Coup de cœur des librairies Renaud-Bray
Dessiner est une autre façon d’écrire. Soudain un chat apparaît. Puis une ville. Et c’est Paris.
En France
Au Canada
Je vis dans un studio près de la Gare de l’Est. Sans télé, ni radio, ni téléphone. J’achète mes fruits et légumes dans le quartier. Du pain et du vin aussi. J’arpente les rues croisant au passage Borges, Vian, Miller, Chanel, Doc Gyneco, Nijinski, Villon. Camus discute au Flore avec Sartre. Prévert, cigarette au bec. Hemingway au bar du Ritz. Ai-je trop bu de vin?


Regard sur l’œuvre :
Si je suis devenu éditeur, c’était pour trouver un jour un livre pareil.
— Charles Dantzig, Les éditions Grasset

Cet homme est un caméléon. On le savait talentueux écrivain et parfait gentleman, le voici, de surcroît, graphiste facétieux, dessinateur averti et délicieux poète. C’est le livre le plus fou et le plus libre de ces dernières décennies.
★★★★★— Marianne Payot, L’express, 2018

Laferrière est un regard. Il est le romancier de l’intime et du social.
— Mohammed Aïssaoui, Le Figaro, 2018

J’enseigne ce livre. Je n’ai rien vu de comparable dans l’histoire de l’art et de la littérature, et j’ai pourtant beaucoup cherché. Le rapport entre le dessin et l’écriture y est d’une rareté absolue, sans précédent. Il est profondément émouvant, d’une proximité amicale. Il m’a bouleversé au point d’en pleurer.
— Ana Cláudia Romano Ribeiro, Université fédérale de São Paulo

On dirait les “Essais” très décontractés d’un Montaigne caribéen qui aurait connu Basquiat.
— Grégoire Leménager, L’obs, 2018

Il y a dans la constance des représentations, dans les portraits naïfs parfois impressionnants d’ambition, dans ce chat, aussi, auquel on s’attache finalement, ce qui est essentiel à tout art : l’émotion.
— Geneviève Tremblay, Le Devoir, 2018

Un résultat émouvant, puissant. Le livre, qui mêle dans une hybridité les dessins dans l’écriture elle-même est absolument sublime.
— Enki Bilal

Un roman totalement éclaté, qui vit avec le lecteur. C’est magnifique.
— Isabelle Maréchal, 98,5 FM

Cette déambulation poétique, qui passe aussi par Haïti et Montréal, est d’une richesse et d’une érudition inouïes. Elle est passionnante parce que Laferrière maîtrise l’art de raconter les histoires. Son écriture fluide et sa langue enjouée captivent.
— Anne-Claire Norot, Les Inrockuptibles

La toute dernière oeuvre de Dany Laferrière est un pur délice qui se déguste lentement. […] un livre éclaté auquel rien ne peut être comparé.
— Emmanuelle Ghersi, Coup de pouce

Un autre de ses tours de gamin qui déconcertent le milieu littéraire. Il nous oblige à tourner le dos à un monde numérique qui nous vampirise. Pour le lecteur, un ravissement.
— Chantal Guy, La Presse

Livre incontournable 2018
Radio-Canada
C’est quelque chose de spécial, de jamais vu, d’inusité qui m’a renversée et qui m’a charmée. Des heures de plaisirs.
— Francine Grimaldi, Radio-Canada

C’est un bonheur de découvrir ce livre comme on le veut, à notre rythme.
— Isabelle Craig, Radio-Canada

C’est à la fois un livre de lieu et à la fois, une expérience littéraire et artistique. C’est un livre intéressant, audacieux, singulier, déstabilisant.
— Patricia Power, Radio-Canada

Il y a dans ce livre des réflexions sur l’enfance, la liberté, la rêverie associée à l’enfance, Également une réflexion sur l’intimité. Un ouvrage à contre-courant. C’est vraiment rafraîchissant. Un beau bijou que ce livre.
— Katerine Verebely, Radio-Canada

