Mes morts

Vieux Os : Qu’est-ce que la mort ?
Da : Tu verras.

La fête des morts  →

Gasner Raymond (1953-1976)
Un ami de toujours
De gauche à droite: Dany Laferrière, Jean-Robert Hérard, Carl-Henry Guiteau, Gasner Raymond et Pierre Clitandre, la fine équipe de ma jeunesse.

Je ne laisserai pas passer cet été sans évoquer mon ami Gasner Raymond, assassiné il y a 50 ans dans des circonstances à la fois lumineuses et mystérieuses (la plus longue nuit de ma vie). Je dis lumineuse parce que cet événement s’est produit dans la lumière du jour, un midi du mois de juin 1976. En effet, il est mort le premier juin. La veille, on était ensemble, comme les jours précédents, comme tous les jours depuis notre première rencontre chez Turneb Delpé, au coin des rues Saint-Alexandre et Bouzon. À l’étage de la boutique des parents du futur sénateur.

À l’époque, on fréquentait le conservatoire d’art dramatique (Gasner, Ezéchiel Abellard, Roland Désir, et moi) pour se rapprocher des comédiennes. J’avais toujours le nez dans un bouquin tandis que Gasner et Turneb étaient déjà engagés dans “un combat politique”. Ils avaient fréquenté un pseudo parti communiste qui se révéla être plutôt un piège pour attraper de jeunes naïfs qui finissaient au fort Dimanche ou dans un trou.

Je ne connaissais pas les rouages du système, mais je pouvais flairer un danger. Un jour que Turneb m’avouait qu’il faisait partie d’un groupe qui militait pour “un changement radical” et que son nom de code était Jean, j’ai éclaté de rire. Turneb semblait vexé, alors je lui ai expliqué que j’avais lu dans un essai sur l’espionnage qu’un nom secret n’empêchait nullement qu’on t’arrête si ton groupe n’était pas discipliné. De plus, ce n’était pas Jean qu’on emprisonnait, mais toi, Turneb. Sauf que quand tes parents vont faire des démarches pour te sortir de là, on ne trouvera pas Turneb dans les registres. C’est ainsi que beaucoup de gens ont disparu sans laisser de traces. J’ai observé ce jour-là le visage dévasté de mon ami. Gasner souriait car il se baladait déjà avec son cercueil sous le bras.

Gasner a toujours dit qu’il mourrait avant trente ans. Ce jour de juin 1976, on l’avait invité à monter dans une voiture et assassiné, puis jeté sur une plage, à Braches, près de Léogâne. Un magnifique jeune homme de 23 ans. Gasner Raymond, en mourant, a fait une fissure, impossible à colmater, dans la muraille du pouvoir absolu. Depuis sa mort, personne de ma génération ne pouvait se targuer d’ignorer ce qui se passait dans le pays. On ne sortait plus qu’en bande, dans la petite bagnole de Jean-Robert Hérard. J’étais assis à la place du mort, Carl-Henry Guiteau et Pierre Clitandre, à l’arrière. À l’époque, Clitandre dormait partout, la joue droite dans sa paume.

Un portrait

Gasner vivait avec sa mère et sa sœur dans une petite maison près de la Place Jérémie. Sa condition économique n’était pas reluisante, mais il n’en avait cure. Tout ce qu’il voulait c’était “changer la vie”, comme disait Rimbaud. Je n’ai jamais su contre quoi il ferraillait. La dictature, le système, les nantis, ou s’il s’agissait d’une agitation liée à son énergie débordante. Il se levait tôt, s’habillait rapidement, et quittait la maison, parfois sans déjeuner. Toujours en mouvement. De grosses chaussures, un pantalon ample, des chemises rayées, il passait me chercher chaque matin pour discuter d’un article qu’il n’écrira pas, ou pour m’emmener chez un camarade qui avait besoin de son aide. Il aimait lire Justin Lhérisson (1873-1907), l’éditorialiste intrépide qui attaquait constamment le pouvoir, et le nouvelliste friand de détails croustillants et de scènes épicées avec toujours une perspective sociale. Je me souviens d’une chronique de Gasner sur un président, assiégé au palais, qui, obligé de se rendre, a hissé un drapeau blanc. Gasner a voulu épicer l’article d’un détail accrocheur. Il a imaginé que ce drapeau était la culotte de sa femme. Je n’étais pas d’accord, mais il s’en foutait, me disant que l’écriture était sa seule arme face aux puissants. Gasner n’avait peur de rien, ni de personne, car il était convaincu d’une mort brutale.

Il s’est passé un événement mystérieux lié à l’écriture. Gasner n’avait que mépris pour l’écriture, pour lui seul l’action comptait. Il se moquait de moi qui n’oubliais jamais de prendre un livre même quand on partait à la chasse aux nouvelles. Il voulait être présent à chaque injustice publique. Il se voulait le témoin des méfaits de la dictature. Il racontait partout ce qu’il avait vu ou entendu ce jour-là. Comme il ne prenait aucune précaution, il lui arrivait de fréquenter des informateurs de la préfecture qui faisaient semblant d’être de son côté. De toute façon, il cherchait à convaincre le diable qu’une révolution était possible en Haïti. La vengeance n’était pas dans sa vision, étant sûr que ce vent mauvais emportera tout sur son passage. J’avais des doutes, mais il m’entraînait dans son sillage. Entre Roumain et Alexis, il préférait Alexis. Pour lui, Roumain a fait mourir Manuel à sa place, et Alexis est mort comme Hilarion Hilarius, son personnage dans Compère général soleil. Son idée de la littérature, c’est qu’elle devrait faire un avec la vie. Gasner aurait aussi adoré être El Caucho dont il avait la démarche élastique. On a fait un pacte : lui s’occupait de descendre au fond du tunnel, moi, je faisais le guet là-haut.

L’amour ou la révolution

Mais revenons à l’incident de la découverte de l’écriture. Pas l’arme, mais les bons mots, la belle forme. Lui qui ne relisait jamais ses articles, s’est mis à travailler obsessivement chaque phrase de ses contes. Il lui arrivait de les corriger même après publication. On montait au journal, à Fontamara, alors que l’édition attendait les vendeurs de rue pour tenter (avec moi) de corriger le plus de numéros possibles. Il était ainsi, toujours prêt à aller jusqu’au bout.

S’agissant des sentiments, j’ignorais tout de sa relation avec les femmes. Il avait un regard particulier sur leur corps. Je le voyais se retourner sur les jeunes femmes à la démarche athlétique. L’impression qu’il privilégie les ouvrières. Les corps que le travail a musclé, et les visages marqués par la vie. Il trouvait peut-être trop fragile à son goût, les jeunes bourgeoises parfumées. Je crois qu’il attendait la révolution prolétarienne pour faire son choix de compagne. Je dois dire que j’étais rarement avec lui, au crépuscule, quand débutait la chasse à l’amour. Je l’imagine expliquant à une jeune femme que l’amour ne pouvait exister avant le grand soir. Peut-être qu’il était un romantique, mais de cela je n’ai aucune idée. On n’en parlait même pas. Pourtant il plaisait avec sa démarche caractéristique : la tête en avant comme s’il partait à l’aventure. Une légère moustache, le cou fort, la diction précipitée, de beaux sourcils, une bouche gourmande. Sans aucune malice. Un cœur pur, je peux témoigner.

Une photo du pays

Mes copains et moi, nous avons voulu utiliser un appareil bon marché, genre polaroïd, pour sillonner le pays en photographiant à l’aveuglette – c’est une métaphore. C’est qu’on se méfiait de ce lyrisme de la génération précédente qui pouvait rendre le pays plus beau ou plus laid qu’il ne l’était en réalité. En bref on écrivait, mal mais vite, avec pour seul but de dire vrai. Tentant ainsi de se mettre en parfaite symbiose avec le paysage humain. Mais le pouvoir (tous les pouvoirs, car c’est un pays où les pouvoirs parallèles – la bourgeoisie, l’église, le commerce – peuvent se révéler plus puissants que l’État) nous surveillait de près, et savait intervenir parfois brutalement. C’est ainsi que le plus intrépide d’entre nous, le chroniqueur Gasner Raymond, tomba (on était, d’une certaine manière, au front) à Braches, près de Léogâne, le 1er juin 1976. Il avait vingt-trois ans. Moi aussi. Nous étions tous nés au début des années 1950. Sa mort me poussa à l’exil. J’ai raconté cette aventure dans un de mes romans Le cri des oiseaux fous.

La messe du dimanche
Ce segment est un document que je n’ai pas touché, il a été écrit le dimanche qui a suivi la mort de Gasner. J’avais entendu parler de ce prêtre qui ne cessait de déblatérer contre lui depuis quelque temps. Je voulais savoir s’il n’allait pas changer de ton sachant qu’on venait de l’assassiner. En fait, il fut plus odieux. Je suis sûr qu’un grand nombre de prêtres étaient révulsés d’apprendre ça. Le voici : “La mort de Gasner Raymond foudroya tout le monde. Ou presque. Le prêtre de sa paroisse dans sa messe du dimanche dernier (4 heures am) à l’Église St Alexandre prêcha « que c’est justice, car Gasner Raymond avait osé attaquer l’Eglise. Nous sommes vraiment aux derniers temps, ajouta t-il, mais pour nous garder encore dans la foi le châtiment de Dieu a été prompt. » C’était dit en créole.
Voilà quelqu’un qui accuse Dieu de la mort de Gasner Raymond. C’est une accusation très grave.
Tout d’abord; entrons dans son schéma de pensée : Mon cher Père, Gasner Raymond, à 23 ans, était encore récupérable. Même par la justice des hommes. Vous m’accordez qu’il est rare de voir Dieu souhaiter la mort d’une brebis galeuse. Ce n’est pas sur vos paroles que l’on vous jugera mais surtout sur vos actes. Savez-vous ce qu’il a fait pour le condamner ainsi pour l’éternité.
On dit que les athées (?) s’inquiètent trop de la tenue de l’Eglise et recherchent une pureté qu’ils croient avoir perdue. Ils sont moins hypocrites que les bouffons, les dévots, les tartuffes.
Savez-vous, monsieur, que dans notre société de pêcheurs, il est interdit de juger quelqu’un d’absent. Ou qui peut difficilement se défendre. Simple question de morale publique!
Et maintenant venons au fait. Nous ne savons pas si vous êtes touché, aussi en prêche, par la grâce de l’infaillibilité. Mais nous vous dirons qu’à la cinquième lecture attentive, vous devriez remarquer que Gasner Raymond n’avait attaqué dans son article « ni l’Eglise, ni la foi » mais plutôt le comportement de certains prêtres, ce qu’ils ont fait avec l’Eglise, Dieu et les croyants.
Je voulais parler tout au début de Gasner Raymond. De sa vie, du jeune homme très simple et très humain qu’il fut. De ses écrits, de ses lectures. De ses amitiés robustes. De sa foi dans les autres. Mais malheureusement…”

Dany Laferrière, Le Petit samedi soir
Juin 1976

J’avais ainsi dédié, près de 25 ans plus tard, mon roman Le cri des oiseaux fous: “ À l’ami dont la mort a changé ma vie.” Et aujourd’hui 50 ans après la mort de ce jeune homme magnifique, fauché en plein vol, le choc reste intact.

Dany Laferrière, Le Nouvelliste
5 septembre 2026

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Franck Fouché (1915-1978)
La mort de Bouqui

Dans le froid rigoureux de ce mois de Janvier montréalais sous les branchages électriques sophistiqués d’une anonyme salle blanche d’hôpital aseptisé sentant l’éther mêlé de bergamote, Fouché crève comme un Bouqui, sans comprendre une fois encore la dernière pirouette de Compère Malice, ce frère d’errance, qu’il retrouvera au paradis à la droite de l’Éternel plaidant sa cause contre le général Saint Pierre qui fait de l’œil à un couple d’État tranquillement assis sous l’arbre de la science du bien et du mal à écouter le chant alto-soprano des séraphins ailés alternant à la complainte basse des chérubins à la gueule rose éternelle — lentement dans l’extase de l’adoration divine.

J’étais à peine arrivé à Montréal l’automne dernier quand on m’a fait rencontrer Frank Fouché. Je venais juste d’applaudir des deux mains la dernière création de sa pièce maîtresse « Bouqui nan Paradis » que François Latour et Jean Claude Exulien avaient monté au Rex-Théâtre. Il était dans un coin à bavarder avec Anthony Phelps. On peut dire maigre — taille moyenne — la tête petite, épinglée de petits yeux brillants. C’était Malice, qui me cernait d’un feu de questions sur le théâtre à Port-au-Prince, le jour — (Le P.S.S.) qu’il lisait attentivement n’a-t-il dit, le quotidien haïtien, la danse, la fête, la misère, les femmes, les hommes du pays, c’est-à-dire de tout ce que vous pouvez imaginer qu’un haïtien authentique (j’ai longuement réfléchi avant d’employer ce qualificatif) à l’extérieur du pays, depuis peut-être une quinzaine d’années, voudrait savoir. Il m’avait l’air très avisé sur les problèmes scéniques du théâtre haïtien, le créole, le rythme corporel. Il mettait la dernière main à certains travaux assez originaux dont une épopée de Charlemagne Péralte et une autre pièce qui devait être créée cet hiver à Paris. Je ne l’ai plus revu depuis. J’ai essayé vainement de l’avoir pour une émission à la radio mais il était paraît-il, très occupé. On s’est téléphoné deux ou trois fois. Puis, plus rien, jusqu’à ce soir que je l’ai découvert presque chez Roland Bastien qui préparait avec trois autres peintres une exposition au Black Studies Center. Eh bien, il y était avec Jacqueline, pétillant de jeunesse, généreux, ouvert, à la fois un mélange heureux de Bouqui et de Malice.

Je le regardais, cet homme qui a quand même été comblé d’avoir eu ce courage de porter à la scène les deux personnages les plus importants de notre mémoire populaire, participer avec une fièvre juvénile à notre excitation de néophytes. Et je ne pardonnerai jamais à Frank Fouché de s’être incorporé la joyeuseté de Bouqui et la finasserie de Malice tout en se sachant mortel. Car c’est un irréparable malheur que de perdre à la fois Frank Fouché, Bouqui et Malice. Deux, c’était déjà trop.

Dany Laferrière,
Le Petit samedi soir
18 janvier 1978

Bernard Wah (1939-1981)
Du premier paysage à l’encyclopédie du monde

Je l’imagine assis en tailleur sous une fresque folle, vaticinant comme cette vieille pythonisse de Bombardopolis jusqu’au petit matin new-yorkais bleuté de pollution. Il lui arrivait immanquablement, vers trois heures, d’échafauder quelques théories insomniaques mêlant, sans ordre apparent, les rizières de l’Artibonite à l’heure méridienne, les propriétés médicinales de certaines feuilles et ces curieux visages de la mort à la métaphysique tourmentée de nos contes nocturnes. Ce genre de divagations ne pouvait plaire qu’à un groupe d’initiés qui regardaient, saouls de café, Bernard Wah déployer son tapis d’Orient au moment où les plus résistants abandonnaient, éperdus de fatigue. Aigu comme un chat, il virevoltait alors autour de sa pensée (imprécise, balbutiante, désespérée) sans jamais tout à fait la cerner. J’ai passé, fin janvier, ces nuits glacées du Queens à pourchasser les petits démons tropicaux qui hantaient ce diable d’homme. J’ai vu mon premier Wah (on dit un Wah) chez Émile Olivier. C’est une œuvre curieuse. On dirait un scaphandrier ou un cosmonaute : la bouche scellée comme refusant de livrer un secret, l’unique œil glauque, le nez long, le crâne rasé. Derrière, traversant un paysage volontairement sobre, un énorme œuf bleu. J’ai souvent pensé à cet homme grave et je suis encore effrayé par sa muette interrogation métaphysique. Il y a un autre portrait (Self-Portrait, 1962) de Wah. Visage long comme un jour sans pain, bouche sensuelle, contour classique ; il semble pourtant regarder furtivement par une porte entrouverte. Moue ennuyeuse de jeune homme un peu inquiet. Ce portrait, gâté d’académisme, est cependant le pendant de l’autre : sa face de lumière. Entre ce jeune Wah qui aurait entrevu une réponse et le Wah des années suivantes, à la fois entêté et désillusionné, son œuvre admirable est un peuplement d’interrogations. La mort, aujourd’hui, nous renvoie à l’œuvre. Heureusement. Par bonheur, celle-ci se présente plus dominée, plus cohérente, plus efficace que les vaticinations de Wah. Sa tentative est plus désespérée, certes, mais mieux perçue que jamais. Borges parle quelque part d’un homme dont les multiples pas — les toiles de Wah révèlent aussi cette architecture intime et secrète — auraient au bout du compte dessiné la forme de son visage. Chaque ligne recèle l’éclat d’une crise et vivifie sans relâche une hantise. Cet homme, qui semble ne peindre qu’en état de grâce, vit pourtant son art avec la rage folle de l’état d’urgence. Les lignes paraissent interminables, enveloppantes comme un ruban de Moebius. Le temps cyclique, grave et lent : c’est le langage unanime des saisons. Alexis remarque que les peuples sont des arbres. Bernard Wah est aussi ce qu’on appelle un vieux con d’humaniste. D’aucuns parleront de génie, d’autres verront chez lui, à cause de cette barbe de vieux bouc, une certaine parenté avec ces prophètes de l’Ancien Testament, paillards, sermonneurs et oiseaux de mauvais augure. J’y vois plutôt un homme têtu, borné, limité, qui a dû tout inventer. À vrai dire, il n’y a pas grand-chose par chez nous pour un jeune homme dévoré de passion et pris au ventre par la brillante maladie de la perfection. On me dira Hyppolite. Mais l’art d’Hyppolite, comme celui de Bigaud, est si ritualisé, si privé, si parfait en un sens, qu’il interdit toute effraction. Le jeune Wah dut presque seul retrouver cette piste à chaque fois perdue. Cela a dû être un travail incessant et l’angoisse folle d’être toujours à côté. Comme on peut difficilement percevoir les avances de la décomposition dans un corps sain, il est d’autant plus difficile de mesurer la somme de rage et de courage qu’il aura fallu à Bernard Wah pour essayer, en vingt ans, de construire cette œuvre originale. En 1962, Wah reprend (en hommage à Rodin) ce mythique Penseur, prototype de l’homme occidental. Il peint un long Nègre assis à fumer sa pipe sur une énorme pierre taillée. C’est alors un jeune homme émerveillé qui ouvre l’encyclopédie du monde et se passionne de mythes, de constructions cartésiennes, de religions et de métaphysique. Il est studieux et sa curiosité sans bornes. On le voit reprendre à son compte tout le vieux discours aristotélicien, avec de rares échappées confucéennes. Sagesse et Adolescence (1953) est cette exécution malheureuse du mythe prométhéen. Plus tard, Aile volante (1969), cet envol de flammèches, retrouve la vieille tradition judéo-chrétienne de l’Esprit Saint. Entre ces deux œuvres, Caverne (1969) représente le mythe de l’homme. Wah tente ici de retrouver le tremblement de la main de l’artiste des grottes de Lascaux. Tout aussi brutalement, il a laissé tomber ces mythes religieux pour retrouver l’homme délivré des dieux. Des femmes et des gorilles (1972) est une version périlleuse de la thèse évolutionniste. Ce trou dans la terre (1972), une des formes rêvées de l’Apocalypse. C’est en 1965 que Wah sortit pour la première fois de son île, et cela aura des conséquences graves sur son art et sur sa vision jusque-là livresque du monde extérieur. Il s’est alors passé ce qui se passe pour nous tous : la distance nous rapproche d’Haïti et nous permet de la décanter de sa gangue folklorique. Ma ville… le totem endormi dans le crépuscule du siècle (1972), ville d’os en forme d’inscriptions emblématiques. Apocalypse personnelle. Vision désespérée d’une ville-tombeau. Il n’aura de cesse de retrouver les raisons profondes, l’équation fondamentale de cette léthargie. Pour Wah, l’Haïtien n’est pas un être folklorique mais métaphysique. Sa démarche, ronde et complète, du premier petit tableau paysagiste à cette dernière œuvre orageuse, délirante, peuplée de démons tropicaux, révèle une certaine grandeur balbutiante. L’effort aura été grand, presque excessif, pour un seul homme. Pour la peine, il nous reste l’un des rares miroirs psychiques qui nous aient été tendus. Deux ou trois choses que je retiens d’une vie douloureuse et mouvementée : le temps circulaire, les équilibres secrets et cette tentative désespérée de retrouver l’homme nu. On a cette révélation devant sa Tryptique. Bernard Wah aurait voulu être jugé sur cette œuvre.

Dany Laferrière, Queens
Janvier 1981

1966

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Borges (1899-1986)
Borges et moi

Borges est mort le 14 juin 1986, à Genève, mettant ce jour-là
notre esprit en berne.

Da (1896-1992)
L’odeur du café

Da est décédée le 17 octobre 1992, âgée de 96 ans.

« J’ai écrit ce livre pour toutes sortes de raisons. Pour faire l’éloge de ce café (le café des Palmes) que Da aime tant et pour parler de Da que j’aime tant. »

«J’ai fait une visite à Petit-Goâve et je suis resté plus longtemps pour la revoir et passer ce moment avec elle. Six mois, en fait, pour écrire ce récit.»

Émile Ollivier (1940-2002)
Les corps flottants

Tout: un livre, une conversation, un repas, une promenade, une bonne blague. Il cherchait le bonheur comme un chien cherche un os enfoui sous la terre.

Il n’y a pas que les objets qui partent à la dérive dans ma vie, mon corps aussi flotte depuis 45 ans. De ville en ville. De langue en langue. De culture en culture. Du froid au chaud. De la dictature à la démocratie. Je mange depuis 45 ans des légumes dont ma mère n’a jamais entendu parler. Et j’essaie depuis ce temps de garder un équilibre. Le faut-il ? Cette liberté m’est si précieuse que je rêve pour tous d’une bonne vieille dictature qui pousserait les jeunes gens du nord à partir pour de bon. Si la démocratie parraine le tourisme, la dictature stimule en quelque sorte le voyage sans retour. Le seul qui compte. Et mon ami Émile Ollivier, l’écrivain, vient de terminer un long voyage sans retour au pays natal. Il est arrivé à Amos en 1966 pour mourir à Montréal la semaine dernière, par « un dimanche ensoleillé de novembre ». J’avais lu son émouvant roman Passages où il décrivait sa mort dans les moindres détails. Un écrivain qui décrit sa mort n’est qu’un vaniteux, mais s’il meurt comme c’est écrit dans son livre, il devient subitement un voyant. Un poète. J’ai l’air d’insister, mais peut-on continuer à appeler immigrant (Émile Ollivier fait-il toujours partie des écrivains immigrants du Québec ?) quelqu’un qui meurt dans un pays après y avoir passé 36 ans et y avoir écrit tous ses livres ? On ne peut mourir que chez soi, me semble-t-il. Émile Ollivier fut la première personne que j’ai voulu rencontrer en arrivant au Québec en 1976. Il m’avait préparé un succulent canard à l’orange. J’ai tout de suite pensé que cet excellent cuisinier cachait un bon romancier. La cuisine et le roman sont des arts semblables. Je reviens en 2002 pour apprendre sa mort. Destins croisés.

Dany Laferrière
La Presse, 24 novembre 2002

Ce portrait fait écho à d’autres consacrées à Émile Ollivier, notamment dans des avant-propos et préfaces publiés:

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Pierre Bourgault (1934-2003)
La mort d’un dandy

Il me semble que cette seule phrase devrait suffire : Bourgault est mort. Dans son cas, on n’a même pas à se demander pourquoi. Il portait sa mort au bout de ses lèvres, s’entêtant à fumer sa vie. Plutôt mourir que d’avouer la moindre faiblesse, n’est-ce pas? Nous sommes ici au cœur de la question du style, et pour un dandy c’est fondamental : comment faire face à la mort sans se renier? De toute façon, Bourgault avait un point de vue très arrêté à propos de la mort. On n’a pas à s’en soucier, elle nous rattrapera sûrement. Nous ferions mieux de nous intéresser à vivre. Un tel panache n’exclut pas pour autant les angoisses, les cauchemars et les sueurs froides au milieu de la nuit.

Bourgault face à Bourgault
Mais Bourgault, me semble-t-il, est de cette espèce d’homme qui entendait suivre toute sa vie durant, avec de légères retouches, les règles assez rigides d’un vieux code adopté durant l’adolescence. Bien sûr que les choses ne furent pas toujours faciles, et on peut bien imaginer des face-à-face orageux entre Bourgault et Bourgault. Entre le jeune homme enflammé qui entendait vivre selon ses propres règles et l’homme mûr avide de pouvoir personnel qu’il pouvait être parfois. Ayant relégué presque totalement le pouvoir dans les sphères de la politique, on oublie le rapport étrange qu’entretiennent avec le pouvoir ceux qui donnent l’impression de le dédaigner. L’homme qui semble marcher librement dans la foule bouscule beaucoup de gens sur son passage. Il faudrait faire, un jour, l’inventaire des ravages du pouvoir individuel.

La machine rhétorique
On pouvait sentir autour de lui, certains soirs au Quartier latin vers la fin des années 70, l’aura brûlante du jeune homme aux yeux fous de ses débuts. Quand les deux Bourgault étaient de la fête : l’un portant la rhétorique, et l’autre, la passion. Mais ce n’est pas tous les jours qu’ils acceptaient de travailler aussi solidairement. J’ai déjà entendu Bourgault dérouler sans chaleur des raisonnements rigoureux, comme je l’ai vu aussi enfiler des perles avec flamme. Mais la machine rhétorique de Bourgault, quand elle est bien huilée et que le sujet lui tient vraiment à cœur, pouvait écraser quiconque sur son passage. Même le sérieux et documenté Claude Ryan y a goûté, peu après le référendum de 1980 : «Claude Ryan n’est pas un parfait imbécile puisque nul n’est parfait.» On imagine alors Bourgault, seul dans sa chambre, face à Bourgault. L’un n’osant attaquer l’autre. Quel silence! Ne reste qu’un homme assis dans l’obscurité, les mains nues et la tête vide.

La gifle originelle
Bourgault tenait absolument à bien dire ce qu’il avait à dire, se servant d’une simple phrase comme d’une corde lui permettant de descendre jusqu’au fond de son propre cœur. Pour lui, la langue n’était pas simplement un instrument de communication, c’était la seule arme possible dans cette guerre pacifique de libération qu’il entreprenait depuis l’époque étourdissante de ses débuts. Quand on entend ses discours incendiaires des années 60, qui nous paraissent aujourd’hui d’un romantisme fou (le résultat d’une certaine nostalgie ajoutée à l’élégance des images en noir et blanc), on remarque que malgré ce feu qui semblait l’embraser tout entier, il ne perdait jamais tout à fait la maîtrise de son verbe incandescent. La part du style a toujours été fondamentale chez un tel dandy. Mais d’où vient ce besoin si pressant de dominer à ce point la langue? Il a dû sentir très tôt la gifle, ce jeune homme qu’on imagine d’une sensibilité exacerbée. Comment faire face à l’arrogance des puissants, de ceux qui contestent votre langue, votre histoire, votre culture, jusqu’à votre identité? Quoi que vous fassiez, vous serez toujours pour eux ce «demi-civilisé». Comment faire exploser ce mur d’indifférence? D’où la monumentale colère de ce jeune homme par ailleurs si drôle. Une colère qui l’aveugle parfois et l’étonne souvent. Bourgault raconte que l’indignation face à l’injustice, d’où qu’elle vienne, fut le vrai carburant de sa vie, mais ne minimisons surtout pas cette blessure première. Il s’est senti tout bonnement insulté, sans parade possible. L’ennemi planant au-dessus de lui, comme un aigle. Si l’argent de ces vieux messieurs des clubs anglais de Montréal et le pouvoir fédéral veulent le confiner dans ce rôle de colonisé, il s’échappera par la parole. Mais pour cela il faut travailler sans relâche. Et il a plongé, tête première, dans un fleuve de mots : près de 4000 discours, des centaines d’articles, des bouquins, des interventions impromptues, des conversations interminables dans les bars enfumés, en près de 50 ans. Une telle logorrhée dans une culture où le silence, il n’y a pas longtemps encore, était une manifestation de virilité.

Le vin de la langue
Il lui arrive quelquefois de s’enorgueillir de la qualité de sa langue au point de donner l’impression de croire qu’une méchanceté bien écrite pouvait se métamorphoser en vérité profonde. L’ivresse de la parole. Et aussi la liberté du dandy. Son double (ou son opposé), René Lévesque, regardait la langue d’une autre manière. J’écoutais Lévesque à la télé : son ton, ses mimiques, sa faconde, tout portait à croire qu’il ne pensait qu’à se faire comprendre du plus grand nombre. Son langage semblait simple, populaire et naturel. Faux, faux, faux. Le lendemain matin, je lisais le même discours dans le journal : un texte littéraire, truffé de subjonctifs et de mots rares, transformé en discours populaire par la bouille sympathique d’un fin renard. En fait, Lévesque voulait contenter le peuple tout en gardant sa passion de la langue, tandis que Bourgault croyait qu’une langue élégante et précise n’était pas forcément l’apanage de ces fils de famille de Brébeuf. Il voulait simplement donner à entendre de la belle ouvrage. Mais Lévesque avait une corde de plus à son arc : l’usage du pouvoir. Bourgault peut faire rêver, un moment, cela ne pourra durer indéfiniment. Car à la longue, le pouvoir de faire rêver les autres débouchera sur le rêve du pouvoir. Et Lévesque, qui a déjà investi toute sa capacité de rêver dans la morne réalité politique, n’avait pas envie de faire face quotidiennement à un libre-rêveur. C’est beaucoup plus la liberté de mouvement de Bourgault que son extrémisme qui énervait Lévesque.

Le joual
Pour Bourgault, le joual nous enfermait assurément dans un univers asphyxiant à cause de son vocabulaire limité et d’une syntaxe suspecte, mais surtout du fait qu’il ne nous ouvrait aucune fenêtre sur le monde. Pour lui, cela ne pourrait être en aucun cas une solution. Sa stratégie se résumait à nous faire voyager au moins par la langue. S’il lui était arrivé de mener naguère cette âpre lutte contre «les Anglais», il s’inquiétait plutôt de cet autre grand affrontement à venir : «Le lendemain de l’indépendance du Québec.» Qu’est-ce qu’on va faire alors? Si, pour beaucoup, l’indépendance semblait un achèvement, pour Bourgault, c’était plutôt le début d’une affaire que l’on pourrait bien rater si on ne s’y préparait pas. Dans ce cas, le joual ne ferait que nous garder dans le giron «colonial». En un mot, le joual fait plus «ghetto que pays». Sur un plan plus technique, il trouvait que la musique du joual jouait beaucoup trop sur la répétition, faisant de nous cet enfant qui réclame le même conte chaque soir, comme si les expressions toutes faites, les jurons, les réflexions populaires n’étaient en fait que de petits cailloux qui l’empêchaient de se perdre dans la nuit du temps. Il se méfiait en quelque sorte de cette culture populaire qui pouvait devenir réactionnaire. La langue devait porter notre vision du monde, et nous permettre de communiquer aisément avec les autres.

Le voyage
Je l’ai croisé au Salon du livre de Montréal, en rentrant de Miami, où je vivais depuis deux ou trois ans.
— Tu es toujours à Miami? me lance-t-il sur un ton cassant.
— Oui, je fais, mais je viens si souvent à Montréal qu’on ne peut pas dire que je n’y sois plus vraiment.
— Ouais, lâche-t-il, de cette diction à la fois traînante et précise, signe qu’il n’est pas convaincu…
— De toute façon, ajoutai-je, toute ma vie intellectuelle se passe ici…
— Non, me coupe-t-il, c’est la vie quotidienne qui compte. J’étais sidéré. Ce que j’ignorais, c’est la part importante que Bourgault accordait aux petits faits de la vie quotidienne. Et que la vie privée des gens lui importait à ce point. C’est de cela que sa pensée se nourrissait. Pour sortir de ce piège, j’ai voulu le traîner sur un autre terrain.
— Il y a beaucoup d’Haïtiens ici, tu sais, Pierre…
— Pas assez à mon goût. Bourgault fait partie de cette courte liste d’indépendantistes (avec René Lévesque et Louise Harel) à être aimés de la communauté haïtienne.
— Tu ne trouves pas étrange, Pierre, qu’il y ait tant de professeurs, de médecins, d’ouvriers et de chauffeurs de taxi haïtiens qui s’activent ici depuis près d’un demi-siècle, et pas un seul Québécois de ton envergure en Haïti… Il m’écoute en silence.
— Moi, j’aimerais te voir en Haïti, sillonnant le pays en te mêlant de ce qui te regarde : la politique haïtienne… Tu as toujours dit que tu te fous d’une certaine manière du nationalisme, mais jamais de l’injustice… Tu ferais une chronique à Radio-Haïti, et on te verrait à la télé, tu ferais des conférences aussi, sur la situation politique, les problèmes de santé, l’éducation… Je ne parle pas d’un passage en Haïti, mais bien de la vie quotidienne, comme tu dis… Il sourit la bouche ouverte, comme un enfant à qui on vient d’offrir un nouveau jouet.
— Et je te garantis que tu n’auras pas à rêver d’indépendance. Là-bas, c’est déjà fait, et pourtant ça va mal. Il n’y a pas d’Anglais, et pourtant ça va mal. Même très mal. On n’a pas d’autres ennemis que nous-mêmes. Il me regarde droit dans les yeux.
— Je ne peux pas, me dit-il, c’est trop tard…
Il semblait vraiment ému. Si ému que je le crois aujourd’hui en Haïti.

