L’Ă©pĂ©e d’acadĂ©micien de Dany LaferriĂšre
du Québec
PrĂ©sentĂ©e dans le cadre de l’exposition
« Honneur au peuple du Québec »
Conférence de clÎture
« L’immortel et ses 50 ans de vie au QuĂ©bec »
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Discours de remerciements de M. Dany LaferriĂšre lors de la remise de son Ă©pĂ©e dâacadĂ©micien par M. Jean d’Ormesson dans les salons de la Mairie de Paris le 26 mai 2015.
Il y a une personne qui nâest pas prĂ©sente ici, et câest ma mĂšre. Je lâimagine assise prĂšs du massif de lauriers roses, le regard tournĂ© vers les montagnes chauves qui entourent Port-au-Prince. Ă quoi pense-t-elle? Je ne saurais le dire. Ces derniĂšres annĂ©es furent terribles : elle a perdu trois de ses sĆurs et son jeune frĂšre. Son mari est mort en exil et son fils vit Ă lâĂ©tranger depuis prĂšs de quarante ans. Pourtant, câest une femme trĂšs courageuse et incroyablement drĂŽle, mais dans la plus stricte intimitĂ©. En public, elle ne dit pas un mot. Son oreille capte tout. Son Ćil voit tout. Je nâai quâĂ lui parler au tĂ©lĂ©phone pour me retrouver au cĆur de la vie quotidienne du pays. Elle me raconte alors quâelle nâa rien trouvĂ© au marchĂ© le matin mĂȘme, que la marmite de riz est Ă un prix exorbitant et que les produits de base â lâhuile, le sel et le sucre â ont Ă©tĂ© raflĂ©s par des gens qui achetaient en gros, pour que je sente quâon est Ă la veille dâune explosion sociale. Dâautres fois, elle me dĂ©crit, avec des rires Ă©touffĂ©s, la vie des gens du voisinage, ce qui me fait croire que le pays connaĂźt un rĂ©pit. Elle ressent, comme un sismographe, ces vibrations qui annoncent parfois une accĂ©lĂ©ration de la vie politique. Comme une carte de mĂ©moire, sa peau conserve les traces des dĂ©cennies noires de la dictature. Des sensations et des Ă©motions sont stockĂ©es sous forme de cristaux de douleur dans les replis de son corps. Sachant que mon pĂšre Ă©tait un militant politique et quâil pourrait facilement ĂȘtre emprisonnĂ© ou exilĂ©, elle pensait dĂ©jĂ Ă la pĂ©riode de disette Ă©motionnelle possible, ignorant tout de mĂȘme que cette famine sentimentale allait durer en fait jusquâĂ la mort de mon pĂšre. En la voyant assise dans la pĂ©nombre, les yeux brillants dâune sauvage intensitĂ©, je me suis demandĂ© si elle nâavait pas vĂ©cu le drame de lâexil sans lâavoir connu. Quand on arrive en exil, on doit surmonter chaque jour de nouveaux obstacles et apprendre rapidement de nouveaux codes. Tout est diffĂ©rent : les saisons, les habitudes alimentaires, le rythme de travail, les rapports amoureux. On a vite lâimpression de se retrouver au milieu dâun film dont on ne connaĂźt ni le sujet ni le rĂ©alisateur, ni les personnages qui sâagitent autour de nous. On va de surprise en surprise, comme dans un rĂȘve, et câest ce que devrait ĂȘtre la vie. Alors que celui qui reste au pays ne peut que tourner en rond dans un espace clos oĂč chaque objet, chaque odeur, chaque saveur lui rappelle lâabsent. Ce qui mâa amenĂ© Ă penser que lâexilĂ© est beaucoup plus celui qui reste que celui qui part. Ma mĂšre, du temps si bref que mon pĂšre Ă©tait maire de Port-au-Prince, travaillait comme archiviste. CâĂ©tait une femme qui lisait beaucoup, surtout le magazine Historia, quâelle trouvait chez les vendeurs de la place de la CathĂ©drale. Elle privilĂ©giait les articles signĂ©s par des membres de lâAcadĂ©mie française. Elle Ă©tait toujours impressionnĂ©e par leur style fluide, qui contrastait avec les phrases alambiquĂ©es quâelle lisait dans nos journaux locaux. Elle sâĂ©tonnait de comprendre si aisĂ©ment quelquâun quâelle ne connaissait pas, qui parlait de choses quâelle ignorait, alors quâelle nâarrivait pas Ă