Mot de l’éditeur
2018
«Il y a du texte et il y a des dessins, mais ce n’est pas une bande dessinée. Ce n’est pas non plus un roman graphique, c’est un roman-roman, calligraphié et dessiné à la main»
– Jean Bernier, édition du Boréal
Premier roman dessiné de Dany Laferrière. Et écrit à la main, en même temps que ses dessins, dans ce volume de grand format. Et c’est guidés par la main du plus charmeur des académiciens français, ses lettres et ses couleurs, que nous pénétrons dans un Paris à son image, un Paris qui, d’une certaine façon, n’est autre que lui-même.
Plutôt que « À nous deux Paris ! », voici « Nous deux à Paris ! ». Le narrateur, un grand rêveur, arrive dans la ville la plus réaliste du monde. Il en fait la découverte et nous avec lui, remontant ses rues et le temps à la rencontre de ceux qui ont fait sa gloire. Paris, ses monuments de pierre et d’intelligence, l’arc de Triomphe aussi bien que Balzac, ses cafés aussi bien que ses créateurs de mode, le Flore aussi bien que Gabrielle Chanel. Paris se nourrit aussi des étrangers qui cessent d’en être dès qu’ils l’aiment et contribuent à faire ce qu’il est. Et voici donc Hemingway, et voici donc Noureev, et voici donc Apollinaire… Et puis il y a Chanana. Qui est cette mystérieuse chatte en manteau rose qui arrive chez le narrateur à minuit ?

Le roman dessiné de Dany Laferrière
[Vidéo de 13 minutes]
Entrevue avec François Busnel, Grande Librairie
23 mars 2018
Une véritable ode à la vie parisienne dans laquelle le narrateur, un grand rêveur, débarque dans la ville la plus réaliste du monde…

Quand Dany fête Paris
par Marianne Payot, L’express
28 mars 2018
LE LIVRE LE PLUS FOU
Cet homme est un caméléon. Exilé au Québec, il joue les « M. Météo », annonçant, grand sourire à l’appui, les bourrasques de neige à venir. Devenu parisien, il se fait, entre son studio de la gare du Nord et les brasseries de Saint- Germain-des-Prés, le barde de la Ville Lumière. Oui, décidément, le plus haïtien des académiciens français est un drôle de zig. Comme l’atteste cet « olni » (objet littéraire non identifié) publié chez Grasset. On savait Dany Lafer rière talentueux écrivain et parfait gentleman, le voici, de surcroît, graphiste facétieux, dessinateur averti et délicieux poète. Prenez feutres et Stabilo variés, écrivez à la main, tirez des traits, faites des cases et des croquis, colo riez, donnez libre cours à vos rêveries, racontez ce qui se passe sous vos fenêtres (la soupe populaire), au Flore (les mannequins ra chi tiques) et dans les cafés de Paris, ouvrez votre porte à un chat ima gi naire, rencontrez l’ami Ma – banc kou, chemi nez avec Balzac, Breton, Malraux, Sagan, Vian, Borges, Cossery, Léautaud, Bianciotti, Basquiat, Chanel… glis sez le tout dans un album grand format, et vous obtenez le livre le plus fou et le plus libre de ces dernières décennies.

L’art de faire lire avec des dessins
par Mohammed Aïssaoui, Le Figaro
29 mars 2018
Avec ce « récit dessiné » , l’écrivain rend un bel hommage à Paris, à l’écriture et aux chats élégants.
DANS la dernière partie de cet ovni littéraire que, faute de mieux, on appellera un récit dessiné, Dany Laferrière ouvre un court chapitre coiffé de ce titre : « Comment faire ce qu’on ne sait pas faire ». Remarquez bien l’absence de point d’interrogation. Car ce n’est ni plus ni moins qu’un mode d’emploi, voire un mode de vie, que l’écrivain illustrateur propose. Il n’hésite pas à l’écrire : « Tout mon mérite vient du fait que peu de gens qui dessinent aussi mal que moi ont osé faire un livre de ce genre. De quel genre est celui-ci ? Je ne saurais le dire, mais je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain. » Lui qui ne savait dessiner qu’une fleur, une maison et une tasse de café (disons, dans un style « naïf »), s’attaque à un immense chantier : le roman dessiné écrit à la main. Il prend pour cadre Paris ; n’hésite pas à rencontrer des écrivains disparus (Borgès, Fargue, Hemingway, Balzac, Sartre, Apollinaire…); fréquente – beaucoup – les cafés ; parle avec ses amis écrivains – de très belles pages sur et avec Alain Mabanckou, son complice, l’occasion d’un « toast » entre l’académicien et le professeur au Collège de France. Mabanckou croise un Chat noir habillé avec une grande élégance colorée. « C’est toujours un événement de voir un dandy en face d’un autre » , s’extasie Laferrière.
Littérature et cuisine
L’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer raconte également ses péripéties d’académicien – on entre dans les coulisses de son élection, on croise Jean d’Ormesson et Amin Maalouf, on se remémore le moment où il a reçu la nouvelle en Haïti avec son ami le poète et écrivain Rodney Saint-Éloi, on sourit quand un épicier lui déconseille de rejoindre la Compagnie des immortels… Dans Autoportrait de Paris avec chat , il y a souvent un chat qui passe ; parfois il est juste esquissé, à d’autres c’est Chanana, une chatte au manteau rose sophistiquée. Les dessins sont vifs et relevés. Après tout, on n’est pas très loin du style Riad Sattouf ou Joann Sfar. Et, ici, il y a beaucoup à lire, même s’il faut, par moments, tourner l’ouvrage dans tous les sens au risque d’un torticolis.
En fait, cet « autoportrait », qui parle surtout des autres et de littérature, rassemble tout ce que l’auteur a offert jusqu’ici. Il ressemble à L’Art presque perdu de ne rien faireou au Journal d’un écrivain en pyjama où il livrait ses pensées, ses réflexions et beaucoup d’anecdotes à la fois sur son parcours et sur son écriture. C’est passionnant et instructif. Les histoires, les anecdotes, les dialogues, les aphorismes sont savoureux, pour rester dans le lien que l’écrivain fait entre littérature et cuisine. Laferrière est un regard. Dans un petit cadre, n’écrit-il pas : « Autant vous le dire tout de suite. Je suis un obsédé de la fenêtre » ? Il est le romancier de l’intime et du social, ce n’est pas paradoxal. Il aime écrire – et de quelle manière ! – sur les sensations, les émotions, les sentiments qui l’absorbent, cette « infernale agitation souterraine ».Laferrière affirme : « Je ne sais pas dessiner, mais je tente de faire lire avec des dessins. » Pari réussi.

