À ma mère qui n’a jamais quitté son pays, même pour une minute, comme elle dit.
Après vingt ans d’absence, l’écrivain rentre chez lui, à Port-au-Prince. Le pays, en apparence, est le même. Mais au fil des silences, des mots chuchotés, et de quelques rencontres improbables, le voilà lancé, lui, l’écrivain qui se dit primitif, dans une étrange enquête au Pays sans chapeau – c’est ainsi qu’on appelle l’au-delà en Haïti, parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau. Et c’est le pays rêvé qui prend le pas sur le pays réel…
Pays sans chapeau est l’extraordinaire chronique de ce reportage habité par l’émotion du retour et la magie des dieux cachés. « Ils sont là, je le sais, ils sont tous là à me regarder travailler à ce livre. Je sais qu’ils m’observent. Je le sens. »

Regard sur l’œuvre :
Au moment où Port-au-Prince commence à compter ses morts et à déblayer ses ruines, je me tourne vers Laferrière, vers la littérature, vers la fiction. Pas pour qu’elle me cache la réalité, au contraire. Pour qu’elle me la rende dans son essence.
— Pierre Foglia, La Presse, 14 janvier 2010

Un petit bijou littéraire que l’on déguste page après page. Laferrière est un formidable styliste.
— Le Figaro

À chaque page, on vibre, on sourit, on est touché par la poésie des mots, l’humour et la profondeur de ce fin lettré.
— Karin Cherloneix, Ouest-France

«Dany Laferrière ou le regard de l’exilé»
propos recueillis par Marie-Paule Villeneuve, Le Droit
18 mai 1996
«C’est un livre pour chauffeur de taxi», conclut Dany Laferrière en parlant de son dernier roman, Pays sans chapeau.
Il lance ça en boutade pour dire qu’il ne demande pas beaucoup d’efforts aux lecteurs. De petits bouts de récits enchaînés les uns à la suite des autres sans lien, mais tous convergeant vers une unité qui ne tient qu’au talent de l’auteur. Celui qui est assis, tranquille, à boire du thé.
Curieux pour l’auteur de L’odeur de café. «Je ne bois du café qu’à Port-au-Prince. Le café d’ici est trop fort. Là-bas, il est grillé différemment. Il y a moins de caféine.»
Derrière une désinvolture apparente qui ne s’explique que par le fait, selon l’auteur, que tout le monde aussi important fût-il finit par chier, se cache cet être sensible au désespoir humain, issu d’un pays, qui, depuis 200 ans n’a pas cessé de souffrir.
Apatride moral en apparence, puisqu’il vit à la fois au Québec, à Miami et, dans son coeur, en Haïti, son pays de naissance, Dany Laferrière ne prend pas parti pour des hommes politiques, il a plutôt choisi de décrire le quotidien. «La politique, pour moi, c’est de savoir comment vit ma mère en Haïti, ce sont les choses de tous les jours. Je me garde loin des déclarations politiques. Peut-être parce que je ne vais jamais dans le sens où les gens veulent que j’aille.»
Survivre dans l’imaginaire
Laferrière a toujours dit et écrit ce qu’il avait envie sans offusquer, sans choquer. C’est ce qu’il a fait dans son livre qui l’a amené au succès, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, c’est ce qu’il a fait aussi avec Pays sans chapeau, son retour en Haïti, ce pays de mythologie où on a appris bien avant les alcooliques anonymes à vivre 24 heures à la fois, pas par une sorte de fatalité, comme il l’explique, parce qu’il y a cette nécessité de défier le simple réel pour survivre dans l’imaginaire.
Le pays sans chapeau, c’est tout bonnement l’au-delà qui existe dans la religion chrétienne, mais auquel le vaudou n’accorde pas d’importance. La vie après la mort, c’est où l’on va sans chapeau.
«L’expression est haïtienne, mais c’est une réalité universelle. On n’enterre pas quelqu’un avec son chapeau, nulle part au monde. Vous vous imaginez quelqu’un couché dans son cercueil avec son chapeau, ça ne se fait pas.»
Pays sans chapeau, c’est donc le mélange d’une vie bien réelle où l’écrivain revient dans son pays en 1996, après un exil forcé de 20 ans, et revoit sa mère, sa tante Renée et ses amis.
Mais, c’est aussi le pays rêvé, celui des dieux qui sont parfois des dieux de classe moyenne, des dieux bien ordinaires.
Le récit alterne donc avec le pays réel et le pays rêvé, où la dimension magique permet d’expliquer l’inexplicable, les morts qui sont encore vivants, les cimetières qu’on pille pour s’approprier les gens, les tueurs qui deviennent les tués. Tout cela basé à la fois sur une certaine paranoïa ou sur la triste réalité.
Un jour, dans un rêve, l’auteur visitera le monde des dieux pour en revenir, sans grande transformation.
«C’est bien ce que je pensais, dis-je avant de franchir calmement la barrière. Je suis maintenant dans le monde réel, et je ne vois aucune différence.»
Le succès
Dans ce septième livre de Dany Laferrière, le succès est présent. Pour les gens là-bas, il est l’écrivain qui a réussi.
Pour Philippe et Manu, ses amis d’adolescence, il est le petit bourgeois. Même la voisine de sa mère s’inquiète du fait qu’il serait riche. Un écrivain riche, ce n’est pas possible, il doit y avoir une histoire de drogue là-dedans.
En fait, dans le cas de Laferrière, ce n’est pas une histoire de drogue, c’est une histoire d’audace. Il croit au succès comme on croit à une religion.
Cet aspect de son caractère, ça vient de sa culture, bien différente de celle des Québécois. «Ici, les gens vivent mal la réussite. Comme Sylvie Bernier qui a décroché une médaille d’or et qui tout de suite après, s’arrête et fait une carrière professionnelle. Cette fausse modestie devant le succès, c’est une sorte d’orgueil. On dirait que les gens ont de la difficulté à survivre au succès ici. Regardez, cette pauvre Céline Dion, elle est en train de mourir à vouloir être à la hauteur. Nous, on se considère comme des champions en partant. C’est vrai que le succès, ça peut être dur à supporter, mais l’important, c’est de s’assumer.»
En écrivant Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière savait que ce livre aurait du succès, peut-être parce qu’il le voulait tellement. Ce qu’on aurait pu prendre pour une fantaisie dans ce livre qui décrit la vie d’un Haïtien immigré, vivant à Montréal et couchant avec de belles et blanches jeunes filles, il le croyait vraiment quand il écrivait que son livre déclencherait les passions et que les critiques de Denise Bombardier et de Jean-Éthier Blais seraient dithyrambiques.
«Cela faisait six ans que je travaillais dans une usine, j’en avais assez. Il fallait que ça marche.»
Et cela n’a pas cessé de marcher.

«Retour au pays du caillou au soleil»
propos recueillis par Louise Leduc, Le Devoir
18 mai 1996
De retour d’Haïti, « ce caillou au soleil » qu’il est allé visiter après vingt ans d’exil, Dany Laferrière rapporte un reportage sous forme de roman, Pays sans chapeau. Un reportage non conventionnel où il ne sera ni question de l’affrontement des classes, ni de luttes politiques. À preuve, en entrevue, Laferrière songe le plus sérieusement du monde qu’il ne se souvient même pas du nom du dirigeant haïtien. Aristide? Non, il n’est plus dans le paysage. Préval. C’est, ca, Préval, non?
« Je n’étais pas satisfait des reportages faits sur Haïti. Les journalistes ne parlent que du folklore du pays, de sa musique », se plaint Laferrière. « Ou encore, on n’interroge que les patrons, les porte-parole. C’est la meilleure façon de ne rien connaître d’un pays. »
Laferrière, lui, a voulu redécouvrir l’Haïti non institutionnelle, l’Haïti de la poussière, de la misère, de la famine, de la mégalomanie où tout le monde, fait-il remarquer, rêve d’être président. Et surtout, un pays hautement métaphorique, où les habitants vivent dans la crainte constante de la mort, croyant dur comme fer que les cimetières sont hantés la nuit par une armée de zombis affairée à réveiller les morts. D’où le titre, Pays sans chapeau, façon de qualifier l’au-delà en Haïti, parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau. Évidemment…
Pays de superstitions, donc? Laferrière s’emporte (vite, comme à son habitude). « Pourquoi appeler tout cela superstition et parler de croyance quand il s’agit de catholicisme? »
Retour au pays
Le retour au pays s’est fait de la façon la plus simple qui soit. D’abord, il s’est installé chez sa mère et chez sa tante, microcosmes d’Haïti à elles seules. « Ma mère, elle, ne quittera jamais son pays. Et si jamais elle le quitte, j’aurai l’impression qu’il n’y a plus de pays. J’identifie totalement ma mère avec le pays », écrit-il.
Il a retrouvé deux femmes vieillies, mais tout aussi prévenantes à son égard. En Haïti, il est redevenu un tout petit garçon dorloté, qui se fait demander ce qu’il a mangé pendant ces vingt ans en chemin. Avec elles, il redevient Vieux os, invité à s’agenouiller pour la prière du soir.
Puis, au fil des promenades dans les rues, Laferrière retrouve les amis: Philippe, le bourgeois – « on peut être bourgeois sans être salaud », Manu le militant, et d’autres figures immuables, comme celle du cordonnier, toujours là après tant d’années.
À une démarche aussi linéaire, à un pays où la sagesse passe par la simplicité ne pouvait coller qu’un style très dénué, style que Laferrière avait déjà développé dans L’Odeur du café. « Mon idéal est d’atteindre dans mon écriture la simplicité totale, comme la peinture primitive haïtienne. » En littérature, ça se traduit par une mosaïque de courts paragraphes, précédés de titres, qui sont autant de moments et d’émotions suggérés plus qu’épanchés.
Il y a Dany Laferrière le petit rigolo, l’expansif, maître ès médias, celui qu’il a bien voulu révéler aux Québécois. Mais au-delà de l’homme qui accepte de poser nu pour un magazine, qui entretient son image de tombeur (quoique, ô surprise, Pays sans chapeau ne contient pas la moindre petite référence sexuelle), il y a plus, et plus intéressant. Combien savent qu’il était journaliste sous Duvalier, fils aussi de journaliste lui-même forcé à l’exil quand le jeune Dany avait cinq ans? « Ici, les gens ne savent pas l’essentiel de moi. Quand je suis au Québec, je ne vis pas dans le paysage qui m’a vu naître. Imaginez-vous vivre dans un pays où tout le monde ignore la neige. Je ne vis pas dans ma langue. Et la langue, c’est tellement plus qu’un outil de communication. »
En ouverture de chaque chapitre intitulés en alternance Pays réel, puis Pays rêvé, Laferrière accorde d’ailleurs une place au créole, en reproduisant de savoureux proverbes ensuite traduits en français: « Partir ne veut pas dire que tu es arrivé pour autant » ou encore « Les morts ne connaissent pas le prix des cercueils ».
Malgré l’attachement qu’il témoigne à la langue et à ses proches d’Haïti, Laferrière rappelle qu’il pourrait vivre n’importe où, en Haïti aussi. Pour l’instant, ce n’importe où, c’est Miami, et, quelques mois par année, Montréal.
Dans son exil, jamais Laferrière n’a-t-il ressenti la culpabilité. Pendant son séjour en Haïti, il a tout autant été imperméable aux reproches, « Quand on quitte son pays, il s’en trouve toujours pour nous reprocher d’avoir laisser les autres dans ça. Mais je ne connais pas la culpabilité. Pourquoi aurait-il fallu que tous souffrent ou crèvent? Pourquoi ne pas se réjouir quand l’un a pu échapper à ça? »
Le roman sorti, il ne veut pas parler de projets. « Je suis superstitieux. »

«L’écrivain-pèlerin au pays sans chapeau»
propos recueillis par Réginald Martel, La Presse
19 mai 1996
Romancier, moi? Je ne sais pas ce que ça veut dire. Dans un livre, j’aime passer d’un genre à l’autre, avec toutes sortes de ruses. Pour écrire une histoire traditionnelle, il faut savoir comment ça va finir ; moi, je ne sais pas. Il y a un fil, mais je le veux le plus ténu possible.»
Une fois encore, dans Pays sans chapeau, Dany Laferrière se raconte, s’invente et, comme il le dit, «se met en fiction». Il ne se donne pas pour autant le rôle du héros. Le coeur du livre, c’est le pays natal, auquel l’écrivain d’origine haïtienne cherche à se raccrocher, après un exil de vingt ans.
Un pèlerinage, en quelque sorte, aux lieux de toutes les naissances. Naturellement, c’est la mère de l’écrivain qui lui servira de guide, elle qui n’a jamais quitté le pays, qui se tient auprès de lui «comme au chevet d’un malade»
Elle s’appelle Marie, elle a du pays une connaissance intime, profonde, intuitive. Les théories savantes, dont le fils prodigue n’aurait que faire, très peu pour elle. Elle parle et elle agit, dans l’absolu de sa vérité propre, nécessaire, inaliénable. Le fils note. Des dialogues et des scènes d’une parfaite simplicité, naïfs même, et on a l’impression qu’ils cachent plus de choses qu’ils n’en révèlent, même à celui qui les écrit…
«Ce sont des secrets que j’ai sus déjà, que je ne sais plus. C’est d’une tristesse à mourir.» Alors, il fait confiance à sa mère-pays.
Car ce qui se dit en Haïti, par exemple dans les cercles du pouvoir, ça ne l’intéresse pas. Si on y prétend que les choses vont mieux et que Marie dit que non, ça ne va pas mieux, «c’est elle qui a raison. Elle n’analyse pas les choses, elle les sent».
Dany Laferrière s’émeut, songeant à ce peuple coincé depuis deux cents ans sur son petit morceau de terre, où les problèmes s’accumulent au point que ça dépasse tout entendement. «Ma mère dit : on nous a oubliés, nous, les tueurs et les tués.» Je m’étonne : tueurs et tués, un couple naturel? «Eh oui! Et on ne sait jamais qui sera tueur, qui sera tué.»
Cette violence, tissu d’une histoire tragique, l’écrivain ne l’aborde pas selon une perspective politique. Comme si l’exilé volontaire avait perdu la faculté de comprendre et d’expliquer, perdu aussi le droit de juger? «Quelqu’un qui a bien mangé pendant vingt ans ne peut plus comprendre vraiment celui qui pendant tout ce temps a peu ou mal mangé.»Les vivants et les mortsLe Pays sans chapeau , c’est le pays de l’au-delà, c’est le pays des morts : personne n’a jamais été enterré avec son chapeau, dit la sagesse populaire. Sans doute, mais il n’est pas si facile de départager les vivants et les morts. En Amérique du Nord, les morts, on les soustrait ; en Haïti, on les additionne!
Et c’est ainsi que dans le brouhaha des rues, les morts se glissent parmi les vivants, et bien futé qui saurait les reconnaître. Cette étrange coexistence, Laferrière la comprenait, autrefois. Intuitivement, bien sûr. «Ça me désole, dit-il très sérieusement, je ne comprends plus les choses les plus élémentaires.»
À la limite, tous les habitants de la ville ne sont-ils pas des morts? À cette question, le roman apporte cette réponse terrible : oui, parce que des vivants n’y survivraient pas.
D’autres réalités ont gardé, aux yeux de Laferrière, au moins une partie de leur intensité originelle. Ainsi, le contraste radical entre la nuit et le jour. Là-bas, explique-t-il, «la nuit existe vraiment, elle est mystérieuse, elle est menaçante. Après minuit, c’est l’heure des braves, car les rencontres sont dangereuses.» Des tontons macoutes, en leur temps, et surtout des esprits.
Et parfois la nuit se mêle au jour… «Tu fais un cauchemar. Le jour se lève, le jour le chasse. Imagine que tu te réveilles, qu’il fait jour, et que le cauchemar demeure.» Pour une fois, mais indirectement, voilà évoqué le pays que le jeune homme a fui et qui ne l’a jamais quitté, sorte de concentré du malheur des hommes.
Dans un chapitre très onirique, où on ne trouve pas la riche banalité des gestes et des mots quotidiens, l’écrivain-pèlerin s’offre un voyage au pays sans chapeau. Il y rencontre des personnages en apparences banals, mais il ne faut pas s’y fier. Dans l’un ou l’autre se cachent des dieux de l’olympe vaudou, qui peuvent vous perdre.
Telle est la puissance de l’imaginaire et de la culture haïtiens : comment expliquer autrement que nos compatriotes venus de là-bas n’en finissent jamais d’y retourner, au moins en rêve?
Laferrière explique : «On écrit pour appartenir. Au début, je pensais que c’était pour me libérer, me séparer. Je pensais maîtriser les choses en les nommant, ce sont elles qui me maîtrisent. Écrire, ça relie.»

