Grand Prix du Groupe des ambassadeurs francophones de France
À cette Amérique blessée et à Bessie Smith, qui a toujours répondu à l’humiliation par une lamentation si belle qu’on n’a pas cru qu’elle souffrait.
En France
Livre audio
Au Canada

Regard sur l’œuvre
Aussi remarquable littérairement que puissant sur un sujet toujours brûlant.
— Valérie Marin La Meslée, Le Point

Laferrière cultive l’élégance et la dignité. À travers des textes courts et percutants, il désamorce les préjugés tout en nous rappelant quelques données essentielles, incarnées par des personnalités – célèbres ou anonymes – inoubliables.
— Kerenn Elkaïm, Livres Hebdo

Le livre de Dany Laferrière est politique sur le fond, et poétique par sa forme. Un petit traité d’utilité publique
— Mohamed Aïssaoui, Le Figaro

Une réussite littéraire, prophylactique et jubilante.
— Antoine Perraud, La Croix

Un ouvrage de grande qualité qui questionne l’histoire américaine et ses démons.
— Tewfik Hakem, France Culture

Un lumineux patchwork de portraits, confidences et haïkus fulgurants.
— Grégoire Leménager, L’Obs

Rond dans la forme, piquant sur le fond.
— Le Canard enchaîné

Le petit traité du grand Dany
Dany Laferrière propose dans Petit traité sur le racisme (Boréal), en librairie le 15 juin, sa vision d’écrivain sur le racisme. Une brillante série d’aphorismes ou de courts textes sur des personnages historiques, parmi lesquels de nombreux artistes (de Toni Morrison à Tupac Shakur), qui invitent à la réflexion et à la discussion.
Marc Cassivi : « Je suis conscient de marcher sur une étroite bande au-dessus du vide. L’intérêt d’un tel sujet, c’est de bien viser », écris-tu d’emblée. Le racisme est une question délicate. Pourquoi écrire ce « triste bouquin », « ce petit livre pourtant terrifiant », comme tu le décris toi-même ?
Dany Laferrière : À force de ruminations, le livre s’est imposé. Ce sont des choses qui me trottent dans la tête depuis des années, mais je n’avais pas encore trouvé la forme – qui rappelle L’énigme du retour – ni surtout le lecteur à qui je voulais l’offrir. Il s’agit d’un jeune lecteur sensible, responsable, rapide, avec un sens littéraire. Un lecteur à qui la vérité est familière, mais encore soucieux de l’élégance. Elle a 16 ans, elle trouve tout frelaté autour d’elle et n’accorde aucune importance à la saison pour lire. Elle a des doutes sur la capacité de ses parents à comprendre un problème qu’ils n’ont jamais confronté. Il a 16 ans et voudrait penser par lui-même sur une question qui le trouble. Il déteste la mauvaise conscience, mais favorise le respect de l’autre dans sa vision du monde. Elle aime bien être bousculée dans ses idées et déteste qu’on cherche à me ménager. Je rêve que ces deux-là se rencontrent au square Saint-Louis un après-midi d’été pour parler de mon livre.
M. C. : « Il faut écrire des livres qui intéressent les jeunes gens. » J’ai lu cette phrase juste après avoir recommandé ton livre à mon fils de 17 ans. Il t’importe de rejoindre ces jeunes lecteurs ?
D. L. : C’est à eux que je parle. C’est par eux qu’il faut passer si on veut rester longtemps dans la discussion. Je leur fournis des armes pour faire leur choix. Je n’en fais pas beaucoup, sachant qu’ils ont d’autres chats à fouetter.
M. C. : Le sujet précis de ton livre est le racisme auquel font face les Noirs aux États-Unis. Parce que l’impulsion de départ, c’était la mort de George Floyd ?
D. L. : Pas du tout, c’est un sujet qui est au cœur de ma littérature. Si la mort de George Floyd se reflète dans mon livre, c’est que j’avais peur qu’il cache la forêt du racisme ordinaire et des petits meurtres dans l’obscurité. Ce n’est pas chaque jour qu’un meurtre se fait filmer comme ça. Mais c’est presque chaque jour qu’on se fait tuer aux États-Unis. Plus que la mort, ce sont les humiliations au travail, les blagues qui se veulent amusantes, les exclusions sans explications, les viols sans conséquence, c’est toute cette boue qui a remonté à la surface. La question était : est-ce que je vais retourner cette boue au visage de mes lecteurs ? J’ai choisi en termes d’espoir des personnages blancs et noirs qui ont fait que malgré tout, on puisse encore respirer dans cette Amérique. À part ma nature optimiste, je n’avais aucune raison de croire à l’Amérique de Trump. Car l’ombre de celui-ci est encore présente sur la scène même si on fait semblant de l’oublier.
M. C. : Quel fut selon toi l’impact de la présidence de Trump sur la condition de l’Afro-Américain ? Trump a décomplexé davantage le racisme ?
D. L. : Trump est monté au front. Il n’a pas eu peur de se salir les mains. Mais en même temps, il a sali la présidence américaine. Trump a monté le volume de la vulgarité sonore. Et ses sbires, éparpillés dans toutes les villes, des policiers, des fonctionnaires et des juges, ont cru qu’ils avaient les mains libres.
M. C. : J’étais à Grant Park, à Chicago, lorsque Obama a été élu la première fois. De vieilles dames noires pleuraient, comme Maya Angelou dont tu parles dans ton livre, parce qu’elles ne croyaient pas voir ça de leur vivant. Qu’en reste-t-il, à ton avis ?
D. L. : Sous Obama, on a tué autant de Noirs parce que, précisément, il fallait montrer que rien ni personne ne pouvait protéger un Noir aux États-Unis. C’était une manière de résister et de faire comprendre qu’ils conservaient toujours le pouvoir. Obama est un des grands présidents américains, et nul besoin de signaler que Trump n’a pas son élégance, il a passé sa présidence à esquiver les mauvais coups. On vous contraint à une vie passée à tenter de garder la tête hors de l’eau. C’est ça, le racisme moderne, on n’a même plus besoin de s’approcher de vous.
M. C. : De mémoire, un personnage de ton premier roman disait qu’il ne fallait jamais se plaindre du racisme, car cela confortait le Blanc dans son idée de supériorité. Tu sembles avoir longtemps suivi ce conseil, ou je me trompe ?
D. L. : Je ne me plains pas du racisme, j’en fais un livre ! Pour écrire ce livre, j’ai choisi avec attention mes mots, j’ai surveillé ma grammaire, j’ai tenu au rythme, à la musique et à l’élégance de ma phrase alors que la plainte est improductive. Est-ce pourquoi j’ai offert en exergue Bessie Smith, celle dont la lamentation est si belle qu’on n’a pas cru qu’elle souffrait ? Ce plaisir se remarque quand j’écris que je me mets à ma table de travail « en chantonnant » malgré l’horreur de cette réalité.
M. C. : Tu décris simplement le racisme comme une affaire de Blanc et de Noir où le Blanc concentre entre ses mains tous les pouvoirs. Pourquoi, à ton avis, est-ce si difficile de le reconnaître ?
D. L. : Parce que c’est une affaire d’argent, d’intérêt économique. Le racisme n’est pas une abstraction. Naturellement, il est représenté sur la scène par des pauvres qui n’ont aucune idée de ce qui se trame en leur nom. Le pauvre raciste blanc ne sait pas qu’il est un maillon important de la chaîne économique américaine. Comme en Europe, les anciennes puissances coloniales refusent de reconnaître l’esclavage parce que s’ils le font, ils savent qu’on va leur faire des procès et qu’ils devront rendre l’argent. Personne ne veut perdre ses privilèges, ni ses acquis, ni sa fortune. Ce n’est pas un hasard si on dit que l’argent est le nerf de la guerre. Je répète : le racisme est une guerre civile, souvent urbaine et malheureusement quotidienne. Je ne me plains pas du racisme de manière personnelle, je dénonce une mafia où les premières victimes sont les pauvres noirs et les pauvres blancs qui servent de chair à canon. On les envoie au front pour qu’ils s’entretuent.
M. C. : Tu écris : « Je me souviens de mon ahurissement en entendant pour la première fois le terme antiracisme employé comme concept rival à suprémacisme. Comme si on avait le choix démocratique d’être antiraciste ou suprémaciste. » Aux États-Unis comme au Québec, « antiraciste » est presque devenu une insulte. Ça te surprend ?
D. L. : Ce débat-là, de toute façon, est mondial. C’est très courant dans une guerre de déplacer le front. On est passé d’un plan économique à un plan lexical. Honnêtement, sur le plan de la grammaire, je suis sur mon terrain. Ce sophisme-là révèle une mauvaise foi conséquente. Maintenant on est à égalité, mais la prochaine fois, on dira que c’est la victime qui a provoqué le bourreau, qui a fait de lui un méchant.
M. C. : La situation de l’homme noir aux États-Unis a changé depuis que tu y as habité. Un de tes textes s’intitule « De l’esclavage à la domesticité ». On assiste à une nouvelle forme d’esclavage, selon toi ?
D. L. : Non, je ne dirais pas cela. L’esclavage est une horreur innommable. La domesticité serait un progrès conséquent. Sauf que le mot « domestique » est relié au mot maître en latin, « domus », celui qui vit dans la maison du maître. Les mots révèlent le sens caché de nos actions. On a l’impression qu’en cette démocratie, nous ne sommes pas des citoyens aux yeux de tous. À tout moment un loustic, du fait qu’il soit blanc, peut nous menacer de dégradation, comme pour Dreyfus. On peut vous tirer le tapis sous les pieds. J’ai toujours analysé les travers sociaux, et là c’est la démocratie qui est prise en défaut. L’État n’a pas assez expliqué que tous les citoyens sont égaux, par peur de se retrouver à contre-courant.
M. C. : Certains prétendent qu’on ne devrait pas importer au Québec des concepts américains sur le racisme. Tu parles des « divers racismes » qui pullulent. Tu as vécu au Québec et aux États-Unis, en Haïti et en France, comment distingues-tu les racismes qui y existent ? Ils sont différents ?
D. L. : La première distinction, c’est le volume de gens impliqués. C’est donc aux États-Unis qu’on a un risque d’avoir un président noir. Il y a plus de 20 millions d’Américains noirs. Je choisis la vieille règle classique qui dit qu’il faut s’arc-bouter à un seul sujet, en un seul lieu et un seul temps. Je suis un écrivain classique. J’ai écrit un livre, Tout ce qu’on te dira Mongo, pour dire le rapport du Québec à l’autre. Et pour la France, je ne la connais pas assez. Écrire sur le racisme, ce n’est pas uniquement raconter des anecdotes terribles.
M. C. : Tu évoques un épisode de profilage racial. Tu as été arrêté pour aucune raison dans une ruelle de Montréal, dans les années 1980. On t’a demandé d’écarter les jambes, de courber la tête, parce qu’on disait « chercher un nègre ». Tu t’étonnes que ce genre d’histoire étonne encore au Québec en 2021 ?
D. L. : Je ne veux pas parler comme ça, en catimini, du Québec. Le livre est sur les États-Unis. Dans Mongo comme dans Chronique de la dérive douce, je dis ce que je pense de cette situation. Comme je vis au Québec depuis plus de 40 ans, j’en parle avec plus de nuances. Je n’ai pas envie d’écrire tout un livre sur les États-Unis et de me retrouver dans un débat sur le racisme. Pour les gens qui souffrent du racisme, il y a le racisme. Si un Noir va dans n’importe quel pays où le taux de racisme est fort, il le saura dès la sortie de l’aéroport. Ce n’est pas une question de territoire. De plus en plus, les gens cherchent à savoir s’ils sont racistes au lieu de se préoccuper de ce que cela fait sur l’autre.
M. C. : Tu écris qu’un « mot prend son sens dans le lieu où il est dit ». Parlant de ce mot qui « n’a pas la même signification dans la bouche d’un raciste américain que dans celle d’un Haïtien », crois-tu qu’au Québec, lorsqu’on est blanc, on devrait l’utiliser avec circonspection ?
D. L. : On peut l’utiliser comme on veut, et on paie les conséquences. Moi-même, je sais que je vais payer des formules dans ce livre, eh bien, c’est comme ça ! On est responsable de ce qu’on dit. Les accusateurs doivent savoir aussi que ce qu’ils disent sera aussi analysé. C’est une époque où on passe constamment sous les cribles de censeurs. Je n’aimerais pas qu’on me tire sur un débat à propos de trois phrases alors que la discussion pourrait être si riche ailleurs. Il suffit aujourd’hui de prononcer le nom d’un pays où d’une société pour qu’on ramène tout à soi. Ah, les anecdotes donnent lieu à des distractions.

Ramener l’humain au cœur de l’histoire
Devant le débat « qui devenait de plus en plus violent » et le « peu de place [laissé] aux échanges courtois », Dany Laferrière s’est dit qu’il était important de rappeler que le racisme est avant tout « une douleur humaine » et non pas « une conversation de salon ». Dans son Petit traité sur le racisme, l’écrivain plonge au cœur de l’actualité des États-Unis pour mieux en raconter l’histoire, de George Floyd à Harriet Tubman.
Voilà un grand sujet qu’embrasse donc Dany Laferrière. S’il est lié aux événements des dernières années, son ouvrage n’a pas été rédigé à chaud, affirme toutefois d’entrée de jeu l’homme de lettres.
« Les livres cheminent lentement en moi. La question du racisme est une constante dans la littérature. Seulement je ne l’aborde pas sur un plan idéologique ni pour répondre à des provocations », explique l’écrivain, qui célèbre cette année ses 35 ans de métier.
Son livre s’ouvre ainsi avec de courts textes dans lesquels il a mélangé « un style littéraire à l’argumentation lapidaire du pamphlet ». Ceux-ci portent notamment sur le décès de George Floyd et la controverse autour du « mot en n » ou encore rappellent la forme que prend la discrimination raciale d’hier à aujourd’hui.
Les 224 pages de l’essai sont aussi ponctuées de portraits ou de réflexions à propos de politiciens, d’artistes et d’intellectuels importants tels que la militante Harriet Tubman, le photographe James Van Der Zee, la romancière Toni Morrison, l’écrivaine Maya Angelou, le rappeur Tupac Shakur, la chanteuse Bessie Smith et plusieurs autres.
Pour l’Académicien, il n’était pas question ici de parler du passé des Américains en général, mais bien de faire apparaître, au cœur de son ouvrage, « l’historique de ce phénomène terrifiant qu’est l’esclavage qui s’est converti plus tard en une version plus moderne, le racisme ».
« Les États-Unis sont le seul pays où l’esclavage s’est pratiqué sur le sol. Les autres avaient des colonies très loin de leur métropole. Ce qui fait qu’il y a parfois une perte de traces historiques. Les États-Unis vivent toujours avec les anciens esclaves, ils se regardent chaque matin dans les yeux », affirme Dany Laferrière.
L’écrivain a ainsi souhaité mettre en lumière la « violence du racisme » et ses blessures qui « meurtrissent » et « avilissent l’être humain ». « Il s’agit d’une guerre où des gens meurent chaque jour, dans des circonstances effroyables, dans les rues du plus puissant pays du monde », déplore l’auteur de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?
Pour les jeunes
En entrevue au Soleil, Dany Laferrière admet viser, avec son nouveau livre, les jeunes de 16 à 35 ans, ce « public dynamique », qui est souvent très touché par les notions de justice et de liberté. Pas parce que ces enjeux ne concernent qu’eux, mais parce qu’il est important, selon lui, qu’ils comprennent d’où proviennent ces blessures qui déchirent encore aujourd’hui l’Amérique. Pour qu’ils sachent qui, avant eux, ont fait avancer les choses.
« Ils ont été élevés dans l’idée que, s’ils ne sont pas racistes, ils n’ont pas à s’intéresser à ce problème. […] Ils pourraient laisser passer ça en pensant : “Ah c’est une affaire de vieux mononcles un peu attardés. C’est ridicule, être raciste”. Moi, je leur dis : “Écoutez, si vous n’êtes pas informés, vous risquez de devenir le futur vieux mononcle” », estime-t-il, définissant ce fameux personnage comme « quelqu’un qui fait l’effort de participer et de rentrer dans la discussion, mais qui, n’étant pas assez au fait, n’accumule que des bêtises ». S’il est nécessaire de connaître le passé, on ne doit pas non plus laisser s’effacer les événements des derniers mois, insiste le sexagénaire, pour qui l’inexistence de Donald Trump, sur la scène publique et dans les médias, fait craindre le pire, soit une amnésie générale.
« Trump n’est plus président, mais le système, lui, est toujours là », souligne-t-il, citant notamment les trois juges qu’il a nommés à la Cour suprême.
Mouvement circulaire
Au cours des trois dernières décennies, Dany Laferrière a rédigé plus d’une trentaine de livres. Les violences raciales reviennent régulièrement dans son œuvre. Mais n’est-on pas fatigué de devoir, encore en 2021, écrire sur ces enjeux ? « Les choses avancent, mais pas tout le temps de façon linéaire », répond-il.
Pour lui, le mouvement de la société est souvent circulaire. Chaque génération a ses défis auxquels elle doit faire face. L’important, selon lui, est de surveiller les dangers et de les nommer lorsqu’ils se présentent.
« Le problème, ce n’est pas que les choses reviennent, c’est qu’elles reviendront encore avec plus de violence si nous ne sommes pas alertes », souligne l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.
On retrouvera Petit traité sur le racisme sur les tablettes des librairies dès le 15 juin.
lharvey@lesoleil.com
« Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer. Si vous continuez à traquer le mot, quand allez-vous traquer le mal que ce mot fait ? » — Dany Laferrière
La question de la censure
S’il avertit ses lecteurs de « ne pas avoir peur des mots » dès son avant-propos, Dany Laferrière se dit toutefois bien conscient de « marcher sur une étroite bande au-dessus du vide » avec son Petit traité sur le racisme. Malgré tout, il ne craint pas la réception de son ouvrage auprès du public.
Comme à son habitude, l’Académicien a pris le temps de bien peser chacun de ses mots avant de publier son dernier livre. Au point de s’empêcher de dire certaines choses ? Oui et non. Pour lui, il s’agit plus d’« avoir conscience de l’autre ». « Il n’a jamais été question d’écrire sans se censurer. C’est ce qu’on appelle être un être civilisé. Maintenant, tout dépend du poids de la censure. S’il est très lourd, s’il nous fait dire des choses auxquelles on n’adhère pas, si on doit trop flatter au point où ça dénature notre pensée, là on a un problème. […] Mais ce n’est pas toujours négatif. On est quand même en société. On ne peut pas passer notre temps à insulter les gens sans raison », affirme-t-il, en soulignant que l’autocensure nous permet aussi parfois de réfléchir et de nous mettre dans la peau de l’autre.
La controverse autour du « mot en n » a fait couler beaucoup d’encre dans les médias. Dany Laferrière s’est quant à lui exprimé en faveur de l’utilisation du terme, qu’il emploie d’ailleurs régulièrement dans ses ouvrages.
On remarque toutefois, dans son Petit traité sur le racisme, une utilisation différente du mot. S’il l’a souvent écrit, dans ses romans, avec la signification qu’il prend en Haïti, c’est-à-dire le sens d’« homme », le terme se retrouve ici plutôt entre guillemets, dans le cadre de citations.
À ce sujet, l’écrivain affirme être « sensible » aux nombreux débats des derniers mois même s’il est nécessaire, pour lui, de conserver le sens historique du terme, pour montrer la façon dont on nommait les choses à l’époque.
« Je le dis dès la première phrase du livre : “Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer”. Si vous continuez à traquer le mot, quand allez-vous traquer le mal que ce mot fait ? » ajoute-t-il.

