J’écris comme je vis

Pour Maggie, « mon témoin capital ».
D L

CANADA

ISBN: 9782764620588
217 pages

Si vous avez envie de lire ce que raconte Laferrière sur la mort (“La mort, je ne veux pas la voir”, “La mort haïtienne”), sur ses rapports avec les mots (“L’ivresse des mots”) ou ses lectures d’enfance (“Les premières lectures”), le vaudou ou le féminisme, il n’y a qu’à butiner au fil de ces conversations – qui prennent parfois le ton de la confrontation amicale, pour notre plus grand bénéfice.

Mais qui est-il donc, à la fin, ce gros malin, ce rusé de première classe, farouchement indépendant, apparemment timide et capable d’audaces inattendues?
– Bernard Magnier

Un vrai menteur ou plutôt un menteur vrai?

Est-il Vieux Os, l’enfant, compagnon de soirée et petit-fils de Da, l’émouvante grand-mère buveuse de café?

Est-il l’adolescent troublé par le «goût des jeunes filles» et les frasques de la maison d’en face?

Est-il l’amoureux silencieux de Lisa, qu’il ne fera qu’apercevoir endormie dans sa chambre, la nuit de son départ précipité de Port-au-Prince pour le Québec?

Est-il Vieux, l’un des deux jeunes Haïtiens, héros de son premier roman, qui, entre deux lectures de Henry Miller et du Coran, écrivent (un peu), parlent (beaucoup), font l’amour (plus encore), et vivent ainsi quelques «jours tranquilles» à Montréal?

Est-il ce journaliste haïtien contraint à l’exil par les sbires duvaliéristes, ou cet ouvrier, employé de nettoyage au Canada, qui a vu dans la littérature sa «seule chance» d’échapper au destin qui lui était réservé?

Est-il le personnage médiatique, invité-vedette de la télévision québécoise, ou ce père de famille, romancier dans l’anonymat de Miami?

Est-il cet écrivain refusant les étiquettes, mais les acceptant toutes (ou presque) pour mieux les dénoncer dans tous les salons, colloques et autres rassemblements littéraires, où il est tour à tour invité aux titres d’écrivain francophone, caribéen, haïtien, québécois, canadien…?

Est-il cet écrivain qui a mis sa vie dans sa littérature, à moins qu’il n’ait mis sa littérature dans sa vie?

Regard sur l’œuvre

Ceux qui connaissent l’œuvre de Dany Laferrière retrouveront avec bonheur les thèmes et les personnages du “Cycle américain” et apprécieront cet ouvrage plein de verve.
– Pascale Navarro, Voir
14 décembre 2000

Vous avez beau avoir lu tous les romans de Dany Laferrière, quelque chose reste insaisissable chez cet écrivain. Ses livres ont beau être autobiographiques (on pourrait chicaner sur la véracité de cette affirmation un peu rapide, mais bon, il nous raconte tout de même sa vie!), on a toujours l’impression que l’on ne connaît pas vraiment Dany Laferrière, et que ce mystère lui convient d’ailleurs parfaitement.

J’écris comme je vis présente des entretiens réalisés avec le journaliste Bernard Magnier (directeur de la collection Afriques aux éditions Actes sud, anthologiste), alors que Laferrière passait quelques mois en France en « résidence d’écrivain », comme on dit. Les deux hommes ont échangé sur une foule de sujets, tous chers à Laferrière, et pour la plupart présents dans « Cycle américain », achevé cette année avec Le Cri des oiseaux fous.

L’ouvrage se présente sous forme de questions et réponses, et chaque thème est identifié en en-tête de page, de manière à facilement nous retrouver. Si vous avez envie de lire ce que raconte Laferrière sur la mort (La mort, je ne veux pas la voirLa Mort haïtienne), sur ses rapports avec les mots (L’Ivresse des mots) ou ses lectures d’enfance (Les Premières lectures), le vaudou ou le féminisme, il n’y a qu’à butiner au fil de ces conversations – qui prennent parfois le ton de la confrontation amicale, pour notre plus grand bénéfice.

De bonnes questions
Bien sûr, l’intérêt du livre est sa matière première: l’ »écrivain » Dany Laferrière, sa vie (son matériau), ses pensées, ses idées sur la littérature et le monde en général. Mais ce livre n’aurait pas été aussi intéressant sans les questions pertinentes et originales de Bernard Magnier. Ainsi, celui-ci essaie de cerner cet homme qui se plaît à brouiller les pistes. Laferrière explique par exemple que l’homme qui écrit, le narrateur, n’est pas forcément l’auteur. Qu’en est-il alors du pari autobiographique? « L’écrivain est peut-être un célibataire, dit Magnier, mais l’auteur est marié et il a trois enfants. Pour quelqu’un qui écrit sur lui-même, leur absence est assez étonnante dans tes livres. » Et toc.

