Éroshima · Fête chez Hoki

À Rita Hayworth, la star des pin-up, une rousse si explosive que la première bombe atomique fut baptisé de son nom.

D L
Couverture de l'édition française, Zulma poche
France
Couverture de l'édition canadienne, Typo
Canada

En France

Au Canada

Première édition : VLB éditeur, 1987

Hoki, photographe de mode, est japonaise, implosive, radioactive. Elle fait l’amour 72 heures d’affilée, avant de s’éclipser en laissant son loft à l’écrivain. Bien décidé à ne pas quitter le futon, le voilà plongé dans Mishima, Tanizaki, Bashō… et le Kama-sutra.

Mais quand il apprend la mort de Rita Hayworth – effigie bien malgré elle d’une des premières bombes H –, c’est la déflagration. Alors l’écrivain dresse l’inventaire des corps, des visages, des êtres et des choses. Il faut tout noter. Car tout est précieux. Et tout disparaîtra.
Irrévérencieux, foisonnant et drôle.

Je ne m’intéresse qu’aux clichés et le premier cliché sur le Japon, c’est l’érotisme. Le deuxième : la Bombe atomique.

D L

Fête chez Hoki

Quoi qu’il arrive, je ne bougerai pas du lit. Il n’y a rien de plus neuf que de se réveiller dans un loft aménagé par une Japonaise. Je dors sur un futon dans une pièce éclairée, brillante et presque nue.
L’appartement est un peu concave comme si je nichais dans une coupe à cognac.
Hoki est photographe de mode. Elle est à Manhattan. Elle m’a passé son appartement. Elle reviendra dans quinze jours.
– Avez-vous déjà vu un Nègre avec une Japonaise ?
– Non.
– Moi non plus.
C’est connu, les Japonaises ne se mêlent même pas avec les Blancs.
Faut dire tout de suite que Hoki est un drôle d’oiseau cosmétique. Sorte de mélange aphrodisiaque de raffinement oriental et de vulgarité nord-américaine. Hoki est née à Vancouver, B.C. Elle n’a pas de dieu. Ni Confucius, ni Bouddha. Elle fait l’amour comme Lao Tseu se tient sur son buffle. Dangereusement. Pour certains, ça va. Tout le monde ne tient pas le coup.
J’ai rencontré Hoki à une exposition de ses photos dans une galerie d’art. Elle portait une robe noire ajustée au corps. On aurait dit une flamme bleue qui changeait de teinte sous la lumière.
Hoki m’a vu la première.
– Vous aimez ça ?
Elle me montre les photos d’un geste du menton.
– Non.
– Ah ! bon…
– Je suis entré ici par pur hasard.
– Vous êtes encore là.
– J’aime voir les gens.
– Les femmes ou les gens ?
– Les hommes pour moi, ça compte pas.
– Ce n’est pas mon avis, dit-elle avec un curieux sourire.
– Alors, ça tombe bien.
Hoki prend ses amants. Pour elle, c’est un geste de nature. Le temps de dire ouf ! j’étais dans son lit. Hoki a toujours eu un homme chez elle. À plein temps. Je suis son treizième amant (un bon chiffre) et son premier Nègre. Le type qui m’a précédé dans la fonction est un Indien. Le soir où j’ai rencontré Hoki, elle venait de signifier son congé au Peau-Rouge.
Hoki n’a pas attendu Gloria (Steinem) pour baiser à volonté. Ni pour changer d’amant quand ça lui chante. Elle veut. Elle ne veut plus. C’est tout.
Tout Hoki.
Hoki n’est pas une bombe sexuelle. Du moins, elle n’explose pas. Elle implose. Croyez-moi, c’est pire.
Hoki est radioactive.
Hoki amène toutes sortes de gens chez elle. Des musiciens de jazz, des poètes, des écrivains, des peintres, des financiers, des clochards, des architectes, des travestis, des photographes de mode, des journalistes, des mannequins, enfin toute la smala de noctambules qui fréquentent la Zone.
Hoki collectionne les oiseaux rares. Elle a écrit sur la porte de son appartement : le zoo kama-sutra.
Hoki m’a tiré jusqu’à son lit et m’a fait l’amour durant 72 heures. Tout le Kama-sutra est passé à la casserole. De mon côté, j’ai fait de mon mieux.
zen contre vaudou.
On est sortis du lit à cause de John Lennon. Lennon est mort. C’est arrivé jusqu’à nous. C’est connu, l’érotisme est fait pour aboutir au meurtre.
lennon est mort pour nous.

