À celui qui vient d’arriver
dans une nouvelle ville
D L


FRANCE
roman
de Dany Laferrière
ISBN: 9782253173434
192 pages
Le Livre de Poche (2014)
(Grasset, 2012)

CANADA
roman
de Dany Laferrière
ISBN: 9782764613894
216 pages
Boréal compact
(24 mars 2026)
Boréal, 2002
VLB, 1994
Éditions précédentes:


Un jeune homme du Sud arrive dans une ville du Nord. On le voit dériver dans les rues d’un monde si neuf. Par petites touches singulières, il tente de savoir où il se trouve.
J’ai voulu raconter cette histoire avec des petites notes comme si je plongeais une aiguille à chaque fois dans le cerveau du narrateur et celui du lecteur, comme si je voulais injecter à petite dose ces images qui m’ont tant impressionné.
Je quitte une dictature
tropicale en folie
encore vaguement puceau
quand j’arrive à Montréal
en plein été 76.
Je regarde le ciel
en pensant qu’il y a
quelques minutes
j’étais là-haut
parmi les étoiles.
La première fois.
J’aime le mois d’avril.
La couleur jaune.
Les ciels étoilés.
La mer turquoise.
Les hibiscus en fleurs.
Et les jeunes filles tristes…


Regard sur l’œuvre
Je n’essaie pas de dire la vérité, j’essaie de retrouver l’émotion première.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Danielle Laurin, L’actualité
1 septembre 1994Le « premier livre du Québec » de Dany Laferrière raconte son arrivée à Montréal, en 1976.
« J’ai toujours su que c’était extraordinaire, peut-être l’une des grandes aventures de ma vie. Qu’il fallait que je vive ça complètement. Et que j’en rende compte. » Je vous préviens, je ne parlerai pas de politique. Je suis un écrivain, pas un politicien. » Dany Laferrière avait le ton ferme au téléphone. La veille, je l’avais vu gesticulant, riant haut et fort en compagnie de Gaston Miron et de Jacques Lanctôt au Monument-National. Pauline Julien recevait ce soir-là la décoration des chevaliers des Arts et des Lettres de France. Laferrière, le manuscrit tout chaud de Chronique de la dérive douce en poche, débarquait fraîchement de Miami – où il vit depuis trois ans avec sa femme et ses trois filles, loin de l’hiver, loin de l’indécision politique des Québécois. » Chronique de la dérive douce raconte mon arrivée à Montréal, en 1976, l’année des Olympiques… – L’année de l’arrivée au pouvoir du PQ… – Oui, mais il y a dans mon livre deux allusions à peine à René Lévesque et à l’indépendance. » Je n’ai pas insisté. J’ai lu et relu frénétiquement le manuscrit de Chronique de la dérive douce (le livre sortira en librairie à la mi-septembre). Très peu de réflexions politiques sur le Québec en effet dans le sixième livre de Dany Laferrière, mais beaucoup de scènes de la vie quotidienne du genre: je suis nègre, je suis seul et sans le sou dans une ville de Blancs, une ville que je ne connais pas, je touche le fond du baril, mais je suis libre et je baise, je baise la femme blanche enfin et, oui, je vais devenir écrivain. Très peu de réflexions politiques tout court, en fait, dans ce livre, et surtout pas d’analyse détaillée sur les déchirements perpétuels qui accablent Haïti. À peine une mention ou deux sur le fait que le journaliste, à 23 ans, a dû quitter son pays sous dictature par crainte de périr assassiné. Pendant deux heures, devant un thé qui refroidit, Dany Laferrière parlera de tout sauf de politique. En principe. Que n’a-t-il pas déjà dit sur luimême? « J’allais dire: j’ai tout dit. Mais ce serait une boutade. Je n’ai presque rien dit. J’ai beaucoup parlé de moi, mais de manière assez extérieure. Je suis quelqu’un de très pudique. » Dany Laferrière, pudique? Lui qui fait l’apologie de la polygamie à la télé? Qu’on a vu s’emporter et couper la parole à tout le monde du temps de La Bande des six? Qui joue volontiers le nègre de service? Qu’on arrête encore dans la rue, près de 10 ans après la parution de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, pour lui dire qu’on a aimé ou détesté son livre, LE livre qui lui a donné ici et ailleurs la célébrité tant recherchée? « C’est vrai que je suis pudique! La provocation? Tout écrivain est provocateur. Je n’aime pas forcément les gens qui se mettent nus pour provoquer, j’aime les gens qui le font parce que c’est un pied de nez. Parce qu’un écrivain, c’est aussi cela. » Je revois cette photo de Dany Laferrière complètement nu dans un magazine l’automne dernier. Un pied de nez, vraiment? « Cette photo, ce n’était rien. Un article, une photo dans un magazine, ça dure 15 jours, pas plus. C’était une plaisanterie. – Et Chronique de la dérive douce ? – Autant L’Odeur du café, sur mon enfance à Petit-Goâve, est mon premier livre d’Haïti, autant Chronique de la dérive douce sera mon premier livre du Québec, c’est-à-dire de l’étranger, du voyage. C’est un livre extrêmement important, parce que c’est une aventure qui n’arrive jamais deux fois dans la vie: être à 23 ans dans un pays qu’on ne connaît pas, avec une autre langue – même si je parle français, il reste que le créole est ma langue profonde, ma langue maternelle… Vivre dans une langue qui n’est pas la vôtre, avec des accents, une culture, une température, une gastronomie, des manières qui ne sont pas les vôtres, tout ça était tellement nouveau. Et c’était à moi de m’adapter. Au lieu de prendre tout ça négativement, j’ai toujours su, même au coeur de la plus noire détresse, que c’était extraordinaire, peut-être une des grandes aventures de ma vie d’être dans cette ville, Montréal, au milieu de tous ces gens, d’être enfin sorti de ma famille, de ma classe sociale, de ma rue, de mes problèmes. J’ai toujours su qu’il fallait que je vive ça complètement et que j’en rende compte. » Quand j’ai lu Chronique d’une dérive douce, j’ai eu l’impression de lire un journal, tenu au jour le jour, à chaud. Dany Laferrière l’a pourtant écrit il y a quelques mois, en Floride. Et contrairement au personnage de ses livres, il ne tient pas de journal. « Je n’écris rien de ce qui m’arrive, je n’ai pas de carnet de notes. Et je n’ai pas de textes dans les tiroirs. Je suis un écrivain avec un bureau sans tiroir. Dans mes livres, je me prends comme personnage et je mêle les situations vraies avec les situations fausses, sans aucun scrupule. Je n’essaie pas de dire la vérité, j’essaie de retrouver l’émotion première. On n’en a rien à foutre de la vérité. Quelle vérité? Ce qui est important, c’est si ça nous touche ou non… Écrire, c’est mentir vrai, comme disait Aragon. Pour moi, l’idée de raconter ce qui m’est arrivé n’a aucune espèce d’importance si je ne le mets pas en écriture. » J’ai quand même insisté pour qu’il me raconte comment il voyait véritablement les choses au Québec quand il a débarqué en 1976. « Je me suis exilé parce que, pendant huit ans, j’avais écrit contre le régime de Duvalier. Et j’arrivais dans une société qui avait fait la Révolution tranquille, une société établie, assoupie en fait à mes yeux. Je viens d’une société où les gens étaient emprisonnés à cause de ce qu’ils avaient écrit. Je viens d’une société où les poètes, certains poètes, se faisaient tuer pour un poème. En Haïti, le chef de police est un excellent critique littéraire… J’arrive ici, et je vois que les écrivains peuvent écrire tout ce qu’ils veulent, tout. Et ça ne bouge pas. Bien sûr, maintenant je vois que c’est beaucoup plus subtil, qu’il y a de l’autocensure, mais je ne pense pas que Jean Chrétien lise les livres et les recueils de poèmes pour savoir qui censurer… «