comprendre des gens de son pays qui pourtant sâexprimaient sur des sujets quâelle connaissait parfaitement, puisquâil sâagissait de sa vie. Heureusement que nos grands Ă©crivains, comme Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis ou Marie Chauvet, la bouleversaient et lĂ , son sentiment nationaliste la reprenait et elle affirmait, de maniĂšre pĂ©remptoire, ce qui nâest pas du tout son genre, quâil nây a quâen HaĂŻti quâon Ă©crive un français aussi riche et nuancĂ©. Elle mâa tellement bassinĂ© les oreilles avec cette question dâĂ©crire avec simplicitĂ© que je suis allĂ© proposer au journal Le Nouvelliste de brefs portraits de peintres primitifs, comme Hector Hyppolite et Jasmin Joseph, ou modernes, comme Jean-RenĂ© JĂ©rĂŽme et Bernard SĂ©journĂ©. Lucien Montas, qui dirigeait le prestigieux quotidien, a tout de suite acceptĂ© mes « papiers ». Leur premiĂšre qualitĂ©, câest dâĂȘtre brefs, mâa-t-il dit, tout en se dĂ©solant dâavoir Ă caser dans son journal des articles interminables sur le vaudou, la paysannerie ou les violentes polĂ©miques qui opposent les partisans du crĂ©ole Ă ceux du français, et vice versa. Ces gens, a-t-il conclu, dĂ©sabusĂ©, continuent Ă Ă©crire alors que le lecteur a dĂ©jĂ fui le journal. Aujourdâhui, câest Frantz Duval qui occupe le fauteuil Ă la place de Lucien Montas, que jâimagine quelque part dans un univers parallĂšle en train de fumer un gros cigare avec son air de sphinx. Câest Ă Duval de couper les longs articles sur des sujets intemporels comme le vaudou, la paysannerie et les polĂ©miques sur la langue. Ces textes dorment longtemps dans les tiroirs avant dâĂȘtre casĂ©s un jour tranquille. Mais la libertĂ© dâexpression est si diffĂ©rente aujourdâhui par rapport Ă lâĂ©poque de la dictature quâil y a de moins en moins dâespaces vides pour ces longs articles si prisĂ©s en province, oĂč les aprĂšs-midi sont sans fin.

Est-ce pourquoi je suis allĂ© voir ma mĂšre dĂšs que jâai su que jâĂ©tais Ă©lu Ă lâAcadĂ©mie française ? Elle avait su imposer chez moi son rĂȘve dâun « style fluide ». Une maniĂšre qui a certaines difficultĂ©s Ă pĂ©nĂ©trer la sensibilitĂ© haĂŻtienne, car je me souviens de ce jeune homme qui mâa dit, Ă Port-au-Prince, que je ne saurais ĂȘtre un Ă©crivain Ă ses yeux pour la simple raison quâil comprenait trop bien ce que je voulais dire. Jâai trouvĂ© ma sĆur en train de converser dans la salle Ă manger avec ma mĂšre. Elle nâarrivait pas Ă faire comprendre Ă celle-ci ce que la radio annonçait toutes les cinq minutes depuis une heure : son fils Ă©tait devenu un immortel. Jâai tout racontĂ© Ă ma mĂšre assise les mains entre les jambes dans la pĂ©nombre, tandis que ma sĆur continuait Ă prĂ©parer le repas. Je lui ai parlĂ© de la trĂšs brĂšve lettre Ă©crite au SecrĂ©taire perpĂ©tuel de lâAcadĂ©mie française, madame HĂ©lĂšne CarrĂšre dâEncausse pour lui dire que jâespĂ©rais remplacer Hector Bianciotti au fauteuil numĂ©ro 2, des nombreuses lettres envoyĂ©es aux membres de lâAcadĂ©mie pour leur proposer de passer le reste de mes jours en leur compagnie, et du goĂ»t que jâaurais Ă faire mieux connaĂźtre le QuĂ©bec et HaĂŻti au sein de lâinstitution. Finalement, ma mĂšre a compris que jâĂ©tais devenu un collĂšgue dâHugo, de Voltaire, de Montesquieu ou de Dumas, elle mâa alors regardĂ© droit dans les yeux avant de sâexclamer : « Grosse affaire ! » Elle lâa rĂ©pĂ©tĂ© Ă plusieurs reprises durant lâheure que nous avons passĂ©e ensemble. CâĂ©tait la premiĂšre fois quâelle me faisait un compliment de maniĂšre si directe. Quand jâavais reçu le prix MĂ©dicis, elle avait prĂ©fĂ©rĂ© Ă©voquer Catherine de MĂ©dicis, un personnage quâelle avait dĂ©couvert dans Historia et qui lâavait fascinĂ©e.