II

Pour faire l’amour avec Hoki, il faut connaître Basho. Basho est un poète vagabond du vieux Japon (1664). C’est un maître de ce genre de poème bref : le haïku.
Vous imaginez le choc.
La sexualité volcanique des brousses contre la sensualité minutieuse de Kyoto.
noir contre jaune.
Les mains soûles et spirituelles de Hoki font de mon corps un bel objet sexuel. Comme un briquet que l’on tourne et retourne dans sa paume avant de l’allumer.
Hoki me lit au petit matin ce poème de Bashō :
Éclat de la lune
j’ai passé ma nuit à tourner
autour de l’étang.
Hoki m’a appris la nudité. À bien y penser, c’est une expression terrifiante : faire l’amour.
Il y a pire : faire l’amour avec une japonaise.
Hoki a pour elle l’Orient sensuel et raffiné. J’apporte l’endurance et la force.
Tout l’Occident judéo-chrétien assista, impuissant, à ce qui se passa cette nuit-là au 4538, avenue du Parc.
Hoki s’est d’abord rasé tout le corps. Je restai allongé sur le futon. À travers la fenêtre, la lumière des phares des voitures se croisant sur l’avenue du Parc.
Hoki s’est ensuite bassiné le corps avec un onguent fortement alcoolisé. Dieu ! une allumette et elle flambait.
C’est moi qui prends feu. feu noir.
L’incendie a duré 72 heures. Hoki est, aujourd’hui, à Manhattan à cause de la mort de John Lennon. Lennon a crevé pour qu’un Nègre puisse sauter une Japonaise.
Hoki est partie. Il reste sur la table un peu de gâteau de la veille et un vieux fond de cognac. Je pourrai déjeuner sans quitter mon lit.