À l’époque, mon ami venait d’être assassiné en pleine rue à Port-au-Prince, mon autre copain était en prison… Les écrivains se ruinaient chez nous pour publier leurs livres sous le manteau. Et je voyais ici des écrivains sans aucun soufre, sans aucun brûlot, alors qu’ils pouvaient tout dire. Je voyais une ville où l’on parlait d’impôts, d’argent, de syndicats… Le mot que j’entendais le plus souvent, c’était « table de négociations ». Je ne connaissais pas ce mot. Tout le monde était à une table de négociations! Je trouvais cette société extrêmement molle. – Vous entendiez beaucoup parler de tables de négociations et d’indépendance… ça ne vous disait rien, l’indépendance? » ai-je demandé. Il m’a regardée avec un air de défi. Je m’étais pourtant promis de ne pas aborder la question directement. J’ai feint de n’avoir rien dit. Puis, lentement, sur le ton de la confidence, il s’est mis à me raconter une histoire, question de me mettre en appétit. Une histoire de prise d’ambassade ratée à Port-au-Prince dans laquelle il a jadis été impliqué. Il a fait une pause, a inspiré profondément, puis a foncé, tête baissée. Le ton a monté. « L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend. C’est tout ce que je peux vous dire. » Et le voilà parti dans un discours-fleuve sur l’indépendance. L’indépendance d’Haïti, celle du Québec. « En Haïti, j’ai vu des esclaves sortir de leur condition d’esclaves, la plus basse condition du monde, pour entrer dans la plus haute condition de civilisation: devenir un pays, une république… Pas seulement devenir libres, mais constituer un État contre vents et marées, après avoir brûlé toutes les plantations, après avoir empoisonné toutes les sources, en se disant: « S’il n’y a plus rien à prendre, l’occupant partira et il restera toujours beaucoup plus de nous que d’eux. » « Maintenant je comprends, je compatis avec les Québécois, mais à 23 ans, je ne comprenais pas cette situation. Je ne comprenais pas qu’un des pays les plus riches du monde occidental dise: « Si on fait ceci, on n’aura pas cela… » Je ne comprenais pas qu’on dise: « Il y a des problèmes techniques, il y a l’équation économique… » Alors qu’Haïti, qui est le pays peut-être le plus pauvre de la planète, parlait de sa fierté, malgré tout, d’être indépendant! Quand je dis malgré tout, je dis malgré la kyrielle de dictateurs, malgré les 29 ans d’occupation américaine où les Haïtiens ont combattu pied à pied et malgré une situation économique terrible. Malgré tout cela, Haïti est un pays où la négritude s’est mise debout, comme disait Aimé Césaire. En fait, je ne comprenais pas que les Québécois n’aient pas déjà fait l’indépendance. » Étant donné son envolée, je me suis risquée à lui demander si, 18 ans plus tard, sa perception avait changé. « Très honnêtement, je ne pense rien du tout de l’indépendance du Québec maintenant. Ça ne m’intéresse pas, ça ne me concerne pas du tout, de la même façon que j’ai fait un black-out pendant très longtemps sur la situation en Haïti. Parce que j’ai vu que ces problèmes qui se règlent au niveau des grandes instances nous empoisonnent la vie et nous empêchent de vivre. S’ils veulent m’entraîner dans leurs grandes discussions, dans leur grand projet, leur but principal, c’est de m’enlever la vie réelle, la vie quotidienne. Et j’ai décidé, comme un homme qui a le cancer et qui ne veut pas savoir qu’il a le cancer, de ne plus m’occuper de politique politicienne, de situation politique, d’analyse politique. – Mais vous l’avez déjà fait quand vous étiez en Haïti, ai-je ajouté. – Je l’ai toujours fait, mais individuellement. J’ai été dans un journal politique, Le Petit Samedi soir, en tant que moi-même, c’est-à-dire que j’ai parlé de littérature, j’ai dénoncé certaines injustices, mais je n’ai jamais fait partie d’un groupe politique – alors que je viens d’un pays où tout le monde est affilié à un parti, où chaque couple de personnes forme un parti. Moi, je marche, mais je marche seul. J’ai toujours refusé les grands ensembles, parce que c’étaient toujours les mêmes discussions, interminables. Je viens d’un pays où n’importe qui croit qu’il peut le diriger. Vous parlez avec un Haïtien et cinq minutes plus tard, il vous raconte comment il aurait fait, lui. J’ai toujours refusé cela, parce que je rejette l’idée du rêve, du rêve qui tue. J’ai envie de demander: qu’est-ce que vous faites, vous, pas pour faire l’indépendance ou changer la dictature non, mais pour vous, pour vous relever debout? Parce que j’ai toujours cru qu’on n’aura de vrais changements que si tout le monde se relève debout. Les gens sont obnubilés par les grands ensembles, c’est-à-dire le gouvernement, l’opposition, les militaires, Aristide et autres, Parizeau, le fédéral… » Dany Laferrière a sorti ses gros mots. « Je m’en « câlisse » de ce que le million d’Haïtiens en exil pensent de la dictature. Ils peuvent discuter et imaginer des solutions, Aristide ne les entend pas, Bill Clinton ne les entend pas, les militaires ne les entendent pas… Je ne dis pas qu’il ne faut pas rêver, ni penser tout haut. Je dis qu’il ne faut pas laisser le sol une seconde parce que c’est là qu’on entre dans la coulée collective, qu’on peut changer les choses, à partir de ce qu’on ramasse comme énergie, comme expérience, comme vie. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on a pour demain, quand il va se passer quelque chose, ce qu’on a pour nos enfants. C’est ça le mouvement collectif. » Et le mouvement collectif au Québec, il le voit comment? « Je vois qu’il a cette même maladie, qu’il avait quand je suis arrivé, de converser dans les bars et que les Haïtiens, ceux qui rêvent encore, ont eux aussi. C’est la même chose: « L’indépendance, tu crois qu’on la fera? » » Dany Laferrière a ressorti ses gros mots. « Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’on la fera ou qu’on ne la fera pas, l’indépendance. Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’un tel est un traître parce qu’il n’est pas d’accord. Ça n’a aucune importance parce que les paroles, bonnes ou mauvaises, ne sont que du vent dans la balance. » À bout de souffle, mais pas à bout d’arguments, Dany Laferrière a clos le débat en reprenant sa phrase-choc. « L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend! » Pour changer un peu, j’ai demandé en le regardant dans les yeux: « Pourquoi vous parlez tout le temps de sexe dans vos livres? » Du tac au tac il a répliqué: « Demandez ça à Miller. Demandez ça à D.H. Lawrence. Demandez ça à Freud. » Je n’ai pas lâché le morceau: « C’est à vous que je le demande. – Je parle de sexe dans mes livres parce que c’est un sujet fondamental, parce que ça coûte un tiers de la journée, parce qu’il se passe la nuit huit heures de temps, et chaque jour il se trouve qu’il y a des gens qui font ça ou qui rêvent à ça dans leur bureau. Parce que ça a à voir avec le plaisir d’être vivant. Parce que c’est politique aussi, le sexe. » Dany Laferrière a passé une demi-heure à m’expliquer que les Noirs qui font l’amour avec les Blanches dans ses livres font un geste politique et qu’il n’y a pas de livre plus politique que Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il m’a parlé aussi du rapport qu’il fait ou ne fait pas entre le sexe et l’amour. Mais là-dessus, j’ai promis de ne pas tout révéler.
*
Il n’y a que le style qui puisse faire face au temps
– Hervé Guay, Le Devoir
10 septembre 1994L’écrivain qui se dessinait un visage.