Dany Laferrière
La Presse, 22 juin 2003

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Davertige (1940-2004)
La mort du poète

C’est cela le poète, à mon avis, quelqu’un qui vous donne envie de vivre même en parlant de la mort.

Le poète Davertige est mort, cet été. Vous ne le connaissiez pas? Ce n’est pas trop grave, car un vrai poète ne commence à vivre qu’après sa mort. Il est arrivé à Montréal en 1976 pour y rester jusqu’à la toute fin. Ainsi il aura passé 28 ans ici sans se faire remarquer. Il faudrait imaginer le discret Ducharme ailleurs qu’au Québec, sans personne pour le tirer de l’obscurité. Ducharme serait tout à fait heureux d’une si bonne situation, mais le pays où il se terrait passerait à côté d’un écrivain unique. C’est ce qui s’est passé pourtant avec Davertige. Cela fait un moment que je tente désespérément de vous signaler cette œuvre exceptionnelle (Alain Bosquet en 1964 parle déjà, dans le quotidien Le Monde, d’un « Rimbaud sauvage ». Aragon, plus tard, salue l’arrivée d’un jeune poète de 22 ans.) Dans ce monde, aujourd’hui, où règnent les Bush, Poutine et Sharon (le trio infernal), on ne peut se permettre l’économie du moindre poète. S’il y avait une aussi forte lumière médiatique sur les poètes que sur ces individus-là, on aurait une autre vision du monde. Mais revenons à celui qui nous concerne aujourd’hui : le poète Davertige.

Il est né à Port-au-Prince, le 2 décembre 1940, de parents de condition très modeste. Son père gagnait peu, et sa mère n’avait pas de profession. Ce n’était pas facile pour eux de nourrir les quatre enfants. Pourtant, sa mère, Jeanne Féquière, a fini par faire croire au jeune Villard Denis (Davertige est un pseudonyme) que la mansarde où ils vivaient était en fait un château. On voit d’où vient la sensibilité exacerbée du poète. Toute sa vie, il a refusé de voir ce que les autres appellent pompeusement la réalité. Il apprit le français avec une vieille Guadeloupéenne que sa mère avait charitablement hébergée et qu’il appelait Grand-mère Alice. Il raconte ces premières années dans Pétionville en blanc et noir, un de ses plus émouvants poèmes.

Sa vie ce fut longtemps l’arbre de rêve bercé par la berceuse de l’enfance
Par la fumée d’un fer à repasser qui tournait ses cheveux
Et des chiendents rampaient autour de la maison
Avec l’étoile aux yeux avec la mare au cœur

Très jeune, il s’intéressa à la peinture, et à 12 ans, il rencontra Tiga, celui-là même qui stimulera plus tard le talent d’artiste des paysans de Soissons-la-Montagne en leur demandant de peindre le petit cimetière de leur village. La mort joyeuse et colorée selon Saint-Soleil (le nom du groupe de paysans peintres qui devra exploser dans les années 80 sur la scène internationale). Tiga guidera le jeune Davertige dans ce monde de dieux en colère et de déesses aquatiques (Ô azur viens la femme en bijoux sous-marins). À la même époque, il découvre Villon. Je crois que ce fut une bonne chose pour un adolescent qui commençait à trop s’enfoncer dans la mythologie rose et les fumées du rêve. Villon lui donne le goût de l’autobiographie et le sens du quotidien. Et La légende de Villard Denis fut l’un des premiers poèmes qu’il écrivit à 18 ans, au moment même où il commença à exposer ses premières toiles. Ce poème est un résumé de sa vie à venir. Les deux premiers vers sont terribles quand on connaît la suite des choses.

La légende de Villard Denis
Est une légende simple et amère

Le jeune poète imberbe poursuit, imperturbable, son jeu de massacre.

C’est le cœur de Villard Denis
Émerveillé dans un monde en pâtures
Sous les nuages violets des chiens
Où gisent le glas de la tombe et l’émerveillement de ses nuits
Crépitant dessous les sanglots dans le crachoir imberbe de sa face

Et il termine par cet étrange cri de victoire :

Ce n’est pas adieu que je dis aux étoiles de vos talons
Qu’en enfer les dieux vous bénissent
Et sous la girouette du sang
Chante la légende de Villard
Qui est une légende immortelle.

Le voilà mort et immortel que déjà il veut revenir à la vie. C’est un enfant que même la mort n’arrive pas à calmer. Il est si remuant, changeant d’avis sans arrêt. Mais d’où lui vient cet enthousiasme de vouloir partir et revenir dans un même élan ? C’est qu’à ses yeux la vie n’est pas une ligne droite qui va de la naissance à la mort.

Mes premières lèvres éclatent — Je veux retourner à la vie
Avec les pierres et les cendres de mon enfance
Ah qu’il éclate l’azur de ma jeunesse

Ciel, quel panache ! Il va si vite que je n’arrive plus à le suivre. Le vin de la vie l’enivre. C’est cela le poète, à mon avis, quelqu’un qui vous donne envie de vivre même en parlant de la mort.

Mes amis mes amis je chante mes désirs emportés par le vent
Comme des caravanes ou des algues à la croisée des mers
Mes désirs en vitesse et en passion

Le miracle, c’est qu’il gardera cette ferveur toute sa vie. Il est venu à la maison deux fois ce printemps, ce qu’il n’avait pas fait depuis 15 ans. Son éditeur Rodney Saint-Éloi l’avait accompagné. J’étais allé l’attendre sur le trottoir. Ce n’est pas chaque jour qu’on reçoit chez soi un vrai poète. Il portait ce jour-là, pour saluer la nouvelle saison, un magnifique chapeau de paille. Il était radieux. On a mangé (lui très peu), et beaucoup bu. Le soleil déclinait. À un moment donné, sans raison, il se lève pour aller sur le petit balcon qui donne sur la ruelle où jouaient encore les enfants. Le voilà qui ouvre, subitement, les bras au ciel en criant son poème (ce qui fait rire les enfants) :

J’ouvre à la nuit mes frêles bras comme de grands oiseaux
Et je fixe l’étoile polaire sur le front noir de mon tombeau
Est-ce ton œil encore ouvert
Sur le désordre de mon âme pillée comme les mers
Ô mes amis j’ai à vous dire que j’aimais
Et que mon cœur est un grand lac de cendres

Le lendemain, son éditeur m’a appelé pour me dire que Davertige était à l’hôpital, et que, rentré de ce souper, il avait passé une très mauvaise nuit. Ce n’était pas un empoisonnement alimentaire, mais un cancer généralisé. Il n’en avait pas pour longtemps. Il allait passer les derniers mois plus souvent à l’hôpital que chez lui, mais toujours bien entouré de ses amis. De la petite bande de Haïti-Littéraire, ces cinq jeunes gens qui entendaient « changer la vie », dans les années 60, il ne reste aujourd’hui qu’Anthony Phelps et Serge Legagneur (tous deux à Montréal). Plus tard dans la saison, il est passé, à l’improviste, me voir. Je suis allé ouvrir pour me trouver en face d’un cadavre. Quel choc ! Toujours civil, il m’a serré chaleureusement la main tout en s’excusant d’arriver ainsi sans prévenir. On s’est assis autour d’une table déjà animée. Je lui ai offert un verre. Ce n’était pas recommandé, à cause des médicaments qu’il prenait. Comme elle est infirmière, ma femme a protesté pour la forme. Les yeux de Davertige se sont mis à briller, et on a parlé de la mort. De sa mort. Et il m’a dit que les médecins ne lui donnaient que trois semaines. Une amie présente a raconté qu’un de ses parents avait survécu 10 ans à une maladie dite mortelle. Il a eu ce large sourire pour lancer qu’il compte bien vivre au moins aussi longtemps. Ce n’est qu’après un moment que j’ai réalisé que l’idée de la mort ne l’effrayait pas trop tant qu’il pouvait en causer avec des amis, pas loin d’une bouteille de rhum Barbancourt. Je n’ai pas été dupe de sa désinvolture face à la mort, mais j’ai compris plus tard, en lisant ses poèmes, qu’il l’attendait depuis longtemps. Toute sa poésie en est imbibée. Et un grand nombre de ses métaphores tournent autour de la lumière et de l’obscurité (J’ai à vous dire que la lumière s’est suicidée sur mon visage). L’araignée noire de son enfance tissait inlassablement son filet, ce qui n’a pas empêché le poète de chanter la mort en été.

La nuit éclate sur ma tête
La femme ouvre sa chair douce
Le grillon reprend sa chaleur
Je vais dormir avec mes rêves

Et il termine :

Je veux une nuit éternelle sans ombre ni cauchemar

Dany Laferrière
La Presse
12 septembre 2004

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Jean-Claude Charles (1949-2008)
Blues pour mister Charlie

Charles restera encore loin en avant, dans cette percée vers les territoires vierges du style et de l’élégance.

Je n’ai pas dormi hier soir après avoir appris par l’éditeur Rodney Saint-Éloi la mort de Jean-Claude Charles. J’allais dire du poète Jean-Claude Charles. On peut dire aussi de l’essayiste, du romancier, du grand reporter à pipe. Jean-Claude Charles occupait, à sa manière jazzy, un vaste terrain dans le paysage culturel. Mais c’est aussi un ami qui meurt. Et c’est de lui que je me sentais le plus proche, par le style bien entendu. Cela, je l’ai souvent dit. Quand, au début des années 80, je me cherchais un frère intellectuel de combat, quelqu’un de moderne et de ma génération, il n’y avait pas grand monde. Ceux des années 40-50 avaient Magloire Saint-Aude. Ceux des années 60-70, Davertige pour la poésie et Frankétienne pour le roman. Et nous, dans les années 70-80, c’était Jean-Claude Charles.

Il était long, mince, avec des jambes élancées, une tête d’oiseau en quête de vent, toujours en mouvement. Jean-Claude Charles avait débuté à Port-au-Prince par le cinéma. Il en faisait la critique (il cherchait son style, à l’époque, dans le jazz) à Radio Haïti. Il aimait les images qui bougent, les montages rapides ; il avait déjà ce côté Paul Morand. Le cinéma lui avait donné ce goût du cosmopolitisme. Il vivait alors à Port-au-Prince, mais son esprit vagabondait sur les écrans. Il habitait le Rex, le Paramount ou le Palace, selon le prix du loyer. Jean Dominique, lui aussi, était fou de cinéma. Charles et Dominique devaient se croiser dans les salles obscures avant de se retrouver derrière le micro, à Radio Haïti, pour parler de leur passion commune.

Quand il rentrait chez lui, c’était pour lire. Il lisait des auteurs réputés illisibles, des livres introuvables. C’était un snob, dans le sens qu’il prenait volontiers un chemin difficilement accessible pour ceux qui le suivaient. Port-au-Prince a souvent donné ce genre de jeunes intellectuels passionnés de breuvages forts, mais Charles faisait partie de ce petit groupe qui est allé le plus loin possible dans cette voie où l’on peut distinguer un Louis-Joseph Janvier. C’est ainsi qu’un matin, il nous quitta pour Paris. Paris où vivait déjà Davertige. Voilà la filière. Je me sentais proche de Charles qui, lui, était fasciné par Davertige — le jeune prodige qui avait ébloui tous ceux qui comptaient à Paris : Aragon, Bosquet, Leiris… Comme il aurait aimé être le dandy d’Idem, pour qui il avait une sincère affection.

J’avais suivi son combat avec l’éditeur Hérard Jadotte pour que ce dernier ne laisse pas crever de froid le poète à Paris. Charles lui avait écrit une lettre émouvante pour lui raconter sa visite chez un Davertige grelottant dans une chambre de bonne sans chauffage. C’est ainsi que Davertige a pu venir à Montréal où il est mort, vingt-sept ans plus tard, mieux entouré qu’il ne l’aurait été à Paris. À cette époque, Charles écrivait un de ses livres les plus fluides, Sainte dérive des cochons (Nouvelle Optique, 1977), un peu sous l’emprise de la revue Tel Quel. Faut dire qu’il n’avait pas attendu Tel Quel pour pulvériser la forme, car ses débuts furent éclatants avec Négociations, un recueil de poèmes publié chez P.J. Oswald en 1972, qui impressionna grandement le milieu culturel haïtien. Une gifle pour cette folklorisation dans laquelle Duvalier et sa clique d’intellectuels ténébreux voulaient nous emprisonner.

C’était la fin des années 70 et la montée du puissant souffle charlien. On le sentait venir. On l’attendait même. Des titres étincelants apparaissaient dans les vitrines des librairies. Charles pouvait donner au jeune ouvrier que j’étais l’envie de devenir écrivain. C’était pour moi l’écrivain rêvé : il voyageait sans cesse, confondant New York, Paris et Montréal. Enjambant, de ses longues échasses, l’océan qui sépare l’Europe de l’Amérique. Il était parfois en reportage pour le prestigieux quotidien Le Monde. Il écrivait son long papier « De si jolies petites plages », qui devait devenir un livre (Stock, 1982), sur les réfugiés qui fuyaient la misère et l’oppression pour se perdre en mer, dévorés par les requins, ou pire, par la froide administration américaine. Il a publié aussi un essai rageur sur le racisme, Le Corps noir (Hachette / P.O.L., 1980).

Il venait souvent à Montréal où il m’invitait à son hôtel pour prendre un verre. Déjà, je sentais qu’il avait un problème avec l’alcool. Il ne pouvait pas s’arrêter de boire, mais il parvenait, avec beaucoup d’astuces, à masquer son ivresse à cette époque. Ce n’est jamais l’alcool le vrai problème ; l’alcool cache toujours un problème plus grave. Et Charles avait un problème d’identité. Il voulait tellement être quelqu’un d’autre qu’il ne savait plus qui il était. Il tournait en rond dans une prison aux murs lisses, malheureux. Aucune aspérité pour s’accrocher. Il était allé trop loin en avant pour pouvoir revenir sur ses pas.

Pourtant le meilleur allait venir dans cette brillante carrière littéraire — et c’est ce qui le tuera. Il publie Manhattan Blues (Barrault, 1985), et ce fut le succès tant attendu. Marguerite Duras lance son cri : pour elle, Jean-Claude Charles était le meilleur écrivain d’aujourd’hui. Pas le meilleur haïtien : le meilleur tout court. Et Duras était la reine, à l’époque. Un vrai coup au plexus, un de ces coups à vous couper le souffle. C’est ce qui arrivera : et le souffle, c’est tout ce que possède un écrivain. Comme Bosquet l’avait fait pour Davertige, comme Breton l’avait fait pour Saint-Aude. Le superlatif est un poison, et Charles définitivement empoisonné.

Faut-il continuer sur la pente de ce livre qui a fait de nous un jeune dieu ? Charles en fait un second : Ferdinand, je suis à Paris (Barrault, 1987), et c’est mauvais. Et Charles, mort. Il ne s’en relèvera jamais. Les jaloux ont applaudi sa chute, mais ils ont eu tort, car malgré cette défaite, Charles restera encore loin en avant, dans cette percée vers les territoires vierges du style et de l’élégance.

Jean-Claude Charles était aussi un homme émouvant. Pas seulement une machine à écrire lancée vers la conquête parisienne afin de régler ses comptes avec ses origines sociales. En effet, il cachait si bien son univers familial qu’on se demandait s’il n’en avait pas honte. L’ambition, la honte et l’alcool : un dangereux cocktail. Mais quand il se sentait en confiance, il pouvait être d’une grâce, et, ce qui paraît étonnant de sa part, d’une vraie candeur aussi. Charles était un enfant qui avait peur dans le noir.

On ne s’est vraiment rencontrés qu’à Port-au-Prince, quelques mois après le départ de Jean-Claude Duvalier, vers la fin avril 1986. Charles était envoyé par Le Monde pour couvrir cette étrange absence des Duvalier dans ce pays dont ils se croyaient les propriétaires, et la montée de sève d’un État de droit. Je l’accompagnais en publiant un article quotidien dans Le Nouvelliste. On sillonnait le pays dans une voiture prêtée par Aubelin Jolicoeur. Il fallait nous voir, irresponsables, dans cette grosse bagnole avec une plaque officielle, dans ce pays assoiffé de vengeance où des affamés partaient à la recherche du moindre tonton-macoute.

On a passé quinze jours ensemble à regarder cette débâcle : on aurait dit la fin de la guerre du Vietnam. De longues conversations au crépuscule sur une terrasse d’hôtel, un verre de rhum à portée de main. Charles semblait heureux. C’était peut-être la dernière fois.

Puis je l’ai vu quelquefois à Paris, lors de mes visites pour la sortie d’un de mes romans. Je l’appelais et on se retrouvait au restaurant. Il était de moins en moins fringuant, de moins en moins cet intellectuel parisien dont il avait porté si longtemps le masque, de plus en plus le Jean-Claude de la rue de l’Enterrement, le fils qui était tout fier d’avoir eu « deux mamans ». Il commençait à s’intéresser à ses racines, me disant que mes livres l’avaient incité à le faire. C’était mon tour. Il était déjà épuisé. Il avait tout donné. Plus d’énergie. Ses amis s’étaient éloignés de lui, car il était devenu trop fabulateur. Son argent ne lui servait qu’à boire. Il inventait tous les stratagèmes pour soutirer des avances à ses éditeurs. Chacun connaissait ses trucs.

Il passait de New York à Paris, pensant trouver à chaque fois un nouveau refuge. Bernard Magnier, qui l’adorait, s’en était finalement éloigné. Jean Métellus, le dernier confident, le protégeant d’une tendresse inépuisable, est resté jusqu’à la toute fin. Et il s’enfonçait dans l’alcool et les ténèbres. Ce qui rendait la chose plus triste, c’est que, souvent, on nous — écrivains haïtiens — invitait à Paris ou en province à des festivals littéraires, des tables rondes, des colloques, et Charles n’y était pas. Alors que c’est lui, le premier, qui s’était imposé dans cet univers si difficile à percer : le Paris littéraire. C’est lui qui nous avait ouvert la route. C’est bien lui qui connaissait tous les journalistes du Monde, du Nouvel Observateur, de L’Express. C’est lui, l’intellectuel parisien par excellence.

Mais ce qui était encore plus grave, c’est qu’on savait, sans le dire, que notre dette envers Jean-Claude Charles ne pouvait pas être épongée, tant elle était lourde. Son style abrupt, ses ruptures de ton, ses télescopages incessants, sa rapidité étonnante : c’est là qu’on a appris à écrire. Charles n’est pas le seul à utiliser une pareille forme, oh que non ! il y en a plein d’autres, mais c’est notre Charles. Lui, on le connaît. C’est un frère. C’est nous, en quelque sorte. Sa réussite était la nôtre. Son échec devrait être le nôtre.

Jean-Claude Charles, entre échec et réussite, entre snobisme et douleur vraie, entre courage et faiblesse — c’est nous, quand nous voulons de toutes nos forces faire mieux que ce que tous les dictateurs avaient dessiné pour nous.

Dany Laferrière
8 mai 2008

*


Dessin extrait de L’exil vaut le voyage.

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Port-au-Prince, 12 janvier 2010
Tout bouge autour de moi

Dany Laferrière était à Port-au-Prince quand la terre a secoué et bouleversé Haïti et le monde entier, sur le coup de 16h53, le 12 janvier 2010.

Je sais maintenant qu’une minute peut cacher en elle la vie d’une ville.

— Dany Laferrière

Quand tout tombe, il reste la culture.

— Dany Laferrière

Tōhoku, 11 mars 2011
Le Japon dans ma chambre

Que faisais-tu
quand la terre a tremblé
au Japon ?
J’étais dans ma chambre
à ne rien faire.
Tout semblait enfin si calme autour de moi.

Soudain les éléments déchaînés
à l’autre bout du monde :
l’eau, le feu, la terre et l’air radioactif.
Ne manque que le vent pour emporter
ces îles ailleurs.

Les petits avions flottant.
Les camions poids lourds qui tanguent.
On dirait des mégots
dans un cendrier rempli d’eau sale

Un paysage noyé effraie
mais n’émeut pas.
Seule la mort d’un être humain
parvient vraiment à toucher le coeur d’un autre.

Cette jeune fille drapée de jaune
que des photographes insouciants ont changée
en mater dolorosa
est devenue l’arbre qui cache le paysage dévasté
et les corps gonflés d’eau.

J’entends murmurer mon vieux maître Bashô :
«Regarde, regarde,
les vraies fleurs
de ce monde de souffrance.»
Qui, parmi nous, peut
ressentir une si insoutenable douceur ?

Est-on obligé de pleurer
quand celui qui vit le drame
fait ce qu’il peut
pour ne pas perdre la face ?
Le Japon garde tout
au plus profond de lui-même.
Gare à l’implosion.

Ces images sautillantes captées
par les caméras de sécurité installées
dans les immeubles de la ville
sont gorgées d’émotion.

Tétanisé par ces images qui montrent
les gens se dépêchant de quitter le bureau.
Rien de ce genre pour Port-au-Prince.
Les cameras sont arrivées après.
On ignore de quoi on a eu l’air pendant.

Encore absorbé par la douleur
quand un flash l’aveugle.
C’est pourtant son moment de gloire.

Et cette menace constante :
«Le bilan des morts risque de s’alourdir.»
Pourquoi ne compte-t-on jamais les vivants ?

Au kiosque de la gare
je vois le mot Japon
dans toutes les langues
sauf en japonais.

Les hebdomadaires ou mensuels
qui ne parlent pas encore du Japon
ressemblent à ces vieux magazines qui traînent
chez le dentiste d’une bourgade de l’Idaho
et racontent une Amérique d’avant le Watergate.

À la télé on ne quitte plus le présent.
Même les reportages qu’on a vus trente fois
sont présentés comme du direct.

Cet officiel à bout de nerfs
tente de temporiser les secouristes
qui piaffent d’impatience pour aider
le trop fier Japon.

Dans le Paris-Genève on se demande
comment voudrait-on mourir si on était au Japon.
Par le feu ou par l’eau ?
Une majorité préférait finir écrasée sous sa maison.

La terre tremblait encore quand on a annoncé
au pauvre Japonais une possible catastrophe nucléaire.

Le voilà coincé entre ceux qui lui cachent la vérité
et les autres qui ne craignent pas de le désespérer.

J’ai vu, pour la plupart, ces journalistes
l’année dernière à Port-au-Prince.
Certains étaient aussi au Chili.
Est-ce un nouveau métier ?

Kadhafi est assez intelligent
pour reconnaître ce qu’il doit au Japon
tout étant trop rusé pour offrir
cette fois son aide.
Il faut savoir faire le mort.

La Libye et le pétrole; le Japon et le nucléaire.
Le pétrole et le nucléaire alimentent
des débats passionnés dans les pays industrialisés.
On oublie au passage la Libye et le Japon.

Fierté haïtienne et calme japonais.
Mieux vaut la grâce de la fleur de cerisier
pour faire face aux pires catastrophes.

Au lieu de chercher à se rappeler
la date d’un séisme
ne serait-il pas plus sage de l’oublier
ou de la remplacer par le souvenir
d’un premier baiser ?

C’était Haïti.
C’est le Japon.
Je suis cet écrivain japonais
présent lors du séisme de Port-au-Prince.
Je ne bouge plus de ma chambre.

Publié dans Libération, et dans L’art presque perdu de ne rien faire

Hector Bianciotti (1930-2012)
Discours de réception à l’Académie française

À l’Académie, un vivant remplace un mort, qui, lui, «devient un fauteuil», selon notre confrère Jean Cocteau.

— Dany Laferrière

Dany Laferrière, ayant été élu à l’Académie française le 12 décembre 2013, à la place laissée vacante par la mort de Hector Bianciotti, y est venu prendre séance le jeudi 28 mai 2015, et a prononcé ce discours en son hommage :

© Sophie Bassouls
Gabriel García Márquez (1927-2014)
Bonne nuit, Gabo

Sa mort me surprend en Haïti.
En effet, Márquez aimait particulièrement la Caraïbe. Il vient de la cote Caraïbe de la Colombie et s’est toujours cru plus proche de la Havane ou de Port-au-Prince que de Bogota.

J’ai croisé l’œuvre de Márquez en 1972 à Port-au-Prince chez un ami qui revenait de l’étranger. C’était «Cent ans de solitude». Un monde nouveau s’ouvrait subitement devant mes yeux éblouis. Je n’avais jamais lu quelque chose de ce genre, si proche du paysage qui m’entourait que j’avais l’impression que cette œuvre était passée à travers mon corps. En même temps, le talent foudroyant de Márquez me disait que je ne pourrai jamais atteindre de tels sommets.

Mais avant tout j’ai eu l’impression que ce livre, «Cent ans de solitude», était fait beaucoup plus pour être mangé que pour être lu. Je passais mon temps à le humer pour distinguer si son odeur était de la goyave, du café ou d’un de ces fruits exotiques qui venait beaucoup plus de l’imaginaire de Márquez que de la réalité.

C’est qu’avec Márquez on n’était sûr de rien. Le réel cohabitait si intimement avec l’irréel que cela provoquait en moi une sorte d’ivresse. Márquez nous aura laissé un tel roman que les contemporains qui l’ont lu ont eu la même impression que les premiers lecteurs de Cervantès ouvrant «Don Quichotte». C’était devenu classique avant même que l’encre ne sèche.

Il a additionné des chefs d’œuvre par la suite avec une cadence qui nous a un peu étourdis, mais il reste que le lecteur de «Cent ans de solitude» n’oubliera jamais cette expérience unique. Je l’imagine endormi sur une des pages miraculeuses de son chef d’œuvre.

Bonne nuit, Gabo.

Dany Laferrière, Le Nouvel Obs
18 avril 2014

© The Daytona Beach News journal

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Ghila Sroka (1949-2014)
Mon amie Ghila

C’est l’écrivain Antonio D’Alfonso, un ami commun, qui m’a envoyé un mot gorgé de larmes.

La mort de Ghila m’a atteint à Paris, une ville qu’elle aimait beaucoup, comme elle aimait aussi La Havane, Tanger et Port-au-Prince. Malgré sa longue maladie, je n’avais pas pensé à sa mort. Ce n’était pas son genre de mourir. Je l’ai vue il y a peut-être deux mois à l’Hôpital juif de Montréal, dans un état déplorable. Deux semaines plus tard, elle recevait chez elle quelques amis à dîner. On parlait de tout, sauf d’Israël. C’était sa blessure. Certains s’étaient éloignés d’elle à cause de sa véhémence quand on abordait ce thème brûlant. Je sentais sa souffrance de ne pas pouvoir dire le fond de son cœur. Elle était à prendre ou à laisser, et je l’ai prise telle qu’elle était durant près de 30 ans.

Un inconnu aurait tout de suite senti que la mort rôdait autour d’elle, ce soir-là. Sa voix avait changé. Elle était au bout de ce cancer qui la rongeait sans jamais l’empêcher de vivre. Vivre, pour Ghila, c’était recevoir ses amis, lire (livres, journaux, Internet), aller au cinéma, regarder la télé, publier des magazines, organiser des conférences, polémiquer, voyager et retrouver cette solitude studieuse dans cet appartement qu’elle occupait depuis des décennies. Ghila était une intellectuelle toujours en quête d’une bagarre. Elle n’hésitait pas à se brouiller avec ceux qui étaient trop tièdes à ses yeux. J’ai si souvent vu Ghila à l’article de la mort que je n’ai pas compris que c’était notre dernière conversation.

Notre première rencontre a eu lieu en novembre 1985, au Salon du livre de Montréal. J’ai vu arriver vers moi une femme radieuse et colorée. Elle s’est mise à me parler à haute voix, sans se soucier des gens qui attendaient que je signe leur livre. Elle m’expliquait qu’elle allait faire de moi une star de la littérature mondiale. C’est ce qu’elle a écrit dans un article qu’elle m’a consacré un mois plus tard. J’ai tout de suite capté l’étrange personnalité de Ghila, comme j’ai compris aussi qu’elle avait des qualités qui équilibraient ses extravagances. En effet, très peu de gens possèdent une pareille énergie. Ghila aurait pu épuiser une société entière. Clouée au lit, elle continuait à argumenter avec ceux qui ne partageaient pas son avis, surtout sur les questions politiques.

Mais sa loyauté était telle que j’avais l’impression que si j’étais pris en otage quelque part dans le monde, elle se serait pointée à l’endroit où j’étais séquestré pour engueuler mes gardiens de telle manière que ces derniers se seraient dépêchés de me libérer. Comment résister à une pareille nature? Je suis sûr que même ceux qui la trouvaient « difficile » ne pourront ignorer ce léger pincement au cœur à ne plus voir, au premier rang de toutes les manifestations culturelles de Montréal, cette passionaria aux multiples chapeaux colorés. Je ne sais pas où elle est maintenant, mais je suis sûr que deux camps se sont déjà formés autour d’elle : ceux qui l’aiment et ceux qu’elle exaspère. Je me range dans le premier camp.

Dany Laferrière
1er octobre 2014
Repris dans La Presse, Le Devoir (2 octobre)

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Paris, 16 novembre 2015
Paris, 1983

Le lendemain de la tuerie du Bataclan à Paris, je me trouvais à Montréal, dans ma baignoire, en train de feuilleter un vieil album de photos. Je suis tombé sur une image de mon premier voyage à Paris. J’ai eu l’impression que la tour Eiffel ressemblait à mon ombre, et c’est là que m’est venue l’envie d’écrire ce poème sur la ville qui m’avait tant fascinée.
Paris, 1983, mon premier poème
:

Marie Nelson (1927-2017)
À ma mère qui n’a jamais quitté son pays, même pour une minute, comme elle dit
© L’exil vaut le voyage

Alors qu’il prononce une conférence sur Borges, son écrivain préféré, à la Bibliothèque nationale d’Argentine, Dany Laferrière apprend le décès de sa mère, Marie Nelson, personnage littéraire dont la figure est esquissée dans la plupart de ses romans. Elle s’est éteinte le 11 mai 2017 à Port-au-Prince, ville qu’elle n’a jamais quittée de sa vie. Ce sont aussi les lecteurs de l’écrivain qui sont en deuil, car elle traverse toute l’œuvre de son fils.

Celle qui n’est jamais venue à Montréal alors que son fils y vit depuis 40
ans, qui n’a jamais même voulu prononcer le nom de cette ville, préférant toujours dire « Là-bas », elle n’a pas pu se résoudre à regarder cette ville rivale. Pourtant, Marie a toujours gardé une grande affection pour Montréal qui a accueilli son fils.

Il y a deux femmes qui ont un rôle capital pour l’auteur de Comment faire
l’amour avec un nègre sans se fatiguer
, Da, sa grand-mère, qui est à Petit-
Goâve, « assise sur la galerie, la vieille dame au visage serein et souriant à
côté d’un petit garçon de dix ans », à boire du café et causer avec les gens
qui passent, tel que raconté dans L’odeur du café. Et c’est ainsi que son
petit-fils a voulu la présenter au monde. Et Marie, qui écrit des lettres à son fils. Ce dernier ne manque pas de lui raconter Montréal.
Petit-Goâve reste aux yeux des lecteurs confondue avec la tendresse
émanant de la figure centrale de Da, tandis que Port-au-Prince reflète le
visage inquiet de Marie, sa mère. Une ville de bouleversement politique
incessant, de coup d’État militaire et même de tremblement de terre.
Si Da semble être plus connue que Marie, c’est que la vie à Port-au-Prince est trop dure par rapport à la vie tranquille de Petit-Goâve.

Marie se retrouve dans une grande partie de l’œuvre de Dany Laferrière,
présente avec ses sœurs presque toutes mortes aujourd’hui, qu’on
rencontre dans L’odeur du café comme étant la fille aînée, « une brunette
avec des pommettes hautes, des yeux doux et un sourire encore plus
doux » dans une maison où on se marie jeune.

Dans Le goût des jeunes filles, Marie est morte d’angoisse pour son fils, qui
trouve refuge chez elle, dans une petite maison de Port-au-Prince. Alors
que rôdent les tontons macoutes et les jeunes filles adolescentes.

Dans Pays sans chapeau le livre lui est dédié : « À ma mère qui n’a jamais
quitté son pays, même pour une minute, comme elle dit » Car, dit-elle, on ne quitte pas le chevet d’un grand malade. Elle s’est installée d’un bout à l’autre dans ce roman, où elle est comparée au pays lui-même. Ma mère, mon pays.