«Les derniers amateurs»
mention par Pierre Foglia, La Presse
25 mai 1996
J’arrive d’un voyage de vélo au New Hampshire avec des amis. Huit bonhommes dans la quarantaine, deux collègues de La Presse, deux imprimeurs, un chocolatier, un entrepreneur, un monsieur dans les livres, un informaticien et aucun raton laveur
Comme nous étions un nombre impair, c’est moi qui couchais seul, mais c’est aussi parce que je voulais avoir la paix pour lire le dernier roman de Dany Laferrière, Pays sans chapeau. Sauf que j’étais si fatigué que j’ai seulement réussi à lire les proverbes en créole au début de chaque chapitre. Tiens, j’aime bien le son que rend celui-ci : nous connin, nous pas connin (on sait et on ne sait pas). Celui-là non plus je ne déteste pas, même si je l’ai pris un peu personnel : pito nous laide nous la (mieux vaut être laid, mais vivant)…
Pour dire la vérité, j’étais pas plus beau que d’habitude, et en plus j’étais mort. C’est qu’on a roulé beaucoup dans ces trois jours. Je ne vous dirai pas combien de kilomètres, ni sur quel terrain montagneux, mais disons que c’était un itinéraire un peu ambitieux pour ceux d’entre nous qui n’étaient pas en forme. Pour les autres, ce furent seulement trois journées raisonnablement exigeantes.

«L’écrivain sous un manguier»
Chronique de Pierre Foglia, La Presse
28 mai 1996
On vient tout juste de me poser cette question : «Quel est l’ouvrage de la littérature québécoise ou canadienne que vous recommanderiez à un étranger qui veut comprendre ce qu’est le Québec?»1
Pas facile. Spontanément, je répondrais L’hiver de force , de Réjean Ducharme, mais laissez-moi le temps d’y penser…
Ce serait plus facile si la question était : «Quel ouvrage recommanderiez-vous pour comprendre Haïti?»
Je recommanderais Pays sans chapeau, de Dany Laferrière.
Et si la question était : «Quel ouvrage recommanderiez-vous comme modèle, pour comprendre un pays, n’importe lequel?» Je recommanderais aussi Pays sans chapeau , de Dany Laferrière.2
Sur une table bancale, sous un manguier, au fond d’une cour dans un faubourg de Port-au-Prince, notre nègre blanchi par 20 ans de Québec est de retour en Haïti et tape comme un forcené sur la Remington de tous ses livres. Je tape tout ce que je vois, tout ce que j’entends, tout ce que je sens… Une mangue tombe. J’écris : mangue… On dirait un peintre primitif. Voilà, c’est ça, j’ai trouvé. Je suis un écrivain primitif
Ce n’est pas vrai. C’est le contraire. Il n’y a rien de primitif dans cette manière de faire refléter le pays dans la vitrine de la boutique vide d’un vieux cordonnier. Le primitif montre un chien ; au lecteur d’y voir un chien. Laferrière montre un lézard, des rues, une infirmière pressée, deux soldats américains, un Blanc et un Noir, un bol de soupe, la pluie, une jeep rouge ; au lecteur d’y voir Haïti, la survie, et le temps qui ne passe pas. Notez que c’est la même chose. Haïti c’est la survie, et la survie c’est du temps qui s’arrête, pioche, fouit le sol pour trouver de quoi bouffer.
Quand nous, journalistes, allons en Haïti, nous disons : Dieu que c’est différent.
Laferrière qui y retourne après vingt ans dit : Dieu que c’est pareil. L’exotisme est (entre autre) ce qui démarque le journalisme de la littérature. Et dans le même sens : j’ai toujours appelé Laferrière le nègre-écrivain, en donnant à «nègre» des reflets exotiques, chatoyants, rutilants, tape-à-l’oeil. S’assumer ou ne pas s’assumer comme nègre, finalement, c’est pareil : c’est donner dans l’exotisme nègre de toute façon.
Dans ce livre-là, écrit sous un manguier, au fond d’une cour, dans un faubourg de Port-au-Prince, Laferrière n’avait pas à briller comme nègre. Il avait seulement à écrire. Dans ce livre-là, Laferrière n’est pas un nègre-écrivain.
C’est je crois son premier livre d’écrivain tout court.3
—
(1) La question est posée par la revue L’actualité pour son numéro anniversaire (le 20ème).
(2) Avec quelques autres tout de même, je pense entre autres à Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion.
(3) Notez que Laferrière a suivi Jacques Lanctôt qui avait édité son premier livre en 85. Lanctôt transfuge de VLB qui vient de se lancer à son compte… réconfortante fidélité à une époque ou quiconque veut se faire mettre… en marché, se retrouve chez Boréal

«Chapeau, Monsieur Laferrière !»
Chronique de Julie Sergent, Le Devoir
1 juin 1996
On trouve cette scène au début de Pays sans chapeau, qui ne dure presque rien au vrai (« dix à douze secondes », évalue l’auteur) et qui montre assez bien la nature à la fois grave et légère des épisodes rapportés par le narrateur préféré de Dany Laferrière tout au long de son dernier roman.
L’écrivain n’est pas sitôt débarqué en terre haïtienne, après un exil de 20 ans, que le voilà subitement assailli par un animal autochtone dont il avait sans doute rangé l’existence dans un pan lointain de son cerveau, avec tous ses souvenirs d’enfance: « J’ai vu cet éclair vert. Je ne me suis pas écarté assez vivement. Quelque chose s’agrippe à ma chemise. Je deviens livide. Mon coeur sort presque de ma bouche. Je n’ose même pas regarder ce que c’est. Là, sur ma chemise: un lézard vert. Je le regarde. Il me regarde. […] Sait-il que je viens d’arriver, aujourd’hui même? Sait-il seulement combien de temps j’ai passé là-bas? Sait-il au moins qu’il n’y a pas de lézard où j’étais? »
On le voit: Laferrière n’a aucunement l’intention, lors de ses déambulations dans Port-au-Prince retrouvée, de nous bombarder de preuves du holocauste haïtien. Pas plus qu’il n’opposera à l’émotion trouble de sa maman qui le revoit pour la première fois depuis deux décennies, autant dire deux siècles, la sarabande des événements qui l’ont forcé, comme son père bien avant lui, à quitter sa mère et sa patrie.
L’écrivain a pris le parti de la naïveté pour décrire, avec l’originalité qu’on lui connaît, son retour aux sources.
Assis à une table bancale, près d’un manguier qui rate toujours miraculeusement les cibles qui errent nonchalamment sous ses projectiles, Laferrière a donc balayé d’un revers et la fureur qui l’habite sûrement, et les remords de conscience qu’on pourrait lui prêter, et a choisi de laisser à l’enfant qu’il se sent redevenir le soin de raconter ce qu’il voit. « Un oiseau traverse mon champ de vision. J’écris: oiseau. Une mangue tombe. J’écris: mangue. Les enfants jouent au ballon dans la rue parmi les voitures. J’écris: enfants, ballon, voitures. »
Tel est donc divisé le roman, en dizaines de mots clés qui inspirent l’écrivain au fil de l’histoire, certains le ramenant instantanément à son passé, à des racines qu’aucun exil n’aurait pu anéantir, d’autres lui révélant son statut, bizarre mais bien réel désormais, d’étranger.
Une allure de mini-chroniques
Malgré ses allures de mini-chroniques au coeur de la mère-patrie, Pays sans chapeau est bel et bien constitué toutefois d’une trame romanesque.
L’écrivain se donne une tâche précise, qui est de cerner l’esprit du peuple « le plus mégalomane de la planète » et, ce faisant, de redorer le blason des dieux du vaudou auxquels le confronte tout de suite sa mission. Car ils s’agitent, justement, tous ces Ogou Badagris, ces Erzulie aux yeux rouges et ces Marinette aux jambes sèches: dans les rues de Port-au-Prince, on a la certitude que quelque chose se trame de pas du tout catholique, forcément, au pays du vaudou.
Laferrière n’aura d’abord pas saisi par-delà son sens métaphorique l’avertissement que lui sert sa maman: « Cette ville est un grand cimetière. Toi, tu n’es pas encore mort, alors fais attention. Ne fais confiance à personne. Ici, il n’y a ni bons ni méchants, juste des morts. » Mais peu à peu, s’élevant en place de la métaphore (qui ferait un roman bien trop tristement réaliste), c’est un véritable pays de véritables morts (de « sans chapeau ») que l’écrivain s’inquiète d’avoir à décrire.
Comment expliquer, en effet, la présence de cette fine poussière, pareille à celle que l’on s’imagine couvrir la route de l’au-delà et qui tombe sur le corps de tous les passants de Port-au-Prince? Plus étrange, encore: qui sont ces gens dont on entend parler, habitants de la minuscule ville de Bombardopolis, qui survivent en ne mangeant qu’un repas à tous les trois mois? Et, s’ils sont morts comme d’aucuns le croient, pourquoi ont-ils même besoin de manger?
Laissant les Américains à leur enquête (une tentative de percer le secret de survie des Haïtiens de Bombardopolis qui nous vaudra quelques moments pissants), Laferrière s’en remettra aux suggestions du professeur Legrand Bijou (un psychiatre qui a beaucoup de succès auprès des femmes!) et cherchera la réponse dans l’univers des dieux sans chapeau.
Voilà une promenade dans la patrie de Laferrière qui nous en met plein la vue de merveilleux, de drôlerie, de douce folie, mais qui, à chaque détour, nous montre en même temps, tout doucement, des êtres vivants qui le sont de moins en moins chaque jour. Chapeau.

«Haïti revisitée»
mention de Micheline Lachance dans L’Actualité
1 juin 1996
Dany Laferrière n’était retourné qu’une fois à Port-au-Prince, pour les funérailles de sa grand-mère. L’été dernier, après 20 ans d’exil, il a décidé d’y amener ses trois filles. En arrivant, la cadette a pensé qu’il fallait être des suppôts de Satan pour laisser les chiens mourir de faim ainsi. Dany, lui, a trouvé que malgré sa pauvreté Haïti ressemblait à l’au-delà, tel qu’il l’imagine. De son séjour, il a tiré Pays sans chapeau (Lanctôt éditeur), qu’il dédie à sa mère: « Elle n’a jamais voulu quitter Haïti, même pas une minute. Quand elle parle du Québec, elle dit « là-bas », comme une mère qui parle de sa bru. »
«Le retour de l’enfant prodige»
Chronique de Gilles Marcotte dans L’Actualité
1 octobre 1996
Pour Dany Laferrière, Haïti, c’est avant toute chose, avant tout discours, sa mère bien-aimée.
De livre en livre, Dany Laferrière régresse. Il était, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, moderne à mort, cultivant le scandale, la distance ironique. Le voici, dans son septième livre, revenu auprès de sa chère maman à Port-au-Prince, enfant prodigue repenti, fils dévoué, fils nourrisson, pratiquant le retour au pays natal de la façon la plus décidée, allant même jusqu’à rentrer dans des mythes locaux ou nationaux qui contredisent de la plus expresse façon la modernité, disons montréalaise.
On n’ira pas voir un psychanalyste pour se faire expliquer ça. On lira un roman quasi autobiographique parfois un peu agaçant par sa naïveté voulue, le plus souvent attachant, étrange, déroutant : un des meilleurs que Dany Laferrière ait écrits. La régression, en littérature, n’est pas toujours une mauvaise idée.
Arrive donc, dans son Haïti natal, le célèbre auteur de Comment faire l’amour et cætera, la vedette de la télévision québécoise, le garçon qui a réussi au-delà de toutes les espérances. Le pays auquel il revient est celui des pauvres – un chien mort en témoigne, là, tout près de lui, devant la maison de sa mère -, assez différent de celui, flamboyant d’imagination, que nous donnait il y a quelque temps Émile Ollivier dans Les Urnes scellées. Pourquoi ce retour? Cela va un peu plus loin que le jeu habituel des retrouvailles: il s’agit de retrouver un corps, son propre corps, et à qui le demander si ce n’est à sa mère? De celle-ci, pauvre, généreuse, à l’aise dans son existence malgré les difficultés de la survie dans la misère où elle est forcée de vivre, Dany Laferrière brosse un portrait chaleureux, à la limite de l’adoration. Haïti, avant toute chose, avant tout discours, c’est elle.
Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le « pays sans chapeau », le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le « pays sans chapeau », le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. 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Je plonge, la tête la première, dans cette mer de sons familiers. Un air connu qu’on fredonne aisément, même si ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu la chanson. Bousculade de mots, de rythmes dans ma tête. Je nage sans effort. La parole liquide. Je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit se repose enfin. On dirait que les mots ont été mâchés avant qu’on me les serve. Aucun os. Les gestes, les sons, les rythmes, tout ça fait partie de ma chair. Le silence aussi.
Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue.
D L