Je quitte Dany Laferrière en face sa maison d’édition. Il doit ensuite se prêter à une petite séance de photos pour la campagne de promotion du DEVOIR. Il a l’air de se dire en son for intérieur: « Une de plus, une de moins. Quelle importance! » À vrai dire, je trouve qu’il commence à arborer les traits d’une star un peu blasée. Les paillettes en moins. Mais les photos ne l’indisposent pas. Non. De la sorte, au moins peut-il varier à l’infini l’image qu’on se fait de lui. Ce qui lui paraît mieux que d’avoir une seule image. Il me confie: « C’est pour ça que je suis aussi hystériquement anti-Ducharme. Précisément parce que je n’aime pas les gens qui ont un seul visage. Du point de vue photographique, il n’en a même pas! Je n’aime pas non plus l’obsession de la vie publique ni celle de l’intimité. » « Par contre, poursuit-il, j’ai toujours été obsédé par la façon de rendre publique l’intimité, mais aussi par la façon de rendre la vie publique, intime. Ça parait un paradoxe un peu mondain. Mais, justement, si je vais à une mondanité, j’aime être là. Je ne suis pas de ceux qui y sont en se disant: « Moi, les mondanités! ». Et il se trouve que c’est un aspect fondamental chez moi que d’être dans une mondanité et d’aimer ça. D’autre part, je peux aussi me réfugier dans la plus noire solitude, ce que j’aime aussi. » Solitude: le mot est lancé. Et ça tombe bien car il en est beaucoup question dans ce nouveau Laferrière. Et pour cause, puisque Chronique de la dérive douce raconte la première année d’un jeune Haïtien de 23 ans qui débarque à Montréal et qui finira écrivain. En fait, précise l’auteur, il s’agit « du calepin d’un flâneur qui regarde et qui a des sensations et qui n’essaie pas de regarder par les grands ensembles mais par les petites choses qui lui arrivent, de par lui-même, et qui note cela. Il note sa solitude. » Le choc est d’autant plus important, souligne Laferrière, pour mon protagoniste qu’il ne peut pas repartir et qu’il arrive dans la métropole après « avoir été quelqu’un dans son pays, d’une certaine manière: fils d’ambassadeur, sa mère était archiviste (une femme moyenne). De plus, c’était un individu avec beaucoup d’amis, beaucoup de tantes et il se retrouve du jour au lendemain dans une autre ville où il n’est rien, où il n’est qu’un nègre ». En dépit de tout cela, selon Laferrière, son personnage ne perd jamais sa dignité ni son regard ironique. Il finira aussi par trouver intéressant de n’être qu’un nègre, parce qu’il profitera de la transgression sociale. Autrement dit, il ira plus aisément d’une classe à l’autre, ce qu’il n’aurait pas pu faire chez lui. En cela, ce personnage est typique de ceux de l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. C’est un petit futé qui tire avantage de la vie plutôt que de s’en plaindre. Bref, comme le romancier lui-même, son héros a les deux pieds bien sur terre et le nez dans le monde des sensations. Et Laferrière de s’exclamer. « On ne vit même pas trente mille jours, c’est la vie d’un papillon. Pour moi, toutes ces histoires de pureté, d’impureté, d’absolu, de jeunesse ou de vieillesse, ça m’horripile. C’est de la connerie. Moi, pour écrire, je me retrempe dans le présent. » Eh oui! Dany Laferrière ne s’en cache pas, il appartient à ces écrivains qui, comme Henry Miller, aiment le monde. C’est un terrestre à qui même le grand rêve de voler ne dit pas grand-chose. « Voler, dit-il, ne me tente pas plus que ça. Je n’échangerais pas ce pouvoir contre le fait de pisser. Je trouve même que pisser, quand on en a envie, c’est magnifique. Que Dieu ait pu mettre du plaisir dans un acte aussi mécanique, pour moi, c’est génial. » Et effectivement, cet hédonisme, que professe Laferrière et dont il convainc, exsude des 365 fragments qui composent sa Chronique de la dérive douce . Le lecteur en ressort avec l’impression que le tout a été écrit en 1976, à l’époque où se situe l’action. Dans les faits, le romancier a produit les 136 pages il y a à peine trois mois. » Chronique de la dérive douce , c’est une autre version de Comment faire l’amour avec un nègre. Une version avec des noms, un version plus francophone alors que mon premier roman parlait davantage des anglophones, McGill, des filles anglaises. Ça me permettait de rêver parce que je ne les connaissais pas du tout. Ça a donné à ce livre-là une grande charge de fantasmes. Puisque ne connaissant pas, j’ai sûrement fait des erreurs. » « Dans mon nouveau livre, je parle plus de choses que je connais. Des gens. Des choses excessivement réelles – non qu’elles se soient passées – mais le résultat en est un surcroît de réalité. Enfin, le personnage travaille. Ce n’est pas un immigrant qui n’est jamais allé à l’usine. Mais ça n’en fait pas un meilleur livre ou un moins bon que l’autre. » Plus que jamais, Laferrière a procédé par flashes. Cinq, six ou sept lignes pour amener ses petits riens qui sont disposés sur la page comme des poèmes. Une disposition qui met en évidence la cadence sensuelle de l’écriture. Au demeurant, l’écrivain se dit complètement obsédé par le temps et le style, à savoir réussir à être écrivain de son époque sans pour autant cesser de regarder en avant. À ce propos, il est lapidaire: « Il n’y a que le style qui puisse faire face au temps. » Autrement, pour lui, toute écriture bascule dans l’anecdote. Il déplore d’ailleurs qu’on fasse si peu attention au style dans ses livres. « Ça ne paraît pas parce qu’ici nous sommes obnubilés par le style des écrivains européens. Et je ne pratique pas cette écriture un peu travaillée et qui se regarde. Mais je n’ai pas peur du verdict du temps. » Laferrière a cependant de quoi se consoler. Les critiques et le public l’on toujours bien traité. Si bien qu’aujourd’hui, il peut se retourner et savourer le travail accompli, voire discourir sur la composition de son oeuvre. « J’aime écrire des livres jumeaux. Plus que jumeaux même… une galaxie. Souvent, je ne sais pas où je vais mais, à un moment donné, je vois quelque chose qui devrait trouver une correspondance ici, donc je la fais. Mon oeuvre ne s’en va pas vers l’avant. » Le romancier dit plutôt opérer par cercles concentriques. « Par exemple, Chronique aurait dû être écrit avant Comment faire l’amour puisque ça raconte l’année qui précède. Or, dans une année, vous savez, on met plusieurs années. » Je le laisse conclure: « Mon oeuvre est comme un puzzle dont je ne connais pas trop bien toutes les plaques mais qui vont se placer pour me dessiner un visage. Et c’est ce que j’aimerais que ce soit à la fin. En dehors de la provocation, de la timidité, de la pudeur, ou de l’éclat. Que mon oeuvre définisse mon visage. Que je puisse dire cela: celui qui touche mes livres touche un homme. »
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Plusieurs textes sont touchants, ceux surtout qui disent la solitude, morale et linguistique surtout, de celui qui vient d’arriver et dont le rêve risque d’être brisé par le doute ; ceux qui disent le mépris ou, pire, l’indifférence subis ; ceux enfin qui disent la soif et la faim.
– Réginald Martel, La Presse
11 septembre 1994
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Moins lyrique que Le goût des jeunes filles, moins intense que Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit?, le sixième livre de Laferrière n’en est pas moins un fruit délicieux. Aigre-doux et frais comme des agrumes d’Haïti.
– Andrée Poulin, Le Droit
15 octobre 1994Douce dérive de l’arrivant
«Vous croyez que c’est simple quand on vient d’un pays d’été, où tout le monde est noir, de se réveiller dans un pays d’hiver où tout le monde est blanc?»
La réponse à cette question, ciselée en un si coquet aphorisme, se trouve dans Chronique de la dérive douce, le nouveau livre de Dany Laferrière.
Ce roman semi-autobiographique constitue le dernier tome du Quatuor des couleurs, cycle qui regroupe Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Eroshima et Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? Le dernier-né de Laferrière reprend plusieurs des thèmes chers à l’écrivain d’origine haïtienne: le désarroi du nouvel immigrant, le déchirement de l’exil, le plaisir des femmes et le goût d’écrire, plus fort que la faim et le froid.