Dans Le cri des oiseaux fous c’est sur un portrait d’elle que le roman
s’ouvre, elle est « […] encore assise dans le coin gauche de notre
minuscule galerie. Cette section a l’avantage d’être complètement protégée du soleil par un massif de lauriers-roses. C’est là que ma mère se cache pour réfléchir à sa vie, comme elle dit. » C’est de ce coin de la galerie qu’elle annonce la mort de Gasner Raymond, un évènement qui va changer la vie de son fils en provocant son départ vers Montréal.

C’est d’ailleurs elle qui l’envoya à Montréal, en 1976, craignant pour sa vie. Un aller simple, sans retour possible, comme le raconte l’écrivain dans Le cri des oiseaux fous.

Véritable pilier de Port-au-Prince, elle envoyait régulièrement des nouvelles de sa ville. Dany Laferrière évoquait souvent sa mère pour encourager les gens à découvrir Haïti : « Ils sont huit millions encore vivants, et ma mère vit à Port-au-Prince, nous confiait-il en 2010. C’est ce que je dis toujours : si ma mère y est, pourquoi pas vous ? »

D’une humilité rare et d’une grande discrétion — on ne possède presque aucune photo d’elle —, Marie Nelson Laferrière n’a jamais cherché à profiter de la notoriété de son fils. Elle ne lui parlait d’ailleurs jamais de ses livres. Après avoir reçu le prix Médicis pour L’énigme du retour, l’écrivain confiait : « Je ne cesse de revenir à elle dans mes écrits, passant ma vie à interpréter le moindre nuage sur son front. Même à distance. »

À propos de ce prix, il se souvenait d’un de ses rares compliments : « À l’église, tout le monde est venu la féliciter. Elle m’a alors dit : “Tu dois être très connu. Ils ont chanté une messe pour toi.” » Et lorsque son fils est devenu immortel à l’Académie française, aux côtés des Hugo, Montesquieu et Dumas, elle s’est exclamée : « Grosse affaire ! »

Marie Nelson n’a pas pu assister à la cérémonie de son fils, sous la coupole, mais avant de recevoir son épée des mains de Jean d’Ormesson, à l’hôtel de Ville de Paris le 26 mai 2015, Dany Laferrière lui rendit un vibrant hommage.

Si Dany Laferrière est aujourd’hui un immortel de l’Académie française, sa mère Marie Nelson est entrée dans l’immortalité par le chemin de la fiction, en occupant depuis plus de trente ans toutes les pensées de son fils.

La valise
À côté de ma mère, se tient tante Renée droite, blanche, fragile. Ma mère a ce sourire un peu crispé que je lui ai toujours connu.
— Où sont tes bagages? Me demande ma mère avant même que je
l’embrasse.
Toujours les deux pieds sur terre.
— Je n’ai que cette valise.
— Ah bon! Dit ma mère tout en essayant de cacher son étonnement.
— Elle fait le même poids que celle que tu m’as donnée quand je partais il y a vingt ans.
Tante Renée me prend la valise des mains.
— C’est vrai, Marie, il a raison.
Le sourire crispé de ma mère. Elle doit penser que je n’ai pas changé.
Toujours cette façon fantaisiste de voir la vie. Ma mère aurait apporté le
maximum de choses utiles, elle. Ce n’est que maintenant que ma mère m’embrasse. Tante Renée, qui
n’attendait que ce signal, me saute au cou.


Là-bas
 Ma mère ne dit jamais Montréal. Elle dit toujours là-bas.
— Pourquoi tu dis toujours là-bas, maman?
— Ah oui…
— Oui, même dans tes lettres.
— Parce que c’est là-bas.
— Son nom, c’est Montréal.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— J’ai vécu vingt ans là….
— Je le sais que t’as vécu vingt ans là-bas.
— Marie achète un calendrier chaque année, juste pour toi, lance tante
Renée. Elle fait une croix chaque jour qui passe.
— Je comprends, mais elle peut quand même dire Montréal.
— Tu ne peux pas lui demander ça, dit simplement tante Renée.
Ma mère garde le silence.
Extrait de “Pays sans chapeau”


Le chant de ma mère
Nous sommes sur la galerie.
Près des lauriers roses.
Ma mère me parle tout bas de Jésus,
l’homme qui a remplacé son mari
en exil depuis cinquante ans.
Au loin la voix d’une marchande de pacotille.
 
Chaque famille a son absent dans le portrait de groupe. Papa Doc a
introduit l’exil dans la classe moyenne. Avant, un pareil sort n’était réservé
qu’à un président qui venait de subir un coup d’État ou à un de ces rares
intellectuels qui pouvaient être aussi des hommes d’action.
 
J’ai pris toutes les précautions du monde
pour annoncer à ma mère
la mort de mon père.
Elle a d’abord fait la sourde oreille.
Puis s’est fâchée contre le messager.
La distance est si fine
entre la longue absence et la mort
que je ne me suis pas assez méfié
de l’impact de la nouvelle sur les nerfs de ma mère.

 Ma mère évite de me regarder.
J’observe ses longues mains si délicates.
Elle rentre et sort, sur son doigt,
l’anneau de mariage
tout en fredonnant si doucement
que je peine à comprendre les paroles de la chanson.
 
Son regard se perd dans le massif de lauriers roses
qui lui rappelle un temps
où je n’étais pas encore.
Le temps d’avant.
Revoit-elle cette époque où elle n’était
qu’une jeune fille insouciante?
Son sourire furtif m’atteint plus que des larmes.
 
J’entends chanter ma mère
dans la chambre d’à côté.
La nouvelle de la mort de mon père
est enfin parvenue à sa conscience.
Le cortège de douleurs

les jours vides
alternant avec l’éclat du premier regard.
Tout refait surface.
 
Ce chant de ma mère dont
j’ai fini par capter quelques bribes
parle de marins paniqués,
d’une mer mouvementée
et d’un miracle au moment où
tout espoir semblait perdu.
 
Elle a l’habitude d’écouter la radio sur un petit poste que je lui ai envoyé il y a quelques années. Fixé sur la même station de prières. Elle n’écoute que des sermons et des chants religieux à l’exception de cette émission de musique « Chansons d’autrefois » où les chanteurs atteignent des notes si aigues qu’elles font gémir le vieux chien qui dort sous la chaise.
 
Je fais le va-et-vient entre l’hôtel
et la maison cachée derrière les lauriers roses.
Ma mère s’étonne que je ne couche pas
à la maison.

C’est que je ne veux pas lui donner l’illusion
qu’on vit à nouveau ensemble
quand ma vie se passe loin d’elle
depuis si longtemps.
 
Je ne cesse de revenir à elle
dans mes écrits.
Passant ma vie à interpréter le moindre nuage sur son front.
Même à distance.
Extrait de L’Énigme du retour


Je suis en train d’écrire ce discours au chevet de ma mère, avec l’impression que l’étude attentive de la grammaire et la consultation constante du dictionnaire devaient me mener à cela.

Dany Laferrière, 15 mai 2017, Port-au-Prince.

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Jean d’Ormesson (1925-2017)
Un coup de foudre d’amitié

Son amitié me touchait et j’aimais sa vitalité.

— Dany Laferrière

Émission spéciale : Hommage à Jean d’Ormesson
[Audio de 29 minutes]
avec Olivia Gesbert, La Grande table (1ère partie) sur France culture
5 décembre 2017

Hommage à l’écrivain, Académicien, journaliste Jean d’Ormesson.
Pour évoquer cette figure de la littérature française, ceux qui l’ont connus, qui l’ont accompagné sous la coupole de l’Académie française : Dany Laferrière, Manuel Carcassonne, Jean-Christophe Rufin, Marc Lambron.

Émission spéciale en hommage à Jean d’Ormesson
[Vidéo de 95 minutes]
avec François Busnel, La Grande Librairie
11 décembre 2017
Dany Laferrière : « Jean d’Ormesson était un stoïcien, proche du quiétisme »
propos recueillis par Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
6 décembre 2017

Témoignage

Dany Laferrière. Écrivain, membre de l’Académie française. « Son amitié me touchait et j’aimais sa vitalité »

Jean d’Ormesson avait convaincu ce cadet, venu d’Haïti et du Québec, de présenter sa candidature à l’Académie française et l’avait ardemment soutenu.

Peu d’écrivains sont aussi présents dans le paysage littéraire et la vie quotidienne des Français à un âge aussi avancé. Jean d’Ormesson occupait une place exceptionnelle. Il était une sorte de médicament populaire, une pilule contre l’angoisse. Ses multiples apparitions médiatiques rassuraient.

Après le tremblement de terre qui a ravagé Port-au-Prince, de retour à Montréal, j’avais trouvé une lettre de lui. Elle débutait ainsi : « J’espère que tu vas bien là où tu es en ce moment… » Datée du 12 janvier 2010, du jour même du séisme, donc écrite avant la catastrophe. Comme s’il l’avait devinée, pressentie, précédée.

Il avait eu, pour moi, écrivain haïtien et québécois, venu des Caraïbes et de ce pays meurtri, « un coup de foudre d’amitié », disait-il. J’allais succéder à l’Argentin Hector Bianciotti. Il avait commenté, enthousiaste:

À un Hispano-Américain d’origine italienne va succéder un Québécois d’Haïti, qui sera reçu sous la Coupole par un Libanais, Amin Maalouf. C’est une sorte de rêve.

— Jean d’Ormesson, 26 mai 2015

Même malade, il avait tenu à se déplacer pour voter en ma faveur. À l’Académie, assis derrière moi, il me pressait parfois l’épaule. Ce geste d’amitié me touchait.

Il m’avait reçu chez lui. Moment délicieux de courtoisie et d’attention. Tout était exquis. Il s’était renseigné sur ce que j’appréciais, parlait de Chateaubriand.

Il avait aimé mon Journal d’un écrivain en pyjama et L’Art presque perdu de ne rien faire. Il me disait qu’il y avait trouvé ce qu’il n’avait pas eu. Le droit au farniente. Il travaillait beaucoup. Il a écrit et publié jusqu’à la fin de sa vie… C’était un athlète de la culture, un marathonien. Personne ne pouvait le suivre. J’aimais sa vitalité, son énergie irrésistible.

Il tenait à parler de vous, à s’intéresser à vous. Il ne vous laissait jamais parler de lui. Ses conversations allaient vers l’autre. Il était tout de suite de plain-pied avec ses interlocuteurs. On le croyait égocentrique. Il en jouait à la télévision, pour sauver le spectacle. Mais pas en privé.

À son retour sur les bancs de l’Académie française, je lui avais fait part de mon regret de ne pas l’avoir vu parmi nous pendant plusieurs semaines. Il m’avait répondu:  » Je suis très malade, Dany. » Avec « ses yeux de Michèle Morgan », son regard bleu et cette voix très douce, il me faisait comprendre que c’était lui qui était désolé de ne pas m’avoir vu pendant tout ce temps. J’en avais frissonné.

En toutes circonstances, le comte d’Ormesson était l’être le plus chaleureux de la littérature contemporaine. C’était un vieux sage qui avait bien vieilli. Dans nos débats à l’Académie, les Immortels le sollicitaient en sa qualité de doyen. Il donnait raison aux uns et aux autres, avant de se prononcer.

Quand je l’appelais à l’hôpital, il ne se plaignait jamais. Jean d’Ormesson était un stoïcien, proche du quiétisme. Pour lui, toute inquiétude était décrétée sans intérêt. Il attendait la chose. Et elle est arrivée…

Hommage à Jean d’Ormesson
Lire à Limoges
2018

Un hommage a été rendu en présence de trois membres de l’Académie française : Hélène Carrère d’Encausse , Jean-Christophe Rufin et Dany Laferrière, également président de Lire à Limoges 2018 et de la fille de l’auteur, Héloïse d’Ormesson éditrice.

Un prix Jean d’Ormesson créé par la famille de l’écrivain

Le Prix Jean d’Ormesson est une toute nouvelle distinction littéraire créée en hommage à l’écrivain et académicien Jean d’Ormesson. Le prix est remis annuellement à l’approche de l’anniversaire de naissance de Jean d’Ormesson, le 16 juin 1925, au Centre national du livre.

La présidence du prix a été confiée à Françoise d’Ormesson, la veuve de l’écrivain. Quant au jury, il rassemble cinq membres de l’Académie française : Dominique Bona, Marc Fumaroli, Dany Laferrière, Erik Orsenna et Jean-Marie Rouart, ce qui garantit un regard exigeant et prestigieux sur la littérature contemporaine.

L’initiative s’inscrit dans la volonté de prolonger l’héritage culturel et littéraire de Jean d’Ormesson, en mettant en lumière des œuvres qui pourraient refléter, à leur manière, la sensibilité et l’esprit de l’académicien. C’est donc à la fois un hommage familial et une reconnaissance officielle dans le paysage littéraire français.

Un hommage à Jean d’Ormesson a été rendu en présence de trois membres de l’Académie française : Hélène Carrère d’Encausse , Jean-Christophe Rufin et Dany Laferrière, également président de Lire à Limoges 2018 et de la fille de l’auteur, Héloïse d’Ormesson éditrice.

Archives

J’ai eu le coup de foudre pour toi! Et j’ai éprouvé le désir d’être ton ami.» La «liaison» a démarré par un échange de lettres. «Les miennes étaient banales, les tiennes étaient irrésistibles, merveilleuses», raconte Jean d’O. lors d’un discours sans notes qui a enchanté et fait sourire l’assistance, où il était souvent question d’affection, de tendresse, de gaîté et de joie. D’ormesson est revenu sur sa lecture de L’art presque perdu de ne rien faire, qu’il adore avant de lui remettre son épée d’académicien à l’Hôtel de Ville de Paris, le 25 mai 2015. Le Figaro

Maximilien Laroche (1937-2017)
Lettre à son épouse, Xin Du

27 juillet 2017

Chère Xin,
J’ai appris la triste nouvelle de la mort de mon ami Maxi.

J’ai connu Maxi il y a bien longtemps, avant même de le rencontrer.
J’étais jeune journaliste à Port-au-Prince, au tout début des années 70, à l’hebdomadaire Le Petit Samedi Soir. On faisait comme on pouvait pour trouver des textes afin de sortir le journal. Vous ne pouvez imaginer notre joie lorsque nous recevions une analyse fouillée, profonde, du professeur Maximilien Laroche. On s’alignait alors sur son thème. Si c’était le conte haïtien, la littérature orale ou la musique dite commerciale, comme le compas, on cherchait à broder autour du sujet tout en gardant la cadence chaloupée de ses longues phrases.

Ce n’était pas facile, car Maximilien Laroche avait souvent longuement réfléchi à la question. L’article était à la fois savant et élégamment écrit. Cela m’a pris du temps avant de déceler, derrière ces réflexions originales et profondes, un goût du jeu. Maximilien Laroche était un enfant dont l’esprit semblait toujours en mouvement, comme celui de mon petit-fils. Est-ce pourquoi il était difficile de suivre sa pensée si l’on était trop grave ? Il est tout à fait sérieux sans être constipé.

Ce sourire fin qui fleurit sur un visage toujours accueillant, même dans les moments difficiles, dit bien sa vision des choses : une légère distance face à la vie. Cette distance est doublement salutaire, car elle calme le jeu et permet de trouver des solutions qui n’impliquent pas toujours l’idéologie.

Il n’est pas péremptoire (on connaît son petit mouvement de tête avant de prendre la parole, qui dit qu’il ne cherche pas à contester l’analyse précédente, mais à signaler un point laissé de côté). Cela ne veut aucunement dire que Maxi n’avait pas de convictions, ni qu’il ne les défendait pas. Combien de fois l’ai-je vu faire valoir, du bec et des ongles, ce qu’il croyait juste !

La justice, à ses yeux, pouvait être sociale, économique ou littéraire. Du point de vue social et économique — c’est parfois pareil — sa défense du créole, de la culture orale, des contes chantés, de la musique populaire, est une défense des démunis, de ceux que Fanon, que je relis ces jours-ci, appelle Les Damnés de la terre.

Après m’avoir nourri de loin, depuis l’Université Laval où il avait fait flotter le drapeau haïtien, je l’ai enfin rencontré en arrivant à Montréal. Et j’ai compris qu’il n’était pas différent de ses écrits. Son courage — car il ne se plaint jamais, même s’il a eu sa part de tragédies dans la vie — vient peut-être de Manuel, le héros de Gouverneurs de la rosée, l’un de ses romans favoris. Hilarion Hilarius n’est pas loin non plus dans sa mythologie personnelle.

Il a continué jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière sieste (on l’a trouvé dans son fauteuil), à porter la culture, l’art et le quotidien haïtien, qui nourrissent cette culture et cet art, sur toutes les tribunes possibles. Maxi est de ceux qui croient que la culture ne tombe pas du ciel et qui cherchent à remonter le courant jusqu’à la source. Et la paysannerie est la source principale : c’est elle qui gonfle ce fleuve où tant d’artistes se baignent en oubliant parfois d’où vient l’eau.

Maxi n’accorde pas la première importance aux résultats littéraires, même exceptionnels ; il laisse ce travail aux médias. Il cherche plutôt les zones discrètes, parfois invisibles, afin de les révéler au lecteur. Et c’est ainsi qu’on apprend des choses sur des textes que leurs auteurs eux-mêmes ignoraient.

Combien de fois ai-je dû relire des romans, des contes ou des poèmes haïtiens après la lecture des analyses de Maxi ! Beaucoup de choses minuscules m’avaient échappé auparavant. C’est la masse de ces points minuscules qui finit par changer le regard. C’est un travail de bénédictin. J’en suis encore impressionné. Il l’a fait pour tous ceux, comme moi, qui n’ont pas eu le courage de le faire.

Une dernière chose : il ne faut pas croire que la jouissance littéraire, musicale et lexicale ne l’habitait pas. Il aimait danser. Il aimait la danse des mots. Il aimait la danse des couleurs. Il aimait par-dessus tout la musique. Il n’y a de dieu que dansant, et l’enfant en est spontanément un. Et Maxi aussi, qui vient de rejoindre, au paradis des Arawaks et des Caraïbes, Les Abricots, ses vieux amis (Jean-Claude Fignolé, Claude Pierre et Serge Legagneur) qui l’attendaient près de la mer turquoise, pour une interminable discussion littéraire, sociale, économique, mais encore toute imprégnée de l’humaine condition qui les caractérisait il n’y a pas si longtemps. On se ferait bien poisson — d’autant qu’on l’a déjà été — pour pouvoir les écouter.

Chère Xin, chère Catherine, cher Olivier,
Voici quelques images hâtivement évoquées de notre Maxi national. On y reviendra à coup sûr, car le temps joue pour les honnêtes travailleurs, comme le professeur Maximilien Laroche de l’Université Laval.

Dany Laferrière

À propos de Maximilien Laroche
avec Rodney Saint-Éloi des éditions Mémoire d’encrier

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Claude Pierre (1941-2017)
Serge Legagneur (1937-2017)
Jean-Claude Fignolé (1941-2017)
Un été meurtrier à Jérémie
© Ana Castillo

Trois poètes haïtiens meurent au début de l’été 2017. Claude Pierre (24 juin), Serge Legagneur (29 juin), Jean-Claude Fignolé (11 juillet). Ils sont tous de Jérémie, sauf Claude Pierre qui vient de Corail une petite ville voisine, mais l’ogre Jérémie avale tout son entourage. Soudain Haiti sous le choc. La poésie est un art populaire dans ce pays. Un recueil de poèmes circule de main en main jusqu’à ce que les lettres s’effacent sous les doigts des lecteurs avides. On se passe les poèmes de bouche à bouche, sur les places publiques, comme pour s’oxygéner. Si René Depestre reste encore dans la mémoire collective c’est parce qu’il a publié à 19 ans un brûlant recueil de poèmes: Etincelles (Je ne viendrai pas ce soir tisser au fil de ton regard des heures d’abandon… ») Le poète est un rock star en Haïti. Le poème est bref et les poètes meurent jeunes. Pas ces derniers (Claude Pierre,76 ans; Serge Legagneur, 80 ans; Jean-Claude Fignolé, 76 ans) ce qui signale une nette augmentation de l’espérance de vie des poètes haïtiens et la fin peut-être d’une interminable lignée de dictateurs. Les poètes étaient parmi les premiers visés (la fusillade des trois frères Coicou en 1908 devant le mur du cimetière de Port-au-Prince) dans un pays qui a connu 32 coups d’état militaires suivis souvent d’exécutions et d’emprisonnements d’opposants. Le poète qui conteste le pouvoir est une tradition haïtienne. Cela passe de l’opposition à un général-président, à un tyranneau de village ou à une puissance étragere. Le 28 juillet 1915, à la suite d’une situation politique catastrophique où quatre présidents se sont succédés en deux ans, les Etats-Unis, sous prétexte de rétablir l’ordre, ont envahi le pays. Apprenant la nouvelle, à Jérémie, le poète Edmond Laforest s’attacha un dictionnaire Larousse au cou avant de se noyer dans sa piscine, ouvrant ainsi de manière spectaculaire le débat sur le choix de la langue qui fait rage encore aujourd’hui. On peut voir dans ce geste un double combat à la fois linguistique et social. Jérémie, surnommée la cité des poètes, est aussi le bastion fort d’une certaine bourgeoisie attachée à la culture française. Par sa configuration géographique, à l’extrême pointe du pays, Jérémie reste une ville à l’accès difficile. Par route, c’est épuisant. Par mer, c’est magnifique, sauf que les Haïtiens, comme beaucoup d’insulaires, nient l’existence de la mer – Jean-Claude Fignolé étant l’un des rares poètes haïtiens à intégrer la mer dans sa vie et son oeuvre. Ce qui fait que Jérémie est restée longtemps dans une solitude absolue. Depuis la fin du dix-huitième siècle on y pratique une poésie d’un romantisme qui cadre mal avec le tempérament guerrier du reste du pays. Revenons à ce choix étrange du dictionnaire Larousse d’Edmond Laforest. On salue son geste mais on discute son choix d’un dictionnaire. Son contemporain Etzer Vilaire, le poète le plus respecté de sa génération, a reçu les palmes de l’académie française. Les partisans du créole y voit un effet de la colonisation. Pour ces derniers Vilaire et Laforest sont des poètes attachés à une culture décadente car la langue française ne peut servir qu’à la promotion sociale dans un pays où la très grande majorité des gens sont de langue créole. Mais Jérémie s’est rattrapée puisque le poète le plus passionné du créole Emile Roumer est un natif de la ville (Marabout de mon coeur). Toute cette montagne de faits à la fois historiques, linguistiques et poétiques ne sont évoqués ici que pour faire sentir le poids de l’émotion qui submerge Haïti aujourd’hui. Alors nos trois morts, si récents qu’ils dansent encore dans notre mémoire pourtant attristée, remettent Jérémie, un peu oubliée, au premier plan. Jean-Claude Fignolé est un intellectuel atypique. Contrairement à une majorité d’écrivains haïtiens, son principal revenu ne dépend pas de l’enseignement, car Fignolé est aussi un homme d’affaires. Il vit de la pêche, il vend des denrées alimentaires, il a aussi fondé une école secondaire avec le poète René Philoctète et publie des romans dont les premiers ont paru au Seuil. Avec Frankétienne et Rene Philoctète, il a lancé un mouvement littéraire le Spiralisme. Les Possédés de la pleine lune qui se déroule dans l’univers de la mer et des pêcheurs reste son plus beau livre. On se souviendra de lui aussi pour des essais à la fois lucides et élégants sur Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée: hypothèses de travail, une perspective spiraliste, éditions Fardin 1974) et aussi sur l’exil dans la littérature contemporaine haïtienne (Voeux de voyage et intention romanesque, éditions Fardin 1978). Fignolé devenu maire avait brutalement cessé d’écrire pour s’occuper des habitants d’Abricots qui sont en fait les personnages de son premier roman, un roman si poétique qu’il a agacé certains lecteurs. Ce roman a été écrit sous l’influence des écrivains sud-américains, Garcia Marquez en tête. L’année dernière le cyclone Mathieu n’avait pas fait que dévaster les Abricots, il avait détruit aussi sa bibliothèque, laissant un homme sans projet dans un paysage nu. Il est mort d’une complication cardiaque le 11 juillet dernier à Port-au-Prince. Sa vie et son oeuvre sont d’une rare cohérence. Serge Legagneur n’est pas mort en Haïti mais à Montréal où il vit depuis 1965. Il fait partie de ce groupe d’écrivains qui ont quitté le pays quand Duvalier, après 7 ans de règne plus ou moins légal, s’est fait élire président-à-vie basculant le pays dans un monde parallèle. Les intellectuels les plus visés par le régime ont fui précipitamment vers l’étranger (le Congo, le Sénégal, les Etats-Unis, le Québec et la France). Parmi eux les poètes du fameux groupe Haïti-Littéraire (Davertige, Serge Legagneur, Roland Morrisseau et Anthony Phelps). Seul René Philoctète est resté au pays jusqu’à sa mort en 1995. Legagneur est un homme discret avec un intérêt si fort pour les religions asiatiques que quand, il y a quelques années, son médecin lui a révélé une maladie rare en occident mais assez répandue en Asie il a compris qu’il était enfin devenu un vrai bouddhiste. Malgré tout il ne s’est jamais débarrassé de cette grosse pierre que sa mère lui avait apportée à Montréal. Toute son oeuvre est publiée dans des éditions québécoises, une manière d’être fidèle au pays qui l’avait accueilli quand il fuyait le dictateur, depuis Textes interdits jusqu’à Textes en croix en passant par Inaltérable. Justement il écrit dans Inaltérable ces vers qui rappellent le parcours du guerrier samouraï qu’il est devenu au fil du temps: Une marche furieuse de gestes rompus du plus tendre bégaiement au plus obscur du cri celui qui te ressemble tenant la tête tranchée à l’ancienne manière des hommes et des croix mes entrailles bandées sur ta girouette devant la mer désaxée. – Quand à Claude Pierre, on se souviendra de lui parce qu’il a annoncé d’une certaine manière sa mort: Sans trop s’y attendre, au seuil de l’été, en pleine canicule, un vigoureux loa Petro (dieu du vaudou) aux éperons d’or a fait irruption dans le sang fringuant et la cervelle de mon île devenue folle mais folle à lier. » Ce qu’il faut savoir c’est que cette étrange ville aux poètes si singuliers est aussi le fief des Chassage – peut-être la source de cette fantaisie qui caractérise Régine.

Dany Laferrière
Les Inrockuptibles
30 août 2017

Vidéo en hommage à Jean-Claude Fignolé, avec Rodney Saint-Éloi (12 juillet)
Vidéo en hommage à Serge Legagneur, avec Rodney Saint-Éloi (15 juillet)
Vidéo en hommage à Claude C. Pierre, avec Rodney Saint-Éloi (20 juillet)

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Turneb Delpé (1952-2017)
L’ami d’adolescence

Je garde de ces moments où l’amitié et la passion se mêlaient un souvenir si intact qu’il réchauffe encore mon cœur, ce cœur si attristé aujourd’hui par la disparition d’un ami que je n’ai pas vu depuis vingt ans.

J’ai connu Turneb au tout début de mon adolescence, juste en arrivant à Port-au-Prince, à la fin de mes classes primaires à Petit-Goâve. J’habitais à l’avenue Bouzon, tout près du cimetière, et pas loin du stade Sylvio Cator. La boutique des Delpé se trouvait au coin de l’angle de l’avenue Bouzon et de l’avenue Magloire Ambroise. Si je dis Magloire Ambroise c’est parce que j’ai oublié le nom de la petite rue qui longeait la boutique pour se perdre dans le marché Salomon. Pas loin du marché se trouvait le cinéma Montparnasse. C’est dans ce quartier si vivant que la sensibilité de Turneb s’est structurée. Cette boutique a démarré modestement pour devenir de plus en plus importante au fil des années. Madame Delpé y travaillait sans relâche. Monsieur Delpé est un homme trop bon pour le laisser dans une boutique, il la mènerait à la faillite. Je le sais parce qu’il me glissait de temps en temps de l’argent de poche pour le cinéma. La famille habitait à l’étage et n’importe qui n’était pas admis. Le choix n’avait rien à voir avec le rang social, plutôt avec l’esprit. On grimpait l’escalier pour retrouver toujours une discussion déjà commencée. On abordait tous les sujets: la littérature, les événements de la vie quotidienne, les matchs de football parce que le sport est une passion populaire et Turneb était fasciné par tout ce qui intéressait les gens: ceux qui allaient au marché, au stade, au cinéma ou même au cimetière. Juste avant de dire qui venait ici, je dois rapidement présenter mon ami Turneb. Il est né sérieux avec un port de tête parfois grave mais il peut se mettre à rire brusquement. Un rire de gorge qui s’enfle pour descendre en cascade. Et son visage rayonnait à ce moment-là. Il s’habillait de manière plutôt classique et était fiable. Je peux le dire car ma mère qui ne me laissait aller nulle part semblait rassurée de me savoir chez les Delpé. Les rapports de Turneb avec ses amis étaient cloisonnés. On pouvait converser ensemble, mais il avait des points à discuter avec chacun de nous. Peut-être même une vie particulière avec chacun de ses amis. Son silence aussi m’étonnait. Il écoutait longuement durant les discussions orageuses puis il prenait la parole. Il pouvait s’opposer aux arguments toujours passionnés de Gasner Raymond pour à la fin se ranger de son côté. J’étais ébahi par cette distance face à ses propres arguments. Comme si son opinion était mise dans la balance comme n’importe quelle autre opinion. De plus, il donnait l’impression de ne pas réfléchir à propos des événements ou même de la littérature sur le seul plan intellectuel, il ajoutait dans sa réflexion une sensibilité sociale. Bon, il faut dire qu’il y a des choses que je ne savais pas: il avait déjà fréquenté des gens du Parti communiste haïtien. J’ignorais tout cela. Ce que j’ai compris un peu plus tard c’est l’importance de Père Delpé dans son éducation. Cet homme calme, toujours assis près de l’entrée de la boutique, était un homme intègre et farouchement contre toute injustice sociale. Il se mêlait parfois à nos discussions et là on voyait d’où le fils tirait sa force. On entendait les pas de Gasner Raymond que Turneb adorait. Gasner était spontané, très engagé politiquement et plein d’humour. Ermane Robin avait le rire le plus tonitruant que j’aie jamais entendu. Ezéchiel Abellard qui parlait en faisant de grands gestes. Je garde de ces moments où l’amitié et la passion se mêlaient un souvenir si intact qu’il réchauffe encore mon cœur, ce cœur si attristé aujourd’hui par la disparition d’un ami que je n’ai pas vu depuis vingt ans. Je vais faire semblant de ne pas savoir la nouvelle pour penser à lui avec joie et entendre une fois de plus son rire si particulier. Le sénateur Turneb Delpé était un ami d’adolescence, l’âge ou l’on hésite devant le chemin à prendre. Je peux assurer que Turneb Delpé a toujours su ce qu’il avait à faire. Si Gasner Raymond était vivant, il vous aurait décrit un autre Turneb plus secret, plus concret et plus engagé. J’imagine que les deux hommes se rencontrent aujourd’hui pour reprendre ces discussions passionnées qui ont illuminé notre adolescence.

Dany Laferrière
31 mai 2017

Manno Charlemagne (1948-2017)
Autobiographie d’une génération

C’est en disant ce que nous sommes, de manière à la fois intime et publique, qu’il parvient à nous toucher aussi profondément.