Les libraires craquent
par Mathieu Lachance, librairie Le Fureteur
2 juillet 2018
Le nouveau livre de Dany Laferrière est ludique, amusant et profondément fascinant. On retrouve un univers qu’on est habitué de visiter et de revisiter dans l’ensemble des œuvres de l’auteur, mais qui devient nouveau grâce à sa poignante originalité. Le lecteur voyage de façon vertigineuse en s’émerveillant de la calligraphie, en s’attardant aux dessins ou en tentant de repérer les différents chats dans Paris. On plonge dans une ville agitée, Paris, mise à proximité de Montréal et de Petit-Goâve. Les auteurs préférés de Laferrière s’y rencontrent, de Borges à Hemingway, de Balzac à Tolstoï, d’Homère à Proust, tous réunis. Dessiner est vraiment une autre façon d’écrire, mais aussi une tout autre façon de lire le monde.

Un Haïtien à Paris
Grégoire Leménager, L’obs
29 mars 2018
Pauvre Alain Finkielkraut, l’Académie française n’est plus ce qu’elle était. On se doutait qu’elle n’avait pas recruté Dany Laferrière pour ses talents de dessinateur, ça se confirme. Tant mieux. Son «Autoportrait de Paris avec chat » est une autofiction graphique qu’il a illustrée avec la grâce et la fantaisie d’un gamin de 8 ans. C’est gonflé. « Tout mon mérite vient du fait que peu de gens qui dessinent aussi mal que moi ont osé faire un livre de ce genre, note cet adepte de l’écriture en pyjama. Je recule, ici, jusqu’à l’enfance de l’art. » On reconnaît là le disciple de Cocteau. L’auteur de « l’Art presque perdu de ne rien faire » sait qu’un défaut soigneusement cultivé peut devenir une qualité.
Le livre singulier qu’il a griffonné n’en manque pas, de qualités. On y retrouve l’humour hédoniste et la souplesse érudite qui font swinguer son oeuvre depuis « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ». Ici, il est question d’un chat bavard avec lequel l’écrivain évoque tour à tour le Paris festif de Hemingway et une étudiante polonaise très entreprenante, Baldwin et Fanon, Vian et les fantômes du Café de Flore, son éditeur Charles Dantzig et son grand ami Alain Mabanckou, mais aussi sa baignoire montréalaise, les lettres qu’il déchiffrait à Petit-Goâve sur le visage parcheminé de sa grand-mère, la fierté de sa mère quand il a été élu sous la Coupole au fauteuil de Montesquieu et d’Hector Bianciotti. C’est brouillon et élégant à la fois, coloré comme les tableaux haïtiens qui avaient tant sidéré Malraux. On dirait les « Essais » très décontractés d’un Montaigne caribéen qui aurait connu Basquiat. « Je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain », dit encore Laferrière. L’Académie peut être fière de lui.