AprĂšs la visite Ă ma mĂšre, jâai voulu dĂšs le lendemain me rendre Ă Petit-GoĂąve. Câest une route dâune heure et demie aujourdâhui, mais dans mon enfance il fallait six Ă huit heures pour la parcourir. On passe par Gressier, LĂ©ogĂąne, Grand-GoĂąve, le terrible Morne Tapion, puis voilĂ Petit-GoĂąve, tout indolent le long dâune mer turquoise et chaude. Câest lĂ que jâai passĂ© mon enfance, dans la maison de la rue Lamarre, entourĂ© de ma grand-mĂšre et de quelques-unes de mes tantes. Ma mĂšre et mes autres tantes Ă©taient restĂ©es Ă Port-au-Prince. Je revois ma grand-mĂšre assise sur la galerie avec une cafetiĂšre Ă ses pieds. Elle offre du cafĂ© aux passants tandis que jâobserve les fourmis qui circulent entre les briques jaunes. Je nâarrivais pas Ă faire la diffĂ©rence entre les gens dans la rue et les fourmis sous mes yeux, chacun vaquant Ă ses occupations. Quand il pleut, les gens se rĂ©fugient sous le porche de la maison dâen face, et se dĂ©placent au fur et Ă mesure que la pluie prend de la vigueur. Je sais dâexpĂ©rience quâon ne risque pas dâĂȘtre mouillĂ© au-delĂ de la trente-sixiĂšme rangĂ©e de briques. Je le sais parce que les enfants comme moi, toujours fiĂ©vreux, finissent par se perdre dans le paysage Ă vouloir tout ressentir â « Tout mâavale », dira RĂ©jean Ducharme. Ma grand-mĂšre offre du cafĂ© aux gens qui passent, et en Ă©change ils lui confient leurs petites tracasseries. Câest lĂ que jâai appris ce mĂ©tier dont le pivot est lâobservation. AprĂšs avoir bu le cafĂ©, les gens parlaient de moi en Ă©vitant de me regarder. Ce sont les mĂȘmes qui se sont retrouvĂ©s trente ans plus tard dans mes romans. Lâimpression que la galerie Ă©tait suspendue dans lâespace, comme un tapis volant, et que la cafetiĂšre Ă©tait devenue une lampe magique dâoĂč sortait le gĂ©nie de lâĂ©criture. Câest dans ce cafĂ©, couleur dâencre, que je continue Ă tremper ma plume. Le cafĂ© des Palmes, le meilleur du monde selon ma grand-mĂšre. Câest durant la saison ensoleillĂ©e de lâenfance que jâai voulu raconter des histoires en faisant de ma grand-mĂšre, de ma mĂšre et de mes tantes des personnages de fiction. Pour moi, la vie de ces femmes mĂ©ritait dâĂȘtre contĂ©e, et je voulais ĂȘtre ce poĂšte qui rĂ©vĂšle leur intimitĂ©. JâespĂ©rais aussi faire du 88 de la rue Lamarre, Ă Petit-GoĂąve, une adresse universelle de lâamour et du bonheur insouciant. Pourtant on Ă©tait sous la terrible dictature de Papa Doc. Jâai compris des annĂ©es plus tard que si mon enfance fut si heureuse, malgrĂ© cette terreur, câest simplement parce que ces femmes mâont placĂ© au centre dâun cercle protecteur dâoĂč je ne suis jamais sorti, et cela mĂȘme aprĂšs la mort de certaines dâentre elles. Ă ceux qui mâont souvent entendu raconter ces histoires, je dirai pour ma dĂ©fense quâon ne peut parler du ventre que de deux ou trois histoires dans sa vie. Pour moi, câest lâenfance Ă Petit-GoĂąve, lâadolescence Ă Port-au-Prince et les annĂ©es dâusine et dâĂ©criture Ă MontrĂ©al. Jâai lâimpression dâĂȘtre un imposteur chaque fois que je tente de raconter autre chose. Me revoilĂ Ă Petit-GoĂąve visitant la vieille maison familiale lorsque brusquement a surgi une petite foule dĂ©jĂ au courant de mon Ă©lection Ă lâAcadĂ©mie française. De vieux amis me congratulaient quand un garçon de douze ans a commencĂ© Ă dĂ©cliner les noms de tous ceux qui mâont prĂ©cĂ©dĂ© au fauteuil numĂ©ro 2. Au dĂ©but, je pensais quâil rĂ©citait un poĂšme, ne connaissant pas encore tous mes collĂšgues du 2. Valentin Conrart, Toussaint Rose, Louis de Sacy, Montesquieu, Jean-Baptiste Vivien de ChĂąteaubrun… Câest Ă Montesquieu que jâai compris ce qui se passait. Jâai Ă©coutĂ© toute la liste