III

Le téléphone calé au pied du lit, posé sur un volume de Mishima. Il pleut.
Je suis couché dans le loft de Hoki. Il fait un peu sombre dans la pièce. Je regarde un pan de ciel par la fenêtre.
Je pense. Je pense à la Bombe atomique. Le grand-père de Hoki, je crois, est un rescapé d’Hiroshima. Je vois les habitants d’Hiroshima en train de vaquer à leurs occupations. Il est 8 heures du matin. Dans un quart d’heure, ce sera la fin. Je ne suis pas choqué. Je suis intrigué. Depuis cet instant, tout ce que nous faisons – les gestes les plus banals – est menacé par la Bombe. tout ce que nous faisons en ce moment – même la lecture de ce livre – a un rapport avec la bombe.
Le téléphone sonne.
– Allô.
– Hoki est là ?
– Hoki est à New York.
– Ah !… merci.
– Je suis là, moi.
– Toi, c’est qui ?
– L’amant nègre de Hoki.
– Oh ! (Elle rit.)
– Arrive, alors.
– Si t’es l’amant de Hoki, je ne peux pas venir.
– Pourquoi donc ?
– Ben… ça se fait pas.
– On le fait alors.
Un temps.
– Qu’est-ce que tu fais ?
Un temps plus long.
– OK, je viens.
Il y a des jours comme ça. Lao Tseu dit que tout arrive à qui sait rester dans son lit. C’est là que j’attends la Bombe.
Une demi-heure plus tard.
– Entre. C’est ouvert.
Elle s’attarde un moment dans le couloir à secouer son parapluie.
– Je suis Keiko.
Elle a dit ça comme on dit feu.
– Et moi, une variété toucouleur du zoo de Hoki.
– C’est pas assez.
Elle hésite un bref instant.
– Bon, finit-elle par ajouter, qu’est-ce qu’il fait cet oiseau ?
– Il est là.
Keiko fait trois pas vers la fenêtre avant de se retourner brusquement vers moi.
– Hoki n’héberge pas pour la frime.
– Bon, dis-je, tu connais les goûts de Hoki.
Keiko est grande. Petits seins. Ses parents viennent de Kyoto. Elle est née à Los Angeles. Cuisses fermes. Fesses dures. Nerveuse. Elle marche sans arrêt dans la pièce, ce qui me rend nerveux.
– Tu peux t’asseoir.
– Bien.
– Si tu ne vois pas d’inconvénient, moi, je resterai couché.
Elle se retourne brusquement pour me dévisager longuement.
– T’es très bien couché. Pourquoi y verrais-je un inconvénient ?
Keiko est restée assise un peu plus de dix secondes.
– Il me faut de la musique.
Elle a dit ça comme une camée en manque. beau brin de fille vivante.
– T’aimes Garfunkel ? me demande-t-elle sans transition.
– J’écoute.
Garfunkel ne tarde pas à fredonner doucement cette ballade islandaise connue.
Je regarde Keiko dans cette robe à grands motifs de Katzuo.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je choisis un disque.
– Non. Dans la vie.
– Ah ! je travaille avec Hoki.
– Encore !
– Mannequin.
Hoki m’a déjà présenté à une foule de collaboratrices. Je découvre encore de nouvelles têtes. Hoki travaille avec tout le monde. Elle connaît le Milieu.
– J’aime comment ça s’est passé, dis-je après un silence.
– Quoi ! Comment quoi ?
– Bon, juste au téléphone… comme ça.
– Oh ! c’était autre chose pour moi.
– Comment donc ?
– Déprime. J’appelle toujours Hoki dans ces cas-là.
– J’suis pas Hoki.
– Tu m’as fait rire.
Elle poursuit la conversation, accroupie, en farfouillant dans les disques. De ma position, je ne peux voir que ses chevilles.
Hoki m’a appris le yoga. Je ne sais pas si ça pourrait servir à quelque chose. Je fais mes exercices au lit. Sans trop y croire.
Je note dans mon carnet. Trois choses à atteindre : yoga, végétarisme et méditation. le premier nègre yogi.
Comment faire cette méditation avec Keiko dans les parages ? Son parfum flotte dans la pièce.
Keiko est arrivée avec du saké.
– Très peu pour moi.
– J’ai fait aussi de la soupe.
– J’en prendrai bien un bol.
– Tu te prends pour qui à te faire servir au lit ?
– Je t’avais prévenue.
– Comment ça ?
– Je ne bouge pas du lit.
Keiko dispose tranquillement les tasses et les bols sur une petite table basse, près du lit. Elle sert le saké comme une véritable geisha. Le bonheur, c’est qu’on peut boire ce vin de riz en quantité sans se soûler. Je bois calmement. Keiko s’envoie du saké cul sec.
– On mange ?
Keiko disparaît pour revenir en coup de vent avec du riz cuit dans un grand bol de laque noire, une soupe parfumée à la pâte de soja avec, sur le dessus, du filet de poisson cru et salé et des asperges.
– C’est très bon.
– C’est une recette de Hoki.
– Veux-tu me verser encore un peu de saké ?
– T’aimes bien le saké ?
– Je le bois.
– Moi, ça me rend dingue.
– Et alors ?
Il pleut. Il a recommencé à pleuvoir. À mon insu. Je n’y peux rien. Le Tao tö king dit : Le retour est le mouvement du Tao.
Keiko est revenue. Elle porte un kimono. Elle est légèrement maquillée. Que faire d’une dingue sensuelle quand il pleut ?
C’est une bonne averse. La pluie tombe dru. Oblique. La chambre est de nouveau sombre. Keiko tourne comme un derviche. Je vois ses chevilles sous le kimono.
Un oiseau mouillé cogne son bec contre la vitre de la fenêtre. Corne contre verre. La pluie redouble. L’oiseau est encore là. Je le connais. C’est un moineau.
Issa note :
Viens jouer
avec moi
moineau orphelin.