Années de vache maigre
Débarqué au Québec en 1976, à l’âge de 23 ans, après avoir fui le régime duvalliériste en Haïti, Dany Laferrière a connu des années de vache maigre avant de toucher la gloire comme écrivain. Ces années difficiles, il les raconte sur un ton badin, presque détaché, réussissant tout de même à faire comprendre comment il lui fut douloureux d’apprivoiser son nouveau pays.
«C’est un pays où un chat doit savoir japper s’il veut survivre», écrit-il.
Son quotidien est marqué par la solitude, la faim, le froid, les boulots abêtissants.
Pour tuer la faim, Laferrière chasse ce qu’il appelle son «steak volant», les pigeons du parc Lafontaine, cuits dans du citron.
Il s’accommode moins bien de la solitude. «Je connais au moins 10 maisons à Port-au-Prince où je peux aller quand j’ai faim», dit-il, saisi par un accès de nostalgie.
Le no man’s land
Mais le plus difficile est peut-être le no man’s land où erre l’immigrant fraîchement débarqué dans son pays d’adoption. Le nouveau venu qui sait que la porte de son ancien chez-soi est définitivement refermée et qui attend, rempli d’appréhension et de désirs fous, que s’ouvre grande la porte de son pays d’adoption.
Cette attente angoissante, cette absence totale de port d’attache est parfaitement symbolisée par cette nuit où le jeune Haïtien, tout seul au monde, s’installe devant la vitrine d’un magasin fermé pour y regarder le film Casablanca, sur un téléviseur resté allumé.
Sensualité humoristique
Durant cette période, sa grande consolation et son seul luxe est d’admirer les filles qui passent sur la rue.
Car, bien sûr, Laferrière étant Laferrière, il ne pouvait éviter de parler de sexe. Il le fait avec une légèreté coquine, avec une sensualité presque humoristique. Le jeune Haïtien, qui erre affamé et esseulé dans Montréal, éveille l’instinct maternel des femmes. Lui, si privé de tout, pourquoi se limiterait-il en ce domaine? Il va donc cueillir, en fin connaisseur, ce que chacune a de meilleur à offrir.
Pour cette Chronique de la dérive douce, Dany Laferrière s’est étendu en 365 courts textes, disposés en vers libres, qui donnent un rythme et une couleur bien particulière à son livre. Voir la prose dans la robe de la poésie.
Dany Laferrière publie vite et souvent: un livre par année depuis 1991. S’il a peur que ses fans l’oublient, au moins a-t-il assez de talent pour ne pas les décevoir et soutenir ce rythme rapide.
Moins lyrique que Le Goût des jeunes filles, moins intense que Cette grenade dans la main du jeune Nègre, le sixième livre de Laferrière n’en est pas moins un fruit délicieux. Aigre-doux et frais comme des agrumes d’Haïti.
Pour sa Chronique de la dérive douce, l’auteur d’origine haïtiienne s’est étendu en 365 courts textes, disposés en vers libres, qui donnent un rythme et une couleur bien particulière à son livre.
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Lu et relu: c’est dans le dernier livre de Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce (VLB éditeur), que je ne saurais trop vous recommander. Trois cent soixante-cinq petites proses aussi justes qu’intelligentes.
– Josée Blanchette, Le Devoir
21 octobre 1994
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Plaisir rare et court.
Pierre Foglia, La Presse
14 novembre 1994Dany Laferrière n’est pas un ami. Juste quelqu’un que je salue comme ça dans la rue, et que j’aime bien lire.
Laferrière écrit une chronique tous les deux ans, super bonne évidemment – il ne manquerait plus qu’il la rate! –, son ami et éditeur Jacques Lanctôt l’encarte dans une couverture cartonnée, et voilà, ça fait un petit bouquin de rien, comme le dernier: Chronique de la dérive douce. Ou comme le précédent: Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? […] moi qui lis très très lentement, il m’a fallu exactement 37 minutes et 24 secondes pour lire Chronique de la dérive douce.
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Laferrière est un grand maître de la boutade, des jeux de mots, des comparaisons triviales, des images inattendues. […] Chronique de la dérive douce rend hommage à « l’Accueil Bonneau » offrant soupe chaude et souliers à la pointure du nécessiteux… aux deux vieilles dames acceptant d’offrir un toit…
– Marie Naudin, Études canadiennes/Canadian Studies
University of Connecticut
1 janvier 1995Dany Laferrière: être noir à Montréal
S’appuyant sur L’Ere du vide de Gilles Lipovetsky, une étude de quatre romans post-modernes de Dany Laferrière faisant état de son adaptation à Montréal, à savoir: Comment faire l’amour avec un noir dans se fatiguer, Eroshima, Cette Grenade dans la main est-elle une arme ou un fruit ? Chronique de la dérive douce.
With references to Gilles Lipovetsky’s L’Ere du vide, an analysis of the four post-novels written by Dany Lafferrière in which he gives an account of his social and cultural adjustment to Montreal: Comment faire l’amour avec un noir dans se fatiguer, Eroshima, Cette Grenade dans la main est-elle une arme ou un fruit ? Chronique de la dérive douce.
Dany Laferrière a conquis un succès immédiat avec son premier roman dont on a peu après tiré un film: Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguerl. Publié en 1985, il aura fallu neuf ans à I auteur pour en trouver la matière, le rédiger et le faire éditer. Si la durée de cette gestation laisse pressentir que les débuts à Montréal n’ont pas toujours été faciles, elle doit aussi tenir compte de l’évolution des attitudes indigènes face aux immigrés. Avec le roman initial trois autres abordent les problèmes de l’adaptation d’un Haïtien à Amérique du nord: Eroshima (1987), Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993), Chronique de la dérive douce (1994).
Cette étude se propose d’examiner successivement les bagages apportés à Montréal par le je/narrateur, les divers chocs ressentis dans les commencements, le manque d’appui d’ordre idéologique mais aussi les aides prodiguées permettant la stabilisation dans cette ville.
Dans Chronique de la dérive douce, le narrateur précise n’avoir pas été exilé d’Haïti mais avoir fui de son propre chef, par mesure de prudence, pour éviter d’être emprisonné ou tué comme deux de ses amis. Il arrive donc à Montréal au début de l’été 1976, âgé de vingt-trois ans, avec une solide formation chrétienne, chez les Frères de Petit Goave et littéraire au lycée de Port-au-Prince. Il possède aussi une excellente oreille musicale. Il prétend toutefois dans Cette Grenade n’avoir eu pour tout bagage qu’une « vieille valise en tôle » contenant: « ce rire éclatant, sonore, joyeux, contagieux, un rire d’enfant qui faisait halluciner les filles […] Vieil héritage ancestral » (37). Le rire est en effet un atout primordial qui provoque des boutades, des drôleries et s’adresse plus au Moi et à la banalité de l’existence qu’aux défauts des autres ou à des actions bizarres.