J’avais entendu son nom, sans connaître sa musique, durant toute l’année 1978. J’avais entendu son nom, sans connaître sa musique, durant toute l’année 1978. Le commentaire de Gérald Merceron, qui signalait quelque chose de vraiment neuf dans la musique haïtienne, avait réveillé même ceux qui, comme moi, suivaient de manière distraite la scène musicale. Merceron parlait d’un duo : Manno et Marco. Deux jeunes chanteurs dont l’un venait de Carrefour. Carrefour avait déjà donné Les Fantaisistes. Cette fois-ci, c’étaient des troubadours, paraît-il. Quand, finalement, on a écouté le disque, on a tout de suite compris que ce n’étaient pas du tout des troubadours, de ces poètes légers qui chantaient l’amour, la nuit, sous les fenêtres des jeunes filles. C’était un cocktail beaucoup plus fort. Les chansons étaient immédiatement repérables par l’oreille de quelqu’un qui a vécu les années 80 en quête d’un son nouveau. De petits récits qui couraient à une folle vitesse. Dès les premiers mots, on savait où on était et surtout avec qui. Plus tard, on précisera contre qui ces petites bombes de poésie étaient lancées. Pour le moment, il fallait dire qui on était : deux jeunes chanteurs sans travail parce qu’ils refusaient de nager dans la corruption ambiante. Ils étaient de la ville, et leur poésie courait au ras des trottoirs de Port-au-Prince et de ses banlieues rugissantes de misère. Ce n’étaient pas des chansons plaintives, et c’était bien ça, leur nouveauté. Des poèmes où l’on ne dit que sa misère, même avec humour, c’était assez courant. Cette poésie concrète, complètement baignée dans la vie quotidienne, seul Ti-Paris avait utilisé un tel registre autobiographique avec une pareille fortune. Dans cet art de revendication pratiqué en Haïti, on évoque souvent, pour le défendre, un groupe social dont on ne fait pas partie. Depuis la parution de Ainsi parla l’oncle de Price-Mars, ce sont la paysannerie et le vaudou qui tiennent le haut du pavé. Souvent, les gens qui en parlent ne savent pas trop ce qui constitue la trame de cette culture populaire. À chaque fois, je me désolais de ne pas entendre, de manière plus singulière, la voix de celui qui nous parle. Un romancier, comme un poète, c’est d’abord une voix distinctive. Mais certains préfèrent se raconter à travers un chant populaire et anonyme, ou se cacher derrière un chant sacré, beau sûrement, mais sans lieu ni date. Ces références sont pourtant importantes pour dire le long monologue d’une génération particulière. Les choses semblent pareilles en apparence, mais la réalité change subtilement. Ceux d’avant 1957 n’ont pas connu ces arrestations massives, ces fusillades répétitives durant une nuit qui sentait pourtant l’ylang-ylang et le jasmin. Il est vrai que personne n’a écrit de chant plus beau que cette femme qui pleure son homme malade, Solé, au pied d’un fleuve. S’agit-il de l’astre solaire ? On l’ignore. Aucun poème ne dira de façon plus précise et juste l’angoisse identitaire que cette ligne si gorgée de sens : « Trois feuilles, trois racines / Oh, jeté blié, ranmassé songé. » En effet, on jette pour oublier et on ramasse pour se rappeler. C’est si simple et si fort. Oui, mais on peut dire cela autrement. Il faut prendre ce risque. Nos émotions bougent et ne sont pas toujours faites pour durer. La poésie, comme le chant, attend nos maladresses, qui peuvent être émouvantes. C’est ce que j’avais trouvé dans ce premier disque de Manno et Marco, devenu depuis un classique. Ne serait-ce que pour ces petites chansons pleines de fureur, de rage et de tendresse, notre dette envers Manno était déjà insolvable. Mais cette dette n’a cessé, depuis ce temps, d’accumuler des intérêts. On doit une bonne partie de cette dette à cette voix chaude, grave, souvent dure, mais toujours si humaine. C’est la voix d’une génération qui a subi la dictature sans se laisser avaler par la Bête.

Manno, on le sait, était un homme de saison. On avait l’impression qu’il vivait au rythme saccadé de son pays. Quand ce pays n’arrivait plus à respirer, il gueulait à sa place. Quand, par chance, c’était la saison des fruits et des jeunes filles en fleurs, ses chansons se faisaient plus douces. Aucune chanson n’est aussi poignante que celle sur sa mère (il rejoint ainsi Tupac Shakur). Mais il fut aussi le chantre de l’exil. Je l’ai beaucoup fréquenté durant ce difficile séjour dans l’hiver montréalais, où heureusement il avait pu nouer de solides amitiés — un procédé (se faire des amis dans des situations difficiles) qu’il a reproduit à New York et à Miami. Je le revois encore, comme perdu dans cet implacable mois de février, l’air furieux, la tête pleine de chansons rageuses contre celui qui l’a forcé à prendre l’exil. Cet exil dont le seul bienfait, pour quelqu’un comme Manno, c’est de lui permettre d’ajouter une nouvelle flèche de douleur à son carquois. Un poète doit ressentir dans sa chair toutes les nuances de la souffrance s’il veut que sa chanson reste. Les mots ne suffisent pas, il faut le sang, a dit Manuel sur son lit de mort dans Gouverneurs de la rosée. Quand Manno prononce le mot exil dans une chanson, on sent qu’il sait de quoi il parle. C’est un témoin. Il est mort aujourd’hui, mais son œuvre continuera à porter notre sensibilité à ce point extrême qui nous émeut à chaque fois. C’est en disant ce que nous sommes, de manière à la fois intime et publique, qu’il parvient à nous toucher aussi profondément. Une génération arrive au moment où l’autre s’en va : c’est ainsi, c’est la vie. Une poignée d’individus prend la tête de ce nouveau cortège qui se dirige vers ce que l’écrivain Jean d’Ormesson, qui vient de mourir la semaine dernière, appelle « la fête des larmes ». Dans ce peloton, Emmanuel Charlemagne fut l’un des plus intrépides. Il se lance vers le feu sans aucune protection (le poète Davertige écrit : Je me repais de flamme au seuil de ma faim.)

Nous savons qu’il est mort de cette adolescence sans pain, de ces séjours en prison, de cette errance à l’étranger, où parfois il ne savait pas où il allait passer la nuit, de cette vie exempte du moindre confort matériel durant de trop longues périodes. Ainsi, Manno rejoint dans mon panthéon personnel un autre de la même trempe, le journaliste Gasner Raymond. On reconnaît une génération à la qualité des héros tombés. Et c’est vraiment dommage. On veut des héros qui marchent les mains dans les poches, en sifflotant dans le soir parfumé de jasmin de Port-au-Prince.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste
11 décembre 2017

Réjean Ducharme (1941-2017)
Hommage à Réjean Ducharme, Salon du livre de Paris, 2024.
extrait, page 183 de «L’exil vaut le voyage»
  • Interview dans Le Devoir avec Fabien Deglise (21 août 2017)
  • Interview à RDI, avec Mélanye Boissonnault (22 août 2017)
Paul Gérin-Lajoie (1920-2018)
Le chevalier de l’alphabet

J’imagine toujours que beaucoup de jeunes gens qui sont parvenus à comprendre le monde en lisant des livres, en se renseignant, en se divertissant dans les romans, disons que tous ces gens-là doivent quelque chose à celui que j’appelle le chevalier de l’alphabet.

Le chevalier de l’alphabet

Les funérailles nationales de Paul Gérin-Lajoie, décédé le 25 juin, à 98 ans, ont eu lieu à la Basilique Cathédrale Marie-Reine-du-Monde, à Montréal. Elles ont été présidées par l’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine.

Dany Laferrière lui a rendu cet hommage:

Il avait également assisté aux funérailles familiales

Il s’agit de quelqu’un d’exceptionnel. Il fallait lui rendre un hommage intime et un hommage officiel. Il avait des fonctions extrêmement lourdes qu’il a portées avec légèreté. La décision du gouvernement Lesage de remplacer l’église par l’école et de faire du Québec un pays de citoyens éduqués vient en grande partie de Paul Gérin-Lajoie. Mais il n’a pas gardé ça uniquement au Québec. Il est allé en Afrique, et surtout en Haïti. J’imagine toujours que beaucoup de jeunes gens qui sont parvenus à comprendre le monde en lisant des livres, en se renseignant, en se divertissant dans les romans, disons que tous ces gens-là doivent quelque chose à celui que j’appelle le chevalier de l’alphabet.

Ministre de l’Éducation dans le gouvernement libéral de Jean Lesage de 1964 à 1966, il fut l’un des plus grands artisans des transformations apportées au système d’éducation québécois. Il est également le père de la doctrine Gérin-Lajoie, pierre angulaire des relations internationales du Québec. Après avoir quitté la politique, en 1969, M. Gérin-Lajoie s’est tourné vers l’aide au développement. Il a présidé l’Agence canadienne de développement international (ACDI) de 1970 à 1977

L'écrivain Dany Laferrière rend hommage au défunt Paul Gérin-Lajoie, qu'il appelait le « chevalier de l'alphabet ».

La ministre Mélanie Joly et Dany Laferrière aux funérailles de PGL
7 mai 2010, Dany Laferrière et Paul-Gérin Lajoie, personnalités honorés par le Cérium, en entrevue avec le directeur, Jean-François Lisée.
Véronique Rossillon (1932-2018)
Pour saluer un visage

Je voudrais saluer tout d’abord ceux qui sont présents ici et d’autres comme moi, qui ne peuvent être parmi vous pour de multiples raisons mais ressentent ce vertige causé par la disparition de notre amie Véronique Rossillon. Je crois qu’en mourant on se disperse dans l’air en poussières d’étoiles et chacune des miettes d’étoiles va se déposer sur l’épaule de quiconque a croisé la vie du disparu.

Par bonheur alors, on retrouve une particule de Véronique Rossillon dans les coins les plus reculés du monde. C’est une pluie d’étoiles qui couvre aujourd’hui la ville de Jacmel. Je ne connais Véronique Rossillon que par Jacmel. Il y a longtemps que j’entends parler de Véronique Rossillon mais avant tout du Collège Alcibiade Pommayrac de la qualité de l’enseignement que l’on reçoit dans ses murs, de son site magnifique, de la lumière qui éclaire le visage des élèves qui le fréquentent. C’est dit-on l’un des meilleurs établissements scolaires du pays. J’ai vérifié maintes fois cette affirmation et je peux certifier qu’il n’a pas volé sa réputation. Ce n’est que de manière fortuite d’ailleurs que j’ai appris qui était derrière cette merveilleuse aventure de l’esprit: Véronique Rossillon. Une telle discrétion se fait rare dans un monde ou le visage tend à cacher le paysage. Ce qui semblait intéresser Véronique Rossillon c’était d’empêcher la petite lueur de s’éteindre des yeux de ces enfants dont la plupart viennent de familles modestes des environs. Elle voulait briser ce sort qui touche aujourd’hui une grande partie de la jeunesse haïtienne. Elle ne s’est pas contentée de régler la note, elle s’y est investie jusqu’au bout de sa route. A chaque fois qu’on se rencontre on en parle, parfois avec fureur , d’autres fois avec ce bonheur rayonnant qui la rend si radieuse et séduisante. Je dois dire que Véronique Rossillon avait fini par faire partie du paysage de Jacmel, et qu’aujourd’hui, par des professeurs qui furent des élèves auparavant, les amis, les élèves, tout le paysage pour ainsi dire s’apprête à honorer son visage. Ce qui l’aurait rendu confuse et furieuse car on ne doit pas perdre de temps avec elle quand il y a tant à faire. Eh bien non Véronique aujourd’hui nous prendrons le temps qu’il faut pour applaudir celle qui, avec un cœur gros comme une mangue d’été et une poignée de lettres d’alphabet a su éclairer les visages tout en illuminant le paysage.

Dany Laferrière
3 Septembre 2018

Roland Paret (1943-2019)
Pour Roland Paret

La première fois que j’ai rencontré Roland Paret, ce fut un samedi soir de 1976 dans les salons de Mireille Barberousse et Jean Coulanges. Malgré l’hiver, il y avait une ambiance tropicale. La pièce était bondée. Il y avait là Frantz Voltaire, Claude Moise et Yves Flavien, Cary Hector, Daniel et Gérald Holly, Hélène Magloire, Yves Montas, Émile et Josy Olivier et des amis venant de New-York comme Syto Cave et Josaphat Large. On buvait, on parlait, on se racontait des histoires du temps héroïque de la grève des étudiants à Port-au-Prince. Il y avait là un jeune homme mince aux longues jambes d’échassier et à l’allure aristocratique. Mireille Barberousse m’a glissé que c’était Roland Paret et qu’il revenait de Pologne où il avait étudié le cinéma à Łódź. Ce qui est magnifique, c’est qu’il a gardé jusqu’à la toute fin son allure de prince russe en exil. Depuis ce moment, je ne cessais de l’observer. J’ai tout de suite remarqué ses longs doigts qu’on dirait faits pour manipuler les pages fines de la collection La Pléiade. Si je dis prince russe, c’est qu’il manifestait un dédain qui semblait inné des choses luxueuses dont il ne pouvait cependant se passer. S’il se retenait de manger pour se procurer un « Pléiade », cela ne l’empêchait pas de laisser n’importe où le volume des « Présocratiques » ou celui de Saint-John Perse parmi les os et la poussière accumulés sous le lit. L’image de prince russe en exil me semble juste, pas seulement à cause de ce lévrier russe, Malik, qui vivait avec lui et qui lui coûtait autant que ses « Pléiades », mais surtout par cette façon qu’il avait de bouger dans ce vaste appartement qu’il occupait au 17 puis au 21 du Chemin Côtes-des-Neiges. C’était peut-être la plus belle saison de sa vie. Il pouvait enfin recevoir ses amis, et leur faire sa cuisine avec tant de couches qu’on ne savait plus si c’était de la viande ou un légume. Il travaillait à son scénario, Ikor, qui était à son image, une sorte d’autoportrait renversé. S’il n’était pas l’homme fort qu’il y décrivait, on sentait bien qu’il était accoutumé, ne serait-ce que dans ses phantasmes, à un si riche décor.

Alors, qui est cet homme qui citait Talleyrand mais surtout Fouché qu’il appelait le duc d’Otrante ? Cela m’a pris du temps pour capter quelques bribes de lui. Qu’il fut un enfant maladif et qu’il n’a fait son premier vrai sommeil qu’en arrivant à Paris. Qu’il se servait plus tard de cette insomnie pour lire. Il lisait la nuit Gilgamesh, Les Mille et une Nuits, bien sûr, dans La Pléiade. Il a beau lire beaucoup, ses citations restaient toujours les mêmes, celles de son cœur. Il est né au Cap-Haïtien, il ne l’a évoqué devant moi que pour signaler qu’un Capois était sur le Titanic. Il adorait Visconti plus que Fellini, et il connaissait par cœur toutes les répliques des Enfants du paradis, surtout celle qui dit bien sa vision de l’amour : « Si les femmes ne sont à personne, la jalousie est à tout le monde. » Il pouvait aimer une femme de manière abstraite pendant des années, que dis-je, pendant toute une vie. Il aimait se promener seul avec Malik, deux grands maigres, pour s’arrêter aux librairies ou faire un saut à l’université où il donnait épisodiquement des cours. Pendant longtemps, il allait à la librairie Hermès, à Outremont.

Mais le cinéma le tenait ; pas jusqu’à la fin : il l’a effacé dans sa dernière période pour le remplacer par les livres qu’il écrivait. Ses scénarios coûtaient trop chers, et pour un livre, il faut du papier, un crayon et un éditeur-ami, Frantz Voltaire. Voltaire lui a fait la fleur que personne n’a pu lui offrir durant toute cette vie, pas même ses amis polonais avec qui il parlait polonais, en lui permettant de voir ses manuscrits en volume. Je suis si heureux qu’il ait pu palper ses propres livres. Il est mort parmi ses amis, et il ne me reste que ces bribes que je note ce samedi matin de ses funérailles dans une baignoire d’hôtel à Metz. Maintenant qu’il n’est plus là, on va lire les livres, ne serait-ce que pour le plaisir de continuer la conversation avec ce dandy qui nous a fait l’honneur de sa présence durant si longtemps.

Dany Laferrière
6 avril 2019

Georges Castera (1936-2020)
Jusqu’au petit matin

Le poète qui vient de mourir, à Pétion-Ville, en Haïti, à 83 ans, a laissé une œuvre importante glanée au fil du temps dans les revues, les journaux et de minces recueils.
Son rythme de publication n’obéissait à aucune injonction, ce qui imprime à son œuvre une liberté et un mouvement souple, une sorte de gracieux déhanchement qui l’apparente au balancement d’un hamac. Ne pas s’y fier, cependant : le contenu alterne entre violence et tendresse, et l’on ignore ce qui pourrait déclencher sa fureur.
On peut connaître la « température » du pays simplement en feuilletant les différentes plaquettes de Georges Castera. Même en pleine canicule, le poète esquisse le pays « assis sur son bloc de glace », une expression utilisée pour dire que les gens refusent de prendre part à des manœuvres qui les laissent indifférents.
Ce peuple peut s’embraser pour une banalité, et rester impassible face à ce qui paraît inacceptable aux yeux des autres, comme le retour d’un dictateur. On ignore ce qui le met en mouvement. Attend-il une accumulation d’injustices ou agit-il spontanément ? Le poète Georges Castera semble, quand on le lit, avoir une petite idée de ce qui déclenche ces explosions populaires. Mais il refuse de jouer au prophète. Il reste poète, suivant à la trace, le ventre au sol, l’animal dont il finit souvent par sentir le premier les tressaillements. C’est un accord complice qu’il entretient avec la culture populaire qu’il a étudiée avec un regard marxiste.
Ce qui est étonnant, c’est que rien ne lui prédisait un tel destin. Fils de médecin, il avait commencé ses cours de médecine avant de tout abandonner pour devenir poète et militant politique à New York, où il a longtemps séjourné.
Né dans les hauteurs et la fraîcheur de Pétion-Ville, il était bien placé pour observer la machine qui broie, avec cette indifférence ancestrale, ceux qui vivent dans la chaudière de Port-au-Prince. Cette opposition entre Port-au-Prince et Pétion-Ville date un peu, puisque Pétion-Ville contient aujourd’hui son lot de miséreux, obligeant les riches à grimper les montagnes pour faire de leurs maisons de villégiature des résidences principales.
Le poète a observé tout cela. Sa poésie est documentée ; il a éliminé toute trace d’imagination afin d’informer concrètement ceux qui ressentent la lourde pression du pouvoir et de l’argent sur leur dos. Comme le disait Francis Scott Fitzgerald, « les pauvres n’ont aucune idée combien les riches sont riches ».
On comprend que la poésie de Castera est une poésie de colère. Très peu de poètes contemporains possèdent une telle capacité d’indignation. Il ne faut pas croire qu’il n’y a pas de familles honorables à Pétion-Ville ; j’en connais, d’abord celle de Castera, dont la mère — qui enterre aujourd’hui un fils de 83 ans — tenait encore à bout de bras un petit hôtel, l’Ifé, où je suis descendu plusieurs fois. La dernière fois, c’était en 2007, lors de l’écriture de L’Énigme du retour. Ce petit hôtel, au cœur d’un marché bruyant, appartenait à la mère du poète. J’avais noté qu’elle avait plus de 90 ans à l’époque : debout tôt le matin, l’œil sur tout, sans perdre de ce charme qu’elle conservait même sous la douleur.
Elle me disait de ne pas faire trop attention au caractère colérique de son fils, car en réalité c’était un doux, ce que de nombreuses personnes m’ont confirmé en faisant référence à la correspondance fleurie et romantique qu’il éparpillait dans la ville comme un semeur de roses. Lui, le poète qui, comme James Baldwin, annonçait le feu. Quand il se mettait en colère, on voyait un cœur affolé par des sentiments violents qu’il n’arrivait pas à contenir. Il a donc vécu pour l’amour et la révolution.
Georges Castera a quitté Haïti pour la France, surtout l’Espagne, avant de rejoindre New York, où il a passé une longue vie d’exil. Il est rentré en Haïti en 1986, au moment où le dictateur Jean-Claude Duvalier prenait l’exil. Ce jeu de chaise musicale est bien connu dans les pays du Sud, où les conditions politiques sont souvent chaotiques.

Sa poésie
Elle épouse les contours de deux langues : le créole et le français (il a écrit très peu en espagnol). C’est avec sa poésie en créole qu’il a marqué la littérature haïtienne. Le rythme est saccadé, le ton direct, parfois proche du rap, mais ses vers, subtils dans leur simplicité, se réfèrent aux chants populaires. Ses textes en français sont plus mélodieux, plus lyriques, plus sensuels. En créole, il lance des éclairs d’outrances qui rendent l’atmosphère parfois tendue. Une poésie dont les jets phosphorescents illuminent la nuit.
Cette vie en exil fut vécue sans nostalgie. Toujours actif dans le New York des années 70-80, où vivaient plus de 500 000 Haïtiens, ses amis l’ont initié au théâtre et au jazz. Tout le reste du temps était voué à son travail de militant. Je le croisais alors dans la petite librairie Haitian Corner, à Manhattan, les bras chargés de tracts contre la dictature. Mais dans sa poésie, certaines images frôlent la vulgarité pour atteindre leur source populaire, oubliant l’extrême délicatesse de cette culture.
C’est le militant qui va droit au vif. Il y a souvent plus de colère chez le bourgeois marxiste que chez un jeune poète du bas de la ville. Connaissant les deux bouts du bâton, il mesure la distance créée par l’inégalité. Mais nombreux sont les moments où la douceur nous submerge en lisant Castera, comme dans ces vers de Exploration :

Jusqu’au petit matin

Il porta, chose curieuse,
des papillons qui se mirent
à parler, à chanter
comme l’eau introuvable des constellations.

Ses yeux aux paupières gonflées, qui donnent l’impression d’être bridés, l’auraient rapproché des poètes japonais dont le regard est souvent tourné vers l’intérieur. On retrouve ce genre proche du haïku parfois dans ses poèmes créoles :

atéouélé fèy kasé
sé sou janm de boua
grinn poua pral lan maché

Ce que je garde de cette aventure poétique si singulière, c’est qu’en mettant bout à bout un grand nombre de titres brefs de ses recueils, on a l’impression d’une pluie de sauterelles capables de dévorer sur leur passage tout le mauvais folklore pour ne garder qu’une terre aussi nue qu’un bol renversé. Le poème nu et scintillant comme un diamant au soleil. Ainsi, Castera se retrouve entre Saint-Aude en poésie et Saint-Brice en peinture, avec ceux qui cherchent « la note inouïe qui dompte le tumulte » :

Klou gagit Bwa mitan Panzou
Konbèlann Biswit leta Zèb atè
Trip fronmi Pye pou Pye Dan Zòrèy
Gate Priyè a wòd pòte Rèl
Filalang Jòf Blengendeng bleng
Pwenba Goût pa goût Rebouch

Je n’oublierai pas de sitôt ce vers sur Haïti, si terriblement juste :

ce pays où l’on va à la mort
comme par routine.

Georges Castera a laissé une trace lumineuse dans le cœur des jeunes poètes, ce qui lui garantit une certaine postérité.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste et Radio-Canada, Dessine-moi un dimanche
3 février 2020

Roland Désir (1949-2020)
Mon ami dort

La nuit
On se demande encore pourquoi ces nouvelles nous parviennent toujours de nuit. Elles arrivent, où que nous soyons, à nous retrouver. J’étais loin pourtant dans un de ces rêves alambiqués et flous où on a du mal à bien situer l’endroit où l’on se trouve, ni à comprendre ce qu’on y fait. Un de ces rêves qui vous épuisent et vous ne parvenez pas à en sortir. Nous pesons une tonne et le monde tourne au ralenti. Je m’étais déjà réveillé en deux fois, d’abord pour aller chercher un verre d’eau car ma gorge était brûlante, et plus tard pour ouvrir la fenêtre parce que je respirais difficilement. J’étais en nage. Finalement j’ouvris mon petit appareil noir pour regarder mes messages comme si la raison de cet inconfort s’y trouvait. Je tombe sur une lettre de Frantz Voltaire. Il m’envoie, comme à tous ses correspondants, de précieuses archives qui couvrent l’histoire contemporaine haïtienne. Je les lirai demain, me dis-je, mais il y avait un «mon cher Dany» qui a tout de suite attiré mon attention. Voltaire (mon ami, pas l’auteur de Candide) ne m’écrit jamais personnellement sans une bonne raison. J’ouvris : «Roland Désir est aux soins intensifs». Je devrais appeler une certaine Sarah Martinez pour plus de plus amples informations. En fait Roland était mort depuis deux jours. Cioran faisait remarquer que malgré tous ces millénaires et tous ces morts, on n’est pas encore habitué à voir mourir ceux qui nous sont proches. Cioran terminait sa méditation par une note plus sereine: «La mort garde encore toute sa fraîcheur». Roland Désir vient de mourir. Commence alors pour lui et moi une nouvelle façon de vivre ensemble. C’est en gros ce qu’a dit Sartre à la mort de Camus. Je ne me compare nullement à Sartre ni Roland à Camus (il en a la sensibilité pourtant), mais chercher un rapprochement entre les aléas de notre vie quotidienne et la littérature était un de nos jeux favoris. Ce qui nous tient en vie, je parle ici de nous tous, c’est la puissance de notre imagination. Pour garder l’ami au chaud de la mémoire nous ne cessons de l’évoquer. Da disait qu’on ne meurt que quand il n’y a plus personne pour se souvenir de nous. J’ai fermé l’appareil pour penser tranquillement à Roland et tout de suite le sommeil m’a emporté vers de lointaines rives. En effet je l’ai aperçu de loin, de dos, près d’une rivière qu’il s’apprêtait à retraverser. Ce temps liquide qui nous a conduit, pour toujours dans son cas, hors du pays natal. Je ne pouvais le reconnaître, mais j’étais sûr que c’était lui. Je le côtoie depuis si longtemps.

La première fois
J’habitais à l’avenue Bouzon, une rue qui, paraît-il, n’existe plus. Elle n’était pas située loin du cimetière de Port-au-Prince. Roland habitait avec sa mère et sa sœur Esther, je crois, dans le voisinage de la boutique des parents de Turneb Delpé. On se rencontrait au coin de la rue pour causer durant des heures. Je me souviens que Roland m’avait fasciné tout de suite par la qualité de son écoute. Je n’avais jamais rencontré auparavant un Haïtien qui savait écouter un ami sans chercher dans sa tête une réplique plus brillante ou une histoire plus intéressante que celle que l’autre était en train de lui raconter. Lui, Roland, écoutait, et tout son plaisir se nichait là. Je me souviens de cette première rencontre qui a duré toute une nuit. Il m’accompagnait jusque devant ma porte, on s’arrêtait un moment pour discuter avec passion de choses oubliées aujourd’hui, mais qui nous semblaient si cruciales à l’époque. Puis on a repris le manège qui est de reconduire l’autre chez lui. Qui n’a pas joué à ce jeu où on tente désespérément de mettre le monde en mots à défaut de pouvoir le changer ? Il était mince, et il l’est resté toute sa vie. Il avait cette démarche ailée et silencieuse qu’on prêtait aux Sioux. On ne le voyait jamais arriver. Soudain il était près de vous, on ne s’en rendait pas compte avant d’entendre son rire si particulier. Il sautillait d’abord puis crachait ce rire qui donnait l’impression qu’il essayait de déloger un cheveu qui lui était resté dans la gorge.Tandis qu’Ermane Robin, un autre de la bande, vous flanquait au même moment, des tapes à vous arracher l’épaule. C’était leur façon d’applaudir un commentaire assassin qui mettait l’autre intellectuellement à genoux. On n’avait rien d’autre que la vie, il fallait bien la vivre à fond. Je n’ose imaginer qu’une si folle énergie puisse un jour s’éteindre. Sa mère était une femme de haute taille, très droite, honnête, courageuse. Elle s’était investie dans un petit commerce itinérant avant de devenir une femme d’affaires intrépide qui n’hésitait pas à voyager dans le monde pour rencontrer de nouveaux fournisseurs. Elle passait par Montréal, en escale, et en profitait pour voir son fils. Le concierge nous disait quand on rentrait de travail (on travaillait toujours côte à côte au même endroit) qu’une dame était passée, qu’il lui avait donné la clé et qu’elle nous a attendus toute la journée. On découvrait alors un appartement propre comme un sou neuf, un réfrigérateur débordant de nourritures, Une odeur de lessive (nos vêtements lavés et repassés) et un repas sur la table. Et, dans une enveloppe déposée sur la table à côté, l’argent pour payer les factures. Si elle n’avait pas fait plus c’est que Roland détestait encore plus qu’on entre dans son intimité. En fait, il n’aimait pas qu’on lui facilite la vie. Il pouvait paraître gorgé mais c’était simplement que la vie ne pouvait être à ses yeux qu’une affaire privée. Nos conversations semblaient tourner vers des sujets extimes en opposition à ses sentiments intimes. Je n’ai jamais forcé sa porte.

La littérature
Roland et moi, on était obsédé par la littérature. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main et, lui, apprenait le dictionnaire. C’est la seule personne qui pouvait vous donner de but en blanc une explication de l’expression «au fur et à mesure». On était encore adolescent quand il m’a expliqué que fur était une unité de mesure et donc une redondance, comme si l’on disait «à mesure et à mesure». On ne pouvait le coller sur aucun détail du dictionnaire. À quoi sert un tel savoir ? C’était son plaisir. Et en cela il ne changera jamais. Il s’est dès le départ placé dans cet instant éternel. Je l’ai côtoyé de À à Z et je peux assurer qu’il n’a pas changé d’un iota au fil du temps. Sa mère a voulu plusieurs fois lui donner de l’argent pour qu’il fasse ce qu’il désirait dans la vie, mais Roland ne désirait rien d’autre qu’être lui-même. On pense à Kafka, à Pessoa, qu’il aimait tant, non pas qu’il était insensible aux autres. Il n’arrivait pas à comprendre que les gens ne se mettaient pas ensemble afin de produire quelque chose de bien, même si lui-même était un individualiste forcené. Il me disait sur un ton urgent : «Dany, explique-moi quelque chose… Comment se fait-il que…». Il ne terminait pas la phrase mais cet entêtement qu’ont les gens ou les peuples à répéter les mêmes erreurs l’angoissait. Il pouvait rester des jours prostré dans un coin, les mains jointes entre ses cuisses, le visage fermé, les yeux hagards. Il ne parlait pas, et quand on lui adressait la parole il vous regardait un moment avant de tourner la tête. Puis il sortait doucement de cet état végétatif. Oh il aimait parler de ses maladies, souvent imaginaires, et même de sa mort possible, bien sûr avant la mienne. Je lui répondais qu’il allait nous enterrer tous. Il voulait faire mettre sur sa tombe : «Je vous l’avais dit». Mais il n’était pas toujours neurasthénique. Sa joie c’était de découvrir un écrivain au style fluide, même de second ordre. À preuve, ces interminables conversations à propos de Paul Guimard dont il lisait avidement les éditoriaux dans L’Express et surtout ses romans (Les choses de la vie). Je ne veux pas trop m’avancer mais je crois qu’il préférait Depestre à Alexis, il le dévorait comme un fruit tropical. C’est Roumain son homme. Il aimait aussi Márquez et les Sud-Américains. Il n’était pas indifférent aux formules inquiétantes de Borges mais je soupçonne qu’il le lisait pour me faire plaisir. Il apprenait par cœur les phrases qu’il aimait. À cet instant, il se mettait debout et ouvrait grand ses bras maigres; une joie profonde l’animait. Il nageait dans ce qu’est la vie pour lui: un fleuve d’encre. Je ne le suivais pas dans toutes ses lectures. Il aimait les idées davantage que moi. Je le voyais courbé sur des livres de sociologie qui me laissaient froid. Il y a deux ou trois ans, je lui ai fait un grand cadeau. Je lui ai  ramené une anthologie dédicacée des chroniques littéraires de Jean-Paul Enthoven. Il était fou de joie car il a toujours adoré le style sobre, coupant et précis d’Enthoven. Mais le maître-livre reste le dictionnaire. C’était sa bible, lui, le fils d’une femme pieuse.

Le théâtre
Au tout début des années 70, je le rencontrais souvent au Conservatoire d’art dramatique de Port-au-Prince, sis à la rue Capois, dans le local du lycée des Jeunes Filles. Les cours se donnaient l’après-midi, après les classes. On y croisait ceux qui voulaient devenir comédiens et d’autres que les comédiennes intéressaient plus que le théâtre. On répétait souvent qu’ «il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée». Une pièce de facture classique, même si Musset reste toujours un éblouissant jeune homme. Roland attendait, près de la sortie, Jessie Alphonse, cette magnifique comédienne dont nous étions tous amoureux et qui sera Anaïse dans Gouverneurs de la rosée, le télé-film que Failevic a tiré du roman de Jacques Roumain. Mais tout ce théâtre en dentelle allait être balayé plus tard par le souffle chaud du théâtre en créole et des pièces de Nono Numa (Jénéral Rodrig, l’adaptation du Cid en créole). C’est Félix Morisseau-Leroy qui lança le bal avec Antigone en créole. Morisseau-Leroy était en exil au Sénégal depuis longtemps quand on joua sa pièce sur la petite scène du théâtre du Conservatoire avec Ézéchiel Abélard qui improvisa (il n’a eu le temps que de parcourir la pièce) brillamment à la première, en remplacement d’un comédien malade. Ézéchiel était l’amoureux de l’autre sœur Alphonse. Après les répétitions, on allait au Rex voir un western ou un film de guerre (on disait un «de guerre»). Si l’on était accompagné de jeunes filles c’était mieux le Paramount ou le Palace, moins macho, plus romantique. Je me souviens de la semaine où Jeanne Moreau jouait un rôle sulfureux dans Les Amants tandis qu’elle était une prude religieuse dans La Religieuse, de l’autre côté du Champ de Mars, au Paramount. On était comme Jeanne Moreau : à la fois ange et démon. Pas Roland dont la mère surveillait étroitement ses fréquentations. Roland semblait si grave quand il lisait le dictionnaire qu’il nous donnait parfois l’impression de se noyer dans cette mer d’encre. Nous menions une vie culturelle très agitée. Turneb Delpé voulait déjà comprendre les rouages du système de classes sociales, Ézéchiel Abélard animait une émission de jazz à radio Métropole et Roland absorbé par le style. Un autre larron s’ajoutait à notre groupe, c’était Gasner Raymond qui n’avait de cesse de plonger dans les bas-fonds de la ville pour ses enquêtes sur la prostitution. Et moi ? J’étais là, j’observais. Un soir que j’étais à la maison, j’entendais trois coups de feu, comme au théâtre. J’appris le lendemain que Roland était à l’hôpital. Il avait reçu cette balle en pleine poitrine. Cette histoire l’a profondément marqué. Il m’a souvent montré sa cicatrice qui ressemblait à «une fermeture éclair», comme il dit dans une vaine tentative d’autodérision. Jessie Alphonse était souvent à son chevet. On se croirait dans un de ces films de guerre qui passait au Rex-Théâtre où le personnage principal blessé à l’épaule se laisse soigner par la belle châtelaine.

