wort, das häufiger vorkommt. Ich übersetze es mit „ohne Plan“, denn ich bilde mir ein, dass das Anfangs-P noch den kleinen Rest Verächtlichkeit mitbringt, der für den Ton wichtig ist,– und sehe bei Proust meinen Eindruck bestätigt:

C’est la princesse de Guermantes“, dit ma voisine au monsieur qui était avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs p indiquant que cette appellation était risible.

Doch welche Überraschung dann in der deutschen Übersetzung von Proust:

Das ist die Fürstin von Guermantes“, sagte meine Nachbarin zu dem Herrn, der sie begleitete, sie ließ dabei vor dem Worte Fürstin eigens mehrere aufklingen, um zu zeigen, dass die Bezeichnung lächerlich sei.

Banco! Am wirkungsvollsten drückt im Deutschen wahrscheinlich der Anlaut Pf die Verachtung aus – doch ist er in der französischen Sprache nicht zu finden.

Intertextualität

Dany Laferrière benutzt häufig einen poetischen Text als Folie für seine Romane, bei Rätsel der Rückkehr war es Zurück ins Land der Geburt von Aimé Césaire, bei Ich bin ein japanischer Schriftsteller eine Erzählung von Bashô.

Die Funktionen der Lyrik in Laferrières Prosa sind vielfältig. Als erstes ist sicher seine Liebe zur Poesie zu nennen. Außerdem gibt er seinem mit essayistischen oder dokumentarischen Passagen durchsetzten Roman damit zusätzlich eine andere Atmosphäre, möglicherweise ist es die Rückbesinnung auf Emotionalität bis hin zum Sentiment, was er beides eher ausspart. Daneben erscheinen auch sprachliche, vor allem semantische Wechselwirkungen, wenn der Erzähler Walt Whitmans Verse aufruft, was wiederum für Doppelbödigkeit und Ironie sorgen kann.

In Granate oder Granatapfel, was hat der Schwarze in der Hand? gibt es zwei Referenzen. Die eine stammt erneut aus Asien, es ist die Kriegskunst des Meisters Sun Tsu9, die über 2000 Jahre alt ist. Das Kompendium militärischer Strategien enthält unzählige alltägliche Situationsbeschreibungen mit Lehrsätzen, die schlicht den gesunden Menschenverstand wiedergeben, wie „Der klügste Krieger ist der, der niemals kämpfen muss.“ In ihrer Lakonie wirken sie doppelbödig und dadurch witzig. An der Aufgabe, die französischen Zitate in einer deutschen Ausgabe der Lehren von Sun Tsu zu finden, musste ich scheitern, zu unterschiedlich sind die Traditionen für solche Texte und ihre Übersetzung in Frankreich und Deutschland, auch stimmte die Zusammenstellung der Fragmente nicht überein. Ich gab klein bei und übersetzte die französischen Zitate selbst.

Ähnlich war es bei der zweiten Dichtung, auf die der Autor sich in Granate oder Granatapfel… bezieht, Walt Whitman´s Leaves of Grass. Selbst nach eingehender Suche konnte ich für die Gedichte, die unter dem Titel Our old Feuillage zusammengefasst sind, keine deutsche Übertragung finden, und übersetzte eine kurze Passage daraus (mit Freuden) selbst.

Walt Whitman war für mich eine Entdeckung, deshalb bat ich den Radiokünstler Andreas Hagelüken, für dieses Journal ein Stück zu Leaves of Grass zu komponieren10, nachdem er zu Melvilles Moby Dick ein bemerkenswertes Hörspiel geschaffen hat11 – Melville und Whitman gehören der gleichen Generation an, sie standen sich politisch nahe und schrieben ihre Bücher während und nach dem Amerikanischen Bürgerkrieg 1861-1865, gewissermaßen als Antwort auf ihn. Walt Whitman überraschte mich durch seine inklusive Beschreibung aller Hautfarben, Geschlechter und Gesellschaftsschichten in den Vereinigten Staaten von Amerika, ich war beeindruckt von seiner Bemühung um Versöhnung und die Überbrückung einer tiefen Spaltung in der Bevölkerung. Er beruft sich dabei in seinem Werk ziemlich radikal auf die Demokratie und die gleichen Rechte aller Menschen. Eben diese Versöhnung wird heute nach der Trump-Ära so viel beschworen, es war für mich erstaunlich, dass Walt Whitman sie im 19. Jahrhundert schon einmal entworfen hatte. Aus diesem Grund bezog sich wohl auch Amanda Gorman in ihrem Text zur Amtseinführung von Joe Biden ausdrücklich, und darüber hinaus in Ton und Stil, auf diesen großen Gesang von Walt Whitman.