De fait Laferrière va amenuiser son haïtianité dans les quatre romans considérés pour ne conserver que son identité d’homme de couleur désireux de se fondre dans la masse des autochtones montréalais. Il y va de sa fierté: « Toujours la même connerie! Les gens doivent écrire sur leur coin d’origine! J’écris sur ce qui se passe aujourd’hui, là où je vis » (Cette Grenade 15). Dans Lettres et l’être Léon-François Hoffmann note qu’à la Bibliothèque du Congrès ses oeuvres se trouvent répertoriées « sous la rubrique « littérature canadienne francophone et non pas sous la rubrique littérature des Antilles francophones’ » (199). Parmi ceux que les critiques appellent les romanciers haïtiens de l’exil. Laferrière ne se classe pas parmi ceux qui, comme René Depestre ou Emile Ollivier. demeurent encombrés de leurs souvenirs, de leur nostalgie de l’île natale avec ses problèmes passés et présents. Il rejoint plutôt Jean-Claude Charles de Manhattan Blues. Rose-Marie Perrier de Dans les embarras de New York, Gérard Etienne d’Une Femme muette dont le thème de prédilection est la vie des Ha/tiens à l’étranger.(2)
Un peu comme le Bukowski des quartiers délabrés de Los Angeles, comme le Céline de la banlieue parisienne ou bien encore le Ducharme du petit peuple québécois, Laferrière rend compte de la bohême montréalaise. Il oeuvre à partir du quotidien, de ses propres observations, rencontres, conversations et rêveries qui meublent de fantasmes sa grisaille personnelle. De là un aspect hyperréaliste avec des grossissements et des surmultiplications. Il privilégie la succession de chapitres courts, voire de fragments, l’emploi de la première du singulier, les tranches de vie personnalisées imprimant une touche autobiographique à des romans qui mêlent réalisme et imagination, offrant au lecteur une réalité virtuelle. Ce faisant, cet écrivain a conscience de procéder comme les romanciers nord-américains. A propos de Cette Grenade n’écrit-il pas: « Le roman contemporain américain est, généralement, une collection de textes brefs reliés entre eux par un fil souple et solide (le sentiment d’être américain). Comme la vie d’un Américain est une collection de faits (la sensation du vide). Ce livre n’échappe pas à cette règle »(27). Ajoutons que Jacques Pelletier, dans le profil du romancier qu’il dessine pour les Lettres Québécoises, apparente sa manière d’écrire à celle du reportage: « une réalité chassant l’autre selon une logique narrative obéissant aux lois qui régissent l’univers du flash et du clip » (12).
En raison de sa fragmentation, le récit ne rend compte d’aucun itinéraire conduisant à un but précis. Chaque livre répète l’autre, le « je » menant tout simplement une vie nomade dans un cadre immuable et évitant d’une part de souscrire à des codes précis, d’autre part de céder à l’expression lyrique.
Tout élan dans ce sens se trouve immédiatement coupé par l’humour. Comme chez Ducharme, par exemple, l’oeuvre devient langage, recueil de procédés linguistiques. Laferrière joue notamment sur l’ambiguïté des titres: Eroshima combine les concepts d’explosion, de sexe et de Japon, Cette Grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? annonce les plaisirs de la subversion. La dédicace contredit parfois l’épigraphe. Dédié à trois artistes noirs, Cette Grenade emprunte à un graffito l’idée que l’importance de l’homme ne réside pas dans sa couleur. Parfois l’épigraphe se trouve contredite par le texte. Alors que l’article du Code noir cité prétend que « le nègre est un meuble », les pages de Comment faire l’amour dégagent une sensation plutôt animale. Les titres de chapitre se teintent de désinvolure. Il n’est que de parcourir la table des matières de ce roman: « La drague immobile ». « Un jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller ». » Ma vieille Remington s’envoie an l’air en sifflotant ya bon banania ». Le texte lui-même abonde en procédés stylistiques réducteurs de clichés, de déjà lu. Ils relèvent de l’incongru et de la dérision. Laferrière est un grand maître de la boutade, des jeux de mots, des comparaisons triviales, des images inattendues.
Représentatif de sa génération, ce Haïtien offre donc au lecteur des ouvrages qui relèvent de l’esthétique post-moderne analysée par Gilles Lipovetsky, dans L’Ere du vide. Selon ce sociologue, à partir des années cinquante, la société occidentale a rompu avec l’ordre dominant qualifié de « disciplinaire-révolutionnaire-conventionnel ». De cette fracture a surgi une nouvelle société, la nôtre, nettement plus flexible. Elle est fondée « sur l’information et la stimulation des besoins, le sexe et la prise en compte des ‘facteurs humains’, le culte du naturel, de la cordialité et de l’humour »(10, 11). Chez Laferrière, comme nous allons le montrer, se trouvent les principales caractéristiques de cette tendance mise en avant par Lipovetsky: « la désaffection des grands systèmes » au profit d’un narcissisme, d’un « strip-tease psy » privilégiant la convivialité, la musique non stop, un intérêt muséographique et la permissivité sexuelle, le tout baignant dans l’instant présent et le refus du tragique. La décontraction est de mise car « l’hypertrophie ludique compense et dissimule la détresse réelle quotidienne » (225).
Un désarroi certain assaille le narrateur de Chronique à son arrivée au Québec. En dépit du chiffre avancé de quatre-vingt mille Noirs vivant au Québec dans !es années soixante-dix, avec une forte concentration à Montréal (Dejean 99). le nouveau venu se trouve frappé de leur quasi absence: « J’ai marché plus de deux heures / vers le sud / sans rencontrer un seul Noir. / C’est une ville nordique, vieux »(29). Un traumatisme s’ensuit: « Je suis noir / et tous les autres / sont blancs. / Le choc » (14). A des sentiments d’étrangeté et de solitude, s’ajoute la sensation pénible de la rigueur du climat: « Vous croyez que c’est simple, / quand on vient d’un pays d’été / où tout le monde est noir, / de se réveiller dans un pays d’hiver / où tout le monde est blanc »(97). Un grand Sénégalais avec « une touffe de cheveux blancs au milieu de sa tête », met en garde le nouvel arrivé quant à sa santé: « La glace brûle tout, frère. Après vingt ans ici, frère, on devient cendre » (Comment, 99).
Dans les débuts, l’immigré souffre de « paranoïa ». Les gens qu’il croise le regardent soit avec une indifférence insultante: « comme si j’étais un mur lisse » soit, au contraire, avec « un haut-le-corps ». Il peut « hurler » tant qu’il veut, personne ne l’entendra (Chronique, 24, 90). La police ne se gêne pas pour l’interroger ni pour le fouiller le soir dans la rue. A cause de son manque d’argent, il n’a pas d’amis « ni de domicile fixe » et, pour ses repas, le « riz-pigeon » tient souvent lieu de « riz-poulet ». Quant aux relations haïtiennes déjà installées dans la ville, elles s’avèrent de peu de secours: les épouses se méfient des parasites et des timides.
Néanmoins le Noir ne semble souffrir de la part des Montréalais que de simples blessures d’amour-propre. Ayant osé adresser la parole à une fille dans une queue à la poste, le narrateur se voit fusillé du regard par celle-ci et rabroué publiquement par une autre. A en croire les blancs, le sexe serait la grande affaire des Noirs, aussi ces derniers doivent-ils s’attendre à subir nombre d’allusions à ce sujet: « Le boss m’a convoqué dans son bureau / et a fait des plaisanteries avec le comptable / sur l’endurance sexuelle des Nègres. / La secrétaire gardait la tête baissée. / On ne voyait que sa nuque rouge » (Chronique, 79). Le Noir peut également se voir traité en naïf incapable du moindre mensonge par des filles snobs et cultivées de l’université McGill. Au restaurant, il se trouve réduit au rôle de sous-homme. Pour !es serveurs, il est moins qu’une femme. Ils refusent de lui présenter l’addition s’il se trouve accompagné d’un blanc ou d’une blanche. Entraîné dans deux soirées chics données par de riches Japonaises, il devient objet: « Il n’y a pas de party à Outremont sans poufs. Désormais, il n’y aura pas de party sans Nègre. C’est essentiel pour le décor. Sa présence cautionne tous les phantasmes » (Eroshima 64). Une fois exhibé et utilisé, on lui fait toutefois sentir qu’il ferait mieux de disparaître.
Ce n’est pas au contact d’idéologies politiques ou traditionnelles que le Noir peut conforter son humanité. Le fiasco et le désenchantement entourant le référendum de 1980 explique la démotivation politique. Issu d’un pays indépendant mais tyrannisé par les Duvalier puis par les militaires, le narrateur ne trouve au Québec qu’une démocratie sans indépendance. A propos d’un passage de René Lévesque à la télévision, il dit: « Il fait beaucoup de gestes en parlant / avec ce sourire triste de celui qui / sait que tout est joué et perdu » (Chronique 92).
