🏆 Prix Jean Éthier Blais, 2003

de Ursula Mathis-Moser
Dany Laferrière s’avoue trop ambitieux pour n’appartenir qu’à un seul pays et, comme pour souligner son côté universel, c’est une universitaire autrichienne qui signe ici la première étude approfondie qui lui est consacrée. Ursula Mathis-Moser aborde les romans de l’« Autobiographie américaine » sous le thème général de la dérive spatiale (de la petite ville à la métropole) et temporelle (les divers temps de la narration). Elle démêle les jeux de l’intertextualité et de l’autofiction qui sous-tendent ces récits. Référence désormais incontournable des études laferriennes, ce livre propose aussi une esquisse biographique et une bibliographie exhaustive.
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«Ils choisissent le thème du sexe […]. Ou ils choisissent l’exil […]. Ou encore l’urbanité […]. J’ai aussi entendu dire que je suis un écrivain de la paysannerie haïtienne […]. Chaque fois, ils éliminent tous les autres plans, niant l’observateur social original que je suis. […] On dirait qu’il faut s’en tenir à une série de thèmes spécifiques aux écrivains du Tiers-Monde : l’errance, la dictature, l’engagement social, les voyages, l’exil. Ce n’est pas sur moi qu’on fait la thèse, mais sur l’exil. […] J’attends qu’on me prenne pour un écrivain.»
L’esprit de cette dernière phrase, rejetant tout compromis, transparaît aussi dans le refus d’étiquettes et de comparaisons avec, par exemple, les écrivains antillais. Laferrière ne se lasse pas de dénoncer le cloisonnement et le compartimentage, et si comparaison il y a, celle-ci doit opérer avec des paradigmes comparables : puisqu’il se considère comme « un jeune écrivain de cette fin de siècle, à la fois de Miami, de Montréal et de Port-au-Prince », il pourra tout au plus être comparé « à des écrivains de mon époque, de mon âge, mais de tous les pays du monde ».
Il serait vain de croire que la présente étude puisse répondre aux attentes de l’auteur : une vue d’ensemble de l’œuvre, qui dessine les contours changeants et l’identité multiple du moi créateur, qui ne se laisse tenter ni par l’analyse thématique ni par les étiquettes d’usage telles l’antillanité, la francophonie et autres. En outre le critique littéraire ne peut voir sa tâche primordiale dans une critique sympathisante. D’un autre côté, les jugements de l’auteur et les desiderata qu’il formule donnent à réfléchir. Il a certainement raison en ce qui concerne l’absence d’études globales de son œuvre, l’importante bibliographie de cet ouvrage ne devant pas faire oublier l’état réel de la recherche. Et il a raison en d’autres points qui, jusqu’à un certain degré, ont guidé nos recherches et la conception de ce travail, dont je présenterai brièvement le plan. En attendant, j’aimerais m’arrêter sur une question qui me paraît de première importance.
Dans l’entrevue citée ci-dessus, Laferrière regrette que la critique « ne dispose pas de toutes les clés culturelles⁷ » nécessaires pour approcher son œuvre. Or, nous sommes fort consciente de cette problématique qui vaut tout aussi bien pour la présente étude entreprise par une Européenne de langue allemande. Le manque de clés culturelles touche avant tout certains aspects de la culture haïtienne et du folklore et c’est pourquoi nous ne nous sommes pas étendue outre mesure sur cet aspect; nous avons même commenté l’exclusion d’interprétations au chapitre consacré à l’intertextualité. Néanmoins, compte tenu des lacunes inévitables, la justification d’une approche interculturelle du produit culturel nous paraît hors de doute tant qu’elle ne s’érige pas en juge suprême. Il n’y a pas une lecture correcte de telle ou telle œuvre, qu’elle vienne de l’intérieur ou bien de l’extérieur, et il n’y a surtout pas de lecture définitive. Dans la rencontre du propre et de l’étranger s’établit, dans le meilleur des cas, une mise en relation d’éléments culturels et d’appréciations divers, une interaction, un dialogue. Le jeu des perceptions, « fausses » peut-être mais loin d’être inutiles, peut paraître « transitoire, imparfait, inachevé, insatisfait⁸ » comme toute aventure de métissage, mais pratiqué avec mesure et responsabilité il sera éclairant dans ses limitations mêmes. Or, c’est de nos limitations que nous nous excusons ici. Comment alors présenter ce portrait d’un écrivain contemporain, portrait qui ne cessera de surprendre par son interminable jeu de miroirs? L’amorce de ce portrait se fait au premier chapitre sous forme d’essai d’une approche biographique, essai et approche soulignant le provisoire, le flou de la dérive laferrienne. Un laborieux travail de philologue a permis de poser les repères temporels et géographiques d’une vie d’écrivain des plus mouvementées et d’identifier les scènes-clés de cette vie, traumatisantes parfois. Les deux œuvres de référence J’écris comme je vis (2001) et Je suis fatigué (2001) n’ayant été publiées que très récemment, toute référence, tout indice biographique a dû être pris en considération, sans que puissent être levées toutes les interrogations ni démêlées toutes les contradictions apparentes.
Dans un deuxième temps, le regard s’élargit pour inclure la poétique laferrienne qui se déploie au fur et à mesure des entretiens de presse, des prises de position de l’auteur, des œuvres de fiction et des critiques. Consciente du fait que l’importante dimension autobiographique de l’œuvre de Laferrière ne justifie pas une équation trop rapide entre l’auteur, le narrateur et/ou le personnage, nous tentons néanmoins des rapprochements interprétatifs entre ces trois domaines, qui permettront de dégager une « poétique implicite » de l’œuvre. Comme point de départ nous nous inspirons de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993), texte dans lequel l’auteur s’adonne à une métaréflexion approfondie, visant le « pourquoi » et le « comment » de l’écriture tout comme le rôle de l’écrivain dans un lieu géographique précis et un contexte sociohistorique spécifique.
En résulte l’esquisse d’une nouvelle Befindlichkeit (posture) de l’écrivain contemporain qui ne s’articule pas seulement à travers certains thèmes mais surtout à travers la structuration et l’architecture de l’œuvre et les mécanismes de l’écriture.
Les lignes de force de la biographie et de la poétique de l’auteur ayant été déterminées, nous cherchons ensuite à discerner les configurations de l’œuvre, complétant la lecture « externe », biographique et poétique, par une lecture « interne ». Ce faisant nous reprenons le concept de la dérive, qui semble particulièrement apte à caractériser l’univers littéraire de Laferrière et qui implique à la fois perte de vue, déplacement à vau-l’eau et possibilité de réancrage. L’analyse des configurations textuelles portera sur plusieurs axes : celui des lieux, celui du temps, et celui des « promenades frontalières » dans le domaine du genre, de l’intertexte et du moi narrateur, auteur et personnage.
Avec cette dernière interrogation, nous ne touchons pas seulement au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler l’« autofiction » : nous revenons aussi à notre point de départ, la biographie de l’auteur et la poétique implicite de l’œuvre. L’analyse de cette dernière a confirmé qu’à travers un moi omniprésent, Dany Laferrière ressuscite tous les autres qui sont en lui, et cet éclatement se traduit à tous les niveaux de l’écriture. Ne reste qu’un petit ajout indispensable à nos yeux, même s’il n’est pas du goût de l’auteur.