Les mots du racisme
Préparé la voie de l’émancipation des Noirs es américains
Lorsqu’un Noir entre dans une pièce pleine de Blancs, qu’il soit à Moscou, à Berlin ou à Washington, il sait que tous les regards sont tournés vers lui, dit Dany Laferrière, dont le dernier essai, Petit traité sur le racisme, paru chez Boréal, sera en librairie mardi.
Or, selon lui, il faut précisément « arrêter de regarder le racisme du point de vue du Blanc », dit-il en entrevue.
Sur ce ton intime qu’il aime créer avec son lecteur, Laferrière plonge dans la question du racisme en se concentrant sur celui qui sévit aux États-Unis. Il le fait à travers une centaine de petits textes, presque des vignettes, qui décrivent des situations, qui livrent des pans d’histoire, qui esquissent le portrait de personnages, des femmes surtout, qu’il admire, l’écrivaine Maya Angelou, « l’oiseau hors de sa cage », comme il l’appelle, Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, Bessie Smith, « la plus grande chanteuse de blues du monde », comme l’a fait inscrire sur sa tombe Janis Joplin, mais aussi Harriet Tubman, qui a fait dix-neuf voyages pour aider des esclaves fugitifs à s’enfuir, avant de s’éteindre en 1913.
Il dit qu’il écrit pour les jeunes lecteurs, ceux qui grandissent dans les échos du mouvement Black Lives Matter. Ce sont des esprits généralement ouverts, dit-il, et « débordants de candeur », même s’ils peuvent parfois mal comprendre la société dans laquelle ils évoluent. « C’est vrai que la jeunesse est une obsession chez moi, entre 14 et 25 ans, précise-t-il. J’ai une certaine affinité avec eux. J’aime discuter avec eux. Ils ont des idées traversées par des fulgurances qui tiennent de leur nature poétique. Ils sont butés, mais capables par une sorte de sursaut de retrouver l’autre sur un terrain commun. Précisément parce qu’ils ne cherchent pas à le faire de façon volontaire. Je crois qu’ils sont sensibles à la poésie et aux textes brefs mais rythmés, et c’est pour eux que j’ai fait un livre qui s’ouvre comme un ciel d’été. » C’est pour ces jeunes, donc, qu’il écrit ce livre, pour qu’ils arrivent à inscrire l’actualité dans un récit, celui de la longue lutte des Noirs américains pour la conquête de leurs droits.
« Il y a une histoire qu’il fallait rappeler légèrement, car les jeunes gens ont d’autres chats à fouetter. Ils ne vont pas m’écouter trop longtemps. D’où ces petites vignettes qui poussent à la réflexion », dit-il.
Le racisme aux États-Unis, où Dany Laferrière a vécu 15 ans, a justifié l’esclavage. C’est ce qui a assis et alimenté l’exploitation économique d’hommes et de femmes par d’autres. C’est ce qui a installé la violence raciale qui persiste aujourd’hui. « On veut faire croire que c’est une vérité profonde que cette supériorité d’un individu sur un autre, d’un Blanc sur un Noir. On crée une tension jusqu’à imposer ce sentiment d’infériorité chez le Noir. » C’est ce qui l’oblige à préciser aujourd’hui, en faisant référence au décès de George Floyd : « Quand une femme dit “non”, vous devez arrêter. Quand un Noir dit “j’étouffe”, vous devez arrêter aussi. » Dans ces États-Unis qui sont nos voisins, « presque un mort par jour » est la victime du racisme. Et il rappelle que Donald Trump a rallié, encore tout récemment, les voix de 80 millions d’Américains. Ces « ombres grimaçantes » qui planent sur les États-Unis, elles sont encore le nerf de la guerre, dit-il, cette guerre contre le racisme et l’exploitation qui n’est jamais finie, même un siècle et demi après la guerre de Sécession.
La case de l’oncle Tom
Il remonte même jusqu’à Harriet Beecher Stowe, l’écrivaine blanche qui a écrit La case de l’oncle Tom, qui a notamment soulevé la conscience des Blancs du Nord contre l’esclavage qui sévissait dans les États du Sud, en 1952. Fille d’un pasteur presbytérien, elle était « féministe, humaniste et abolitionniste », écrit Laferrière. « Lorsqu’Abraham Lincoln rencontra pour la première fois Harriet Beecher Stowe, il lui dit : “C’est vous, la petite dame, qui êtes à l’origine de cette grande guerre.” » Depuis, le mouvement noir américain a rejeté ce roman qui mettait en scène un vieil esclave noir débordant de tendresse, pour les Noirs comme pour les Blancs. Au cours des années 1960, les Noirs américains ont décidé que l’oncle Tom ne pouvait plus les représenter, « parce qu’il ne voyait pas la couleur, il aimait les gens, les petits Noirs comme les petits Blancs, les enfants du maître. Il ne fait aucune différence », dit-il en entrevue. « J’ai simplement voulu évoquer légèrement ce livre en le remettant dans son contexte. Rappeler à ceux qui vénèrent Lincoln et qui méprisent L’oncle Tom que Lincoln a rendu hommage à son auteur, ajoute-t-il. Harriet Beecher Stowe ne pouvait pas parler comme quelqu’un de 1960. » L’apport des Blancs au mouvement de libération des Noirs est d’ailleurs pour lui incontournable. « Sans l’appui des Blancs, Obama ne serait jamais devenu président », dit-il. Pour lui, la présidence d’Obama n’a d’ailleurs pas pu avoir de réelle incidence sur le racisme qui sévit tous les jours aux États-Unis. « Obama a passé tout son temps à esquiver les mauvais coups. On l’a mis dans cette condition. On le met dans une situation où il passe son temps à se défendre contre le racisme et à répondre à des questions sur le racisme », dit-il.
C’est donc par petites touches que Laferrière détaille la bête aux mille têtes qu’est le racisme, sans jamais en faire une affaire personnelle, cette bête qui est abordée la plupart du temps, dans les médias par exemple, par des journalistes blancs.
« Le premier problème quand on publie un livre sur le racisme en Amérique du Nord, c’est que 90 % des journalistes qui commenteront le livre sont de l’autre côté. Je ne dis aucunement qu’ils sont racistes, mais on doit reconnaître que c’est une situation paradoxale », dit-il.
Ce livre s’inscrit dans la foulée de toute son œuvre, qu’il désigne sous le titre global d’Autobiographie américaine, dit-il. « Pour ma part, ce dernier livre Petit traité sur le racisme se situe dans le groupe de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit, et Chronique de la dérive douce où j’ai abondamment parlé de ce rapport Blanc/Noir en Amérique du Nord, où les États-Unis sont lourdement privilégiés. Donc, ce n’est pas une première dans mon travail d’écrivain. »
Petit traité sur le racisme
Dany Laferrière, Éditions du Boréal, Montréal, 2021, 213 pages

Le racisme dans l’œil de l’écrivain
Un an après le meurtre de George Floyd et la recrudescence du mouvement Black Lives Matter, Dany Laferrière publie Petit traité sur le racisme, un essai littéraire – ou « triste bouquin », comme il le qualifie lui-même – qui explore cet enjeu complexe.
En plusieurs courtes vignettes, il pose son regard d’écrivain sur le racisme. Son ouvrage a une grande portée pédagogique, faisant (re)découvrir plusieurs personnalités culturelles et historiques incontournables allant de Harriet Tubman à Tupac Shakur.
L’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer et de L’énigme du retour revisite l’histoire raciale des États-Unis, rappelant les injustices d’hier et d’aujourd’hui, dont les trop nombreuses bavures policières.
Dans Petit traité sur le racisme, il est question des « douleurs fantômes » de l’esclavage, de pouvoir, de la « culpabilité judéo-chrétienne d’une minorité de Blancs », de l’importance de la représentation, du souffle de Miles Davis et des chansons « gorgées de larmes » de Bessie Smith.
Entrevue à partir d’extraits de son ouvrage.
« Je suis conscient de marcher sur une étroite bande au-dessus du vide. » Pourquoi avez-vous pris le pari risqué d’écrire sur un sujet aussi sensible que le racisme ?
Oh, c’est un peu une ruse de narration qui sait que le lecteur aime bien assister à la corrida. Mais je sais aussi combien c’est un sujet sensible. On évite ces jours-ci de le prendre à main nue pour ne pas recevoir une trop forte charge électrique. Durant toute ma vie d’écrivain, j’ai toujours affiché un goût pour le risque. J’ai été le premier au Québec à l’aborder frontalement avec mon premier roman, et cela il y a 35 ans.
« On doit encore comprendre que le mot noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. » Trouvez-vous que la plupart des discours sur le racisme manquent de nuances ?
On peut comprendre aussi que le discours militant manque de nuances, car le militant estime que s’il entre dans l’arène c’est parce que toutes les règles ont été foulées au pied depuis longtemps. De l’autre côté, on croit que les Noirs ont franchi depuis longtemps aussi les limites tracées. Les Noirs répliquent, avec raison, qu’ils ont les mêmes droits que n’importe qui d’autre, et qu’en ce sens que l’État devrait lui accorder « une égale protection », comme c’est écrit dans la Constitution. En tant qu’écrivain, je peux prendre une distance pour rappeler l’Histoire, et aussi élargir le discours vers une direction plus philosophique. Je rappelle que si on lit le livre on verra que ce ton plus nuancé ne m’empêche pas d’avoir une position claire.
« Je tricote ce triste bouquin pour dire deux ou trois choses de cette histoire du racisme. » Vous êtes régulièrement invité à commenter ce sujet dans les médias, où on offre rarement de la perspective. Comment l’écriture de ce livre a-t-elle fait évoluer votre réflexion sur la question ?
Je ne commente pas régulièrement ce sujet, je peux dire que j’interviens dans ce genre de débat 1 fois sur 50. Pourtant on me sollicite sans cesse, et je refuse presque toujours. On me le reproche d’ailleurs.
Ces derniers mois, j’étais plus présent, mais quand j’ai vu que je n’arrivais pas à glisser les nuances nécessaires dans une chronique, j’ai pris le parti d’écrire un livre où j’ai de l’espace et une plus grande marge de réflexion. Je suis plus à l’aise à écrire des livres où il faut à la fois avoir une certaine vision du sujet, un sens du rythme, de la musique, il faut pouvoir aussi mesurer l’émotion pour ne pas trop envahir le lecteur. Sur un parcours plus bref, comme le commentaire, on est attiré plus souvent par le cri du cœur, qui entraîne avec lui des bruits divers.
« Quand une femme dit NON / vous devez arrêter / quand un NOIR dit / “J’étouffe” / vous devez arrêter aussi. » Selon vous, y aura-t-il un avant et un après George Floyd, comme il y a eu un avant et un après Harvey Weinstein ?
J’ai vu trop d’événements dans ma vie pour émettre de tels jugements. Ce genre de formule ne veut rien dire. C’est peut-être la raison profonde qui m’a poussé à écrire ce livre. La vie collective ne sera jamais à la merci d’un seul événement. J’ai l’habitude de dire qu’il y a eu tant d’événements tragiques durant ces siècles d’esclavage et de racisme, il a fallu qu’une femme fatiguée refuse de céder sa place dans un autobus pour déclencher le plus grand mouvement de protestations du XXe siècle, après le mouvement de Gandhi en Inde. Cela débouchera sur la lutte menée par Martin Luther King pour la pleine jouissance des droits civiques des Noirs aux États-Unis.
« Je voudrais remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme. » N’est-ce pas le rôle de l’écrivain ?
Je le crois. Je n’ai pas esquivé non plus les difficultés d’un tel problème. Ce n’est pas un vague appel consensuel, mais je n’ai pas cherché non plus à éteindre le feu avec de la gazoline. Il nous faut être de tous les côtés responsables, tout en sachant que le KKK n’est pas une organisation d’enfants de chœur, et qu’il y a toujours derrière eux, dans les cérémonies nocturnes, une croix en flammes. Le feu est leur allié, mais l’eau (l’esprit) peut l’éteindre.
« Je n’ai jamais été un artiste noir. Je n’ai jamais entendu un Haïtien dire à Port-au-Prince qu’il est un peintre ou un poète noir, cette question n’arrive que quand on est en présence d’un Blanc. »
– Dany Laferrière

Dany Laferrière, auteur et académicien, présente Le petit traité sur le racisme.
[Vidéo de 15 minutes]
C’est ce que j’ai lu […] de plus intelligent sur le racisme et présenté d’une façon! Il a apporté la force de l’écriture pour faire passer un message sur le racisme. Il est dans toutes les nuances. C’est un coup de poing tout en douceur. C’est merveilleux. Il fait aussi passer son message à travers de grands, grands personnages noirs. C’est fort, très fort. Une œuvre littéraire accessible à tout le monde et je le recommande très fortement.
— Lise Ravary, 98,5 FM

Une histoire du racisme américain
D’entrée de jeu, Dany – je peux me permettre encore cette familiarité, pour avoir publié ses dix premiers ouvrages, ayant assisté, comme simple accoucheur, à la naissance de l’écrivain Dany Laferrière – le dit : il n’évoquera pas ici les divers racismes qui pullulent un peu partout dans le monde, « mais uniquement celui qui se pratique aux États-Unis contre les Noirs américains ». Tout en précisant que cette engeance étend ses tentacules un peu partout sur la planète et n’épargne personne. Et qu’un mot – nègre – ne prend tout son sens que dans le lieu où il est dit.
Ici, j’ouvre une parenthèse. Lorsque j’ai publié son premier roman, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Dany est vite devenu une célébrité. Il allait lui-même distribuer l’affiche de son livre en librairie, discutait passionnément avec les libraires, voyait à l’emplacement idoine de ses exemplaires sur les cubes ou les rayons, etc. Bref, Dany ne se cachait pas, il voulait être connu et reconnu, et il le sera. Bientôt on lui offrit, sur la nouvelle chaîne de télévision, Quatre Saisons, je crois, une première émission : parler de la météo avec une caméra à l’épaule. Puis on lui proposa d’animer le « téléjournal des tout-petits ». Dany était partout, en librairie et à la télé. On l’invitait de plus en plus fréquemment dans les talk-shows, dont celui de Denise Bombardier, Noir sur blanc, à Radio-Canada. On appréciait son bagout, sa désinvolture, son sens de la répartie. Cela changeait avec les propos souvent constipés de plusieurs auteurs.
Lorsque je déambulais avec lui dans la rue, les gens ordinaires le saluaient, les camionneurs klaxonnaient en guise de reconnaissance. Mais presque toujours fusaient quelques commentaires qui se voulaient drôles, du genre « T’es bronzé pas à peu près, mon Dany » ou « T’arrives-tu de Miami ? » Ce n’était pas du racisme – on ne lui lançait pas des roches –, mais plutôt une manifestation de sous-culture, qui avait à voir avec la couleur de sa peau. Le genre « colon », pour parler québécois, qui « beurre épais ». Dany ne s’offusquait pas de ces « blagues amusantes », du moins en apparence, il souriait toujours et semblait aux oiseaux. Moi, oui, ça me bouleversait, je baissais la tête, comme si ces commentaires me concernaient, j’étais terriblement mal à l’aise et je souhaitais de tout mon cœur que Dany n’y comprenne rien à ces propos disgracieux. J’avais honte à mon peuple.
Quant aux écrivains québécois, c’était d’un autre ordre. Sans doute de la jalousie tout aussi malsaine. On me disait : « Toi pis ton Nègre ! » Ou encore : « Il n’y en a que pour ton Nègre. » Aucun de ces « gens si charmants » n’avait lu son roman, bien évidemment. Ce n’était pas du racisme, mais… Là aussi, j’avais mal à mon peuple.
Fin de la parenthèse
Le nouvel ouvrage de Dany n’est pas une thèse sur le racisme, sujet brûlant de l’heure. Il s’agit plutôt d’aphorismes qui semblent vouloir décrire les mille et une nuances de gris du racisme ordinaire. On s’y promène sans gêne aucune puisqu’on se dit que cela ne nous concerne pas, que c’est de notre voisin dont il est ici question. Mais détrompez-vous, le racisme questionne notre humanité où qu’il soit. Lorsque Martin Luther King a été assassiné, cela nous a fait mal. Lorsque Nelson Mandela était emprisonné pendant vingt-sept longues années en Afrique du Sud, dans le pays de l’apartheid, cela nous faisait mal. Lorsque George Floyd meurt asphyxié par un policier, cela nous fait mal tout autant même si cela ne se passe pas « chez nous ».
Dans ce recueil, on trouve aussi, pêle-mêle, des histoires courtes, des anecdotes, des souvenirs de rencontres mémorables, là où Dany excelle. Cette collection de textes retrace, petit à petit, mine de rien, l’histoire de l’esclavage et du racisme aux États-Unis, dans toute son horreur. Tout comme celle de la vie culturelle noire étatsunienne, où se mêlent jazz, chanson, littérature, photo, arts plastiques.
Certaines histoires nous glacent le sang, entre autres celles sur la pratique du lynchage, où tout le village était invité, y compris les enfants, à assister à la pendaison d’un présumé coupable noir, sans autre forme de procès. On en a même fait des cartes postales. D’autres sont remplies d’espoir, « comme le doux sourire triste de René Lévesque », le soir de la défaite référendaire. Merveilleux Dany.