Sur le plan religieux, Montréal s’avère incapable de convertir qui que ce soit. Bien qu’omniprésents et représentés symboliquement dans le premier roman par la Croix qui surplombe Mont-Royal, les édifices religieux se trouvent désertés et supplantés par les banques: « Quand il fait trop chaud l’été, le meilleur abri, ce n’est pas l’église, quoi qu’on dise. Le meilleur abri c’est la banque. L’air conditionné y est plus suave et vous n’entendez pas la longue plainte des désespérés égrenant sans cesse leur chapelet de misères » (Cette Grenade 119). La Bible est à la fois démodée et peu édifiante. La télévision la remplace dans les chambres d’hôtel et, tandis que la croix incite au sacrifice du naturel, l’Ancien Testament « regorge d’orgies, de bacchanales, de stupre et de luxure » (Eroshima 90), faisant du « peuple de Dieu » celui de la chair. D’une certaine manière, la sagesse des versets du Coran s’oppose, dans le premier roman, aux extrêmes judéo-chrétiens mais non sans que les références des sourates se mêlent aux allusions à Belzébuth, à l’Apocalypse et au Vaudou. En réalité, combinés à la musique de jazz, les fameux versets rythment les séances de « baise ». Dans Eroshima, ce sont les recommandations du Kama soutra qui égaient les amours d’un Noir et d’une Japonaise: « Noir Contre Jaune », « Zen contre Vaudou » (17, 16). Comme peut l’écrire Lipovetsky: « la spiritualité s’est mise à l’âge kaléidoscopique du supermarché » (170) (3).
Les rapports conviviaux entre habitants d’une même ville semblent préférables au culte religieux. Bien que l’accueil des Québécois ne paraisse pas spécialement chaleureux, le narrateur ne les accuse d’aucun mauvais traitement. Au contraire, il les sent susceptibles de bons gestes envers leur prochain, sans discrimination de race. C’est ainsi que Chronique de la dérive douce rend hommage à « l’Accueil Bonneau » offrant soupe chaude et souliers à la pointure du nécessiteux; au fonctionnaire du « bureau de dépannage des immigrants » qui glisse discrètement dans une enveloppe le double de la somme prévue; aux deux vieilles dames acceptant d’offrir un toit sans demander au préalable le paiement du loyer: à la concierge invitant sa soeur et l’étranger à partager son réveillon: à « la grosse femme de la buanderie » généreuse dans tous les domaines possibles (26, 27, 45.99, 111, 125). Il suffit de se montrer humble, franc et sociable.
Des appuis importants peuvent provenir de non Québécois. Un sentiment de sympathie réciproque avec un propriétaire italien et sa fille conduit à la découverte d’un emploi rémunéré: « C’est Antonio qui m’a trouvé ce travail / dans la fabrique de son cousin. / Il me traite comme si j’étais son fils / alors que je couche avec sa fille » (Chronique, 41). A l’atelier, un Indien possède une personnalité charismatique. Il donne au nouveau venu, outre sa sympathie et son couteau, le goût du travail impeccable et rapide, de l’audace et de l’indépendance. C’est après la disparition de celui-ci et son enlèvement de « la fille du boss » que le narrateur de Chronique annonce à son patron qu’il « quitte à !’instant / pour devenir écrivain » (36). Un autre stimulant provient paradoxalement du concierge grec d’un bouge totalement fermé à l’activité intellectuelle et au bruit de la machine à écrire passé vingt-deux heures. Ses réclamations contraignent le narrateur-écrivain à taper régulièrement–huit heures d’affilée–et ses sarcasmes appellent le défi: « c’est cela qui m’a permis de continuer mon chemin dans les ténèbres quand bien même je ne voyais aucune lumière au bout » (Cette Grenade, 114).
Dans Chronique se trouve souligné !’impact niveleur et égalitaire du travail manuel susceptible d’effacer les différences ethniques et de procurer quelques moments heureux: « On est tous sortis devant l’usine / pour prendre le lunch, / siffler les filles qui passent,/boire de la bière, / encourager ceux qui veulent se battre. / se payer du bon temps pour pas cher » (127). Les conditions de travail ne sont pas déplaisantes: il s’avère relativement facile d’obtenir d’un supérieur un changement d’horaire ou une réduction de cadence, de recevoir les avances de la secrétaire de direction. Dans les transports en commun, les ouvriers, qu’ils soient « Haïtiens, Italiens et Vietnamiens » apparaissent « toutes couleurs confondues » (74). A regarder les blancs dans l’autobus, la « gueule » abrutie par la fatigue, on peut se dire que leur vie est identique à celle des noirs ou des jaunes. Par ailleurs, le moindre Haïtien nanti d’un statut légal peut réussir et s’élever normalement dans l’échelle sociale. De deux compagnons de travail, spoliés par une vague maria de la moitié de leur petit salaire, le narrateur déclare: « Je leur donne pourtant six mois pour s’adapter, un an pour connaître la ville comme le fond de leur poche, deux ans pour s’acheter un taxi, cinq ans pour faire venir toute leur famille à Montréal-Nord et quinze ans pour monter une affaire: Joseph et Josaphat inc. » (119).
Plus profond et durable que les relations de quartier ou de travail demeure l’attachement à certains éléments du patrimoine revivifiés et personnalisés dans le présent. Il n’est que de se référer au premier roman où deux camarades noirs se partagent un studio. Il n’y a « pas de radio, pas de télé, pas de téléphone, pas de journal » (Comment, 35). Mais l’un possède une « caisse de bouquins », l’autre une collection de disques. Chacun de ces biens résulte d’un choix de connaisseur, fait partie de l’existence quotidienne et, comme le souligne Lipovetsky, se trouve « humanisé » (39). Rétros, le jazz et !es blues constituent un bruit de fond et, au bon moment, font jubiler leur propriétaire pourtant bien apathique autrement. Ils alternent aussi et/ou renforcent !es râles et cris amoureux de la chambre ou de celle du voisin du dessus. Bref, la musique présente l’avantage de faire vibrer en direct. Elle est d’ailleurs infiniment variée dans son genre et, dans le premier roman, sont cités une vingtaine d’artistes allant de Coleman Hawkins à Charlie Parker en passant par Duke Eilington et Ella Fitzgerald.
Les livres, eux, s’avèrent de véritables « copains » venus d’un peu tous les pays. Si on a lu tous ceux qu’on possède, on peut en consulter d’autres gratuitement et hebdomadairement dans une librairie accueillante de Montréal qui réserve des coins tranquilles pour la journée. Il y a là notamment: « Borges, Bukowski, Limonov, Baldwin, Miller, Gombrowicz, Salinger » (Chronique, 50). Quelques auteurs plus anciens se trouvent rangés dans la caisse parmi les quarante noms cités: Villon, Cervantès, de Quincey et, pour les Haïtiens, Jacques Stephen Alexis et Jacques Roumain. Ces écrivains se mêlent si étroitement à l’existence qu’on croit, dans un rêve, bavarder avec Miller et Cendrars au Carré Saint-Louis.(4) Chaque saison doit s’accompagner d’une certaine lecture: Il faut lire Miller en été et Ducharme en hiver, tout seul dans un chalet ». Son premier roman achevé, le narrateur espère qu’il sera placé en bonne compagnie », entre Green et Moravia (Comment, 117, 121, 163). Pour augmenter sa collection de Bukowski, il devra se passer de « neuf repas ». Pour pouvoir se plonger dans « les grands romans russes / du dix-neuvième siècle », il se réjouira du temps libre procuré par le chômage. Qu’importe d’ailleurs si un romancier se répète d’une fiction à l’autre. Ainsi de Bukowski : »ça marche, je le dévore etj’en redemande » (Chronique, 46, 62, 115).