jusquâĂ la fin : « Et Dany LaferriĂšre de Petit-GoĂąve. » Il mâa expliquĂ© plus tard que, sans savoir que jâallais venir, son pĂšre lui avait fait apprendre cette liste dĂšs que la nouvelle Ă©tait tombĂ©e. Câest Ă ce moment-lĂ que jâai compris que jâĂ©tais acadĂ©micien. De retour Ă Port-au-Prince, oĂč jâai rendez-vous avec de vieux amis (MichĂšle Pierre-Louis, Lorraine MangonĂšs et Rodney Saint-Ăloi), nous Ă©voquons la force symbolique de lâĂ©pĂ©e quand lâun dâentre nous fait remarquer, avec un peu dâironie, que câest HaĂŻti qui doit mâarmer et non la France. Pour rĂ©flĂ©chir Ă cette proposition, je suis allĂ© Ă la fenĂȘtre. En bas, des jeunes gens, qui frĂ©quentent le centre culturel oĂč nous Ă©tions, commentent avec fiĂšvre la situation explosive du jour, bien trop rĂ©pĂ©titive pour permettre une vie rĂ©guliĂšre. La libertĂ© de ton de ces Ă©tudiants me fascine toujours, mais je suis encore plus sensible Ă cette langueur corporelle qui semble sâopposer Ă la fiĂšvre verbale qui les anime. Câest pour rester solidaire de ces jeunes gens que jâai pris la dĂ©cision de faire fabriquer lâĂ©pĂ©e en HaĂŻti. Et mon choix sâest portĂ© sur Patrick Vilaire, un sculpteur mais aussi un homme passionnĂ© par les idĂ©es sociales. ObsĂ©dĂ© par le problĂšme de lâeau dans les bidonvilles, Vilaire ajoute le projet dây construire un village de pĂȘcheurs.

Câest un homme aux humeurs changeantes, qui passe sans transition de lâombre Ă la lumiĂšre, ce qui est un reflet de son Ćuvre. Bon signe : il porte le nom dâun des rares poĂštes Ă avoir reçu une palme de lâAcadĂ©mie française : Etzer Vilaire, en 1912, pour Les Nouveaux PoĂšmes. Deux mois aprĂšs notre premiĂšre rencontre, Patrick Vilaire me fait part dâun problĂšme : on nâa pas de forge en HaĂŻti capable dâeffectuer un tel travail. Il pensait faire incruster des pierres prĂ©cieuses dans le pommeau de lâĂ©pĂ©e, mais il doit admettre que de tels moyens techniques nous manquent. Je ne veux pas de pierres prĂ©cieuses, Patrick, tout ce que je dĂ©sire câest une belle Ă©pĂ©e faite en HaĂŻti, et pour ça on utilisera les moyens du bord. AprĂšs un moment, Vilaire me lance, en souriant cette fois, quâĂ part le talent nous nâavons pas grand-chose en HaĂŻti. Alors on fera avec le talent, je rĂ©ponds. Dans ce cas ton Ă©pĂ©e est prĂȘte, fait-il en sortant dâun carton ses dessins. Pour lui, lâĂ©pĂ©e dâacadĂ©micien nâest pas une arme mais une plume. En effet, il a dessinĂ© une Ă©pĂ©e qui se termine comme une de ces plumes quâon utilisait dans mon enfance. Il a pris la peine de placer Ă la pointe de lâĂ©pĂ©e une minuscule bulle dâencre. Lâimage est si simple et Ă©vidente que les larmes me sont montĂ©es aux yeux. Il faudra dâune maniĂšre ou dâune autre rappeler Legba, ce dieu du panthĂ©on vaudou quâon invoque au dĂ©but des cĂ©rĂ©monies afin quâil permette aux « esprit » de pĂ©nĂ©trer dans lâenceinte sacrĂ©e. Son poste Ă la frontiĂšre des deux mondes, le visible et lâinvisible, en fait le dieu des Ă©crivains. Visiblement, Vilaire ignorait mon intĂ©rĂȘt pour cet univers auquel on tient encore, cachĂ© derriĂšre un voile pudique, dans certains quartiers huppĂ©s. Cet univers de signes, de chants et de danses demeure le chemin secret qui mĂšne aux plus profondes racines du pays. Câest un langage. Pour y avoir accĂšs, il faut savoir rester trois jours sous les eaux et pouvoir tenir le feu dans ses mains. Les grands peintres primitifs comme Hector Hyppolite et Robert Saint-Brice vivaient et crĂ©aient dans un tel climat. Câest ce qui a tant impressionnĂ© Breton en 1946 et Malraux, plus tard, en 1975, lors de leurs visites respectives en HaĂŻti. Malraux avait dĂ©couvert, par des photos que le peintre Tiga