Pays sans chapeau
propos recueillis par Ghila Skora, Tribune Juive
Décembre 1996
Pays sans chapeau est une révélation, roman d’un retour au pays natal, mais où l’exil est aussi présent. En relisant ce roman, on se rend compte que cette histoire, celle du narrateur, est d’une actualité brûlante. Il y est question du dehors et du dedans, de ceux qui sont restés et qui vivent le véritable exil intérieur, et de ceux qui sont partis, parce que obligés de fuir. C’est avec beaucoup de finesse que Dany nous fait pénétrer dans son Haïti, devenu au fil du temps notre Haïti.
Ghila Sroka : – Norman Mailer disait des écrivains qu’ils étaient les derniers entrepreneurs du 19º siècle. Qu’en penses-tu ?
Dany Laferrière : – Cette idée me plaît. Je suis sûr que Norman Mailer a dit ça en tant qu’Améri-cain. J’aime ce continent parce que ses habitants ne considèrent pas les produits culturels comme de simples bibelots, mais comme faisant partie intégrante de la vie. L’écriture constitue une action positive. J’aime bien cette idée d’écrivain entrepreneur pratiquant une sorte d’artisanat extrêmement développé, d’individu qui, de la petite chambre où il écrit, fournit du travail à des éditeurs, à des critiques, à des journalistes, à des imprimeurs… L’image d’une machine complexe se mettant en branle au moment où l’écrivain se lève de sa table de travail me plaît.
Les gens se trompent lorsqu’ils disent que les écrivains se contentent de rêver… Lors d’une entrevue à la radio, un journaliste m’a lancé : « Vous êtes maintenant établi à Miami. Vous venez ici, vous prenez ce qui peut vous servir et vous partez. » Je lui ai répondu qu’au contraire, j’étais un grand employeur, puisqu’un éditeur, des imprimeurs, des correcteurs travaillaient pour moi, et que la parution de mes livres donnait du travail aux journalistes. Tout ce processus, ce mouvement, prend sa source dans l’angoisse de la nuit, dans ce monde qui surgit à l’aube dans ma tête. Je n’ai jamais compris ceux qui conçoivent la littérature uniquement comme une tour d’ivoire. Nous sommes certes dans notre tour d’ivoire, mais c’est ainsi que nous fournissons du travail. C’est pourquoi je suis tout à fait d’accord avec cette idée de Norman Mailer.
Ghila Sroka : – À la page 207 de ton nouveau roman, Pays sans chapeau, on peut lire : « Il n’y a qu’une seule route, c’est celle qu’on a choisie. » Comment conçois-tu les rapports entre l’écrivain et la vie ?
Dany Laferrière : – Je ne suis pas qu’un écrivain, je suis Dany Laferrière, ce vocable qui représente à la fois un père de famille, un flâneur, un ami, un amant, un écrivain, un amateur de ping-pong, un voyeur, un voyageur. Je me considère comme un homme de la Renaissance, comme cet honnête homme qui touche à tout, qui est une véritable usine en marche. Je crois que la route qu’on a prise est toujours la bonne parce que c’est la nôtre. Généralement, les gens qui doutent se demandent : «Est-ce que j’ai pris la bonne route ?» C’est justement en hésitant de cette façon qu’on rate sa vie.
Ghila Sroka : – Mais il peut arriver qu’on remette sa vie en question ; est-ce qu’on l’a ratée pour autant?
Dany Laferrière : – Non, je ne pense pas non plus que la route de la vie soit un boulevard rec-tiligne. On peut changer de chemin, ou même revenir sur ses pas. On chemine selon ses intuitions, on change, mais tout cela dans une dynamique et non dans une sorte de ressassement de choses. Je crois toutefois que ceux qui ressassent n’y sont pour rien…
Ghila Sroka : – Cela fait partie de la condition humaine…
Dany Laferrière : – Il y a des gens qui, chimiquement, doutent toujours, qui avancent à coups de doutes, et c’est absolument admirable. Chacun va à son rythme : la vie n’est pas un boulevard sur lequel on doit idéalement piloter une voiture de course. On va comme on veut, peu importent les conditions. Il y a aussi des sentiers, des chemins parallèles, et des gens qui ne vont pas tout droit, qui font des ronds, qui rebroussent chemin, sans que leur route soit moins bonne qu’une autre.
Ghila Sroka : – Mais toi, tu es donc plutôt un homme de certitudes…
Dany Laferrière : – Ah! non, je ne suis pas un homme de certitudes, seulement j’ai compris une chose : il ne faut pas laisser l’étiquette sur le cadeau. Je ne montre pas mes incertitudes. La littérature est une école très rigoureuse, très morale. Après avoir été criblé d’angoisse à la seconde où la phrase ne venait pas encore, où elle allait venir, on doit être rempli de certitude au moment où on écrit enfin, même si on décrit justement un sentiment d’incertitude. Le lecteur doit avoir l’impression en vous lisant que c’est vous qui menez la danse ; vous devez écrire avec certitude même si ce que vous voulez dire tourne en rond, même si vous parlez d’une inquiétude, de votre difficulté à écrire ou à penser, de votre hu-milité, de votre incapacité à avoir des idées nettes… Après l’angoisse, au moment où vous prenez la plume, même pour dire cela, vous avez besoin de certitude. L’écriture n’est pas uniquement un jeu, mais une école de vie. J’ai l’angoisse la nuit et la certitude le jour.
Ghila Sroka : – À la page 15, tu écris : « Je suis un écrivain primitif », comme on dit un peintre primitif. Et à la page 225 : « Ce que je peins, c’est le pays que je rêve. […] Le pays réel, monsieur, je n’ai pas besoin de le rêver. » Peux-tu commenter ces passages ?
Dany Laferrière : – Être un écrivain primitif est mon vieux rêve. La peinture haïtienne est splen-dide, elle est extraordinaire, précisément parce que ses tableaux n’ont pas de perspective. Les peintres haitiens n’ont pas besoin de perspective, de fond ni de plans pour montrer les nombreux degrés de la vie. En un seul plan, ils peuvent peindre la joie et la peine. Dans la peinture qui orne la couverture de mon livre, dans les couleurs, dans les personnages qui portent le cercueil, dans ceux qui pleurent, je retrouve une certaine énergie. Les gens qui portent le cercueil exécutent une sorte de danse.
Ghila Sroka : – C’est un enterrement rythmé.
Dany Laferrière : – En effet, c’est très rythmé. Tout cela présente la mort comme l’énergie de la vie. C’est ça qui est intéressant : il n’y a pas de mort, point, de vie, point! Pour que la mort et la vie soient représentées dans une peinture occidentale, il faut deux ou trois plans superposés, tandis que, dans la peinture haïtienne, on peut retrouver dans un visage qui pleure la joie et l’énergie de la vie.
Ce que j’aime dans la peinture primitive, la raison pour laquelle mon vieux rêve est précisément d’être un écrivain primitif, c’est que cela implique qu’on peut pleurer tout en restant très vivant. Je voudrais pouvoir écrire un mot sans les béquilles, sans les phrases, sans le verbiage qui l’accompagnent souvent, afin de dire exactement l’émotion que j’ai reçue, en évoquant non pas le mot, mais la chose concrète qu’il représente. Quand je dis « ballon », je voudrais qu’on ne voie pas le mot ballon avec deux « l » – qui est d’ailleurs très joli – mais plutôt le ballon rouge derrière lequel l’enfant court dans la rue.
Ghila Sroka : – Tu es un écrivain tellement cosmopolite, tellement international, qu’au fond tu es profondément haïtien.
Dany Laferrière : – Oui, le particulier qui mène à l’universel constitue aussi un vieux rêve. Je n’ai jamais voulu être cosmopolite, c’est pourquoi je le suis. Ce n’est pas une affaire mondaine chez moi : je suis mon propre laboratoire. Le vieux Montaigne décrit dans ses Essais son désir de s’étudier lui-même. Moi, je suis mes intuitions : j’écris comme je me sens. Comme je laisse la porte ouverte, je reste à la portée de tous les vents, les choses ont tout le loisir d’entrer et de sortir. Haïti se trouvant à mon avis au cœur du monde, je suis en ce moment au cœur du cœur du monde et oui, je suis universel. C’est ainsi que je trouve mon inspiration.
Ghila Sroka : – Pays sans chapeau est ponctué de références à Homère et à Shakespeare. Pourquoi ces deux auteurs ?
Dany Laferrière : – Ce sont des « garçons » qui, visiblement, ont du talent. Homère est au cœur de la culture grecque et de la culture occidentale, et Shakespeare est l’Homère des temps modernes. Les Français eux-mêmes, si chauvins, concèdent à Shakespeare le titre de dramaturge des temps modernes. Ces deux auteurs ont créé des univers extrêmement puissants : l’Iliade avec cette cosmogonie, cette multitude de noms, cette généalogie immense… et Shakespeare, qui est le moins anglais des dramaturges anglais ; il parle de Venise, il parle d’une foule de lieux. Cela rejoint tes propos sur le particulier et le cosmopolite, car les actions de Shakespeare ont lieu partout. Shakespeare figure parmi ces créateurs qui sont à la fois beaucoup moins et beaucoup plus que des écrivains, c’est-à-dire de véritables bibliothèques.
J’ai retrouvé dans la cosmogonie vaudou cet échafaudage complexe de mondes. Rien qu’en citant les dieux du vaudou, cette gradation de dieux et de demi-dieux, on retrouve l’Iliade. Lorsque je suis revenu malgré tout dans ce pays, ses dieux vaudou m’ont demandé d’en être le chantre, le plaideur sur la scène internationale. En m’inscrivant dans la tradition de la culture défendue par Homère et Shakespeare, et en plaidant ma culture, c’est-à-dire le vaudou et cette culture d’esclaves parvenus à la liberté qui forment l’État moderne d’Haïti, je deviens l’égal de ces collègues, Homère et Shakespeare.
Ghila Sroka : – Pays réel, pays rêvé, pays sans chapeau, quel est au juste ce pays?
Dany Laferrière : – Tout seul, ce pays me paraît si nu ; on voit facilement l’os de la terre. Pour dire les choses simplement, il est presque devenu un caillou au soleil – à un point tel qu’on n’ose plus en parler sans références culturelles. Ce qu’Haiti a créé de plus fort, ce n’est plus la matière même, ses os, son sang, c’est-à-dire les pierres, les montagnes, la mer, mais bien une culture. Pourquoi l’un des pays les plus pauvres de la planète, un pays qui a subi l’embargo, qui n’a pas connu dix ans de repos en deux cents ans, occupe-t-il à ce point le cerveau du monde ? Pourquoi un drame aussi puissant que celui du Rwanda occupe-t-il moins l’espace du monde que le retour d’un président en Haïti ?
Denise Bombardier m’a un jour demandé pourquoi les gens s’intéressaient autant à Haïti. C’était après le départ de Jean-Claude Duvalier. Pourquoi le monde entier en parlait-il? Elle reconnaissait l’importance de la fin de la dictature de Duvalier, mais elle se demandait pourquoi les gens en parlaient tant, pourquoi cet événement faisait la une des journaux anglais ou japonais… La raison en est que ce pays a réalisé l’un des plus vieux rêves humains, le rêve de liberté. Que des esclaves aient pu briser leurs chaînes, devenir libres et former un État n’appartient pas qu’à l’histoire haïtienne, mais à l’héritage universel. C’est une possibilité qu’ont les humains de se libérer. L’une des entreprises humaines les plus difficiles est précisément de le faire de facon collective. Individuellement, c’est toujours possible, mais collectivement, c’est une autre histoire. Haïti fait partie d’une courte liste de symboles de liberté dans le monde. D’où son importance, malgré l’étroitesse de son territoire, malgré la misère de ses fils.
Les Haïtiens sont habités par des rêves. Ce n’est pas par hasard que Malraux s’est écrié, en arrivant en Haïti : « C’est un peuple qui peint! » Ce n’est pas par hasard que la musique de ce pays est si forte et qu’elle domine les Caraïbes que le vaudou, religion excessivement complexe et fournie, a pu attronter et phagocyter la religion catholique au cours de ce siècle ; qu’un million d’esclaves ont inventé en moins de cinquante ans la dernière langue quasi ro-mane. Certaines langues ont mis six cents ans à se fixer. Après moins de cinquante ans, le créole était une langue fixée et complète qui, même si elle contient beaucoup de gallicismes, demeure une langue à part entière : un Français ne peut pas forcément la parler. Le créole recèle des trésors excep-tionnels. Comme le disait Jacques Stephen Alexis, grand écrivain haïtien, il est vrai que nous avons échoué politiquement, mais culturellement, nous tenons encore le coup.
Ghila Sroka : – Absolument. Il est certain que l’intelligentsia haïtienne tient la route. Mais penses-tu en fin de compte qu’Haïti est mal parti ?
Dany Laferrière : – Je ne pense pas du tout qu’Haïti est mal parti. Je ne regarde pas Haïti en braquant mon microscope sur le centre du pouvoir, parce que je pense qu’on se trompe en regardant uniquement Port-au-Prince, qui est une ville complètement perdue, ou en regardant le Palais national et ses luttes de pouvoir. Haïti a une autre histoire qui n’a rien à voir avec les idées reçues ou les principes moraux.
François Duvalier, arrivé au pouvoir en 1957, a été, en plus d’un dictateur, celui qui a fait d’Haïti un État moderne, c’est-à-dire un État dont le président était connu sur tout le territoire. Connu et craint. Le résultat de cette extension de son pouvoir maléfique – si je puis dire – à tout le territoire a été l’apparition d’une vision nationale du pays dans sa globalité. Autrefois, le président vivant à Port-au-Prince – à l’ouest – était peu connu dans le nord-ouest. François Du-valier s’est fâché et, comme Ivan le Terrible, a dit : « Puisque c’est ainsi, je vais devenir ce que vous voulez que je sois, un dictateur, un tyran. » En 1963 ont commencé la grande tuerie de Duvalier et l’exode massif. Cet exil a eu des conséquences extrêmement positives : nous nous sommes détachés de la France qui nous avait placés dans une situation schizophrénique – tout en étant en Amérique, nous devions penser Europe, alors qu’un colonisé ne peut plus avoir comme colonisateur quelqu’un de trop lointain ; le vent ne doit plus être trop loin de la tête. Branchés sur l’Amérique du Nord, nous sommes venus dans un pays non colonisateur : le Canada, le Québec, et dans un pays formé de plusieurs types de sociétés : les États-Unis. Ainsi, on occupe le continent, en plus d’une grande partie du territoire des Caraïbes. Les Haïtiens sont supérieurs en nombre aux Guyanais, aux Guadeloupéens… Il y a beaucoup d’Haïtiens.
Ghila Sroka : – Maintenant, la question du jour à la radio : « Faut-il encore considérer ceux qui ont vécu longtemps à l’étranger comme des Haïtiens ? » Quelle est ton opinion ? Le livre ne fournit pas la réponse.
Dany Laferrière : – Je trouve que c’est une bonne question. Mais naturellement, cela requiert une définition de l’Haïtien. Je crois que la définition de l’Haïtien liée au territoire est dépassée. La nouvelle définition de l’Haïtien, c’est celle qui le présente comme l’Américain typique, c’est-à-dire de plus en plus l’homme du continent américain. Je crois que les individus les moins américains sont les États-Uniens. Ce sont eux qui voyagent le moins et, quand ils voyagent, ils le font avec leur culture typique, c’est-à-dire en pensant en termes d’argent et de consommation. Alors que les Haïtiens, les Chiliens, les Colombiens, les gens qui sont poussés à sortir de chez eux par la rigueur politique, qui doivent bouger et traverser l’Amérique, sont les vrais Américains, les vrais citoyens de ce continent.
Encore une fois, Haïti est en train de conquérir l’Amérique, par la présence des Haïtiens un peu partout. Or on peut aborder la réalité de deux façons : on peut considérer que les Haïtiens de Montréal sont des immigrants, qu’ils sont venus ici se faire une petite place, se battre, que la vie est comme ça pour eux ; mais on peut aussi considérer que 60 000 Haïtiens occupent Montréal, que leur intelligentsia est importante, qu’on publie cinq à six de leurs écrivains majeurs par an, que leurs musiciens et leurs intellectuels interviennent sur la scène publique… alors que le Québec n’est pratiquement pas représenté en Haïti.
Pas un seul Québécois, dans les cinquante dernières années, n’est intervenu intellectuellement, moralement, poétiquement en Haïti. Sachant cela, dis-moi : qui occupe qui ? Parfois, nous avons pitié d’un groupe sans voir que c’est lui qui nous occupe, que c’est lui qui s’étend. Il y a 600 000 Haïtiens à New York ; à Miami, les Haïtiens occupent le territoire…
Ghila Sroka : – Y a-t-il une intelligentsia haïtienne aux États-Unis ?
Dany Laferrière : – Oui, absolument. Il y a une intelligentsia qui s’exprime en anglais, il y a une intelligentsia économique, de nombreux banquiers, hommes d’affaires, qui réfléchissent sur le commerce. Chaque jour, dans le Miami Herald, on entend parler des Haïtiens.
Cependant, j’ai horreur d’être chauvin. Je veux simplement montrer qu’on peut voir les choses différemment. Je peux aller à Chicoutimi ou en Gaspésie parler demain matin, tout le monde m’y connaît. Mais tout le monde ne connaît pas forcément un écrivain né au Québec, de parents québécois… La cul-ture, la communauté haïtiennes se sont imposées au Québec. Grâce à cela – et c’est extraordinaire -, les Québécois apprennent des choses sur Haïti. Essayons d’imaginer l’effort, le courage, non seulement physique, mais moral et intellectuel, de ces gens lorsqu’ils sont arrivés ici.
Ghila Sroka : – Au fond, les Haïtiens sont dispersés comme le sont les Juifs…
Dany Laferrière : – Oui, ce sont des « Juifs », mais en Amérique, ce qui rend les choses à la fois plus dispersées et plus compactes. Ce processus de dispersion est très important : nous ne sommes plus des insulaires, nous n’avons plus la hantise de l’Europe depuis que nous sommes sortis de l’ile. Des ouvriers, des membres de l’intelligentsia et de la classe moyenne travaillent avec du matériel moderne dans des pays modernes, y vivent et y sont intégrés. Des gens qui, à peine trois ans plus tôt, étaient des paysans, vont à la banque, savent comment opérer des mouvements bancaires, savent ce qu’est un syndicat. Ces gens ont également compris que le territoire d’Haïti est tout petit, et que par conséquent s’ils y rentrent, rien ne les oblige à aller vivre à Port-au-Prince, qui est si sale et dont les maisons et les terrains sont si chers, puisqu’ils peuvent retourner dans leur ville natale tout en ayant un aperçu de la capitale : ils peuvent en effet facilement faire deux heures de route pour aller à Port-au-Prince une ou deux fois par semaine, alors qu’auparavant, on ne faisait guère plus d’un voyage de deux heures par mois, ou même par trois mois.
Ces gens qui habitent ailleurs reviennent maintenant en Haïti, non pas pour y vivre, mais pour ensuite retourner travailler en Amérique du Nord, à Mon-tréal, New York, Miami, Chicago, Boston ou Los Angeles, où ils sont dorénavant complètement dispersés. Les théories politiques selon lesquelles, depuis quelque temps, les Haïtiens effectuent – ou non – un retour massif vers leur pays d’origine ne doivent pas être prises au sérieux. Avant même ces théories, on entrait régulièrement en contact avec les gens du pays, on se faisait bâtir des maisons dans sa ville natale, on allait et venait. Ça n’a rien à voir avec les hauts et les bas de la politique du Palais national de Port-au-Prince. Le mouvement haïtien est continu depuis très longtemps, et nos espoirs et souffrances personnels doivent être distingués de l’histoire du peuple haïtien.
Ghila Sroka : – Est-ce que la diaspora haïtienne, en plus d’être généreuse avec ses divers pays d’accueil – par l’apport de ses écrivains, peintres, journalistes et membres de professions libérales – , a été généreuse avec son pays d’origine ? J’ai le sentiment qu’Haïti est de plus en plus pauvre sur le plan financier.
Dany Laferrière : – Sur le plan financier, sans la diaspora, Haiti serait mort sous Jean-Claude Du-valier. On dit souvent, en ce qui concerne l’aide extérieure, que l’argent n’arrive pas aux démunis. En Haïti, ce problème a été réglé par les gens, sans grands discours politiques. Quand j’envoie de l’argent à ma mère, je règle le problème, puisque je suis certain que cet argent ne va pas à Jean-Claude Duvalier, qu’il arrive à ma mère. Et quand la masse est énorme, quand un million d’Haïtiens vivent à l’étranger – pas dans des pays lointains comme la France, où les immigrants haïtiens sont pauvres, mais en Amérique -, cette masse envoie au total beaucoup d’argent, d’autant plus que même les plus pauvres donnent ce qu’ils peuvent ; c’est ça qui a soutenu le pays, particulièrement sous Jean-Claude Duvalier. En Haiti, on dit que chaque oreille a beaucoup d’oreilles :
chaque personne a au moins un parent à l’étranger.
Mais toucher les gens dans tous les coins du pays ne suffit pas. On a aussi besoin d’aide, d’emprunts, d’une production nationale pour régler les problèmes quotidiens. Le grand employeur d’Haïti, c’est l’État ; or, l’État n’aurait pas pu payer tous ces gens. Au cours des trente dernières années, c’est au fond la diaspora qui a été le grand employeur.
Ghila Sroka : – Une personnalité politique d’ici a dit en privé que, pour lutter contre le racisme, il fallait promouvoir la couleur. Et le gouvernement a ouvert beaucoup de postes aux gens de couleur dans la fonction publique. Il m’a semblé que c’était du racisme à l’envers, d’autant plus qu’il y a quatre-vingt-douze ethnies à Montréal qui font aussi partie du peuple québécois. Je voudrais savoir ce que tu penses de cette attitude du gouvernement québécois actuellement, qui veut promouvoir une image nouvelle de lutte contre le racisme, en particulier après les propos de Jacques Parizeau sur l’incidence du vote ethnique lors du référendum.
Dany Laferrière : – J’ai déjà abordé un peu indirectement ce problème dans Cette grenade dans la main du jeune nègre… Quelle que soit la minorité, il est toujours dangereux d’occuper tout l’espace. Les Noirs ont voulu occuper tout l’espace, même aux États-Unis, en réduisant tout au racisme. Je peux comprendre cette attitude de la part de ceux qui souffrent. Les pauvres et les ouvriers ont tout réduit à la lutte des classes avec le marxisme, les féministes ont à un moment donné voulu tout réduire au sexisme. Pour cette raison, celui qui dirige peut penser régler tous les problèmes en réglant celui d’une toute petite minorité. Il dit: « Donnons des jobs aux plus colorés et aux plus visibles, et ainsi on ne pourra plus nous traiter de racistes puisque nous montrerons que nous aimons les Noirs. » Or on a beau aimer les Noirs, si on déteste les Vietnamiens, on demeure raciste. Il faut toujours faire attention à ce genre de choses. Et la question noire est au continent américain ce que la question juive est au continent européen.
En fait, c’est toute la problématique de la discrimination positive. Il est très politically correct de mettre à la face du monde ce qu’on appelle des « nègres de service ». Mais cela ne nous rend pas service à nous, citoyens du Québec. Nous voulons construire une société qui soit bien pour tous, pas simplement en fonction de la bonne conscience des gens au pouvoir. Je ne suis pas du tout naïf quand il s’agit de ces problèmes. Je crois que le pouvoir essaie toujours de s’organiser selon ses vues et que les citoyens doivent protester, qu’il doit y avoir un dialogue constant entre citoyens et gens au pouvoir. Toutefois, je ne pense pas que ce soit à nous de corriger le pouvoir chaque fois qu’il agit ou pense mal, même si je ne crois pas non plus qu’une petite minorité de gens puisse penser pour la population.
Cependant, mon attitude face à la discrimination positive est beaucoup plus ambiguë. Une chose me fait hésiter à m’y opposer : la plupart des gens qui sont contre aux États-Unis sont racistes. C’est à eux que ça fait le plus mal. Les intellectuels éclairés noirs ont aussi vu le piège, qui consiste à choisir des membres d’un petit groupe à qui on donne du travail pour en faire des nègres de service. Mais aucun groupement raciste n’est en faveur de la discrimination positive aux États-Unis. Quand on lutte, il faut toujours regarder qui est à côté de soi. Or, quand on voit que la discrimination positive énerve la majorité morale, on comprend que cette discrimination doit avoir des côtés positifs, même si comme moi on y est opposé d’un point de vue libéral. Disons que je ne suis pas contre le fait, mais plutôt contre le mot.
D’ailleurs, la discrimination positive, partout, a toujours existé, entre autres en faveur des riches : l’étudiant à Harvard fréquente cette université parce que son père l’a fréquentée avant lui. On ne doit pas négliger de parler de la discrimination positive courante et constante en faveur des riches. C’est en envisageant le concept sous cet angle, en considérant la discrimination favorisant les Noirs, les Vietnamiens ou les Juifs autant que celle favorisant les riches, qu’on pose le problème dans toute sa réalité. Le terme « discrimination positive » n’est pas adéquat parce qu’il braque le projecteur sur un petit groupe, alors que la discrimination positive est partout. Tout le monde essaie de tirer les marrons du feu, tout le monde essaie de passer à côté des lois, de bénéficier d’une discrimination positive. Il ne faut donc pas se révolter quand elle joue en faveur des Noirs ou des Juifs, mais plutôt comprendre que seuls ceux qui en bénéficient depuis mille ans ont à y perdre, raison pour laquelle ils ne veulent pas que d’autres en profitent. Au fond, il faut simplement exiger de la discrimination positive pour tout le monde.
Ghila Sroka : – J’ai passé trois semaines à Pétion-Ville, avec l’impression d’être dans un autre pays qu’Haïti : c’était très riche, chaque villa avait sa piscine… Mais dans ton livre, il est question de déchéance et de misère : « On n’a plus d’oiseaux puisqu’on n’a plus d’arbres, comme on n’a plus d’arbres, il ne pleut plus, donc on n’a plus d’eau et comme tu vois, tout s’enchaîne. C’est le désespoir le plus total. »
Dany Laferrière : – On est à ce moment-là à Carrefour, l’un des ghettos les plus pauvres d’Haïti, l’un des endroits les plus démunis de Port-au-Prince. Il y a beaucoup de bidonvilles en Haïti.
Quand le personnage va voir Philippe, il ne s’agissait pas de me livrer à une charge contre la bourgeoisie – je ne fais pas dans la généralisation. J’ai voulu parler de Philippe qui est un ami, qui se trouve être un bourgeois mais qui n’est pas un salaud et qui lui aussi réfléchit, même s’il n’a pas cette sorte de lucidité totale sur le pays que Manu doit à sa situation dans un quartier très pauvre. Je n’ai pas voulu faire un truc comme la presse généralement en fait : Pétionville contre Port-au-Prince, riches contre pauvres. Je crois que toute société a besoin d’une bourgeoisie, d’une locomotive, de gens qui ne doivent pas uniquement faire face au problème de la nourriture, de groupes de gens qui doivent avoir mangé pour pouvoir réfléchir à la façon de faire fonctionner le pays.
Bien sûr, la déliquescence politique, la corruption sont devenues si fortes que cette bourgeoisie s’est totalement corrompue. Mais toute la faute ne repose pas sur la bourgeoisie haïtienne. Tout le monde voudrait avoir tout gratuitement! L’État haïtien doit mettre en place des institutions pour empêcher les gens de voler. Il ne s’agit pas simplement de dire : « Ne volez pas ! » Tout le monde veut voler – le peuple, la bourgeoisie, la classe moyenne… Dans les situations politiques difficiles, dans les cas d’extrême misère, les gens n’ont pas de sens civique. Les riches font de l’évasion fiscale, engagent des avocats, des comptables plus puissants même que ceux de l’État, et les pauvres sont les seuls à payer les impôts. Sans institutions, c’est la pagaille totale n’importe où. Imagine maintenant cette pagaille dans un pays où la misère est si grande. Le courage du peuple haïtien, la puissance même de sa rêverie ont empêché la marmite de déborder, mais ça aurait dû éclater depuis très longtemps. On devrait être en pleine guerre civile depuis longtemps.
Ghila Sroka : – Tu mentionnes la puissance de la rêverie. J’adore cette expression, mais j’aimerais parler de la puissance du pays réel. Quand on arrive en Haïti par avion en provenance de la République dominicaine où tout est vert, on est frappé par cette espèce de blancheur jaunâtre, de poudre qui caresse tout le pays. Pourquoi les écologistes du monde ne manifestent-ils pas la volonté de reboiser Haïti ?
Dany Laferrière : – Je n’ai aucune préoccupation nationale. Ce que je regarde quand je vais en Haïti c’est, sans le juger, le type qui coupe du bois pour cuire sa nourriture, ce qui le pousse à agir ainsi, comment il prépare sa nourriture. J’ai choisi depuis très longtemps d’analyser plutôt le particulier, parce que précisément tout le monde en Haïti parle des grands problèmes avec de grands discours. C’est certain qu’il faut aussi traiter du plan national, mais moi, c’est le particulier qui m’amène au général ; c’est là ma vision des choses et je m’y tiens. Beaucoup d’autres personnes pourront répondre à ta question.