En tant que critique littéraire nous tenterons de situer Dany Laferrière par rapport à d’autres auteurs et courants littéraires; nous dégagerons les traits « contemporains » de cette œuvre postmoderne, qui peuvent servir de trait d’union entre l’auteur et d’autres écrivains, et nous la situerons dans le cadre du concept de l’hybridité culturelle. Ce concept, dans tout ce qu’il comporte de provisoire et de non déterminé, est ouvert à toutes les fins, à toutes les continuations et à toutes les conclusions. Même celle peut-être de Laferrière, si douloureuse pour ses lecteurs, celle de l’arrêt de l’écriture.
Avant de vous confier les pages qui suivent, je désire vivement remercier mon mari, Hans Moser, et ma fille, Claudia Mathis, qui sont si inextricablement liés à mon univers mental. Je remercie mes amis Gilberte Tschirner, Séda Azadiguian et Pierre L’Hérault, qui se sont chargés de la correction linguistique, et je remercie Dany Laferrière pour son amitié spontanée et simple : « J’ai la joie de t’annoncer que, selon les prévisions des dieux du panthéon vaudou, l’année est tienne. Alors vas-y à fond », m’écrit-il le 6 janvier 2002. J’y vais.
Ursula Mathis-Moser
Essai d’une approche biographique
Je suis trop ambitieux pour appartenir à un seul pays. Je suis universel.
Pour planter le décor.
Qui est Dany Laferrière? Hésitations, la réponse se fait attendre, car il y a dérive d’abord dans la biographie… Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière débarque au Québec à l’âge de 23 ans. Depuis 1990, il réside dans le sud-ouest de Miami, mais il continue de revenir dans sa ville d’élection, Montréal, où il est né « comme écrivain ». En 1995, après presque vingt ans d’absence, il retourne en Haïti pour quelques semaines avant de reprendre sa vie de voyageur. Triangle donc des lieux — « triangulation » des cultures, avec quelques rares points de repère dans le temps. Et encore, ceux-ci ne sont pas très sûrs. Selon le Journal de Montréal, Dany Laferrière serait arrivé au Québec en 1976, selon Denise Helly il y aurait immigré en 1978, et selon Pierre-Raymond Dumas il serait résident de Montréal depuis 19795. Confusion également sur les lieux. Est-il arrivé au Québec ou à Montréal, est-il né à Port-au-Prince ou à Petit-Goâve où se déroule L’odeur du café, son roman d’enfance? Si la biographie reste floue et mouvementée — même son éditeur et « révélateur » Jacques Lanctôt ne peut fournir de dates précises —, certaines bribes de biographie vont tout de même étoffer le triangle des lieux. Ces bribes sont éparpillées dans des centaines d’articles de presse et d’interviews de longueur et de qualité très inégales. Si par la suite nous osons proposer une approche biographique, c’est grâce à l’entretien récent de Laferrière avec Bernard Magnier, et c’est grâce aux informations supplémentaires mises à notre disposition par Dany Laferrière lui-même, qui, d’ailleurs, prend grand plaisir à « être perçu comme quelqu’un d’ambigu ».
Mon nom
Windsor Klébert Laferrière — alias Dany Laferrière — est né le 13 avril 19531 à Port-au-Prince, quatre ans avant la prise de pouvoir de François Duvalier. Le surnom Dany, qui lui servira de nom d’auteur, lui vient de sa grand-mère, Mme Daniel Nelson, selon les uns, de sa tante et marraine Raymonde Nelson selon les autres. Le scénario de sa toute petite enfance met en jeu un cercle restreint de personnages : sa mère Marie, qu’il évoquera dans Pays sans chapeau (1996), sa soeur Ketty, d’un an sa cadette, et son père, Windsor Klébert, qu’il qualifiera de «brillant et bizarre». À l’âge de 24 ans, Windsor Klébert fut maire de Port-au-Prince, puis sous-secrétaire d’État au commerce et à l’industrie et consul à Gênes et à Buenos Aires avant d’être — à peine âgé de 30 ans — exilé par Papa Doc en 1958. S’étant engagé dans ses jeunes années aux côtés de François Duvalier, Windsor Klébert — journaliste comme le sera son fils plus tard — tombe en disgrâce pour s’être trop rapproché du peuple et doit quitter le pays. Dany a alors cinq ans. Personnage connu, il ne sera cependant pas oublié de ses compatriotes ni des étudiants du lycée Pétion, comme le note Dominique Demers : À Port-au-Prince, on parle encore du patriote légendaire, promu ministre du Commerce avant d’être exilé pour avoir critiqué Papa Doc. Devenu hors-la-loi, Windsor Klébert distribuait des tracts derrière un comptoir de marchand de glaces et se déguisait en cireur de souliers pour échapper à la police de Duvalier. Il est mort à New York, il y a cinq ans [1983, « fou d’exil ». C’est à son enterrement que son fils a vu son visage pour la première fois.
L’absence du père a certainement laissé des traces dans l’univers de l’écrivain, qui professe ne pas aimer décrire des hommes : « As a writer, I can’t describe men very well. […] It’s as if they didn’t interest me. » Cependant, le fils Klébert n’oubliera pas Klébert père. Dans Le cri des oiseaux fous (2000), Dany Laferrière met un point final à l’« Autobiographie américaine » que constitue son oeuvre jusque-là publiée, en ressuscitant le père occulté. Mais avant de marquer son oeuvre, l’histoire du père révolté et tombé en disgrâce aura marqué la biographie du fils. Car «très vite», dit-il, et l’on suppose que c’est pour le protéger, «ma mère m’a envoyé dans une petite ville au bord de la mer près de la frontière sud de l’Haïti, pour vivre avec ma grand-mère». Petit-Goâve devient dès lors le lieu central de l’imaginaire de l’auteur : « Pour aussi loin que je puisse me projeter, je verrai toujours ce petit garçon au bord de la mer avec les yeux remplis de bleu. C’est mon hygiène personnelle, c’est ce qui me tient quand je me sens un peu pollué par la vie moderne, la rapidité, les conneries, les trahisons; dans ces moments-là je me rappelle ce petit garçon intransigeant ». » Il insiste :
«À Petit-Goâve, j’ai grandi avec la mer au bout de ma rue. Avant d’affronter Port-au-Prince à douze ans, j’ai vécu protégé par un village. Surveillé, aimé, et libre en même temps. Une vie simple et sans éclat. C’est une grande culture que celle-là; bien plus riche que celles de McDonald’s et des cours asphaltées. J’ai envie de me battre pour dire cette vie-le.»
Et Dany Laferrière l’a dite dans deux de ses meilleurs livres : L’odeur du café (1991) et Le charme des après-midi sans fin (1997).