Keiko continue à tourner de plus en plus lentement. On dirait une séquence filmée au ralenti. L’oiseau n’arrête pas de se frapper contre la fenêtre. Je ne sais comment un si fragile oiseau a pu traverser ce pilonnage meurtrier. En tout cas, il est là. Sonné. La chambre devient de plus en plus sombre. Le saké, très insinuant. L’oiseau paraît fatigué. La pluie, de plus en plus forte. Un mur d’eau. L’oiseau s’affole derrière la vitre. Keiko se retourne sur le dos. Son ventre est jaune. Ses jambes pointent vers les poutres noires du plafond. Le kimono, à côté d’elle. L’oiseau fera-t-il un trou dans la vitre à force de s’y frapper ? Keiko, couchée sur le plancher, se caresse doucement les seins. Lao Tseu, sur son buffle, perd la boule. Quand un philosophe chinois perd la boule, c’est qu’il va se passer quelque chose. Keiko continue de se caresser les seins. J’attends beaucoup de ce moment pour l’avenir de l’humanité. Le sort de la civilisation judéo-chrétienne se joue, à l’instant, entre ce Nègre et cette Japonaise née à Los Angeles. Keiko se caresse à présent les poils du pubis. Poils luisant dans la pénombre. Ses mains glissent sur ses cuisses. Hautes tours. Couché sur le futon, les yeux mi-clos, je ne perds aucun de ses gestes. Ma main droite tenant mon sceptre. Sexe noir. L’oiseau joue sa vie. Keiko tressaute comme une rainette. Sa main remonte vers l’entrecuisse. Ses pores s’élargissent. Paume sur peau. Sa peau devient rêche. Les pointes de ses seins durcissent. Keiko secoue violemment sa tête de droite à gauche. Elle respire par la bouche bruyamment. Sa gorge est sèche. Keiko passe sa langue violette sur ses lèvres déshydratées. Son ventre se comprime en de légers spasmes. Je vois l’oiseau tomber. Keiko s’essouffle. Ses ongles verts se perdent dans une mare de sang, de musc et de pisse. Keiko bouge doucement ses hanches. Sa main s’enfonce plus profondément. Son corps se recroqueville. La pluie a légèrement diminué. Le soleil apparaît de nouveau. La chambre nettement éclairée. Keiko respire de plus en plus fortement. Les ailes du nez se gonflent. Le ventre se contracte violemment. Le premier cri traverse ses lèvres serrées. Un tout petit cri. Un cri mouillé. L’œuf. Son corps est secoué de spasmes. Ses reins se soulèvent vivement. Il a recommencé à pleuvoir. Avec rage. Ses cuisses s’ouvrent et se ferment. Keiko siffle l’air. 10 secondes. c’est le cri. D’abord saccadé, violent, percutant vers le sommet (une espèce de flottement) pour une descente douce, tendre, heureuse. L’oiseau a payé de sa vie l’orgasme de Keiko.

Regard sur l’œuvre

Un croqueur de vie et de vies au style unique.

— Valérie Marin La Meslée, Le Point

Une pure fantaisie de l’académicien, à lire dans un bain chaud.

— Gladys Marivat, Le Monde

C’est Dany Laferrière qui s’y colle, avec son humour, son sens de la dérision et de l’ironie. (…) Ça croque sous la dent, ça fond dans la bouche.

— Lire Magazine

Une ode à la sensualité.

— Le Parisien week-end

Livre à offrir en cadeau? Eroshima! pour son cabotinage et son humour.

— Françoise Careil, Nuit Blanche

Cet humour irrévérencieux et provocant n’est pas gratuit. Au contraire, il vient remettre en cause avec une évidente efficacité la légitimité du monde actuel.

— Guy Cloutier, Le Soleil

vec sa mise en scène généralisée et ostentatoire d’éléments ethniques, culturels et érotiques éculés, le récit, loin d’être simplement cocasse ou provocateur, s’avère une herméneutique du stéréotype.  

— Voix et Images

Coup de cœur par Fanny de la librairie Murmure des mots à Brignais

Il y a dans celui-là une véritable sensualité qui nous fait vibrer, et nous avons qu’une hâte à la fin du récit : rencontrer Hoki ! C’est un petit texte (trop court snif) qu’on déguste un peu comme un fruit exotique, entre le besoin de tout manger et l’envie de déguster chaque saveur. En bref, très chouette!