lui avait envoyĂ©es, un petit cimetiĂšre peint par des paysans de Soisson-la-Montagne. Il dĂ©sirait faire le voyage, Ă©puisant pour un homme Ă bout de force, afin de rencontrer ces gens capables de montrer la mort sous des couleurs si sereines. Lâauteur du Miroir des limbes avait dĂ©jĂ Ă ce moment-lĂ un pied au Pays sans chapeau, câest-Ă -dire dans lâau-delĂ , ce pays oĂč lâon ne porte pas de chapeau. Malraux, vite acceptĂ© par ces peintres dont certains ne connaissaient que lâalphabet des couleurs, leur parlait par signes et mimiques. Câest un chaman, me souffla Tiga. Il me semble quâun Ă©crivain peut reconnaĂźtre la force symbolique dâun univers Ă©sotĂ©rique sans pourtant ĂȘtre nationaliste ou mystique â câest mon cas. RepĂ©rer la prĂ©sence des dieux dans la vie quotidienne des hommes, les Grecs comme les Romains lâont fait. Pourquoi pas HaĂŻti, ce pays oĂč lâon croise les dieux au coin de la rue ? Jâai dĂ©jĂ vu Ogoun, le dieu du feu, au volant dâun taxi cabossĂ©, et Erzulie aux yeux rouges Ă©changeant un baiser mortel avec un jeune homme. Vilaire a souri, il mâavait compris. Mon Ă©pĂ©e ne sera pas habitĂ©e par la fureur dâOgoun ni la passion dâErzulie ou le sens trop pratique de Zaka, le dieu des paysans, mais par lâesprit vif de Legba, ce dieu capable dâouvrir toutes les barriĂšres, mĂȘme celles de lâAcadĂ©mie française. Ayant virtuellement mon Ă©pĂ©e, jâarrive Ă MontrĂ©al et entre tout de suite en contact avec Jean-Claude Poitras pour lâhabit vert. Pourquoi sa confection Ă MontrĂ©al ? La premiĂšre chose que jâai apprise en arrivant dans cette ville, câest lâimportance de la peau et son rapport immĂ©diat avec la mĂ©tĂ©o. Bon, la tempĂ©rature ne fut pas mon premier choc. Je me souviens de mon Ă©tonnement en voyant ce couple en train de sâembrasser dans la rue. Un baiser interminable, et jâai failli appeler les pompiers. Du jamais-vu en HaĂŻti, ce pays oĂč, sous Papa Doc, frĂŽler des lĂšvres de ses lĂšvres Ă©tait plus scandaleux quâabattre quelquâun en pleine rue. Aujourdâhui, voir un couple sâembrasser en public ne me fait plus ni chaud ni froid. Câest quâentre-temps je suis devenu un parfait QuĂ©bĂ©cois. Je lâai su Ă Miami un jour de grande canicule oĂč je me suis mis Ă rĂȘver dâune tempĂ©rature dâau moins â30 degrĂ©s pour rĂ©tablir lâĂ©quilibre intime de mon corps. Lâimpression quâun glaçon sâĂ©tait infiltrĂ©, Ă mon insu, dans mon ADN. Je suis arrivĂ© Ă MontrĂ©al durant lâĂ©tĂ© chaud des Jeux olympiques de 1976. LâĂ©tĂ©, on se dĂ©shabille presque complĂštement; lâautomne, on sâhabille ; le printemps, on sâhabille, se dĂ©shabille et se rhabille parfois dans la mĂȘme heure ; et lâhiver, on sâemmitoufle. Lâobsession du vĂȘtement. Cette ville possĂšde une longue expĂ©rience en matiĂšre de protection de la peau. LâĂ©quation Ă©tait simple : si Port-au-Prince doit mâarmer, câest Ă MontrĂ©al de mâhabiller. Et Jean-Claude Poitras nâest pas seulement le plus connu des couturiers quĂ©bĂ©cois, il est aussi le plus courtois. LâAcadĂ©mie privilĂ©gie en toutes circonstances la courtoisie. JâespĂ©rais un couturier en qui les QuĂ©bĂ©cois se reconnaissent, car je voulais associer Ă cette cĂ©rĂ©monie si importante Ă mes yeux ces deux sociĂ©tĂ©s qui mâont structurĂ© Ă la mĂȘme Ă©chelle. Pour quâon sache Ă Paris que je suis un ĂȘtre en trois morceaux. Vingt-trois annĂ©es en HaĂŻti, des annĂ©es qui ont fondĂ© ma sensibilitĂ©, prĂšs de vingt-sept annĂ©es qui ont activĂ© ma capacitĂ© crĂ©ative Ă MontrĂ©al, et douze ans Ă Miami Ă Ă©crire LâAutobiographie amĂ©ricaine. Mais les douze annĂ©es passĂ©es Ă Miami, oĂč je nâai fait quâĂ©crire, sont encore des annĂ©es montrĂ©alaises puisque je prenais lâavion dĂšs que je terminais un