Une vieille dame au visage serein et souriant à côté d’un petit garçon
L’odeur du café est précédé de la dédicace suivante : « À Da, ma grand-mère, à Marie, ma mère, à Ketty, ma soeur, à mes tantes, Renée, Gilberte, Raymonde, Ninine, à Maggie, ma femme, et à Melissa, Sarah, et Alexandra, mes filles, cette lignée interminable de femmes qui, de nuit en nuit, m’ont conçu et engendré. » Petit-Goâve sera donc avant tout un lieu « féminin », peuplé des cinq filles de « Da », petit nom tendre que l’enfant destine à sa grand-mère. Dans ce monde de femmes il y a un seul homme, le grand-père maternel « qui était agonisant et vivait dans un monde fermé où il n’était sensible qu’aux fleurs et intéressé qu’à les arroser » ». De la gloire de ce vieux patriarche, qui fut exportateur de denrées, maire de Petit-Goâve et officier d’état civil, témoigne une « très grande maison », avec « d’immenses salles où l’on entreposait le café», qui sera le royaume du petit garçon. Après sa faillite dans les années cinquante, causée par les bouleversements du marché mondial auxquels ne survivent que les grands, le grand-père se retire, fatigué, « pour panser ses blessures en écoutant son petit-fils lui faire la lecture »». Mais c’est ce même homme éprouvé par la vie, et qui mourra lorsque Dany aura quinze ans, qui est à l’origine de l’une des deux « scènes originelles » imprégnant à tout jamais Dany Laferrière homme et auteur : Tout a commencé, il y a très longtemps, au temps de la haute enfance. Je ne savais encore ni lire ni écrire. Un jour, je suis entré (à l’aube, je m’en souviens) dans la chambre de mon grand-père. Il était assis devant sa petite table et ne faisait pas un bruit. Sa tête penchait légèrement en avant. Son buste comme bombé. Le visage fixe. Seuls ses yeux bougeaient. Mon grand-père s’adonnait au plus intime, au plus jouissif et au plus satisfaisant des plaisirs solitaires. Cet homme était en train de lire. Le sens et la musique des mots le pénétraient silencieusement. Cette curieuse musique qui ne fait pas de bruit. Les voix douces et inquiètes des hommes à travers les siècles lui murmuraient des histoires terribles, violentes et pleines de tendresse. Je suis resté à le regarder faire et je ne devais jamais oublier cet instant ». Face au grand-père, la grand-mère le visage serein et souriant, et cette autre scène originelle, «seule scène qui m’a poursuivi si longtemps : un petit garçon assis aux pieds de sa grand-mère sur la galerie ensoleillée d’une petite ville de province» (Odeur, p. 200). La grand-mère, dans sa vitalité et sa sagesse, veille à l’éducation de son petit-fils qui se fait par l’observation : observation de la nature, des bêtes et bestioles, des hommes, observation-écoute des histoires que les voisins viennent raconter à la grand-mère, écoute enfin des contes et histoires vaudou que raconte Da. Lorsqu’à l’âge de douze ans il ira vivre avec sa mère, l’auteur confirme : « Je n’avais plus rien d’autre à apprendre. Je savais déjà l’essentiel : observer’. » Sans certificat d’aptitude, sans formules ni méthodes, la grand-mère pratique une pédagogie du respect, respect de l’enfant qui ne se voit pas réduit à la position de minoritaire ni de dominé. Il a droit à ses propres vues, à ses propres découvertes considérées par Da comme des contributions à l’interprétation du monde, valables et égales à celles des adultes. Malgré la dictature il en résulte non seulement un enfant heureux, mais aussi un personnage libre, fort et confiant. « Mon éducation a été curieusement faite, puisque ma grand-mère, Da, avait coutume de dire que l’enfant est le professeur, et l’adulte, l’élève’. » Pourtant, le compliment le plus affectueux que l’auteur puisse faire à sa grand-mère consiste à la remercier de ce « rire princier » qu’elle lui a appris « à avoir face à la misère ». Et il continue : « Dans tout ce que je fais, je reprend [sic] la liberté que ma grand-mère m’a donnée. Le monde m’appartient parce qu’elle me l’a dit »! » Mme Daniel Nelson meurt en 1992 à l’âge de 96 ans après avoir lu et apprécié « son » roman, L’odeur du café’ . Dans les nombreuses interviews qu’a accordées Dany Laferrière au cours de sa carrière, l’enfance à Petit-Goâve est peuplée d’autres personnages et liée à d’autres événements qui réapparaîtront dans la fiction. C’est le cas de Vava, le premier « grand amour » du jeune garçon, de sa cousine Didi et de Frantz, le « beau » du village, admiré et grotesque à la fois ». Dany raconte qu’au moment des vacances scolaires il entreprend régulièrement le long et dangereux voyage à Port-au-Prince pour revoir sa mère et sa soeur’, et il révèle l’arrière-fond de l’histoire des vaccinations narrée dans Le charme des après-midi sans fin (1997) : « Quand j’avais huit ans, il y a eu une épidémie de malaria à Petit-Goâve. Les Américains sont venus. J’étais un petit Noir sans culotte que les Blancs filmaient en vaccinant’. » L’auteur laisse transparaître cet épisode dans L’odeur du café où le moi narrateur, âgé de dix ans, souffre de « fortes fièvres » pendant un été. Petit-Goâve est aussi le lieu de la première éducation scolaire, de cette « solide formation chrétienne chez les Frères de Petit-Goâve », dont parle Marie Naudin ». Lorsque en 1965, en pleine époque Duvalier, qui projette son ombre dans Le charme des après-midi sans fin, l’auteur quitte la petite ville pour rejoindre sa mère et parfaire son éducation scolaire, les fondements de son imaginaire, riche en couleurs, en odeurs et en sons, sont posés. Il connaît la richesse et la pauvreté, mais pas la misère; il a vu, entendu, compris; il a deviné les menaces de la vie et sa complexité qu’il abordera désormais sous l’angle rassurant de la galerie de sa grand-mère. Il semble donc naturel qu’il retourne en Haïti en 1992 pour les funérailles de sa grand-mère, qui avait passé ses dernières années avec ses filles à Port-au-Prince; mais ces funérailles ont lieu à deux endroits, à Port-au-Prince d’abord et à Petit-Goâve ensuite, ce qui explique peut-être que l’auteur affirme n’avoir revisité les lieux de son enfance qu’en 1997, afin de prendre des notes pour son prochain livre et vendre près de Petite-Guinée un petit terrain qu’il avait hérité de sa grand-mère’. De même, le narrateur du Charme des après-midi sans fin affirme que la grand-mère est morte le 17 octobre 1992 à l’âge de 96 ans et qu’il est retourné à Petit-Goâve, 88, rue Lamarre, le 11 août 1997, pour « la première fois depuis mon départ [de Petit-Goâve], il y a plus de trente ans » (Charme, p. 201).
Enfin l’auteur, qui aime les paradoxes, médite ainsi dans « L’écrivain et la ville » :
L’écrivain, c’est moi.Tout en même temps : la violence, la dictature,le sexe, l’inégalité sociale
Les villes : Port-au-Prince, Montréal, Miami.
Petit-Goâve ne compte pas puisque je ne peux pas prendre de distances [sic] avec ce qui m’a façonné.