Les retrouvailles
J’ai retrouvé Roland à Montréal, un soir d’hiver. Il se perdait dans un grand manteau gris. Le froid le tenaillait, mais il ne s’en est jamais plaint. Il m’a présenté ses amis : Jacques Hilaire et Pierre-Louis Opont. Jacques était d’une si grande spontanéité qu’elle frôle la candeur et Pierre-Louis à la fois généreux et intelligent. Je me souviens de cette tempête de février où l’on ne voyait rien, le ciel était noir, et on n’avait rien à manger. Les rues silencieuses et vides. On entendait parfois le chuintement des voitures qui glissaient sur la neige. On avait le chauffage. On était quatre Haitiens perdus dans le Nord à rêver du Sud. On évoquait l’éternel été de Port-au-Prince. Soudain point de Pierre-Louis. On le cherche partout dans l’étroit appartement. Où pouvait-il se terrer ? Deux heures plus tard, on entendait frapper à la porte, et voilà Pierre-Louis, transi de froid qui entrait avec un énorme sac de nourriture. Il ne nous a jamais dit où il avait acheté toutes ces victuailles. On était prêt pour un long siège. On pouvait bavarder des jours et des nuits sans discontinuer. On parlait de Malraux (sa rencontre avec Mao), de Fellini (Amarcord notre préféré), de Lelouch (L’Aventure c’est l’aventure qui nous a tant fait rire) mais surtout d’Ettore Scola dont Nous nous sommes tant aimés est devenu notre film préféré. Chacun de nous se voyait dans un personnage. Roland était le professeur fou de cinéma, qui a tout quitté, sa petite ville, sa femme et ses enfants pour sa passion. Il en parlait, en mangeait, et cela lui suffisait. Il ne voulait pas être acteur, ni réalisateur, il aimait simplement le cinéma. Pour Roland, curieux de tout, la vie était suffisamment riche pour qu’on en vive sans aucune autre ambition. Il était là, dans ses affaires, virevoltant ou immobile, mais bien là dans cet étrange mais chaud présent. Je pense à cette phrase de Senghor quand il a rencontré la femme de Léon Laleau : «Madame, vous avez une qualité qu’ont rarement les vivants, vous êtes vivante». On s’accroche tous à quelque chose d’autre que soi pour justifier notre présence sur terre. Roland, lui, était vivant. On n’a pas toujours été en bande. On a vécu à deux dans ce petit studio surchauffé de la rue Saint-Denis que des lecteurs de 17 langues connaissent aujourd’hui. Des Japonais, des Croates, des Polonais, des Grecs, des Italiens, des Suédois, des Anglais, des Espagnols, des Allemands savent que Bouba c’est Roland Désir. Il dormait cet été-là, sur un vieux divan gondolé, pendant que j’écrivais mon premier roman. De temps en temps il ouvrait un œil pour s’étonner, en souriant, que je le décrive gros comme un bouddha alors qu’il est maigre comme un prophète de l’Ancien testament. Mais tout le reste est vrai car comme Bouba il était libre de son temps, comme Bouba il lisait le dictionnaire, comme Bouba il faisait abstinence sexuelle et comme Bouba il pensait, sans vanité aucune, que là où il vivait était le centre du monde. J’avais en face de moi un personnage aussi puissant que ceux de Miller et Bukowski. Quel cadeau il m’a fait ! Quand j’ai terminé le roman, j’ai simplement écrit cette dédicace : «À Roland Desir, en train de dormir, quelque part, sur cette planète». C’est ainsi que j’imagine mon doux frère.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste
29 février 2020

Kompè Filo (1953 – 2020)
L’ami perdu

J’ai l’impression que Filo a toujours été dans ma vie.

J’ai connu Filo vers la fin des années 1970. L’ai-je croisé au conservatoire d’art dramatique, qui occupait, après les classes, les vastes salles du lycée de Jeunes Filles ? Peut-être au stade Sylvio-Cator, où l’on allait voir les finales qui opposaient le Racing Club à l’Aigle Noir ou au Violette ? J’ai l’impression que Filo a toujours été dans ma vie. Nous faisions partie de la petite bande d’affamés qui confondaient l’art avec la révolution.

Radio Haïti-Inter recrutait alors de nouveaux journalistes. Filo s’y est présenté. Au début, ça ne marchait pas : il était trop rebelle pour suivre les règles strictes de la station. Il n’avait aucune notion du temps, arrivait à son émission avec une demi-heure de retard. Finalement, la direction a trouvé l’astuce : le loger dans la dernière case de la journée. Il pouvait arriver quand il voulait et faire ce qu’il voulait. Il n’était écouté que par des insomniaques qu’il aidait à passer la nuit. Du jour au lendemain, Filo était devenu une star. Sa gouaille et son esprit vif de jeune homme des quartiers populaires ont tout de suite plu à toutes les couches de la société.

Jean-Claude Duvalier fit jeter en prison, puis envoyer en exil, en novembre 1980, la plupart des journalistes influents du pays — dont Filo — muselant du même coup ce qu’on appelait alors « la presse indépendante ». Ils sont tous revenus après le départ en exil de Baby Doc, en février 1986. Il y eut ensuite quelques dissensions au sein de ce groupe de journalistes contestataires, conduisant à un passage à vide pour certains. Filo erra dans la ville un moment. Quand je demandais de ses nouvelles, lors de mes passages à Port-au-Prince, on ne savait pas toujours où il se trouvait. On me faisait comprendre qu’il « s’occupait à des choses diverses », une façon élégante de dire qu’il ne faisait plus partie de la tribu.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était à l’hôtel Kinam, en 2008. Il était venu m’interviewer pour son émission à Télé-Ginen. Filo était dans une classe à part. Les autres ne semblaient pas avoir beaucoup progressé depuis. Lui, il avait bougé dans sa tête. Il avait bien sûr ce discours religieux qui pouvait faire peur à la gauche haïtienne, mais il était resté aussi malin qu’auparavant — assez subtil pour ne pas chercher à imposer ses croyances aux autres. Ce jour-là, il m’avait offert une image de la Vierge noire de Pologne, que les vaudouisants prennent pour la version polonaise de la déesse Erzulie. Je l’ai encore.

Avec son costume traditionnel et son chapeau de paysan, Filo donnait l’impression de n’avoir jamais quitté les années 1970, époque marquée par cette furieuse recherche d’authenticité dans le milieu intellectuel. Par-delà ce choix vestimentaire, j’ai toujours reconnu en lui l’un des esprits les plus vifs du pays. Je l’ai recroisé dès mon arrivée, au début du mois, devant le Rex Théâtre, et nous avons pris rendez-vous pour le 12 janvier.

Je le retrouve à la station de radio, sur Delmas. Nous commençons l’entrevue avec plus d’une heure de retard. Filo donne cette fausse impression de ne s’intéresser qu’à la culture populaire, alors qu’il est bien informé sur beaucoup d’autres sujets. Je connais chacun de ses tics, comme ce petit sourire en coin pour dire qu’il n’est pas dupe. Il insiste pour me reconduire à l’hôtel, mais il doit d’abord rencontrer un groupe d’hommes d’affaires américains qui voudraient investir dans la radio. Je risque d’être en retard si je l’attends. Je dois partir tout de suite pour être à mon rendez-vous de 17 heures. Filo finit par accepter.

J’arrive à l’hôtel Karibe juste à temps pour accueillir l’éditeur Rodney Saint-Éloi, qui débarque de Montréal avec deux valises bourrées de livres et l’envie pressante de prendre une douche. Je l’emmène plutôt au restaurant de l’hôtel, où nous commandons un homard et un poisson gros sel. Le serveur nous apporte une corbeille de pain que j’entame au moment même où Port-au-Prince se met à trembler.

Ketty Charles (1954-2020)
Ma chère soeur adorée

J’allais écrire « dernière lettre à ma sœur chérie », mais je n’arrive à croire à la fin de notre correspondance écrite, ni de cette relation si étroite que nous avons entretenue ensemble pendant toute notre vie, je dis bien toute notre vie puisque je n’ai qu’une année de plus que toi – on peut dire ton âge maintenant ? Je crois profondément que toute cette intimité tissée d’un grand sentiment amoureux a pris tout son sens aujourd’hui. En un mot : nos esprits se communiquent encore.

Je n’ai pas rêvé de toi ces derniers jours même si je n’ai pas cessé de penser à toi. Je te sens encore plus fortement présente dans cette chambre où je suis à Paris pendant que tu vogues vers un lieu que je ne veux pas nommer. Tu restes toujours en mouvement dans mon esprit. Je t’observe en train de marcher, je te perçois un sourire flottant sur tes lèvres, je te regarde surtout prier, pour finir tu viens vers moi pour me prendre dans tes bras et me serrer fortement tout en me regardant droit dans les yeux, de ce regard profond et grave. Ce regard que tu prends pour me faire comprendre la sincérité et la force de ton sentiment à mon endroit.

Quant à moi, tu sais depuis longtemps que mon amour pour toi n’a pas varié au fil du temps, et même qu’il n’a cessé de monter en puissance jusqu’à atteindre ce ciel qui te réclame.

Ma chère sœur, je n’ai jamais lâché ta main une seconde depuis la première fois que je t’ai vue alors que tu arrivais au monde. Tu as toujours gardé ma main au chaud, près de ton cœur.

Tu as été une épouse et une mère exemplaire et tu as toujours placé ta famille au premier rang. Depuis que Christophe a franchi notre demeure, il y a très longtemps, il est entré dans notre famille pour n’en jamais ressortir, et vous avez eu deux magnifiques enfants, Christelle et Dany, qui sont les fruits de cet amour.

Ta grande famille est là ? Je le sais, et je n’y suis pas. Sache que j’ai suivi ton fils pas à pas depuis qu’il a lancé la nouvelle qui a fait exploser une bonne partie de ma vie antérieure tout en ayant déjà une influence sur ma vie future. Une chance que la mémoire permet de recueillir les éclats de verre afin de les recoller. C’est un travail minutieux qui demande une patience de bénédictin. Je te vois un dimanche avec ma mère alors que nous habitions à l’avenue Bouzon. Tu étais si joliment habillée que j’ai pensé, un moment, que tu étais une poupée. Ma mère prenait soin à t’acheter de jolies robes roses ou jaunes et des chaussures noires vernies qui lui coûtaient les yeux de la tête. Je la voyais te coiffer avec tant de fierté. Tu étais sa petite poupée qui parlait sans cesse.

Elle nous tenait, chacun par la main, pour aller à la messe à Saint-Gérard. C’est elle qui t’a introduit à la ferveur religieuse. Nous faisions la route à pied et elle grimpait plus vite que nous les escaliers qui mènent à l’église. Et j’ai pensé qu’on allait toujours vivre ainsi. Et c’est ce qui est arrivé, car même absent je suis toujours là, près de toi. Je t’ai suivie dans toutes tes pérégrinations. J’ai parcouru le Port-au-Prince en long et en large avec toi.

Remontons à la haute enfance ensoleillée. C’était à Petit-Goâve, tu étais venue pour les vacances et tu aimais sauter à la corde dans la grande cour, sous le manguier. Tu riais tellement que tu t’es mise à baver littéralement de bonheur.

Je pense souvent à cette scène qui me rappelle que le bonheur est une chose simple, bien qu’il n’ait pas de prix.

Quand je te rejoignais à Port-au-Prince nous passions des soirées entières à converser. Tu me racontais ce que j’ai manqué à Port-au-Prince, et moi je te parlais toujours de Petit-Goâve. J’étais fasciné car même si tu ne sortais que pour aller à l’école ou au cinéma tu étais au courant de la moindre rumeur qui circulait dans la ville. Comme Dany aujourd’hui qui me raconte Port-au-Prince dans les moindres détails.

Tu as toujours été curieuse de tous les aspects de la vie. Il m’arrive de glisser tes histoires dans mes livres en leur donnant d’autres couleurs, ce qui fait que tu ne les as pas reconnues. Je vais relire ces passages en m’imaginant que tu es dans la pièce. Ah ma sœur adorée, je ne te quitte pas, je vais laisser la cérémonie se poursuivre pour te rejoindre ailleurs dans ce territoire enchanté de la nostalgie où je garde précieusement mes souvenirs les plus chers.

Tu restes à jamais cette jolie princesse avec la robe rose de tes cinq ans qui continue à m’éblouir tout en me consolant de l’indicible. Bonne nuit, ma princesse. Ton frère qui t’adore.

Dany Laferrière
La Presse
21 nov. 2020

Décédée à Port-au-Prince mardi 10 novembre 2020, Wina Ketty Laferrière Charles, jeune sœur de Dany Laferrière, laisse dans le deuil, non seulement sa famille et ses amis, mais aussi le monde des lettres haïtiennes, car dans l’entourage de son frère et de son mari le poète Christophe Philippe Charles, elle appartenait au cercle restreint des écrivains les plus connus du pays

Beyrouth, 4 août 2020
Beyrouth, sous la pluie

Si je parle ainsi de Beyrouth c’est que je me souviens qu’après le tremblement de terre de Port-au-Prince tout ce que j’attendais des gens c’était un peu de tendresse. Aujourd’hui toute ma tendresse va vers Beyrouth.

© Dessin de Dany Laferrière

Un ami d’enfance
Dans cette petite ville où j’ai passé mon enfance je connaissais déjà le Liban. J’étais si jeune que je ne l’associais pas à un pays mais plutôt à un art de vivre. Ce garçon avec qui j’allais à l’école chaque matin me décrivait sa vie avec un luxe de détails. J’étais fasciné par sa capacité d’enchanter la vie. Il pouvait prendre une journée pour me raconter ce qu’il avait fait la veille.

Plus tard j’ai compris qu’il n’avait pas une vie plus rocambolesque que la mienne mais qu’en fait c’était un conteur-né. On se raconte constamment des histoires en Haïti, mais pas de cette manière. Il me parlait de sa grand-mère avec des étoiles dans les yeux. En allant poursuivre mes études à Port-au-Prince, j’ai perdu de vue ce compagnon des mille et un matins.

Dans les romans
J’ai retrouvé le Liban, mais cette fois j’étais au courant qu’il s’agissait d’un pays en fouillant dans la petite bibliothèque privée d’un voisin. C’était un homme solitaire qui quittait rarement sa maison. J’ai appris qu’il était assigné à résidence par Papa Doc, le dictateur. Il ne faisait que manger et lire des romans dont l’action se passait dans un restaurant et où la nourriture tenait le rôle principal. Il affectionnait Gabriela, girofle et cannelle du romancier brésilien Jorge Amado, et le lisait en portugais. Il me le racontait scène par scène, un peu comme mon jeune ami de Petit-Goâve. Je n’avais pas compris si ce Nacib était syrien ou libanais. C’était un syrien-libanais, conclut-il, et le Brésil en regorgeait. C’était un roman très parfumé, autant par la langue aux accents mêlés que par la cuisine aux épices divers. La cuisine permet les croisements, les mélanges constamment réactivités par d’irrépressibles désirs.

La générosité
Des décennies plus tard je suis devenu moi-même un écrivain, bien loin encore de la maestria de mon ami d’enfance et de cette culture qui accorde une place prépondérante à la nourriture, au récit sans fin, et d’une certaine façon à une vie à la fois matérialiste et poétique. On m’a invité au Brésil, à São Paulo, à la sortie en portugais d’un de mes livres. On m’a emmené à une réception au cœur du grand parc de São Paulo. La communauté libanaise recevait son grand écrivain, Amin Maalouf, qui venait d’être admis à l’Académie française. L’immense salle était bondée. Et Amin était entouré d’une foule d’admirateurs. Debout près de la porte d’entrée, je l’observais. Il avait ce sourire pudique de l’homme que la gloire n’avait pas changé. Soudain je fus entouré, on me fit franchir la foule pour me placer à la droite d’Amin Maalouf. Il m’avait repéré même si je n’avais jamais pris un café avec lui auparavant. Me voilà entre sa femme Andrée et lui. Autour de nous plus de 800 personnes qui ne comprenaient pas ce que je faisais à la place du maire de São Paulo. Cette générosité fait partie de la culture profonde du Liban. Est-ce pourquoi la douleur de Beyrouth nous touche tant ?

L’ambiance
Je suis enfin invité à Beyrouth. J’aurais aimé voir le Liban, mais souvent on confine les écrivains dans un bel hôtel du centre-ville de la capitale. On ne voit jamais le reste du pays. C’est ainsi que je passe ma vie de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. Mais cette fois, il y a Maya Barakat de l’ambassade du Canada qui procède autrement. Dès le premier soir elle m’emmène manger dans un quartier résidentiel. Je me souviens de cette soirée chaude et étoilée. Et de la quantité de petits plats étalés sur la table. J’étais comme un enfant le jour de son anniversaire. Je me souviens qu’à un moment donné je me suis perdu dans cette ambiance que je connaissais bien à Port-au-Prince, dans la communauté libanaise. Cette communauté dont Georgia Makhlouf en a fait un si juste portrait dernièrement dans Port-au-Prince aller-retour. Ici, à Beyrouth, la musique est intense et l’émotion dense. Un cocktail qui m’a enivré ce soir-là.

La pluie
J’ai eu droit à une pluie qui a duré une bonne partie de la journée. Je suis un fétichiste de la pluie. Pour bien sentir une ville, j’ai besoin de la voir sous la pluie. Poésie liquide. La ville se déconstruit sous mes yeux éblouis. On choisit de prendre la route vers Byblos. Mais j’étais fasciné tout le long du chemin par toutes ces gouttelettes qui déformaient le paysage.

L’impression d’être dans un rêve. Cette sensation court dans toutes les directions, vers la beauté comme vers l’horreur. J’ai ressenti la même chose le soir du tremblement de terre de Port-au-Prince. Une sorte d’irréalité. Comme si on était sorti du mouvement fluide des choses. De la vie courante. Les enfants vivent différemment des adultes ces sorties de route. Toute la structure explose. Et on se met à imaginer une autre vie. Bizarrement trop de tristesse rend euphorique. Cela nous dépasse. La pluie nous a gardés dans cet état jusqu’au soir.

Le dîner
Une dame très vive et élégante s’est présentée à mon stand au Salon du livre pour m’inviter à dîner. Elle semblait à la fois courtoise et déterminée. On reconnaît une ville sophistiquée quand les écrivains de passage se font ainsi aborder. Elle vit rue Sursock, dans un quartier boisé. On m’y dépose le soir. Je traverse une grande pièce avec de magnifiques œuvres pour me rendre dans une salle plus intime où elle se trouvait avec deux ou trois autres personnes. J’apprends que c’est Lady Cochrane. Elle s’occupe de tout, elle est vivante, cultivée, pas maniérée. On a mangé sur une petite table, ce qui nous a rapprochés. Puis on a été prendre le café sur la véranda. J’ai eu l’impression d’être dans un autre siècle, avec cette femme habituée à dire le fond de sa pensée dans toutes les situations. Elle m’a fait cadeau du livre que Dominique Fernandez avait fait avec son complice le photographe Ferrante Ferranti sur le palais Sursock. J’ai passé la nuit à admirer les trésors du Sursock et à me pincer pour savoir si j’avais rêvé.

Dany Laferrière
L’Orient littéraire
2 septembre 2020

Michel Lebris (1944-2021)
Une planète nommée Le Bris

Il a vécu pour l’amour des livres.

31 janvier 2021. Et pendant ce temps Michel Le Bris, ce complice de toujours, faisait ses adieux aux livres, aux fleurs, à la mer, à Stevenson, à sa femme Eliane, à sa fille Mélani, et à ses nombreux amis éparpillés sur cinq continents. Je me suis assis près de la fenêtre, avec un verre de vin, pour observer l’agitation continue autour de la gare de l’Est. Et pendant ce temps Michel Le Bris, flairant l’aventure, s’enfonçait dans un chemin boisé dont il ignore où il le mènera.

Je reste simplement fasciné par un détail du parquet en bois tandis que remontent doucement un flot d’images rutilantes, d’odeurs marines, de conversations débutées à Saint-Malo qu’on poursuit à Bamako pour la terminer à Port-au-Prince ou ailleurs. Tant de gens habitent le « je » de ce narrateur. Et ces repas bien arrosés pris tard le soir avec de vieux boucaniers comme Jim Harrison ou James Crumley. Derrière ce brouillard, j’aperçois Le Bris qui passe la main sur son visage, ce visage qu’il a quand il sort d’une longue plongée dans ce fleuve d’encre et de sang. Cet appétit d’ogre qui lui fait lire et écrire des livres qui frôlent les mille pages. Un souffle qui m’étonne avant de m’éblouir.

Le voilà qui s’avance vers nous, en titubant, encore dans l’ivresse de ses flamboyantes métaphores et des rêves de flibustiers qu’il garde intacts depuis l’adolescence. Il n’en sort que pour s’enflammer à propos d’un jeune écrivain qu’il découvre à l’instant mais qu’il n’hésite pas à comparer à García Márquez à ses débuts. Sur ce plan son instinct est sûr. On n’a qu’à regarder autour de soi pour voir tous ceux dont il a prédit un destin littéraire. Pour l’instant personne ne connaît encore ce prodige car ce dernier vient à peine de publier son deuxième roman. Et lui-même ignore encore qu’un si riche univers bourgeonne dans son ventre. Il lui faut un cadre chaleureux pour faire fructifier tout ça. Le Bris l’invitera donc pendant les prochaines années à ses différents festivals, il chantera ses louanges en toutes circonstances, lui écrira de généreux commentaires dans le catalogue d’Étonnants Voyageurs, le placera à côté du maire de Saint-Malo dans les soupers, le fera participer à des débats divers pour l’empêcher de tourner en rond dans sa cage. Et, consécration, ce jeune tigre deviendra un habitué du Café littéraire de Maëtte Chantrel. Que tous ceux qui ont bénéficié d’un tel traitement lèvent la main. Ils forment la planète Le Bris.

Si j’ai comparé Le Bris à une planète, c’était pour obliger le lecteur de ces divagations mouillées à lever les yeux vers le ciel, mais en fait Le Bris est un vieux train bourré de livres qui ramasse le plus de gens possibles sur son chemin. Ses passagers ne vivent que pour écrire, lire, ou faire les deux à la fois. C’est là le destin de Le Bris. Je l’ai vu lire et écrire dans toutes les situations, et même durant un tremblement de terre à Port-au-Prince (ne croyez surtout pas que cette passion le rend indifférent au malheur des autres). Il terminait lors un énorme bouquin sur son thème favori, l’aventure.

S’il est obsédé par l’aventure sous toutes ses formes et la beauté d’un monde qui tourne lentement sur ses gonds de lumière et de ténèbres, c’est le destin tragique de King Kong qui l’émeut. La douceur des géants qui n’ont aucune idée de leur force. On ne doit pas se méprendre, Le Bris cache au fond de lui un même goût pour les choses minuscules. Je reconnais cette délicatesse quand il plisse les yeux pour mieux percevoir les choses de la vie. Sa discrétion se manifeste par ce sourire qu’il cache gauchement dans sa barbe. Et cette façon de tenir à distance sa maladie. Comme il ne m’en parle pas souvent, je ne peux qu’imaginer ses angoisses nocturnes.

La dernière fois, nous étions dans un restaurant, à Paris, quand il me lança à brûle-pourpoint : « Je suis guéri, je n’ai plus rien. » Il était si content de m’enlever ce fardeau. Mais aucune angoisse ne l’a jamais empêché de préparer minutieusement son festival en suivant le vieux rituel du mariage : quelque chose de vieux, de neuf, d’emprunté et de bleu. En effet, il garde un quart de vieux copains qui forment la mémoire du festival, il invite à monter sur le manège enchanté un quart de nouveaux écrivains, il emprunte ici et là des cinéastes, des cuisiniers, des magiciens, et le bleu c’est l’inattendu.

Aucune douleur ne l’empêchera de lire le plus de livres possibles afin de faire le meilleur choix pour le prix Littérature-Monde. Et c’est un prix qui couvre un vaste terrain, le monde. Il m’a dit : « C’est difficile cette année, je n’ai pu lire que cinquante livres. » Il lit même les descriptions de paysage. Juste avant la grande fête du livre, on apprend qu’il est à l’hôpital et que c’est sérieux. On chuchote qu’il a frôlé la mort. Au dernier moment il arrive en souriant car il vient de passer la nuit avec un roman exceptionnel (ah bon, il n’a pas dormi, Eliane !). C’est une jeune romancière roumaine ou un essayiste iranien.

Je sais que beaucoup de gens s’intéressent aux jeunes écrivains mais qui les fera monter dans son train pour les présenter à Alvaro Mutis, Le Clézio, Jacques Lacarrière ou Gilles Lapouge, qui les permettra de dialoguer sur une scène avec Pierre-Jakez Hélias, Paco Ignacio Taibo II, Nicolas Bouvier, Alain Borer, Bruce Chatwin, Alain Mabanckou, Paul Auster, Ananda Devi ou Jean Rouaud, avec les vivants ou avec les morts jusqu’à ce qu’ils deviennent de nouvelles étoiles de la planète Le Bris. Il a vécu pour l’amour des livres. Et les livres lui ont fait rencontrer bien des gens venant de partout avec les poches pleines de récits sonnants et trébuchants. Tout ce dont rêvait l’adolescent fiévreux de Plougasnou, ce village du Finistère. 

Dany Laferrière, Le Nouvel Obs
31 janvier 2021

Dieudonné Fardin (1936-2021)
Fardin, un chef d’équipe

J’avais publié quelques articles au Nouvelliste, dont le premier sur Le Ficus, un court roman de Rassoul Labuchin. Le critique Ghislain Gouraige, croisé à la sortie de l’église du Sacré-cœur, me félicita, ce qui me fit une petite renommée. J’apportais plus tard quelques portraits de peintres écrits sur le vif, la plupart du temps dans leur atelier, à Lucien Montas, qui dirigeait Le Nouvelliste. Des articles qu’il acceptait avec un fin sourire tout en gardant fiché au coin de la bouche son éternel cigare. Quelque temps après, j’ai fait un article sur le comédien populaire Alcibiade que les intellectuels regardaient de haut, et Marcus qui aimait le papier me fit venir travailler avec lui au Journal de 13h qu’il animait avec brio à Radio-Haïti Inter. Jean Dominique, qui dirigeait la station, faisait aussi l’éditorial du matin que chacun écoutait en déjeunant. Ses analyses étaient commentées au bureau, dans les magasins, un peu partout dans le pays, et cela jusqu’au Journal de 13h où les jeunes reporters de Marcus prenaient le relais. On passait alors de l’analyse politique à l’étouffante réalité sociale de Port-au-Prince. Une multitude de reportages esquissaient une photographie de la ville. La plupart des idées de reportages venaient du fil de presse mais aussi des articles du Nouvelliste qui annonçaient les événements (inaugurations de bâtiments publics, conférences de presse du gouvernement, et quelques faits divers) du jour. On puisait aussi dans Le Matin de Dumayric Charlier. Ce portrait de groupe est important car, à mes yeux, Fardin était à la fois un solitaire et un homme d’équipe.

La rencontre
Fardin me donna rendez-vous à son bureau pour me faire une étrange proposition. Je le connaissais par son manuel de littérature haïtienne. C’était la première fois que je le rencontrais. J’avais 19 ans lors, et Fardin, 36 ans. Il semblait à la fois énergique et courtois. Avec cette suractivité qu’on remarque chez les timides. Il a hésité à s’asseoir derrière son bureau pour finalement se mettre à côté de moi. Il me toucha l’avant-bras durant toute la conversation. Un regard incisif et émouvant derrière de grosses lunettes qui glissaient de son nez de temps en temps. Ces détails en apparence insignifiants m’ont permis de me faire une idée précise de l’homme. Brusquement, il me propose de reprendre le journal (Le Petit Samedi Soir), avec lui. On fera, chacun, la moitié du journal, ou une semaine il fera le tout, et la semaine suivante, ce sera mon tour. Je ne me sentais pas assez expérimenté pour une telle charge. Je ne pouvais que tenir une chronique culturelle (littérature, peinture, cinéma). Je n’ai pas donné signe à Fardin pendant un long moment. Il me rappela et je me suis retrouvé à Fontamara où il faisait le journal, et gardait cette petite presse qui lui permettait d’imprimer les classiques de la littérature haïtienne. Déjà une singularité, Fardin était le seul patron de presse à ne pas vivre en ville. De plus, il travaillait à l’endroit même où il vivait avec sa famille, ce qui frôlait l’inconscience à une époque aussi survoltée. En observant Fardin, j’avais remarqué que sa retenue cachait une certaine fierté. Jean Dominique, son rival, avait cette urbanité qui lui était hors de portée, ce qu’il compensait par un caractère farouche qui soupçonne et envie à la fois les manières trop sophistiquées de certains mondains. Il se savait plus authentique, tout en admirant la capacité de travail et le courage de Dominique. Le côté séducteur de Jean-Claude Fignolé l’impressionnait aussi, surtout son aisance à passer d’une classe à une autre. Fignolé était aussi à l’aise dans un salon bourgeois à discuter des limites de Roumain qu’à jouer à Manuel aux Abricots. En fait, ce qui intéressait vraiment Fardin c’était l’alphabet. Entre l’hebdomadaire (Le Petit Samedi Soir) qu’il dirigeait, ses Cours d’histoire de la littérature haïtienne qu’il a rédigé avec son cousin Jadotte, l’imprimerie qui lui permettait de remettre en circulation les classiques de notre littérature dont ce Sena qui m’a tant fait rire, ses recueils de poèmes où l’on sentait l’influence d’Eluard, et son travail à l’ONAAC (Office national d’alphabétisation et d’action communautaire), on voit bien qu’il ne vivait que pour les lettres. Et aussi pour cet éditorial qu’il publiait chaque semaine où il morigénait parfois le pouvoir. À force d’éditoriaux brefs, équilibrés, courageux, avec un parfum moral, il s’est vite fait un nom dans cette capitale imperméable à ceux qui n’y sont pas établis au moins depuis quelques générations. Voilà l’homme que j’ai rencontré à 19 ans. Il n’était plus celui qui avait voué sa vie à “La régénération du nord-ouest”, mais un personnage clé de cette nouvelle situation socio-politique. C’était les années Nixon, prolongées par Ford, le bon temps pour la dictature, même si on commençait à percevoir les fissures du régime. La preuve de cette dégringolade: Fardin, Jean Dominique, Marcus, les nouveaux partis politiques qui bourgeonnaient sous l’asphalte et annonçaient les temps nouveaux.    

La nouvelle situation
J’étais debout à côté de Fardin quand les premiers exemplaires de cet extraordinaire document du Procès de la Consolidation sortaient des presses. C’était très important pour lui. Une façon de dire son dégoût de la corruption. Ce procès, qu’il a réédité, impliquait des chefs d’État, des ministres et des hauts fonctionnaires. Une corruption généralisée qui gangrenait le pays pour déboucher sur l’Occupation américaine de 1915. Fardin devient le centre d’un jeu dangereux. Il a élargi son réseau aussi, d’un bout à l’autre du spectre politique. À le regarder vivre, je n’ai pas eu l’impression qu’il avait changé de train de vie. Toujours aussi sobre, même s’il garde ce côté dandy. Il reçoit parfois des amis journalistes pour discuter de tout et de rien, mais aussi de la situation politique. Fardin n’occupait jamais le centre de la discussion, il laissait toute la place à ses invités. Après leur départ, on arrivait. Fardin savait qu’il pouvait compter sur nous, ceux qui sillonnaient le pays pour faire de cet hebdomadaire le journal de notre époque. On se retrouvait dans la petite voiture de Jean-Robert Hérard à plusieurs : Gasner Raymond, Carl-Henri Guiteau, Clitandre et moi. Fardin semblait plus à l’aise dans ce groupe de jeunes journalistes. Il ne censurait jamais un article, à peine s’il relevait une extravagance. Contrairement à ce qu’on a dit, il ne nous poussait pas à prendre des risques. Nous avions 20 ans, et si à 20 ans on n’est pas passionné c’est qu’on ne vaut rien. Gasner était le casse-cou, Jean-Robert, l’intrépide reporter, Carl-Henri, l’intellectuel placide, Clitandre, l’artiste, et moi, un peu touche-à-tout. Voilà l’équipe qui faisait peu au pouvoir.

