Grand Intérieur rouge – L’obsession du rouge

À toutes ces graines fragiles, assoiffées, affamées qui finissent par apparaître dans la splendeur du jour dans un pays où même les tueurs rêvent d’être artistes.
D L

FRANCE

cinéroman
de Dany Laferrière

ISBN: 9782246841128
96 pages

Grasset / Centre Pompidou

CANADA

cinéroman
de Dany Laferrière

ISBN: 9782764629093
120 pages

Boréal

Dans ce bidonville de Port-au-Prince, près de la mer, parmi les montagnes d’immondices, le rouge devient une obsession. Pour Izo, chef de gang, rappeur, qui sème la terreur, c’est le sang. Pour Nix, jeune peintre discret, c’est un tableau de Matisse, Grand intérieur rouge. Fou de rage d’apprendre qu’il a un rival, Izo fait de Nix son pire ennemi. Et Nix, dont la renommée ne cesse de grandir, devient son pire cauchemar. Tout deux se retrouvent dans un duel mortel à l’intérieur du tableau.

Comment cette histoire a-t-elle germé dans mon esprit? Je suis tombé par hasard sur une vidéo où Izo racontait qu’en choisissant d’être un vrai musicien il avait dû quitter son travail régulier qui consistait à tuer des gens pour l’argent, le pouvoir et aussi le plaisir que cela procure de se mesurer à Dieu. D’ailleurs, ajoutait-il, en s’étonnant de son propre record, « ça fait deux mois que je n’ai tué personne ». Ayant passé ma vie à écrire, à penser, et à dessiner tout en cherchant à faire le moins de mal possible, je me devais de lui rappeler que ce n’était pas suffisant, qu’il n’était pas seul au monde, enfermé dans ses fantasmes, et qu’il devrait payer chaque vie prise, chaque blessure infligée, chaque maison saccagée, et chaque destin ravagé. C’était sa dette.

Dany Laferrière

© Dany Laferrière

Mais comment se fait-il qu’un jeune peintre affamé d’un bidonville de Port-au-Prince connaisse aussi bien Matisse? Le monde entier se tourne vers Haïti pour découvrir cet artiste exceptionnel: un journaliste américain, un mécène et collectionneur d’art africain, un critique japonais et même une conservatrice du Centre Pompidou. Ils interrogent les proches de Nix comme ils interrogent Izo, qui n’aura jamais autant entendu parler de Nix que depuis qu’il l’a tué.

Mêlant faits réels et fiction, reportage et carnet d’esquisses, ce cinéroman de Dany Laferrière est une ode à la puissance de l’art, qui ne se contente pas de résister à la violence et à la destruction: il change la couleur du jour. 

Regard sur l’œuvre

Le rouge de la violence comme le rouge du poète. Un roman comme un ovni qui appartient à un nouveau genre littéraire.
– L’invité de 8h20 sur France Inter

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C’est une BD qui m’a plu par son dynamisme, son côté naturel. Une excellente BD.
– Steven Renald
22 novembre 2025

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En enracinant son histoire aujourd’hui, en Haïti, aux côtés de Nix, l’écrivain souhaitait rendre hommage à Matisse. Pour montrer que cet artiste français, né en 1869, «est encore capable de susciter un intérêt chez un jeune homme de 17 ans.»
– Léa Harvey, Le Soleil
22 novembre 2025

Dany Laferrière: un écrivain et son épée

Lorsqu’il est entré à l’Académie française, en 2015, Dany Laferrière a reçu la traditionnelle épée de l’académicien. Mais détrompez-vous : cette lame, créée par le sculpteur haïtien Patrick Vilaire, «n’est pas une arme. C’est une plume.»

Les curieux qui seront de passage au Musée de la Civilisation dans les prochaines semaines auront l’occasion de constater les détails tracés sur la célèbre épée, exposée pour la toute première fois en sol québécois.

Près de la poignée, ils pourront observer les initiales de Dany Laferrière, accompagnées d’un vèvè, c’est-à-dire un dessin religieux, qui représente ici Legba, le dieu des écrivains selon la mythologie vaudou.

À l’autre extrémité, plutôt qu’une pointe aiguisée et tranchante, ils découvriront une plume au bout de laquelle trône une goutte d’encre.