roman, pour le prĂ©senter Ă mes premiers lecteurs au QuĂ©bec. Comme je ne cesse de le dire : si je suis nĂ© en HaĂŻti, je suis nĂ© Ă©crivain au QuĂ©bec. Jâai appris durant un an et demi, du 12 dĂ©cembre 2013 au 28 mai 2015, quâun habit dâacadĂ©micien ne se fait pas en criant ciseaux. Si Jean-Claude Poitras Ă©tait le couturier rĂȘvĂ©, il nous fallait un tailleur et une brodeuse. Pas simple. Poitras a parfois Ă©tĂ© au dĂ©sespoir de ne pas trouver un tailleur qui connaisse assez le mĂ©tier pour rĂ©aliser un tel habit et une brodeuse qui soit capable de travailler prĂšs de cinq cents heures sur le mĂȘme costume. Le tailleur, câest Marc Patrick Chevalier, un jeune homme discret et efficace qui a commencĂ© lâaffaire avec une lĂ©gĂšre suspicion pour sây plonger ensuite avec passion. La brodeuse, Jeanne Bellavance, a des yeux ronds et vifs et des mains sĂ»res. Je lâai observĂ©e dans son atelier. Et tout le monde sâest mis au travail sous le regard prĂ©venant mais ferme de Jean-Mathieu Pasqualini, dont le poste de chef de cabinet du SecrĂ©taire perpĂ©tuel de lâAcadĂ©mie française lâoblige Ă couvrir un espace vaste et indĂ©terminĂ©. La lecture du Dit du Genji de Murasaki Shikibu que je faisais Ă ce moment-lĂ mâa permis de comprendre cette Ă©trange fonction qui sâenracine autant dans le rĂȘve que dans la rĂ©alitĂ©, tout en exigeant de son occupant un doigtĂ© dâartificier et une grande capacitĂ© Ă rassurer des esprits inquiets, pour la simple raison quâon sâavance sur le terrain minĂ© de lâĂ©tiquette, oĂč Ă chaque pas on craint de poser le pied sur une petite bombe sociale. Mais Jean-Claude Poitras, soutenu par lâinlassable Danielle Sauvage, sâĂ©tait jurĂ© que ce costume dâacadĂ©micien se ferait Ă MontrĂ©al. Pour complĂ©ter ce parcours, il me reste Ă dĂ©terminer la place de Paris dans mon travail dâĂ©crivain. Belfond est le premier Ă©diteur français que jâai rencontrĂ©. Un jour de lâannĂ©e 1988, de passage Ă Paris, jâai appelĂ© Pierre Belfond, sur un coup de tĂȘte. « Pourrais-je parler Ă Pierre ? » « Qui ?» me demande la secrĂ©taire. « Pierre Belfond. » « Vous le connaissez ? » « Non. » « Donc vous voulez dire monsieur Belfond ? » « Je suis communiste, madame, et comme je ne peux pas lâappeler camarade, ne sachant pas sâil a sa carte au parti… » « Attendez un moment. » Belfond, que mon audace a fait rire, est venu au tĂ©lĂ©phone, mâa invitĂ© Ă le voir et a publiĂ© mon premier roman. Puis, jâai abordĂ© Pierre Astier, mais dâune maniĂšre diffĂ©rente. Son humour est si discret que je ne lâai pas encore dĂ©couvert aprĂšs quinze ans et sept livres ensemble. Mais son lĂ©ger sourire me dit quâil doit bien sâamuser tout seul chez lui. Ce nâest que bien tard que jâai entendu ce rire sonore et Ă©clatant qui le caractĂ©rise aujourdâhui Ă mes yeux. Enfin, jâai rencontrĂ© Charles Dantzig Ă Dublin, oĂč je devais parler de Joyce mĂȘme si je nâavais jamais pu dĂ©passer la page 30 dâUlysse. Jâai Ă©voquĂ© Ă ce colloque mon incapacitĂ© Ă lire Joyce, ce qui a amusĂ© Dantzig. Quelques semaines plus tard, il mâa appelĂ© Ă MontrĂ©al. Je lâai tout de suite averti que jâavais arrĂȘtĂ© dâĂ©crire. On nâa quâĂ lire les titres de mes livres pour connaĂźtre mon Ă©tat dâesprit. Je venais de publier Je suis fatiguĂ©. Il a ressorti deux titres anciens, puis a patientĂ© comme un vieux pĂȘcheur qui jette le filet et attend. Et le chant est revenu. Mais tous mes livres publiĂ©s en France lâont Ă©tĂ© dâabord ou en mĂȘme temps au QuĂ©bec. MontrĂ©al nâest pas Ă mes yeux une succursale intellectuelle de Paris, mais un lieu dâincubation. Mon aventure Ă©ditoriale quĂ©bĂ©coise dĂ©bute avec le fougueux Jacques LanctĂŽt, qui, enragĂ© de voir les critiques tarder Ă me