« Le Nègre historique : un héros qui ne meurt pas »
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985, suscita un grand malaise. Pourtant, «Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines [parmi les fondateurs d’Haïti] ont fait entrer le mot Nègre dans la conscience de l’humanité en en faisant un synonyme du mot homme. Un nègre est un homme, ou, mieux, tout homme est un nègre». De noble, ce mot est devenu l’odieux symbole de l’esclavage, cet état de sous-humain conféré à ceux venus, enchaînés, bâtir le continent.
Dany Laferrière n’a pas attendu Black Lives Matter et l’assassinat de George Floyd pour dénoncer le racisme. Ses romans décrivent la ségrégation au quotidien du point de vue des Noirs. Son essai Petit traité sur le racisme (Boréal, 2021) fait le point sur sa compréhension de ce funeste sujet et de moyens pour le combattre.
Ce traité n’a de petit que la limite de l’analyse et des observations que fait l’auteur d’une idéologie aussi vaste et répandue qu’inépuisable. En avant-propos, il circonscrit le sujet au seul racisme états-unien, un pays où il vécut de 1990 à 2002. Prudent, il ajoute:«Je suis conscient de marcher sur une étroite bande au-dessus du vide. L’intérêt d’un tel sujet, c’est de bien viser.» Il distingue le concept de racisme de ses variants quotidiens. Sa réflexion n’a rien de théorique, car elle s’appuie sur 130 observations faites sur le chemin sinueux du racisme, des agressions continuelles subies par les Afro-États-Uniens. La majorité des constatations sont des instantanés glanés dans le temps et l’espace, des événements faisant image ou des propos relatant les conditions de vie des racisés.
Ces expériences ne suffisent pas à élaborer une argumentation convaincante, car liées aux circonstances, au temps et au lieu. Leurs conclusions sont souvent contredites selon le côté de la barricade où on se trouve. Les écrivains sont alors appelés en renfort, comme le fait Dany Laferrière, leurs oeuvres étant de grands secours quand elles mettent les points sur les i des discordes raciales.
C’est ainsi qu’il rappelle, entre autres, Frederick Douglass (1818-1895), un esclave adopté par un couple dont l’épouse l’instruisit:«Pour Douglass, la leçon du jour est double:il découvre qu’il doit apprendre à lire pour comprendre le monde qui l’entoure et que la lecture est en même temps la chose la plus dangereuse au monde.»Cela évoque le Contrat social (1762) de Rousseau:«L’homme est né libre et partout il est dans les fers. Pour certains ça n’a pas changé et ne changera pas de sitôt.» Étudier le racisme états-unien rappelle le Ku Klux Klan. L’essayiste raconte que l’armée états-unienne, débarquée en Haïti en 1915 au nom du droit et de l’ordre, comptait sûrement dans ses rangs des sympathisants de cette société suprémaciste blanche. «… ç’a dû être un cauchemar pour eux. Tu détestes les nègres (ce mot n’a pas la même signification dans la bouche d’un raciste américain que dans celle d’un Haïtien) et tu te retrouves dans un pays où les gens s’appellent nègresentre eux.» Petit traité sur le racisme vise à «mettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme.»Afin de poursuivre cette quête, Dany Laferrière a le pouvoir des mots, car depuis «le début, l’alphabet renverse les puissances ou écrase les petits. On écrit pour construire comme pour détruire. Il nous faut intervenir de manière durable et en profondeur. Il faut écrire des livres qui intéressent les jeunes gens. L’autorité du livre se fait en complicité avec le lecteur.» Deux articles récents de l’Académicien introduisent ou complètent l’essai:«Le racisme est un virus»(Le Devoir, 10 juin 2020) et «Une révolution invisible»(Le Journal de Montréal, 28 octobre 2020).
On ne peut sortir indemne de ces lectures et cela doit se traduire par des gestes concrets.

Dany Laferrière : « L’Afro-Américain n’est pas né en Afrique, il n’y est même peut-être jamais allé »
Dénoncer tout en nuançant… avec son Petit traité du racisme en Amérique, l’académicien canado-haïtien propose une plongée instructive dans la société états-unienne d’hier et d’aujourd’hui.
Il est des sujets délicats, ainsi du racisme, un domaine où « un simple mot peut vous exploser au visage comme une grenade ». L’académicien canado-haïtien Dany Laferrière le sait bien, alors il les pèse, ces « simples mots », dans ce lumineux Petit traité du racisme en Amérique. « Je suis tout de même à la commission du dictionnaire », nous rappelle-t-il en riant, avant de nous expliquer qu’il « voulait remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme ». Les chapitres se succèdent, alternant les motifs d’affliction et de fierté des Noirs américains, alternant aussi les temporalités, des lynchages du Ku Klux Klan au racisme ordinaire. Le maître mot de l’écrivain de 69 ans ne serait-il pas finalement la nuance ? « Il ne faut pas tomber dans le piège d’accuser tout le monde et son contraire », enjoint ce contempteur de l’appropriation culturelle et du wokisme, qui se fait aussi un plaisir de signaler à la jeunesse l’éclatant vivier des artistes noirs, James Baldwin, Maya Angelou, Toni Morrison, Richard Wright, Chester Himes, Alex Haley, Langston Hughes, Miles Davis, Nina Simone, Mamie Smith…
L’Express : Le racisme est-il un sujet qui vous tient à cœur depuis longtemps ?
D.L. : Oui, j’en ai parlé de façon diluée dans certaines de mes fictions comme Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ou Cette grenade dans la main du jeune Nègre… dans lequel je voulais montrer qu’un Noir pouvait aussi bien parler de Baldwin que de Norman Mailer, de Basquiat, de Truman Capote. Bref, j’ai souvent évoqué le sujet sur un mode ironique, alors qu’ici, je le fais sur un mode grave, avec un peu d’humour tout de même, par simple courtoisie (rires).
Y a-t-il eu un détonateur à ce « petit livre pourtant terrifiant » comme vous le qualifiez dans votre introduction ?
L’affaire George Floyd. En fait, j’étais moins ébranlé par l’affaire elle-même que par le fait de voir toute l’Amérique – et presque tout l’Occident – être étonnée qu’on puisse juger un policier qui a étouffé quelqu’un devant le monde entier durant dix minutes. Et puis il y a cette notion de « meurtre involontaire »…
Vous vous restreignez au racisme aux États-Unis.
Oui, c’est le plus intéressant, il y a 48 millions de Noirs, une masse énorme, et autant de possibilités de fautements et d’actes de racisme. Ce qui est en outre fascinant, c’est que parallèlement au racisme quotidien, où les gens se font malmener par les policiers, les États-Unis regorgent de présidents de grandes compagnies, de maires et de gouverneurs noirs, sans parler de l’ex-président Obama et de l’intelligentsia. Par ailleurs, l’Amérique est peut-être le seul pays où l’esclavage s’est déroulé sur son sol national, et qui a réglé la question par une guerre civile. Enfin, je connais bien le pays, j’ai vécu plus de douze ans à Miami et à New York.
Vous avez choisi une forme originale, de courts textes, quasiment des haïkus, alternant avec des paragraphes plus longs…
J’affectionne cette forme que j’ai déjà utilisée dans d’autres livres tel L’Énigme du retour, mais cette fois-ci je l’ai employée en pensant aux jeunes lecteurs noirs. Je ne supporte plus de les voir toujours utiliser les mêmes clichés, et je voulais leur rappeler à travers des textes fluides que durant la guerre de Sécession, beaucoup de jeunes Blancs ont trouvé la mort en se battant contre l’esclavage ; à ce propos, je voulais aussi réhabiliter La Case de l’oncle Tom, un livre qui a été honni au XXe siècle, alors que ce best-seller du XIXe a en quelque sorte provoqué cette guerre. En même temps je ne crains pas de « choquer » le lecteur. Ainsi du texte sur le suicide. Pendant l’esclavage, on a en effet assimilé le suicide du Noir à un acte de sabotage. Je voulais exprimer là l’idée de l’appartenance à quelqu’un : votre femme, vos enfants, votre joie, tout appartient au maître. Et le temps n’y fait rien.
Vous rappelez qu’il faut bien « cibler l’ennemi ».
Si j’emploie ce vocabulaire propre aux jeunes, c’est qu’il s’agit bien d’une guerre aux États-Unis. On tue vraiment. L’égalité nécessite une même protection pour tous. On lit tout le temps que des Blancs se plaignent de ne pas aller dans les quartiers noirs, mais on ne dit jamais qu’aucun Noir ne va dans un quartier blanc ni même dans une ville à forte concentration, comme Boston. Quand un Blanc se perd dans un quartier noir, il a peur qu’on l’empêche d’appeler la police, quand un Noir passe deux fois dans un quartier résidentiel blanc, les gens prennent peur, appellent la police, qui va ramener le Noir à « la frontière ». La ville est un livre : si tu vois des pylônes électriques, beaucoup de pylônes, et des parcs saccagés, tu es chez les Noirs, et si tu vois des arbres, tu es chez les Blancs.
À l’inverse, il y en a, dites-vous, qui sortent la carte raciale comme si c’était une carte de visite, tandis que l’appellation Africain-Américain vous hérisse…
Les Noirs veulent avoir un passé, je peux le comprendre – ce que l’Américain blanc fait aussi, d’ailleurs, qui n’hésite pas à dire qu’il vient du Mayflower, à rappeler son sang bleu si je puis dire. Mais le problème, c’est qu’ils perdent alors le titre d’Américain, car il n’y a pas d’identité à trait d’union. Dès qu’il y a un trait d’union, il y a un problème. On n’a pas assez écouté le sociologue et historien William Du Bois, grand universitaire de Harvard, qui a bien expliqué la différence entre l’Afro-Américain avec ses deux identités et le Franco-Marocain, par exemple, et ses deux nationalités. L’Afro-Américain n’est pas né en Afrique, il n’y est même peut-être jamais allé, d’ailleurs il n’aime pas la chaleur… De même, signaler l’apport des Noirs américains n’a pas de sens, on peut parler de l’apport des Coréens, oui, mais le Noir, lui, est constituant de l’Amérique. Ce sont des petits mots comme cela qui jettent le trouble. En essayant de gagner sur les deux tableaux, on se retrouve repoussés dans les marges, on n’occupe plus le centre, or la guerre se fait au centre. Par ailleurs, ce n’est pas parce que je suis Noir que je fais confiance à tous les Noirs et que je suis assez imbécile pour penser qu’il n’y a pas de Noir voleur. C’est important à écrire, cela aussi.
Dans un paragraphe croustillant, vous évoquez la plainte de l’association des écrivains japonais à votre encontre lors de la publication de votre livre Je suis un écrivain japonais…
Il s’agit là d’un clin d’œil sur le sujet de l’appropriation culturelle. Cette intrusion de la part de gens qui ne lisent pas est insupportable. Quand tu écris, tu es tout le monde, tu es toute la bibliothèque. Dès que tu prends la plume et dès que tu aimes lire, tu ne peux pas être pour l’appropriation. Quand j’allais dans les colloques d’écrivains noirs, j’étais frappé par le fait qu’ils étaient toujours en train de citer des écrivains noirs alors qu’ils lisaient tous Rimbaud en cachette. Pour moi, l’écrivain efface les frontières de race, de classe, il circule, le livre est un passeport.
Cela va-t-il se tasser ?
Il s’agit là d’un Covid intellectuel (rires). Je ne sais pas.
C’est un peu comme le wokisme…
Je n’aime pas employer ce mot qui englobe trop de choses, les chinoiseries comme des choses importantes – certains se disent « antiwoke » pour nier toute contestation du pouvoir établi. Cela dit, les chinoiseries et les niaiseries sont inacceptables, et beaucoup des contestations intransigeantes proviennent de gens qui ne lisent pas. Par exemple, si quelqu’un vous dit vouloir enlever le mot « nègre » de tous les livres, vous lui faites remarquer que cela va être compliqué car les œuvres en sont remplies. Il est insupportable d’interdire ce mot, comme tous les mots d’ailleurs, et interdire n’empêche pas les gens de penser… Ce nettoyage est extrêmement dangereux car on ne saura pas comment les époques vivaient. La littérature est faite pour dire les vrais sentiments et non pour dire les bons sentiments. Si vous détestez un livre, contestez-le, appelez vos amis pour leur demander de ne pas le lire, écrivez contre lui, mais ne créez pas une autre forme de violence.
À propos de violence, vous parlez de celle des réseaux sociaux comparable, selon vous, au chantage exercé en son temps par Edgar Hoover, le directeur du FBI.
La violence des réseaux sociaux est absolument implacable, elle permet à beaucoup de se réveiller au milieu de la nuit pour jeter leur fiel sur des gens qu’ils ne connaissent pas. Ce n’est plus le pouvoir au bout du fusil, c’est le pouvoir au bout du doigt ! Il est très intéressant d’observer comment les individus utilisent ce pouvoir, on reconnaît les petits chefs, les petits dictateurs, et on voit leur âme un peu sale. On disait autrefois « dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es », aujourd’hui, on peut dire « dis-moi ce que tu écris sur les réseaux sociaux, on voit qui tu es ».
Mais vous-même, vous n’êtes pas sur les réseaux sociaux…
Non, je n’y vais pas, je n’ai pas de site, je suis invisible et cela énerve les sociopathes (rires). Mais je voudrais revenir au pourquoi de ce livre, né, à part George Floyd, que j’ai finalement peu évoqué, d’une image fondatrice. Quand j’avais 8 ans, à Petit-Goâve, il y avait une femme blanche, très douce, une Bretonne je crois, qui avait épousé un ébéniste. C’était la première fois que je voyais dans mon quartier une Blanche, qui plus est toujours pieds nus et mère d’un enfant aux cheveux crépus qu’elle avait appelé Choualam, un nom extraordinaire et original, qui signifie « mon cheval » en créole. Cette façon de changer de culture était pour moi la chose la plus révolutionnaire, la plus incroyable qui soit. Cette image m’habite depuis lors, j’ai découvert le monde et compris que je ne pourrai jamais mettre des barrières ou des frontières entre les races, entre les gens.

Dany Laferrière, du racisme en Amérique… et ailleurs
[Vidéo de 17 minutes]
L’Académicien publie « Petit traité du racisme en Amérique » (Grasset). Il est notre invité. Le racisme a une histoire. Dany Laferrière, écrivain noir, né en Haïti, qui a vécu aux États-Unis, s’en empare.
Des violences policières aux destins hors du commun de descendants d’esclaves devenus d’immenses figures artistiques et politiques, l’Académicien français remet de la chair et de la douleur – et remet de lui – dans cette tragédie américaine.
Petit traité du racisme en Amérique
Ce Petit traité du racisme en Amérique (Grasset, janvier 2023) est un mélange entre des textes théoriques, des petits poèmes en prose, presque des haïkus, et parfois des saillies très personnelles et très émouvantes. Certains propos sont politiques, et puis il y a aussi des portraits de grands destins, des descendants d’esclaves qui sont devenus des figures, ou encore des portraits d’autrices blanches.
Dans ce petit livre magnifique, il y a une phrase très forte : « Un Noir qui devient célèbre est constamment provoqué par des gens qui cherchent à faire en sorte qu’il perde son sang-froid et montre au grand jour le sauvage qu’il tente de dissimuler en lui. Il faut voir les sourires autour de lui quand ça arrive. »
L’écrivain ajoute au micro de Sonia Devillers : « C’est une situation assez courante. Il y a des pièges comme ça qu’on apprend spontanément à éviter. Et peut-être qu’il faut garder le sauvage pas trop loin. Ils n’auront pas à chercher à le faire sortir. Et je crois qu’on ne peut pas tout le temps enlever toute griffe au tigre. D’ailleurs, il y a un des textes où je parle du chaton dégriffé. »
Que faire des œuvres et des mots racistes ?
Faut-il retirer de la circulation des œuvres d’art que l’on juge maintenant racistes ? On pense par exemple au livre Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell, publié en 1936. Pour Dany Laferrière, la réponse est clairement non : « Il faut toujours faire confiance au lecteur. Ce sont des gens qui n’aiment pas lire, qui disent des choses pareilles. Je ne pense pas que ce soit politique. Au contraire, la politique, c’est faire confiance à l’autre et croire à son jugement. C’est lui donner son sens de la responsabilité. Je suis responsable de mes lectures, et j’en fais ce que je veux. »
Par ailleurs, le mot nègre doit-il être banni ? « On ne peut pas bannir ce mot pour plusieurs raisons et d’ailleurs, les gens ne sont pas obligés de dire ce qu’ils pensent. Ils peuvent ne pas l’employer mais le penser et être fortement racistes. Donc ça ne veut rien dire, de dire à quelqu’un de ne pas dire tel mot. Il ne le dira tout simplement pas, mais il n’en pensera pas moins. Donc l’hypocrisie sociale fait que c’est stupide de croire qu’on peut bannir un mot. Au contraire, on lui donne une force intime et il se sent un peu interdit. Il prend de la valeur. »

Aux racines du mal américain
L’académicien Dany Laferrière qualifie son dernier opus de « petit livre terrifiant ». Le romancier né en Haïti y raconte le racisme américain, « peutêtre le plus important du monde occidental ». Mais il s’oblige à la nuance, même pour ce drame qui continue de poursuivre les Etats-Unis. Il mêle portraits – de la chanteuse de jazz Bessie Smith ou de Charles Lynch, l’inventeur du lynchage – et réflexions – en particulier autour de l’oeuvre de Frantz Fanon. D’utilité publique, car la plaie du racisme ne souille pas seulement la société américaine. Elle touche à nouveau l’Europe. Laferrière ne l’évoque pas, mais il le sait. Petit traité du racisme en Amérique, Dany Laferrière, Grasset, 256 pages, 20,90 euros.

Le traité de Dany Laferrière sur le racisme en Amérique
[Vidéo de 2 minutes]

Les racines du racisme
[Vidéo de 6 minutes]
Nous recevons Dany Laferriere, académicien et écrivain, pour nous parler de son livre « Petit traité du racisme en Amérique ». Il était d’ailleurs en conférence ce 16 janvier aux Théâtre des Variétés pour parler de ce sujet.