Loin d’être destinée aux champs de bataille, cette épée incarne plutôt le symbole fort du combat que porte son propriétaire à travers ses livres et la langue française. Car Dany Laferrière en est convaincu : la peinture, la poésie et, de façon générale, la culture, peuvent être plus que des boucliers face à la violence.

«L’art est capable de désarmer. Le pouvoir et la violence nous absorbent, mais l’art aussi», affirme le célèbre écrivain, en entrevue au Soleil.

Avec son nouveau roman, L’obsession du rouge, il explore d’ailleurs tout le pouvoir de l’art à travers l’histoire de Nix. Un jeune peintre de Port-au-Prince qui connaîtra la popularité après avoir été assassiné par Izo, un chef de gang sans pitié.

Entre le carnet d’esquisses de Nix et la voix de différents personnages, Dany Laferrière explore la liberté et la passion avec lesquelles son protagoniste embrassait l’art. Et ce, malgré les «tas d’immondices» qui l’entouraient et la violence qui rôdait autour de lui.

À travers les peintures de Nix, l’écrivain met en lumière un art presque pur, c’est-à-dire un art «qui n’a aucun but», qui naît du simple besoin de créer.

«Il y a des peintres haïtiens modernes. Il y a des galeries d’art… Mais je parle de ces jeunes gens que j’ai croisés et qui font [par exemple] des sculptures avec des pierres trouvées dans la rivière près de chez eux. […] On touche à l’art nu. C’est une vibration primaire, primale, triviale, tribale», estime l’artiste de 72 ans.

Selon Dany Laferrière, cette approche artistique teinte particulièrement Haïti. Entre les pages de L’obsession du rouge, il écrit d’ailleurs : «c’est par l’art que ce pays renaîtra.»

«C’est un pays en constante renaissance. […] Et c’est l’art qui lui a permis de rester debout malgré les 29 ans de dictature, malgré les 32 coups d’État militaires en 200 ans, malgré le tremblement de terre, les cyclones, la misère, la corruption, la politique… Malgré tout ça, les gens continuent à faire de l’art», ajoute-t-il.

Plutôt que d’associer sans cesse Haïti à la misère, Dany Laferrière aimerait d’ailleurs que de plus en plus de gens mettent de l’avant la richesse de la culture qui y règne… Une facette plus positive du pays.

Matisse et les couleurs

Dany Laferrière n’a pas l’habitude de faire des livres sur commande. Ses écrits et ses dessins font partie d’un tout, d’un univers à travers lequel ils se répondent.

Lorsque le Centre Pompidou lui a proposé d’inaugurer une nouvelle série de livres rendant hommage à des œuvres de leur collection, il a cependant accepté. Pourquoi? Parce qu’on lui a proposé de faire voyager en littérature la toile Grand intérieur rouge de Henri Matisse.

Ce tableau était sur la couverture de son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.À l’époque, l’image avait toutefois causé quelques frictions avec les héritiers Matisse.

«Quarante ans plus tard, on me demande tout ça en ayant complètement oublié l’affaire. […] Ça m’a paru comme une façon de dire : l’art a encore triomphé», sourit M. Laferrière.

En enracinant son histoire aujourd’hui, en Haïti, aux côtés de Nix, l’écrivain souhaitait rendre hommage à Matisse. Pour montrer que cet artiste français, né en 1869, «est encore capable de susciter un intérêt chez un jeune homme de 17 ans.»

«On a besoin d’images, de sculptures nouvelles. On a besoin de visions nouvelles du monde, de réinventer. On ne peut pas être bloqué uniquement sur ce que nous avons accepté depuis 200 ans», lance l’artiste qui aime se renouveler à travers ses dessins colorés.

Pour l’écrivain, qui cumule plus d’une trentaine de livres, il est d’ailleurs nécessaire de continuer de créer, de garder l’art vivant et de faire «éclater» dans le monde une panoplie de couleurs. Peu importe qu’elles jaillissent sur des toiles ou entre les pages d’un livre, pourvu qu’elles touchent les cœurs.

L’ordre national du Québec en vitrine

L’épée d’académicien de Dany Laferrière est en bonne compagnie dans la vitrine-exposition Honneur au peuple du Québec.