En abordant cette question, les deux hommes évoquent l’un des principaux traits de l’écrivain: son rapport avec l’image qu’il projette de lui-même. Voici sa réponse: « En tant qu’écrivain, je me sens plutôt proche d’une rock star. La rock star, généralement, n’a pas d’enfants et n’est jamais chauve. » Elle a beau être comique (Laferrière est le roi de la boutade), sa réponse n’en est pas moins révélatrice du fait que l’écrivain se dissocie volontairement de l’homme qu’il est (et qu’il entend rester) en retrait de la vie publique, et de la vie littéraire. Comme il le dit, son personnage n’est jamais tout à fait au premier plan », mais plutôt à regarder les autres: sa grand-mère Da dans L’Odeur du café; les filles dans Le Goût des jeunes filles; son ami Bouba dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il dit également n’avoir d’yeux que pour Gasner, ce journaliste haïtien assassiné, dans Le Cri des oiseaux fous – on a pourtant la nette impression dans ce roman que le narrateur est, plus qu’ailleurs dans l’oeuvre, le personnage principal. Mais ce que révèle en fait Laferrière, c’est que jouer avec les différentes postures lui permet d’échapper à la catégorisation, et de garder son entière liberté de créer.

La langue de chez lui
Laferrière parle également des lieux qu’il habite, et de sa peur de confondre, un jour, Montréal avec un écran de télé. « De plus en plus, je remarque que je ne vais à Montréal que quand j’ai un livre qui sort ou si je reçois une invitation officielle d’un organisme. C’est très dangereux parce que, si ça continue, je vais finir par confondre Montréal avec la télé. Montréal prendra la forme d’un énorme téléviseur. Ce serait dommage parce que Montréal fait partie avec Petit-Goâve et Port-au-Prince des trois villes où je me sens totalement chez moi dans le monde. »

Laferrière explique, en effet, qu’il ne vivrait jamais en France, par exemple. « Non parce que je traînerais un vieil héritage colonial, mais simplement parce que je n’ai pas envie de perdre mon temps à discuter tout le reste de ma vie de questions relatives à la colonisation ou à l’identité. Pour tout dire, je n’ai rien à foutre de la créolité, du métissage ou de la francophonie. »

Comme écrivain, Laferrière peut très bien éviter, en effet, d’aborder ces thèmes qui le hérissent. Mais comme homme, comme citoyen, a-t-il vraiment le choix de répondre ou non aux questions? Non. Et cela nous vaut des pages fort intéressantes où il explique sa vision de la culture et de l’histoire haïtiennes, le folklore en moins. « Le mot Haïti existe dans ma chair. N’importe où dans le monde, quand j’entends ce nom, mon coeur se met irrémédiablement à battre plus vite. »

Laferrière est un cas pour les amateurs de littérature. Il dit ne pas se soucier de la langue (« La culture m’intéresse, pas la langue »), mais développe tout un discours sur la pluralité des langues présentes dans ses livres (le rythme américain, créole, dans des livres écrits en français); et l’un de ses plus grands regrets, c’est qu’il « faille une langue pour écrire »! « Je n’arrive pas à comprendre l’idée de la beauté d’une langue. Voilà une chose qui ne me touche pas. Toutes les langues, si l’on veut s’exprimer de cette manière, sont sûrement à la fois belles et laides. Une langue maternelle ne pourra jamais être laide. » Tout comme le monde de son enfance restera toujours un paradis.

Ceux qui connaissent l’oeuvre de Dany Laferrière retrouveront avec bonheur les thèmes et les personnages du « Cycle américain », et apprécieront cet ouvrage plein de verve, formidable compagnon de lecture.

