Dans l’oeil du peintre primitif

L’art, c’est mettre sa culture en danger
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Adam et Ève de Salnave Philippe Auguste
© Dany Laferrière, citation picturale
Et voilà comment démarra l’une des plus fabuleuses tentatives artistiques de l’après-guerre. La peinture devint en Haïti un art presque aussi populaire que le football.
– Dany Laferrière, La Presse
11 mai 2003


Un peuple de peintres

IL HABITAIT la rue Desvignes, celle qui continue jusqu’à la rivière du même nom. J’avais peut-être 7 ou 8 ans à l’époque, et j’étais l’ami de son fils. Fabien dormait le jour, se levait tard l’après-midi, faisait un brin de toilette et sortait sa guitare de l’armoire. Il allait s’asseoir ensuite sous le manguier pour fredonner des chansons cubaines. Sa femme dansait tout en préparant le souper pendant que son fils et moi faisions nos devoirs. Un peu plus tard, ses amis franchissaient, en sautillant, la petite barrière jaune. Ils mangeaient des grillades et buvaient du tafia sur de tristes ballades de Javier Solis.

J’ai appris plus tard que Fabien, qui était le fils d’une importante famille de la ville, s’était retrouvé dans cette maisonnette de la rue Desvignes parce qu’il avait épousé, malgré l’interdiction paternelle, une paysanne. Cette paysanne, une femme d’une délicatesse infinie, était la mère de mon copain. Fabien passait son temps à converser avec ses amis, à faire de la musique et surtout à peindre. Il peignait la nuit en s’éclairant d’une lampe-tempête. C’est lui qui a décoré la voûte de l’église de toutes ces guirlandes vivement colorées. Tous ceux que je connaissais passaient leur temps au bureau ou à l’école, et voilà que cet homme et ses amis vivaient au centre d’une fête perpétuelle.

Les marines de Viard

Au salon, à côté du grand miroir ovale, il y a une marine de Viard. J’ai toujours vu ce tableau à cette place. Je ne m’y suis vraiment intéressé que quand j’ai remarqué le même tableau, avec de légères variantes, chez tous mes amis. La mère de l’un d’eux m’expliqua que si c’est le même sujet, ce n’est pas forcément le même tableau. C’est que Viard ne peint que des bateaux. On m’expliqua que les bateaux de Viard n’étaient jamais pareils. En effet, j’ai visité beaucoup de maisons à Petit-Goâve pour découvrir qu’il y a des bateaux tranquillement ancrés au port, des bateaux affrontant la tempête, des bateaux voguant en pleine mer. Je pouvais comprendre une telle manie puisqu’un de mes condisciples de classe ne dessinait que des avions, mais cette obsession n’a duré chez lui que quelques mois. Des bateaux durant toute une vie, c’est autre chose.

Le coq de Wilson Bigaut

Je suis allé à Vialet à bicyclette, un bourg à une demi-heure de Petit-Goâve. J’avais 10 ans et étrennais mon premier pantalon long. Mon oncle Jean supervisait là-bas la petite usine qui alimentait toute la région en élecricité. Dès mon arrivée, il m’emmenait faire son marché avec lui. Je le voyais jeter dans son sac de jute des légumes, des fruits, des noix de coco, des poissons gigotant encore, de la viande saignante enveloppée dans un journal, de l’huile et du sel. Les marchandes le taquinaient sur tout le parcours, lui demandant en riant s’il était trop pingre pour prendre une épouse, mais elles finissaient toujours par lui en donner un peu plus pour son argent. Mon oncle Jean s’arrêtait chaque fois devant cet homme qui parlait sans cesse à un coq qu’il tenait sous le bras. Le coq semblait lui répondre en hochant la tête. J’observais la petite scène : mon oncle tentant vainement d’intéresser cet homme qui, lui, poursuivait un dialogue de plus en plus animé avec son coq. Finalement, mon oncle le salua. Quelques pas plus loin, il me souffla que c’était un peintre très connu. Est-il fou? ai-je fini par demander. Non, son esprit voyage dans des zones interdites afin de nous ramener des images inédites, me dit-il d’un air songeur.

Des années plus tard, j’ai vu sa grande oeuvre au musée d’art de Port-au-Prince, le fameux tryptique (Paradis, Purgatoire, Enfer) qu’il avait peint pour l’église anglicane Sainte-Trinité.

Le Centre d’art

Un jour, je ne me souviens plus pourquoi, je fis une visite au Centre d’art. Je venais de terminer mes études secondaires et ne savais pas encore quoi faire de ma vie. ± peine la porte franchie, je me trouvai face à cette femme élancée et raffinée. Francine Murat, la directrice, m’introduisit alors avec une gentillesse incroyable au monde de l’art haïtien.