«De voir [l’épée] dans la ville de Québec, au musée de la Civilisation, avec d’autres artefacts, ça m’a ému. C’est comme si elle avait retrouvé sa place, au coin du feu», partage d’ailleurs Dany Laferrière.

Le projet muséal, qui célèbre les 40 ans de l’Ordre national du Québec, met également en lumière des objets ayant appartenu aux récipiendaires de la distinction honorifique. Comme Régine Laurent, Sylvie Bernier, Monique Giroux, Jean Béliveau ou encore le cardinal Paul-Émile Léger.

En 2025, on compte plus de 1200 personnes décorées de l’un des trois grades, soit chevalier/chevalière, officier/officière ou grand officier/grande officière.

Les pièces exposées au musée n’ont pas été choisies au hasard. À elles seules, elles incarnent le parcours inspirant de leur propriétaire. Peu importe que ceux-ci soient issus du monde de la culture, du sport, de la politique ou encore des affaires, les visiteurs pourront se projeter dans leurs histoires fascinantes.

«Quand l’ordre a été créé, en 1985, on sortait d’années super difficiles au Québec. 1982-1983, c’est la récession. Avant, il y a eu le référendum. Ça ne va pas très bien, donc l’Ordre national est une façon de se redonner confiance, d’être fier de ce qu’on est et de pouvoir se projeter dans l’avenir», explique Ève Dumais au musée de la Civilisation.

Mme Dumais souligne également la présence d’objets ayant appartenu à France Légaré, médecin et chercheuse faisant «partie du 1% des scientifiques les plus cités dans le monde», à Michel Dallaire, designer industriel à qui l’on doit notamment le moniteur pour bébé Angelcare, ou encore à Marcel Deslauriers, cofondateur de l’entreprise Sico.

Honneur au peuple du Québec est présenté au musée de la Civilisation jusqu’au 18 octobre 2026.

L’obsession du rouge ainsi que la nouvelle édition de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer sont offerts en librairie.

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Dany Laferrière imagine, avec l’incroyable fraîcheur qui caractérise cet académicien si peu académique, un roman dessiné plein de couleurs, de douleurs, d’humour, de larmes et de poésie. 
– Grégoire Leménager, Nouvel Obs

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Je reçois avec joie ces propositions imagées, où la voix de Laferrière est intacte, mais dans un environnement ludique. Ces livres écrits à la main, remplis de dessins, nous obligent à jouer avec eux, à chercher les références en les tournant dans tous les sens.
– Chantal Guy, La Presse, 18 novembre 2025

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Peindre est un acte introspectif, parfois thérapeutique, qui met en lumière les conflits intérieurs. Le roman gagne ainsi en profondeur psychologique, car le lecteur comprend l’artiste à travers ses gestes picturaux autant que par ses mots.
– Frantz Bernier, Le Nouvelliste
17 janvier 2026

« L’obsession du rouge »

Cinquante ans après son arrivée au Québec, Dany Laferrière signe avec L’Obsession du rouge une œuvre-limite où littérature, peinture et cinéma se répondent dans un même geste créateur.

Dany Laferrière et son livre L’obsession du rouge

Dans cette lecture magistrale, Frantz Bernier, critique attentif aux formes hybrides et aux mutations de la modernité narrative, replace l’académicien dans la longue durée de son destin éditorial et esthétique. Entre analyse formelle, mémoire historique et réflexion sur la couleur comme principe narratif, ce texte érudit et habité dresse le portrait d’un écrivain majeur en pleine revanche symbolique, et confirme la voix critique de Bernier comme l’une des plus fines de notre espace littéraire.

Cinquante ans après son débarquement au Québec et quarante ans après l’arrivée de son premier livre sur les étagères de toutes les librairies et bibliothèques du monde, Dany Laferrière nous a mis en main L’Obsession du rouge, paru aux Éditions Boréal en novembre 2025, le dernier qu’il a signé à la 48ᵉ édition du Salon du livre de Montréal, où 106 000 visiteurs (euses) ont serpenté au Palais des congrès du centre-ville pour une semaine d’échanges avec 1 959 auteurs (eures), 682 éditeurs (trices) représentés (ées) et 5 870 séances de dédicaces, faisant de cet événement le plus grand rendez-vous littéraire francophone des Amériques. À noter qu’une seule édition parmi celles-ci est dirigée par un Haïtiano-Québécois : Mémoire d’encrier.