Dany Laferrière schreibt dazu: „Whitman hat schon alles Wichtige geschrieben.“ (S. 39)

Was hält der Autor den afroamerikanischen Aktivisten entgegen?

Ich greife das Thema der Rassenbeziehungen zwischen Schwarz und Weiß heraus, wie auch der reisende Reporter zu Beginn gegenüber seinen Auftraggebern angibt, „dass die Rassenfrage ihm nach wie vor sehr viel bedeutet“ – allerdings, so fügt er hinzu„in sexueller Hinsicht.“ (S.12)

Daneben steht die Aussage des Autors, er habe nur die Kamera „draufhalten wollen“ (ein wiederkehrendes Motiv bei Dany Laferrière), „sans affect“ – ohne Affekt. Gerade bei diesem Thema bemerkt die Leserin an vielen Stellen, dass es bei seinem Erzähler dennoch unter der Oberfläche brodelt.

Betrachten wir also zunächst die variierenden Aussagen zur Rasse und zum Rassenkonflikt im gesamten Roman.
Der Ich-Erzähler will sich nicht ständig mit der Frage der Rasse befassen, denn für sein großes Schreibprojekt braucht er die ganze Kraft und Lebensfreude – dies hält er in dem (fiktiven) Interview auch Spike Lee entgegen. Der bekannte Schwarze Filmregisseur repräsentiert eine kompromisslose Haltung der Afroamerikaner in den USA gegen die Weißen, die mit den ungleichen Machtverhältnissen in der Gegenwart und dem erlittenen Unrecht in der Vergangenheit begründet wird. (Kapitel „Die große Hoffnung der Schwarzen in Amerika“, S.227ff)

Dem Rapper Ice Cube, den der Erzähler ebenfalls interviewt, wirft er die Abschottung des Ghettos vor. Denn im Unterschied zu Ice Cube sieht der Autor Dany Laferrière das Ghetto nicht als Schutzraum:

Nun war ich im Ghetto, das sind die Viertel, wo sich Leute ähnlicher Lebenssituation zusammenfinden, um der Erniedrigung durch den rassistischen Übergriff zu entgehen. Aber wenn man unter Seinesgleichen lebt, lernt man nichts.

An anderer Stelle notiert der Erzähler, „sollen doch die Weißen an ihrem Rassismus arbeiten, sie haben ihn erfunden.“

Am Schluss des Interviews mit Spike Lee sind sich die beiden plötzlich einig. Spike Lee wird seinen Flug nach New York verpassen -─ oder würde er wegen ihm, dem prominenten Filmregisseur, vielleicht aufgehalten werden?

„Natürlich nicht“, sagte ich, „aber ich bin sicher, wegen Warren Beatty und Robert De Niro oder jedem drittklassigen Politiker würde der Flieger warten.“

„Siehst du“, sagte Spike Lee mit einem Grinsen, „du verstehst es richtig, wenn du willst.“

Ich schenkte ihm den Ball, ganz einfach, weil das Spiel jetzt auf meinem Feld stattfand. (S.232)

Hier zeigt sich die Haltung, die der Autor einnehmen möchte: Statt „den Weißen“ auf der Grundlage erlittenen Unrechts eine generelle Anklage entgegenzuschleudern, hält er sich mit seiner Kritik an den konkreten Fall und an das Detail.