Dany Laferrière : « Je ne suis ni Noir ni Blanc quand j’écris »
Auteur éclectique, l’écrivain d’origine haïtienne et académicien Dany Laferrière n’a jamais renié son identité. Il signe aujourd’hui un recueil de textes, entre essais, portraits et récits littéraires, dans lesquels il s’interroge avec finesse et sans manichéisme sur le racisme aux États-Unis.
Rencontre — Dany Laferrière
Kerenn Elkaïm : – Quand vous étiez enfant en Haïti, fréquentiez-vous une bibliothèque ?Dany Laferrière : – J’ai grandi à Petit-Goâve, où il n’y avait qu’une seule bibliothèque. Comme ma tante Renée y travaillait, on m’obligeait à y aller. J’étais l’unique visiteur ! Cette femme discrète, qui adorait Zweig, m’a appris que la lecture est intime. Je me suis mis à lire Lamartine, Blanchot ou des livres de médecine. Je n’y comprenais rien (rires), mais cela faisait la fierté de ma grand-mère qui m’entraînait chez tous les voisins afin que je dévore leurs bibliothèques.
Kerenn Elkaïm : –Parmi ces premières lectures, il y avait La case de l’oncle Tom dont votre professeure estimait qu’il « avait changé la situation des Noirs en Amérique ». Quel impact a-t-il eu sur vous ?
Dany Laferrière : – Certains livres peuvent modifier votre vision du monde. Celui-ci m’a ému. Je ne connaissais pas cette histoire. Contrairement aux Noirs américains, les Haïtiens ont connu une guerre d’indépendance héroïque, nullement inscrite dans les larmes. Les Français avaient été chassés et l’esclavage aboli. Avec ce roman fondamental de Harriet Beecher Stowe, on est au-delà d’une histoire sur l’esclavage ; c’est un récit humaniste.
Kerenn Elkaïm : – Vous estimez que « Dickens, Hugo, Cervantès ou García Marquez ont stimulé, mieux que personne, la lecture chez les misérables ». Pourquoi leur ouvrent-ils des portes ?
Dany Laferrière : – La misère est aléatoire… Lorsque mon père était exilé, ma mère a dû se cacher. Nous étions très pauvres, mais je me sentais riche de mes lectures. Malgré la pénurie alimentaire, j’avais droit à un super dessert : Le club des cinq. La littérature est essentielle car elle nous offre un monde à portée de main. Outre un bonheur immédiat, elle plante en nous des graines fondatrices. Je n’ai étudié qu’en lisant. Hugo, Voltaire, Whitman ou Dostoïevski m’ont donné une place dans le monde. Y compris lors de mon arrivée à Montréal, sans le sou ni papiers d’identité. Le souvenir de la lecture m’a fait comprendre que j’avais une histoire à raconter.
Kerenn Elkaïm : –Dans votre nouveau livre, vous écrivez que « l’alphabet renverse les puissances ou écrase les petits. On écrit pour construire comme pour détruire ». Que cherchez-vous à déconstruire ou à bâtir à la force de votre plume ?
Dany Laferrière : – L’alphabet ou les livres ont plus de pouvoir que l’argent. J’ai d’ailleurs vécu sous une dictature qui pourchassait davantage les poètes que les riches opposants. Le pouvoir de l’imaginaire peut incendier le monde. Ainsi, un poème peut faire entendre un cri, susceptible de causer une cascade de conséquences surprenantes. Les plus grandes déstabilisations sont parfois causées par des écrits, des grands textes religieux à Mein Kampf ou aux Versets sataniques. À son échelle, mon Petit traité sur le racisme en Amérique est loin d’être innocent. Il s’agit d’une opération de déminage, afin que la nuance s’installe. Pour certains, le racisme constitue une carte de visite, voire une arme qu’on peut sortir constamment. Qu’on le subisse ou non, on se situe dans la vie.
Kerenn Elkaïm : –Quelle est la particularité de la situation des Noirs américains, auxquels vous consacrez ce livre ?
Dany Laferrière : – Le racisme a produit une abondante littérature aux États-Unis. Alors que les Noirs, les autochtones et les autres minorités ethniques représentent au total une part très importante de la population, les États-Unis sont paradoxalement le pays produisant le plus de racisme au monde. C’est d’une actualité brûlante, puisque des crimes racistes y sont commis chaque jour. Contrairement aux autres puissances colonialistes, les Américains ont accueilli les esclaves dans leur pays, leurs plantations et leurs maisons. Beaucoup de Blancs sont morts aussi lors de la guerre de Sécession contre l’esclavage. Le racisme actuel découle de tout cela et reste particulièrement vivant au sud des États-Unis, où le Ku Klux Klan existe toujours. Ceux qui n’ont pas connu la ségrégation ou la fracture sociale n’ont pas idée à quel point deux mondes différents coexistent.
Kerenn Elkaïm : –Qu’a déclenché en vous l’affaire George Floyd ?
Dany Laferrière : – C’est précisément à partir de cet événement que j’ai voulu écrire ce livre très personnel. Malgré la gravité des faits, ce crime incarne ce que Hannah Arendt appelle « la banalité du mal ». Rappelons qu’un policier blanc a étouffé un homme noir, à terre, pendant plus de neuf minutes. Il a pourtant été jugé pour meurtre involontaire, un verdict applaudi alors qu’il paraît inacceptable. Ce scandale a fait le tour du monde car il a été filmé et diffusé sur les médias et les réseaux, une arme plus forte qu’un simple témoignage. C’était une façon de dire « je vous vois » quand tant meurent de façon invisible.
Kerenn Elkaïm : –En quoi le racisme peut-il former une identité et renforcer un sentiment d’infériorité ?
Dany Laferrière : – La plupart des gens refusent le mot « race », jugé désuet, alors que le racisme est on ne peut plus d’actualité. W.E.B. Du Bois dit que le racisme forge une double conscience : contrairement aux Blancs, chaque Noir américain est à la fois Noir et Américain. Si un Noir américain devient célèbre, il a le droit d’être un démiurge à l’étranger, tout en restant inférieur aux États-Unis. Une confusion souvent évoquée par James Baldwin.
Kerenn Elkaïm : –Qu’en est-il de l’élection d’Obama ?
Dany Laferrière : – Je le tiens, après Kennedy, comme le plus étincelant président des États-Unis. Mais peu importe qu’il soit une icône, il n’incarne pas une révolution vu qu’il ne pourra pas sauver le monde. Les fascistes ont même voulu montrer que c’était inutile d’avoir un président Noir, puisqu’ils demeuraient les maîtres. La joie de son élection représentait une insulte pour leur vision de l’Amérique. Aussi ont-ils mis le paquet, avec Trump, pour l’effacer.
Kerenn Elkaïm : –À quel moment avez-vous compris que vous étiez Noir ?
Dany Laferrière : – Aux États-Unis, où j’ai vécu à New York vers la fin des années 1970, puis pendant plus de dix ans à Miami. Mais je ne suis ni Noir ni Blanc quand j’écris. En Haïti, on n’est pas élevé avec cette question car nous sommes pauvres, mais libres. La névrose dictatoriale a chassé la névrose coloniale. On se bat pour la citoyenneté, d’autant que le méchant dictateur Duvalier était noir. Le seul rêve que je cultive pour mon pays est celui de l’ordinaire. Imaginez des journaux, non pas remplis de drames, mais de jeux ou d’horoscopes. Quand je prends la plume, je me vois plutôt en peintre. Noir, blanc, jaune, rouge, ces couleurs scintillent sous mes yeux d’enfant. J’imagine qu’il est possible de les harmoniser. On ne peut pas faire semblant d’ignorer ces couleurs, mais rien ne nous empêche de les regarder différemment.
Dany Laferriêre cultive l’élégance et la dignité, y compris pour aborder les dégâts causés par cette manie de classer les êtres humains en fonction de leur couleur de peau. «Je tricote ce triste bouquin pour dire deux ou trois choses de cette histoire du racisme. » Son esprit ? « Remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie. » Si l’auteur se concentre sur ce phénomène aux États-Unis, c’est parce que ce pays semble gangrené par une haine ancrée dans son histoire esclavagiste et ségrégationniste, et qui imprègne sa mentalité, sa société et sa justice. À travers des textes courts et percutants, Laferrière désamorce les préjugés tout en nous rappelant quelques données essentielles, incarnées par des personnalités – célèbres ou anonymes – inoubliables. Ainsi, il applique subtilement la philosophie d’Homère : « Si les dieux nous envoient des malheurs, c’est pour en faire des chants. »

Dany Laferrière : «Je lance un cri de colère et d’espoir contre le racisme»
[Vidéo de 25 minutes]
Patrick Simonin reçoit les personnalités qui font l’actualité sur TV5MONDE.

God bless Laferrière
LES RAISONS D’UN SUCCÈS
L’écrivain signe un petit traité sur le racisme, qui est un grand livre.
Il y a des années, quelqu’un a prié Dany Laferrière de manifester contre le racisme. L’auteur de « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » lui a fait cette réponse de prince : « Ecoutez, je ne peux pas être la maladie et le remède. » L’humour, politesse de la désolation. Mais l’humour ne suffit pas toujours. On ne répond pas à des assassinats comme celui de George Floyd par de l’humour. Laferrière a fini par prendre le sujet à bras-le-corps, sans avoir « peur des mots », pour évoquer « une affaire de Blanc ou de Noir où le Blanc concentre dans ses mains tous les pouvoirs ». Le résultat est un lumineux patchwork de portraits, confidences et haïkus fulgurants. Le plus libre de nos académiciens y raconte « cette injustice innommable qui s’appelle l’esclavage », les lynchages dont on a fait des cartes postales, la naissance de l’« appellation contrôlée de Noir américain », et les ravages que cette sinistre histoire cause encore dans les consciences et la société américaines. Mais pas question de « tomber dans le piège d’accuser tout le monde et son contraire ». La suprême sagesse de Laferrière face aux amalgames reste de croire au pouvoir de la nuance – « la forme la plus persuasive qui soit, et parfois la plus subversive ». Son « Petit Traité » est aussi un panthéon qu’il peuple de grands hommes et de grandes femmes : Harriet Tubman et Frederick Douglass, Eleanor Roosevelt, le Romain Gary de « Chien blanc », James Baldwin qui défendit William Styron quand on l’accusa de racisme, Langston Hughes qui visita Haïti, Maya Angelou qui « n’accepta jamais d’être vue comme une victime », l’admirable Toni Morrison. Avec, comme bande-son, la voix déchirante de Bessie Smith, « qui a toujours répondu à l’humiliation par une lamentation si belle qu’on n’a pas cru qu’elle souffrait ». God bless Laferrière. BIO EXPRESS Né à Port-au-Prince (Haïti) en 1953, exilé au Canada en 1976, élu à l’Académie française en 2013, Dany Laferrière est notamment l’auteur de « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » (1985), « l’Enigme du retour » (prix Médicis 2009) et « l’Art presque perdu de ne rien faire » (2014).

Cinquante nuances de noir
Le « Petit traité du racisme en Amérique », de Dany Laferrière : rond dans la forme, piquant sur le fond.
Ni manifeste ni pamphlet, il s’agit de « quelques observations et réflexions notées à la volée dans une Amérique survoltée ». Survolté, l’auteur ne l’est pas, quoiqu’il ait vécu une dizaine d’années aux États-Unis, où, dans le Sud, il n’y a pas si longtemps, « regarder une femme blanche équivalait à un viol léger ». En Alabama, le dernier lynchage – supplice inventé par le dénommé Charles Lynch, planteur et juge de paix – eut lieu en 1981.
En mai 2020, c’était George Floyd qui mourait étouffé lors d’un contrôle de police : « Quand une femme dit non, vous devez arrêter ; quand un Noir dit “j’étouffe”, vous devez arrêter aussi », commente Dany Laferrière, pointant des agressions moins spectaculaires, « les petits meurtres qui se passent dans les salons », « tous ces crimes qui passent inaperçus parce qu’on a choisi de torturer un être faible, discret et isolé ». Un Noir tombe-t-il en panne avec sa voiture dans un quartier résidentiel où ne vivent que des Blancs ? « La police arrive tout de suite. » Et pas pour dépanner le Noir.
En fait, ce « traité » est un kaléidoscope qui permet à l’auteur de varier les angles (« J’ai toujours regardé Fanon de biais »). Ses points de vue décalés proviennent de ce qu’il est né en Haïti, terre indépendante depuis 1804, où « le dictateur s’est révélé aussi féroce que le colon (…), il est noir comme nous. Le Blanc n’est plus le problème ».
Ce n’est pas ainsi que l’entendaient les jeunes militants des volcaniques années 60, l’époque de « Black is beautiful », incarnée par la beauté – et les écrits – d’Angela Davis ou le charisme de Cassius Clay, médaille d’or en 1960, à 18 ans, aux JO de Rome chez les mi-lourds. Pendant ce temps-là, les campus étaient secoués par « la folle énergie de cette jeunesse majoritairement blanche qui n’hésitait pas à faire face à la police ».
Comment oublier la littérature et ses paradoxes ? Laferrière, membre de la Commission du Dictionnaire de l’Académie française, cite deux autrices blanches : Margaret Mitchell et Harriet Beecher Stowe. S’il estime que la première adopte, dans « Autant en emporte le vent » (1936), le point de vue du maître, il défend la seconde et son roman « La Case de l’oncle Tom » (1852), honni par les « jeunes Noirs de 1960, affamés de vengeance », alors que le livre « dénonce l’esclavage ».
Au XXe siècle brillent Toni Morrison (prix Nobel de littérature en 1993), Maya Angelou (« Chaque fois qu’ils m’attaquent, j’écris un livre »), Langston Hughes (« le poète de la Harlem Renaissance »), Richard Wright, James Baldwin et Chester Himes, lesquels, en 1956, se sont retrouvés à Paris, « la ville préférée des artistes noirs américains ». Des auteurs que cette épatante déambulation donne envie de relire ou de découvrir.
Et Laferrière, dans ce panthéon ? Réponse de l’intéressé : « Je refuse catégoriquement qu’on mette mon œuvre dans la section de littérature postcoloniale, sauf si on y met aussi la France, considérant qu’elle est une ancienne colonie romaine. »
Cassius Clay-Obélix, même combat ?

Racisme en Amérique
[Vidéo de 90 minutes]
Dans un premier temps, Augustin Trapenard reçoit Dany Laferrière, pour son livre « Petit traité du racisme en Amérique » chez Grasset. Dans ce livre, l’auteur se concentre sur ce qui est peut-être le plus important racisme du monde occidental, celui qui dévore les Etats-Unis. Les Noirs américains : 43 millions sur 332 millions d’habitants au total – plus que la population entière du Canada. 43 millions qui descendent tous de gens exploités et souvent martyrisés. 43 millions qui subissent encore souvent le racisme. Loin d’organiser une opposition manichéenne entre le noir et le blanc, précisément, Dany Laferrière précise : « On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. »

Un académicien face au racisme
[Vidéo de 5 minutes]
Invité : Dany Laferrière présente son “Petit traité du racisme en Amérique” paru aux Éditions Grasset.

A voix haute – L’écrivain haïtien Dany Laferrière
[Audio de 15 minutes]

L’Amérique est-elle de plus en plus ou de moins en moins raciste ? Avec Dany Laferrière et Arnaud Rozan
[Audio de 58 minutes]
A l’occasion du Black History Month, Affinités culturelles reçoit cette semaine Dany Laferrière et Arnaud Rozan pour questionner avec eux l’histoire récente du racisme aux Etats-Unis. Ou quand des écrivains récents racontent les vieux démons américains.
Avec Dany Laferrière
Ecrivain, membre de l’Académie française
Arnaud Rozan
Écrivain
Oriane Jeancourt Galignani
Romancière, critique, rédactrice en chef du magazine Transfuge.
Le mois de février est traditionnellement le mois de l’histoire des Noirs, appelé « Black History Month » ou « African American History Month ». C’est une commémoration annuelle de l’histoire de la diaspora africaine, commencée au début des années 70 et officialisée par le gouvernement américain pour la première fois en 1976. Février ou « le mois le plus froid, le plus court et le plus noir » selon l’écrivain et académicien Dany Laferrière, qui publie le Petit traité du racisme en Amérique.
Après l’assassinat de George Floyd et les années Trump marquées par un racisme décomplexé, il questionne la possibilité de réparation dans ce pays où les Noirs représentent 43 millions de personnes sur 332 millions d’habitants, soit plus que la population entière du Canada.
Manifestation en avril 2021 à Atlanta, États-Unis, après le meurtre de George Floyd
Les deux invités s’entretiennent autour de la question suivante : « l’Amérique est-elle de plus en plus ou de moins en moins raciste ? L’unité de mesure n’existe pas, car « chaque individu subit le racisme dans sa chair et ne fait pas le compte collectif » comme le souligne Dany Laferrière. Mais le racisme est encore bien présent aux États-Unis, et malgré une certaine prise de conscience, il suffit d’une « étincelle politique » pour « faire exploser tout ça » comme le rappelle Arnaud Rozan.
En fin d’émission, Oriane Jeancourt dans le cadre de notre partenariat avec le magazine Transfuge consacre sa chronique mensuelle aux nouveaux romans de Colson Whitehead et Paul Auster.

Le racisme, ce virus mortel
L’écrivain, membre de l’Académie française, originaire d’Haïti et vivant au Canada, Dany Laferrière n’a jamais cessé d’interroger le racisme dans nos sociétés.
En 2020, il publiait une lettre ouverte intitulée Le racisme est un virus, qui revenait sur la mort de George Floyd, tué par un policier blanc aux États-Unis lors de son interpellation. Il y écrivait : « Si le Blanc pense que c’est avec le Noir que ce virus est arrivé en Amérique, le Noir croit, lui, que c’est la cupidité du Blanc à vouloir exploiter son énergie qui le garde encore vivant. Il n’y a pas de Noir sans Blanc comme il n’y a pas de Blanc sans Noir. »
Il revient sur ce thème, en pleine actualité avec la mort cette fois de Tyre Nichols, tué à nouveau par des policiers, mettant en lumière un racisme structurel au sein des polices américaines.
Son Petit traité du racisme en Amérique est un objet littéraire singulier, un mélange de textes plus théoriques et de rappels historiques avec des petits poèmes en prose de parfois quelques lignes à peine et des témoignages émouvants. Un texte de dix mots peut être aussi éloquent qu’un haïku quand il écrit : « On veut ta peau, c’est le cas de le dire » et qu’il titre cette phrase-chapitre : « Résiste ».
Il y rappelle aussi au gré des pages de grandes figures d’Abraham Lincoln au blues de Bessie Smith, de James Baldwin à Toni Morrison.
Chair et douleur
Il expose son projet dans un texte au coeur de son livre : « Je voudrais remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme. Je voudrais rappeler que, quand quelqu’un meurt de cette façon – Je parle de véritables assassinats qui se passent, sous nos yeux, dans les rues américaines, et de petits meurtres aussi qui se passent dans les salons -, rappeler donc que c’est un être humain qu’on a tué ou qu’on a cherché à tuer, et non un concept. Il ne faut pas oublier tous ceux qu’on a poussés au suicide lent ou à la dépression. Tous ces crimes qui passent inaperçus parce qu’on a choisi de torturer un être faible, discret et isolé. Il faudrait que quelqu’un parle en leur nom. Je n’aime pas parler au nom des gens, mais puisqu’ils sont morts… »
Et il ajoute que face à cela, sa stratégie personnelle est d’écrire sans cesse des livres.
Dans ce Petit traité, on peut lire des constats terribles : « Le racisme ordinaire est un fait qui change l’autre, le Noir, en un monstre sur qui il faut tirer le premier ou un cancrelat qu’il faut écraser de son mépris. »
Dans l’avant-propos de son livre, il précise qu’il ne parlera que du cas des États-Unis, « où ce fléau est extrêmement présent et touche pas moins de 45 millions d’habitants sur 332 au total et qui est l’un des pays à avoir subi l’esclavage sur son propre territoire. »
Il nuance aussi : « On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. »
Et avec l’humour qui le caractérise même sur un sujet aussi brûlant, il se propose de « tricoter ce triste bouquin pour dire deux ou trois choses sur le racisme ».
On peut lire, ou simplement piocher dans cet essai, pour découvrir des anecdotes qui valent de longs discours : « Dans un quartier riche et blanc les gens qui voient un Noir passer deux fois de suite prennent peur et appellent la police. Dans un quartier pauvre et noir, le Blanc qui s’est perdu a peur qu’on l’empêche d’appeler la police. »
Dany Laferrière multiplie les thèmes, pour nous faire comprendre les ressentis des Afro-Américains et se demande pourquoi la société n’a pas encore réussi à enrayer le racisme et comment il est encore possible qu’une personne ne fasse lyncher parce qu’elle a regardé une Blanche.