Port-au-Prince figure dans l’œuvre de Dany Laferrière à plusieurs endroits. Dans Le goût des jeunes filles (1992), tout en reprenant un épisode de Éroshima (1987), l’auteur-narrateur observe la maison qui fait face à la maison de sa mère et où vivent des jeunes filles ivres de vie et de succès matériel. Elles initient l’adolescent à la guerre des sexes pendant qu’à l’extérieur se déroule la vie nocturne de Port-au-Prince. L’action se situe en avril 1971, au moment où le « style Duvalier fils » va remplacer le « style Duvalier père ». Dans Pays sans chapeau (1996), le moi adulte retourne dans la maison de sa mère après vingt ans d’absence et retrouve Port-au-Prince, sa famille et ses amis tels qu’il les avait laissés avant de partir au Québec. Le livre retient l’intérêt par l’image subtile et compatissante de la mère du narrateur. Dans « L’après-midi d’un faune » enfin, premier récit de La chair du maître (1997), un moi de nouveau fortement autobiographique évoque la vie de tous les jours : la mère qui refuse d’accepter la mort du père, ses efforts pour assurer une vie convenable à sa fille et son fils, son travail pénible de couturière après qu’elle eut perdu son poste aux Archives nationales. Ces détails sont accompagnés dans l’introduction (« Pour planter le décor ») de petits fragments de textes qui dessinent une double histoire : celle, personnelle, d’un adolescent de quinze ans, et celle, collective, d’une jeunesse et d’un peuple qui vivent les bouleversements de la fin des années soixante. L’histoire collective pivote autour d’une date centrale, 1971, date de « La mort du père » François Duvalier, qui instaure « Le temps du fils » Jean-Claude Duvalier. Peur et joie s’entremêlent au moment où le fils succède au père, les deux personnages étant caractérisés par l’auteur-narrateur comme suit :
LE TEMPS DU FILS
«Un fils peut-il diriger des fils? Si le père avait institué le régime sévère de la peur, avec le fils, la décadence s’est installée. Le père ne voulait rien entendre du sexe (il avait formé un corps : la police des mœurs). Pour lui, le sexe était le péché absolu. Le meurtre, plutôt encouragé. Le fils, lui, ouvrait les portes de la maison à la musique étrangère (le jazz, le rock), à la coiffure afro, au cinéma porno, aux films violents (les westerns italiens) et à la drogue. C’était mon époque. (Chair, p. 13.)»
Le système patriarcal moralisateur et abusif de Papa Doc tire profit du fait que la plupart des pères sont morts en prison ou exilés, laissant derrière eux une génération de « femmes sans homme » et d’« enfants sans père. Duvalier pouvait ainsi aisément nous faire croire qu’il était notre père » (Chair, p. 17). Ailleurs, Dany Laferrière commente :
«Nous vivions dans un pays où tous les intellectuels (écrivains, journalistes, médecins, ingénieurs, avocats, poètes) ont été soit jetés en prison (Fort Dimanche), soit expédiés en exil. Tous ceux qui tentaient de faire face à Papa Doc. Les autres étaient partis d’eux-mêmes.»
«Nous nous sommes retrouvés seuls, face à la puissante machine de propagande d’une des dictatures les plus corrompues de la planète. Papa Doc s’est occupé de notre esprit (nous faisant croire qu’il est un être immatériel) et Baby Doc, de notre corps (nous gavant de plaisirs). (Chair, p. 15.)»
Ce père tout-puissant règne par la peur, sentiment qui dans la vie de l’adolescent remplacera la sérénité de Petit-Goâve. Laferrière évoque cette peur non seulement dans Le goût des jeunes filles, à travers la fuite semi-grotesque du moi qui se croit poursuivi par un « tonton macoute », mais aussi en reprenant dans la fiction et dans des interviews un incident qui lui est arrivé à Port-au-Prince : alors qu’il se rendait au collège Saint-Pierre, une voiture, feux éteints, fonce sur lui, il l’esquive, et quelques minutes plus tard il se voit poursuivi par un homme, le revolver au poing. À côté de la peur, le climat est imprégné de lâcheté et de mensonge, de corruption, et, avec Baby Doc, d’une modernité des plus ambiguës évoquée dans certains récits de La chair du maître tout comme dans Le goût des jeunes filles : d’une part la sexualité y est synonyme de vitalité et de subversion, d’autre part elle est tout simplement prostitution et sert à échapper à la misère ou à accéder à des produits de consommation à l’américaine. Ce dernier moment, également abordé dans le chapitre d’introduction de La chair du maître est révélateur d’un phénomène dont il sera question plus tard : le phénomène de l’américanité d’un auteur, d’une œuvre, d’une génération et d’un pays, ou, en d’autres mots, le phénomène de l’éclipse de la « Grande Nation ».
En ce qui concerne l’histoire individuelle de l’auteur à l’époque des Duvalier, elle coïncide, dès son arrivée à Port-au-Prince, avec l’apprentissage de la vie tumultueuse d’une capitale et avec celui de la sexualité. Elle connaît aussi des facettes plus intimes lorsque Dany Laferrière se souvient avec plaisir des histoires que se racontent sa mère et ses tantes le soir : « Ces histoires de la vie quotidienne ont nourri mon imaginaire d’enfant. Et je les ai toujours préférées aux contes folkloriques qui se passaient toujours à la campagne […]. La campagne est encore magique. La ville, c’est le territoire des hommes. » Son amour du quotidien restera la marque de fabrique de ses textes : « […] parler m’intéresse », dira-t-il en 1993, « [j]e suis un conversationniste. Je fais ça tout le temps », et la journaliste Anne Richer le qualifiera d’« écrivain bavard intarissable, tonitruant. Rieur, siffleur, persifleur, provocateur » qui écrit « pour couper la conversation ».
Je suis un écrivain
Port-au-Prince est la ville où Dany Laferrière poursuit ses études secondaires qu’il terminera avec « une solide formation littéraire » en 1971. Sur ce point aussi Dany aime jouer et taquiner le lecteur. Jean Chartier résumera l’autoportrait que Dany se plaît à tracer, comme suit : « Laferrière dit ne pas lire d’essais, enfin presque pas. Il est autodidacte, “diplômé” du collège à Petit-Goâve. Il n’a pas tenu un seul trimestre en sociologie à l’UQAM. » En fait, l’éditeur Jacques Lanctôt, après avoir lu son premier roman, voit l’auteur plutôt comme un érudit : « Ce qui m’a frappé dans le manuscrit de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, c’est l’immense culture littéraire de cet auteur inconnu. C’était le livre d’un érudit, bourré de clins d’œil littéraires », et d’un auteur qui apparemment aime occulter « la dimension littéraire de son œuvre ».Regard sur l’œuvre
L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.
par Suzanne Giguère, La Presse
27 avril 2003
Dany Laferrière: « Je suis universel »
D’entrée de jeu, avouons-le, l’essai savant d’Ursula Mathis-Moser est passionnant. L’universitaire autrichienne(1), qui signe la première étude littéraire critique de l’ Autobiographie américaine 2 de Dany Laferrière, réussit à nous communiquer la fascination qu’exercent sur elle cet écrivain et son oeuvre. Son essai s’appuie sur une lecture attentive, approfondie, intelligente et sensible de ses livres et sur un faisceau de sources multiples (entrevues de presse et critiques littéraires). À partir du foisonnement de toutes ces voix, elle recompose patiemment le portrait de l’écrivain et trace la cartographie d’une oeuvre où la vie et l’écriture, la réalité et la fiction s’entremêlent.