Freilich bringt der Autor seine Kritik am Rassismus dennoch an, aber er wählt die Ironie, das Staunen (auch wenn es nur rhetorisch ist), über die Doppelmoral, die Lebenslügen, die verschrobene Logik der Weißen in den Südstaaten (z.B. im Kapitel „Die Fahrt in den Süden“, S.60ff). Er verwendet die sprachlichen Mittel des Paradoxes, der Übertreibung13 und häufig die Provokation, um sein Gegenüber (und damit die Leserin) über ihre eigenen Stereotype zu verblüffen, über ihre vorgefertigten Meinungen zum Nachdenken zu bringen. Dies gelingt ihm manchmal auch, indem er die Lacher auf seine Seite zieht.

Etwa wenn er auf die eindringliche Frage eines Franzosen, wo er herkomme, die Gegenfrage stellt:

„Fehlt einer Ihrer Sklaven?“ (S.125)

Der Autor wehrt sich in Granate oder Granatapfel… gegen Verallgemeinerungen und vor allen Dingen gegen moralische Urteile und geheuchelte Emotionen – eben das, was die Ideologie der USA (und des Westens) ausmacht: eine ideale, glatte Fassade, hinter der „es stinkt“, genau wie hinter den Fassaden der Universitäten für die Weiße Mittelschicht (im Kapitel „Die schönen kleinen Universitäten“, S. 71ff) Nach seiner Auffassung, die mehrfach in diesem Roman geäußert wird, hat die Literatur die Aufgabe, solche Heuchelei und Verlogenheit aufzudecken.

Am Ende macht die Emotion alles nur komplizierter. Denn wenn man ganz einfach hinnähme, dass man ohne Bedenken sein Geld mit Rassismus verdienen darf, wäre nichts dagegen einzuwenden. Man hätte in der schlechtesten der Welten ein gutes Leben. Es geht ums Geschäft! Man würde vom Rassismus nur als einer ertragreichen Mine sprechen, die man ausbeuten kann. („Das Geschäft mit der Haut“, S.232ff)

Er will vielleicht gar nicht in einer besseren Welt leben, wenn sie nur um den Preis dieser Lügen zu haben ist.

Und:

Eines Tages sind die Schwarzen an der Reihe. Die Schwarzen werden die schlimmsten Imperialisten sein, denn sie haben zu viel gelitten. Man sollte das Schicksal des Planeten nicht in die Hände derer legen, die durch die Hölle gegangen sind.“ (S.13)

Das befürchtet der Erzähler für den Fall, dass die Schwarzen selbst einmal die Herrschaft übernähmen, wie es die afro-amerikanischen Aktivisten zum Teil herbeisehnen.

Sein Urteil über den Rassismus ist klar, eindeutig, unwiderlegbar: Es geht ums Geld.

Die Weißen haben den Rassismus eingeführt (das weiß ich sicher) und zwar wegen des Geldes. Wegen der Macht, die das Geld verleiht: die Arbeitskraft billig zu kaufen, sie zurechtzuschneiden und auszubeuten, wie man sie braucht … Das ist in den Augen der Weißen der Schwarze. […]

Die Weißen haben sich an dieser Goldgrube bereichert, die der Rassismus für sie darstellte. Glauben Sie, dass die Schwarzen, die nach so vielen Jahren schlechter Behandlung endlich aus dem Rassismus Profit schlagen können, das Ende des Rassismus zulassen werden, ohne sich dagegen zu wehren? Nachdem sie gerade erst anfangen, davon zu leben? (Kapitel „Das Geschäft mit der Haut“, S.232ff)

Exkurs zu Stilmitteln und Motivik aus der kreolischen oralen Literatur

Ich sehe zwischen der unversöhnlichen Konfrontation in den Rassenbeziehungen, wie sie bei den Afroamerikanern in den USA vorherrscht (mit ihnen hatte übrigens auch Barack Obama zu kämpfen14), und der Auffassung von Dany Laferrière einen grundsätzlichen Unterschied. Möglicherweise ist es der Unterschied zwischen dem Kontinentalen Denken und dem, was der Kulturtheoretiker und Karibische Dichter Edouard Glissant als Archipelisches Denken bezeichnet. Deshalb füge ich diesen kleinen Exkurs ein.