L’histoire éditoriale fait destin : la revanche différée d’un premier livre

Il est des œuvres dont la trajectoire ne se laisse pas réduire à leur seule valeur littéraire. Le premier livre de Laferrière appartient à cette catégorie singulière : celle des textes dont l’histoire éditoriale infléchit durablement la réception, jusqu’à en devenir l’une des variables interprétatives. Peu après sa parution, deux à trois mille exemplaires de l’ouvrage furent retirés des librairies en raison d’un litige portant sur l’utilisation non autorisée d’un tableau de Henri Matisse (1869-1954), Grand Intérieur rouge, en couverture — décision juridique qui, si elle engageait la responsabilité de l’éditeur, n’impliquait en rien le texte lui-même.

S’ouvrait alors une parenthèse de quarante années. Cet incident eut lieu à l’arrivée du jeune Jacques Lanctot à la tête de VLB, au départ de Victor-Lévy Beaulieu (1945-2025), fondateur de cette maison d’édition.

Cet enlèvement de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer procédait d’un accident périphérique, quasi anecdotique en apparence, mais dont les retombées sont réjouissantes, car l’ouvrage est encore en librairie et n’a pas cessé d’être réédité ; j’en conserve huit éditions dans ma collection.

Le Centre Pompidou

Une restitution littéraire, entendue au sens plein du terme, lui a été faite par le Centre Pompidou à Paris (fermé pour rénovation, il rouvrira en 2030), lorsque Charles Dantzig, éditeur chez Grasset, sous la commande du Centre, a présenté la collection Un seul art en coédition avec celui-ci à cinq auteurs, dont Dany Laferrière, en lui proposant de rédiger un livre-hommage inspiré du tableau de Matisse, Grand Intérieur rouge, qu’il avait décrit dans son premier roman (1985).

La même peinture qui lui avait infligé une douce exclusion en 1985 par les héritiers de Matisse — aujourd’hui probablement frappés d’amnésie intellectuelle, qui sait ?

L’iconographie de couverture, souvent perçue comme un seuil secondaire, s’est révélée décisive. Ainsi est venu au monde le premier ciné-roman authentique de notre littérature : L’Obsession du rouge.

C’est un livre somptueux, dont on peut risquer de dire qu’il est précieux, sans aucune allusion au siècle classique français.

Le cinéroman
Une poétique intermédiale entre texte et cinéma

Longtemps marginalisé dans l’histoire littéraire, le ciné-roman occupe une position particulière au croisement du texte et de l’image. Il élabore une forme hybride qui interroge les frontières disciplinaires et esthétiques ; cette pratique engage une réflexion profonde sur la transposition des dispositifs picturaux dans l’espace scriptural.

Cette double pratique artistique chez Dany Laferrière n’est pas décorative : elle enrichit profondément le sens de l’œuvre. Ce personnage-artiste incarne partiellement l’auteur dans un jeu de rebondissements qui devient un prolongement de l’écriture, un moyen d’exprimer ce que les mots seuls ne peuvent entièrement dire. La peinture permet à l’écrivain de compléter l’écriture par une autre forme de langage. Là où le texte s’inscrit dans le temps et la narration, l’image fixe l’instant, les émotions et les visions internes. Les couleurs, les lignes deviennent des équivalents symboliques des sentiments de Nix, puis plus tard de Nox, qui a découvert ses esquisses dans la « boîte bleue ».

Lorsqu’un écrivain peint, il révèle son rapport au monde : sa solitude, son regard critique ou son besoin d’évasion. Peindre est un acte introspectif, parfois thérapeutique, qui met en lumière les conflits intérieurs. Le roman gagne ainsi en profondeur psychologique, car le lecteur comprend l’artiste à travers ses gestes picturaux autant que par ses mots.