Divisé en sept parties, l’ouvrage a pour sous-titre « La Dérive américaine ». La philologue développe longuement le concept de la dérive qui, selon elle, caractérise l’univers littéraire de l’écrivain. « L’ailleurs reste la grande tentation de l’univers mental et de l’espace culturel de Dany Laferrière. Il voyage d’un lieu physique, d’un lieu mental à l’autre, il ne cesse de traverser les frontières. » Elle propose une esquisse biographique qui témoigne de ce déplacement sur le continent américain, Port-au-Prince, Montréal, Miami, et du va-et-vient d’une vie mouvementée. Elle démêle les jeux de l’intertextualité et de l’autofiction qui sous-tendent ses récits et analyse le caractère hybride qui fonde l’esthétique de son écriture.
Qui est Dany Laferrière?
Windsor Klébert Laferrière, surnommé Dany par sa grand-mère, a grandi à Petit-Goâve, en Haïti, entouré de femmes, avec la mer au bout de la rue. Sa biographie, écrit Ursula Mathis-Moser, est marquée par l’histoire du père révolté et tombé en disgrâce sous François Duvalier. Dans son roman le plus récent, Le Cri des oiseaux fous, l’écrivain ressuscite ce père mort en exil à New York, dont il a vu le visage pour la première fois à son enterrement. Dany Laferrière affirme qu’il est profondément haïtien dans l’âme, mais l’espace américain occupe néanmoins une place importance dans sa vision du monde. « J’écris avec ma musique, celle que j’entends en Amérique. » Maître de l’esbroufe dont les romans ne cessent de surprendre par les incessants jeux de miroirs, les boutades inattendues, les joyeuses provocations, les trouvailles heureuses, l’auteur n’a peur de rien, poursuit Ursula Mathis-Moser. Il aborde n’importe quelle thématique et cela souvent de manière crue, ignorant toute considération de rectitude politique. Il nomme les clichés et les répète jusqu’à les tuer, déconcertant le lecteur par son art de l’exagération. « Dire le mot Nègre si souvent qu’il devienne familier et perde tout son soufre », écrit-il dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?
À côté du succès de l’artiste et du personnage médiatique, Ursula Mathis-Moser met en parallèle l’écrivain qui répand dans ses livres odeurs, goût et charme qui éveillent des connotations sensuelles, privées, jusqu’à laisser vibrer une légère mélancolie. Dany Laferrière lui confie dans un courriel envoyé en Autriche: « Fitzgerald a dit une fois cette chose troublante: Hemingway et moi, on a échoué pareillement, lui par mégalomanie, moi par mélancolie. J’ai l’impression d’être traversé simultanément par ces deux sentiments exacerbés. »
La vie d’abord
Mis à part les paysages éclatés de la mémoire, le sexe, la race, l’argent et la violence occupent une place importante dans l’ Autobiographie américaine, constate Ursula Mathis-Moser. Si, à première vue, ces thèmes semblent expliquer les réactions offensées de certains critiques, elle soutient qu’elles sont en contradiction avec les fondements de son univers romanesque, les éléments de base de son écriture étant justement le jeu, la stylisation et l’exagération voulue. Pourquoi écrire, lui demande-t-elle? « On écrit à cause d’un manque », dit le narrateur de Cette grenade… « Je dois me surveiller. C’est pourtant ça écrire. Écrire c’est se surveiller. » Abordant la question sensible de l’engagement de l’écrivain, elle rappelle que l’auteur se dit souvent excédé par la politique ou le politique. Pourtant, ajoute-t-elle, il se trahit par des commentaires qui le montrent comme hautement conscient de ce qui se passe dans le monde. « Il serait faux de considérer ses romans comme totalement exempts de reflets du politique. Il est là marginal, et caché certes mais palpable, camouflé sous la métaphore de la guerre des sexes et des couleurs. »
Si on veut définir le centre véritable de son engagement, enchaîne Ursula Mathis-Moser, c’est du côté de la vie qu’il faut le chercher. S’il est une chose qu’il refuse, c’est d’être subordonné à quelque chose, même à l’art d’écrire, à la littérature. « J’ai horreur de voir les gens préférer quoi que ce soit d’autre à la vie. Je suis fondamentalement politique en ce sens, c’est la vie qui m’intéresse, ce sont les gens qui m’intéressent. La littérature est très forte dans ma vie, mais elle vient après la vie elle-même. »
Lorsqu’en 2000, le romancier se déclare fatigué, conclut-elle, il est fatigué, certes, d’écrire, mais fatigué surtout de se faire traiter de tous les noms: écrivain caraïbéen, écrivain ethnique ou écrivain de l’exil. « Je suis trop ambitieux pour n’appartenir qu’à un seul pays. Je suis universel », déclare-t-il avec son grand clin d’oeil typique.
Pudeur et goût de la démesure, sincérité et amour de la mystification, amour surtout du paradoxe? L’essai d’Ursula Mathis-Moser, qui fait presque 400 pages, constitue désormais une référence indispensable pour pénétrer l’univers contradictoire de cet écrivain singulier qu’est Dany Laferrière.
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DANY LAFERRIÈRE.
LA DÉRIVE AMÉRICAINE
Ursula Mathis-Moser
VLB éditeur, 338 pages
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Du faux « je » au vrai « jeu »
par Stéphan Gibeault, Spirale
Janvier 2004
Comme beaucoup de lecteurs, c’est en lisant Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer que j’ai pour la première fois fait la connaissance du Je laferrien. Du moins le pensais-je…
Naissance du Je : entre pré-nom et sur-nom
Windsor Klébert Laferrière, fils de Windsor Klébert Laferrière, surnommé Dany par sa grand-mère, Mme « Dani »el Nelson, ou bien par sa tante Raymonde Nelson — cela relève toujours du mystère —, semble à l’origine d’un double littéraire, d’un Je écrivain connu du public dès 1985. Personnage ambigu et fort complexe, celui qui annonçait, voici à peine deux ans, sa grande fatigue (Spirale n° 181) et sa retraite de l’écriture a fait doublement parler de lui en 2003. Après s’être à demi compromis non pas en « écrivant » — ce qu’il avait juré ne plus faire —, mais en « réécrivant » Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? tout en en doublant le volume, l’écrivain devient également le sujet d’un essai mené par la professeure Ursula Mathis-Moser de l’Université d’Innsbruck en Autriche : Dany Laferrière. La dérive américaine. Répondant en quelque sorte à l’affirmation du narrateur de Cette grenade…, « Je suis un écrivain », Mathis-Moser le suit dans sa dérive tout en permettant la construction d’un Je.