Un autre plaisir important dans la vie de l’immigré célibataire, c’est l’activité sexuelle. Laferrière part des deux principes suivants: Le premier, que l’érotisme stimule la sexualité et que, dans ces conditions, « le fantasme accouplant le Nègre avec la Blanche est l’un des plus explosifs qui soient » (Comment 142). Le second, plus spécieux, que « dans l’échelle des valeurs occidentales » règne l’inégalité et qu’une véritable relation sexuelle se veut inégale: « La Blanche doit faire jouir le Blanc, et le Nègre, la Blanche » (Comment, 50). Il s’ensuit qu’un Noir ne doit avoir aucun complexe vis-à-vis des Montréalaises qui, en plus, attirent par leur modestie: « Les jeunes filles d’ici / donnent l’impression / d’ignorer leur charme (Chronique, 57).
En fait, aux yeux de l’auteur, les divers membres de la gent féminine sont interchangeables. Ainsi écrit-il: « toutes les filles d’Outremont ont la mine de Geneviève Bujold » ou « la plupart des filles de McGill sentent la poudre Bébé Johnson » (Eroshima. 59, Comment, 25). Dans la rue, si l’on suit une fille au lieu d’une autre, quand elle se retourne on découvre un sosie: « tout aussi élancée, avec des cheveux noirs, des yeux liquides, un visage assez régulier. Avec ce même air languide » (Cette Grenade. 200). De là la nécessité, pour les distinguer, de leur prêter des surnoms correspondant plus à leur personnalité qu’à leurs traits physiques. Ce genre d’amusement ajoute au piquant du premier roman avec ses Miz Littérature, Luzerne, Suicide, Sophisticated Lady, etc. Un autre point important, c’est qu’il n’est pas question de différencier sentiment et sensualité. Cette dernière domine toujours. Ainsi, dire que « Julie, c’est pour le coeur / Nathalie, pour le sexe » repose sur une aberration. Car, si la première se refuse à son amant noir, celui-ci en devient « dingue », habité qu’il est par « ce désir insatiable du corps » (Chronique, 84, 88). De là, la complaisance de l’auteur, dans la description des ébats corporels, des accouplements, des orgasmes, voire, dans Eroshima, de masturbations et de joutes sado-masochistes de la part de lesbiennes. Si l’on manque de partenaire, il y a toujours plaisir à regarder les Montréalaises assis à la terrasse d’un café, sur le banc d’un parc ou dans le fond d’un bar et à ne jamais refuser une proposition d’amour de l’une de ces belles.
Le témoignage donné par Laferrière est clair: l’insertion d’un Noir dans la vie montréalaise semble relativement aisée. Le lecteur ne voit guère de différence entre cette adaptation et celle d’autres immigrés blancs ou jaunes si ce n’est l’absence de barrière linguistique et, peut-être, une plus grande confiance en soi et un plus grand sens de l’humour chez le Haïtien. On peut même avancer que ce Haïtien se trouve pratiquement dans la situation de n’importe quel jeune célibataire à ses débuts dans une grande ville inconnue dans les années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. C’est donc un hommage rendu et à une époque où selon Lipovetsky « raltérité d’autrui disparaît au bénéfice de l’identité entre les êtres » (87) et à une ville et à un pays qui laissent leurs chances à ceux dont ils acceptent l’entrée en leur permettant de vivre naturellement selon leurs capacités et puisions individuelles.
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Si L’énigme du retour (prix Médicis 2009) était le roman du retour à Port-au-Prince de Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce relate son arrivée à Montréal, à l’âge de 23 ans. C’est lumineux, poignant, triste et drôle comme la vie.
Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur.
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…tout est fragment d’illumination dont, quarante ans plus tard, l’homme mûr tire des sculptures étincelantes. Hélèna Villovitch, Elle. Dany Laferrière prouve une fois encore qu’il est l’un de nos grands auteurs contemporains.
Marie Chaudey, La Vie
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Des 360 instantanés qui constituent ce roman, l’adaptation aux us et coutumes de son nouveau pays est au cœur de ses histoires
Jean-François Crépeau, Le Canada français
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Le texte entremêle, comme toujours chez l’écrivain, observations amusées, tensions érotiques, polaroïds sociopolitiques et dérive douce, quand les mots glissent du côté du rêve et que le boulevard Saint-Laurent débouche sur Port-au-Prince.
Tristan Malavoy-Racine, VoirPublié en 1994, Chronique de la dérive douce est le premier chapitre d’un dialogue entre un gamin du Sud et le pays du Nord qui l’accueille, dialogue dont on sait à quel point il allait se révéler fécond. Nous voilà sur les pas d’un Dany Laferrière qui débarque à Montréal, au milieu des années 1970, partagé entre souci pour les proches laissés derrière, inquiétudes pécuniaires et ivresse de liberté: «Je n’ai pas encore d’amis. Ni de domicile fixe. Ma vie est entre mes mains.» Le texte entremêle, comme toujours chez l’écrivain, observations amusées, tensions érotiques, polaroïds sociopolitiques et dérive douce, quand les mots glissent du côté du rêve et que le boulevard Saint-Laurent débouche sur Port-au-Prince. Le roman paraît de nouveau, dans une version augmentée. Une sorte d’«énigme de l’arrivée», où les questions valent plus que les réponses.
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Superbe récit de son arrivée, écrit dans une prose poétique cousine de L’Énigme du retour
Lisanne Rheault-Leblanc, 7 jours
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Chronique de la dérive douce est un roman poétique d’une grande richesse agrémenté, çà et là, d’humour réservé, d’instants de chagrin déchirants et de métaphores éminemment bien imagées. »
Éric Dumais, La Bible urbaine
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Derrière le sordide des conditions de vie d’un immigré noir dans une grande ville du Nord, un texte lumineux et optimiste s’impose, une sorte d’hymne au départ comme réinvention de soi.
Bernard Quiriny, Evene.fr
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C’est le regard étonné, curieux, original et libre sur Montréal du jeune Haïtien ayant fui la dictature, alors qu’il ne tient rien de moins que sa vie entre ses mains. Moment crucial d’un homme qui décide de devenir « qui il est « .
Chantal Guy, La Presse
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Je suis surpris de voir une étoile filante. C’est une émotion qui remonte si loin qu’elle me fait oublier tout le reste. Je me sens à présent tel que je suis : un homme à sa fenêtre.
– Dany Laferrière, propos recueillis par Marie-France Bornais
15 avril 2012Premier «roman du Québec» de Dany Laferrière, Chronique de la dérive douce a ouvert, en 1994, le dialogue de l’auteur entre le Sud et le Nord. Son histoire d’amour vient d’être réécrite, approfondie, remaniée, dans une nouvelle version exceptionnelle, émouvante et très puissante.
Miroir de L’Énigme du retour (Prix Médicis), ce roman raconte l’arrivée à Montréal d’un jeune Haïtien de 23 ans, dans les années 70. Fuyant la dictature dans son pays natal, il refait sa vie sous de nouveaux horizons.
«C’est fortement augmenté mais je l’ai fait de manière si discrète qu’on pourrait ne pas s’en apercevoir, juste en lisant cette version. Mais si on compare les deux versions, il y a des différences notables. Dans la première version, j’étais resté avec l’idée de faire 366 petits textes, parce que 1976 est une année bissextile, donc de faire un texte par jour qui raconte cette aventure d’une année d’un jeune homme de 23 ans qui vient d’arriver dans une nouvelle ville — Montréal — après avoir quitté Port-au-Prince après la mort de son camarade Gasner Raymond, journaliste comme lui, en Haïti.»
Dans cette nouvelle version, il n’a pas tenu compte de cette contrainte. «Je trouvais qu’elle était artificielle, donc j’ai tout simplement fait des textes en prose et en forme de poèmes, que j’ai repris. Mais le fondement de ça, c’est le rythme, c’est l’émotion. Ce sont les deux choses qui permettent à ce texte de marcher, si on peut dire. Ses deux jambes : le rythme et l’émotion.»