Ghila Sroka : – Tu dis tout de même que ce pays est devenu le plus grand cimetière du monde, ce qui trahit une certaine préoccupation nationale…
Dany Laferrière : – Mais je pars du particulier pour arriver là. Je suis parti de ce que ma mère dit de la mort, de ce qu’elle voit, pour arriver à une vision nationale. Je n’ai pas dit qu’il ne fallait pas avoir de vision nationale. Mais moi, ce qui me touche, ce n’est pas le fait qu’il n’y ait pas d’arbres en Haïti, c’est le fait que Joseph-André coupe l’arbre : au moment où il coupe un arbre derrière sa maison pour faire du feu, est-il conscient qu’il coupe son bras, ou pense-t-il simplement qu’il doit faire cuire sa nourriture ? Ce qui m’intéresse est ce qui vient en premier lieu et les raisons pour lesquelles cet Haitien n’a aucun sens de l’avenir. C’est ma position d’artiste, et l’artiste est le contraire de l’intellectuel.
L’intellectuel a une pensée générale, alors que l’artiste réduit son champ de vision. L’artiste est un être borné qui doit regarder un tout petit territoire et le fouiller profondément, jusqu’à toucher l’os. Contrairement à tous les intellectuels du tiers-monde, je parle du particulier et non du général. Prends n’importe quel intellectuel du tiers-monde, place-le dans un salon, et il te parlera de ces problèmes. Seulement, si tu lui poses des questions particulières ou per-sonnelles, si par exemple tu l’interroges sur son attitude face aux femmes, il te répondra : « Non, non, pas de ça, je parle en général. C’est mal élevé de m’interroger ainsi. »
Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas ma propre attitude face au pays, c’est de voir ma mère dans ce pays.
Ghila Sroka : – Dans un des chapitres de ton roman, il est question des riches. Tu soutiens que le mépris des riches n’est plus à la mode. « J’espère que tu n’es pas ici pour change les choses », te dit Philippe. Que réponds-tu à ça ?
Dany Laferrière : – C’est vrai, je n’étais pas en Haiti pour changer les choses, enfin pas de manière directe. J’avais compris précisément que, si on voulait changer les choses, on pouvait le faire sans nécessairement tenir de grands discours. Ce que j’ai toujours voulu en Haïti, c’est réduire mon action au point qui touche mon individualité personnelle. Je pense que devenir un meilleur écrivain changera plus les choses que simplement dire que je vais changer les choses.
Ghila Sroka : – Est-ce pour écrire ce livre, Pays sans chapeau, que tu es retourné en Haïti après vingt ans d’absence?
Dany Laferrière : – Je ne suis pas qu’un écrivain, ce n’est là qu’une de mes manières d’être. L’interview que nous faisons chez toi, en ce moment, est aussi importante pour moi que le livre, comme le repas que nous allons prendre tout à l’heure ou le voyage que je ferai demain pour rentrer à Miami. C’est un mouvement d’ensemble dont le livre et les mots font partie. Mais c’est vrai que je suis retourné en Haïti parce que je voulais y écrire, commencer à taper des mots en Haïti. C’est à Montréal que j’ai rédigé mon premier livre. Je n’avais jamais écrit en Haïti et c’est une sensation que je voulais connaître. Je voulais écrire un livre parce qu’un livre est un endroit où l’on peut consigner ses idées, ses visions, ses sensations. Mon livre est rempli de secrets, de choses cachées.
Ghila Sroka : – Donc après avoir écrit sept livres ailleurs, te voilà en Haïti, et ce livre s’écrit au fil des jours, à mesure que tu vis les choses.
Dany Laferrière : – Oui, c’est cela. J’ai voulu écrire en Haïti pour savoir comment je m’y sens quand les événements se passent devant moi. J’aime le présent, le présent chaud de l’indicatif, qui me permet d’observer au moment où j’écris, de voir les choses arriver.
Ghila Sroka : – Justement, Pays sans chapeau oscille entre le roman, la fiction, le récit… Que signifie être reporter au pays sans chapeau ?
Dany Laferrière : – J’ai toujours voulu être un reporter, un reporter spécial des émotions. J’ai voulu faire le plus beau reportage sur Haïti. Généralement, ce que je lis porte sur l’aspect politique, sur la misère, sur l’injustice sociale, alors qu’il y a aussi un côté métaphysique. I1 m’a fallu une émotion, une seule, pour comprendre le pays. Voilà la différence entre un journaliste et un écrivain ou un artiste.
L’artiste parle d’une émotion et non d’une idée. Pour moi, l’émotion était importante : je ne sais pas où je suis quand je suis dans ce pays. Suis-je ici ou là-bas ? Ici, c’est-à-dire en Haïti ; là-bas, c’est-à-dire dans le pays sans chapeau, pays au cœur même de ce pays. À partir de cette émotion, j’essaie en vain de savoir où je me trouve. Je suis une intuition poétique : il y a, niché au cœur du projet, un secret.
Ghila Sroka : – À la page 76, tu écris : « Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue. » Et page
164 : « Dans moins de deux cents ans, le créole risque de devenir la langue universelle. » Et encore, page 170 : « On se parle en créole, et on ne sait même pas si on se parle en créole. On se parle tout simplement. » On trouve en maints endroits du texte des allusions à la langue créole. Est-ce la langue du pays ou la langue de l’exil ?
Dany Laferrière : – … ou la prochaine langue universelle, dans moins de deux cents ans ! Il va falloir s’y mettre. D’ailleurs, c’est la différence fondamentale entre le Québec, pays riche et puissant qui cherche désespérément à conserver le français en Amérique du Nord, et Haïti, pays pauvre et démuni qui pense étendre le créole à la planète. Ces choses peuvent être inversement proportionnelles.
Quand je suis arrivé au Québec, je comprenais tout ce qu’on disait, et même surtout les silences. Une langue n’est pas principalement constituée de mots, mais de silences, de non-dits. La langue réside dans ce que l’on ne dit pas. On a pris l’habitude de croire qu’une langue est faite de mots, d’une syntaxe, alors que c’est le contraire. Et en l’absence de langue, on traduit simplement ses sentiments.
En comprenant cela, j’ai compris le corollaire : quand j’étais – je suis – à Mon-tréal, je peux toujours parler, comme je parle en ce moment, français. Mais il y aura toujours derrière moi un autre Dany Laferrière qui, lui, est d’Haïti, parle créole et a des rapports avec le vaudou – qu’il le veuille ou non -, un Dany Laferrière qui connaît la peinture, qui a une autre vision des couleurs, des démarches de la beauté, du désir et de la mort, et cet individu ne peut pas être traduit ; c’est lui qui doit essayer de se faire comprendre. C’est en arrivant en Haïti que j’ai compris…
Ghila Sroka : – … que tu étais chez toi dans ta langue créole. Dis-moi, tout le monde te connaît en Haïti parce qu’on te voit à la télévision. Les nombreuses émissions auxquelles tu as participé à Radio-Canada ont été diffusées là-bas. Comment cela s’est-il passé quand tu es arrivé ? Tout le monde t’a-t-il reconnu ? Avais-tu le sentiment d’appartenir à Haïti ?
Dany Laferrière : – Pendant de nombreuses années, les Haïtiens m’ont vu sans que je les voie. Je n’avais que la moitié de l’affaire alors qu’eux avaient toute l’histoire. À mon arrivée en Haïti, des gens s’écriaient : « Ah ! Dany ! » Je me disais chaque fois : « C’est un grand ami que j’ai laissé il y a vingt ans et que j’ai oublié… Comment ai-je pu faire une chose pareille ? » Jusqu’à ce que je comprenne que c’étaient simplement des gens qui m’avaient vu à la télévision. C’est une sensation extrêmement troublante.
Ghila Sroka : – Pourquoi ?
Dany Laferrière : – Parce que vous êtes à la fois présent et absent. Venu analyser un pays sans chapeau, c’est-à-dire un pays de fantômes, j’ai compris que j’étais moi-même un fantôme, puisque tout ce temps j’étais présent dans ce pays sans y être physiquement. J’étais une image. Il est complètement différent de me voir à partir de Chicoutimi et de me voir à partir de Port-au-Prince. À Port-au-Prince, c’est une autre culture qui me regarde, ce sont d’autres préoccupations et c’est très gratuit. Ici, le produit que je vends peut être consommé. Si je dis : « Allez voir telle pièce de théâtre », les téléspectateurs ont la possibilité de suivre mon conseil. Tandis que là-bas, quand je parle d’une pièce de théâtre, on ne regarde que la beauté du geste, ce qui change complètement l’optique du regard. J’étais pris dans cet imaginaire total.
Ghila Sroka : – «Après Haïti, pays sans chapeau, Québec, chapeau sans pays »… Peux-tu expliquer cette expression?
Dany Laferrière : – Bouchard est le chapeau du Québec, son leader, mais il n’a pas de pays, tandis qu’Haïti n’a pas encore de leader, de rassembleur, mais a un pays.
Ghila Sroka : – Ton livre est divisé entre pays rêvé et pays réel et, avant chaque chapitre, on trouve une citation. Ainsi, page 203 : « Tant qu’on n’a pas encore la tête tranchée, on peut garder espoir de porter un jour un chapeau. »
Dany Laferrière : – Je crois qu’il s’agit là d’un vieux proverbe universel, qui signifie que l’histoire n’est jamais terminée. J’ai placé des dictons au début des chapitres parce qu’ils représentent la parole unanime. J’ai voulu dire que je ne suis pas seul dans ce livre. Il y a une parole populaire qui m’a formé, qui a d’ailleurs donné son titre à ce livre – le titre n’est pas de moi, il est du peuple haitien. J’ai voulu garder cette présence, car un proverbe est une réflexion extraordinaire non signée, et donc signée par tout le peuple haïtien. Les proverbes sont la présence, la parole du peuple haïtien dans le livre.
Ghila Sroka : – En Afrique, on a souvent accusé les Blancs d’être les pilleurs du monde noir. En Haïti, quand on te lit comme il faut, ce sont les morts qui pillent l’air que doivent respirer les vivants.
Dany Laferrière : – Oui, il faut dire aussi que j’ai accordé beaucoup d’importance à la méta-physique, et le plus grand problème de la métaphysique étant la mort, ce sujet occupe une grande place dans mon livre. Mais il n’y a pas que cela en Haïti. Quand on ouvre le livre, je ne pense pas qu’on ne trouve que ça, même si avec le temps, les morts sont devenus majoritaires.
Ghila Sroka : – En fait, on a le sentiment qu’il existe deux Port-au-Prince : celui des vivants nantis et celui des morts-vivants. C’est ce que tu as plus ou moins décrit dans ton livre, n’est-ce pas ?
Dany Laferrière : – Oui, mais il y a un troisième Port-au-Prince, celui qu’on regarde de loin. Ma mère, par exemple, a l’impression qu’on nous a oubliés, tueurs et tués d’Haïti. C’est terrible et très fort : ma mère déteste beaucoup plus ceux qui nous ont oubliés, ce système occidental qui nous a oubliés après avoir mis en place cette situation désastreuse. Ma mère est davantage prête à pardonner aux tortionnaires haïtiens qu’à ce système. Enfin, c’est ce que j’ai compris qu’elle voulait dire.
J’ai aussi voulu sonder dans ce livre une phrase très mystérieuse de Jésus : «Les morts enterreront leurs morts. »
Ghila Sroka : – Que signifie cette parole ?
Dany Laferrière : – C’est une des paroles les plus mystérieuses du Christ, dont on n’a jamais réellement compris la signification exacte. Une phrase de Montaigne semble la rejoindre : « Nous mourons en naissant », c’est-à-dire qu’à partir du moment où on est vivant, on est mort. Puisqu’on avance irrémédiablement vers la mort, on n’est vraiment vivant qu’avant de naître. Les Haïtiens ont tellement souffert dans leur corps, ils sont tellement « morts » qu’ils n’ont plus que le rêve dans la tête. En Haïti, ce sont des morts qui enterrent les morts.
Ghila Sroka : – Il y a d’ailleurs beaucoup de références à la Bible. Par exemple : « Il y eut un matin et il n’y eut plus jamais de soir ». Je n’ai pas compris cette référence à la Genèse.
Dany Laferrière : – C’est la chose la plus affolante. Dans la Genèse, le monde se crée jour après jour: « Il y eut un matin et il y eut un soir et ce fut le premier jour », etc. Mais à la fin des temps, il y aura un matin et il n’y aura plus jamais de soir. Imagine : on se lève un matin et la fin des temps arrive vers midi, alors que chaque jour, on a normalement un matin et un soir. J’ai imaginé, en transposant cette idée au pays sans chapeau, qu’il y eut un matin et que ce matin resta. C’est toujours, comme cette femme le dit, la même couleur de ciel, le même soleil pour l’éternité – « il n’y eut plus jamais de soir ». Le ciel est toujours bleu, le soleil reste au beau milieu pour l’éternité.
Ghila Sroka : – C’est une image qui peut rendre fou, comme l’inverse, d’ailleurs. En Finlande, j’ai vécu trois semaines dans l’obscurité. J’y suis allée en hiver, quand il n’y avait que la nuit. Ça m’a rendue malade.
Dany Laferrière : – Imagine l’éternité avec uniquement le soleil ou uniquement la nuit… C’est une image qui m’avait frappé quand j’étais gosse. Tout cela fait également partie de ma culture.
Ghila Sroka : – Tu es donc obsédé par la mort. Ton livre fait entièrement référence à la mort.
Dany Laferrière : – Je ne suis pas obsédé personnellement par la mort. J’ai voulu montrer qu’Haïti est un pays métaphysique, qu’en Haïti on réfléchit beaucoup sur la mort, notamment par la peinture. Mais cette réflexion en est une assez joyeuse, assez dynamique. Ce n’est pas une réflexion très triste. Malraux a dit une phrase extraordinaire : « On comprend un peuple à son attitude face à la mort. » Selon lui, l’Occident est devenu un mauvais « moureur », comme d’autres sont de mauvais coucheurs.
Il s’agit d’une grave réflexion que de considérer un individu selon son attitude face à la mort. On a vu des gens très lâches devenir très braves au moment de la mort, et l’inverse aussi. Il reste que ce moment crucial, quand il vient, définit notre personnalité. Il en est des peuples comme des individus. Or, la réflexion haïtienne sur la mort m’apparaît l’une des plus sereines.
Ghila Sroka : – Mais en Haïti, est-ce qu’on ne réfléchit pas trop sur la mort au détriment de la vie?
Les cimetières que j’ai vus semblaient terriblement riches, comparés aux bidonvilles qui longent la route. Pourquoi les morts occupent-ils une place si importante, plus importante même que celle des vivants ?
Dany Laferrière : – Une place plus importante que celle des vivants… je n’en suis pas si sûr. N’oublions pas que les cimetières dont tu parles sont ceux des possédants. Pour un riche, il est important, même mort, de posséder son propre espace. Mais une foule de gens indigents meurent sans place à eux au cimetière, ou du moins sans grand caveau. Les cimetières incarnent une vieille obsession d’habiter un endroit décent pour l’éternité. C’est pourquoi certains de ces lieux sont très riches.
Il est vrai, je crois, que la question de la vie est devenue si pénible que les gens ont beaucoup misé sur l’au-delà. Mais il y a aussi dans le vaudou une réflexion sur la mort qui la rapproche de la sexualité, c’est-à-dire de la vie. Les dieux vaudou sont les dieux du sexe, ce qui m’a toujours impressionné. Naturelle-ment, dans les pays qui vivent une grande misère, l’éloge de la mort est plus fort, les rituels mortuaires prennent plus d’importance parce que les gens n’ont plus que ça, ils n’ont plus que l’au-delà. Je n’ai cependant pas trouvé qu’en Haïti, c’était une façon de fuir la vie que de rendre un hommage si évident à la mort.
Ghila Sroka : – À quand remonte ton intérêt pour le vaudou et le spiritualisme? Je ne te reconnais plus!
Dany Laferrière : – C’est que je parle par tranches. Quand je parle de ma grand-mère, je parle de ma grand-mère, quand je parle de sexualité, tout le monde dit que je ne parle que de sexe, quand je parle de la mort, on dit que je ne parle que de la mort. Lorsque je suis imbibé d’un sujet, j’en parle, voilà !
Ghila Sroka : – Mais quels rapports entretiens-tu avec le vaudou ?
Dany Laferrière : – Je ne suis pas moi, je suis un scribe unanime ; ce n’est pas moi qui parle. Je me suis enfoncé dans l’univers rituel haïtien, dans la spiritualité, dans la métaphysique pour comprendre comment les rythmes – et non les rituels – se font, comment la musique haitienne, la démarche haïtienne se font. J’ai vu que la mort n’est pas la grande faux qui vous tue ni le fantôme qui vous fait peur ; la mort n’a rien de sinistre. L’image qui me reste d’Haïti, c’est précisément cela, l’image de la mort, que ce soit dans le vaudou ou dans la vie quotidienne. Pas la mort au sens de « on va mourir », mais la mort présente dans la vie quotidienne.
Ghila Sroka : – Dans le chapitre « Petit dictateur », tu écris : « Tous les Haïtiens ont un dictateur et un dieu vaudou qui dansent dans leur tête ». Je crois que c’est vrai.
Dany Laferrière : – C’est dans notre culture ; on nous a élevés pour être des princes, des présidents, des chefs. Quant au vaudou, c’est aussi la culture haïtienne. On pense que la culture vaudou n’est constituée que de gens comme les hougans, qui la pratiquent en permanence. Au contraire, le spectre des adeptes du vaudou est aussi large que celui de l’Église catholique. Il y a des gens qui le pratiquent chaque jour comme il y en a d’autres qui ne le pratiquent presque pas dans leur vie, mais tous font partie de cette culture, comme certains catholiques ne vont jamais à la messe sans pour autant être exclus de leur culture.
Quand on parle du vaudou, on ne parle pas du type qui essaie de tuer quelqu’un ou même qui adore les dieux. Un adepte du vaudou peut même être opposé à ces pratiques. Il fait partie du vaudou parce qu’il croit dans la nuit. Quand il sort tard, il ne voit pas un criminel qui apparaît derrière lui pour le tuer, mais plutôt des choses qui changent de forme. À l’opposé, un garçon né à Manhattan ne voit dans la nuit qu’un type avec un revolver qui veut lui prendre son porte-monnaie. Ce sont deux visions de la nuit. Notre vision de la nuit, comme notre vision de la mort, définit notre personnalité. Elle est mystique.
Ghila Sroka : – À la page 177, tu écris aussi : « C’est simple. Nous ne pensons qu’à une seule chose : devenir présidents d’Haïti. » Combien d’habitants y a-t-il en Haïti ?
Dany Laferrière : – Sept millions.
Ghila Sroka : – Tu imagines, sept millions de chefs ? Mais qui seront les Indiens ?
Dany Laferrière : – Justement, il y a sept millions d’Haïtiens, qui sont tous présidents. D’ailleurs, il n’y a pas d’Indiens en Haïti, c’est ce qui rend la direction de ce pays si diffi-cile. Chaque individu a une vision nationale, chacun te dit comment le président devrait faire, et c’est une des raisons pour lesquelles je m’en tiens à une description de ma mère, de mes tantes, de mes amis. Maintenant, systéma-tiquement, je refuse de dire comment le président devrait faire puisque, élu par son peuple, il m’est supérieur du point de vue politique. Je peux certes le conseiller, mais je ne sais pas, ou du moins il sait mieux que moi. Si on n’arrive pas à cette humilité, on n’arrive à rien. Tout en sachant que le peuple est supérieur au président parce qu’il a un plus grand potentiel d’imagination qu’un seul individu, chacun doit accepter le fait que ce « type » a été démocratiquement élu. Si vous voulez vraiment changer les choses, mettez-vous en ligne, faites une campagne électorale, affrontez les gens, dites vos idées et vous verrez si elles sont si bonnes que cela. Je déteste de plus en plus les gens qui savent tout et qui n’ont jamais même dirigé un petit village.
Ghila Sroka : – D’ailleurs, dans ton livre, pas une seule fois il n’est question du président. J’en ai été agréablement surprise.
Dany Laferrière : – Non, il n’est pas question d’individus dans mon livre ; je n’y parle pas d’indi-vidualité. Je ne parle pas d’Aristide, je ne parle pas de Préval, du Palais national ou des ministres. Je parle du peuple haïtien.
Ghila Sroka : – Il est aussi question d’amitié dans ton livre. Les protagonistes sont trois compagnons, ainsi qu’Antoinette. Dany, on le sait, est devenu un écrivain célèbre à travers le monde. Philippe est dans sa sphère. Manu est en train de crever. Pourtant, celle que vous avez tous les trois aimée est restée avec Manu. Comment justifies-tu cette relation ?
Dany Laferrière : – Manu n’est pas n’importe qui, il est le plus brillant de sa génération. En discutant avec lui, il nous vient des idées beaucoup plus fortes, beaucoup plus puissantes sur la vie haïtienne. Beaucoup plus amères, aussi. Et en tant que chanteur, Manu est l’âme de cette ville. En dehors du fait qu’il crève – comme n’importe quel artiste de n’importe quel pays -, c’est un homme excessivement séduisant pour Antoinette. Visiblement avec raison, elle a choisi le meilleur d’entre nous.
Ghila Sroka : – Seules deux choses comptent, le sexe et la folie, que tu présentes comme un joli couple. Philippe montre son côté comptable en disant que, dans chaque maison, il y a au moins seize personnes pour deux chambres, qu’il faudrait payer le cinéma à tout ce beau monde pour débarrasser le plancher, et que c’est la raison pour laquelle Port-au-Prince se réveille chaque matin avec une population de trois quarts de million de personnes frustrées sexuellement. N’existe-t-il pas de petits hôtels de passe ?
Dany Laferrière : – Oui, mais j’ai tout calculé : les hôtels de passe, la route du Nord – si on a une voiture -, les pistes de danse, cela donne au maximum trois ou quatre mille places. Il reste à peu près trois quarts de million de personnes qui se lèvent sans avoir fait l’amour, ce pourquoi on parle tellement de ça.
Ghila Sroka : – Les rapports hommes-femmes, dans toutes les sociétés, sont décisifs. Qu’en est-il en Haïti ? Par exemple, quel type de responsabilités a un père de famille ? Comment cela fonctionne-t-il dans ta propre famille ? On trouve dans ton livre une image extraordinaire où il est question de ta mère qui se retrouve seule parce que tu n’es plus là.
Dany Laferrière : – Tu sais, dans ces sociétés où les choses sont très clairement définies, la femme assume non seulement la part domestique, mais aussi la part de la culture, la part de tout ce qui est sophistiqué et nuancé, alors que l’homme a la part de l’action. C’est très schématique. L’homme doit faire face au danger, c’est pourquoi il est le premier à être fauché par la dictature, à subir les contrecoups. C’est lui qui doit devenir président, qui doit concevoir la vie nationale, le rêve politique, alors que la femme doit aménager la vie individuelle, la vie réelle. Il est par conséquent normal que les deux sexes ne soient pas présents en même temps sur le même territoire. Quand la femme est là, l’homme est exilé. La polygamie est aussi présente. Ces sociétés sont très difficiles…
Ghila Sroka : – Les deux hommes de ta mère, c’est-à-dire ton père et toi, ont connu l’exil. J’aimerais savoir ce qu’il en est au juste de ton père, dont tu ne parles jamais.
Dany Laferrière : – Je n’en parlerai pas aujourd’hui non plus.
Ghila Sroka : – Pourquoi?
Dany Laferrière : – Parce que je travaille par tranches, et que je fais un livre sur lui…
Ghila Sroka : – Je ne veux pas insister puisque tu refuses d’en parler, mais dis-moi seulement : ton père était-il journaliste ou diplomate ?
Dany Laferrière : – Les deux.
Ghila Sroka : – Il a donc beaucoup voyagé.
Dany Laferrière : – Non, pas tellement. Il était journaliste en Haïti et ensuite il a été diplomate dans deux pays seulement, en Italie et en Argentine.
Ghila Sroka : – Tu dédicaces ton livre ainsi : « À ma mère qui n’a jamais quitté son pays, même pour une minute. » Quand ton père était diplomate, elle ne l’accompagnait donc pas ?
Dany Laferrière : – Non, pas du tout. Elle ne voulait pas l’accompagner et elle ne voulait pas non plus que nous allions là-bas parce qu’elle avait peur que nous soyons coincés à l’extérieur, exilés… Et elle a pensé, avec justesse d’ailleurs, que ça aurait été une mauvaise chose pour nous de passer nos premières années hors de notre pays. Si on en a la possibilité, surtout en situation d’exil, on peut toujours voyager, mais cela provoque une névrose précoce.
Ghila Sroka : – Pour la première fois, tu écris un livre sur ta mère. J’aimerais que tu me parles un peu de ton voyage. Ton épouse et tes filles sont venues avec toi, je crois. Comment ta mère a-t-elle réagi en voyant ses trois petites-filles ? Comment les a-t-elle accueillies ?
Dany Laferrière : – Je n’ai pas intégré ce groupe dans le livre parce qu’il constitue un autre livre.
Ghila Sroka : – Bon, alors j’attendrai patiemment un livre sur tes filles, un livre sur ton père et un autre sur ton épouse, parce que tout le monde veut savoir qui est Maggie. Par ailleurs, un des personnages de ton livre, la tante Renée, veut aller à Jérusalem simplement parce qu’elle aime le nom de cette ville. J’ai trouvé cette idée très sympathique.
Dany Laferrière : – Si la tante Renée veut aller à Jérusalem, c’est uniquement parce que j’ai voulu faire un clin d’œil à mon amie Ghila.
Ghila Sroka : – Menteur, va !
Dany Laferrière : – Non, c’est tout à fait vrai ! J’aurais pu choisir Lisbonne, Paris…
Ghila Sroka : – En parlant de clin d’œil, nous avons instauré une habitude : lorsque tu viens manger chez moi, je te fais mon « Poulet spécial Dany ». Or dans ton livre, tu écris justement : « Mais comme toujours, ma mère a fait un repas simple, léger et succu-lent, riz blanc, poulet aux mirotons et bananes frites. » Alors quoi ? Ta mère me fait concurrence, maintenant ?
Dany Laferrière : – Oui, et elle fait concurrence à la femme de Philippe, la pauvre. Comme celle-ci ne connaît que le steak, elle envoie Philippe une fois par semaine manger chez ma mère. Lorsque je lui ai proposé de venir pour que ma mère lui explique la recette, elle a répondu : « Non, je ne veux pas m’immiscer dans la relation qu’a Philippe avec ta mère. » J’ai trouvé cette réponse très jolie.
Ghila Sroka : – Et pourquoi l’ironie « Duvalier père, fils » / « Laferrière père, fils » dans ton livre ?
Dany Laferrière : – Les deux Duvalier, père et fils, furent présidents et les Laferrière, père et fils, exilés. François Duvalier a exilé mon père et Jean-Claude Duvalier m’a exilé. C’est comme ça pour beaucoup de gens. En parlant de moi, je parle de beaucoup d’autres. Donc les uns furent présidents de père en fils, les autres furent exilés de père en fils, et au bout du compte on ne sait même pas qui a gagné dans cette histoire, puisque quand même, grâce à l’exil que Duvalier m’a gratuitement accordé, j’ai pu rencontrer des gens, voyager, voir du pays, écrire des livres, parler des langues différentes, alors que Jean-Claude Duvalier aurait peut-être – on ne sait jamais – préféré être exilé et me donner la présidence d’Haïti. Quoique le voilà en exil maintenant, et on me dit que ça va très mal pour lui…
Ghila Sroka : – Avec Pays sans chapeau, on a l’impression que l’exil est au centre de ton œuvre. Cette impression est-elle fondée ?
Dany Laferrière : – J’emploie en fait très rarement le mot « exil », auquel je préfère « voyage », parce que l’exil suppose qu’on a voulu être quelque part et qu’on vous en a empêché en vous expédiant ailleurs. Il implique que vous ne pouvez pas « rentrer». Alors qu’en voyage, vous pouvez simplement passer cinquante ans ailleurs. Je suis en voyage.
Ghila Sroka : – Tu écris : « L’horreur totale pour moi serait d’être obligé de vivre toute ma vie dans le même pays. » Il est vrai que, dans le mot « enfermement », il y a « enfer »…
Dany Laferrière : – En effet. J’ai entendu tant de gens dire : « Je suis né et je mourrai dans ce pays », alors que pour moi ce serait l’horreur totale. Le monde est vraiment divisé en deux sur ce sujet : il y a les gens qui pensent que la vie totale, c’est de ne jamais quitter son pays, et ceux qui pensent le contraire. Moi, j’ai toujours voulu bouger, et ça n’a rien à voir avec la dictature.
Ghila Sroka : – Alors, Dany, dans quel monde vis-tu, finalement ?
Dany Laferrière : – Je n’essaie pas de savoir.
Ghila Sroka : – Mais je te cite : « Je suis maintenant dans le monde réel et je ne vois aucune différence avec le monde rêvé. »
Dany Laferrière : – Voilà, tout à fait, c’est pour cela que dans le dernier chapitre, « Pays sans chapeau », on a l’impression que dans ce voyage il n’y a rien eu, que toutes les choses se ressemblent. Qu’on soit dans le fond ou dans le haut du baril, les extrêmes se rencontrent et le monde réel se confond avec le monde rêvé.
Ghila Sroka : – Quand on demande à ta mère ce que tu fais dans la vie et qu’elle répond avec fierté que tu es écrivain, une voisine lui dit : « Ah ! mais j’ai entendu dire qu’il était mil-Lionnaire, il doit certainement être dans la drogue. » On n’imagine pas un écrivain millionnaire, en Haïti ?
Dany Laferrière : – Mais nulle part, sauf aux États-Unis, peut-être, on ne peut imaginer un écrivain millionnaire. N’importe où dans le monde, dès que quelqu’un prononce le mot « écrivain », les gens imaginent un saltimbanque.
Ghila Sroka : – En guise de conclusion, que nous prépares-tu ?
Dany Laferrière : – Mais je ne dis jamais ce que je prépare. À toi, en privé, je peux le dire, mais pas à ta voisine. Il n’y a pas que les livres, dans la vie, il y a aussi les lecteurs.