En un clin d’œil
Alexandra Migneault, Les libraires
avril 2018
De quoi ça parle?
Pour sa première parution depuis qu’il est académicien, Dany Laferrière nous amène complètement ailleurs, tout en poursuivant sa réflexion sur l’acte créateur (Journal d’un écrivain en pyjama et J’écris comme je vis). Ayant davantage l’allure d’une bande dessinée que d’un roman, cette nouvelle œuvre, calligraphiée et dessinée à la main, dresse un portrait personnel de Paris, de son Paris littéraire. Parce que c’est d’abord par les livres que l’auteur a découvert la ville. En plus d’être en fête et d’être « la ville où il y a le plus de livres au monde », Paris se retrouve souvent dans la fiction, des écrivains s’y baladent, des écrivains y vivent ou y ont vécu. Au gré de ses pérégrinations, Dany Laferrière croise notamment Borges, Hemingway, Vian, Queneau, Sartre et Camus. L’écrivain fait également un détour par Montréal et par Haïti, des passages obligés dans son œuvre, des lieux importants dans sa vie. Et évidemment, dans Autoportrait de Paris avec chat, il y a forcément un chat, et celui-là parle. Tout est permis dans cette œuvre singulière, spontanée et surprenante qui nous entraîne dans l’univers créatif et artistique d’un grand écrivain au cœur de ses thèmes de prédilection et de ses influences littéraires.
Citation
« Paris est une des rares villes qu’on connaît avant d’y être. On l’a tant lue. Les écrivains aiment la décrire. On n’est pas dans une ville mais dans un roman. »

Le choix de Marc Lambron, Madame Figaro
Avril 2018

Dany Laferrière: ses adresses à Paris Xe
par Anne Sollier, Le figaro
3 avril 2018
MON QUARTIER – L’académicien publie un nouvel ouvrage où il rend un vibrant hommage à Paris en mêlant dessins, souvenirs personnels et hommages aux artistes qui ont vécu dans la Ville Lumière.
Arrivé de Montréal à Paris pour écrire son discours d’entrée à l’Académie française, l’écrivain s’est installé immédiatement près de la gare de l’Est «le cœur de l’arrondissement, mon fief», comme il aime à le définir. «C’est un des quartiers les plus vivants de la capitale.»
Le nouveau livre de Dany Laferrière est quelque peu surprenant. Roman graphique, on y trouve des souvenirs autobiographiques, des hommages aux artistes qui ont aimé Paris, des dessins – plus de 1000 – mais aussi des personnages sortis de nulle part comme ce chat que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage. «Paris existe par tous ceux qui y vivent, ceux qui arrivent et ceux qui y sont passés y compris les artistes, les danseurs russes, les écrivains, les rappeurs… C’est une ville impressionnante pour quelqu’un qui vient d’arriver.»
Dans Autoportrait de Paris avec chat, il a choisi de déclarer sa flamme. «J’avais goût de faire un éloge sans limites qui dépasse ses habitants, déclare-t-il. Paris reste immuable comme un diamant brut. Ici, je ne me promène pas, je marche. Je veux que la ville pénètre en moi. Et au moment d’écrire, je revisite ces moments de bonheur en repensant à Henry Miller qui disait: “À cette époque, j’étais heureux et je le savais.”»
Au fil de l’histoire
J’aime l’histoire de ce lieu qui au départ était une maison de santé pour les femmes puis un hôpital et est devenu aujourd’hui une bibliothèque. Lors de l’inauguration, en 2015, il y avait un parcours qui débutait aux Récollets jusqu’à la médiathèque. C’est un endroit extrêmement lumineux qui coupe de l’agitation du quartier.
Médiathèque Françoise-Sagan. 8, rue Léon-Schwartzenberg (Xe).
Tendre viande
Quand je me rends chez Ali, j’ai une idée bien précise de ce que je veux. Je prends par exemple des ailes de poulet. J’achète ce morceau parce qu’il est tendre et qu’il donne le goût du poulet sans s’imposer. J’achète également de l’agneau que j’assaisonne avec du citron, du vinaigre de l’ail, des épices et que je fais frire.
Ali Boucherie. 145, rue du Faubourg-Saint-Denis (Xe).
1001 couleurs
C’est une toute petite boutique. J’y ai acheté les feutres pour les dessins de mon livre. Au départ, je n’y connaissais rien et je cherchais du blanc pour faire de la neige. Il m’a aidé à trouver le bon produit. Le propriétaire est ce qu’on appelle un ami du quartier.
Papeterie Fluopap. 220, rue Lafayette (Xe).
Fromages affinés
J’ai découvert la qualité du fromage en France. Au début, le plateau de fromages ne m’intéressait pas, c’était tellement lointain de mon mode de vie haïtien. Désormais, j’aime les fromages de caractère: le roquefort, le comté et le beaufort accompagnés d’un bon vin rouge. Aujourd’hui, je voudrais passer à des saveurs plus subtiles.
Fromagerie Beaufils. 204, rue du Faubourg-Saint-Martin (Xe).
L’écrin du canal
Ce restaurant au bord du canal Saint-Martin propose une cuisine traditionnelle qui se renouvelle tous les jours avec des produits frais. À chaque fois, c’est une surprise pour les papilles. L’été, on y déguste une citronnade absolument délicieuse et l’hiver une infusion à base de thym, gingembre et miel. C’est le genre d’endroit où les jeunes filles lisent Anna Karénine en poche.
La Chambre aux oiseaux. 48, rue Bichat (Xe).
Pause récréative
C’est un endroit à part, à la fois magique et très vivant. À l’intérieur il y a plusieurs espaces. On y trouve une friperie, des expos, des salons avec des fauteuils disparates où l’on s’installe, une végétation qui pousse. Cela laisse place à un sentiment de liberté, d’abandon. On peut se détendre avec un cocktail.