considĂ©rer comme le Henry Miller quĂ©bĂ©cois, envisageait de leur passer dessus avec sa voiture, et se poursuit avec Pascal Assathiany, qui me demande, quand je lui remets un manuscrit, des nouvelles du prochain livre. Et cela malgrĂ© le fait que je lui envoie, par mes titres, des messages subliminaux de plus en plus Ă©vidents : LâArt presque perdu de ne rien faire, Journal dâun Ă©crivain en pyjama… Il fait la sourde oreille et mâemmĂšne, chaque fois, dans un restaurant de poissons (encore cette mĂ©taphore de la pĂȘche) oĂč, sur un coin de table, on a Ă©chafaudĂ© un midi le fameux plan qui me fera passer dâĂ©crivain connu Ă Ă©crivain lu. Voici Rodney Saint-Ăloi. Nous venons tous deux de la province dâHaĂŻti, lui de Cavaillon, moi de Petit-GoĂąve, et nous avons commencĂ© notre carriĂšre, Ă dix ans dâintervalle, dans le journalisme Ă Port-au-Prince. Quand il a Ă©migrĂ© Ă MontrĂ©al, il mâa tĂ©lĂ©phonĂ© pour savoir comment sây prendre, et je lui ai conseillĂ© de continuer Ă faire ce quâil faisait en HaĂŻti : Ă©crire et Ă©diter. Nous nous sommes retrouvĂ©s Ă Port-au-Prince au moment du tremblement de terre, cĂŽte Ă cĂŽte, sur le sol qui bougeait. Et trois ans plus tard, il a Ă©tĂ© le premier Ă pĂ©nĂ©trer dans ma chambre dâhĂŽtel, Ă Port-au-Prince, quand jâai appris mon Ă©lection Ă lâAcadĂ©mie française. Je pratique une esthĂ©tique que je qualifierais dâesthĂ©tique de la roue, de la roue qui tourne sur elle-mĂȘme pour avancer. Je ne laisse derriĂšre moi, Ă lâabandon, aucun souvenir, aucune sensation. Ce qui fait que je conjugue mes Ă©motions toujours au prĂ©sent de lâindicatif. Un prĂ©sent de lâindicatif si brĂ»lant que ma vie ne me semble aujourdâhui quâune longue enfance. Je veux garder lâappĂ©tit et lâĂ©merveillement de lâenfant qui porte tout Ă sa bouche : une fleur, une fourmi, un couteau â oh, le hurlement de ma mĂšre. Je me revois courant nu sous la pluie, le visage mitraillĂ© par des myriades dâaiguilles liquides. La sensation de faire partie du paysage autant quâun arbre ou un oiseau. Puis, la fin officielle de lâenfance quand les miliciens sont entrĂ©s dans Petit-GoĂąve, bousculant les habitudes dâune petite ville assoupie, et le voyage Ă Port-au-Prince pour retrouver ma mĂšre et me fondre dans la grande ville. Port-au-Prince, qui sent la gazoline, est traversĂ©e par une urgence de vivre inconnue du jeune provincial. Port-au-Prince que jâai mis du temps Ă aimer. JusquâĂ lâarrivĂ©e de ces jeunes filles en face de chez moi, dans cette maison entourĂ©e dâhibiscus, surtout frĂ©quentĂ©e par des hommes armĂ©s le jour et des musiciens le soir. De ma fenĂȘtre, jâobservais ces jeunes filles en bikini toujours gorgĂ©es de rires. Lâimpression quâune nouvelle vie Ă©tait de lâautre cĂŽtĂ© de la rue. Elles sâappelaient Marie-Erna, Choupette, Pasqualine, Marie-Flore et Marie-MichĂšle. Un collier de noms que je rĂȘvais de passer autour de mon cou. Des hirondelles qui annonçaient un printemps que Papa Doc retardait Ă dessein. Le dĂ©sir est toujours subversif, et je nâai pas tardĂ© Ă dĂ©sobĂ©ir Ă ma mĂšre, qui mâinterdisait dâinclure ces filles mĂȘme dans mes rĂȘves, et Ă affronter, toujours dans mes rĂȘves, les hommes du pouvoir qui les invitaient Ă la plage dans de longues voitures chromĂ©es. Puis Papa Doc meurt et son fils Baby Doc le remplace mollement. Les annĂ©es 1970 dĂ©marrent pourtant sur les chapeaux de roue. Je me suis engagĂ© dans la presse indĂ©pendante, dirigĂ©e par Fardin, de lâhebdomadaire Le Petit Samedi Soir, Jean Dominique, de Radio HaĂŻti-Inter, et lâĂ©ditorialiste Marc Garcia, dit Marcus. Des intellectuels aux mains nues pour sâopposer Ă ce rĂ©gime de fer. Nous Ă©tions un petit groupe de journalistes