Sexe, jazz et bombe par Jean Guay, Québec Français
1 septembre 1990

Dans le Village Voice de New York, on compare Dany Laferrière à James Baldwin, le plus grand écrivain noir américain. Au Canada anglais, la critique a été unanime et on le classe avantageusement parmi les meilleurs auteurs canadiens actuels. On voit en lui un Miller ou un Bukovski.

Dany Laferrière est un écrivain choc car il bouscule les idées reçues et dit les choses telles qu’elles sont réellement, sans détour. Il cherche constamment àdéstabiliser les fausses émotions. Comme Baldwin, qui a essayé de comprendre les Blancs avec comme conséquence que les Blancs ont ensuite essayé de comprendre les Noirs, il s’attaque aux mythes qui entourent les relations entre ces deux races.

Rétablir les faits

Le personnage de son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, est un jeune écrivain, surnommé Vieux, dont l’écriture d’une première oeuvre sert de toile de fond à ses réflexions, fantasmes et chroniques. En fait, « c’est un type, un Nègre, qui vit avec un copain qui passe son temps couché sur un divan à ne rien faire sinon à méditer, à lire le Coran, à écouter du jazz et àbaiser quand ça vient » (p. 55). Le copain en question se nomme Bouba et se délecte de Freud en attendant que saute la bombe… Très occidentaux ces Nègres! Avec Laferrière, finis l’exotisme afroprimitif, le vaudou et la chasse au lion! Il prend un malin plaisir à abattre les mythes un à un « Et moi, je voyais la fille hocher la tête, en extase devant un vrai de vrai, l’homme primitif, le Nègre selon National Geographic, Rousseau et Cie. Je connais très bien ce type etje sais qu’il vient, non pas de la brousse mais d’Abidjan, l’une des grandes villes d’Afrique, qu’il a longtemps vécu au Danemark et en Hollande avant de s’établir à Montréal. C’est un urbain et un occidental. Mais cela, il ne l’admettra devant aucune Blanche pour tout l’ivoire du monde. Devant le Blanc, il veut passer pour un Occidental, mais devant la Blanche, l’Afrique doit lui servir, en quelque sorte, de SEXE SURNUMÉRAIRE. » (p. 147). Cet extrait traduit bien le ton mordant et ironique du livre qui se présente comme un mode d’emploi pour éviter que l’on tombe dans le panneau; Laferrière a vendu la mèche et certains le lui ont reproché…

Cependant, outre, parfois, l’audace du propos très direct, ce qu’on retient de ces personnages, dont le passé importe peu est qu’ils se sentent tout à fait à l’aise dans notre culture que l’on croit exclusive aux Blancs occidentaux. Laferrière a voulu que Vieux et Bouba aient l’air de n’importe quel Noir qui déambule sur la rue et que les gens qui le croisent se disent qu’il peut penser aux mêmes choses, lire les mêmes livres: « En plus, un Nègre qui lit, c’est le triomphe de la civilisation judéo-chrétienne! La preuve que les sanglantes croisades ont eu, finalement, un sens. C’est vrai, l’Occident a pillé l’Afrique mais ce NEGRE EST EN TRAIN DE LIRE. » (p. 38).

Éroshima

Selon les dires mêmes de l’auteur, ce deuxième roman se veut encore plus révolutionnaire et stylisé; un livre pour lecteurs très tranquilles! Et c’est peut-être la raison pour laquelle on en parle moins. Laferrière, en effet, va plus loin; le Nègre a non seulement donné une claque aux Blancs dans leur propre culture, maintenant il élargit la sienne à l’Asie. L’axe Noir-Blanc devient l’axe Noir-Jaune: « Hoki a pour elle l’Orient sensuel et raffiné ». J’apporte l’endurance et la force. Tout l’Occident judéo-chrétien assista, IMPUISSANT, à ce qui se passa cette nuit-là au 4538, avenue du Parc. » (p. 18, Éroshima)

Qui est Dany Laferrière

Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en Haïti. Très jeune, il prend conscience que les choses ne tournent pas rond dans ce pays; il était à peine âgé de cinq ans, lorsque son père, qui était ambassadeur en Italie, fut obligé de s’exiler à New York après avoir dénoncé le régime dictatorial de Duvalier, le père. Il ne le revoit qu’à sa mort.