Dany Laferrière à la main
par Valérie Marin La Meslée, Le Point
8 avril 2018
Dans un chatoyant album écrit et dessiné, l’académicien mêle stylo et crayons de couleur pour tracer un très attachant « Autoportrait de Paris avec chat ».
Quelle belle folie que ce livre objet écrit et dessiné à la main, une performance qui redonne joyeusement vie à l’expression « l’enfance de l’art ». Dany Laferrière y fête Paris, la nouvelle ville où il vit désormais la plupart du temps, dans le 10e arrondissement dont il croque les scènes de quartier, de la soupe populaire qu’il voit distribuée en bas de sa fenêtre au chat (imaginaire) qui s’installe chez lui. Le Paris de Laferrière est un rendez-vous avec l’écrivain au travail, avec le monde entier en tête, les écrivains d’hier, Montaigne, Borges, Fargue, Breton, Malraux, Sagan, et d’aujourd’hui, Mabanckou, avec une mannequin de Saint-Germain-des-Prés, avec Coco Chanel dans un dialogue délicieux.
Sortent de sa boîte à crayons des paysages, des visages, ce baiser volé dans un taxi, sa ville de Port-au-Prince, dont la richesse culturelle s’étale en couleurs, celle de Montréal où il écrivit son premier roman sur une Remington. C’est un livre somme d’histoires littéraire, intellectuelle, artistique, et de présent, un auto-bric-à-brac où l’oeil va jusqu’au bout du détail, comme dans les tableaux des naïfs Haïtiens qui ont aussi appris à écrire à l’auteur. Personne ne lui a appris à dessiner, mais ce livre donne raison à sa conclusion : « Comment faire ce qu’on ne sait pas faire. » Ce passeport en forme d’arc-en-ciel en atteste : « Je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain. » Et le lecteur de se laisser prendre par cette main qui a reconquis sur le clavier ses lettres – et dessins – de noblesse.

Il faut toujours faire ce qu’on ne sait pas faire
[Vidéo de 11 minutes]
au micro de Patrick Simonin, L’invité
12 avril 2018

Le Paris de Dany Laferrière
[Vidéo de 4 minutes]
au micro de Claire Chazal, Entrée libre
14 avril 2018