Mention
par Michel Girard, La Presse
29 mars 1997
Si Haïti vous intéresse, mais que vous n’avez pas le temps ou les moyens d’y aller, j’ai une solution à vous proposer : pour une modique somme, une vingtaine de dollars, procurez-vous le dernier livre de Dany Laferrière, Pays sans chapeau, publié par Lanctôt Éditeur. Laferrière y décrit la vie haïtienne. Quelle description! «Je suis chez moi, pas trop loin de l’Équateur, sur ce caillou au soleil auquel s’accrochent plus de sept millions d’hommes, de femmes et d’enfants affamés, coincés entre la mer des Caraïbes et la République dominicaine (l’ennemie ancestrale).»
Dany Laferrière a installé sa vieille dactylo Remington dans le quartier populaire de Port-au-Prince où habitent sa mère et sa tante. «…au milieu de cette foule en sueur. Foule hurlante. Cette cacophonie incessante, ce désordre permanent.» Laferrière, avec sa plume colorée, dit de la vie à Port-au-Prince qu’elle «ne peut être que publique» tellement la métropole est étonnamment surpeuplée.

«Québec : L’effervescence d’une Babel des lettre»
Mention de Gérard de Cortanze dans Le Figaro
19 mars 1999 [Québec à l’honneur du Salon du livre de Paris]
Dany Laferrière, auteur du mémorable Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), aborde, dans Pays sans chapeau (Le Serpent à plumes), la question du retour en Haïti, avec, comme toujours, beaucoup de verve, de magie, d’humour, d’émotion.
«Concert d’éloges chez Bernard Pivot»
Chronique de Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir
20 mars 1999 [Québec à l’honneur du Salon du livre de Paris]