Je ou l’histoire d’un moi à la dérive
Ursula Mathis-Moser fait œuvre de pionnière avec ce premier ouvrage entièrement consacré à l’écrivain. Outre ce mérite, elle offre un essai d’une riche documentation — la bibliographie exhaustive de vingt-cinq pages ne peut être passée sous silence — : la connaissance de l’œuvre comme des études est sans conteste remarquable, même si le foisonnement de citations, si pertinentes soient-elles, vient parfois troubler l’évolution de l’analyse. Choisissant d’aborder l’« autobiographie américaine » en commençant par le biographique, puis la poétique et les problématiques intrinsèques à l’œuvre (soit, entre autres, celles de la frontière des genres, des jeux intertextuels et de l’autobiographie), Mathis-Moser fait clairement ressortir les questionnements que soulève le rapport auteur-narrateur-écrivain et ce qu’il est commun d’appeler le récit fictif ou l’autofiction. Elle aborde l’œuvre de Laferrière par le concept de dérive (impliquant « à la fois perte de vue, déplacement à vau-l’eau et possibilité de réancrage ») qui évolue autant sur le plan spatial que temporel tout en montrant de quelle manière cette dérive est intimement et étroitement imbriquée dans les jeux intertextuels et autofictionnels. Pour reprendre l’expression de l’essayiste, Cette grenade… met d’abord en scène « la quête d’un moi dans un monde éclaté, et l’éclatement croissant de celui-ci par la suite ». Mais ce Je ou ce « moi à l’éclatement croissant » et incertain est-il révélateur de la publication sans cesse grandissante des récits depuis les vingt dernières années ?
Jeu ou l’histoire d’un récit romancé
Au cours du XXe siècle, l’utilisation marquée du discours intérieur est rapidement devenue de mise pour plusieurs romanciers. Mais même si l’emploi de la première personne du singulier, le « je », est omniprésent, celui qui est employé par Kundera, notamment dans L’immortalité (1990), n’est ni autobiographique ni emprunté au roman personnel du début du siècle. Il fait plutôt figure de discours analytique. Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une déformation de la réflexion intérieure du personnage, que Elizabeth Wesseling résume par le terme « self-reflexive » (Writing history as a prophet, 1991), mais que Broch nomme plutôt « autocommentaire lyrique » (Création littéraire et connaissance, 1966) et qui deviendra chez Kundera un « essai spécifiquement romanesque ». Outre la représentation de l’écrivain Je-narrateur, une identification, on relève aussi une « inclusion » du lecteur dans le « Je » du narrateur. Étrangement, c’est un peu sur cette frontière que se joue le caractère indéfinissable des dix livres de l’« autobiographie américaine » de Laferrière. Ainsi, Mathis-Moser explique dès le début de son essai : « Comme point de départ nous nous inspirons de Cette grenade […] (1993), texte dans lequel l’auteur s’adonne à une métaréflexion approfondie, visant le « pourquoi » et le « comment » de l’écriture tout comme le rôle de l’écrivain dans un lieu géographique précis et un contexte sociohistorique spécifique. En résulte l’esquisse d’une nouvelle Befindlichkeit (posture) de l’écrivain contemporain qui ne s’articule pas seulement à travers certains thèmes mais surtout à travers la structuration et l’architecture de l’œuvre et les mécanismes de l’écriture.»
Lancé en guise d’ouverture à Cette grenade…, cet avertissement, « Ceci n’est pas un roman », signifie à la manière de Magritte : « il s’agit d’une phrase », voire même d’un peu d’encre noire sur un morceau de feuille blanche. En fait, Laferrière se met à se jouer du lecteur, à lui montrer qu’il peut lui faire entendre ce qu’il désire. Il ne s’agirait finalement que d’une affirmation, à la toute dernière ligne de Cette grenade…, dévoilant que le narrateur se nomme Dany Laferrière pour que le lecteur soit pris au piège d’une apparente autobiographie et dérive vers un dilemme insoluble. N’ayant de cesse de répéter lors de conférences, ainsi que dans certains articles ou même dans ses livres, qu’il se doit de s’observer et de surveiller les autres — « c’est pourtant ça écrire. Écrire, c’est se surveiller » —, le faux Je autobiographique de ses livres devient le vrai Jeu de sa poétique. Il me semble crucial de constater que Dany Laferrière fait volontairement référence à sa poétique lorsqu’il affirme que « la vie est un grand jeu » : celle d’un Je devenant Jeu tout en conservant la juste part des deux, c’est-à-dire le « Je-eux », cet observateur du monde.
À ce sujet, Ursula Mathis-Moser rapporte pertinemment ce propos de Laferrière : « Moi, j’écris dans l’imaginaire, totalement. Tout ce que j’écris est faux. Vécriture est un jeu et l’écrivain n’est pas seulement dans le livre, il continue dans la réalité. Pour moi, c’est un tout » (Vallières, « Dans le blanc des yeux »). Ainsi, telle une molécule qui entrerait en chacun des lecteurs, le Je laferrien tend à une totalité. Il devient vecteur centrifuge par lequel est redistribuée la soif de comprendre le monde. Mais pourquoi indiquer « roman » sur la couverture de plusieurs de ses livres tout en qualifiant son œuvre d’« autobiographie américaine » ? Pour la part de rêve que contient le mot « américain », suis-je tenté de répondre. « Dans mes livres, je raconte à la fois ma vie réelle et ma vie rêvée… Je crée au fur et à mesure que je la vis » (J’écris comme je vis, 2000). C’est probablement pour cette raison d’ailleurs, selon Mathis-Moser, que le cinquième « roman » de Laferrière, Cette grenade…, demeure un « texte qui, du point de vue de la forme, tient davantage du reportage et du mélange postmoderne des genres que du roman ». Et elle ajoute qu’il s’agit là « non seulement [d'[une désintégration des frontières entre fiction, imaginaire et réalité, mais aussi [d’june hybridité de genres ».
Dès lors, on peut se demander à la suite de Frances Fortier et d’Andrée Mercier, qui dénombraient plus de deux cents livres, portant spécifiquement la mention « récit », publiés au Québec entre 1980 et 1997 (Voix et images, printemps 1998), combien d’autres livres encore, tel Cette grenade…, ne figurent pas dans cette recension car ils portent à confusion en affichant l’étiquette de « roman »… Ainsi, voyageant sans cesse entre fiction et autobiographie (même si Laferrière dirait sûrement lui-même qu’il s’agit là, de toute manière, de fiction), le Je laferrien si brillamment exploité dans Cette grenade… reste d’abord et avant tout un pronom personnel étudiant, « observant » la nature de l’être humain, prenant contact avec lui.
Au-delà du réel
À la manière d’un réel devenu hyperréaliste (Pierre Nepveu, Écologie du réel), le réel du Je laferrien explose pour devenir un Je multiple, un miroir, voire un Je de passage évoqué par le voyage que fait le narrateur : un Moi pluriel « à la recherche d’un parcours, d’une identité ou d’une mémoire, recherche qui n’aboutira jamais », selon Mathis-Moser. Je fuyant plutôt qu’en fuite. Une dérive contrôlée à la frontière du « décloisonnement du genre romanesque » : « pêle-mêle fascinant de morceaux de textes ». Pour reprendre la pensée de l’essayiste, « les termes roman, chronique et récit sont largement interchangeables ». Somme toute, le Je-narrateur-personnage-écrivain est à l’image de l’éclatement de l’« autobiographie américaine » comportant six romans, un récit, une chronique et deux livres sans genre. Il « est à la fois ce que je suis, ce que je ne suis pas et ce que j’aimerais être » (J’écris comme je vis).