Dany Laferrière : « L’Amérique vit sur un volcan »
Entretien – Politique et poétique : le livre de Dany Laferrière intitulé Petit traité du racisme en Amérique est politique sur le fond, et poétique par sa forme.
Pour disséquer un sujet aussi ardu, aussi sensible, Dany Laferrière, fort de son expérience aux États-Unis, n’hésite pas à écrire sous forme de poèmes ou de nouvelles et à convoquer la littérature et les grands écrivains. Le rythme choisi est celui du jazz : l’essai littéraire est dédié « à cette Amérique blessée et à Bessie Smith, qui a toujours répondu à l’humiliation par une lamentation si belle qu’on n’a pas cru qu’elle souffrait ». Un Petit traité d’utilité publique.
Le Figaro : Quel était votre objectif avec ce Petit traité ? On n’est pas habitué à vous lire dans le genre « essai »…
Dany Laferrière : Mon style consiste à mêler fiction et réflexion. J’ai pris du temps à écrire ce livre parce que je cherchais une forme particulière, quelque chose qui fixe l’image dans la mémoire. Comme ces petites vignettes à la manière des haïkus. En fait, ce Petit traité est la partie essai de mon premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Déjà dans Tout bouge autour de moi (sur le tremblement de terre en Haïti, en janvier 2010, NDLR), j’ai voulu aller au-delà du récit et parler de la dignité des Haïtiens face à un destin tragique. Je voulais dire que quand tout tombe, il reste la culture.
Dans le Petit traité, je mets l’accent sur ce point précis : derrière le racisme, il y a ce goût d’humilier l’autre. C’est d’une logique implacable où l’économie arrive au bout de l’opération. Car si vous humiliez l’autre de manière permanente, vous le privez de sa confiance en soi et vous le poussez à un sentiment d’infériorité, et de là découle le fait économique : il coûte moins cher. C’est une expérience que j’ai vécue dans le bureau d’emploi pour ouvriers où j’allais directement dans la partie des offres où le salaire était le plus bas… On ne voyait même pas qu’on était exploités. C’est le cœur du problème : imaginez quarante-cinq millions de Noirs humiliés aux États-Unis, ça rapporte beaucoup à l’industrie. On est dans une sorte d’esclavage, mais la chaîne est invisible.
La violence en Amérique ne prend-elle sa source que dans l’humiliation ?
Elle provient d’une exacerbation de la situation sociale. Même quand le chômage baisse dans le pays, il augmente pour les Noirs. Les services publics (santé et éducation) ne sont pas donnés aux Noirs, y compris la sécurité. Quand la police est appelée dans un quartier noir, les voitures tardent à venir ou arrivent sirènes hurlantes pour prévenir et éviter l’affrontement. Dans un quartier blanc, elles ne mettent pas les sirènes afin d’attraper le criminel. L’arrivée au pouvoir d’Obama n’a pas calmé ces tensions. Bien au contraire, c’est comme si les racistes signifiaient qu’ils gardaient le pouvoir dans la société malgré l’élection d’un président noir – certains lui ont dénié le droit d’être américain. Après Obama, il y a eu Trump, qui a totalement décomplexé le racisme. La situation est absolument désastreuse avec une injustice économique et sociale forte. On se rappelle alors l’essai décisif de James Baldwin, La prochaine fois, le feu. L’Amérique vit sur un volcan.
Qu’est-ce qui fait la particularité du racisme américain par rapport à d’autres pays ?
La différence, c’est d’abord le nombre. Les États-Unis d’Amérique sont un cas à part parce qu’il y a 45 millions de Noirs, et l’esclavage s’est déroulé sur son territoire. Aujourd’hui encore, on voit les traces d’un passé ségrégationniste. La blessure est toujours ouverte. Les frottements entre les races sont donc continus et électriques. Ainsi l’Amérique reste en constante ébullition.
Vous écrivez que l’on peut renverser l’Histoire avec un livre…
Oui, de tout temps, chaque fois qu’il y a eu une guerre, le livre est au cœur de la mêlée, et le dernier, c’était Les Versets sataniques. La Case de l’oncle Tom, c’est un grand livre qui a créé une forte émotion en pleine Amérique esclavagiste, le roman d’Harriet Beecher Stowe a poussé Abraham Lincoln à la guerre civile qui a conduit à l’abolition de l’esclavage. Il y a aussi Frederick Douglass, cet esclave américain dont les mémoires ont eu un impact si retentissant chez les Noirs qu’on pourrait le comparer à l’effet en France des Misérables d’Hugo. Cette soudaine célébrité a fait de lui l’homme le plus photographié du XIXe siècle. On peut associer Romain Gary, qui était à Los Angeles avec Jean Seberg au moment des Black Panthers, et Angela Davis, l’icône communiste qui prônait une alliance des ouvriers noirs et blancs. Le livre fixe l’émotion dans l’esprit et le cœur du lecteur. Lisez Chien blanc de Romain Gary.
Sur ce sujet sensible, on atteint vite le radicalisme. Comment en parler avec la distance nécessaire ?
« Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain aussi miné. Je tiens la nuance pour la forme la plus persuasive qui soit, et parfois la plus subversive. Ne pas mettre tout le monde dans le même panier, qui est la base de toute réflexion, est devenu une rareté qui confine à l’originalité. »
La nuance, c’est un monologue où l’on entend l’objection. Elle est d’autant plus nécessaire de nos jours qu’elle permet de glisser de la subtilité dans nos rapports. Il est vrai que cela demande de faire confiance aux différentes teintes de l’esprit.

« Le racisme fait gagner beaucoup d’argent »
Dans son dernier ouvrage paru, Dany Laferrière passe au crible effets et causes du fléau endémique qui frappe la société des États-Unis au passé esclavagiste.
L’écrivain et membre de l’Académie française Dany Laferrière publie, chez Grasset, un important essai intitulé Petit traité du racisme en Amérique. Répondant à nos questions, il révèle certains tenants et aboutissants de cet ouvrage qui, sous une forme éminemment littéraire, fait le tour d’un vaste problème proprement humain et philosophique toujours brûlant.
Ce livre vient sûrement de très loin, chez vous…
De très loin, en effet. Il est comme la version essai de mon premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985) – réédité ces jours-ci chez Zulma –, qui était une fiction. Les petits textes de la première partie m’ont travaillé au fil du temps. Pour saisir la trame d’une chose, il faut l’observer longtemps. La trame, c’est une collection d’éléments qui, à un moment donné, révèlent une structure. J’ai remarqué que l’humiliation est une chose importante dans le racisme. Elle conduit au sentiment d’infériorité, qui vous fait perdre confiance en vous. Vous valez moins cher. Et voilà : on y est, l’argent, l’économie ! Si vous valez moins cher, c’est le racisme. Si vous ne valez rien du tout, c’est l’esclavage. Le racisme fait gagner beaucoup d’argent à la société. Il suffirait qu’il soit éradiqué pour qu’il y ait faillite de l’économie.
Il y a eu une accélération du racisme avec l’élection de Barack Obama. Le Ku Klux Klan, et tout le système dont il n’est que le bras armé, a contre-attaqué en faisant comprendre aux Noirs qu’avoir un président noir allait être encore pire pour eux. « Cela ne nous empêchera pas de vous tuer en pleine rue. » Tout a été tenté, jusqu’à vouloir faire d’Obama un président des Noirs en l’impliquant dans le débat racial. Il a refusé. Il a dit : « C’est une affaire de classe, on ne va pas mettre face à face dans une guerre les ouvriers blancs et les ouvriers noirs. »
Vous multipliez les registres dans l’écriture…
De la culture japonaise, j’ai appris le haïku, forme brève par excellence ; de Borges, les petits portraits. Dire beaucoup en une page. La façon d’agencer les faits crée une émotion. J’utilise la formule, l’explication de texte, les contrastes. Je mets en regard. Je varie les angles. Au lecteur avisé de voir le fil. C’est un livre écrit du point de vue de celui qui souffre, même si celui qui souffre moins a droit à la parole. Je pense à William Styron, petit-fils de propriétaires d’esclaves, et James Baldwin, petit-fils d’esclaves. L’un a défendu l’autre au nom de l’amitié et du respect du travail d’écrivain. Par ailleurs, les Noirs veulent être appelés Africains-Américains. Ils ont choisi une mauvaise dénomination. La bataille a lieu au centre. Les Blancs ne retourneront pas en Europe. Les Noirs ne retourneront pas en Afrique. Les citoyens, nés avant ou après l’esclavage, blancs ou noirs, sont des Américains. Les Américains noirs devraient s’appeler Américains et se battre pour ça.
Le livre est dédié à la tragédienne du chant que fut Bessie Smith.
La bataille se jouera sur le plan économique. Nous savons néanmoins l’immense pouvoir de la culture. Il est important que ceux des Noirs qui n’ont pas accès à l’économie comme moyen de production, qui ne sont pas propriétaires, puissent investir dans l’esthétique la plus haute. Qu’aurait été l’Amérique s’il n’y avait eu que la country et pas le blues, qui dit les choses profondes de l’âme, qu’il soit chanté par des Blancs ou par des Noirs ? Janis Joplin l’a bien compris quand elle est allée fleurir la tombe de Bessie Smith. Le rap, venu des quartiers pauvres des États-Unis, a envahi la planète. Ces jeunes, sans savoir lire et sans situation, au moins au début, ont inventé la dernière grande occupation du territoire mondial par la poésie.
Vous dites que « ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur le terrain aussi miné » du racisme…
La nuance est une stratégie de guerre ! On disait d’Obama qu’il ne pourrait être président avec 45 millions de Noirs dans un pays qui compte 332 millions d’Américains… Il a pourtant réussi. La nuance, c’est aussi une opération de séduction, qui permet de dire ce que l’on veut dire. Il faut rassembler tous les alliés, ne perdre aucun d’entre eux. Pas un ! La grande majorité n’est pas raciste. C’est ça, la nouvelle. Le raciste ne peut être qu’un professionnel du racisme. Le racisme est le fait d’une minorité très engagée. Il faut aller vers les indifférents, convertir, expliquer. Le fait d’être blanc ne fait pas de vous un raciste. J’ai toute ma vie été seul dans des foules de Blancs. Jusqu’à l’Académie. J’ai vu que la grande majorité des gens ne sont pas racistes. Les puissants accusent ceux qui n’ont aucun pouvoir de les mettre en situation d’insécurité. Ils disent qu’ils ont peur. Je définis le racisme, dans ce livre, en le prenant par tous les bouts.
Le racisme est-il pour toujours constitutif de la mentalité nord-américaine ?
Très peu, voire aucune grande puissance n’a établi l’esclavage sur son territoire. La plupart l’ont fait ailleurs. Sauf les États-Unis. L’immense Canada contient 38 millions d’habitants. Aux États-Unis, il y a 48 millions d’Américains noirs. On a là un laboratoire extrême. Une mémoire collective très compliquée. Du côté des partis politiques, par exemple. Le Parti républicain, c’est le parti d’Abraham Lincoln, qui a fait la guerre contre les esclavagistes. C’est aussi le parti de Trump ! Il y a des changements possibles dans un sens comme dans l’autre. La réalité américaine est complexe. Par exemple, le nationalisme américain vient en grande partie des Noirs. Ils n’avaient pas assez d’argent pour voyager et n’ont presque jamais quitté le pays, sauf durant les guerres. Les Américains blancs des grandes villes – la classe moyenne – ont presque tous voyagé quelques mois en Europe. La culture de l’Américain blanc est une culture de la terre ; celle du Noir est une culture des villes. Il est allé dans le Nord changer sa condition d’esclave pour celle d’ouvrier. Il a acquis une culture urbaine sans quitter le pays.
Toyota, marque étrangère, est devenue sous Bush père la voiture la plus vendue aux États-Unis. Scandale ! Quand on a su que les Noirs l’achetaient en priorité, c’est devenu un débat national. Car le Noir américain n’achète qu’américain. Alors Bush père est allé à Tokyo demander à la firme de baisser la qualité de ses produits. Il lui a été répondu : « On ne sait pas faire mal ! » Ce qui a fait mal, c’est que les Américains noirs ont lâché la voiture, ce pan de la culture américaine qui relie la campagne à la ville. La voiture est devenue un signe distinctif qu’ils ne devaient plus posséder. Dans le racisme ordinaire, il y a l’idée que le Noir qui conduit une voiture, celle-ci ne devrait pas être à lui, même s’il l’a payée.
Comment interpréter cette affaire monstre, où l’on a vu quatre policiers noirs rouer de coups un jeune homme noir jusqu’à le tuer ?
J’ai passé ma vie à voir des Tontons Macoute noirs rouer de coups et tuer des Noirs. L’extrême majorité des policiers sont blancs, pour une extrême majorité de Noirs dans les rues en condition d’infraction. Quand vous n’avez pas d’école, qui est majoritairement dans les rues ? Qui y est soupçonné de crime ? Des Noirs. Qui est majoritairement policier aux États-Unis ? Quand vous êtes noir et que vous passez un examen d’embauche, il vous faut montrer que vous acceptez le système. On vous demande davantage qu’aux autres. Ces policiers sont plus blancs que les Blancs. Ils sont surveillés. Le métier de la police exige une confiance totale en son coéquipier. On n’enverra pas de policiers noirs négocier dans les quartiers noirs. On enverra des gens bien dressés. Je pense au livre Chien blanc, de Romain Gary, un chien dressé pour mordre les Noirs ; une fois kidnappé par les Noirs, ce même chien est dressé pour mordre les Blancs. S’ils ont agi ainsi, c’est tout simplement parce qu’ils sont encore plus sauvages que les Blancs.

Quand la littérature s’empare de la question raciale aux États-Unis
[Vidéo de 25 minutes]
Aux États-Unis, un pays qui compte plus de 43 millions de Noirs américains sur 332 millions d’habitants, la question raciale a une importance capitale, et les violences à caractère raciste sont quotidiennes. Quels regards les écrivains portent-ils sur cette problématique ? Quel rôle le livre peut-il jouer dans la diffusion des idées anti-racistes ?
Pour en parler, Nicolas Herbeaux reçoit l’écrivain Dany Laferrière et l’éditeur Jean-Pierre Montal.

Les pionniers de l’antiracisme qui inspirent Dany Laferrière
[Vidéo de 6 minutes]
Une pionnière du blues américain, une première dame engagée et un esclave devenu orateur : écoutez l’écrivain et académicien Dany Laferrière évoquer trois figures de l’antiracisme qui l’inspirent au quotidien.

Écrire le réel
Avec le festival Passa Porta et la Foire du livre, Bruxelles sera bientôt le rond-point des littératures du réel. Entre actu et littérature, romans et enquêtes, non-fiction et autofiction, focus sur des invités haut de gamme parmi lesquels Dany Laferrière qui évoquera son Petit traité du racisme en Amérique, livre de réflexions fait de textes brefs – entre journalisme et littérature.
Quel a été le déclic pour écrire Petit traité du racisme en Amérique, livre de fragments ?
Dany Laferrière : Il y a une différence entre le journalisme et la littérature. La littérature n’a pas de temps précis pour se pencher sur un sujet. Il n’y a pas de raison précise pour faire de la littérature. Ce qui se trouve dans mon livre, ce sont des choses que je porte en moi depuis longtemps – des fragments, comme vous dites, des images, des fulgurances, des réflexions – et, à un moment donné, le projet du livre arrive sur le haut de la pile.
Avez-vous été inspiré par l’actualité ?
Il y a eu une escalade du racisme aux États-Unis avec l’élection de Barack Obama que les racistes ont vécue comme une gifle. Ces racistes ont voulu montrer qu’un président noir ne les intimiderait pas. Ensuite, il y a eu cette stridence sur la question du racisme au moment où Donald Trump est au pouvoir, qui donnait l’occasion à toute une forme de vulgarité de se gonfler et de s’exprimer. La conséquence, c’est que les rues américaines étaient devenues impraticables pour les Noirs.
Est-ce important pour vous de passer de la fiction à la non-fiction ?
Pour moi, fiction et réflexion vont de pair dans mon travail. J’ai abordé la non-fiction dans un livre comme L’Art presque perdu de ne rien faire, qui est une autobiographie de mes émotions, mais je la traite comme dans une nouvelle. L’essai, c’est une convention. Du moment qu’on écrit, on est dans l’artifice et la manipulation des événements et c’est ça qu’on attend d’un écrivain.
Vous écrivez « Quand une femme dit non, vous devez vous arrêter. Quand un Noir dit “j’étouffe”, vous devez vous arrêter aussi ». Peut-on rapprocher le combat de Black Lives Matter de celui de #MeToo ?
Je ne connais pas ces mots. Ils me paraissent éphémères car liés à des moments de fièvre sociale. Je connais l’injustice qui se nourrit d’un sentiment d’humiliation et d’infériorité. Ces mots ont eu un effet contre-productif, on ne dit plus « racisme », mais « Black Lives Matter ». L’expression Black Lives Matter est employée par les Noirs et par les racistes pour dire qu’ils sont contre. Ce sont des expressions abstraites qui servent à dévitaliser la question. Il y a eu un retour de bâton qui fait que « Black Lives Matter » est une expression contre les Noirs, comme « #MeToo » est devenu une expression contre les femmes. Une femme violée est une victime. Un Noir ostracisé est une victime. Ils ne doivent pas devenir des concepts.
Vous citez des pionniers de l’émancipation noire – Harriet Tubman, Frederick Douglass – et des figures noires cruciales dans la culture américaine – l’écrivain James Baldwin et le photographe Gordon Parks. Des noms qui doivent être appris aujourd’hui ?
Ils doivent être appris à la nouvelle génération pour lui montrer que le racisme a une histoire et que cette histoire n’est pas faite que par des Noirs. L’histoire de la libération est faite aussi par des Blancs – Abraham Lincoln, Eleanor Roosevelt, Janis Joplin, la maîtresse propriétaire de Frederick Douglass, esclave à qui elle a appris à lire et à écrire et qui deviendra le plus grand orateur de son siècle.
Pensez-vous que le rap et sa critique du racisme systémique ont une influence sur les courants d’idées actuels ?
De cette musique, on ne voit souvent que les artistes qui ont réussi, ceux qui parlent le plus fort. Mais il y a dans le rap américain ou dans le slam une évocation du racisme qui reproduit des clichés car, quand vous touchez le plus grand nombre, vous avez besoin d’aborder des thèmes assez saillants et sanglants. Mais il y a d’autres voix, moins connues, notamment des voix de femmes qui font contre-feu au sexisme du rap. Il n’empêche, il y a quelque chose d’efficace dans le rap, une forme qui fait qu’à certains moments, ça devient imparable.