C’était un Américain, Dewitt Peters, arrivé comme professeur d’anglais dans les années 40, qui infusa ce nouveau souffle à la peinture haïtienne. Il sentit immédiatement la place fondamentale de l’art dans la vie de ce peuple. Peters fit passer le message dans le quotidien Le Nouvelliste qu’il était intéressé à rencontrer des artistes. Benoît Rigaud, un chauffeur de taxi, arriva le premier avec un petit tableau intitulé Chauffeur de taxi. Ensuite le modeste Jasmin Joseph, le peintre des doux animaux sauvages. Plus tard, le fracassant Robert Saint-Brice créa l’effroi avec ses terribles tableaux montrant des (têtes sans corps). Castera Bazile, chargé de nettoyer l’immeuble changea tout de suite son balai pour un pinceau. Peters remarqua, sur la route de Saint-Marc, une porte étrangement peinte par un homme mystérieux : c’était le prêtre vaudou Hector Hyppolite qui devait fasciner tant Truman Capote et André Breton. Dans le cimetière de Croix-des-Bouquets, Peters découvrit les lourdes croix du sculpteur Georges Lyautaud. Et voilà comment démarra l’une des plus fabuleuses tentatives artistiques de l’après-guerre. La peinture devint en Haïti un art presque aussi populaire que le football.

Les deux amis

J’avais pris l’habitude, chaque jeudi, d’aller rencontrer au Centre d’art des peintres. Et je voyais arriver, toujours ensemble, Benoît Rigaud et Jasmin Joseph. Ce sont des amis, me dit Francine Murat. En effet, ces deux-là ne se quittaient pas d’une semelle. Benoît Rigaud est un grand sec, un peu arrogant, il m’a déjà montré une de ses toiles Le Mariage de l’employé de la mairie, pour me dire qu’il l’avait peinte pour apprendre à la jeunesse port-au-princienne à danser. C’est un homme très méticuleux qui prend un soin fou à dessiner chaque détail de ses tableaux. Il croit surtout être le seul peintre primitif à savoir dessiner des mains. La seule chose qui lui résiste, ce sont les yeux. Les yeux de ses personnages (de lourdes paupières cachant une partie de la prunelle) sont tous semblables. Mme Murat m’avait bien averti d’éviter ce sujet avec lui, c’est son talon d’Achille. Jasmin Joseph, lui, ne dit jamais un mot, il écoute son ami en souriant. Je les ai fréquentés pendant des années sans pouvoir arracher autre chose de Jasmin Joseph qu’un discret et chaleureux sourire. Quand on pense que les oeuvres de cet homme taciturne se retrouvent dans des livres d’art à travers le monde.

De retour à Port-au-Prince en 1992, plus de vingt ans plus tard, pour les funérailles de ma grand-mère, je suis allé au Centre d’art, un jeudi, pour trouver assis dans le même coin, avec son éternel sourire, l’immuable Jasmin Joseph. Benoît Rigaud, malade ce jour-là, était resté chez lui.

Le chroniqueur

Je suis allé au Nouvelliste, un samedi matin, rencontrer Lucien Montas. Cet homme affable, cultivé, avec un gros cigare toujours fiché au coin de la bouche, dirigeait alors le vieux quotidien de la rue du Centre. Il m’a reçu dans son bureau rempli de manuscrits et de tableaux. Durant ce court entretien, nous fûmes dérangés plus d’une vingtaine de fois par des rédacteurs inquiets, des correcteurs tatillons, des hommes d’affaires pressés et des politiciens surexcités. Toujours affable, il ne semblait jamais dépassé par les événements. Finalement, il m’a demandé ce que je comptais faire. Je lui répondis que je connaissais certains peintres dont j’aimerais faire le portrait. Il me sourit en me tendant sa large main ouverte. Et juste au moment où j’allais franchir la porte, il me lança ce bref conseil : – Des phrases courtes surtout, et pas de littérature >. Tout le monde savait que Montas détestait les prétentieux, les hermétiques et les faux savants. La tâche semblait plus difficile que je ne l’imaginais, car à dix-neuf ans on a surtout envie de montrer ses connaissances. J’écrivais donc sous l’oeil sévère de ce maître qui détestait l’esbrouffe. De temps en temps, n’y tenant plus, je laissai filer la plume, mais l’article sera vite nettoyé de sa gangue. Avec le temps, j’ai compris que Montas me faisait voir la différence entre la littérature et le style. Le style c’est ce qui transpire quand on oublie de faire de la littérature.