Ainsi, le Je de Cette grenade… est le Je d’un reporter fictif racontant des faits, en partie réels en partie fictifs, créant un récit pris comme réel dans ce qu’il prétend être un roman (donc fictif). Ce qui permet à Dany Laferrière de dire qu’il s’agit d’un roman, c’est qu’on est en présence du récit d’un narrateur et non de l’écrivain lui-même. N’évitant pas le paradoxe, il lance tout de même qu’il s’agit d’un des dix livres qui composent son « autobiographie américaine ». Est-ce affirmer que le Je réel est toujours plus grand que le Je fictif? Pas nécessairement, mais observons que l’appellation « roman » est passée de la première à la quatrième de couverture avec la nouvelle édition de Cette grenade… Changement éditorial ? Possible.
Quoi qu’il en soit, cette « autobiographie », irrévocablement fictive, associée à une Amérique perçue depuis toujours comme un Nouveau Monde, renvoie doublement au monde rêvé et au monde réel qui structure en alternance les parties de Pays sans chapeau. Comme beaucoup de lecteurs sans doute, c’est en relisant Cette grenade dans la main d’un jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? que j’ai encore une fois tenté de comprendre le Je laferrien. Du moins l’espérais-je… Roman ou récit ? Dany ou Laferrière ? Je ou jeu? Arme ou fruit? Bienvenue en Amérique.
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Hommage – Dany Laferrière, un « écrivain méditatif »
par Ursula Matis-Moser
On connaît Dany Laferrière : d’innombrables articles de presse annonçant son élection à l’Académie française le jeudi 12 décembre 2013, d’innombrables glosses commentant sa brillante carrière et partout, ses livres ont été traduits en une quinzaine de langues et les prix littéraires qu’il a remportés dépassent déjà les frontières trop étroites des seuls pays francophones : ainsi, en juillet 2014, la Maison des cultures du monde à Berlin lui décernait le International Literature Prize pour L’Énigme du retour et sa traduction allemande. Comme dans les années 1990 entre Montréal, Miami et Port-au-Prince, Dany Laferrière fait aujourd’hui la navette entre Montréal, Port-au-Prince et Paris, avec plusieurs destinations « hors circuit » un peu partout dans le monde. Cette traverse frénétique de l’espace a quelque chose de presque angoissant pour l’observateur ; lui permet-elle encore de respirer ? Tâchons de découvrir la face cachée d’un des écrivains méditatifs les plus originaux.
Le fait biographique – le fait littéraire
« Dany Laferrière, alias Windsor Klébert Laferrière, né en 1953 à Port-au-Prince », débarque au Québec à l’âge de 23 ans, publié son premier roman en 1985, réside à Miami depuis 1990 et retourne à Montréal en 2002 – c’est ainsi que se lirait une biographie « style code civil » de Laferrière, dans la diction de son confrère académicien Stendhal. Mais cela n’est pas tout. Deux sons très proches laissent aujourd’hui entendre une réalité plus complexe, il affirme, sur un pince-sans-rire, qu’il se sent « trop ambitieux pour appartenir à un seul pays », et son Autobiographie américaine, malgré des inspirations puisées dans le vécu, n’est certainement pas une autobiographie. Au contraire, Laferrière prend un énorme plaisir à « mentir vrai » et ne cesse pas de se répéter que, dans son univers, narrateur et auteur ne sont pas identiques.
Ceci dit, il est bien évident que les dix premiers romans de son immense œuvre font transparaître des scènes et des expériences qu’il a vécues et transformées en fiction par le biais du travail littéraire. Ce caractère « autofictionnel » de l’écriture – terme tout aussi suspect à l’auteur que « autobiographie » – permet une recréation riche en couleur (des faits biographiques) et littéraire, mettant en lumière moins la vérité des dates que celle des émotions. Ainsi, Laferrière grandit à Petit-Goâve dans la maison de sa grand-mère Da, vieille dame au visage serein et souriant, qui devient l’héroïne invoquée des romans L’odeur du café (1991) et Le charme des après-midi sans fin (1997). En même temps, au-delà du côté biographique et émotif, elle représente, aux yeux de l’auteur adulte, une métaphore d’Haïti : pile attaquable dans la tourmente, pleine de vitalité et de sagesse, Da enseigne aux jeunes ce « rire princier » qu’il faut « avoir face à la misère ».
Mais l’enfance heureuse sous un ciel tropical connaît aussi des ombres — omniprésentes, surtout par cette dictature « en folie » nommée Duvalier. Windsor Klébert Laferrière, encore enfant, a pour père Frank Duvalier, docteur médecin soignant les pauvres, assassiné à Port-au-Prince ; ses deux enfants s’enfuient alors. Comme ses héros dans Le charme des après-midi sans fin, Laferrière quitte donc Petit-Goâve à l’âge de onze ans pour parfaire son éducation à Port-au-Prince et pour entrer dans les « couloirs » de l’adolescence. C’est ici que naît « le désir », et que le jeune homme découvre le pouvoir du geste. Le goût des jeunes filles (1992) en témoigne de même que Le cri des oiseaux fous (2000). L’auteur évoque, avec une minutie qui fait mal, la souffrance éprouvée par le jeune homme au cours de la nuit qui précède son départ de Port-au-Prince pour Montréal. À la suite de l’assassinat de son ami Gasner Raymond, il doit s’exiler, comme jadis son père.
Ce « nouveau monde » que représentent la métropole et l’espace nord-américain est perçu par la suite, dans Chronique de la dérive douce (1994), à travers les yeux du nouvel arrivant dans une ville nouvelle, Montréal, puis à travers ceux d’une jeune immigrée noire qui raconte sa venue à l’écriture dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985). Eroshima (1987) prolonge ce monde métropolitain sur un mode plus neutre et décidément moins autobiographique, tandis que Le goût des jeunes filles (1992) et Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? (1993) — narrateur au niveau de l’intrigue, est l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer — renvoient de nouveau à l’auteur. Pays sans chapeau (1996) imagine enfin le moment où le moi rentre pour la première fois dans son pays natal pour le découvrir — même s’il en sort indemne — sur le point de se transformer en pays de zombies et de la peur.