qui sâĂ©taient rencontrĂ©s au conservatoire dâart dramatique ou simplement dans les bordels de Martissant. Mes camarades avaient, comme moi, moins de vingt ans et se nommaient Jean-Robert HĂ©rard, Carl-Henri Guiteau, Pierre Citandre et Gasner Raymond, dont la mort dans des conditions effroyables allait me pousser Ă lâexil. Me voilĂ traversant la ville toute une nuit, la veille de mon dĂ©part prĂ©cipitĂ©, parce quâun colonel avait averti ma mĂšre que jâĂ©tais le prochain sur la liste noire. La plus longue nuit de ma vie quand on sait que les trente-cinq secondes du tremblement de terre furent le plus terrifiant moment de la vie haĂŻtienne. Jâarrive Ă MontrĂ©al dans la chaleur de lâĂ©tĂ©, ignorant ce qui mâattendait. Je travaille dans diffĂ©rentes usines pendant huit ans avant de mâacheter une vieille machine Ă Ă©crire, une Remington 22, qui symbolisait, Ă mes yeux, cette AmĂ©rique de la vitesse. Mais auparavant, il a fallu trouver ma place dans cette ville. Quâest-ce qui mâimporte le plus Ă ce moment-lĂ : Port-au-Prince ou MontrĂ©al ? MontrĂ©al, puisque jây ai trouvĂ© un espace qui mâappartient en propre : la petite chambre avec une cuisine, un lit, un divan et une toilette avec une baignoire rose. Jâai achetĂ© tous les classiques dont jâavais lu des extraits Ă Port-au-Prince : HomĂšre, Virgile, Horace, Plotin, Platon, LucrĂšce, Thucydide. Tous ces amis des siĂšcles passĂ©s se sont retrouvĂ©s dans ma petite chambre surchauffĂ©e, pour une interminable fĂȘte de lâesprit : un livre usagĂ© + un repas + une bouteille de mauvais vin coĂ»taient douze dollars Ă la fin des annĂ©es 1970. Ă mon arrivĂ©e, la concierge mâavait donnĂ© une clĂ© que je perdais constamment, ce qui me coĂ»tait, chaque fois, cinq dollars. Jâaimais glisser ma main dans ma poche pour palper le mĂ©tal froid qui mâassurait une libertĂ© de mouvement. Il mâarrivait dâinviter une jeune fille Ă souper, et alors je courais chercher au dĂ©panneur du coin un paquet de spaghettis. Un repas que je dĂ©gustais avec tant dâappĂ©tit que la fille se demandait souvent si ce nâĂ©tait pas le but de lâopĂ©ration : manger avec quelquâun. La solitude est parfois pire que la faim. Une machine Ă Ă©crire, une clĂ©, du mauvais vin, pas de journal, pas de radio, pas de tĂ©lĂ©phone. JâĂ©tais heureux et je le savais, comme disait Miller. Je lisais et relisais, ce qui mâa formĂ© le goĂ»t : Candide, CompĂšre GĂ©nĂ©ral Soleil, LâHiver de force, Cahier dâun retour au pays natal, Journal dâun vieux fou, Cent Ans de solitude, Contes de la folie ordinaire, Le Neveu de Rameau, Les Liaisons dangereuses, LâArt de la guerre, Fictions… Toute littĂ©rature engendre gĂ©nĂ©ralement deux espĂšces : les calmes, qui voudraient se perdre dans le paysage, comme Jacques Roumain et Michel Tremblay, et les fiĂ©vreux, qui entrent en rivalitĂ© avec le paysage, comme FrankĂ©tienne et Victor LĂ©vy-Beaulieu. Je passais sans cesse dâun monde Ă un autre jusquâĂ cet aprĂšs-midi oĂč jâai Ă©cartĂ© les fruits et les lĂ©gumes pour dĂ©poser sur la table une vieille Remington 22 ruisselante de vaseline et taper cette premiĂšre phrase dont je nâai jamais su dâoĂč elle venait : « Pas croyable, ça fait la cinquiĂšme fois que Bouba met ce disque de Charlie Parker. » Pourquoi la cinquiĂšme fois ? Je ne saurais le dire… Une derniĂšre histoire et elle vous concerne, cher Jean dâOrmesson. AprĂšs le tremblement de terre qui a ravagĂ© Port-au-Prince, je suis rentrĂ© Ă MontrĂ©al pour trouver une lettre. Elle venait de vous et dĂ©butait ainsi : « JâespĂšre que tu vas bien lĂ oĂč tu es en ce moment… » Et elle Ă©tait datĂ©e du 12 janvier 2010. Vous ĂȘtes un magicien, cher Jean, et votre carte maĂźtresse, câest lâas de cĆur.