In meinen Ausführungen bin ich schon mehrfach auf die kreolischen Stilmittel, die der oralen Literatur entstammen, eingegangen, ich möchte sie hier noch einmal sammeln und in ihrer Aussage würdigen. Freilich ist Dany Laferrière ein nordamerikanischer Schriftsteller in seinen Themen, in seinen literarischen Mitteln, in seinen Vorbildern und in sehr vielen Aspekten seines Schreibens. Doch er sagt auch von sich, ihm schwebe vor, so einfach zu schreiben, wie haitianische Maler auf ihren Bildern ihre Szenen darstellen. Auch einige seiner literarischen Stilmittel und Motive stammen, wie schon in diesem Journal mehrfach aufgezeigt, von seinem kreolischen Hintergrund.

Nach Glissant bedeutete das Herausgerissenwerden aus der Matrix Afrika für die afrikanischen Sklaven, die in der Neuen Welt ums Überleben kämpften, eine tiefgreifende metaphysische Verunsicherung, die bei ihnen zu einer Skepsis gegenüber allem führte, was absolute Gültigkeit behauptet. In den kreolischen Märchen wurde dies in einer Haltung ausgedrückt, die sich (gezwungenermaßen) stärker zum Anderen (etwa dem Sklavenhalter) und zur Welt in Beziehung setzt. Die Märchenfiguren Gevatter Hase, Gevatter Löwe, Gevatter Tiger versuchen das Leben mit List, Tücke und Witz zu meistern, sie sind die Tiere des Waldes, „die auf den Antillen zwar nicht vorkommen, aber auf der Welt“, wie Glissant bemerkt.

Die typischen Stilmittel des Märchens, die in die karibische Literatur eingehen, sind außerdem die Übertreibung, das Paradox, die Wiederholung und das Wortspiel, daneben Schlüsselwörter, Binnenreime, Assonanzen und Alliterationen (erst kürzlich hörte ich, dass diese im deutschen Satz eigentlich nicht erwünscht seien!). Ich habe schon verschiedentlich analysiert, wie sie bei Laferrière vorkommen und ihre Wirkung entfalten. Die Ironie erweist sich bei ihm im tiefsten Grunde als eine Infragestellung der Realität, auch in ihrer Darstellung (schreibt er nun, oder schreibt er nicht?). Daraus ergibt sich ein Schwebezustand der Erzählung, aber auch der Wahrnehmung, die schlussendlich auch die Lebensweise beeinflusst:

Eine tastende Herangehensweise wird eingeführt, es wird immer der Fall konkret im Detail beschrieben und aus verschiedenen Perspektiven beleuchtet. Das betrachtet der Ich-Erzähler im übrigen als Freiheit – die Freiheit von Festlegungen.

Ich finde dieses Denken, insbesondere über das Thema Rassismus, übrigens auch bei Maryse Condé, die aus Guadeloupe stammt und deren Memoiren15 ich übersetzte. Wahrscheinlich spiegeln sich darin die unterschiedlichen Räume und Gesellschaften: In den USA, einem Kontinentalen Raum, wo sich die Bevölkerungsgruppen kaum mischen, hat dies zu einem Grabenkampf zwischen Schwarz und Weiß geführt, der geradezu metaphysisch anmutet. Auf den Antillen, einem Archipel in der Karibik, ist die Bevölkerung stark durchmischt und es gibt die Erfahrung des Zusammenlebens, und dazu das Créole als Sprache des Kompromisses und der Verständigung. Diese Erfahrung des Zusammenlebens und der Mischung, der „Kreolisierung“, wie Glissant sie bezeichnet, scheint eine menschlichere, vielleicht utopisch wirkende, aber der Zukunft zugewandten Einstellung hervorzubringen.16

Warum sammle ich alle diese Einzelheiten? Dies gehört zu meiner eingehenden Analyse des Originaltextes. Es ist entscheidend, dass gerade die politischen Dimensionen des Buches in der Übersetzung voll zur Geltung kommen. Nach Antoine Berman17 sehe ich meine ethische Aufgabe als Übersetzerin in der Achtung des Originals als künstlerisches Werk in allen seinen Facetten.