Il en avait lu trois, peut-être même plus, mais ces trois-là, il les a aimés! Le célèbre animateur Bernard Pivot a concocté un savoureux Bouillon de culture hier où il a mis trois auteurs québécois en vedette, pour leur «grand talent» et leur capacité à inventer un monde à partir de leur langue.
«Il n’y a pas que les Français qui écrivent bien le français», s’intitulait cette émission, à laquelle participaient, comme trio québécois, Robert Lalonde (Le Vacarmeur), Dany Laferrière (Pays sans chapeau ) et Gaétan Soucy (La petite fille qui aimait trop les allumettes). S’ajoutaient à ces invités le Marocain Tahar Ben Jelloun (L’Auberge des pauvres), le Cubain Eduardo Manet (D’amour et d’exil) et le Camerounais Mongo Beti (Trop de soleil tue l’amour).
Ainsi, le livre de Robert Lalonde a procuré à Bernard Pivot des «bonheurs de lecture», a-t-il expliqué, qui a même demandé au comédien-écrivain de lire une «page magnifique» qu’il avait lui-même choisie préalablement. De Gaétan Soucy, «incontestablement la grande révélation littéraire des dernières années au Québec», l’animateur a dit avoir décelé un style «singulier, drôle, original, savant et recherché à la fois». Et Pivot a apprécié chez Dany Laferrière la descrition du pays réel, «mais aussi celle du pays de rêve»
«J’ai trouvé que vous étiez tous les trois très différents, mais tous les trois avec un sacré talent!, a-t-il lancé après les avoir longuement interpellés. Non mais, je ne fais pas de lèche-bottes, c’est vrai!»
Dans un contexte tout à fait détendu, et avec plusieurs percées d’humour de part et d’autre, les invités québécois se sont distribué l’un l’autre éloge par-dessus éloge, faisant de même par la suite avec les trois autres invités, ce qui a immédiatement donné un ton passionné aux échanges. Les téléspectateurs français n’auront cependant pas assisté à un débat enflammé, comme il est si souvent coutume chez Pivot, puisque les écrivains présents, réunis parce qu’ils écrivent en français sans être issus de la France, se sont limités à discuter de leur livre les uns après les autres, avec passion certes, mais sans que jamais il y ait d’opinions contraires.
À Dany Laferrière revient la palme de l’audace humoristique pour cet aveu spontané qu’il lança quelques instants avant que Bernard Pivot ne salue ses téléspectateurs, et tout juste après l’énumération de titres québécois qu’il venait de faire: «C’est quand même extraordinaire, un pays de sept millions d’habitants qui produit autant de livres! J’ai même pensé que, pour la première fois, le Nobel devrait être donné à un pays plutôt qu’à un écrivain!»