Du racisme en Amérique
Dany Laferrière entreprend, par petites touches, un voyage au bout des préjugés raciaux yankees. Une réussite littéraire, prophylactique et jubilante.
C’est un cauchemar éveillé. Poétique et violent, douloureux et ironique. Nous voici embarqués au coeur des ténèbres du racisme. Et ce, du côté d’un récepteur. Il nous fait part de ce qu’induisent les petits silences gênés, les rires étouffés, les maladresses infimes ou monumentales, les paroles blessantes – godiches ou ordurières -, outre-Atlantique, là-bas où il y eut traite : le mot « traité » ne figure point par hasard dans le titre du livre.
L’académicien haïtien (ça rime) Dany Laferrière sait s’adresser aux Blancs, ces émetteurs parfois inconscients du racisme qui s’insinue, tel l’air de la calomnie, dans bien des consciences occidentales. Laferrière écrit en tant que Noir, récepteur d’une condescendance indécrottable ou d’une haine ordinaire. L’ouvrage n’est donc pas tant un essai qu’une expérience dévoilée, en pointillé : impressions d’acrimonie.
L’aversion ressentie de la part d’autrui est toujours à la fois attendue et fortuite. D’une part, comme le note l’auteur en ennemi patenté des généralisations abusives – la forme éclatée de son texte en témoigne : « On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. » D’autre part, la vie est emplie de bonnes et mauvaises surprises et non une succession de coups du destin, assénés par des dominants à l’encontre des dominés.
Au rebours de la victimisation galopante, la fermeté morale de Dany Laferrière se teinte d’une dérision libératrice. Voici l’humour courtois : « Je me trompe si souvent que, quand je croise quelqu’un, si je pense qu’il est raciste, c’est qu’il ne l’est pas, et si je me sens confiant, j’ai alors le sentiment qu’une déception m’attend. »
Ce livre, constitué d’entrées aux allures de petits poèmes en prose, tient lieu d’antidote au ciel bas et lourd qui pèse sur les cibles du racisme – celles et ceux que désigne parfois un néologisme bancal : « racisés ». Outre des souvenirs, des sensations, des perceptions, on y trouve de beaux portraits de hautes consciences du passé – d’Eleanor Roosevelt à James Baldwin en passant par Bessie Smith. Sans oublier des mises en garde fort actuelles : « La police ne doit pas devenir un danger public. » Et surtout quelques démontages de nos temps parfois suprémacistes, sous couvert de regimber face aux prétendus périls liés à l’antiracisme : « Tout ça pour nous dire que c’est antidémocratique d’empêcher l’autre d’être raciste. »

L’ouvrage qui n’incite jamais à la revanche
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Il est primordial de lire ces 256 pages abondamment documentées pour saisir la complexité de ce pays. Des haïkus, des éditos et des portraits se mêlent pour dresser un état des lieux vertigineux. Un livre qui éclaire et nourrit chaque être voulant dépasser les clivages. Un livre universel!
— YJ, Les francs-tireurs
Encore une fois, l’académicien Dany Laferrière publie un livre choc. Petit traité du racisme en Amérique revient sur l’histoire du racisme au pays de l’oncle Tom avec finesse et intelligence. Il est absolument primordial de lire ces 250 pages documentées pour saisir la complexité de ce pays – ne serait-ce que pour ne pas rater les somptueuses lignes âpres, sévères et justes sur John Edgar Hoover -. Des haïku, des éditos et portraits (Eleonor Roosevelt, Tupac, Billie Smith, James Baldwin et tant d’autres figures connues et mal connues…) viennent se mélanger pour dresser un état des lieux vertigineux. La violence qui habite les États-Unis y est expliquée par le menu. Nous comprenons mieux pourquoi, après l’événement George Floyd, cinq policiers noirs ont battu à mort – par excès de zèle – Tyre Nichols, 29 ans, en janvier dernier. L’ouvrage, à lire plusieurs fois, n’incite jamais à la revanche. Bien au contraire, il éclaire et nourri chaque être voulant dépasser les clivages. Un livre universel à lire absolument !

Dany Laferrière, la singularité du racisme aux États-Unis
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Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Lauréat du prix Médicis en 2009 pour « L’Énigme du retour » (Grasset), il a été élu à l’Académie française en 2013. Il est l’auteur chez Grasset de « Je suis un écrivain japonais » (2008), de « L’Art presque perdu de ne rien faire » (2014), de « L’enfant qui regarde » (2022) et de trois romans dessinés, « Autoportrait de Paris avec chat » (2018), « L’exil vaut le voyage » (2020) et « Sur la route avec Bashô » (2021).
Dans ce livre, le premier qu’il consacre au racisme, Dany Laferrière se concentre sur ce qui est peut-être le plus important racisme du monde occidental, celui qui dévore les États-Unis. Les Noirs américains : 43 millions sur 332 millions d’habitants au total – plus que la population entière du Canada. 43 millions qui descendent tous de gens exploités et souvent martyrisés. 43 millions qui subissent encore souvent le racisme. Loin d’organiser une opposition manichéenne entre le Noir et le Blanc, précisément, Dany Laferrière précise : « On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. »
Voici donc un livre de réflexion et de tact, un livre littéraire. Mêlant des formes brèves que l’on pourrait rapprocher des haïkus, où il aborde en général les sensations que les Noirs éprouvent, et de brefs essais où il étudie des questions plus générales, Dany Laferrière trace un chemin grave, sans jamais être démonstratif, dans la violence, semble-t-il, inextinguible du racisme américain. « Mépris », « Rage », « Ku Klux Klan » alternent avec des portraits des grands anciens, Noirs ou Blancs, qui ont agi en Noir ou en Blanc : Charles Lynch, l’inventeur du lynchage, mais aussi Eleanor Roosevelt ; et Frederick Douglass, et Harriet Beecher Stowe, l’auteur de La Case de l’oncle Tom, et Bessie Smith, à qui le livre est dédié, et Angela Davis. Ce Petit traité du racisme en Amérique s’achève sur une note d’espoir, celui que Dany Laferrière confie aux femmes. « Toni, Maya, Billie, Nina, allez les filles, le monde est à vous ! » (Présentation des éditions Grasset).

Dany Laferrière : « Le racisme est aussi un business qui rapporte »
Avec son nouveau recueil de textes, « Petit Traité du racisme en Amérique », l’académicien analyse la haine qui empoisonne la vie des Noirs américains depuis les débuts de l’esclavage.
C’est un procédé littéraire qu’il affectionne et qu’il avait déjà utilisé dans L’Énigme du retour : des textes courts, comme des résumés de réflexions, alternant avec des chapitres plus longs. L’académicien Dany Laferrière remet ça dans son Petit Traité du racisme en Amérique, qu’il publie en ce début d’année, chez Grasset. Son vœu : ne pas effaroucher avec une enquête lourde, chargée, le jeune lecteur, qu’il ne supporte plus de voir ressasser les mêmes clichés sur le racisme.
S’il se garde d’en donner une définition unique, l’auteur de, entre autres, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dans la splendeur de la nuit ou encore L’Art presque perdu de ne rien faire, voudrait « remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme ». Le livre fourmille de thèmes mettant en évidence les ressentis, les désirs et les souffrances que peuvent éprouver les Noirs. Il foisonne également de figures emblématiques comme celles, éruptives, de Nina Simone et de Miles Davis, ou celles, plus consensuelles, de Toni Morrison ou de Spike Lee. Celles aussi, inattendues, de Cheikh Anta Diop et de Frantz Fanon. Se mêlent alors motifs d’affliction et motifs de fierté, actes de racisme ordinaire et lynchages du Ku Klux Klan… Dany Laferrière fait la démonstration du maniement tout en délicatesse d’un concept potentiellement explosif.
On ne vous a pas beaucoup entendu lors de l’affaire George Floyd, en 2020… Pourquoi un traité sur le racisme maintenant ?
J’avais publié dans un magazine français un article intitulé « Le racisme est un virus ». J’aime bien, lorsque survient un sujet juteux dont s’emparent journalistes, politiques, artistes et intellectuels, me tenir en retrait et y revenir, une fois que le soufflet retombe, pour écrire à partir des traces laissées. Je suis toujours un peu inquiet quand tout s’enflamme brusquement, comme si c’était quelque chose de nouveau. Malgré la tragédie et la douleur qu’il engendre, il faut rentrer cet événement dans un continuum pour ne pas donner l’impression de s’énerver constamment, sans chercher à voir par quel bout il faudrait s’attaquer au problème.
De toutes les façons, on n’en a pas fini avec le racisme…
Loin de là. Le racisme n’est pas qu’une question d’allergie à l’autre. C’est aussi un business – qui rapporte beaucoup aux associations, aux lobbies, aux marques sportives (Nike, Adidas…) qui ruinent les familles du ghetto et aux artistes –, notamment aux États-Unis où toute prise de parole sur ce sujet vaut son pesant d’or, en fonction du poids médiatique de celui qui prend position. Je ne prétends pas que tous ceux qui interviennent le font pour des intérêts personnels. Il y a néanmoins autour du racisme une forme de « dynamisme ».
« Le raciste n’est pas que celui qui vous traite de “sale nègre”. Il peut s’agir d’un professionnel qui se met en travers de vos projets et vous empoisonne la vie. »
Quelle est, d’après vous, la spécificité du racisme aux États-Unis ?
Il y a d’abord le poids du nombre : de 45 millions à 48 millions de Noirs, soit potentiellement autant d’actes de racisme. Les États-Unis sont aussi l’une des rares puissances où l’esclavage s’est déroulé sur le territoire national – le voisin canadien l’a aussi pratiqué sur son sol, mais à une échelle moindre et il a même été considéré comme l’endroit où il fallait être pour s’en libérer.
Les États-Unis sont un laboratoire pour le racisme dans la mesure où ils permettent de faire des analyses très intéressantes. Ils sont allés plus loin qu’aucun autre pays dans l’abomination, plus haut qu’aucun autre dans la valorisation des Noirs : le pays s’est offert un président noir, des présidents de multinationales, des gouverneurs, des maires, des sénateurs, des députés noirs… De plus, aucune autre puissance colonisatrice n’a enregistré de guerre civile entre esclavagistes et abolitionnistes. Après l’abolition, les esclaves sont devenus des ouvriers. Du Sud esclavagiste au Nord ouvrier, la chaîne est invisible, mais elle demeure.
Est-ce que la colonne vertébrale de l’Amérique est imprégnée de racisme ?
James Baldwin l’a bien perçu. C’est une névrose. Personne n’en sort, pas plus les Blancs que les Noirs. Les uns ont été propriétaires à un moment ; les autres, esclaves. Hormis les nouveaux migrants, trois groupes cohabitent : les Anglo-Saxons, les autochtones et les Noirs. Tous ont une mémoire douloureuse – en particulier les deux derniers groupes – qui reste présente. Dans l’espace public, cette mémoire peut être ravivée à tout instant par une simple rencontre entre un Noir et un Blanc, ou entre un Blanc et un autochtone.
Pour certains, le racisme n’est qu’un ressenti dont il est malaisé de prouver le bien-fondé.
Le raciste n’est pas que celui qui vous traite de « sale nègre ». C’est plus subtil que ça. Il peut s’agir d’un professionnel qui se met en travers de vos projets et vous empoisonne la vie dans un but précis. Il estime qu’en aucun cas vous ne pouvez être de sa famille. Que vous êtes un étranger. Or les Américains noirs ne sont pas des étrangers aux États-Unis. Ils font partie de l’histoire et la richesse de leur pays repose en grande partie sur eux. Ce qui n’empêche pas le racisme américain d’être bien implanté et ses preuves sont tangibles. Les quartiers noirs sont différents des quartiers blancs : dans les premiers, des pylônes électriques, dans les seconds, des arbres. D’un côté, des parcs saccagés, de l’autre, des pelouses vertes tondues au millimètre près…
Selon vous, il est impossible d’extirper ce mal si on ne le saisit pas à la racine.
Le policier qui tire sur un Noir n’est que le bras armé d’un système, tout comme l’ouvrier raciste. Les ouvriers noirs et les ouvriers blancs sont utilisés comme de la chair à canon dans cette guerre. Placés les uns à côté des autres, ils doivent se battre sous le regard méprisant de décideurs qui, installés dans les tours de Manhattan, alimentent le racisme. Pourtant, ces décideurs ne peuvent être accusés d’être des racistes : ils ne voient jamais de Noirs, ne disent jamais rien contre eux…
On ne résoudra pas la question du racisme tant que l’on ne s’intéressera pas aux personnes qui, loin du front, tirent les ficelles et attisent sournoisement la haine. Seulement, la police s’en prend davantage aux Noirs, lesquels sont aussi souvent à fleur de peau parce que écrasés, sous-payés et vivant dans des conditions difficiles. Ni le policier ni l’ouvrier blanc raciste, et ni le Noir complètement déboussolé n’ont conscience de faire partie d’un jeu qui les dépasse. Ils sont manipulés sur le terrain.
Cela explique-t-il que les Noirs soient fichés dès leur plus jeune âge même s’ils n’ont pas commis le moindre délit ?
Tout jeune Noir doit avoir un casier judiciaire avant ses 18 ans. Il suffit que la police rencontre l’adolescent seul dans la rue le soir. Même s’il est à deux pas de son domicile, en l’absence d’une pièce d’identité, il est conduit dans les locaux de la police, qui l’inscrit dans ses fichiers. La prochaine fois que cela se produira, il sera un récidiviste. À l’inverse, lorsqu’un jeune Blanc se trouve dans la même situation, il est ramené chez ses parents.
La difficulté de venir à bout du racisme ne tient-elle pas aussi au fait que la classe moyenne, c’est-à-dire la majorité, ne se sent pas concernée ? Soit parce qu’elle est persuadée de ne pas être raciste, soit parce qu’elle ne l’a jamais vécue.
La classe moyenne, c’est l’être mystère de l’Amérique. On la courtise pour ses voix lors des élections et parce que c’est elle qui définit les tendances. C’est sur elle que reposent l’économie, la politique, voire le rêve américain. Préoccupés par des problèmes bien réels comme gagner de l’argent, ces Américains de la classe moyenne abandonnent les victimes de racisme à leur sort. Or c’est un fléau qui ne peut être pris isolément. Inutile de feindre de l’ignorer : il finit toujours par rattraper ceux qui s’en détournent, parce qu’il est aussi présent dans l’espace public que l’oxygène, cet oxygène qui a manqué à George Floyd.
« Accepter que l’on accole un adjectif comme afro, noir, etc. c’est un peu abandonner le combat en cédant le statut d’américain à l’autre. »
Comment le vaincre ? Quel pourrait être le rôle de la littérature dans un tel combat ?
Il fut un temps où les auteurs noirs des États-Unis écrivaient leurs œuvres en prison, s’ils n’avaient pas été lourdement condamnés. Beaucoup racontent dans leurs Mémoires comment la prison les a structurés intellectuellement et leur a permis d’échapper au rouleau compresseur de la rue, mais aussi à cette machine à broyer qu’est le racisme et dont les fondements sont l’humiliation et le mépris. Chaque fois que l’on écrit, on prend de la distance avec le racisme, même si on ne l’éradique pas. C’est rare de se sentir inférieur quand on écrit. Il y a une sorte de dignité dans les lettres.
James Baldwin en a fait la démonstration, notamment avec La Prochaine Fois, le feu ou encore avec Nobody Knows My Name.
Oui, à la surprise de l’establishment blanc, qui se demandait comment ce jeune homme noir, qui n’était pas allé à Harvard, parvenait à analyser sa condition avec autant de lucidité. Baldwin va au-delà de la question du racisme. Dans Nobody Knows My Name, il explore la vie d’un intellectuel français sophistiqué, André Gide, dont il examine le rapport à l’homosexualité, ce grand tabou de l’Amérique des années 1950. Par la puissance de sa réflexion, Baldwin démontre qu’il ne peut laisser le premier venu l’humilier en raison de sa couleur de peau. Il a permis à de nombreux jeunes Américains, noirs et blancs, de réfléchir, leur rappelant qu’ils ne peuvent s’en sortir seuls. Tant que le Noir sera écrasé, le Blanc fera partie des bourreaux, même si ses meilleurs amis sont noirs. Seule solution ? Devenir l’un et l’autre des Américains à part entière.
Baldwin arrive-t-il à cette conclusion parce qu’il rejette toute radicalité dans le combat contre le racisme ?
Il privilégie la force de la persuasion et de la nuance. Grâce à cette nuance on fait passer à son interlocuteur le message suivant lequel il n’est pas irrémédiablement raciste. Tout être humain a besoin de cette nuance, y compris les membres du Ku Klux Klan.
Sans ces nuances, vous n’auriez pas pu vous saisir d’un sujet aussi explosif que celui du racisme ?
La nuance est subversive. Mon but n’est pas d’opposer de manière frontale le Noir et le Blanc. Et, lorsque j’écris le mot Noir, il n’englobe pas tous les Noirs, pas plus le Blanc ne réunit tous les Blancs. Introduire la nuance, c’est rappeler quelques vérités : des milliers de jeunes Blancs sont morts lors de la guerre de Sécession pour une cause dont ils n’avaient pas idée. À la fin des années 1930, prenant le risque d’entraver la réélection de son mari à la Maison-Blanche, Eleanor Roosevelt démissionne de la puissante association Filles de la révolution américaine, en réaction à l’interdiction faite à la chanteuse noire Marian Anderson de se produire dans l’auditorium du Constitution Hall.
Mieux, la Première dame s’attirera les faveurs de la communauté noire en invitant la contralto à chanter au pied de la statue de Lincoln, devant plus de 75 000 spectateurs toutes origines confondues. Et comment oublier que c’est Janis Joplin qui fit graver sur la tombe anonyme de Bessie Smith ces mots : « La plus grande chanteuse de blues au monde ne cessera jamais de chanter – Bessie Smith 1894-1937 ». On pourrait multiplier les exemples où Noirs et Blancs ont été dans le même camp.
Vous réhabilitez également Harriet Beecher Stowe, auteur de La Case de l’oncle Tom, un livre injustement honni alors qu’il a contribué à motiver des jeunes du Nord ouvrier à se battre contre le Sud esclavagiste.
Encensé par la jeunesse des années 1850-1860, l’ouvrage est descendu en flèche un siècle plus tard par les jeunes Noirs des années 1960. L’oncle Tom, le héros principal, est un être bon, aimé de tous à la plantation, qui répond au mal par le bien. Féministe, humaniste et abolitionniste, Beecher Stowe en appelle à la morale chrétienne qui traverse la société américaine d’alors pour répondre à des questions essentielles : un homme aussi bon peut-il être maintenu en esclavage ? Combien d’oncles Tom y a-t-il en Amérique ? Un méchant esclavagiste vaut-il mieux qu’un oncle Tom ? La rumeur a fait de ce dernier un individu au tempérament de serviteur, capable d’aimer son bourreau. Si Beecher Stowe a été vilipendée, la plupart des grands écrivains noirs ont toujours considéré son roman comme un livre majeur.
« Je trouve absurde que l’on s’interroge sur l’apport des Noirs américains à la culture américaine puisqu’ils en sont à l’origine, autant que les Blancs. »
Dans votre galerie de portraits figurent plusieurs femmes noires, dont Maya Angelou et Toni Morrison.
Une année lie les deux femmes : 1993. La première est choisie par Bill Clinton pour lire un poème lors de son investiture. La seconde obtient le prix Nobel de littérature. Une année faste donc pour deux femmes noires puissantes, élevées au plus haut niveau dans la société. Brillante, impertinente, sensuelle et attaquée tant par le Ku Klux Klan que par des Noirs, Maya Angelou n’a jamais voulu être considérée comme une victime. Elle fait partie de ces Américains qui ont séjourné en Afrique, notamment au Ghana, après les indépendances.
L’Afrique était alors perçue par des Américains noirs comme un rempart contre le racisme. Pourquoi cela n’a pas fonctionné ?
Parce que l’Afrique n’est pas l’Amérique. Comme l’a si bien dit Baldwin, les Américains noirs ne retourneront pas en Afrique et les Américains blancs ne se réinstalleront pas en Europe. On ne règlera pas le problème du racisme en dehors du territoire américain, là où on est né et où on est mort, en ignorant l’histoire qui s’y est déroulée, c’est-à-dire trois siècles d’esclavage. L’Afrique est une rêverie. De toutes les façons, les Américains noirs à l’étranger sont avant tout des Américains. On aimerait tant qu’ils le soient chez eux aussi.
Qu’ils cessent donc d’être des Noirs Américains ?
Accepter que l’on accole un adjectif (afro, africain, noir, etc.) ou un trait d’union à son identité, c’est un peu abandonner le combat en cédant le statut d’Américain à l’autre, en se situant à la marge. Je trouve ainsi absurde que l’on s’interroge sur l’apport des Noirs américains à la culture américaine puisqu’ils sont autant que les Blancs à l’origine de cette culture. Qu’ils soient rappeurs, athlètes ou scientifiques, les résultats de leurs travaux restent des contributions américaines ; ce ne sont ni des apports ni des ajouts. Comme disait Montaigne, les questions politiques sont souvent des questions de grammaire. Il faut commencer par nettoyer le vocabulaire. La société admet certains termes parce qu’ils font consensus. Par exemple, dire que je suis noir. Chacun sait que ma couleur de peau n’a rien à voir avec le noir. Rejeter ce consensus, c’est refuser un signe distinctif.
Vous évoquez aussi des personnalités éruptives, telles Nina Simone et Miles Davis.
Ce sont deux écorchés vifs, des blessés qui avaient le monde à leurs pieds, mais dont l’esprit est resté dans les plantations, ce qui explique qu’ils soient si abrasifs. On ne peut pas les toucher, ils refusent toute négociation, ne comprennent pas qu’un autre être humain puisse imaginer leur être supérieur. Vous les remettez dans les plantations, ils retrouvent leurs réflexes, comprennent qu’il leur faut fuir, aller dans les montagnes, se cacher, empoisonner les puits.
Pourquoi Cheikh Anta Diop se retrouve-t-il dans cette galerie de portraits ?
Le racisme ne concerne pas uniquement les Américains noirs nés aux États-Unis. Dans les années 1960, alors que ces Américains cherchaient à reconstituer leur histoire, Cheikh Anta Diop leur a offert celle de l’Égypte des pharaons. L’œuvre d’Anta Diop est plus étudiée aux États-Unis que dans son propre pays, le Sénégal.
En même temps que vous dénoncez le racisme, vous déplorez que certains sortent si souvent la carte raciale qu’elle passerait pour une carte de visite.
Ceux qui brandissent ainsi la carte raciale en toutes circonstances sont des victimaires. Vous leur dites bonjour, ils croient déceler dans votre ton des relents racistes. C’est de la manipulation d’identité, car ils en tirent profit. Chaque exclu qui sort la carte raciale en toute circonstance finit par en faire commerce. En général, les victimaires n’affrontent pas les racistes décomplexés.
Votre livre s’ouvre sur un mot que vous affectionnez, mais qui pourtant ne fait pas consensus. Le mot nègre.
Je le trouve beau. C’est un mot riche et trouble, qui a plusieurs significations suivant la personne qui l’emploie. Sur la couverture d’un livre, il prend tout de suite des éclats. Il n’a rien à voir avec le mot anglais nigger, plus violent, que les rappeurs utilisent pour le déminer, pour en supprimer la charge explosive. En Haïti, il signifie tout simplement « homme ». Si on peut l’utiliser aussi facilement, c’est parce que Haïti est sortie de la névrose coloniale par un processus bien étrange : l’arrivée du dictateur noir. Un Noir se servant d’autres Noirs, les Tonton macoutes, pour écraser d’autres Noirs, lesquels en ont déduit que ce n’était pas le Blanc le problème. Les colons noirs remplaçant les colons blancs, c’était une question de pouvoir plus qu’une question raciale.
Certains suggèrent de le supprimer…
C’est ridicule. Ne pas le dire ne signifie pas qu’on en pense moins. Devrait-on aussi supprimer les mots esclaves, holocauste, nazi, camp de concentration ? Il faut les conserver pour savoir qui les disait, dans quel contexte, avec quelles conséquences et quelle violence. On veut savoir de quelle manière l’Histoire a évolué.
Y a-t-il une période de l’histoire des États-Unis où l’on a l’impression de voir le racisme reculer ?
Le Ku Klux Klan a connu une période de mou, lorsque les Black Panthers sont arrivés, très bien habillés, arborant avec style blousons noirs, bottes et chapeaux. Les Noirs prenaient ainsi sur leurs épaules le fardeau de l’esthétique. Les photos de l’époque ne laissent pas deviner leur statut d’ouvriers. Cela peut sembler futile, mais c’était très politique : ils rejetaient leur condition. L’esthétique devenait une force, une arme puissante. Désormais, les Blancs régnaient sur le jour ; eux, sur la nuit, la fantaisie, l’imaginaire. L’esthétique a freiné la montée du Ku Klux Klan, car ses jeunes recrues ne souhaitaient plus revêtir la légendaire taie d’oreiller percée de deux trous.