La carte secrète
On voyait bien que l’élégance de sa femme attirait tous les regards. Fardin était fier de Hinette pour plusieurs raisons, surtout parce qu’elle ne rechignait pas à travailler pour renflouer l’entreprise. C’était elle la carte secrète de Fardin. Il en était follement amoureux, et je n’ai pas souvent rencontré de femme plus jalouse de son mari qu’elle. Une fois que je causais dans la voiture avec Fardin, elle s’était enfermée dans le coffre-arrière pour nous écouter. Comprenant qu’il s’agissait de bavardages, je suis devenu à ses yeux quelqu’un de très fiable. Ce mélange de suspicion et d’attraction en a fait un couple qui a duré jusqu’à la mort de Dieudonné Fardin, et sûrement au-delà puisque Hinette continue avec la petite entreprise toujours alimentée par les lettres de l’alphabet. La dernière fois que j’ai vu Fardin c’était le jour même de mon élection à l’Académie française, il était à son stand de la Foire Internationale du livre d’Haïti. On a marché un moment ensemble, il semblait ému, puis il m’a reproché d’avoir peu parlé de lui dans mon roman (Le cri des oiseaux fous) qui racontait la mort de Gasner Raymond. Je lui ai dit que chaque fois que j’écrivais à propos du Petit Samedi Soir c’est à lui que je pensais. Il a souri, de son large sourire qui fit penser au gamin de Saint-Louis-du-Nord qui rêvait d’un destin à la capitale. Aujourd’hui je suis triste de la mort de cet homme, Dieudonné Fardin, qui a tant compté dans ma formation intellectuelle.

Dany Laferrière
5 juillet 2021

Marie-Claire Blais (1939-2021)
Jusqu’au bout de la nuit

Je me suis précipité vers cette ultime trace, sa dernière phrase publiée. Cette dernière phrase fait tout le livre Petites Cendres ou la Capture, c’est-à-dire 217 pages, mais pour être aussi précis qu’elle aimait l’être, je dirais 196 pages. Proust fait pâle figure devant une pareille plongée dans l’encrier. Et dire qu’il ne s’agit pas d’un seul livre, mais bien de onze livres écrits en apnée par une nageuse en eaux glauques. Mais il y a cette dernière fusée dans la nuit, cet éclat qui illumine encore mon visage d’enfant toujours ravi par l’astre. Son morceau de phrase étant : «… et que le soleil était rouge à l’horizon, tel un brasier. » Quelle grâce de mettre ainsi un point rouge à une œuvre déjà étincelante ! On rêve tous d’une pareille finale. Faut-il y voir la promesse d’un avenir radieux ? C’est sûr qu’il y a toujours cette folle espérance chez elle, même si elle n’a fait que dénoncer l’exploitation à outrance des plus démunis. Le sang de tous ceux qu’on saigne à blanc, et la sueur des travailleurs qui descendent au charbon quotidiennement. On se demande, aujourd’hui, le cœur étreint, qui va parler d’eux, de manière si ferme, résolue et élégante. Ce brasier qu’elle évoque sans cesse, c’est la révolte contre l’arrogance des puissants. N’en doutons pas, le feu viendra si rien ne change. Marie-Claire rejoint dans ce dernier livre, à sa manière virevoltante, James Baldwin, celui de La prochaine fois, le feu. Prenez garde à ces prophéties d’écrivains hantés. Celle de Baldwin annonçait les émeutes raciales des années 1960 et celle de Marie-Claire, qui englobe les pauvres et les solitaires, est à venir. On ne peut pas entrer dans cette œuvre bouleversante si on n’est pas prêt à marcher sur des rasoirs dans des bas-fonds dont on n’avait aucune idée avant qu’elle ne nous y conduise. On n’a jamais évoqué Dante, elle et moi, mais je sais que son grand ami et préfacier de ce dernier livre, René de Ceccaty, est un lecteur attentif et traducteur de Dante. Il faudrait relire les onze tomes de Soifs pour sentir le vertige d’une descente sans espoir de retour. Elle m’a écrit le 21 septembre dernier à propos de Petites Cendres qui allait sortir : « Je tiens beaucoup à te l’offrir car c’est un livre très hanté et préoccupé par les tensions raciales… » Elle ajoute plus loin : « Ce qui arrive en Haïti me brise le cœur. » Gide se moque d’un larmoyant professionnel en remarquant qu’il parle « du cœur comme d’autres parlent du nez ». Pas Marie-Claire. Je l’imagine, à Key West, regardant la mer (Haïti est à quelques encablures), le cœur brisé. Une petite fille qui ne s’est pas laissée distraire de la douleur du monde, même par ce talent exceptionnel qui l’habite. On gardera sur soi longtemps, comme un talisman, cette première phrase de son livre fétiche, Une saison dans la vie d’Emmanuel : « Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. »

Depuis hier, le soleil est en berne dans les quartiers misérables du monde où l’on peut croiser les Petites Cendres et autres désaxés.

Dany Laferrière
2 décembre 2021

Mireille Pérodin-Jérôme (1952-2023)
Bonne nuit, Mireille

On n’avait pas besoin de faire ses preuves en sa présence, elle semblait sûre que tout être humain gardait une flamme au fond de lui qu’elle savait identifier comme ce goût profond d’un monde secret.

Mireille et Jean-René Jérôme

Mireille Pérodin vient de rejoindre Jean-René Jérôme dans un lieu précis de notre mémoire encore émue. J’ai connu Jean-René bien avant de rencontrer Mireille. C’était à Petit-Goâve vers la fin des années 60 quand le jeune peintre venait passer les vacances d’été avec sa famille, chez l’arpenteur Nathan. C’était un jeune homme un peu joufflu qui sautillait gracieusement en marchant, souvent en uniforme de peintre (polo rayé de marin et sandales de cuir). Il posait régulièrement son chevalet face à la mer. Son art se caractérisait déjà par cette gaieté profonde et des couleurs délicates qui l’aideront plus tard à traverser, avec une sagesse de paysan, ces terribles tempêtes qui l’accableront vers la fin. Même quand il choisira de regarder les ténèbres dans les yeux en peignant des univers plus complexes et plus sombres, il ne perdra jamais ce goût de la vie qui le structure. J’ai retrouvé Jean-René des années plus tard, à Carrefour, dans son atelier où il peignait en dansant. Je ne me souviens pas si cette jeune femme gracile et discrète que j’ai aperçue, ce jour-là, et qui nous avait photographiés, était bien Mireille. C’est pourtant elle qui m’a remis la photo quelques décennies plus tard, après la mort de Jean-René. Me sachant à Port-au-Prince, elle m’avait invité à sa galerie, Les Ateliers Jérôme, située à l’époque au Champ de Mars. J’ai découvert lors une femme éblouissante doublée d’une brillante intellectuelle. Ce qui m’a d’abord plu chez elle c’est cette façon d’accueillir les gens, toutes classes confondues, avec une égale considération. On n’avait pas besoin de faire ses preuves en sa présence, elle semblait sûre que tout être humain gardait une flamme au fond de lui qu’elle savait identifier comme ce goût profond d’un monde secret. Il faut entendre ici, un monde secret et non un monde perdu, car Mireille ne boit pas son café au désespoir. Et elle a cherché toute sa vie à faire apparaître à la surface, en offrande à ceux pris dans le sable mouvant de la routine, ces univers flamboyants ou ténébreux. Elle n’était pas de ceux qui ne voyaient qu’une face de l’art haïtien, ce côté tropical, solaire et folklorique où on nous a souvent réduits, ici comme ailleurs. C’était son combat. D’ailleurs, notre première longue conversation tournait autour de Basquiat. On était sûr tous les deux que des Basquiat courent les rues de Port-au-Prince ou de Bombardopolis, et qu’on pouvait d’ailleurs en trouver dans les ateliers à ciel ouvert de Rivière Froide, ou de la Grand-rue, chez ceux qui mélangent avec succès ces ingrédients explosifs: misère et liberté. De Basquiat, on disait que ce qui le distinguait des peintres haïtiens, c’était ce terrible désespoir chevillé au corps de tous ces artistes qui vivent au cœur de ce capitalisme américain si cruel avec les êtres sensibles. Cette solitude qui pousse parfois à l’overdose. On concluait que la fin de l’artiste de New York aurait été différente s’il avait choisi de se faire soigner en Haïti par ce soleil rouge de la fraternité, dont parle Jacques Stephen Alexis, qui n’exclut pas la douce lune bleue de la belle amour humaine. Si Basquiat est universel c’est en raison de ce desespoir qui s’étend de plus en plus sur la carte du monde. Basquiat s’était tué (toute overdose est un suicide) parce que, son art éteint, sa vie était devenue une inutile répétition. On avait rêvé pour lui d’une reprise de sens en Haïti. Si j’en parle ici c’est qu’en ce moment il y a une exposition chez Vuitton des oeuvres croisées de Basquiat/Warhol. Je continue à croire que la peinture de Basquiat, ce Goya jeune, était devenue mondaine dès sa rencontre avec Warhol. Il ne peignait plus que pour l’impressionner.  Je me souviens des éclats de rire de Mireille durant cette conversation. De temps en temps, elle se levait pour régler quelques affaires à l’arrière et revenait encore plus affamée de nos confidences. On n’oubliera pas de sitôt cette élégance, de corps et d’esprit, qu’elle gardait même au milieu des propos les plus passionnés. Ni ce visage finement ciselé, toujours en mouvement, comme pour épouser les formes de ses idées les plus subtiles. Puis brusquement ce visage se fige dans un masque chinois (les yeux bridés). Ce félin avant le bond fatal, c’est Mireille en train de réfléchir. L’intelligence, ne l’oublions pas, même quand la modestie de Mireille pourrait nous tromper, est un trait de son caractère. Après des propos d’individus louches à la télévision qui pourraient me déprimer au point de douter de mon pays, je n’ai qu’à penser à cette conversation avec Mireille pour reprendre courage. Ce courage me semble aujourd’hui aussi concret qu’une douleur, celle de la disparition de Jean-René, ou cette joie sauvage d’avoir connu Mireille.

Dany Laferrière
10 avril 2023

Denise Bombardier (1941-2023)
Le plus beau tango

Je venais de publier mon premier roman, personne ne me connaissait à part Jacques Lanctôt, mon éditeur, quand ce dernier m’a annoncé que Denise bombardier voudrait m’inviter à son émission. J’avais l’impression de rêver car j’avais mis en scène cette interview dans ce même livre. On passe de la fiction à la réalité, et vice versa. Elle m’a reçu avec un grand sourire dans une étrange robe verte des années 1980, et n’a pas cessé de me parler durant la séance de maquillage, de son plaisir de lire, de ses écrivains favoris, de son goût de la liberté, et j’espérais qu’elle mettrait autant d’enthousiasme dans cette première interview. Elle a fait plus en ajoutant un zeste de sensualité, et cette joie explosive qui ont fait de ce moment l’un des plus mémorables que j’ai connu à la télévision. Je me souviendrai toujours de ces 8 minutes de tango, chère Denise, le plus beau que j’ai dansé sur des mots.

Dany Laferrière
4 juillet 2023

Liliane Pierre-Paul (1953 – 2023)
La fabrication d’une icône
© Archives Laferrière

La vie de Liliane Pierre-Paul est faite de sons, de sens et d’images. Nos racines sont communes. C’est une fille de Petit-Goâve, plus précisément des Palmes d’où venait le café de Da. Ma grand-mère disait toujours que le café des Palmes était le meilleur café d’Haïti. Et elle ajoutait que le paradis était une immense cafetière. Je m’amuse à croire que Liliane se trouve dans chaque tasse de café que l’on sirote ces jours-ci. Le saumon rose, parti faire un tour à Port-au-Prince, a remonté ce fleuve d’encre, de café et d’imprécations, pour rejoindre le jardin des Palmes qui abrite les amours enfantines et ce premier regard sur un monde neuf.  

J’ai croisé Liliane au tout début de sa carrière qui démarra lentement à radio Haïti-Inter. Toute cette génération de journalistes est née un soir que Jean Dominique prononça sa fameuse conférence à l’Institut français “Colliers maldioc et transistor”. Collier maldioc c’était le signal d’un retour à la culture populaire car Dominique voulait relire Ainsi parla l’Oncle et le retisser avec la plus brûlante modernité de l’époque: le transistor. Le transistor est mobile et il ne coûte pas cher. C’était une déclaration de guerre à la culture de salon. Dominique voulait parler au plus grand nombre. Et pour cela, il employait des jeunes gens qui venaient de la foule, qui connaissaient la rue et la vie urbaine avec parfois des attaches paysannes, et dont les parents subissaient les attaques constantes de la dictature qui se manifestaient par la famine, le chômage, les maladies endémiques, tout ça sous le haut patronage de la corruption. Beaucoup de jeunes journalistes ont grimpé l’escalier raide de radio Haïti-Inter pour raconter le monde à ceux qu’on avait repoussés dans un étrange espace : le pays en-dehors. Le pays en-dehors ce n’est pas uniquement la paysannerie, comme on a l’habitude de le croire, c’est aussi les cités affamées qui ceinturent la ville. Parmi ces jeunes gens, on remarque Konpè Filo et Liliane Pierre-Paul, morts tous deux à trois ans de distance, nous a rappelé Elsie Ethéart, un 31 juillet. Ça c’est pour le contexte, mais qu’en est-il de Liliane Pierre-Paul, et que veut dire “fabrication” dans son cas? 

On n’a qu’à regarder les photos sur la Toile pour voir la transformation d’une jeune fille, à ses débuts discrète mais déterminée, en une star hollywoodienne avec des robes de plus en plus colorées, fleuries et parfois époustouflantes, d’énormes boucles d’oreille, un large bandeau ou un turban à la tête, des bracelets aux avant-bras, des colliers couvrant sa poitrine et de larges lunettes noires lui faisant cet aspect de grande dame de la presse. On n’oublie pas ce rouge à lèvres éclatant qui annonce un appétit carnivore pour les scoops et les “documents historiques”. Une voix rauque, sonore, comme à bout de souffle, qui donne un éclat particulier à ses émissions, et lui fait une présence unique dans les médias du pays. Une star, donc. À cette transformation physique, il faut ajouter un goût insatiable du risque. Chaque après-midi, on se demande jusqu’où comptait-elle aller. C’est simple: jusqu’à l’implantation totale de la démocratie. Je ne vais pas définir sa vision de la démocratie car elle est toujours en mouvement, et dans son cas c’est 50 ans de travail. Bien sûr que sa vie est parsemée de joies explosives et de peines immenses, comme cette harmonie avec son public, les amis qui l’entourent depuis sa rupture avec radio Haïti-Inter (il faut bien quitter la maison du père) ou cet incendie qui a ravagé sa station de radio. Elle a aussi un cœur palpitant, et a connu des passions explosives.

On sait depuis toujours que la matière d’une icône est la souffrance, et que pour passionner le grand public, il faut un cocktail particulier mélangeant amours, couleurs, caractère, drames. La petite Lili des Palmes a vécu au cœur de cette tragédie tropicale; je dis tropical pour ne pas oublier l’humour, car selon Graham Green, rien n’est totalement dramatique dans ce pays. Dès que j’ai entendu la nouvelle, j’ai pensé à ce manuscrit que Jackson Pierre-Paul m’a laissé en quittant Montréal, “Musique des degrés”. Jackson est le jeune frère adoré de Liliane. Nous étions très proches à Montréal. Il adorait la philosophie, la poésie, Dante, Davertige et surtout Magloire Saint-Aude. Et Liliane l’adorait. Elle vient de rejoindre le jeune poète mort avant la publication de son premier recueil, qui l’accueille avec ce chant inédit:

Il n’a des yeux que pour l’amour
le puits d’azur, l’éternité,
qui comme le lierre
s’enroule
l’origine et la fin
qui comme dans les cercles
retourne à l’essence
aux magiques densités.

Dans la vie de Liliane Pierre-Paul, il faut ajouter ce jardin secret: les poèmes hermétiques et gorgés de spiritualité de son frère. La poésie ferme le cercle magique.

Dany Laferrière

Maryse Condé (1934-2024)
Lettre à Maryse Condé
Chez Maryse Condé à Montebello, Guadeloupe, juin 2002

Chère Maryse,

Je suis dans un joli hôtel au fin fond de la campagne française. Je vois par la fenêtre les arbres qui tentent de se rapprocher du soleil. Comme ce jour qui finit par faire corps avec toi, ton corps en douleur depuis si longtemps, ce corps qui n’a jamais cessé de fêter la vie. Par tes livres. Je me souviens d’une de tes visites en Haïti, au début des années 70. J’arrivais à Radio Haïti où je travaillais comme jeune journaliste quand on m’a signalé ta présence dans le bureau de Jean Dominique [directeur de la station, ndlr]. Tu n’étais pas encore la romancière célébrée dans le monde entier pour Ségou, cette évocation douce-amère de l’Afrique, mais déjà une intellectuelle redoutable qui pourfendait les mythes. A ce moment-là je me nourrissais de mythes et d’épopées, et j’avais peur de te rencontrer. Ce que je saurai rapidement c’est la grande tendresse, cette nappe phréatique qui irrigue tout ton être et t’empêche souvent de sombrer dans le désespoir. Tes livres, malgré tout, sont gorgés de soleil. De ce soleil qui tire les arbres vers le haut. Tes livres sont faits de ces arbres qui dansent dans l’éternel été de nos vies.

«Je me souviens qu’apprenant que j’étais mal logé à New York tu m’as invité dans cet appartement que l’université de New York avait mis à ta disposition. On a passé trois jours à causer. Je nous revois, toi, ton mari et moi discutant d’Haïti, d’écriture, de cuisine antillaise, de voyages et de traduction. J’étais à l’endroit où je voulais être, avec l’impression que je vivais un moment inoubliable. Je m’attendais à tout moment à voir apparaître Toni Morrison. Mais aussi Richard, cet homme qui partage ta vie depuis si longtemps, à la fois ton mari et ton traducteur, je crois qu’une bonne part de ce prix lui revient. Je le vois rougir et faire ce geste désinvolte de la main, comme pour chasser la mouche de la vanité. Et je sais que tu descends, seule, au fond de la mine. Pour remonter à la surface c’est la main de Richard que tu attrapes. Tu la sais sûre.

«Il y a à peine deux semaines, j’étais à Manosque avec [l’écrivain franco-congolais] Alain Mabanckou pour le festival littéraire et, le sachant par ton médecin, tu as enregistré un mot d’amitié à notre endroit. J’étais abasourdi de te voir dans ce lit d’hôpital en train de sourire tout en articulant péniblement un sentiment si puissant. D’où tires-tu, Maryse, ce lait de tendresse ? Pour tous ceux qui se rappellent d’un éclat de colère, d’un regard sombre et ombrageux ou d’une critique acerbe qui s’allonge dans une diction lente, je me souviens de ce sourire qui fleurit sur des lèvres si sensuelles.

«Voilà que près de trente-cinq ans après Ségou la gloire est revenue. Je sens d’ici ton regard voilé mais où brille tout au fond la fierté d’une petite fille si turbulente qu’on la croyait insolente. C’est l’image que je garde de toi : une petite fille qui casse tout sur son passage parce qu’elle est submergée par une émotion qui l’entraîne vers une mer d’encre.

Dany Laferrière
Bazas, 12 octobre 2018

En 2018, à l’annonce de la nomination de Maryse Condé au « prix Nobel alternatif », Dany Laferrière lui avait adressé une lettre. À la suite du décès de la romancière, survenu dans la nuit du 1er au 2 avril 2024, celle-ci a été de nouveau diffusée et reprise par plusieurs médias, dont La Grande Librairie et Libération.

Écouter la lecture qu’en fait Dany Laferrière
La grande librairie
[segment vidéo à 20’39]
3 avril 2024

Bernard Pivot (1935-2024)
Un érudit à la curiosité insatiable

Il a réussi à faire entrer le personnage de l’écrivain dans les chaumières, car il a apporté à la littérature son goût de vivre. Il n’était pas prétentieux, ce qui fait que les gens regardaient ses émissions littéraires comme ils regardent un match de football.

— Dany Laferrière

Décès de Bernard Pivot
[Vidéo de 5 minutes]
avec Anne-Marie Dussault, Radio-Canada / 24h en 60 minutes
6 mai 2024

Les statues de cire de Dany Laferrière et Bernard Pivot, immortalisées dans une conversation au Musée Grévin de Paris

Le 6 mai 2024, la littérature francophone perd l’un de ses plus illustres ambassadeurs. Bernard Pivot, légendaire animateur d’Apostrophes et de Bouillon de culture, s’est éteint à 89 ans.

En 1999, alors que le Québec est le pays à l’honneur au Salon du livre de Paris, Bernard Pivot consacre un épisode de Bouillon de culture à ses écrivains. Dany Laferrière, Robert Lalonde et Gaétan Soucy y participent. Les trois auteurs se distinguent ce soir-là, et Laferrière va jusqu’à souhaiter : « Qu’un jour, on puisse remettre le prix Nobel au Québec pour l’originalité de sa littérature. »

L’académicien croisera de nouveau Bernard Pivot à plusieurs reprises dans les années suivantes, et jusqu’à aujourd’hui puisque leurs statues de cire se font face au Musée Grévin de Paris, dans l’éternité d’une conversation littéraire, et tout près de celle de son confrère Jean d’Ormesson.

Aujourd’hui, Dany Laferrière salue « un érudit à la curiosité insatiable », un critique « qui ne se limitait pas à dire “j’aime” ou “j’aime pas” », et un animateur « très bien préparé ». Il rappelle que Pivot lisait « de dix à douze heures chaque jour, sept jours sur sept », du temps où il animait ses émissions.

Bernard Pivot était obsédé par le combat pour la défense de la langue française, et le Québec est le plus grand porte-drapeau de cette cause. Il appréciait aussi les mots nouveaux qu’introduisait la littérature québécoise. Il aimait que ce ne soit pas une littérature calquée sur celle de Paris. Il avait compris que la francophonie, c’était aussi le Québec, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, Haïti…

L’émission La Grande librairie, le 8 mai 2024, lui rend hommage à l’occasion d’une émission spéciale sur France 5.

Lettre de Bernard Pivot à Dany le vert
27 décembre 2013

Cher Dany Laferrière,
L’après-midi de votre élection à l’Académie française, j’étais dans des caves et cuviers de crus classés du Médoc. Le son ne passait pas. C’est pourquoi je n’ai pu dire au micro de Radio Canada tout le bien que je pense de votre accession, méritée, à l’immortalité. J’en aurais profité pour féliciter les académiciens de leur judicieuse initiative. Appeler à eux un Haïtien-Canadien, alors qu’il n’y a pas si longtemps ils avaient découragé Jorge Semprun sous prétexte qu’il était espagnol, prouve qu’ils ont compris que la langue française est la seule nationalité qui compte. Avec votre fougue habituelle, vous réussirez, j’en suis sûr, à introduire dans le Dictionnaire de l’Académie quelques mots et expressions créoles et québécois, vous « chiquerez la guenille » (rouspéterez) et, si têtus soient les académiciens, ils s’inclineront. À propos de langue, je me souviens de ce que vous m’aviez raconté quand je vous avais interviewé pour Double je : Dans votre jeunesse, à Haïti, on vous recommandait de défendre le créole contre le français, dominateur. Puis, ayant fui votre pays sous la sanglante dictature de Jean-Claude Duvalier, vous êtes arrivé au Québec pour vous entendre conseiller de défendre le français contre l’anglais, impérialiste. Quelques années après, résidant à Miami, vous avez été un peu surpris que l’on vous exhorte à défendre l’anglais contre l’envahissant espagnol. Où que vous alliez, il y a une langue qui souffre. Le français en France aussi. Votre combativité stimulera les énergies sous la Coupole. Le français de vos romans et essais sera un exemple de langue à la fois classique et libre, respectueuse et hardie. En témoigne votre dernier livre Journal d’un écrivain en pyjama. Vous y narrez, avec votre joyeux humour et un bon sens pratique, vos manières de réfléchir, d’écrire et de mener un travail jusqu’à son terme. Vos trucs, vos manies. Vos débuts sur une Remington 22 d’occasion, d’où est sorti Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Puis, Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? Vos conseils à de jeunes écrivains. « On sait qu’un chapitre est bon si on a envie d’aller pisser après l’avoir terminé. » « La première qualité d’un écrivain, c’est d’avoir de bonnes fesses. » On voit que vous n’oubliez pas le corps. Le livre est plein de choses pertinentes sur les digressions, le dialogue américain et le monologue français, le poids des mots, le ton, l’émotion, etc. Surtout, c’est un livre de lecture. Votre court éloge de Candide, de Voltaire, est une merveille. Borges, Cendrars, Moravia, García Márquez, Roth, Rémy de Gourmont, Camus, Tolstoï, Homère, Zola, Mabanckou, Laclos, Patricia Highsmith, Nicolas Bouvier, Brautigan… Comme c’est curieux, je ne vois pas d’académiciens! Ah! si, une, Marguerite Yourcenar… Dont l’élection, comme la vôtre, a été une surprise préparée par Jean d’Ormesson. Yourcenar était la première femme à entrer chez les immortels alors que, après Léopold Sédar Senghor, vous n’êtes que le second Noir. Un exploit, quand même : vous avez été élu dès le premier tour par 13 voix sur 23 votants. Il y avait 2 bulletins blancs. Vous pensez que c’était de l’humour? Il ne vous a pas échappé, cher Dany Laferrière, que votre triomphe s’est inscrit symboliquement dans une période historique, entre la mort et les obsèques de Nelson Mandela. À quoi il faut ajouter, quoique l’événement ne soit pas de la même dimension, l’élection à l’Académie des beaux-arts du sculpteur sénégalais Ousmane Sow, premier Noir à entrer dans cet aréopage. À Besançon, sa statue de Victor Hugo, académicien, lui aussi, mais pas à votre fauteuil, est une très belle œuvre. Vous assiérez vos « bonnes fesses » dans le deuxième fauteuil qui fut occupé, entre autres, par Hector Bianciotti, argentin de naissance, votre prédécesseur. Et par Alexandre Dumas fils. Ousmane Sow projette de faire la statue de son grand-père, le général Dumas, mulâtre de Saint-Domingue, premier haut gradé de l’armée française d’origine antillaise. Le temps et l’espace sont étroits, n’est-ce pas? Vous qui écrivez le plus souvent en pyjama, « constellé de taches de café et de sauce de spaghetti », vous devrez donc revêtir le fameux habit vert. En drap bleu foncé ou noir, il est brodé de rameaux d’olivier vert et or. C’est une sorte d’élégant pyjama mondain. Il vous ira très bien. Ne serez-vous pas tenté, à Montréal, de le mettre pour écrire « Cette épée dans la main du Nègre immortel est-elle une arme ou un gadget? » Je vous prie de croire, cher Dany Laferrière…

Bernard Pivot
Le Journal du Dimanche et Le Nouvelliste
27 déc. 2013

Écouter l’extrait « Pays sans chapeau« .

Frankétienne (1936-2025)
L’enfant-poète

Frankétienne n’est pas parti, il vient à peine d’arriver.

— Dany Laferrière

extrait du film de Josué Azor, La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve
© Josue Azor, 2013

Frankétienne est mort. Cette nouvelle qui m’a surpris au milieu de la nuit. D’abord, je pense qu’elle est sûrement fausse, ce ne serait pas la première fois. La mauvaise nouvelle cherche à nous atteindre quand on est le plus exposé à sa violence et qu’on a de la difficulté à la vérifier avec une source sûre. Je ne peux chercher la preuve de sa mort que par mes pauvres moyens. La première raison est toute simple : mon cerveau la refuse.

J’ai beau lui expliquer qu’il a 89 ans et que c’est un exploit qu’il soit parvenu à un tel âge dans un pays où l’on vit un an en un jour. Dans un pays où le cœur est constamment mitraillé, même si celui de Frankétienne se régénère chaque matin. La preuve, c’est ce sourire, dont on ne sait s’il est triste ou moqueur, qui flotte sur ses lèvres dans les moments les plus difficiles. Son corps est celui d’un guerrier qui, malgré les blessures, retourne sur le front.

En fait, il n’a jamais quitté le combat. Il se bat sur tous les fronts : la maladie, la peinture, l’écriture, la pensée, et jusqu’à la simple survie matérielle. Il a tout construit en malaxant l’imaginaire et la réalité, le rêve et l’ordinaire des choses. Seuls les enfants savent faire ça pour échapper à l’ennui qui suinte de la lente succession des jours.

En effet, Frankétienne est un enfant et c’est là que réside sa force. Il est joyeux, imaginatif, buté, parfois irresponsable face aux plus graves dangers. Il a le nom le plus long de la littérature haïtienne (Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent – je n’ai jamais su d’où venait l’argent) et aussi le plus bref : Frankétienne. Trois syllabes comme Picasso, celui avec qui il partage le plus grand nombre de traits, et d’abord cette impassibilité face au temps. On devient tous un monsieur un jour, sauf Frankétienne et Picasso. On dit Picasso ou Frankétienne.

Naturellement dans ce petit studio où je me trouve en ce moment, près de la gare de l’Est, à Paris, je repasse à toute vitesse les nombreuses fois où la comète Frankétienne m’a heurté de plein fouet.

Ma vie longe le fleuve Frankétienne, et il m’arrive de plonger dans l’encre de ses angoisses pour goûter au sang qui nourrit les personnages de ses récits chaotiques comme de ses tableaux zébrés d’éclairs. Ne vous fiez pas au carnaval rabelaisien de la surface, lui dirait joycien, plongez plus au fond pour nager parmi les cadavres qu’on nous sert à Port-au-Prince au déjeuner.

Frankétienne s’est voulu un témoin qui se laisse traverser par les évènements sans trop chercher à les commenter. Il expose le corps nu d’un pays qui se tord de douleur sans cesser de rire. Un rire qui devrait inquiéter les puissants, le rire qui dit qu’il vivra plus longtemps que ses tueurs. L’auteur d’Ultravocal est incapable de mesquineries, et si sa conversation semble parfois pessimiste, l’éclat de rire bon enfant qui suit ses saillies les plus sanglantes fait savoir que les monstres ne l’effraient pas. D’ailleurs son œuvre est gorgée de diables, de tortionnaires, de zombis et de traîtres qu’il manipule comme dans un théâtre de poche.

Lui-même est devenu avec le temps un monstre sacré. On ne le lit pas assez, pas encore, mais tout le monde le connaît. Il pénètre dans des zones qu’aucun autre écrivain haïtien n’est encore entré, grâce à son théâtre, son visage tolstoïen, ses extravagances dignes de la commedia dell’arte, ses prises de position fougueuses ou fumeuses, son courage et sa loyauté.

J’ai vu le lendemain matin du tremblement de terre un petit groupe de gens qui attendaient devant sa grande barrière rouge pour savoir si le poète avait survécu et, le voyant passer, s’est écrié « le poète est vivant ». Chez les contemporains, seul Neruda a reçu de pareils hommages car il était le poète du Chant général.

La passion que le peuple voue à Frankétienne, du chauffeur de taxi au cireur de chaussures en passant par le grand banquier, tient du mystère. Si nous doutons qu’ils le lisent, nous sentons chez eux une adoration devant une sorte de divinité lare. Ils aiment croire qu’il est capable de les venger de tous ceux qui, à l’international, les prennent pour des êtres désœuvrés. Quand ils passent devant sa barrière, ils se disent qu’il est là-dedans à préparer une réplique cinglante à tous ceux qui doutent de notre grandeur. Pas un pamphlet, mais une œuvre de création.

Frankétienne est le seul capable de prononcer sans ridicule le mot Nobel. Quand il a commencé sa longue vie artistique en 1962 avec Au fil du temps, personne n’aurait parié sur un pareil canasson, mais au fil du temps il a prouvé qu’il avait plus de souffle que quiconque, un souffle presque hugolien. Ne comptons pas les livres qu’il a publiés. Je ne fais aucun choix, je prends tout puisqu’il les a tous écrits durant ces nuits et ces jours où il a tourné le dos à Marie-Andrée. Elle seule est capable de donner un prix à l’insomnie.

Tout de même, je peux dire que je me souviendrai toujours de mon étonnement en découvrant Mûr à crever (1968, j’avais 15 ans), en cachette dans la classe. J’avais l’impression que les Tontons Macoute allaient surgir à tout moment pour me traîner en prison. Les attaques n’étaient pas aussi claires que dans Ultravocal (1972), mais le livre était baigné dans une insolence inédite à mes yeux. Déjà le titre me poussait à une dangereuse question que je n’osais formuler trop fort : qu’est-ce qui pouvait être mûr à crever ? Je savais que je me mettais en danger en lisant cette simple phrase qui se cachait dans un fouillis de réflexions rêveuses : « Nos paupières sont cousues de fils invisibles. » Qui voudrait que je ne voie pas ce qui se passe autour de moi ? Bien sûr, Papa Doc. Le narrateur se jette alors à l’eau : « Je dis la furie des eaux en débordement. » Ma poitrine se gonfle car je me reconnais dans ce « je ». D’où le danger. Je ne m’étais jamais autant identifié à ce point à un livre. Je baigne dans d’étranges ambiances initiatiques entre Baldwin qui annonce le feu (lu une semaine auparavant) et Frankétienne qui appelle les eaux.