Rentrée littéraire : les visages de la fiction québécoise
par Fabien Deglise, Le Devoir
20 janvier 2018
Autoportrait de Paris avec chat (Boréal/Grasset). C’est un cauchemar pour les journalistes, un homme affable, souriant, plutôt ouvert à la conversation, mais qui au final ne parle pas trop, élude les questions pour ne jamais se dévoiler vraiment, cite pour se cacher derrière les points de vue des autres, les grands de préférence, comme pour s’inscrire sur la même hauteur.
Dany Laferrière en dit peu, car il préfère se raconter en l’écrivant dans des livres, dit-il. Une chose qu’il fait depuis plusieurs décennies, mais qu’il va faire cette année pour la première fois depuis qu’il est devenu académicien. Quand ? En avril prochain. Où ? Dans Autoportrait de Paris avec chat (Boréal/Grasset). 320 pages pour un roman atypique « calligraphié et dessiné à la main » par l’enfant chéri de Petit-Goâve devenu illustre à Montréal, puis immortel à Paris. Il y a bien pire destin.
Il faudrait peut-être replonger dans L’art presque perdu de ne rien faire (Boréal), sorte d’autobiographie par ses idées, pour retrouver les balises sur les chemins de sa création, celles qui mènent sans doute à ce récit tout en texte et en dessins où l’homme promet de se dévoiler par ses lectures, par les écrivains qui convergent et ont convergé un jour vers la Ville lumière, ville des lettres, « ville où il y a le plus de livres au monde », écrit-il.
« Nous parcourons les rues avec Léon-Paul Fargue et Gérard de Nerval, résume l’éditeur. À Clichy, Henry Miller flotte dans sa baignoire. Place de la Sorbonne, c’est François Villon qui rappe en compagnie de Doc Gynéco et de MC Solaar, tandis qu’au Ritz, John Updike interviewe Coco Chanel pendant qu’Hemingway se soûle au bar. » Joli programme.
Habile conteur ou habile manipulateur ? L’un ne va sans doute pas sans l’autre chez Dany Laferrière, dont Autoportrait de Paris avec chat promet de transporter aussi le lecteur, immanquablement, à Montréal, la ville qui l’a fait, tout comme à Petit-Goâve, où il rend visite à Legba, « le dieu des écrivains, celui qui sépare le monde visible du monde invisible ».
Ce dieu aussi qui, un jour de 1985, a rendu visible Dany Laferrière avec une recette salvatrice pour faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, puis avec son Éroshima, son Goût des jeunes filles, sa Chronique de la dérive douce, son Énigme du retour.
Et ce, dans un tout qui passe par l’inlassable réécriture des grandes questions universelles pour donner cette impression d’intimité, qui laisse une pensée en fragments défier la logique de superficialité et affirme une singularité traversée surtout par les influences de toutes les autres.
Extrait de « Autoportrait de Paris avec chat » « Je marche dans Paris mais mon esprit est à Montréal. Nous sommes en 1983 et cela fait sept ans que je travaille comme ouvrier dans des conditions […] difficiles. »