Le juge pressé

C’est lui qui a peint les plus belles jungles de la peinture haïtienne. C’est un homme maigre au visage dur de juge de province. Salnave Phillipe-Auguste portait toujours un chapeau de paille. Il m’a reçu chez lui, sur sa minuscule galerie grillagée comme une volière, déjà prêt à partir pour Saint-Marc. Il me raconta rapidement sa vie comme s’il s’agissait de celle de quelqu’un d’autre. Il n’a consenti à peindre que parce que le métier de juge ne lui permettait pas de nourrir sa famille. Aucun des peintres rencontrés à l’époque ne m’a parlé de vocation, sauf Préfète Duffaut. Mais il y a tellement de fantaisie dans vos jungles, Salnave Phillipe-Auguste? je finis par lui dire. Il me jeta ce bref et intimidant regard. Finalement, je sortis de ma poche une carte postale illustrée par une de ses jungles qu’un ami m’avait envoyée d’Allemagne. Il la regarda attentivement, sans émotion, avant de rugir : – Mais je n’ai signé aucun contrat, ils doivent me payer >. Et, sans me demander la permission, il glissa la carte dans sa petite valise de cuir usé, me serra la main, et partit.

Les villes imaginaires

Ce marché couvert fut construit en 1891, sous le gouvernement de Florvil Hyppolite, dans le bas de la ville. C’est là que le peintre Préfète Duffaut, l’auteur des (villes imaginaires) s’installa dans les années 80. Je l’ai rencontré dans sa boutique encombrée de sculptures, de tableaux et de touristes américains. On s’installa dans un coin, et il me raconta sa légende : il fit un rêve mystique où il vit la Vierge qui lui conseilla de devenir peintre. ± son réveil, lui qui n’avait jamais touché un pinceau de sa vie, se mit à peindre furieusement une ville qu’il n’avait vue qu’en rêve. Et cela fait plus de 40 ans qu’il peint la même ville verticale, sans un seul habitant. ± un certain moment, il y a introduit çà et là des gens, mais les collectionneurs préfèrent ses premières villes inhabitées.

J’étais encore à Port-au-Prince quand André Malraux est arrivé au printemps 76, vivement excité par l’histoire incroyable de cette communauté de paysans de Soissons-la-Montagne qui s’étaient mis à réinventer la peinture en décorant leur petit cimetière. Il a eu immédiatement ce mot : c’est un peuple qui peint.

Dany Laferrière parle de Jasmin Joseph

J’ai demandé à cet artiste aux pieds nus pourquoi il peint toujours ces arbres croulant sous les fruits lourds et juteux alors que tout est désolation autour de lui ? Justement, me fait-il avec ce triste sourire, qui veut accrocher dans son salon ce qu’il peut voir par la fenêtre.
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Dany Laferrière au Grand Palais

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Dany Laferrière et Picasso

Adolescent, je passais des heures devant les peintures.
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Et j’ai dessiné le portrait du peintre qui deviendra mon maître en écriture avec un de ses tableaux fétiches, ​Femme aux oiseaux.


Hector Hyppolite (1894-1948)
© Dany Laferrière, libre adaptation

Ce peintre qui faisait apparaître un monde secret sur les murs de son temple allait fasciner les surréalistes, Breton en tête.

Femme nue avec oiseaux de Hector Hyppolite
© Dany Laferrière, une interprétation bleue

Le 17 mars 2019, à Hong Kong, j’ai rencontré la femme du peintre, l’artiste Lou Lam, émue de voir un haïtien reprendre une oeuvre de son mari, lui qui aimait tant Haïti qu’il avait visité avec Breton en 1946.


Madame Lumumba, 1938 de Wifredo Lam
© Dany Laferrière, Citation picturale avec long cou

Fier et indépendant. Il apparaît souvent  dans ses toiles,  assis ou debout, mais  toujours droit. C’est un  fils du Nord. 


Philomé Obin (1892-1986)
© Dany Laferrière, portrait du peintre dans son atelier

Paradis terrestre, 1960 de Wilson Bigaud
© Dany Laferrière, une interprétation toute personnelle

son univers est plus effrayant que mes adaptations ne le montrent.

Robert Saint-Brice, 1893-1973
© Dany Laferrière. Libre adaptation.

Préfète Duffaut raconte: Un jour, j’ai fait un rêve mystique où la Vierge me conseilla de devenir peintre. À mon réveil, malgré le fait que je n’avais jamais tenu un seul pinceau de ma vie, je me mis à peindre.

© Dany Laferrière, L’univers du peintre Préfète Duffaut (1923-2012)

En 1971,  cuisinière chez la  peintre et écrivaine  Maud Robart  Louisiane St-Fleurant  y rencontre Tiga

© Dany Laferrière. Adaptation

Rigaud Benoît, un chauffeur de taxi, arriva le premier avec un petit tableau intitulé «Chauffeur de taxi». C’est étonnant que le premier tableau à entrer au Centre d’art de Port-au-Prince ait été un autoportrait.

© Dany Laferrière, citation picturale

Les peintres de Saint-Soleil ont révélé à Malraux
le chemin secret qui mène à la mort
sans passer par d’inutiles souffrances.
La sainte nuit pose ses fesses sur la ville.

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© Dany Laferrière, Autoportrait de Paris avec Chat, 2018 (p.106-107)