Ce quarantième livre de Laferrière remet en cause, de façon explosive, la linéarité narrative, la psychologie classique et l’illusion référentielle. Depuis Hiroshima mon amour (1959) de Marguerite Duras (1914-1996), situé dans le contexte du Nouveau Roman, je n’ai pas vu un texte aussi osé que celui-ci, qui converge les expérimentations littéraires, cinématographiques et plastiques selon l’angle considéré.

Ce livre est un laboratoire formel où s’élaborent de nouvelles modalités de narration fondées sur la discontinuité et l’indétermination. Nix, le personnage principal, un jeune de dix-sept ans qui dessine, redessine, repeint par-delà l’œuvre de Matisse, ne cherche pas à concurrencer l’image par la profusion descriptive, mais à en suggérer le rythme par les couleurs choisies. Le lecteur — ou le spectateur — est contraint de recomposer les séquences mentales à partir d’indices textuels minimaux :

« Je suis finalement entré à l’intérieur de la grande boîte bleue pour scruter le tableau de Matisse. Ce tableau m’attire pour d’autres raisons qu’artistiques…Peindre est une cérémonie mystique et regarder, c’est participer. »

En brouillant les frontières entre littérature et peinture, L’Obsession du rouge remet en question une hiérarchie ancienne qui soumettait l’image au texte — ou inversement. Ce roman propose une forme où aucun médium ne domine, mais où chacun se transforme au contact de l’autre.

Cette hybridité, qui constitue le grand pari de Laferrière, pose de sérieuses difficultés d’intégration du ciné-roman dans les catégories institutionnelles, précisément parce qu’elle en est la richesse théorique — une première dans notre littérature, s’il faut un instant la revendiquer comme telle. Sa peinture sert de métaphore à l’acte d’écrire : le choix des couleurs, les traces de chaque tableau dans le livre, l’inachèvement même de l’œuvre. La peinture devient réflexion sur l’art.

Déjà en 1928, André Breton, pape du surréalisme, incluait sans grande élaboration ses dessins dans Nadja, lesquels complétaient le texte en ajoutant une dimension visuelle au récit.

À l’ère des récits transmédiaux et des écritures numériques, ce roman apparaît comme une forme pionnière, annonçant une nouvelle pratique narrative. Du point de vue narratologique, il met radicalement en crise les catégories classiques :

Quand l’émotion est trop forte, il m’arrive de parler de moi à la troisième personne du singulier. Le problème, c’est que je ne sais pas à qui je parle.

Ce procédé engendre une temporalité non linéaire, proche de ce que Gérard Genette nomme les « anachronies multiples », mais dont la logique relève davantage de la perception que de la chronologie. Ce roman est un hypertexte : il déplace les enjeux, modifie les focalisations et révèle des zones d’indétermination. Il se situe à la frontière du récit, de l’essai et du poème en prose, organisé autour d’un motif central : le rouge.

Loin de n’être qu’un simple élément chromatique, cette couleur devient un principe structurant de la narration, un vecteur de pensée et une métaphore polysémique du rapport du sujet au monde, au corps et à l’écriture. L’œuvre s’inscrit dans une esthétique de la condensation, où la couleur agit comme un foyer symbolique irradiant l’ensemble du texte.

Chez Laferrière, le rouge renvoie à une matérialité du corps : couleur du sang et de la chair, évoquant la pulsion, la menace et, parfois, la disparition.

Cependant, la boîte bleue de Nix agit comme un sanctuaire, une boîte à secrets. L’oiseau rouge schizophone flirte avec Legba, Ogou, Erzulie et Damballah :

Toute notre vie repose sur ces lignes. Le houngan les trace sur le sol pour faire venir les lwas parmi nous.

Plus d’une centaine de marques rouges au cimetière de Izo :

Étonnamment, elle ne m’a lâché la main que devant le cimetière de Izo. Ainsi, je pénétrais dans l’espace le plus intime de cet homme dont on doute de l’humanité. C’est ici que se retrouvent tous ceux qu’il a tués, fait tuer ou permis de tuer. Tous les morts — femmes, hommes ou enfants — qui ont croisé, de leur vivant, d’une manière ou d’une autre, sa route.

Le roman se déploie sur les associations entre le rouge et les expériences olfactives et sensorielles : la faim dans les bidonvilles de Port-au-Prince, le sexe, la violence quotidienne, la douleur, le viol et les « territoires perdus » (Emmelie Prophète, Les villages de Dieu, 2020).