Dany Laferrière, la singularité du racisme aux États-Unis
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Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Lauréat du prix Médicis en 2009 pour « L’Énigme du retour » (Grasset), il a été élu à l’Académie française en 2013. Il est l’auteur chez Grasset de « Je suis un écrivain japonais » (2008), de « L’Art presque perdu de ne rien faire » (2014), de « L’enfant qui regarde » (2022) et de trois romans dessinés, « Autoportrait de Paris avec chat » (2018), « L’exil vaut le voyage » (2020) et « Sur la route avec Bashô » (2021).
Dans ce livre, le premier qu’il consacre au racisme, Dany Laferrière se concentre sur ce qui est peut-être le plus important racisme du monde occidental, celui qui dévore les États-Unis. Les Noirs américains : 43 millions sur 332 millions d’habitants au total – plus que la population entière du Canada. 43 millions qui descendent tous de gens exploités et souvent martyrisés. 43 millions qui subissent encore souvent le racisme. Loin d’organiser une opposition manichéenne entre le Noir et le Blanc, précisément, Dany Laferrière précise : « On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. »
Voici donc un livre de réflexion et de tact, un livre littéraire. Mêlant des formes brèves que l’on pourrait rapprocher des haïkus, où il aborde en général les sensations que les Noirs éprouvent, et de brefs essais où il étudie des questions plus générales, Dany Laferrière trace un chemin grave, sans jamais être démonstratif, dans la violence, semble-t-il, inextinguible du racisme américain. « Mépris », « Rage », « Ku Klux Klan » alternent avec des portraits des grands anciens, Noirs ou Blancs, qui ont agi en Noir ou en Blanc : Charles Lynch, l’inventeur du lynchage, mais aussi Eleanor Roosevelt ; et Frederick Douglass, et Harriet Beecher Stowe, l’auteur de La Case de l’oncle Tom, et Bessie Smith, à qui le livre est dédié, et Angela Davis. Ce Petit traité du racisme en Amérique s’achève sur une note d’espoir, celui que Dany Laferrière confie aux femmes. « Toni, Maya, Billie, Nina, allez les filles, le monde est à vous ! » (Présentation des éditions Grasset).

Laferrière face au racisme
« Petit traité du racisme en Amérique » est un patchwork aussi poétique que colérique, non sans éclats de rire.
Dany Laferrière est tout, sauf un écrivain frileux. Il navigue selon son propre cap, quels que soient les vents dominants. Deux fois, il a utilisé le mot nègre dans les titres de ses livres. Le « n-word », qu’on ne prononce pas. Mais voilà : il vient d’Haïti, d’un pays « où les gens s’appellent nègres entre eux », ainsi qu’il le rappelle dans son récent Petit traité du racisme en Amérique. « Vous voyez, un mot prend son sens dans le lieu où il est dit. »
En Amérique, aux États-Unis en particulier, le mot est lourd de sens. Il renvoie au temps de l’esclavage et à la résistance organisée, notamment, mais pas seulement, par le Ku Klux Klan contre son abolition. Sa première apparition en 1866, relate-t-il, était plutôt carnavalesque – pas pour longtemps : « C’est alors un club de garçons festifs qui se déguisent avec une taie d’oreiller sur la tête, pour très rapidement devenir cette organisation qui sème la terreur dans les États du Sud. » L’époque semble lointaine, les effets de cette idéologie raciste ont dû s’estomper depuis. Que nenni ! La preuve par « ce triste bouquin pour dire deux ou trois choses de cette histoire du racisme ». Un livre que l’auteur qualifie lui-même de « terrifiant » et qu’il commence en chantonnant.
Le paradoxe est au cœur des raisonnements qui courent entre les pages, en courts chapitres qui se répondent et se complètent pour former un tableau d’ensemble peu reluisant et cependant non dénué d’espoir.
Chez Dany Laferrière, la colère est souvent masquée par un sourire, voire un grand éclat de rire. Il cultive la dérision comme une arme. Dans l’épisode intitulé « Le droit d’être un autre », un avocat l’appelle à 2 h du matin. Il représente l’État japonais qui donne suite à une plainte de l’Association des écrivains du pays : le romancier aurait « causé de terribles torts à ses membres en écrivant Je suis un écrivain japonais ». La parade de l’auteur consiste à se présenter comme un noir venant d’un pays pauvre spolié par les bateaux-usines japonais. On imagine l’avocat se fendre d’une courbette pendant qu’il se confond en excuses : « Un noir ! Mon Dieu ! On ne m’avait rien dit ! Haïti, misère, coups d’État, dictature, tremblement de terre, exil, mille excuses, monsieur, excusez le dérangement, si vous voulez visiter le Japon, on vous reçoit un mois à nos frais. »
Nous voici loin des États-Unis ? Oui, il s’agit quand même de respirer de temps à autre, au contraire de George Floyd, étouffé pendant près de dix minutes avant de mourir. Sous forme d’histoires brèves et de poèmes qui en racontent d’autres, des histoires, Dany Laferrière décrit un contexte peu engageant et trace des portraits réconfortants. De Nina Simone à Langston Hughes, de James Baldwin à Spike Lee ou de Maya Angelou à Toni Morrison, en passant par quantité d’autres exemples, il pose là, comme une évidence, des talents individuels qui constituent un monde auquel, pourtant, une grande partie de la population blanche ne s’intéresse guère. Sinon sous l’angle des faits divers.
« L’autorité du livre se fait en complicité avec le lecteur », écrit Dany Laferrière. La complicité avec son lecteur, il connaît. Et le prouve une fois encore.

« Mon travail est de ne pas me laisser entraîner par les hurlements »
Dany Laferrière publie un « Petit traité du racisme en Amérique », qui se déploie comme une partition musicale.
C’est déjà le trente-sixième livre de Dany Laferrière depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985. Lui qui avait publié en 2020 une lettre ouverte intitulée Le racisme est un virus, dans laquelle il revenait sur la mort de George Floyd, tué par un policier blanc lors de son interpellation à Minneapolis, nous offre en ce printemps un Petit traité du racisme en Amérique. Où il convoque tour à tour de grandes figures politiques ou artistiques, d’hier à aujourd’hui, multiplie les angles et les thèmes, rappelle les solidarités et la tendresse, le tout dans une langue délicieuse qui ne craint jamais un peu d’humour, cette « simple courtoisie ».
On sent votre livre nourri de réflexions et de lectures accumulées depuis de nombreuses années, mais qu’est-ce qui vous a décidé à le publier aujourd’hui ?
Ces dernières années ont été dramatiques sur le plan du racisme en Amérique du Nord, et aux États-Unis particulièrement. Et ce, même sous la présidence de Barack Obama, parce que beaucoup de racistes ont voulu faire savoir à l’Amérique noire que le fait d’avoir un président noir n’était pas une protection. Sous la présidence de Trump, la chose s’est aggravée. Il n’était pas un président qu’on voulait défier, mais un président qui était du côté des racistes, qui les a d’ailleurs défendus. Je me suis dit que c’était le moment de regarder cela de près. J’ai aussi remarqué que lorsque les gens contestaient, ils avaient dans leurs sacs un certain nombre de noms et d’anecdotes, mais qui ne venaient pas de bien loin. J’ai donc voulu rappeler que le racisme a une très longue histoire, qui remonte à l’esclavage, et, surtout, qu’il y avait eu des héros : des gens comme Frederick Douglass ou Harriet Beecher Stowe, qui ont jalonné cette longue histoire, de l’esclavage au racisme et aux assassinats d’aujourd’hui. Cela n’a pas toujours été négatif, et il y a également eu de la contestation de la part de Blancs. On l’a notamment vu au cours de la guerre civile : des Blancs sont morts pour combattre le système.
Au début du livre, vous écrivez : « Je tiens la nuance pour la forme la plus persuasive qui soit, et parfois la plus subversive ». La nuance n’est-elle pas devenue trop rare à notre époque ?
Ce qu’on entend autour de nous n’est pas forcément ce qui se passe dans le monde. Dans le métro, dans la rue, si on écoute les silences, ceux qui n’en pensent pas moins, la politesse des gens, parfois leur extrême sollicitude envers les autres, on voit que l’image de la vie que nous retenons n’est pas forcément la bonne. On a l’habitude de dire que les gens vont mal, qu’ils sont indifférents, mal élevés. Parle-t-on assez de ceux qui sont très bien ? J’en appelle à notre capacité d’observation pour ne pas donner trop de champ à ceux qui voudraient désespérer le monde. Parce que là est le début de la violence : vous désespérer, vous faire croire que c’est une forme de vie naturelle. Croire que les gens violents sont plus nombreux que ceux qui subissent cette violence ou observent et réparent les choses avec élégance et sensibilité : là est la première reddition. Mon travail est de ne pas me laisser entraîner par les hurlements.
Vous parlez des femmes comme des êtres qui comprennent le mieux le racisme, puisqu’elles vivent aussi la stigmatisation.
Le sexisme est encore une plus vieille histoire, le sexe ayant précédé la race. Les femmes se battent depuis si longtemps qu’elles doivent avoir quelques idées sur l’aveuglement, elles ont dû développer des manières de survivre, et même de vivre agréablement, en neutralisant ces forces agressives, violentes, vulgaires. Donc il faudrait mettre en commun cette expérience et ce savoir acquis depuis des millénaires. Quand une femme dit « non », il faut l’accepter. Quand un Noir dit « j’étouffe », il faut arrêter. L’idéal serait de ne pas en arriver là.
« Un mot simple, si on ne fait pas attention, peut vous exploser au visage », écrivez-vous. Est-ce votre rôle d’être pédagogue, de déminer la réalité ?
Mon rôle est de la dire avec la plus grande justesse. Je ne pense pas qu’il y ait toujours une bombe à déminer, ni qu’il faille toujours répondre à une action ou une agression. Il faut dire la réalité à notre façon. On a le droit de s’exprimer, de configurer ou reconfigurer le monde, de le dire avec la plus grande précision et finesse et, si possible, la plus grande élégance. La première courtoisie est de ne rien ajouter à ce qui est déjà un trop-plein de violence. Après, on essaiera même d’apaiser. La parole, qui est un trésor humain, la capacité à dire ce que l’on ressent, comment on voit les choses, si on se laisse déborder, emporter par les mots, peut être très dangereuse. Créer une atmosphère de violence ne règle rien, et pousse même l’autre à utiliser lui aussi la violence. On n’a pas idée de combien la langue peut être agressive et violente, mais combien elle peut aussi charmer et consoler.
Haïkus, poèmes, textes en prose : le livre se déploie comme une partition musicale, en plusieurs mouvements. Est-ce venu spontanément ?
Cela me touche d’autant que je n’ai aucune oreille musicale. Par contre, j’ai une attention à l’écriture, je connais la musique des mots, j’essaie d’entendre toutes les voix, même silencieuses. Et je suis allergique à l’ennui. Dans certains jardins, au Japon, de petites pierres sont disposées pour nous permettre de les traverser sans rien écraser. Cela peut être de manière linéaire ou éparpillée. L’idée est de ne pas ennuyer les pieds. Quand on lit, c’est la même chose : il ne faut pas ennuyer les yeux, les émotions, il faut réactiver les neurones, nous garder éveillés et charmés. Je crois à cette courtoisie de l’écriture pour que le lecteur traverse le livre agréablement. C’est venu spontanément, j’ai senti que c’était ainsi que je devais l’écrire.