Dany Laferrière, l’immortelle enfance
par Geneviève Tremblay, Le Devoir
10 avril 2018
Avec « Autoportrait de Paris avec chat », roman entièrement dessiné à la main, l’écrivain dévoile une émotion jusqu’ici souterraine
Comme ses romans l’ont toujours suivi à la trace, il fallait s’attendre à ce que Dany Laferrière se penche sur Paris. Mais cette fois, l’immortel aborde l’écriture d’une autre manière, laissant le dessin exprimer ce qui attendait son temps. Depuis la France, Dany Laferrière raconte la genèse de ce livre étonnant, porté par une nouvelle forme de liberté. Ceci n’est pas un livre, aurait peut-être statué Magritte s’il avait pu feuilleter Autoportrait de Paris avec chat. Le tout dernier roman de Dany Laferrière, qui paraît aujourd’hui en librairie au Québec, détonne en effet dans la bibliographie de l’écrivain désormais académicien. Livre de grand format entièrement dessiné de sa main, livre où parle un chat et où revivent dans un humour admiratif les grands noms du Paris littéraire, voilà un éloquent et intrigant théâtre. Surtout quand Dany Laferrière… ne sait pas dessiner.
Ce livre, c’est celui d’un écrivain fatigué. Trente ans après Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière a senti qu’il avait fait le tour de son propre jardin. Ce qui a fait naître le mouvement du dessin, le retour au travail lent de la main, c’est » un grand désir de repos « . » J’avais l’impression que mon cerveau et mon pauvre coeur se fatiguaient de refaire le même tour. Il me fallait un nouveau cocktail pour retrouver ce goût de liberté qui m’a toujours animé, nous écrit Dany Laferrière depuis la France, où il poursuit une tournée promotionnelle qui le ramènera au Québec vendredi. Redevenir l’enfant attentif aux détails et concentré sur l’inutile que je fus. Je n’ai pas beaucoup de flèches dans mon carquois, il me fallait varier la cible. «
C’est donc dire qu’Autoportrait de Paris avec chat est venu de loin. Il y a en effet un fort vent d’enfance dans ces entrelacs flamboyants, simplissimes et souvent incertains, tracés au crayon noir et aux feutres de couleur. On sourit aux ratures, aux mots oubliés puis rajoutés au-dessus des phrases — comme si le dessin, source soudainement intarissable, avait pris la pensée de vitesse.
« Je me répète mais, c’est vrai, il m’a reposé. J’ai l’impression de changer brusquement d’époque ou même d’univers « , analyse Dany Laferrière, évoquant un ancien ami d’école, quand il avait dix ans, qui recopiait en entier des livres de classe empruntés à ses amis. » J’avais l’impression de le retrouver même s’il est mort aujourd’hui. Lui le faisait par simple nécessité. Dans mon cas, c’est un luxe, même si nécessaire. «
Des écrivains… et un chat
En changeant de continent pour s’asseoir à la prestigieuse Académie française, en 2013, Dany Laferrière a retrouvé une ville qu’il avait connue en 1983, mais qu’il avait rencontrée bien avant, dans ses rêves de lecteur. C’est ce Paris ancien qu’il remet au monde en mêlant réel et imaginaire. » Paris est inépuisable, confie l’écrivain. Il faut être fou pour oser écrire un livre sur Paris, sauf si secrètement vous écrivez sur une sorte de rêverie qui remonte à l’adolescence. » Il y aura tout de même des apartés à la chronologie tourbillonnante à Port-au-Prince, à Petit-Goâve et à Montréal, ses autres (et premières) maisons.
Premier arrêt du livre : son petit studio près de la gare de l’Est, où cet » obsédé de la fenêtre « , animé par une » infernale agitation souterraine « , observe la vie de quartier. Mais le noeud de l’affaire tient dans les rencontres qui l’attendent au café, dans les rues, dans tous ces lieux emblématiques de la capitale française. Au moyen d’improbables dialogues, voilà que le fameux Paris littéraire revient à la vie : François Villon, Albert Camus, Léon-Paul Fargue, Boris Vian, Ernest Hemingway, Coco Chanel… On rencontre aussi des étoiles filantes comme le peintre Basquiat, des rocs comme Balzac, évidemment son immortel prédécesseur Hector Bianciotti au fauteuil numéro 2. C’est un grand bal démasqué… mené avec une certaine irrévérence.
» C’est magnifique de leur donner un corps, un coeur et de leur mettre des couleurs. L’impression d’avoir provoqué une rencontre dans un cadre particulier, nous écrit Dany Laferrière. C’est quand même une émotion de voir Montaigne en train de converser avec Borges dans une bibliothèque. » Mais pour ce lecteur qui écrit, comme il lui plaît de se qualifier, ces tête-à-tête sont consécutifs à la lecture, à cette conversation immatérielle qui a déjà eu lieu. » Rassurez-vous, ironise l’écrivain, je ne rêve pas de les rencontrer dans la vie courante. «
Dans cette mise en scène distinguée officie un mystérieux personnage : un chat qui parle, silhouette comique avec trois paires de moustaches, des pattes maigres, un noeud papillon et des yeux ronds comme des billes. » C’est le seul animal qui a domestiqué son maître; d’ailleurs au collier du chat de Cocteau on pouvait lire « Cocteau m’appartient ». S’il est là, ce n’est pas pour me servir de la soupe, statue Dany Laferrière. De plus, il est discret et indépendant, le compagnon idéal pour un écrivain au travail. Il sait quand disparaître. «
Assis devant un litre de vin rouge, posté incognito derrière l’épaule du narrateur ou soudain habillé de costumes hilarants, ce chat va et vient doucement, seul à savoir sonder l’écrivain rompu à la solitude indéniable de la feuille — et de la fenêtre.
Retrouver le présent
De fil en aiguille, Autoportrait de Paris avec chat libère non seulement un souffle heureux de petit garçon, mais aussi un soulagement inattendu. » Je m’amuse comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps « , déclarera l’écrivain dans un entretien avec son éditeur représenté les mains sur les hanches, quelque peu surpris par la tournure des choses. » Il y a quelque chose que je n’ai jamais trouvé dans l’écriture, glissera-t-il plus loin dans un monologue devant son bureau, et que le dessin m’offre comme une fleur : le présent. «
Ce présent, c’est un monde nouveau, c’est l’absence de cette familière nostalgie, c’est une écriture cursive et inégale enterrée bien loin, bien avant la Remington 22. C’est un nécessaire retour à la main, comme l’écrit Dany Laferrière dans le dernier chapitre éloquemment intitulé » Comment faire ce qu’on ne sait pas faire « , qui donne à entrer dans un autre niveau d’émotion. Et si c’était une liberté retrouvée ? » Une nouvelle forme de liberté, je dirais, car ce n’est pas mon genre d’avoir les mains liées. » Maintenant, c’est on ne peut plus clair.
Encadré(s) :
Se perdre entre le livre réel et le livre rêvé
On ne peut ouvrir Autoportrait de Paris avec chat qu’avec délicatesse, comme on ouvrirait un livre ancien. Puis, on constate que pareil livre ne peut avoir été poussé au monde qu’avec une force — et un besoin de sens — hors du commun. De tous les livres qu’a écrits Dany Laferrière, celui-ci est peut-être le plus personnel, car il s’y met totalement à nu. On y retrouve la même dérision, le même esprit brillant et vif, la même livraison honnête et mystérieuse du soi qui ont fait ses livres jusqu’ici, mais le dessin force le lecteur à une absorption plus brutale. Il faut observer, déchiffrer, chercher l’origine du trait, tourner le livre dans tous les sens. Si le dessin devient parfois illisible, il y a dans la constance des représentations, dans les portraits naïfs parfois impressionnants d’ambition, dans ce chat, aussi, auquel on s’attache finalement, ce qui est essentiel à tout art : l’émotion. Si brute, parfois, qu’on a eu des mouvements de recul. Comme la chronologie reste diffuse, il arrive qu’on se demande où l’on va, où il va — nombreuses sont les descriptions pointues, qui font parfois figure de pauses. Mais il faut accepter de se perdre entre le livre réel et le livre rêvé, à la manière de Pays sans chapeau. Certains se diront : un tel livre après avoir été élu à l’Académie française, voilà qui ne fait pas très sérieux. Au contraire : ce que raconte Autoportrait de Paris avec chat, c’est la source même d’une oeuvre qui n’en a toujours fait qu’à sa tête.
Exposition autour du livre
Afin de célébrer l’univers mis en scène dans Autoportrait de Paris avec chat en même temps que le passage de Dany Laferrière au Québec, la librairie Monet et les Éditions du Boréal proposent une exposition, ayant pour nom le titre du livre, où sera aussi présentée la » bibliothèque idéale » de l’académicien. Du 18 avril au 27 mai à la librairie Monet, vernissage le 18 avril à 18 h 30.