*

Mon pays, c’est le style
– Dany Laferrière, propos recueillis par Chantal Guy
11 février 2001

« Écrire n’est pas le but de ma vie », lance Dany Laferrière en entrevue. Il a pourtant écrit dix livres. « Vous dites que vous êtes écrivain, mais les gens ne vous croient pas. Et puis il faut faire des livres, dit-il en blaguant. J’aurais pu me contenter de dire « je suis écrivain » sans avoir écrit. Il a fallu donner des preuves. C’est fait. »

Dany Laferrière, qui était à Montréal la semaine dernière pour participer à un colloque sur la littérature noire, offre en prime à ses lecteurs, admirateurs, critiques ou détracteurs, un dernier ouvrage, J’écris comme je vis (Lanctôt Éditeur) tiré d’un entretien qu’il a eu avec le journaliste français Bernard Magnier. Un entretien revu et corrigé. « Il fallait que cela repasse dans ma chair, dans ma grille, pour que cela devienne MIEN, MON livre, pour que j’accepte de publier. Je n’accepterai jamais l’idée que des questions et des réponses paraissent comme ça, sans réécriture. »

Dans J’écris comme je vis, Dany Laferrière passe en revue tous ses sujets de prédilection: l’Amérique, le Québec, les femmes, ses auteurs préférés, la gloire, l’identité, le racisme…

On apprend aussi que Laferrière a cessé d’écrire. Qu’il a enfin terminé « son » livre, Une autobiographie américaine, et que chacun des dix livres publiés, depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer au Cri des oiseaux fous était en fait un chapitre de ce livre unique. « Dès le départ, j’avais une vision globale et générale de ce projet. Cela vient du fait que je n’aime pas l’idée d’être un écrivain-qui-écrit-des-livres et dont c’est l’unique but. Je suis l’auteur d’une Auto-biographie américaine, un livre. Je ne dis plus mes livres, mais mon livre. »

Seize ans après la publication de son premier roman au titre controversé, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière voulait, à 47 ans, « jeter un regard sur le chemin parcouru ». Sans aucune nostalgie, par curiosité, pour conclure, pour clouer le bec. « Je trouvais que ce livre-là devait être fait. C’est un concentré de tous mes livres. C’est l’idée aussi d’enlever aux autres le droit de tout dire, dans le sens qu’ils ne sont pas les seuls lecteurs de mes livres. Moi aussi, je les ai lus. Il s’agit de « ma » lecture de mon oeuvre. »

Content d’être célèbre

Laferrière, en 1985, a peut-être ouvert la voie au Québec à tous ces auteurs que l’on nomme tantôt « écrivains migrants », tantôt « écrivains de l’exil »; selon les circonstances et les intérêts, on le dit « Québécois » ou « Haïtien ». C’est contre ces étiquettes qu’il se bat, au risque de ne plaire à personne sauf à lui-même. « Je suis dans un autre territoire qui s’appelle le style, qui comprend toute une population de gens, où il y a des Haïtiens, des Québécois, des Autrichiens, des Sénégalais, des Ivoiriens ou des Allemands… Je revendique le terme générique d’écrivain. » Il agit de même lorsqu’on le qualifie d’écrivain « sexuel » ou « exotique ». « Ce que je déteste, c’est quand on masque la vérité ou qu’on tente de me réduire à une définition. »

Dany Laferrière n’a pas changé. Celui par qui le scandale arrive, celui qui a accepté de poser nu dans un magazine, celui qui tient des propos plus ou moins « politically correct » continue de surprendre. Cette phrase d’un auteur dont il a oublié le nom, « étonne-moi » (il s’agit de Jean Cocteau), il se l’inflige tous les jours. « Sinon, je m’ennuie, dit-il. Mon rêve, c’est de bouger tout le temps, d’être une cible mobile. Étonne-moi, ça ne veut pas dire de tout le temps faire un show, mais de ne pas en faire, de devenir qui on est vraiment, de ne pas faire comme les autres. »

Et il bouge. Sans cesse. De Haïti, à Montréal, à Miami (où il habite présentement), en Europe, partout où on l’invite et même où on ne le veut pas, il se sent chez lui. C’est ce qu’il nomme son style. « Ce n’est pas parce que je suis Noir et Haïtien que je ne peux être qu’un immigrant. J’aime être un voyageur, un dandy. Stefan Zweig, dont les oeuvres circulent partout dans le monde, n’est pas perçu comme un immigrant! C’est ce que j’ai voulu écrire dans Chronique de la dérive douce. C’est l’histoire d’un type qui commence par dire que les choses sont difficiles. Il est assis sur un banc du Champ-de-Mars, se rend compte qu’il n’a plus d’amis et qu’il n’en a pas encore dans cette nouvelle ville, mais qui finit par dire « ma vie est entre mes mains. Je suis beaucoup plus libre que vous ». Et il conclut que quitter un pays pour un autre lui semble la dernière grande aventure humaine. Un type a déjà dit que l’exil absolu, c’est de rester chez soi… »