«Fini le temps des bouffons!»
Chronique de Suzanne Colpron, La Presse
21 mars 1999 [Québec à l’honneur du Salon du livre de Paris]
Un «Pivot» qui a des chances de faire vendre des livres
Cest souvent le cirque quand des Québécois vont sur le plateau de Bernard Pivot.
Qu’on pense aux esclandres de Denise Bombardier à Apostrophe où à ce Bouillon de juin 1996 où les invités appelés à expliquer le Québec – Lise Bisonnette, Pierre Falardeau, Jacques Godbout, Joan Fraser, Neil Bissoondath, René-Daniel Dubois – mettaient beaucoup d’énergie à épater la galerie de leurs cousins d’outre-mer.
Pierre Falardeau, avec sa truculence pseudo-bûcheron, avait alors volé le show.
Rien de tel dans le Bouillon de culture qui prendra l’affiche dimanche prochain, à 20 h 30, à TV5.
Vous ne verrez pas de sortie spectaculaire, pas de morceaux de bravoure clownesque, mais une émission littéraire dans laquelle on parle de littérature.
Le Québec est en vedette sans être l’objet de l’émission.
Tourné sur les lieux du Salon du livre de Paris, dont le Québec est l’invité d’honneur, ce Bouillon est un sérieux coup de pouce aux écrivains d’ici.
Le thème? «Il n’y a pas que les Français qui écrivent le français».
Les trois auteurs québécois invités sont Gaétan Soucy (La petite fille qui aimait trop les allumettes), Dany Laferrière (Pays sans chapeau ) et Robert Lalonde (Le Vaste Monde).
«Vraiment, je vous ai invité tous les trois parce que j’ai regardé beaucoup de livres québécois. J’ai trouvé que tous les trois vous étiez très différents. Mais tous les trois avec un très grand talent», lance Pivot.
«Non, c’est vrai, je ne fais pas de lèche-bottes. Mais, tous les trois, vous avez un sacré talent.»
En tout, six invités se partagent le plateau et échangent sur leurs livres respectifs.
Les trois Québécois, mais aussi trois auteurs qui écrivent en français sans être d’origine française, le Cubain Edouardo Manet (D’amour et d’exil), le Camerounais Mango Beti (Trop de soleil tue l’amour) et le Marocain Tahar Ben Jelloun (L’Auberge des pauvres).
Pivot commence avec le livre de Lalonde, Le Vaste Monde, qui lui a donné des «bonheurs de lecture».
«Vous êtes comédien. Je vais vous faire lire un petit bout», dit-il en lui tendant le livre annoté. Sur la page choisie, on peut lire le mot magnifique.
«C’est beau, non? laisse-t-il tomber. Je suis touché par ce livre.»
De Gaétan Soucy, «incontestablement la grande révélation littéraire des dernières années au Québec», Pivot parle du style très personnel, qui n’a rien à voir avec Lalonde. «Ce qui prouve la richesse de la littérature québécoise.»
Son livre, écrit en quatre semaines, est une plongée dans des ténèbres effrayantes. Soucy l’a écrit sous la dictée, bloquant l’écran de son ordinateur pour ne pas lire les mots qui défilaient devant lui.
Danny Laferrière a adoré. Même si, dit-il, rien ne l’attirait dans cette oeuvre.
L’auteur de Pays sans chapeau , dont le livre est vendu en format poche en France au coût de 39 francs, parle de sa double identité haïtienne et québécoise et de son besoin de mordre dans des mots créoles.
«Je suis né en Haïti mais je suis né écrivain au Québec, précise-t-il. J’ai écrit mon premier livre et tous les autres au Québec.»
Pivot cite également les oeuvres de plusieurs autres auteurs québécois, dont celles de Monique Proulx, Robert Charlebois, Élise Turcotte, Michel Tremblay, Denise Bombardier, Jacques Godbout, Carl Dubuc et Claude Péloquin.
«Je regrette de ne pas l’avoir invité», mentionne-t-il, en parlant de Péloquin qui a écrit Le Flambant nu. «Quel personnage. Il a beaucoup de talent.»
Il parle aussi de Sergio Kokis, (Pavillon des miroirs), un autre auteur qu’il aurait aimé recevoir.

«Pays sans chapeau»
par Pierre Foglia, La Presse
14 janvier 2010 [Tremblement de terre d’Haïti]
Je ne suis jamais allé à Port-au-Prince. Sauf en lisant Dany Laferrière. Je ne suis jamais allé à Port-au-Prince, mais je suis allé plusieurs fois au Pays sans chapeau.
L’autre jour, quand Laferrière a gagné le prix Médicis avec L’énigme du retour, j’ai dit que c’était un très beau livre mais que son plus beau était ce Pays sans chapeau. « C’est ainsi qu’on appelle l’au-delà en Haïti parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau. »
On se demande parfois à quoi sert la littérature. Moi, elle me sert à affronter la réalité. Quand Katrina a fait flotter tous ces cadavres dans les rues de La Nouvelle-Orléans, je suis retourné à Capote et à Tennessee Williams, les enfants du pays.
Au moment où Port-au-Prince commence à compter ses morts et à déblayer ses ruines, je me tourne vers Laferrière, vers la littérature, vers la fiction. Pas pour qu’elle me cache la réalité, au contraire. Pour qu’elle me la rende dans son essence. Vous allez me trouver obscène: pour qu’elle me la rende dans sa poésie. Cinquante mille morts? Cent mille morts? La poésie ne s’enfuit pas, elle est là, intimement mêlée à l’horreur, elle est là avec l’aube qui se lève…
La couleur un peu violette de l’aube donne une teinte assez étrange aux choses, mais c’est tout. Les mêmes crevasses vous obligent à faire attention en marchant pour ne pas tomber dans un trou d’eau verte. Le même chien jaune doit s’appuyer contre un mur pour japper à cause de son extrême maigreur. La même petite fille est en train de balayer la galerie de l’épicerie du coin.
Le soleil va taper dur, tout à l’heure, vous verrez.
A-t-on idée d’une pareille concentration de malheur? Act of God? Si j’étais chrétien, je m’emploierais à faire mettre cette expression à l’index. Aucun dieu n’oserait s’acharner ainsi…
A-t-on idée d’un pays toujours entre espoir et damnation, a-t-on idée d’un pays si assoiffé de bonheur?
Bon Dieu tellement connin ça li connin, li bail chien malingue deyè tête li pou li pas capab niché’l. (Dieu est tellement fin qu’il peut placer une blessure derrière la tête du chien s’il ne veut pas qu’il la lèche).
Ce n’est qu’un proverbe, Dany, tu sais bien. Dieu pas si fin, finalement. En tout cas bien impuissant, comme nous, à empêcher les séismes, ce qui nous le rend presque sympathique.
Bien sûr, Pétionville a ses pauvres, ses bidonvilles rugissants, ses marchés en plein air, mais c’est quand même là que se sont réfugiés tous les riches de ce pays. Dans certains quartiers on se dirait dans n’importe quelle banlieue cossue nord-américaine.
(…) La pluie s’est arrêtée juste à l’entrée de Pétionville, devant le magasin de meubles en acajou. La pluie reconnaît les frontières.
La pluie, peut-être. Apparemment pas les tremblements de terre. Pétionville a été durement touchée.
L’armée des zombis, finit par murmurer ma mère. Ils sont des dizaines de milliers. Les prêtres vaudou ont réveillé tous les morts qui dormaient du sommeil du juste. Partout… Au Borgne, à Port-Margot, Dondon, Jérémie, Cayes, Limonade, Petit-Trou, Baradères, Jean Rabel, Petit-Goâve, oui, Petit-Goâve aussi…
Une mangue tombe, presque aux pieds de ma mère. Elle ne cille même pas. Complètement ailleurs. Les gens sont morts, conclut-elle et on refuse de les laisser reposer en paix.
Comme si les tremblements de terre venaient seuls. Comme s’ils ne faisaient pas se fissurer aussi, en même temps que les murs de la ville, le mince vernis de civilisation qui recouvre le désespoir des laissés-pour-compte. Comme si la violence des secousses n’allait pas engendrer la violence de ceux-là qui avaient déjà tout perdu depuis longtemps, nus… Qu’est-ce que le ciel pouvait bien leur prendre de plus? Il leur a pris leurs enfants, leurs parents, leurs amis, leur bout de toit de tôle.
J’étais allé le voir dans ce petit appartement de Brooklyn. J’ai frappé à la porte.
– Qui est là?
– Ton fils, dis-je.
– Qui est là?
– Ton fils, dis-je.
– Qui est là?
– Ton fils, dis-je.
– Je n’ai pas d’enfants, tous mes enfants sont morts.
– C’est moi, papa, je suis venu te voir.
– Retourne d’où tu viens, tous mes enfants sont morts en Haïti.
– Mais je suis vivant papa.
– Non, il n’y a que des morts en Haïti, des morts ou des zombis.
Et maintenant quoi? La compassion. La bonté des gens. La solidarité. Aussi merveilleuse et noble soit-elle, la charité suffit-elle? Mettra-t-on autant de diligence, d’enthousiasme et de centaines de milliards à reconstruire Port-au-Prince qu’on en a mis à sauver les banques, l’industrie automobile?
Elle a toujours considéré son fils comme un prince. C’est ce qui m’a permis de survivre au début de mon séjour à Montréal, quand les autres ne voyaient en moi qu’un Nègre de plus. Quelqu’un dans une petite maison à Port-au-Prince a toujours pensé que j’étais un prince.
Combien sont-ils à Montréal en ce moment à se demander ce qu’il reste de cette petite maison où ils étaient un prince?
Il n’y a pas d’arbre dans ce pays, et il n’y a pas d’eau non plus. C’est un caillou au soleil. Nous sommes à la merci du soleil.
Regarde le ciel, dit-il. Des fois je passe la nuit à le regarder. On dirait un grand vide qui veut m’aspirer…
Les textes en italique sont tirés de Pays sans chapeau.