Le second livre, c’est Ultravocal, publié en 1972 sous Baby Doc. On peut parler de coup de tonnerre. La forme est révolutionnaire. Le poète maladroit jusqu’à Mon côté gauche se mue, sous nos yeux ahuris, en grand écrivain, dépassant allégrement les camarades qui ricanaient dans son dos. Et la forte détonation contre le pouvoir établi. Long hurlement de plus de 300 pages où le narrateur va jusqu’au bout de sa voix, Ultravocal. Quel titre ! Le plus fort et le plus juste de notre littérature, et qui fait de son auteur le témoin implacable de la dictature. Il a tout dit dans ce mot.

Cette fois, j’étais journaliste, j’avais 19 ans, j’ai donc décidé d’aller le voir. C’était ma première visite à un écrivain. Je ne pouvais pas mieux tomber. Son accueil chaleureux m’a ému. Il a chanté pour moi tout en m’apprenant qu’il écrivait des chansons pour le groupe musical Les Ambassadeurs. Frankétienne est l’homme le moins snob que je connaisse. Il m’a parlé d’égal à égal. Puis il est devenu peintre.

Et un beau jour il m’a fait venir à son école au Bel Air pour me dire qu’il arrêtait d’écrire. Pour faire quoi ? Sculpteur, me répondit-il sans sourciller. Après un moment, il ajouta : « Pas sur bois, plutôt sur arbre. À la fin je sculpterai une forêt. » Toujours la démesure. N’y voyez aucune vanité, juste de l’extravagance. Un art baroque où la fièvre remplace la boursouflure. Lui parle d’une forme spirale. Bien sûr, quelque temps plus tard, le chant est revenu. Et L’oiseau schizophone (encore un titre à lui envier) plane une bonne décennie dans le ciel politiquement nuageux de Port-au-Prince.

Je ne dis pas qu’il a atteint les maîtres qu’il cherche à égaler : Shakespeare, Joyce, Dostoïevski, Dante, Dieu, excusez du peu. Ne le jugez pas : Frankétienne n’est autre que lui-même. Kafka est modeste et Frankétienne mégalomane, c’est du pareil au même, chacun prend le chemin qui lui permet de mieux soliloquer dans son labyrinthe.

On lui doit cette tentative éblouissante de quitter l’Île sans bouger de sa mégalopole chaotique, à l’image de son œuvre. N’y voyez chez lui aucun courage à rester à Port-au-Prince (« Je veux voir des mouches », s’écrit à bout de souffle l’exilé de Pèlin Tèt), car il y a des animaux qui meurent d’asphyxie en changeant d’habitat. Frankétienne avait plus de chance de survivre à Duvalier que de vivre encerclé par l’hiver durant la moitié de l’année.

De plus, on n’a qu’à traverser le cafouillis de son fief de Delmas pour comprendre d’où viennent ses personnages, ou cette urgence qui oppresse parfois ses lecteurs. Juste sous sa fenêtre. Ce bruit assourdissant et constant qu’il a tenté d’atténuer en plantant des arbres dans sa cour ressurgit dans sa peinture où les diables, les lwa, les demi-dieux et les sans-grade ne cessent de HURLER (le titre d’un recueil du poète Christophe Charles) jusqu’à devenir des ectoplasmes.

Vous comprenez que j’ai du mal à croire mort un homme pareil. Cette métaphore de ma ville, et ce témoin de ma vie. Je me souviens, et je l’ai écrit d’ailleurs dans un livre, qu’arriver chez lui un matin, je l’ai entendu gueuler depuis le balcon : « Je ne mourrai pas, j’ai vaincu le cancer, trois cancers, je ne mourrai plus. » Qui peut élever la voix ainsi face à la mort ? Un enfant, un poète, ou les deux. Frankétienne est un enfant-poète.

Dany Laferrière, Le Nouvelliste
21 février 2025

Ce bon gros Franck

Taille moyenne, ventre rond, visage rougeâtre, appétit monstre. Tel est Frankétienne, ce Rabelais des Caraïbes. La première fois que j’ai rencontré Frankétienne, il venait de publier « Ultravocal ». J’avais été l’interviewer, chez lui, pour Radio Haïti-Inter. Il habitait encore une modeste maison encombrée de livres, d’objets et d’instruments de musique. Frankétienne est un hôte accueillant. Le sourire large, il me fait entrer, m’aide à installer mes micros et l’interview a démarré tranquillement. J’étais à l’époque un tout jeune homme et Frankétienne, un écrivain confirmé. Et durant la journée que nous avons passée ensemble, Frankétienne ne m’a pas donné une seule fois l’impression qu’il s’adressait à un cadet. Franck Étienne n’est pas snob pour un sou.

« Ultravocal » avait fait un énorme bruit et les critiques le manipulaient avec la précaution d’artificiers en train de désamorcer une bombe. Comme toujours, très peu de gens avaient lu vraiment le livre, mais tout le monde en parlait avec des transports dans la voix. On avait l’impression qu’avec « Ultravocal », Frankétienne avait carrément dépassé les limites du folklore, qu’il n’était déjà plus un écrivain insulaire et qu’après « Ultravocal », le paysage littéraire haïtien ne serait jamais plus le même.« Ultravocal » avait fait un énorme bruit et les critiques le manipulaient avec la précaution d’artificiers en train de désamorcer une bombe. Comme toujours, très peu de gens avaient lu vraiment le livre, mais tout le monde en parlait avec des transports dans la voix. On avait l’impression qu’avec « Ultravocal », Frankétienne avait carrément dépassé les limites du folklore, qu’il n’était déjà plus un écrivain insulaire et qu’après « Ultravocal », le paysage littéraire haïtien ne serait jamais plus le même.

Frankétienne était assis en face de moi, le visage anxieux. Je n’ai jamais rencontré un écrivain si soucieux de l’image qu’il va projeter. C’est un homme d’une timidité excessive et qu’un rien blesse. Je voulais savoir comment ses confrères-écrivains avaient accueilli « Ultravocal ». Franck Étienne secoue la tête tristement. « Vous savez, dit-il, on ne peut pas les contenter. J’ai écrit une fois un roman assez court : “Mûr à crever”. Eh bien, mes chers amis ont dit que mon livre est si bref qu’il serait possible de le commencer dans un tap-tap qui partirait du portail Léogâne pour en terminer la lecture avant d’atteindre le portail Saint-Joseph. Aujourd’hui, j’écris ce livre de 300 pages et ces mêmes amis me reprochent sa longueur. Alors que dois-je faire ? » Et c’était parti pour une de ces longues plaintes gémissantes dont Frankétienne seul a le secret. Il levait les bras au ciel et se disait traqué, incompris, mal aimé, trahi, poignardé. Je n’ai jamais rencontré un homme aussi fragile.

Mais Frankétienne est aussi doté non seulement d’une indomptable énergie, mais surtout d’une ambition exceptionnelle. Figurez-vous que son rêve c’est d’être le Dostoïevski haïtien et d’écrire une œuvre pouvant tenir tête aux « Frères Karamazov ». Bien sûr, il se surestime un peu. Dostoïevski, ce n’est pas rien. Mais il faut respecter une telle ambition. Frankétienne appartient à une génération où est rare, non point le talent, mais le fond de santé dont le talent a besoin pour s’épanouir. Justement, c’est cette santé qui ne lui a jamais fait défaut. Franck Étienne a commencé sa carrière d’écrivain avec bien moins de talent que les autres écrivains de sa génération, mais presque à la force de ses poignets il s’est hissé à la première place. Ce qui l’a aidé (sa santé) peut aussi le détruire. Il fait trop confiance au courage, à la force, à la volonté et ne tient pas assez compte de la faiblesse, de la défaite, de la délicatesse. L’œuvre de Frankétienne risque paradoxalement d’être décadente à force de santé.

Je me souviens d’une conversation ensoleillée que j’ai eue avec Frankétienne, en été 1979, sur la terrasse de son école. C’était un après-midi terrible. Des centaines de camions lourds d’armes circulaient dans la ville. De sa terrasse, nous dominions le bas de la ville. Les quartiers populaires, les marchés, le Bel Air. Le laboratoire de Frankétienne. Peut-être le plus grandiose spectacle quotidien de Port-au-Prince. Frankétienne, d’un large geste de la main, me désigna son territoire. C’est là qu’il puise ses personnages à la fois si urbains et si mythiques. Et un écrivain qui jouit d’une telle richesse ne peut imaginer l’exil que comme la mort.

Frankétienne s’enorgueillit de n’avoir jamais quitté son pays. Et il trouve curieux que les autres écrivains en exil lui reprochent le fait d’être resté en Haïti. Franck Étienne n’a jamais pardonné à ceux qui ont divisé artificiellement ce pays en deux. Les BONS à l’extérieur. Les MAUVAIS en Haïti. C’est vrai que c’est un raisonnement sorti tout droit de la névrose de l’exil. Mais Étienne prend cela trop au sérieux. Il est trop rancunier, trop dur avec ceux qui l’ont fait souffrir. Et sa revanche, elle aussi, semble être nourrie de la même névrose. On a fait de nous des névrosés.

Cet après-midi-là, Frankétienne me parlait plutôt de ses appétits monstres. Il aurait préféré être non pas écrivain, mais sculpteur. Sculpteur de pierre. Bûcheron. Ou encore cinéaste. Il aime travailler avec ses mains qu’il a solides et larges. Ce n’est pas un tiède. Il a écrit « Dezafi », le premier roman créole paru en Haïti. Officiellement. C’est une histoire assez louche. Je savais qu’Émile Célestin-Mégie avait terminé le manuscrit de son roman (créole) entrepris quelques années avant celui de Frankétienne et l’avait déposé aux Éditions Fardin. J’arrive, un jour, aux Éditions et Fardin me dit que Frankétienne vient de lui envoyer un chèque pour imprimer son roman afin qu’il paraisse avant celui de Célestin-Mégie. De manière que Dezafi soit officiellement le premier roman écrit en langue créole paru en Haïti. Il ne faut pas lui tenir rigueur pour cela. Les monstres (pas dans le sens péjoratif) doivent tout dévorer sur leur passage. Les hommes, les bêtes, les plantes. C’est de cette pâte que sont faits les grands écrivains.

Dany Laferrière, Haïti Observateur
1985

Anthony Phelps (1928-2025)
Anthony Phelps et sa bande

L’auteur de Mon pays que voici et de La Bélière caraïbe, qui vivait au Canada depuis 1964, est décédé dans la nuit du 11 au 12 mars 2025, à l’âge de 96 ans.

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Antonine Maillet (1929-2025)

Je me rappelle ces yeux aigus quand elle vous parlait, cette truculence de langage, ce désir fou de convaincre, ce goût du plaisir de dire les choses – de dire une chose : son amour de l’Acadie.

— Dany Laferrière

17 février 2025
Victor-Lévy Beaulieu (1945-2025)
Notre capitaine Achab

Quel diable d’homme que ce Victor-Lévy Beaulieu ! Il aura poursuivi, sa vie durant, cette baleine blanche qui n’est pas celle de Melville, même si l’auteur de La nuitte de Malcomm Hudd a nourri la délirante démesure et l’entêtement singulier du maître à bord du baleinier Pequod, le capitaine Achab, personnage principal du célèbre roman de Melville, Moby-Dick, devenu avec le temps le plus important héros de la littérature américaine.

Melville, certes transpercé par les flèches du péché originel et tétanisé par l’impossibilité de rédemption, ne cessait de revenir à la charge, tâtonnant dans l’obscurité jusqu’à tomber sur cette baleine éblouissante de blancheur. De son côté, Victor-Lévy Beaulieu, plus prosaïque, a tenté de donner au Québec un écrivain de stature universelle et, cela, même si pour ce faire, comme la célèbre baleine, il a avalé, puis digéré, les plus grands esprits croisés sur son chemin. Melville chasse la baleine, et Victor-Lévy Beaulieu devient une ronde baleine en ratissant les fonds marins de sa bibliothèque. Il a terriblement besoin des morts pour exister. On comprend alors pourquoi cet homme a passé sa vie à ronchonner, maudissant parfois ses contemporains, jusqu’à se réfugier dans les bois pour les éviter avant de les convoquer pour une séance de clowneries.

Comme Melville, encore une fois, qui, quand il n’était pas en train de lécher ses blessures spirituelles ou les nombreux échecs de ses romans dits de voyage, ou de se frapper le front contre le mur de sa passion pour Hawthorne, connaissait d’affolants passages à vide. Il s’en prenait alors à ces écrivains anglais du moment, simplement « agréables », et dont l’influence sur la jeune mais bondissante littérature américaine ne cessait de l’étonner. Il prédisait une montée si fulgurante de cette littérature qu’elle ferait pâlir la littérature moderne anglaise, celle qui s’ébrouait autour des années 1850.

L’impression d’entendre Victor-Lévy Beaulieu à propos de la littérature québécoise par rapport à la française — sa confiance dans le destin de cette littérature québécoise n’étant jamais ébranlée —, et cela, même s’il a déjà exprimé certains doutes sur l’ambition de nos jeunes écrivains. Nul besoin de dire qu’il a eu tort sur cette appréciation, car chaque génération, si ce terme si détestable est valable en littérature, cherche à explorer des contrées inédites. Et l’ambition n’est pas toujours liée au volume ou à la puissance. Le ruisseau Rimbaud tient tête à l’océan Hugo, ou, si vous voulez, le « vaisseau d’or » de Nelligan navigue sans couler dans le fleuve d’encre qu’est l’œuvre monumentale de Victor Lévy-Beaulieu. Une œuvre dont une grande partie est dédiée aux autres et est aussi faite par les autres.

Son originalité réside dans cette « faculté d’admirer » si chère à Malraux. Ne me reprochez pas tous ces noms, car VLB a ouvert les fenêtres du Québec sur le monde en écrivant des livres entiers, et non de simples citations comme on fait dans les salons, sur Hugo, Kerouac, Melville, Atwood, Joyce, Nietzsche. Qui dit mieux ? Et il les ramène au Québec, dans son œuvre, jusqu’à donner l’impression que Melville, Hugo ou Joyce sont en fait des écrivains québécois. Quelle jolie façon de dire que le Québec est, à ses yeux, le cœur du monde rêvé à défaut de l’être dans le monde réel. En effet, il s’est fâché plusieurs fois avec le Québec réel qui lui semblait douter de sa propre réalité.

L’homme qui aimait faire des déclarations intempestives était aussi un bûcheron solitaire qui s’enfonçait longtemps dans la forêt des voix où il avait appris le silence et le monologue sans fin. Vous avez compris que ce veilleur de nuit, tout en contrastes comme son vieil ami Melville, a vécu mille tourments, dont le plus douloureux était l’impression d’être oublié de son vivant. Ses livres étaient de moins en moins commentés ou même feuilletés. Pas parce qu’ils étaient sans intérêt (il a aussi écrit des livres sur les plantes qui guérissent et était un écologiste forcené), mais parce que personne ne voulait se colleter à lui.

Qui a lu son diabolique 666 Friedrich Nietzsche (1392 pages) ? Melville avait jeté son dévolu sur Hawthorne, qui lui rendit cette amitié un bref temps. Lui, Victor-Lévy Beaulieu, était de plus en plus seul vers la fin : Tremblay est à Miami, et Blais, Hébert, Ducharme, Aquin, Ferron, Miron (la forêt dépeuplée) n’étaient plus là. Il faut dire qu’il n’a pas beaucoup fréquenté les vivants non plus. Victor-Lévy Beaulieu a admiré passionnément Melville, qu’il n’a pourtant jamais rencontré. En fait, il s’agissait de la poursuite d’une baleine blanche, cet animal marin qu’on ne peut chasser que si on est prêt à le suivre parfois à plus de cinq mille mètres de profondeur, de ces profondeurs dont on ne remonte jamais.

Aujourd’hui, pour retrouver l’écrivain de Trois-Pistoles, il faudra un long souffle et cette ambition démesurée qui ne sont accordés qu’aux fous, aux saints et aux génies. Je ne sais même pas si on a les moyens nécessaires pour évaluer cette œuvre, ou la générosité requise pour comprendre l’abnégation de cet homme aux lèvres minces, aux mains délicates, aux cuisses solides qu’il aimait exhiber, sans oublier chapeau et pipe. Je revois l’étonnement de Melville en lisant la lettre d’admiration de Hawthorne. Un homme avait tenté de le comprendre quand tous les autres cherchaient à le ridiculiser.

Victor-Lévy Beaulieu a besoin de lecteurs plus que des larmes. Il nous faut le lire ou le relire pour apprécier cet incroyable saut périlleux dans l’obscurité. Commencez cet été par son Melville (Monsieur Melville) et son Joyce (James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots. Essai hilare) pour ceux qui n’ont pas peur des grands massifs. Mon premier livre en arrivant au Québec, c’était Les grands-pères, paru en 1971 et réédité en 2011 dans une certaine indifférence. Toute l’œuvre était déjà là. « Dans le livre de Victor-Lévy Beaulieu, il y a la mort, l’auteur et le lecteur », écrivait Ferron. La mort ayant amené l’auteur avec elle pour une promenade qui n’est pas de santé, il reste le lecteur. Qu’est-ce qu’on attend alors ?

Dany Laferrière
12 juin 2025
Le Devoir, La Presse, Le journal de Montréal, Le Mouton noir

Pierre Foglia (1940-2025)
L’observateur des petits mouvements du cœur 

Foglia. Juste le nom provoque des émotions diverses chez les gens : joie ou panique. Personne ne pouvait prévoir ce qu’il allait lire à la page 5 du cahier A de La Presse quand le locataire s’appelait Foglia. Très peu de gens aussi savaient qu’il fallait oublier le g dans Foglia, je l’ai appris mais ça ne m’empêche pas de prononcer ce g fantôme. Je ne sais pas comment il s’est arrangé avec ce petit inconvénient identitaire dans son quotidien. Ce qui est sûr, c’est que nul n’était à l’abri de cet œil perçant qui vous voyait venir de loin.
Un jour il vous portait aux nues, et le lendemain il pouvait vous disséquer sur une table de marbre. Une main qui caresse ou une guillotine qui tombe. En fait, ce n’était pas si simple, car il n’était pas aussi prévisible que la plupart des chroniqueurs qui sévissent ici ou ailleurs. On doit admettre que Foglia est de calibre international.

Entre ces deux situations précitées (la main ou la guillotine), il y avait une variété de nuances possibles. Et son style, ce style décapant mais capable de langueur en même temps, l’empêchait d’être ringard. Si on écarte l’aisance, l’esprit (pas les mots d’esprit), l’ironie et ce talent fracassant, que trouve-t-on ? Un bonhomme qui fait du vélo, répond à son courrier avec son genou, s’occupe de ses chats ou de son jardin, ne déteste pas les potins, et cherche minutieusement un nouveau restaurant en ville pour y emmener sa fiancée. En fait, un vieux conservateur avec une âme d’anarchiste, ce qui donne un libertaire. De plus, il ne cesse de « vitupérer l’époque ». Plutôt moraliste que moralisateur.

Lui, Foglia, sa bête noire, c’était la vulgarité, pas la vulgarité selon les honnêtes gens, non, il avait une vision particulière de la chose qu’il a exposée maintes fois dans ses chroniques. Pour éviter cette boue, il se sauvait par une porte dérobée. Mais ne lui parlez pas de style proprement dit, il détestait le mot. Est-ce pourquoi il vouait une telle admiration à Bukowski, celui des Contes de la folie ordinaire, de L’amour est un chien de l’enfer, même s’il lisait rarement de la poésie ? On doit comprendre alors que cette grâce d’écriture était apparente, mais qu’en réalité, il souffrait le martyre, comme son vieux pote Bukowski.

Une fois, au Caffè Italia, j’ai décidé de savoir ce qu’il en était du style à ses yeux, car il est selon moi un écrivain de premier ordre. Son usage du joual, même si différent, est aussi important pour notre poétique que celui de Ducharme. Si Ducharme s’enivre de cette contre-culture, lui reste sobre mais efficace.

Entendant le mot « style », il a commencé par secouer vigoureusement la tête en signe de dénégation, comme fait ma petite-fille quand elle refuse une bouchée. Il a martelé qu’il n’était qu’un chroniqueur qui doit faire, selon le contrat, trois papiers par semaine et qu’il n’avait pas le temps pour frimer. Son style ? Il y va direct, flanquant des coups par-ci par-là, gueulant ce qu’il a à dire et se taisant au point final. C’est la première version ? je lui demande. Après, je corrige les fautes, fait-il de cette voix aigrelette qu’il détestait tant.

Justement, Foglia, tu viens de décrire ton style, et cette facilité exige beaucoup de métier, et une sorte de détermination. Le jeu de tête reprend : non, non, je n’ai pas de style. Mon rapport avec ma petite-fille m’a appris qu’il ne faut jamais contredire les enfants, les fous et Foglia.

J’ai pris un autre chemin lui demandant à quel moment il avait compris que c’était ainsi qu’il devait écrire. Il est resté un long moment silencieux avant de me demander si j’avais lu Les années d’Annie Ernaux. Ah, voilà, le style, me dis-je, il saute les réponses intermédiaires, ce qui accélère la conversation. Cette vitesse subite crée une vibration si particulière dans l’atmosphère qu’elle donne envie de lire par-dessus l’épaule de Foglia. Il vous met constamment en état de désir.

En ce moment il y a quelqu’un qui vient de se lever au milieu de l’article pour sortir de sa bibliothèque Les années et le feuilleter un long moment, se mettant ainsi en intimité avec l’homme qui lui a fait connaître, au fil du temps, tant d’écrivains. Mais Les années n’est peut-être pas le livre qu’il préfère de cette romancière, car je le soupçonne de lire en cachette La place qui parle du père d’Ernaux ou Une femme où elle met en scène sa mère.

Foglia, qui nous est apparu un jour pour écrire sous nos yeux ahuris puis éblouis le grand roman de notre vie quotidienne, est resté jusqu’à aujourd’hui cet être mystérieux qui s’était emparé de notre esprit, puis de notre cœur.

Nous savons que sa mère était revêche, le genre qui a toujours travaillé dur, et ne laisse rien passer autour d’elle. Et son père à la fois timide et doux. Il ressemble à sa mère physiquement, mais il a la timidité de son père. Et sa douceur aussi. Ce chroniqueur, qui peut parfois être très violent, se croit toujours juste. Pour le clouer au lit, il suffit de lui faire savoir qu’il vous a fait mal – le dire simplement et sincèrement.

Ah, un autre point pour le style : il croit que la vraie morale se trouve dans la musique de la langue, et qu’il ne peut pas être méchant si sa musique rejoint le sens commun. En un mot si ça sonne juste. Est-ce pourquoi il refuse les mondanités, ou même de rencontrer les gens, si ce n’est pas pour devenir un ami ? On peut compter ses amis sur les doigts d’une main, d’ailleurs il en fait les comptes de temps en temps dans le journal. Tous des inconnus, sauf ce chroniqueur sportif dont la mort l’avait fracassé. On comprend la situation si on sait qu’Holden Caulfield, le narrateur perturbé par un trop-plein de sensibilité de L’attrape-cœurs, le roman de Salinger, est son personnage littéraire préféré.

Son seul échec en tant que chroniqueur était cette idée qu’il croyait pourtant bonne de se rendre chez les gens pour les voir vivre, et noter leurs petits mouvements du cœur. On est moins libre dès qu’on voit un visage de trop près.

Depuis, il a pris définitivement sa distance avec les acteurs de son théâtre de poche. Quand il a compris qu’il allait rester jusqu’à sa retraite à La Presse, il a travaillé son souffle comme un marathonien. Le style, c’est la survie pour cet apprenti typographe, tout étonné mais nullement impressionné de passer chez les lettrés. Chaque année il fait un article pour se rappeler qu’il n’est qu’un artisan tout en se désolant de cet art perdu du plomb. C’est son côté gauche prolétarienne.

Il adore le sport parce que les résultats sont clairs. Le cent mètres, la boxe, le cyclisme. Le temps se compte en secondes. On perd une miette de concentration et on se retrouve K.-O. C’est l’une des plus durables passions de sa vie, mais aussi ça lui permet de quitter le monde intellectuel ou politique pour retrouver la grande foule. La vie, quoi ! Mais tenir une chronique durant plus de 40 ans, c’est long et épuisant. On se répète parce que la vie est bourrée de répétitions. À force, les lecteurs connaissent nos habitudes. Il prenait un mois par an (deux semaines ici, une autre là) et la grogne montait très vite. Qu’est-ce qu’il fait ? Où est-il encore allé ? Il n’y a pas que le vélo dans la vie.

Cette façon de le réclamer sans ménagement n’est pas pour lui déplaire, car c’est exactement ce qu’il voulait être pour ses lecteurs : un objet essentiel comme le téléphone, ou une habitude comme le café du matin. Un élément de la nature comme la pluie d’été. Il a réussi à se fondre dans le paysage.

Mais le style sur une telle longueur, je n’ai pas encore compris comment ça fonctionne. Foglia est fils d’ouvrier qui sait que pour durer, il ne faut surtout pas se presser, tout en donnant l’impression d’aller plus vite que quiconque. Faire le mort pour mieux rebondir : il a dû peaufiner cette technique des cyclistes du Tour de France. Sans trop ruser aussi, car la ruse nous use avec le temps. S’arranger pour imposer son rythme.

La ville peut bien s’exciter à propos d’un film, d’un livre, d’un jeune prodige musical sauf s’il s’agit de Plume Latraverse, Foglia en parlera quand ce sera le temps. Le présent ne se fait pas uniquement avec les évènements. Finalement, il se sentira toujours proche des échappées et des ruptures de ton de Céline, et de son humour terrifiant qui cache malgré tout un cœur palpitant. Je crois tout de même qu’il s’était arrêté à son premier roman : Voyage au bout de la nuit.

Alors comment s’organisait-il pour affronter ce monstre, le temps ? Il s’est fragmenté en mille figures qui sont tant de chapitres d’une vie qui ne fut pas aussi amusante qu’on croit, car le chroniqueur devait rester immobile à se gratter la tête pour faire cette chronique où nous trouverons sûrement un mot, une phrase, un silence, une métaphore qui nous aidera à sourire une partie de la journée.

J’ai failli oublier son sujet le plus obsédant. Il n’en parlait jamais longuement, mais il y revenait toujours. Au Caffè Italia, ce jour-là, je me suis arrêté juste avant de lui poser cette question vulgaire à force de familiarité : et la mort ? Ah, la belle de Cadix, comme il l’appelait dans sa page. Finalement, il a échappé au cancer du côlon qui l’effrayait tant.

Dany Laferrière
La Presse
31 juillet 2025

René Homier-Roy (1940-2025)
L’une des plus rayonnantes et stimulantes personnalités des médias au pays.

Nous passons une bonne partie de notre vie à redistribuer ce qu’on nous a donné au fil du temps. Surtout quand nous fûmes démunis à notre arrivée dans une nouvelle vie  comme dans une nouvelle ville. Que l’on vienne de Port-au-Prince ou de Santiago, ou même de Rimouski. Des gens nous tendent la main afin d’éviter un essoufflement. Plus tard nous nous souviendrons de ces gens avec gratitude. Il se trouve que René Homier-Roy n’a pas fait plus pour moi qu’il ne l’a fait pour au moins deux ou trois générations de jeunes québécois qui  cherchaient pour toutes sortes de raisons à faire leur chemin dans le domaine de la radio, comme de la télé. D’abord, on était impressionné par son sérieux, sa gravité même s’il ponctuait ses fulgurances par un éclat de rire singulier. En aucun cas, on ne devrait le prendre pour un intellectuel car ça gâcherait tout. Ce qui exige une attention particulière sur toute la longueur du temps. C’est ainsi qu’il a donné une dignité à ce métier de chroniqueur ou d’animateur à la radio. On avait l’habitude de chroniques culturelles assez légères. À part dans les émissions peu écoutées, ce qu’on disait à la radio, ou pire à la télé n’était pas différent de ce qu’on pouvait entendre dans un salon. On tremblait plutôt en ouvrant La Presse ou Le Devoir, si on était écrivain, comédienne, dramaturge et cinéaste. René Homier-Roy a créé la même panique à la radio ou à la télé. Et ce fut une bonne chose pour tout le monde. Le public faisait alors confiance, et c’est ainsi qu’il a pris l’habitude d’aller voir des pièces, des films ou de lire des livres qui auraient pu rester confidentiels. La force de René Homier-Roy c’est ce naturel qu’il a travaillé au fil du temps afin de parler, sans changer de registre, à l’amateur comme au professionnel. Les jeunes chercheurs auraient intérêt à étudier attentivement un tel travail sur la langue qui ne trouve son égal que chez Foglia. Son jeu est plus subtil que celui de Foglia car le langage parlé étonne quand on le trouve à l’écrit, mais à l’oral on remarque moins les subtilités. Tout cela n’a pas d’autre but que de rendre plus claire son argumentation. À l’écrit, on choisit ses sujets alors qu’à la radio il faut ratisser plus large. Quand je suis arrivé à Montréal il était déjà là (il avait une revue), et jusqu’à aujourd’hui il était encore là.

Petit-Goâve, 29 octobre 2025
Ouragan Mélissa

Une très longue nuit avec les morts d’Haïti, ceux de Petit-Goâve surtout. Cette ville où j’ai passé mon enfance m’habite toujours. Depuis hier, je vois, à travers les larmes, ces enfants, face contre terre, dans la boue, sous les débris.

J’imagine la terreur des gens. J’ai parcouru la ville dans ma mémoire, rue par rue, maison par maison. Mon cœur connaît par cœur ce drame, puisque j’étais à Petit-Goâve en 1963, au moment du terrible cyclone Flora. Le lendemain, on parcourait la ville pour savoir qui était mort, qui avait tout perdu. Et je me souviens de ce petit garçon croisé dans la rue, qui cherchait sa mère. Il ne pleurait pas. C’était pire. J’aimerais, en ce moment, le prendre dans mes bras — celui de ma mémoire comme ceux d’aujourd’hui.

Vieux Os
(Le petit garçon de Petit-Goâve)
Publié dans Le Nouvelliste (Haïti)
30 oct. 2025

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Jean Coulanges (1941-2026)
Jean Coulanges a eu deux vies et une mort

J’ai connu Jean Coulanges en arrivant à Montréal en 1976. J’ai passé l’été à découvrir la ville. La canicule m’avait fait croire que l’hiver était un canular pour faire peur aux nouveaux venus. C’était un été étouffant. Les gens circulaient dans la ville comme s’ils allaient à la plage. En juillet, on refuse de penser qu’il puisse faire aussi froid en hiver, et en février on n’arrive pas à imaginer que sous la glace l’herbe attend la caresse du soleil printanier pour pointer enfin son nez. De plus, l’été ici est jazz. Et Jean Coulanges adorait les interminables conversations dans les cafés où il pouvait discuter de politique avec les frères Holly1 ou René Saint-Louis2, ou de littérature avec le merveilleux Émile Ollivier3 dont l’érudition lui permettait de passer de Roland Barthes (Le plaisir du texte) à Cornelius Castoriadis (Socialisme ou barbarie) pour s’arrêter au savoureux roman gastronomique de Jorge Amado (Gabriela, girofle et cannelle). Ce qui faisait dériver la conversation sur la nourriture. Montréal était à l’époque l’endroit où l’on trouvait le plus grand nombre d’intellectuels haïtiens à préparer une cuisine de grande qualité. Coulanges n’était pas au niveau de Claude Moïse4 (riz djondjon et pintade), d’Émile Ollivier (canard à l’orange) ou même de Frantz Voltaire5 (homard), mais il adorait recevoir et faire la cuisine pour les amis en chantant. Coulanges mettait la camaraderie au-dessus de tout. Il devenait silencieux, laissant toute la place à ses hôtes, mais on pouvait lire sur son visage, si expressif, une gamme d’émotions inédites. Plus qu’aucun autre, et cela même si Claude Moïse est un tendre, Émile Ollivier ce qu’on appelle un sensible, Frantz Voltaire, un superactif généreux, Jean-Richard Laforest6, un poète jérémien avec son lot de larmes, il reste que c’est Jean Coulanges le plus humain, celui dont les sentiments dépassent le cadre du groupe.   

C’est un pur bonheur que ces saisons intermédiaires (le printemps sensuel et l’automne coloré) fassent le pont entre les saisons extrêmes (l’été surchauffé et l’hiver rigoureux). Je comprenais alors qu’on venait de m’offrir la démocratie avec, en prime, la glace. Et si je refusais, ce sera la chaleur et la dictature. Y a-t-il une situation dans cette vie où on ne se retrouve pas avec une difficulté insurmontable? C’est la question que je voulais poser à Jean Coulanges en le voyant arriver vers moi, les bras ouverts, un sourire sur des lèvres sensuelles, dans cet appartement aux larges baies vitrées du Rockhill, où il vivait avec la lumineuse Mireille Barberousse. C’était pourtant la première fois qu’on se voyait, mais ceux qui connaissent Jean ne s’étonnent nullement d’un accueil si chaleureux. La complicité fut immédiate avec un homme qui suintait le bonheur d’être vivant par tous ses pores. Il n’était pas très grand mais possédait des membres solides, une large poitrine et cette voix caverneuse qu’il savait moduler comme s’il s’agissait d’un stradivarius. On ne pouvait pas le rater dans un couloir. 