« Je remarque qu’il n’y a que des ghettos dans le monde, ajoute Laferrière. La seule possibilité, c’est de passer d’un ghetto à l’autre. La vie, c’est de changer de quartier, comme on dit. Dans un café, il y a les mêmes conversations, les mêmes clients, depuis la nuit des temps. Si vous voulez changer de conversation, changez de quartier. Il n’y a pas de petit ou grand pays qui ne soit pas un ghetto, où les gens discutent inlassablement des mêmes choses en croyant qu’il sont les seuls à être des schizophrènes finis. Quand je suis arrivé ici, je croyais que les Haïtiens étaient le peuple le plus mégalomane de la terre et qu’il n’y avait que cette maladie. Mais j’ai vu qu’on pouvait être malade de modestie: le Québec, c’est le pays de la maladie de la modestie et c’est parfois pire que la mégalomanie. »

La modestie, ce n’est pas ce dont souffre Dany Laferrière (qui se dit souvent collègue de Horace, Virgile et Racine), qui avoue dans J’écris comme je vis avoir écrit non seulement pour « savoir ce qu’il fait de sa vie », mais aussi par vengeance. « On ne me prenait pas au sérieux, personne ne croyait que j’étais journaliste. J’ai écrit avec un sentiment de violence. C’était comme le fameux « Tin toé! » (de Claude Meunier). » Sans modestie, mais aussi – et c’est plutôt rare de nos jours – sans souffrance et sans complexes. « J’ai réussi à faire quelque chose que très peu d’écrivains, qui ont beaucoup plus de talent que moi, n’ont pas fait: c’est-à-dire être libre et heureux, content d’être célèbre. »

La hiérarchie, pour lui, n’est pas basée sur le talent, mais sur la liberté. « Il n’y a que les vulgaires qui souffrent, ceux qui n’ont pas de style. C’est le contraire du dandy. Le travail, c’est de trouver la grâce d’être soi-même, de ne pas mettre de bémols. Les dandys, les aristocrates de ce monde sont ceux qui ont assez de courage pour se présenter à leur naturel, même laids. Se faire beau, vouloir plaire, est un acte de subalterne. Les princes font ce qu’ils veulent. Et je vis comme un prince. »

*

Les 15 ans de Laferrière
– Marie-Paule Villeneuve, Le Droit
17 mars 2001

Les 15 ans de Laferrière

Amusant et talentueux, Dany Laferrière fête ses 15 ans de carrière en parlant de sa vie. Dans un long entretien avec Bernard Magnier, l’auteur de 10 livres portant sur sa vie en Amérique, dont le célèbre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, se confie comme il l’a fait généreusement avec les médias depuis qu’il est devenu un homme public.

Un peu déçu d’être plus écouté que lu, Laferrière n’hésite pourtant pas à parler de tout ce qui a été son existence: la fuite d’Haïti dans les années 1970, sa mère, son père exilé aux États-Unis, ses tantes, son épouse, ses filles. Dans J’écris comme je vis, l’auteur à la fois mégalomane et simple nous livre autrement tout ce qu’on retrouve dans son autobiographie américaine. C’est comme lire une longue entrevue dont la première question résume bien le personnage.

Bernard Magnier: « Bon, Dany Laferrière, es-tu un écrivain haïtien, québécois, canadien, caraïbien, américain ou français. »

Dany Laferrière: « Je suis du pays de mes lecteurs. Quand un Japonais me lit, je deviens un écrivain japonais. »

Le livre peut intéresser autant les futurs lecteurs que les inconditionnels de Laferrière.

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Brouiller les pistes
Benny Vigneault, Le Devoir
21 avril 2001

Entre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, premier roman de Dany Laferrière, publié en 1985, et Le Cri des oiseaux fous, publié l’an dernier, quinze ans se sont succédé pendant lesquels l’écrivain s’est occupé à se raconter et à s’inventer. Au terme de l’aventure, après dix romans qui forment ce qu’il appelle maintenant son « autobiographie américaine », Laferrière s’arrête pour jeter un regard sur le chemin parcouru. Le résultat: un premier bilan, en quelque sorte, présenté sous forme d’entretiens et intitulé J’écris comme je vis

Tout écrivain, à divers degrés et de façon plus ou moins consciente, s’inspire de sa vie pour construire son oeuvre. Par l’entremise des histoires qu’il met en scène, à travers ses personnages, leurs désirs, leurs préoccupations ou leurs contradictions, tout écrivain, en définitive, ne parle que de lui. À ce titre, justement, n’est-ce pas Flaubert qui avait lancé le célèbre « Madame Bovary, c’est moi! »? Dans certains cas, toutefois, la tendance à l’autobiographie apparaît de façon plus affichée. C’est le cas de Laferrière qui, loin de tenter d’échapper à cette idée, en a fait le principe générateur de son travail. « Dans mes livres, affirme-t-il, je raconte à la fois ma vie réelle et ma vie rêvée. »