Au présent
Pour se laisser aller complètement dans cette émotion à fleur de peau, Dany Laferrière a sa «recette» : vivre au présent de l’indicatif. «Il n’y a pas de passé dans ma vie. C’est pour ça que je peux écrire sur mon enfance au présent de l’indicatif, et je me mets en état d’apesanteur et les images et les émotions arrivent. Je suis comme les peintures primitives : tout est au premier plan. Je me mets dans la condition du jeune homme qui vient d’arriver à Montréal et je vois les choses. Je n’essaie pas de me rappeler, je vois. Les images s’imposent à moi et puis je les décris.»
Ce travail demande une concentration intense. «Je change de monde, littéralement. Je ne suis plus dans l’époque où je suis maintenant. Quand j’ai réécrit Chronique de la dérive, je suis en 1976. Donc je ne suis pas au courant de qui se passe autour de moi et ça n’existe pas.»
«Je revois, par exemple, le jeune homme qui s’assoit dans un parc fleuri du quartier italien et qui regarde un coucher de soleil. C’est l’image «carte postale». Là où l’image est plus compliquée, c’est quand je dis que ce jeune homme est pauvre et seul. On sait plus de choses de lui. Là où ça prend une dimension poétique, c’est quand il dit, pauvre et seul, je peux admirer à loisir ce coucher de soleil. Il n’a rien qui l’attend : ni le travail, ni la famille. Donc en fait, je parle d’un jeune homme libre. Et tout ça doit être mis en quatre lignes et écrit d’une manière si simple qu’on a l’impression que ça surgit sur la page.»
La poésie de Bukowski
Ces textes font penser aux haikus japonais mais Dany Laferrière fait remarquer qu’à l’époque, il se sentait plus proche de la poésie de Bukowski (L’amour est un chien de l’enfer) que de celle du Japonais Basho.
«J’aimais bien son idée de faire des poèmes en prose et de raconter des petites histoires de la vie quotidienne pleines de densité et d’émotions. Et de faire aussi que cela se suive un petit peu. Moi, je ne pense pas qu’il y ait, même chez Basho, d’exemples de romans faits comme ça. Il y a des gens qui ont fait des livres poétiques, mais c’est autre chose. Mon livre est comme un livre de photos, d’instantanés. La poésie n’est pas dans la langue, mais dans l’émotion qui est captée, dans l’image qui est fixée.»
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J’ai appris, depuis mon arrivée,
une chose.
Une seule chose.
Tu peux hurler tant que tu veux,
personne ne t’entendra.
Dany Laferrière, propos recueillis par Eléonore Sulser, Le Temps
5 mai 2012Dany Laferrière se souvient d’une arrivée à Montréal, d’un été puis d’un hiver vécus par l’exilé qu’il fut L’écrivain haïtien est arrivé à 23 ans au Canada. Après «L’Enigme du retour», celle de l’exil. Récit plein de liberté et de galères, d’initiations sentimentales, sexuelles et météorologiques, poème plein d’humour, où l’on apprend que «depuis huit générations», «aucun homme n’a jamais skié» dans sa famille
Le mot «roman» est imprimé sur la couverture. Il figure juste sous le titre, Chronique de la dérive douce. Est-ce une chronique, du coup? Ou est-ce plutôt un long poème aux vers irréguliers où la rime doit plus au sens et aux sens (toucher, goûter, voir, écouter, sentir) qu’aux sons? Disons plutôt que le dernier livre de Dany Laferrière se joue des codes. Il s’ébroue joyeusement, s’étirant de-ci de-là, dessinant sa propre forme. Tantôt il avance avec deux, trois, quatre, cinq ou six pieds, sept ou huit pieds (et sans doute d’autres encore), tantôt il porte haut ses phrases en drapeau. Autant d’oriflammes ou de petites comptines que l’auteur du Charme des après-midi sans fin, de L’Enigme du retour(Prix Médicis) ou de Vers le Sud bricole et brode bout à bout pour raconter l’année 1976, celle où en plein été, à l’improviste, à 23 ans et encore peu au fait de toutes les choses de la vie, il débarque à Montréal. Une fois encore Dany Laferrière, qui chante l’exil et le retour, puise dans sa biographie pour en faire une histoire. Il ne raconte pas une villégiature au Canada. Il raconte sa fuite d’Haïti, un épisode qu’il évoque souvent lorsqu’il revient sur sa vie avant l’écriture. Il a 23 ans donc. Il est chroniqueur en Haïti. Il a travaillé pour une radio et dans un journal. Soudain, un de ses meilleurs amis, un journaliste, un jeune homme, né en 1953 comme lui, est retrouvé assassiné par les Tontons macoutes. Un autre ami, du même âge et du même profil, se retrouve tout à coup en cellule. Dany Laferrière craint un sort semblable et file à Montréal. Cette Chronique de la dérive douce commence dans le taxi qui l’emmène en ville depuis l’aéroport. Un dieu vaudou est avec lui, déguisé en chauffeur: Legba. Legba va lui «ouvrir la barrière qui débouche/sur un monde nouveau». En fait de monde nouveau, c’est, pour commencer, un festival de petites chambres minables, de matelas crasseux ou de bancs publics dans les nuits maigres où l’on festoie de pigeons au citron capturés dans les parcs; il vit d’expédients, croise l’humiliation à plusieurs reprises: «Ce type me signale qu’il y a/un policier au coin de la rue./ – Pourquoi tu me dis ça?/ – Ecoute, l’ami, t’es noir,/ t’es pauvre…». La vie en noir ou blanc, ce sera un des motifs du «roman». Noir de peau et filles aux chairs claires; sexes en feu et soirs d’été, hiver blanc, froid, glacial. «Ce n’est pas toujours simple pour/celui qui vient d’un pays d’été/où tout le monde est noir/de se réveiller dans un pays d’hiver,/ où tout le monde est blanc./ Certains jours on ne voit les choses/qu’en noir et blanc.» Il y a de la pauvreté, un peu de racisme ordinaire. L’humour sauve toujours la mise. Le panthéon vaudou reste en alerte. Legba reprend du service quand il le faut. Même la misère crasse fait des fleurs au héros qui sait les saisir au vol. Pas d’apitoiement sur soi. Aucun. Le narrateur s’en fait même très vite une règle: «J’ai appris, depuis mon arrivée,/ une chose./ Une seule chose./ Tu peux hurler tant que tu veux,/personne ne t’entendra./ Donc, ce n’est pas comme ça/qu’il faut s’y prendre, Vieux.» Mieux vaut rire et surtout rester libre que crier. Et il n’y a pas que Legba qui veille. Les femmes s’y mettent aussi. La grosse dame de la buanderie au corps si doux, si blanc; la secrétaire du patron et puis, une ribambelle de prénoms et d’histoires: Maria, Julie, Nathalie… Certaines pour le sexe, d’autres pour l’amour. Au début du livre, l’immigré ralentit lorsqu’il voit une minijupe rouge. A la fin du livre, il passe son chemin devant les minijupes, même rouges. Elles ont perdu leur mystère. Il sait. Il peut même envoyer valdinguer son boulot en usine et décider comme ça, tout à coup, de devenir «écrivain». Dans la vraie vie, ça prendra beaucoup plus de temps. Le premier roman de Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est paru en 1985. Le succès est immédiat. Il n’y a pas que les femmes et le vaudou qui accompagnent l’écrivain futur qui promène son oeil sur la misère de ses pairs. Le héros est venu à Montréal avec quelques copains à lui. Des amis proches, très proches: «Sur la petite étagère./ Les cinq B/de ma vie de lecteur: Borges, Bukowski, Baldwin, Boulgakov et Basho.» Pareil, à la librairie, le samedi matin, dit-il: «Tous les copains sont là.» Chronique de la dérive douce est un livre doté d’une vitalité communicative. Le lecteur lui aussi a 23 ans, et il apprend en lisant à rire, à résister, et à décréter le bonheur sur-le-champ: «J’épingle cette note/sur le mur jaune,/à côté du miroir: «Je veux tout/les livres/le vin/les femmes/la musique/et tout de suite.» Et ça marche!
Interview en 2012 avec Olivier Barrot, Un livre un jour [2min46]
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