La réponse à l’angoissante question (celle du choix entre l’hiver et la démocratie et l’été et la dictature) est logée dans mon corps. Seul le temps décidera d’une adaptation ou d’un rejet, me dit Jean Coulanges dans un vaste éclat de rire presque sardonique qui me fit comprendre que, même dans son cas, l’affaire n’était pas classée. Il m’a traîné à l’écart pour me raconter, sur un ton à la fois ironique et dramatique, sa version de l’exil. Il a vu des amis perdre la tête à l’idée de ne plus revoir le pays natal. Et même ceux qui semblaient plus équilibrés n’étaient pas épargnés. Ils pouvaient se réveiller un matin d’hiver pour filer, avec un pyjama sous le manteau, à l’aéroport parce qu’il leur était impossible de s’imaginer sous la glace au cimetière de Côte-des-neiges. Étonnamment ces événements se passaient toujours en février quand on se sentait piégé dans ce tunnel de glace qui couvre la moitié de l’année. Mais rien ne dit que novembre ne leur aurait pas été aussi fatal. «Novembre est le mois le plus cruel» psalmodiait Émile Ollivier devant une tasse de thé près de sa fenêtre sur la rue Oxford. Lui qui, bien que né en février à Port-au-Prince, mourra en novembre à Montréal.

Pas ce soir car il vient tout juste d’arriver avec sa femme Josie Glémaud7 qui fait une thèse sur Magloire Saint-Aude et est la meilleure amie de Hélène Magloire, la fille du poète que Breton admirait tant. On attend encore l’historien Claude Moïse, mais voici Anthony Phelps8 précédant la belle Hélène Maïa restée à la porte à converser avec Georges et Mireille Anglade qui ont eu des problèmes de stationnement à cause de cette petite tempête de neige. Phelps venait de publier Mémoire en Colin Maillard qui justement fustigeait la dictature de Papa Doc (on évoquera, plus tard dans la soirée, la conscience troublée de Claude, le narrateur qui tire sur les tontons macoutes depuis la fenêtre de la maison familiale). Roland Paret9 arrive avec un bouquet de fleurs pour Mireille – il venait de terminer un cursus de cinéma, à Łódź (Pologne), où il a fait son petit film d’admission sur Visconti. Montas10 qui signe, sous le nom de Jean-Luc par admiration pour Godard, des articles d’économie politique dans la revue Nouvelle Optique de Hérard Jadotte11 (finalement ce dernier ne viendra pas) se moquera cruellement ce soir-là de Paret parce qu’il lui paraissait trop guindé dans son costume bleu. La tribu est enfin là, au chaud. Dehors il fait -35. On réclame Jean au salon. Pour celui qui arrive à dompter la glace et les changements drastiques qu’elle exige dans nos actes les plus intimes, me glisse-t-il en partant, alors une nouvelle vie s’ouvre devant lui. Au fil de la soirée, la fête est passée de l’esprit au corps et le poète Roland Morisseau12 qui tient mal l’alcool a tenté de se déshabiller. Personne n’a été choqué car sa poésie magnifique («Je l’aurais ta nudité à refaire le vertige de la création») fait qu’on lui pardonne tout. Il murmure que s’il est triste c’est parce que Serge Legagneur13 refuse de quitter sa tanière depuis des semaines, et que ça l’inquiète. Amos Coulanges14 parfois à la guitare, avec son large et franc sourire et son corps d’éternel adolescent, donne un petit air de fête andalouse à la soirée.

Le jour Jean enseigne, et le soir ce sont les retrouvailles avec la troupe Kouidor. Syto Cavé15 et Max Kénol16 arrivent toujours en commando de New York. Un nouveau rythme s’installe. Jean doit envoyer de l’argent à sa mère. Syto a rendez-vous avec l’éditeur Jadotte qui promet depuis des années de publier son recueil de nouvelles. Mireille part travailler à l’hôpital Sainte-Justine. Au retour, elle trouve la bande dans son salon en train de discuter du disque Kouidor avec le magnifique Zo popé et Atibon Legba que Jean interprète de façon si charnelle qu’il en fera son chant fétiche. Jean prépare une grande salade et du poisson, et on se met au travail sur la prochaine pièce que Syto mettra en scène.  Josaphat Large17 faisant des improvisations étincelantes. Kénol s’apprêtant à surgir sur la scène, en fait sur le tapis du salon. On rappelait le succès du Baron de Vastey de Philoctète à Port-au-Prince qui marque une remontée du théâtre de qualité dans l’espace public. La conversation a changé sur Quelle mort tua l’empereur que la troupe Kouidor venait de monter l’année dernière quand on entend soudain la voix de Jean dans un chant funèbre. On est toujours impressionné par cette voix de ténor qui domine tout. Mais ce qui m’a frappé tout d’abord, c’est le charisme de Jean et son effet immédiat sur les femmes, les hommes et les animaux. Il n’était peut-être pas le moins désespéré, mais il n’était sûrement pas le plus alarmiste dans un milieu travaillé au ventre par l’angoisse. La fête n’était pas toujours gaie.

Coulanges faisait parfois semblant de recevoir, passant d’une pièce à une autre, allant à la cuisine et revenant au salon, mais en fait c’est Mireille qui faisait le travail sans pour autant perdre le fil de la conversation. Son charme discret empêche toute dérive partout où elle se trouve. Certains restaient à dormir. Et le dimanche matin, selon un rituel immuable, la maison résonnait des accents passionnés de Ferré chantant Est-ce ainsi que les hommes vivent et surtout L’affiche rouge. L’odeur du café et le va-et-vient délicat de Mireille nous réveillaient en douceur. Et Jean qui remplissait la maison de cette voix grave qui se mariait harmonieusement avec celle de Ferré : «Vous n’avez réclamé ni la gloire ni les larmes, ni l’orgue ni la prière aux agonisants». Il est resté fidèle à ce poème d’Aragon qu’il a repris plus tard à Port-au-Prince avec Wooly Saint-Louis18 et son jeune frère Amos. Jean, si à l’aise par toute saison à Montréal, avait pourtant un plan de retour. Le temps filait, et ses amis partaient. Phelps, Legagneur, Morisseau, Davertige19, Laforest, Montas: tous morts à Montréal. On trouvera Georges et Mireille Anglade20 ensevelis sous les décombres, lors du terrible séisme du 12 janvier 2010. Deux pays, deux vies. Il faut partir à temps. Oui, mais quand? Syto Cavé a attendu qu’un adolescent lui vole son sac dans un parc de New York pour faire le saut et retrouver Jean à Port-au-Prince.

Je suis sûr qu’en février à Port-au-Prince, de temps en temps, Jean Coulanges a pensé à cette intensité que le froid apporte dans nos conversations quand dehors il gèle à fendre les pierres. Alors il a dû penser à l’autre vie, celle qu’il a quittée volontairement, mais qui l’habite encore un peu. De même que Haïti l’a tant habité quand il vivait à Montréal. Heureux homme qui, comme Ulysse, a connu le voyage et le retour. Bien sûr que ce ne fut facile pour lui ni ici, ni là-bas, mais ça c’est une autre histoire.

Bon voyage au pays sans chapeau, mon frère.     

Dany Laferrière
10 janvier 2026

  1. Les frères Holly (Daniel et Gérald Holly)
    Daniel Holly est professeur titulaire au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. Diplômé en droit, en histoire et en géographie de l’Université d’État d’Haïti, il poursuit ses études de maîtrise en économie à l’Université de Denver. C’est à la Graduate School of International Studies de cette institution qu’il obtient son Ph.D en relations internationales. Daniel Holly fut professeur au département de science politique de l’Université inter-américaine de Puerto Rico. Il est l’auteur de L’UNESCO, le tiers-monde et l’économie mondiale (Presses de l’Université de Montréal, 1981)
  2. René Saint-Louis, diplômé d’Études supérieures de droit international et d’ethnologie, Docteur en sociologie (Sorbonne), est l’auteur, aux éditions Leméac, de La présociologie haïtienne ou Haïti et sa vocation nationale (1970).
  3. Émile Ollivier (1940-2002). Écrivain, sociologue et professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal à partir de 1977. Lire Les corps flottants de Dany Laferrière.
  4. Claude Moïse, né en 1932 aux Gonaïves, est un historien et analyste politique. Ancien professeur d’université, il est membre d’honneur de la Société haïtienne d’Histoire et de Géographie et membre du comité scientifique de la chaire Louis-Joseph Janvier sur le constitutionnalisme en Haïti. Il a publié notamment Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti (deux tomes), et Repenser Haïti, Grandeur et misères d’un mouvement démocratique, 1992.
  5. Frantz Voltaire, historien, chercheur, professeur (Haïti, Mexique, Chili, Montréal), fonde, en 1983, le Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne, devenu un centre de recherche incontournable en Amérique. Éditeur, il est l’auteur de nombreux documentaires sur la musique haïtienne et dirige la Revue académique d’histoire haïtienne.
  6. Jean-Richard Laforest (1940–2010), né à Jérémie, arrive à Montréal en 1966. Il est directeur littéraire des éditions du Cidihca de 1988 à 2008. Poète, il est notamment l’auteur des recueils Insoupçonné (Port-au-Prince,1960) et Le divan des alternances (Montréal, 1978), puis Pierrot le Noir avec Émile Ollivier et Anthony Phelps (avec des chansons de transition de Toto Bissainthe).
  7. Marie José Glémaud, dite Josie, enseigne le français et la littérature au Cégep Saint-Laurent. 
  8. Anthony Phelps (1928-2025), Grand Prix de Poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique. Voir le portrait d’Anthony Phelps et sa bande, par Dany Laferrière.
  9. Roland Paret (1943-2019), né au Cap-Haïtien, cinéaste formé en Pologne et établi à Montréal depuis 1973. Il a enseigné le cinéma, le théâtre et la littérature française à l’UQAM et McGill et publié son oeuvre au Cidihca. Lire son portrait par Dany Laferrière.
  10. Yves Montas (1931–1983) est un économiste et essayiste marxiste. En exil à New York puis au Québec, il a marqué la pensée socialiste haïtienne par ses analyses des structures économiques et de l’exploitation paysanne, notamment dans Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti (Nouvelle optique, 1976). Il adore le cinéma de Godard, l’École Bauhaus et le théâtre de Racine, particulièrement Phèdre. Lire Mes demeures incertaines, par Dany Laferrière, publié en 1983 dans Collectif paroles.
  11. Hérard Jadotte (1941–2023) fut un homme de lettres, professeur à l’Université d’État d’Haïti. Fondateur de la revue Nouvelle optique à Montréal, suivie des éditions du même nom, ancien directeur des presses de l’UEH, il est l’auteur de Le livre et l’imprimé en Haïti et co-auteur, avec Fardin des Cours d’histoire de la littérature haïtienne.
  12. Amos Coulanges, jeune frère de Jean Coulanges, est guitariste et interprète spécialisé dans les musiques traditionnelles, classiques et contemporaines. Il étudie à l’Université d’Ottawa, à l’Académie Chigiana de Sienne et à l’École normale de musique de Paris.
  13. Syto Cavé (né en 1944 à Jérémie) est écrivain, poète et dramaturge. Formé au théâtre à Port‑au‑Prince, il cofonde la troupe Kouidor avant de créer l’Atelier des Arts et Spectacles (ADASA) et la compagnie Vigie. Auteur de pièces de théâtre, de poèmes et de récits, il a publié notamment Le singe du dormeur (1999) et Une rose rouge entre les doigts (2011).
  14. Max Kénol, acteur fétiche du théâtre de Syto Cavé.
  15. Josaphat Large (1942-2017) est poète, photographe et romancier né à Jérémie. Il a publié Les Terres entourées de larmes (2002).
  16. Roland Morisseau (1933–1995) fut l’un des cinq membres du groupe Haïti Littéraire, aux côtés d’Anthony Phelps, René Philoctète, Davertige et Serge Legagneur. Il publia plusieurs recueils de poésie, dont Cinq poèmes de Reconnaissance (Port-au-Prince, 1961) et La Chanson de Roland (Montréal, 1993).
  17. Serge Legagneur (1937–2017) fut un poète et membre du groupe Haïti Littéraire. Il publia son premier recueil, Textes interdits (Montréal, 1966), suivi de plusieurs autres ouvrages dont Textes en croix (1978) et Poèmes choisis, 1961-1997 (Montréal, 1997). Lire Un été meurtrier à Jérémie, par Dany Laferrière.
  18. Wooly Saint-Louis Jean (né en 1967 à La Petite Rivière de l’Artibonite) est chanteur et compositeur. Depuis la sortie de son premier album en 2005, il explore les traditions musicales haïtiennes tout en y intégrant des influences contemporaines.
  19. Davertige (Villard Denis, 1940–2004) est un poète, peintre et intellectuel né à Port-au-Prince. Il publie ses premiers poèmes à dix-sept ans et s’engage politiquement dès ses années d’études. Ses séjours aux États-Unis, en France et à Montréal enrichissent son parcours artistique et littéraire. Lire La mort du poète, par Dany Laferrière.
  20. Georges Anglade (1944‑2010), géographe, écrivain et homme politique, a publié de nombreux lodyans et œuvré pour la démocratie en Haïti. Exilé au Québec, il a enseigné la géographie à l’UQAM. Il a notamment publié L’espace haïtien, Montréal, 1974.

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Franco Nuovo (1953-2026)
Le copain d’abord

J’ai d’abord connu Franco Nuovo, que j’ai cru un acteur italien, un de ces acteurs assez beaux pour être repérés par Visconti pour un petit rôle dans Le Guépard ou pour jouer dans un western spaghetti de Sergio Leone. Leone, Visconti, ce grand écart lui va à merveille. Il cachait bien sa culture, comme son anxiété. La première fois que j’ai vu son nom dans un journal, c’était pendant le festival de Cannes : j’ai cru que c’était lui qu’on interviewait. Un journaliste avec un si beau nom, c’est suspect.

Puis j’ai pensé à un coureur de Formule 1 (il aime la vitesse), un play-boy de la jet-set ou un joueur de poker international ami d’Omar Sharif (ils ont la même désinvolture). Quand je lui ai raconté mes fantaisies à son propos, son regard me disait qu’il avait déjà rêvé à toutes ces vies. Il avait aussi un pied dans la vie réelle ; en fait, le rêve et la réalité sont indissociables dans son cas. Je vois d’ici son large sourire à mon endroit pour avoir rappelé ses racines italiennes, beaucoup plus que pour l’avoir associé à cette vie faite de luxe, de grâce et de légèreté. La grande aisance avec laquelle il faisait descendre ses lunettes noires sur son front, et les remonter dans ses cheveux presque bouclés, reste la dernière trace de ce temps éblouissant.

Il y a la moto, bien sûr, les cheveux qu’il a toujours gardés sur sa nuque, et les maillots rayés, mais ça, c’est pour la route, les amis et la lecture de Kerouac. Comme je l’ai dit, il vivait dans deux espaces mentaux contigus qu’il traversait naturellement, comme on passe de la salle de bains au salon. C’était surtout un être d’une gentillesse étonnante, d’une émouvante sensibilité, et d’un sourire si franc qu’il me faisait rougir. Il avait cette façon de me recevoir dans son studio, de s’occuper de mon bien-être, de me faire comprendre qu’on aurait pu vivre ensemble si je n’étais pas constamment sur la route, et lui toujours accroché à son micro.

Quand je lui ai dit que j’allais à Miami en 1990, il a refusé que je parte au nom de l’amitié. Et quand, des décennies plus tard, je lui ai annoncé que je devais assister aux séances du jeudi de l’Académie, il a proposé que je le fasse par FaceTime ou par téléphone, selon les disponibilités de l’institution. Puis, un jour, il m’a dit, ravi, qu’il avait compris, puisqu’on ne s’était jamais perdus de vue. Il m’a même avoué qu’il y a des gens qui habitent Montréal qu’il ne voit presque jamais. On voit bien qu’il a beaucoup pensé à l’affaire. Ce qui est étonnant, c’est qu’on s’est rarement vus ailleurs qu’à Radio-Canada. Quand j’étais à Miami, il voulait qu’on ait une correspondance : on s’est écrit deux ou trois lettres, mais ça n’a pas marché parce que ce n’était pas notre mode de fonctionnement. Il fallait qu’on soit face à face pour que la magie opère.

Chaque fois qu’il apprenait que j’étais à Montréal, il exigeait que je passe d’abord chez lui, c’est-à-dire au café du dimanche matin de Radio-Canada, dont il était le chaleureux tenancier. Derrière ce micro, il était à sa place, comme personne. Il semblait si calme qu’on n’avait aucune idée de ce qui se passait en réalité. On n’avait qu’à faire un tour du côté de la réalisation pour comprendre qu’il était au cœur d’une tempête. Un ministre qu’on a perdu au téléphone, un chanteur qui ne s’est pas réveillé, une chroniqueuse qu’on doit avertir qu’elle ne pourra pas faire sa chronique aujourd’hui parce que le nom d’une vedette est cité dans une affaire de MeToo, et quelques bonnes nouvelles qu’il faut passer parce que c’est dimanche quand même. Pendant ce temps, Franco souriait à son invité sans perdre une miette de ce qui se passe à la régie. Il me fait entrer bien avant mon tour, et ne me laisse partir qu’à la toute fin. Simplement pour qu’on soit plus longtemps ensemble.

On a tant et si bien conversé que je lui ai dédié L’art presque perdu de ne rien faire et Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo se passe pratiquement dans son studio. Au début, je ne comprenais pas pourquoi j’arrivais toujours à dire chez lui tout ce que je voulais dire. C’était parce qu’il le voulait lui aussi : il m’offrait alors le temps nécessaire. Et je n’oublierai pas cette voix dramatique qui me demande, à chaque fois, en onde, quand est-ce que je repars. Et comme j’évite de lui répondre, ses yeux se voilent. J’ai dû lui dire, une fois, comme il me raccompagnait, que c’était un réflexe de l’époque de la dictature. Ça veut dire quoi ? me demande-t-il anxieusement. J’ai fini par lui expliquer que si on savait la date de mon départ en Haïti, les sbires du régime pouvaient me cueillir à l’aéroport. Je n’oublierai jamais son visage effaré à l’idée de me mettre en danger. Franco, ne t’inquiète pas, Duvalier est mort. Il souriait, mais l’anxiété ne l’avait pas encore quitté. Il ne m’a plus jamais posé cette question, ni aucune question subsidiaire. Franco Nuovo était d’une grande pudeur.

Qui va s’inquiéter à mon sujet à propos d’un événement révolu, et d’un danger fantôme ? Il est mort, et je me sens veuf. Ma femme m’a laissé un message me disant qu’elle ne pourra pas dormir parce qu’elle ignore comment je vais prendre la chose, tout seul dans mon studio. Je me suis mis à écrire au milieu de la nuit pour être avec lui. Tout en passant en boucle la chanson de Brassens (Les copains d’abord). Quel coup de Trafalgar !

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Sophie Faucher (1958-2026)
Sophie sur un tapis volant

Sophie détestait les murs, les carcans et les frontières. Elle aimait la fantaisie qui ouvre sur des territoires inédits. Elle vient tout juste de prendre ce chemin étroit qui donne sur l’infini, comme pour une naissance à rebours.

Sophie aurait ri, de ce rire explosif qu’on lui connaît, à l’idée de retrouver, dans un même lieu, la princesse mexicaine des formes, des couleurs et des douleurs, Frida Kahlo et la déesse des parfums, de l’amour et du désir, Erzulie Fréda Dahomey qui domine à sa façon le panthéon vaudou. Au loin, la Callas qui lui fait signe, avec cette voix tant aimée, de venir la rencontrer enfin.

Mais que faire quand Sophie vient à peine de commencer son voyage ?

J’ai pris avec moi au lit quelques livres en pensant qu’il n’y a pas de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. Je plains Montesquieu de n’avoir jamais rencontré Sophie. Pourtant elle m’a poussé à lire, pour elle seule, au moins les premières pages. Et s’est assise dans un coin de cette chambre qu’elle ne connaît pas pour m’écouter en souriant des yeux.

Un papillon est entré par la fenêtre et s’est posé sur la robe jaune de Sophie. Lui aussi avait fait un long voyage, mais dans l’autre sens. Ce papillon étant le premier signe envoyé de là-bas pour annoncer que Sophie est attendue avec des fleurs et des chants.

Je me suis habillé rapidement pour sortir sans savoir où j’allais. Sophie aurait, a souri (le temps fait des allers et retours après avoir giflé la grammaire) avant de me suivre car elle a reconnu dans ce geste vif une possible scène de théâtre à interpréter avec sa grande vivacité coutumière.

Elle aime (on revient au présent) le mouvement, les rebondissements, mais surtout changer de décor. Elle vient de passer dans la chambre d’à côté, comme chez Almodovar.

Je l’ai emmenée à cette exposition de mode du 18e siècle, et elle a adoré car elle aime voyager dans le temps. Depuis hier on a vécu tant de situations loufoques, des choses qui ne nous étaient pas arrivées depuis si longtemps.

Elle a essayé, en gloussant (des gloussements graves et sonores suivis de rires francs qui ont fait tourner les têtes) ce corset exposé au musée du Palais Galliera, un vêtement qui a appartenu à la reine Marie-Antoinette, la fashionista de Versailles

On a passé un long moment dans ce café à évoquer cette première fois où j’étais allé la voir jouer Claudel en hiver (Le partage de midi dans cette église glaciale), c’était il y a 40 ans. Tout passe si vite avec Sophie. Mais elle revient comme les vagues de la mer, et ne cesse de valser avec la vie entre larmes et joies explosives. Quel tourbillon !

Tout ça pour dire que je ne fuyais pas Sophie, je fuyais la mort. Oh, quelle naïveté de ma part ! Sophie n’aurait pas ri car elle était une habituée de l’angoisse, et j’ignore à quand ça remonte.

Elle m’aurait pris la main doucement pour me regarder longuement avec tendresse. Même à cet instant, elle est restée attentive aux bouleversements de mon pauvre cœur. C’était, c’est Sophie, car elle continue de marcher dans cette chambre avant de s’asseoir un bref instant, pas plus de 10 secondes (Quel feu follet !), pour ensuite bondir vers l’autre rive de la vie.

C’était sa dernière visite. Mais moi, je sais plus, je sais plus, je sais plus, je sais plus où je suis, où je suis, où je suis, où chu rendu. Ma Sophie, ma Sophie à moi a pris une compagnie qui volait sur des tapis de Turquie.

Dany Laferrière
10 juin 2026

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Patrick Vilaire (1941-2026)
Patrick Vilaire, le sculpteur
Hôtel de Ville de Paris · 25 mai 2015

Portrait
Je ne sais plus trop quand j’ai croisé Patrick Vilaire pour la première fois, peut-être au Poto Mitan avec Frido avec qui il colorait le quotidien à l’époque. Ou plus tard à une exposition, ici ou ailleurs, avec Tiga. Vilaire-Tiga, un duo de maigres. Ces deux maigres-là faisaient frire Port-au-Prince. Quand Feu Follet dansait le tango avec Vif Argent. Tous deux si rapides dans des gestes pourtant gracieux qu’ils étaient, le spectacle. Tiga semblait avoir quelque chose quand Vilaire cherchait encore. Patrick Vilaire c’est la curiosité incarnée. Longues jambes, torse court, tête montée en épingle sur des épaules étroites. Deux billes sans cesse en mouvement dans un visage finement dessiné. Ce Vilaire vous prend par le bras, même à la première rencontre, pour vous plonger au cœur d’un problème qu’il cherche à résoudre depuis des décennies. Vous l’écoutez pour découvrir un pays dont vous n’avez aucune idée – celui de l’eau, de la santé publique, de la préservation du patrimoine ou de la transformation des déchets en énergie renouvelable. Il ne tolère pas l’anecdote, ni la facilité. Son visage se ferme comme un poing au fur et à mesure que sa pensée s’aiguise comme un silex. Et sans crier gare, il change de sujet pour parler d’art, de peinture, de sculpture, de céramique, de Georges Liautaud ou de Jacques Stephen Alexis. Ne croyez pas qu’on est passé de ses inquiétudes sociales à la culture. C’est la même chose, l’un nourrit l’autre. Il n’y a pas de pause chez Vilaire. Un sprint vers un arrêt brutal dont on ne sait quelle forme il prendra. Lui est convaincu que ça se passera en Haïti. Je ne ressens aucun malaise à parler de la mort avec Vilaire ou même de sa mort, car la mort est une obsession dans son œuvre (Baron Samedi, Le fossoyeur). Les diverses représentations de la mort, et le vaudou en regorge, c’est pain béni pour un pareil curieux. Cette curiosité le rend impatient, vif, rapide, toujours en mouvement, en un sens le garde dans l’enfance. Tout ça pour arriver là. Patrick Vilaire est un enfant de plus de 80 ans. Est-ce pourquoi le temps ne semble avoir aucune prise sur lui. On n’a qu’à voir son visage souriant ou grave pour savoir comment va sa ville, mieux son pays – car il étend cette passion sur tout le territoire national. Sa vision, même si intellectuelle, et bien qu’elle soit nourrie par une réflexion métaphysique, parfois mystique, se révèle très concrète. Il se méfie de l’inspiration pour privilégier le travail. Un travail qui exige un effort physique, souvent un corps à corps avec la nature. Il aime mettre la main à la pâte, l’une des raisons qui l’a fait choisir la céramique au détriment de la peinture telle qu’on l’entend en Haïti. Il aime sentir naître les formes sous ses mains. Suer pour voir la beauté. Toujours sur plusieurs projets, il chevauche les lieux.

L’œuvre
Oh l’œuvre est variée et ne suit que ses passions. Au fond ce qui l’anime c’est la relation. Comment faire le lien avec tout ce qui bouillonne en lui, et il n’y a pas de hiérarchie. Ne tombez pas dans sa marmite au risque de cuire dans l’huile de ses angoisses car il a des ressources, comme ce moteur dans son ventre qui continue même à tourner même quand il dort. À côté, et peut-être au cœur de la mort il place le pouvoir. Le fait assis. Rimbaud parlait des hommes assis. Mais les fauteuils qu’il sculpte remontent à certaines sources dahoméennes, le même travail fin par endroit et massif par d’autres. Pour finir par une évidence : le fauteuil. La personne qui l’occupera semble moins importante. Le pouvoir c’est le fauteuil. En Haïti il est au cœur de tous les fantasmes. Le mythe du pouvoir. La différence entre Georges Liautaud, « le grand patron » et Vilaire, c’est l’humour qui ne quitte pas Vilaire et qui le sauve d’une gravité qui serait irrespirable si elle n’était pas adoucie par le sourire. Un sourire particulier, bien sûr, celui de Vilaire. Il y a eu cette grande sculpture exposant l’échelle de Richter. De grandes pièces de bois qui semblent danser pour ne pas se briser. Cette pièce rappelle un autre danseur Baron Samedi. Une œuvre parfaite traversée de lignes pures. La tête extra-sensible qui capte tout ce qui se passe dans un vaste rayon. Tel est celui que Vilaire croit être le seul intercesseur entre l’homme et la mort. La mort, ce carnaval. Je me souviens d’avoir croisé Vilaire à Mélodie FM avec Batraville, un matin où je répondais à une invitation de Marcus. Vilaire parlait de cette fresque qu’il était en train de peindre à Jalousie, le grand bidonville sur la montagne de Petion-Ville. Je voulais absolument voir cette œuvre en même temps que le lieu que je voyais toujours de loin. Vilaire m’a expliqué toutes les étapes de ce travail pendant que les gens s’attroupaient autour de nous. Ceux qui se trouvaient autour de nous étaient les mêmes qu’on voyait sur la fresque. C’était la première fois que je vivais une pareille expérience. D’une œuvre complètement intégrée dans la communauté et qui faisait voir un problème à ceux qui le vivaient. Car il arrive qu’une douleur nous enlève la distance nécessaire pour la configurer et tenter de l’extirper en nous. D’où ce goût fort du concept. Le concept expose une idée, lui donne forme, volume, et émotion. C’est par l’émotion qu’il redevient poète.

L’épée
À Port-au-Prince, j’ai rendez-vous avec de vieux amis (Michèle Pierre-Louis, Lorraine Mangonès et Rodney Saint-Éloi). Nous évoquons la force symbolique de l’épée quand l’un d’entre nous fait remarquer, avec un peu d’ironie, que c’est Haïti qui doit m’armer et non la France. Pour réfléchir à cette proposition, je suis allé à la fenêtre. En bas, des jeunes gens qui fréquentent le centre culturel où nous étions, commentent avec fièvre la situation explosive du jour, bien trop répétitive pour permettre une vie régulière. La liberté de ton de ces étudiants me fascine toujours, mais je suis encore plus sensible à cette langueur corporelle qui semble s’opposer à la fièvre verbale qui les anime. C’est pour rester solidaire de ces jeunes gens que j’ai pris la décision de faire fabriquer l’épée en Haïti. Et mon choix s’est porté sur Patrick Vilaire, un sculpteur mais aussi un homme passionné par les idées sociales. Obsédé par le problème de l’eau dans les bidonvilles, Vilaire ajoute le projet d’y construire un village de pêcheurs. C’est un homme aux humeurs changeantes, qui passe sans transition de l’ombre à la lumière, ce qui est un reflet de son œuvre. Bon signe : il est le petit-fils d’un des rares poètes à avoir reçu une palme de l’Académie française : Etzer Vilaire, en 1912, pour Les Nouveaux Poèmes. Deux mois après notre première rencontre, Patrick Vilaire me fait part d’un problème : on n’a pas de forge en Haïti capable d’effectuer un tel travail. Il pensait faire incruster des pierres précieuses dans le pommeau de l’épée, mais il doit admettre que de tels moyens techniques nous manquent. Je ne veux pas de pierres précieuses, Patrick, tout ce que je désire c’est une belle épée faite en Haïti, et pour ça on utilisera les moyens du bord. Après un moment, Vilaire me lance, en souriant cette fois, qu’à part le talent nous n’avons pas grand-chose en Haïti. Alors on fera avec le talent, je réponds. Dans ce cas ton épée est prête, fait-il en sortant d’un carton ses dessins. Pour lui, l’épée d’académicien n’est pas une arme mais une plume. En effet, il a dessiné une épée qui se termine comme une de ces plumes qu’on utilisait dans mon enfance. Il a pris la peine de placer à la pointe de l’épée une minuscule bulle d’encre. L’image est si simple et évidente que les larmes me sont montées aux yeux. Il faudra d’une manière ou d’une autre rappeler Legba, ce dieu du panthéon vaudou qu’on invoque au début des cérémonies afin qu’il permette aux « esprits » de pénétrer dans l’enceinte sacrée. Son poste à la frontière des deux mondes, le visible et l’invisible, en fait le dieu des écrivains. Visiblement, Vilaire ignorait mon intérêt pour cet univers auquel on tient encore, caché derrière un voile pudique, dans certains quartiers huppés. Cet univers de signes, de chants et de danses, demeure le chemin secret qui mène aux plus profondes racines du pays. C’est un langage. Pour y avoir accès, il faut savoir rester trois jours sous les eaux et pouvoir tenir le feu dans ses mains. Les grands peintres primitifs comme Hector Hyppolite et Robert Saint-Brice vivaient et créaient dans un tel climat. C’est ce qui a tant impressionné Breton en 1946 et Malraux, plus tard en 1975, lors de leur visite respective en Haïti. Malraux avait découvert, par des photos que le peintre Tiga lui avait envoyées, un petit cimetière peint par des paysans de Soisson-la-Montagne. Il désirait faire le voyage, épuisant pour un homme à bout de force, afin de rencontrer ces gens capables de montrer la mort sous des couleurs si sereines. L’auteur du Miroir des limbes avait déjà à ce moment-là un pied au Pays sans chapeau, c’est-à-dire dans l’au-delà, ce pays où l’on ne porte pas de chapeau. Malraux, vite accepté par ces peintres dont certains ne connaissaient que l’alphabet des couleurs, leur parlait par signes et mimiques. C’est un chaman, me souffla Tiga. Il me semble qu’un écrivain peut reconnaître la force symbolique d’un univers ésotérique sans pourtant être nationaliste ou mystique – c’est mon cas. Repérer la présence des dieux dans la vie quotidienne des hommes, les Grecs comme les Romains l’ont fait. Pourquoi pas Haïti, ce pays où l’on croise les dieux au coin de la rue ? J’ai déjà vu Ogoun, le dieu du feu, au volant d’un taxi cabossé, et Erzulie aux yeux rouges, échangeant un baiser mortel avec un jeune homme. Vilaire a souri, il m’avait compris. Mon épée ne sera pas habitée par la fureur d’Ogou ni la passion d’Erzulie ou le sens trop pratique de Zaka, le dieu des paysans, mais par l’esprit vif de Legba, ce dieu capable d’ouvrir toutes les barrières, même celles de l’Académie française.

Dany Laferrière
22 janvier 2021

Portrait de Patrick Vilaire © Dany Laferrière, 2021

Patrick Vilaire est décédé dans la nuit du 15 au 16 août 2026