Qu’il s’agisse de raconter son enfance à Petit-Goâve, près de sa grand-mère, son départ précipité d’Haïti, son adolescence mouvementée à Port-au-Prince ou encore son arrivée à Montréal au milieu des années 70, Laferrière, malgré cette tendance à parler de lui, se tient sur la frontière ténue qui sépare le réel de la fiction, dans cette zone d’ombre que Paul Auster appelle « le réel imaginaire ». Ainsi l’avait-il fait dans ses romans, ainsi poursuit-il maintenant dans le présent ouvrage, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. « Mon présent est un concentré de passé et de futur. Je suis en tout temps moi-même. Vivant. C’est mon vieil ami Walt Whitman qui dit, à propos de son livre Feuilles d’herbe , que celui qui touche ce livre touche un homme. C’est ainsi que j’écris. C’est ainsi que je vis. J’écris comme je vis. »

À travers cet entretien avec le journaliste français Bernard Magnier, Laferrière semble vouloir laisser tomber les masques. Ouvrant toute grande la porte sur son univers imaginaire et affectif, multipliant avec bonheur les anecdotes savoureuses, l’écrivain parle abondamment, et avec l’humour et la verve qu’on lui connaît, de son enfance, de sa famille, de ses influences, de sa manière d’écrire et de voir le monde, mais aussi de la guerre qu’il fait à l’exotisme et aux étiquettes, de son américanité, de l’importance qu’il accorde à ses lecteurs et des circonstances qui ont fait de lui l’écrivain que l’on connaît aujourd’hui. « Je voulais ramasser mes idées sur mes lectures, mes voyages, le style, la vie quotidienne, ma vision des choses, les livres que j’ai écrits, afin de faire comprendre au lecteur qu’il y a une certaine cohérence dans mon travail, le fait que je ne voie aucune distance entre ma vie et mes livres, un tas de trucs de ce genre. »

En ce sens, l’ouvrage s’inscrit en droite ligne avec l’excellent reportage télédiffusé l’automne dernier à l’émission Zone libre, sur les ondes de Radio-Canada, où il faisait connaître son « pays natal », d’abord et avant tout sous l’angle de la culture. Tant pour les inconditionnels que pour ceux qui souhaitent découvrir l’écrivain, J’écris comme je vis est certainement un ouvrage à la mesure de la position que ce dernier occupe dans le paysage littéraire québécois, son « pays d’écrivain »

« Je suis toujours inquiet, lance-t-il, quand je tombe sur un livre d’entretiens qui commence par le début. Je sens que je vais devoir me taper toute une vie, me demandant si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout. Moi, je préfère entrer de plain-pied dans la vie d’un type. Là. Direct. Dans le présent. » Ainsi en est-il de J’écris comme je vis tout comme de son « autobiographie américaine ». Composée davantage sous le sceau de la vraisemblance que sous celui de la vérité, l’oeuvre de Laferrière semble se présenter sans véritable organisation – l’ordre de publication ne correspond pas à proprement parler à l’ordre narratif. Le conteur parle-t-il de lui-même? Insaisissable malgré cette propension à se révéler, Laferrière brouille constamment les pistes. Voilà qui en fait tout l’intérêt.

Que réserve-t-il pour la suite? À cette heure, un inédit au Québec, intitulé Je suis fatigué (« Petite Collection Lanctôt »), distribué d’abord gratuitement à 5000 exemplaires dans les cégeps de la province, à l’occasion de la Journée mondiale du livre dont il est le porte-parole, et qui renvoie étrangement aux dernières lignes de J’écris comme je vis : « En dix livres, j’ai pu longuement présenter ma vision du monde. Cette longue interrogation de la vie. Cette course folle du temps. Je me sens un peu fatigué. » Bon repos, M. Laferrière. Il sera toujours temps de reprendre d’autres masques.

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[Dany Laferrière] a une façon «cubiste» de capter les choses sous les angles et d’apercevoir ce qui échappe à la plupart des gens. Il vous donne de l’énergie pour rêver et réfléchir. Un sociologue et un poète réunis en une seule personne.
Pascale Montpetit, Châtelaine

REGARD SUR LA VIE ET L’ŒUVRE

ENTRETIEN AVEC BERNARD MAGNIER

UNE MANIÈRE D’ÊTRE