Cette persistance chromatique crée tension et rupture, faisant du rouge un signe ambivalent : il anime, il expose.

Dans le contexte actuel et dans l’univers laferrien lui-même, cette couleur convoque une mémoire plus sombre : celle de la violence politique et des traumatismes collectifs. Le rouge est la marque visible de notre passé qui refuse de se taire.

En même temps, il joue un rôle d’unification : fil conducteur symbolique reliant des fragments hétérogènes. Chaque apparition du rouge régénère une mémoire et une réalité avec lesquelles nous vivons quotidiennement, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest ; notre capitale est assiégée, réduite à l’ombre d’elle-même. Cette technique rappelle la méthode proustienne de la réminiscence (Du côté de chez Swann, 1913), épurée jusqu’à l’os par Dany Laferrière.

La couleur rouge remplace la chronologie : elle devient principe d’organisation du temps narratif. Elle participe de la géographie intime de l’auteur — il chaussait des tennis rouges, disposait des fruits rouges sur sa table (pommes, raisins, fraises) en signant mon exemplaire à Montréal :

« Pour mon ami Frantz, cette plongée dans le rouge de la création. »

La couleur devient alors un lieu de mémoire portable que le narrateur transporte avec lui. Couleur de l’encre, de la correction, de la rature, elle symbolise l’intensité et le risque de la création littéraire.

Ce roman ne saurait être réduit à une curiosité marginale ou à un simple produit dérivé des peintures de Dany Laferrière. En transposant les dispositifs artistiques dans l’espace du texte, l’auteur engage une réflexion profonde sur la narrativité, la perception et la matérialité de l’art : objet instable mais fécond, invitant à repenser la littérature non comme un art autonome et clos, mais comme un champ traversé par des échanges formels et esthétiques constants. À ce titre, cette tentative pleinement réussie mérite sa place dans le champ des études littéraires contemporaines, non comme une exception, mais comme un révélateur des mutations profondes de la modernité narrative.

Frantz Bernier, Le Nouvelliste
16 janvier 206

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Le rouge devient le principe structurant du livre. Couleur du corps, de la violence, du désir et de l’écriture, il remplace la chronologie et organise la mémoire.
– Wislin Prévil, Le témoin Haïti
19 janvier 2026

La revanche littéraire de Dany Laferrière

Avec « L’Obsession du rouge », paru en novembre 2025 chez Boréal, Dany Laferrière signe une œuvre charnière, cinquante ans après son arrivée au Québec. Ce livre singulier, à la croisée de la littérature, de la peinture et du cinéma, s’inscrit comme une revanche symbolique sur l’histoire éditoriale de son premier roman, autrefois retiré des librairies à cause d’un litige lié au tableau « Grand Intérieur rouge » de Matisse.

Quarante ans plus tard, ce même tableau devient source de réparation créatrice. Invité par le Centre Pompidou à écrire à partir de l’œuvre de Matisse, Laferrière conçoit un véritable ciné-roman, forme hybride où texte et image se répondent sans hiérarchie. Le récit abandonne la linéarité classique au profit d’une narration fragmentaire, fondée sur la perception, la mémoire et la couleur.

Le rouge devient le principe structurant du livre. Couleur du corps, de la violence, du désir et de l’écriture, il remplace la chronologie et organise la mémoire. Il traverse Port-au-Prince, convoque le vodou, la douleur collective et l’intimité de la création. La peinture n’illustre pas le texte : elle en est le prolongement.

« L’Obsession du rouge » n’est ni une curiosité formelle ni un simple hommage pictural. C’est une œuvre-limite qui interroge les frontières de la narration et confirme Laferrière comme un écrivain majeur, capable de transformer une ancienne exclusion en geste esthétique pleinement assumé.

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J’ai vu le « Grand Intérieur rouge » pour la première fois à l’époque où, jeune ouvrier, je tentais d’écrire un roman, mon premier. J’en ai même fait la couverture de la première édition de « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Quarante ans plus tard, la revoici. J’entre sur la pointe des pieds dans ce petit salon surchargé.
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