Dany Laferrière : « J’écris comme ma grand-mère cuisinait »
Il fête ses 70 ans ce 13 avril et ses dix ans à l’Académie française le 12 décembre. À l’occasion de ce double anniversaire, l’auteur haïtien naturalisé canadien nous parle de son dernier livre qui traite du racisme aux États-Unis. Il revient sur son enfance et le rôle essentiel des femmes de sa vie.
Vous publiez l’ouvrage Petit traité du racisme en Amérique. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce livre ?
Je suis parti du constat que, lorsque Barack Obama est arrivé au pouvoir, les violences raciales ont augmenté. Pour une raison simple : les racistes voulaient montrer que l’élection d’un Noir à la tête du pays ne les empêchait pas de contester la présence, aux États-Unis, des Afro-Américains. L’avènement de Donald Trump n’a pas inversé la tendance. Les racistes semblaient avoir sa caution. Après Trump, le phénomène a continué. Mon but, en écrivant ce livre, était de montrer pourquoi ces violences ne s’arrêtent pas.
Pourquoi donc, selon vous ?
La raison fondamentale est que les jeunes Américains, qu’ils soient blancs ou noirs, ont des repères limités et peu de profondeur de champ. Leur regard sur leur société n’est ni rétrospectif ni prospectif. Pour illustrer mon point de vue et mes références sur ce drame qui remonte à l’esclavage, aux lynchages et au Ku Klux Klan, j’ai choisi d’adopter un style très lisible : des portraits courts, des réflexions brèves. Aujourd’hui, aux États-Unis, un Noir est légalement libre. Mais qu’il soit président, médecin ou ouvrier, il y a toujours un Blanc qui va faire cette réflexion : « Quelqu’un de sa famille a été notre propriété, notre possession il y a quelques siècles… » C’est cela qu’il convient de déconstruire.
C’est pourquoi vous militez pour la réhabilitation de La Case de l’oncle Tom !
Écrit par Harriet Beecher Stowe et publié en 1852, ce livre est le plus grand best-seller du XIXe siècle. Il raconte l’histoire d’un esclave qui aimait tout le monde, y compris ses maîtres. L’ouvrage a beaucoup fait pour la cause abolitionniste, plusieurs milliers de Blancs étant persuadés qu’ils n’étaient pas racistes, pour la simple raison que l’oncle Tom les aimait. Un siècle plus tard, des activistes noirs ont estimé qu’« oncle Tom » était synonyme de « vendu ». J’invite au contraire à lire ce livre, car ceux qui le critiquent ne l’ont généralement pas ouvert. Son message est subversif : « On peut aimer son prochain comme soi-même », qu’il soit cruel ou indifférent. Martin Luther King a repris cette idée révolutionnaire dans sa proposition de vivre ensemble.
Que pensez-vous de ceux qui veulent déboulonner les statues…
C’est un petit groupe d’universitaires américains qui a lancé ce mouvement appelé la cancel culture (qui consiste à exclure de l’espace public des idées, des personnes ou des objets qui ne correspondent pas à certaines valeurs, NDLR). Nous lui donnons sans doute trop d’importance. Je ne suis ni pour ni contre. Il faut rentrer dans les détails et mettre les bémols nécessaires, sinon on arrive à des extrêmes. Exemple, peut-on dire qu’éliminer l’esclavage c’est de la cancel culture ? Je crois que non. Quelle importance pour le grand public de devoir terminer les mots par « é-e-s » comme le suggère l’écriture inclusive ? Il faut faire dialoguer des gens qui ont des idées différentes et les conduire à discuter pour trouver une solution médiane…
Que pensez-vous de la situation en France ?
Je connais mieux l’état de l’Amérique, parce que j’y ai vécu près d’une quinzaine d’années. Pour la France, je suis en quête de lectures sur le sujet. Mais ce que je sais, c’est que, quel que soit le pays où l’on se trouve, le fait d’empêcher un groupe de gens de vivre dans un espace donné sous prétexte qu’ils sont d’une autre couleur, origine ou religion varie peu. Mon livre permet d’établir que le racisme se base sur un principe simple : humilier quelqu’un jusqu’à lui donner un sentiment d’infériorité. À partir de là, il est facile de moins rémunérer son travail et de l’exploiter. Le racisme fait aussi gagner beaucoup d’argent.
Avez-vous vécu des situations similaires ?
Prenons mon exemple, j’ai travaillé huit ans à l’usine, au Québec. À mon arrivée à Montréal, mes amis m’ont conseillé de dire que je ne savais pas lire pour que je puisse être recruté comme ouvrier. Je n’avais pas de papiers et je postulais toujours pour des emplois les moins bien payés. J’ai travaillé dans une firme où il fallait mettre des statues dans une boîte. J’ai déclaré, pour être engagé, que je ne savais pas compter. À la fin, je faisais des erreurs involontaires et à la longue, je ne savais plus compter.
Comment en sortir ?
Par l’instruction. L’exemple de Frederick Douglass (1818-1895), considéré comme le plus grand orateur du XIXe siècle, en est la preuve. Petit esclave, sa propriétaire blanche lui a appris à lire. Quand le mari de cette dernière l’a su, il s’est mis en colère en lui disant : « Ce petit nègre est notre richesse. Si tu lui apprends à lire, il va comprendre ce qui lui arrive et se révolter. » L’éducation est l’une des voies.
C’est votre éducation reçue à Haïti qui vous a conduit jusqu’à la Coupole ?
Pour éviter le tumulte de Port-au-Prince, la capitale, mes parents m’ont envoyé chez ma grand-mère, Da. Chez elle, j’avais les livres pour seule compagnie. Et c’est parce que j’ai beaucoup lu que je suis devenu écrivain. À Haïti, lorsque quelqu’un faisait une faute de langue, il disait : « J’ai le droit de me tromper, car je ne suis pas académicien. » Aujourd’hui, ils ne peuvent plus le dire, car un Haïtien a pu être élu membre de l’Académie française. Il y a un avant et un après.
Comment définiriez-vous la culture haïtienne ?
Haïti a une identité très forte qui repose sur des bases solides : une langue, le créole, qui cohabite avec le français. Une religion, le vaudou, qui coexiste avec le catholicisme. Et une histoire, qui est celle du premier peuple esclave à avoir obtenu son indépendance par la lutte en 1804. Après leur libération, les Haïtiens ont volontairement décidé de garder le meilleur de la colonisation : la langue française. C’est ce véhicule qui leur a permis d’accéder au savoir universel – c’est pourquoi la littérature haïtienne est si riche et variée –, et qui lui donne cette capacité de surmonter les soubresauts de son histoire.
Dans vos œuvres, les femmes haïtiennes occupent une place importante !
Littéralement, je suis cousu de femmes… Je me suis abreuvé des nombreuses conversations avec ma mère et mes tantes. Et pour avoir été élevé par ma grand-mère, Da, j’ai un prisme féminin en tant qu’écrivain. J’ai hérité de son sens de l’observation. De la galerie de sa maison, où elle buvait son café, elle voyait à la fois ce qui se passait à l’intérieur de chez elle et dans la rue. J’écris mes livres comme elle cuisinait. Lorsqu’elle agrégeait ses ingrédients, elle pensait d’abord à ceux qui allaient manger. Quand j’ai écrit mon premier livre, je l’ai envoyé à ma mère. Ses remarques portaient sur l’absence d’éléments de vie quotidienne dans mon texte. Elle a par exemple noté que mon narrateur n’a pas pris sa douche une seule fois !
C’est une sorte d’invitation à l’humilité ?
Engendrer un récit que plusieurs milliers d’inconnus vont prendre le temps de lire, alors qu’ils pourraient faire mille autres choses, est à la fois effrayant et fantastique. C’est pourquoi un écrivain doit être à la fois humble et vaniteux.
C’est pour cela que vous ne vous prononcez jamais sur la marche du monde ?
Je prends toujours le temps de la réflexion. Mon rôle, en tant qu’écrivain, n’est pas de donner mon point de vue sur toutes sortes de sujets, y compris ceux que je ne maîtrise pas. Pour l’Ukraine par exemple, je préfère laisser la parole à ma collègue Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, qui connaît mieux cette région du monde, que de me prononcer. Au sujet d’Haïti, après l’assassinat du président Jovenel Moïse, en 2021, des journalistes m’ont demandé ce que je pensais. J’ai eu l’humilité de les inviter à lire Les Villages de Dieu, roman de l’écrivaine Emmelie Prophète. Elle vit à Port-au-Prince et a très bien décrit ce qui s’y passe. Je refuse d’avoir la prétention de tout savoir sur tout.
En coulisses
C’est dans le café branché attenant à son pied-à-terre parisien, à côté de la gare de l’Est, que nous arrivons. Il nous rejoint, non pas drapé dans son habit vert d’Immortel, mais en toute simplicité, en jean bleu et baskets rouges. Il reconnaît le photographe Corentin Fohlen qui m’accompagne et avec lequel il a déjà travaillé. Ravi par ces retrouvailles, il se prête avec d’autant plus de décontraction à l’interview puis à la séance photo.
Son univers
Ma Remington 22
J’ai acheté cette machine à écrire pour 50 dollars chez un brocanteur de Montréal. Je ne savais pas m’en servir, alors je tapais avec un seul doigt. J’ai écrit mes cinq premiers livres sur cet appareil et elle figure, comme personnage, dans au moins sept de mes œuvres.
L’art de cuisiner
C’est une passion héritée de Da, ma grand-mère. Partout où je vais, j’essaie de me concocter des petits plats. Pour moi, la cuisine est l’art le plus proche de l’écriture. On réunit des éléments disparates qui ont un goût unique et à la fin, ça donne quelque chose de neuf qui n’existait pas.
Mon épée d’académicien
Signée du sculpteur haïtien Patrick Vilaire, cette épée, symbole de mon appartenance au cercle des Immortels, m’a été remise solennellement à l’hôtel de ville de Paris, le 26 mai 2015, par le regretté Jean d’Ormesson.
Fictions, de Jorge Luis Borges
Ce recueil de textes de l’écrivain argentin publié en 1944 a été mon premier coup de foudre littéraire. Après avoir lu la nouvelle L’Approche d’Almotasim où le narrateur fait la critique d’un roman imaginaire qui parut à Bombay en 1932, je n’ai plus quitté l’œuvre de Borges (1899-1986) qui est depuis mon écrivain préféré.
Sa bio
- 13 avril 1953 : naissance à Port-au-Prince (Haïti).
- 1972 : devient animateur à la radio Haïti Inter.
- Juin 1976 : s’exile à Montréal, au Canada.
- 1985 : publie son premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.
- 1990 : s’établit à Miami (États-Unis) avec sa famille, avant de retourner au Canada en 2002.
- 2009 : reçoit le prix Médicis pour L’Énigme du retour.
- 12 décembre 2013 : élu à l’Académie française, fauteuil n° 2, celui de Montesquieu… Reçu en séance solennelle sous la Coupole le 28 mai 2015, par Amin Maalouf.
- 10 juin 2020 : publie une lettre, « Le racisme est un virus ».

C’est ça le racisme
Dany Laferrière n’est pas le genre à parler au nom des autres, dans la vie ou dans ses romans. Mais dans cet essai, il fait un pas de côté et prend à bras-le-corps un mal universel : le racisme. L’écrivain haïtien manie la plume avec son habituelle élégance pour nous secouer. Il expose au grand jour les comportements, les phrases, tout ce qu’une personne de couleur subit depuis trois cents ans. Surtout, il rappelle que non, décidément, le racisme n’est pas anecdotique, qu’il n’appartient pas à un passé qu’il faut balayer du revers de la main mais qu’il s’agit bien d’une réalité. Elle est incarnée par Miles Davis, Nina Simone ou un illustre inconnu. Autant de femmes et d’hommes qui irriguent ses courts textes et incarnent l’humanité bafouée. L’Immortel de l’Académie française ne donne pas de leçon mais fait un constat pragmatique. Et ça fait du bien.

Petit traité du racisme
Edward Ousselin
Western Washington University
BORN IN HAITI in 1953, Dany Laferrière has been living abroad since 1976, mostly in Quebec, but also in Florida and in France. His first novel, How to Make Love to a Negro without Getting Tired (Laferrière favors provocative titles), was published in 1985. Some of his books, all written in French, have been translated into English (his personal account of the massive earthquake that struck Haiti in 2010 was reviewed in the May 2013 issue of WLT). Others have been adapted into films (e.g., Heading South, directed by Laurent Cantet in 2005). In 2013 Laferrière became a member of the Académie française. After fourteen novels, mainly addressing topics related to identity and exile, his Petit traité du racisme en Amérique (Short treatise on racism in America) is his first book on the issue of racism. Dedicated to Bessie Smith, it is obviously influenced by the recent series of documented cases of African Americans who were murdered by white police officers, of which the best-known case is Derek Chauvin suffocating George Floyd by kneeling on his neck for nearly ten minutes.
Instead of a structured essay, this book offers a sort of kaleidoscopic arrangement of short texts, some in prose, some in a poetic format reminiscent of haikus (in 2008 Laferrière published a novel entitled I Am a Japanese Writer). Each section of the Petit traité, however short, has its own title. By way of illustration, here is a sampling of these titles: Le mot Nègre; La vie de Fautre; Blanc contre Noir; Le sentiment d’infériorité; La rage en Amérique; 9 min 29; La gloire d’Eleanor; L’afro dAngela Davis; Langston Hughes à Port-au-Prince; Toni Morrison et Maya Angelou; Le Noir a peur du noir; Martin Luther King et René Lévesque.
Laferriére’s purpose in this book is not to provide a detailed accounting of all the recent deaths caused by racism. In a section entitled « Lesprit du livre, » he explains that he seeks to bring out the human « flesh and pain » that lies within « the tragedy that is racism » and to point out that in each case, it is « a human being who was killed… and not a concept. » His investigation of racism in America is more literary and psychological than historical or sociological. He points out that, due to his background as a Haitian exile living in Quebec and writing in French, his approach is somewhat different from that of other Black men and women who grew up in the United States. He also states that he is quite conscious of the levels of racism that exist in Canada or in France. He chose to write about America because of what he calls the « weight of numbers, » or the fact that the number of African Americans is higher than the total population of Canada. In the United States, where the descendants of slaves live among the descendants of slave-owners, the historical legacy of slavery and the Jim Crow era is much more pervasive and visible. Neither despairing nor naively hopeful in tone, Laferrières views on one of the most central problems of American society and culture are consistently insightful and thought-provoking.

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[Vidéo de 6 minutes]
Dany Laferrière présente son livre Petit traité du racisme en Amérique.

L’art de la nuance dans le combat contre le racisme : hommage à Dany Laferrière
Maka Kotto
Ex-ministre de la Culture et des Communications
Le soir du 1er février 2024, l’enceinte prestigieuse de l’Académie française s’est enveloppée d’une atmosphère de reconnaissance et de réflexion profonde à l’occasion de la remise du Grand Prix du Groupe des Ambassadeurs Francophones de France (GAFF) à Dany Laferrière.
Son oeuvre Petit traité du racisme en Amérique a été couronnée, marquant une étape significative dans la célébration de la littérature francophone engagée et introspective.
Une soirée sous le signe de l’excellence et de l’engagement
Le palais de l’Institut de France, ce soir-là, n’était pas seulement un lieu de rassemblement pour l’élite intellectuelle francophone ; il représentait un carrefour de pensées, un espace où l’engagement pour une cause commune -la lutte contre le racisme -se voyait magnifiquement honoré.
L’introduction d’Amin Maalouf, suivie de la remise du prix par Son Excellence M. Vijayen Valaydon, a posé les bases d’une célébration mémorable.
Dany Laferrière, dans son intervention, a transcendé les simples remerciements pour élever le débat.
Il a plongé l’auditoire dans une réflexion sur la complexité des identités et des expériences, rejetant les dichotomies réductrices pour embrasser une vision plus inclusive et nuancée du racisme.
Son hommage aux figures de proue afro-américaines n’était pas seulement un rappel de leur héritage mais aussi une invitation à reconnaître la richesse et la diversité des contributions culturelles au-delà des catégories raciales.
Un prix qui résonne avec l’histoire et le présent
L’attribution de ce prix à Laferrière, surtout en ce Mois de l’histoire des Noirs, n’est pas anodine. Elle souligne avec force la pertinence de son travail dans le contexte actuel, marqué par des discussions cruciales sur l’identité, l’histoire et le racisme.
Petit traité du racisme en Amérique se distingue par sa capacité à éclairer ces débats, offrant une perspective à la fois historique et profondément personnelle.
Laferrière nous interpelle directement : «Je voudrais remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme… c’est un être humain qu’on a tué ou qu’on cherche à tuer, et non un concept… Il faudrait que quelqu’un parle en leur nom. Je n’aime pas parler au nom des gens, mais puisqu’ils sont morts…»
Ces mots résonnent comme un appel à l’action, soulignant la douleur et les conséquences humaines du racisme. Ils nous invitent à reconnaître chaque victime non comme un concept abstrait, mais comme un individu dont la vie a été injustement fauchée ou marquée par la discrimination.
Cette reconnaissance de Dany Laferrière dépasse les frontières linguistiques et géographiques, témoignant de l’impact universel de son message.
La réédition de son traité en France, après son succès initial au Québec, met en lumière la résonance de sa voix au sein de l’espace francophone et sa contribution indélébile à la littérature mondiale.
En consacrant Dany Laferrière, la communauté francophone ne célèbre pas seulement un auteur mais un penseur, un éclaireur dans les méandres complexes du racisme et de l’identité.
Ce prix, bien plus qu’une reconnaissance littéraire, est un hommage à la capacité de l’art de transformer la société, de provoquer la réflexion et d’encourager le dialogue.

« Le fantôme de la Maison-Blanche » : quand Dany Laferrière évoquait le risque d’un retour de Trump
Dans son « Petit traité sur le racisme en Amérique », publié en janvier 2023, l’écrivain et académicien n’excluait pas le retour de Donald Trump au pouvoir. Extrait.
Élu à l’Académie française en 2013 , Dany Laferrière est l’auteur notamment de Je suis un écrivain japonais, Autobiographie américaine, et de plusieurs romans dessinés, dont L’exil vaut le voyage. Dans son récent Petit traité du racisme en Amérique , celui qui a rassemblé ses romans écrits sur sa vieille Remington sous le titre Mythologies américaines (Grasset) s’exprimait pour la première fois sur le racisme qui ronge la société américaine.
Il y convoquait les grandes figures qui ont marqué la condition des Noirs : Maya Angelou ou Toni Morrison, Mohamed Ali ou Miles Davis. Les lynchages du Ku Klux Klan y côtoient le rêve de Martin Luther King. Son adresse aux femmes de combat, « Toni, Maya, Billie, Nina, allez les filles, le monde est à vous ! », aurait pu inspirer la malchanceuse Kamala… En tout cas, Laferrière n’exagérait pas, en écrivant ceci sur Donald Trump, dont il avait beau rayer le nom…
Le Fantôme de la Maison-Blanche, par Dany Laferrière
« Vous souriez ? Vous avez des doutes ? Tout ça vous semble un peu tiré par les cheveux ? Pourtant, vous venez de vivre quatre ans de Trump. Vous l’avez vu envoyer ses hommes attaquer le Sénat américain, lui, le président. Il a fait au peuple la faveur de quitter la Maison-Blanche tout en gardant le suspense qu’il pourrait rester jusqu’à la dernière seconde. Il a déclaré publiquement qu’il fait plus confiance au service de renseignements russe qu’à son propre service. Il a monté un mur pour séparer le Mexique des États-Unis qu’on ne pourra même pas casser parce que ça coûtera trop cher. Il nous a proposé courtoisement un verre d’eau de Javel pour nous guérir de la Covid. Pour lui, la réalité n’est qu’une succession de faits alternatifs. Et, en dernier lieu, vous savez qu’il pourra revenir.
Vous trouvez toujours que j’exagère ? »
Extrait de « Petit traité du racisme en Amérique », éd. Grasset (Le Livre de poche, page 231)
Bonus