Mention
de Rima Elkouri, La Presse
14 janvier 2010 [Tremblement de terre d’Haïti]
En écoutant tous ces gens évoquer la mort sur la pointe des pieds, j’ai pensé au Pays sans chapeau de Dany Laferrière. Le « pays sans chapeau », selon la métaphore haïtienne, c’est la mort. On n’y envoie pas les gens sans avertissement. Laferrière, qui a grandi avec sa grand-mère, a déjà raconté que, pour elle, personne n’est jamais mort, même les gens morts depuis très longtemps. Quelle que soit la cause de la mort, c’est toujours une histoire de diable. On dit que la personne a été « mangée ». « Si vous visitez une famille en deuil, il arrive toujours un moment où quelqu’un vous prend à l’écart pour vous expliquer qu’il savait que cette personne allait mourir, qu’on le lui avait dit en rêve, et surtout qu’il sait qui l’a « mangée » », raconte l’auteur dans J’écris comme je vis (Lanctôt, 2000). Une façon comme une autre d’expliquer l’inexplicable.

«L’île aux blessures»
Chronique de Valérie Lessard, Le Droit
14 janvier 2010 [Tremblement de terre d’Haïti]
Dany Laferrière était retourné en Haïti, plus tôt cette semaine, pour prendre part au festival de littérature Étonnants Voyageurs. Il était donc rentré au pays de son enfance pour faire la fête aux mots, aux livres et aux auteurs, aux nombreux souvenirs de ce Pays sans chapeau qui continue de l’habiter et de l’inspirer, et qu’il porte toujours en lui.
Et ce sont justement ses mots qui remontaient en moi, hier soir, alors que les images de l’impact du séisme ayant durement secoué Haïti défilaient au petit écran. Des mots de L’Énigme du retour, que je me suis souvenu avoir soulignés, après les avoir lus à moult reprises, tant ils m’avaient soufflée par leur portée, et qui ont pris des accents encore plus poignants, hier, à la lueur des événements:
« J’ai demandé à ce peintre aux pieds nus pourquoi il peint toujours ces arbres croulant sous les fruits lourds et juteux alors que tout est désolation autour de lui.
Justement, me fait-il avec un triste sourire,
Qui veut accrocher dans son salon ce qu’il peut voir par la fenêtre? »
S’il n’a jamais fait abstraction de la dure réalité sociale et politique d’Haïti dans son oeuvre, Dany Laferrière n’a pas non plus cherché à en gratter à l’excès les blessures. Il n’a rien caché, mais, comme tout bon auteur le fait, il a délicatement choisi les diverses facettes de son pays natal qu’il a dévoilées au fil de ses romans et albums jeunesse. Ainsi, il nous a fait rêver nous aussi à la robe jaune de Vava et au vélo rouge qu’il n’a pas hésité à enfourcher pour aller lui clamer son amour. Il a aussi permis aux lecteurs de découvrir Da, sa grand-mère, et, surtout, la civilisation qu’elle avait construite autour de sa tasse de café. Pas étonnant, dès lors, qu’il m’ait déjà confié que sa vie se résumait à L’Odeur du café de sa grand-mère…
L’île où Dany Laferrière se faisait appeler Vieux Os, enfant, est donc peuplée d’une foisonnante galerie de gens et de véritables personnages, d’odeurs et de couleurs, d’abord et avant tout. Dans son oeuvre, il dépeint son pays avec lyrisme, voire onirisme, et volupté, dans une exubérance de mots et de sensations, non pas pour en camoufler la pauvreté, mais pour en révéler une essence qui, trop souvent, nous échappe. Ou qu’on préfère occulter, parce qu’elle ne correspond pas à l’idée que nous nous faisons du tiers-monde.
Il raconte avec réalisme, mais sans tomber dans le misérabilisme. En témoignent ces quelques vers, tirés de L’Énigme du retour: « Une petite fille en train/de grimper la montagne/avec un seau d’eau sur la tête./Ici on vit d’injustice et d’eau fraîche. » Il réfléchit au sort des siens, bien sûr, mais jette aussi un regard sur les relations entre le Nord et le Sud, sur la perception que nous avons les uns des autres. « Les gens du Nord semblent/si fortement attirés par la mer/alors que la glace effraie ceux du Sud./La séduction de la chaleur suffit-elle/à expliquer que les premiers/deviennent plus facilement colonisateurs/que les seconds? »
D’un livre à l’autre, l’écrivain reconstruit son monde, pour mieux le réinventer sous sa plume. Pour mieux s’approprier cette part intrinsèque de l’homme qu’il est.
Un visage différent
Dany Laferrière est à Port-au-Prince en ce moment aux dernières nouvelles, il se porte bien. Il y était retourné pour partager avec les siens, et avec tout un peuple, son Prix Médicis, remporté l’automne dernier pour L’Énigme du retour. Ce devait être, en quelque sorte, le retour de l’enfant prodigue.
Il était là pour célébrer la littérature, accompagné de la journaliste Chantal Guy et du photographe Ivanoh Demers, de La Presse, et pour montrer du même coup un visage différent d’Haïti, dont le nom rime plus souvent qu’autrement avec tragédie. Du moins, quand on en parle, ici.
Mais le malheur a une fois de plus frappé ce petit pays, le laissant dévasté par une onde de choc dont le monde tente encore de saisir l’ampleur. Tant et si bien qu’une fois de plus, au lieu de parler d’Haïti de façon positive et sous un angle plus réjouissant, on ne retiendra que la catastrophe et le désarroi d’une population entière, dont l’incroyable résilience a été durement mise à l’épreuve au cours des dernières années.
Cette résilience nous permet de croire que l’odeur du café se fera de nouveau sentir un jour à Port-au-Prince, et que des peintres recommenceront à étaler leurs couleurs vives sur leurs toiles.
Dany Laferrière doit surtout espérer qu’on parle de ça aussi, un jour, ici.

«Nous sommes tous Haïtiens!»
Mention de Djibril Sambou dans Le Droit
16 janvier 2010 [Tremblement de terre d’Haïti]
Devant les images insoutenables diffusées par les chaînes d’information continue, je me console un peu en lisant Pays sans chapeau, le chef-d’oeuvre de l’auteur haïtien Dany Laferrière, publié en 1996. « Pays sans chapeau », c’est ainsi qu’on appelle l’au-delà en Haïti parce que, dit-on, personne n’a jamais été enterré avec son chapeau.
Je termine, le coeur meurtri, par ce message d’espoir délivré par Dany Laferrière lui-même:
Quand tout tombe, il reste la culture. Et la culture, c’est la seule chose qu’Haïti a produite. Ça va rester. Ce n’est pas une catastrophe qui va empêcher Haïti d’avancer sur le chemin de la culture. Et ce qui sauve cette ville, c’est le peuple. C’est lui qui fait la vie dans la rue, qui crée cette vie. Il ne faut pas se laisser submerger par l’événement.
Peuple d’Haïti, debout et en avant pour la reconstruction!

«Manno Charlemagne, la guitare de combat»
Commentaire de Dany Laferrière dans Le Temps
19 mars 2011
«En 1978, je vivais déjà à Montréal depuis deux ans. J’ai fait un voyage éclair à Port-au-Prince et j’ai pu entendre le disque de Manno Charlemagne. J’étais effaré. J’écoute peu de musique. Mais celle-là avait un son. Elle me donnait envie de lire, ce qui pour moi est la qualité majeure de toute musique. J’entendais quelque chose de très urbain, une poésie sèche différente du romantisme général de la chanson haïtienne. Manno a une voix presque métallique, une diction à la Jacques Brel. Son petit lyrisme discret me rappelle Bob Dylan. Enfin, il existait un Haïtien comparable à mes chanteurs préférés. Quand il a été emprisonné par Duvalier, une pétition a circulé signée par Dylan ou Woody Allen. Manno Charlemagne a inspiré Manu, dans mon livre «Pays sans chapeau». Dany Laferrière

«Si vous ne l’avez pas encore lu!»
mention par Violaine Ballivy, La Presse
5 octobre 2013
Le plus célèbre des auteurs haïtiens est de ceux que tous les Québécois devraient lire au moins une fois dans leur vie: Dany Laferrière. Par où commencer? Pourquoi pas par Pays sans chapeau, récit personnel de son retour après 20 ans d’exil, de ses retrouvailles avec sa mère et avec toutes ces choses qui lui avaient tant manqué: l’odeur du café, les amis et le manguier fécond à l’ombre duquel il écrira ce septième titre en 1996.

Vidéo
Librairie Mollat
16 avril 2018

[Vidéo de 12 minutes]
L’invité de Patrick Simonin, TV5 Monde
26 sept. 2018

«Le choix d’Alain Mabanckou»
Ouest France, 30 septembre 2018
On y retrouve l’âme même d’Haïti avec le foisonnement des dictons, des proverbes. C’est un livre de retour sur la terre natale, alors qu’il y a souvent des livres de départ… Aller au pays sans chapeau, c’est aller au pays des morts, car on n’enterre jamais les morts avec un chapeau. Moi, j’en porte toujours un, alors peut-être qu’on m’enterrera avec (rires).

«Reparution Un roman de 1996 de Dany Laferrière»
M. S., L’Humanité
18 octobre 2018
Publié à quatre reprises depuis 1996, au Québec et en France, Pays sans chapeau de Dany Laferrière, reparaît ces jours-ci chez Zulma. Le titre fait référence au nom donné par les Haïtiens au pays des morts car on n’enterre pas les défunts avec leur chapeau. Laferrière y revient sous les traits de Vieux Os, de retour au pays natal, à Petit-Goâve, la ville de son enfance, après avoir quitté très jeune une dictature cruelle. Le romancier franchit avec aisance les cloisons du temps, à base de matériau prélevé à vif sur le territoire du passé. Dans ce livre sur la nostalgie et sur l’écart entre ceux qui restent et ceux qui sont partis, l’auteur brosse un tableau saisissant de son île et de ses habitants, dont sa mère. Dany Laferrière a écrit ce roman, qui est aussi un journal intime et une chronique quotidienne, lors de son retour en Haïti, en 1996.

dans Le Figaro
26 février 2019
Un petit bijou littéraire que l’on déguste page après page. Dany Laferrière est un formidable styliste. Pays sans chapeau, c’est ainsi qu’on appelle l’au-delà en Haïti parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau, relate les pensées et les pérégrinations d’un écrivain qui, après vingt ans d’absence, est rentré chez lui, à Port-au-Prince. Le pays, en apparence, est le même. Mais il y a bien quelque chose de changé. C’est sur ces petits riens, des fragments, l’essence de la vie, que Laferrière décrit avec sa sensibilité et son sourire.

«La Joie aux Chapitres»
par Frédéric Pagès, Le Canard enchainé
DE RETOUR après vingt ans d’absence, l’écrivain haïtien s’installe dans un quartier populaire de Port-au-Prince. Il y retrouve sa mère (« Si jamais [elle] quitte le pays, j’aurais l’impression qu’il n’y a plus de pays ») et le professeur Romain, ethnologue, qui lui explique la différence entre la « science diurne » des Occidentaux et la « science de la nuit » haïtienne, généralement qualifiée de « superstition ». Pas de panique : la « fine frontière qui sépare la vie de la mort » se franchit ici tous les jours (« La moitié des gens que vous rencontrez dans la rue sont ailleurs en même temps »).
Bienvenue chez Ogou Ferraille, l’« intraitable dieu du feu et de la guerre », Erzulie Fréda Dahomey, la « plus terrible déesse de la cosmogonie vaudoue », « Baron Samedi », le « concierge des morts ». Dany Laferriere, de l’Académie française, ne les fréquente pas mais ne souhaite pas leur extinction.
Le récit est savoureux, le séjour, que d’autres auraient trouvé cauchemardesque, est une promenade de santé mentale. Laferriere se penche sur le monde invisible sans y tomber, tout au bord de cet au-delà où, selon la sagesse populaire, « personne ne porte de chapeau ». C’est compris ? Pas de bicorne après la mort, monsieur l’Académicien !

Coup de cœur
Librairie Ravy, Quimper
Un voyage entre deux mondes où la frontière est mince, beaucoup d’humour, de parfums et de tendresse, et des zombies sous le soleil !

Les coups de cœur
de la librairie La Cité du vent
Probablement l’un des meilleurs romans du plus francophone des écrivains haïtiens.

Coup de cœur
par Christine Steiner, librairie Payot (Neuchâtel)
Mon cœur n’a pu se faire insensible à ce voyage en Haïti : l’écrivain nous emporte avec lui dans son monde, sur lequel la magie règne, et aide à supporter la dure réalité de la vie.

Coup de cœur
par Fabrice Baumann, Librairie Decitre (Annecy)
Un voyage, troublant, un infra monde inédit et fascinant et, presque une initiation onirique à un monde inconnu. Mon livre préféré de Dany Laferrière!

Brevet : l’un des sujets de l’épreuve de français 2021