Deux volets d’une œuvre
Dans ses dix premiers romans, dont les dates de parution de 1985 à 2000 sont loin de suivre la chronologie du vécu, Laferrière semble inventer deux univers différents : la recherche universitaire s’est plus à désigner d’« haïtien » et de « métropolitain », avec des textes « du regard » et de la mémoire » plongeant dans les profondeurs du temps, et avec des textes « de la parole » et de la contemporanéité » explorant plutôt les horizons du hic et nunc. À un niveau narratologique, ces derniers se caractérisent par le foisonnement d’éléments hétérogènes reflétant l’unité du texte, le croisement des genres, débordements discursifs, énumérations, citations, allusions intertextuelles et intermédiales, etc. En résulte des « textes haletants et rapides, contemplatifs, qui se projettent en signifiant et significatif ». Les textes de la mémoire par contre procèdent d’une narration plus rassemblée du divers que par l’accumulation du même. Ils présentent un inventaire riche et cohérent d’éléments dont chacun comporte une émotion-perception isolée. L’impression d’hybridité ressort ici d’autant plus si l’on s’aligne tout simplement la même comme les rendrait un peintre primitif.
Cependant, rien de plus faux que de vouloir séparer à tout jamais ces deux volets de l’œuvre laferrienne. Tout d’abord, le premier roman, les protagonistes des romans métropolitains se souviennent aussi — au moins ponctuellement — de leurs origines, tandis que dans les romans de la mémoire la fameuse « dernière page » permet au narrateur plus âgé d’intervenir à la fin du récit et de relier au présent. Mais il y a plus : la superposition des deux mondes est parfaite dans L’Énigme du retour (2009), et ce en ce qui concerne la « géographie » du livre, son « climat » mental et son style. Le rythme haletant des romans métropolitains cède la place à une prose poétique (voire à une « poésie en prose »), tout en gardant l’idée du déplacement, du voyage. Car il y a voyage, réel ou rêvé, de Montréal à New York et à Port-au-Prince, de longs périples pleins de couleur sur l’île natale et même, au début du livre — Lents préparatifs de départ — vers le Nord du Québec, dans le silence et le froid, avant que le moi retourne à la métropole. Montréal, lieu de la consécration littéraire et lieu où le moi apprend la mort de son père, reste plongé ici dans une lumière de mélancolie ; c’est à Montréal que le moi sombre dans un sommeil qui laisse naître en lui les vives images du pays natal.
Plus que tout autre roman, L’Énigme du retour illustre l’idée que Laferrière se fait de l’Amérique, susceptible de relativiser la thèse des deux volets de son œuvre. Il s’agit d’une vision plurielle de tout un continent, de Petit-Goâve à Montréal, de New York à Port-au-Prince. Cette Amérique au pluriel, marquée encore par l’opposition de dominé et dominant, de Noir et de Blanc, sert à l’auteur de terrain de jeu pour déconstruire artistiquement un « apartheid culturel » qui distingue en littérature comme ailleurs entre norme et déviation, centre et périphérie, entre majuscule blanche et minuscule de couleur. Même si cette Amérique représente souvent un mode de vie qui chante le succès matériel et l’individualisme, l’esprit de la conquête et le désir de célébrité, l’auteur n’hésite pas non plus à en illustrer l’envers : l’Amérique est aussi et surtout dans l’âme ; le fait de solitude et de réflexivité se manifeste même dans un roman aussi « rapide » et « américain » que Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?
Un écrivain méditatif
Présent-passé, vitesse-repos, cabrioles verbales et lyrisme — car des facettes du romancier incontestablement sont de poète : comment rendre justice à cette œuvre protéiforme, étincelante, pleine d’humour qui joue de manière personnelle, nous l’avons constaté ailleurs, sur le clavier de l’écriture postmoderne ? Quelle est l’intention de Dany Laferrière après 30 ans d’écriture ?
Dans une entrevue publiée sur le web le 10 avril 2013, Laferrière résume ainsi son projet d’écrivain : son but est d’abord de témoigner de son enfance, heureuse malgré la dictature, et de l’enfance de toute une génération de jeunes qui a vécu les années terribles du régime de Duvalier sans succomber au régime de la peur. Il écrit ensuite pour « attacher des visages à des lieux précis », visages de femmes qui l’ont entouré à Port-au-Prince et à Petit-Goâve — et, troisième motif — pour parler de Montréal, de soi-même, « jeune homme tout seul dans la solitude extrême », et de son désir d’écrire. Le quatrième but serait enfin de réfléchir sur le métier d’écrivain. Pendant trente ans, Laferrière est donc resté fidèle à lui-même tout en accordant, graduellement et imperceptiblement, plus d’espace à sa responsabilité d’écrivain face au collectif et à la réflexion. C’est en 2014 — et pas en 1985 — qu’il avoue : « [c]e que je cache en moi, c’est un cœur collectif », et la réflexion se fait omniprésente dans son écriture depuis 2000 : par la suite, Laferrière a signé des entrevues avec Bernard Magnier et Ghila Sroka, une chronique hebdomadaire dans La Presse et des textes de réflexion comme Je suis fatigué (2000), L’art presque perdu de ne rien faire (2011) ou encore Journal d’un écrivain en pyjama (2013). Même Tout bouge autour de moi, publié deux mois après le tremblement de terre en Haïti (2010), possède un fort côté réflexif, tout comme certains passages de ses « ré-écritures » de romans.
Mais sa veine d’écrivain est intarissable. En 2008, après avoir tenté sa chance de scénariste et de réalisateur de films, Laferrière lance un nouveau roman, Je suis un écrivain japonais, auquel il reconnaît un double intérêt, « un travail d’imagination et une réflexion sur [son] travail d’imagination ». Suit enfin L’Énigme du retour, qui fait entendre « une voix plus intime, plus profonde que celle de Pays sans chapeau, premier livre décrivant un retour qui était légèrement carnavalesque », une voix « plus méditative » aussi selon l’auteur. Ce sont ces deux « derniers » romans qui résument pour l’instant les qualités de l’écrivain. Je suis un écrivain japonais se présente sous le jour d’une brillante réflexion sur le transculturel et sur le métier d’écrivain, avec un moi écrivain et lecteur de Bashō, qui n’arrive pas à coucher sur papier son roman Je suis un écrivain japonais et se voit confronté aux machineries des institutions littéraires et diplomatiques. Mise en abyme, livre pétillant d’un humour inimitable, roman policier, etc., le roman est avant tout une mise en garde — ludique — contre les stéréotypes nationaux et contre le nationalisme culturel — mise en garde suggérée par un auteur qui depuis toujours refuse les étiquettes, celle d’écrivain francophone incluse.
Dans L’Énigme du retour — avec Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire comme intertexte —, Laferrière explore les expériences profondément humaines de l’exil, du passage du temps et de la mort, tout en réfléchissant sur le moment du départ, sur la perte inéluctable de repères et sur l’omniprésence du souvenir dans une vie de migrant.
Ce livre magnifique reflète ce que le nouvel académicien nous avait déjà confié en 2010, lors de la remise d’un de ses trois doctorats honoris causa : la littérature peut être une forme de rêve, mais le monde en a besoin. Dans cette époque de bruit, il a besoin d’une « voix basse » qui permet « d’aller au plus profond de soi, d’apporter une parole méditée, une parole pensée, une parole réfléchie, une parole même artistique dans le sens qu’elle peut circuler partout […] sans frontière de temps comme d’espace ». Il faut « redonner de l’importance à la parole parce que quand elle est réfléchie et pensée, c’est une action ». Le lecteur saura juger du bien-fondé de cette promesse.