Sous Duvalier fils, Dany Laferrière exerce le métier de journaliste et développe, dans ses reportages et critiques, un style très personnel qui peut s’apparenter à celui d’un Foglia. A son tour, il s’exile car il s’est attiré les foudres des autorités et sa vie est menacée. Déjà, il dérange et ne se gêne pas pour le faire. En 1978, à l’âge de vingt-cinq ans, il immigre au Québec et s’installe à Montréal. Commencent alors des années très difficiles où emplois de toutes sortes et déménagements se succèdent. Puis le vent tourne et il fait son entrée au petit écran à Télévision Quatre-Saisons où il « anime » la météo. En effet, si son style peu orthodoxe déplaît à l’establishment Haïtien qui le voit comme un bouffon, il attire tout de même l’attention. Premier noir francophone dans une salle de nouvelles comme journaliste permanent, il participera ensuite à « 100 limite », au « Petit journal », à « la course Amérique-Afrique » et, plus récemment, à « La bande des six ».

Il a publié deux romans, Éroshima (1987) et Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985) qui a été porté au grand écran et qui soulève présentement la controverse aux États-Unis. Donc, cinq ans après la parution de ce premier roman, on en parle encore et l’on a pas fini d’en entendre parler. Comme il le dit lui-même: « C’est l’expression qui m’intéresse, être un homme libre qui s’exprime, que ce soit à la télévision, dans les romans ou au cinéma. J’aime bien être connu dans des milieux différents. Ce qui m’intéresse, c’est l’individu en mouvement qui marche et parle, en quête de vérité et de lucidité ».

Éroshima

Ce deuxième roman, qui est pratiquement passé inaperçu, va cependant encore plus loin; les idées révolutionnaires du premier se transforment en actes. Le Nègre a non seulement donné une claque aux Blancs dans leur propre culture, maintenant il élargit la sienne à l’Asie, un peu comme s’il se disait que l’Occident c est bien beau mais qu’il y a aussi autre chose, en l’occurrence l’Orient et tout le mystère qu’il évoque. L’axe Noir-Blanc peut devenir l’axe Noir-Jaune: « Hoki a pour elle l’Orient sensuel et raffiné. J’apporte l’endurance et la force. Tout l’Occident judéo-chrétien assista, IMPUISSANT, à ce qui se passa cette nuit-là au 4538, avenue du Parc » (p. 18, Éroshima). Et on s’en doute car chez Laferrière, l’érotisme est roi! D’où le titre plus qu’évocateur.

L’action se résume en bien peu de mots parce qu’encore une fois elle sert de prétexte à l’imaginaire fantasmatique de l’auteur savoureusement alimenté par Rita Hayworth, le saké et la bombe atomique, l’orgasme ultime ! Et tout cela se passe dans un appartement de Montréal, celui de Hoki où séjourne son premier amant Nègre, très heureux de sa situation. Frère jumeau du personnage principal de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, il jouit de la vie dans tous les sens du mot, de son lit, au centre du monde. En attendant la bombe, sexuelle ou à retardement, peu importe. Selon les dires mêmes de l’auteur, ce deuxième roman se veut plus recherché et les petits détails qui retiennent l’attention ne sont pas fortuits; c’est un livre pour lecteurs très tranquilles qui aiment prendre tout leur temps ! Cette minutie contribue à rendre plus tangible et réaliste l’atmosphère toute orientale du récit. Si, dans le premier roman, l’impression d’une certaine trame linéaire pouvait se dégager, Éroshima éclate dans tous les sens, tout en les mettant à contribution, littéralement comme une bombe. Mais elle est sans danger, elle fait du bien.

Avec ces deux oeuvres, Dany Laferrière pose les premiers jalons qui l’amèneront sûrement à être reconnu comme écrivain de premier ordre de la modernité québécoise et, sans doute, hors-frontière. Il prépare actuellement un. nouveau roman qui touchera, cette fois-ci, aux relations entre Noirs. Surveillez bien la controverse que ce thème va soulever!

TV5Monde, L’invité, au micro de Patrick Simonin (2 mai 2024)