Diese Betonung der Verantwortung für ein literarisches Kunstwerk ist im übrigen mein Beitrag zur Diskussion der Frage: „Wer spricht (in der Übersetzung)?“, die derzeit in Deutschland debattiert wird.18

Um noch einmal an das eingangs eingeführte Zitat von Kristeva anzuknüpfen, der Schriftsteller und die Dichterin schreiben ihre Poesie und legen eine Sprachlust hinein, die Leserin empfindet sie beim Lesen individuell über einen undurchschaubaren Vorgang, der Unterbewusstes evoziert. Für mich nimmt die Übersetzerin hier die Rolle einer besonders intensiven Leserin ein, die später diese Erfahrung in ihrer Sprache wiedergibt.

Insofern Sprache der Kommunikation der Menschen dient, und die poetische Sprache zum Anstoßen dieser Vorgänge geeignet ist, bleibt die Gestaltung des sprachlichen Ereignisses (der Sprachlust) allen überlassen, die zu diesem intensiven Lesen und zur Wiedergabe in ihrer Sprache befähigt sind. Es ist die Offenheit der Literatur für jeden, der des Lesens kundig ist. Gerade Laferrière stellt diesen Vorzug der Literatur immer wieder heraus. In der ihr eigenen Weise kann die Literatur zu einer Entgrenzung und Befreiung des Individuums führen – unabhängig, welcher Herkunft es ist. Dieser Gedanke wirkt in unserer Zeit leider immer noch subversiv.  

In die Debatte über „Wer spricht?“ sind aber auch die verschiedenen machtvollen sozialen und ökonomischen Barrieren einzubeziehen, die den Zugang zu dieser Arbeit behindern, und die sich übrigens auch auf Form und Inhalt in der Weitergabe von Literatur und Poesie auswirken.

Hier noch ein Zitat von Antoine Berman, dessen Schriften zum Übersetzen ich unbedingt empfehle:

Das Übersetzen bedeutet „auf der Ebene der Schrift eine gewisse Beziehung zum Anderen zu eröffnen, das Eigene durch die Vermittlung des Fremden zu befruchten – und diese Absicht des Übersetzens trifft frontal auf die ethnozentrische Struktur einer jeden Kultur, in der eine Art Narzissmus bewirkt, daß jede Gesellschaft ein reines Ganzes ohne Vermischung sein möchte.

Den jungen Schwarzen aus dem Titel erspäht die Leserin nur dreimal kurz, wie er eine der Straßen Nordamerikas entlanggeht, „mit dem wiegenden Schritt des Ghettos“. Vielleicht nehmen ihn außer dem Erzähler auch einige der Passanten wahr und fragen sich, was er vorhat, was er in der Hand hält. Dieser Roman von Laferrière fordert uns dazu auf, nicht der ersten Wahrnehmung (der Furcht) nachzugeben, vielleicht trägt er kein Messer und keine Granate sondern eine Frucht.

In der Zeit, in der ich Dany Laferrières Roman übersetzte, zwischen Februar und Juni 2021, lief in Deutschland eine breite Debatte über die nicht abgeschlossene Dekolonialisierung sowie über die Weiße Vorherrschaft und es gab noch Nachwehen von der heftigen Diskussion um Achille Mbembe, den aus Kamerun stammenden Intellektuellen, und den vermeintlichen oder tatsächlichen Antisemitismus in seinen Stellungnahmen zur Apartheid. Debatten und Diskussionen über Rassismus, die in Deutschland relativ neu sind, in den USA jedoch seit vielen Jahrzehnten geführt werden und immer wieder aufflammen. Dort haben sie nach einer Zeit der Stagnation zuletzt durch die Black Lives Matter-Bewegung eine neue Dringlichkeit gewonnen. Inzwischen sind viele Menschen unabhängig von ihrer Herkunft (dass man dies noch betonen muss, gehört zu den Problemen in der westlichen Welt) auf die Straße gegangen und haben demonstriert: „Es reicht!“ All dies hat meine Arbeit begleitet, deshalb möchte ich es in meinem Journal erwähnen und mit einem Foto begleiten – es zeigt meine Sammlung von Zeitungsausschnitten zum Thema Rassismus, obenauf ein ikonisches Foto von Rosa Parks.

🌸