Dany Laferrière, Paris et un chat
entrevue avec Isabelle Houde, Le Soleil
10 avril 2018
L’objet est arrivé sur le bureau, dans toute la splendeur de sa singularité. Un nouveau Dany Laferrière, 22 x 31 cm, orné d’un dessin naïf et d’un titre écrit à la main. À l’intérieur? Du pareil au même: d’une couverture à l’autre, même les pages préliminaires, tout est écrit, illustré et colorié à la mitaine, comme on dit, par l’auteur.
Chose certaine, l’Immortel n’en a que faire des conventions dans cet Autoportrait de Paris avec chat, où il se promène à Paris, où il a élu domicile une bonne partie de l’année en raison de son travail à l’Académie française, mais aussi à Petit-Goâve et à Montréal. Où il ébauche, surtout, des portraits intimistes, un peu brouillons, parfois absurdes, d’auteurs et d’artistes qui ont foulé le sol de Paris, à toutes époques. On passe de Camus à Vian, de Warhol à Proust, de Villon à… MC Solaar.
Le tout, accompagné d’un chat humanoïde, qui va, qui vient, à sa guise. Avant que l’auteur n’arrive au Salon international du livre de Québec, à la fin de la semaine, Le Soleil s’est entretenu avec lui par courriel, à propos de cet ovni qui vient d’atterrir dans les bacs des libraires.
Q. Comment vous est venue l’envie de ce livre si particulier? Selon ce que vous racontez, vous écriviez un tout autre livre quand vous est venue l’idée de «faire quelque chose que vous ne savez pas faire», soit dessiner?
R. L’envie d’écrire ce livre? C’est vrai que j’écrivais sur un autre livre. J’avais l’impression de tourner en rond. Je piétinais. Pourtant le livre était bien avancé, mais ce n’était pas celui-là que j’avais envie d’écrire. Il me fallait quelque chose de totalement neuf, quelque chose que je n’avais jamais écrit, ni lu.
Q. À la toute fin, vous citez Cocteau qui disait: «L’écriture n’est que du dessin organisé.» Qu’est-ce que le dessin vous a permis d’exprimer que les mots ne vous permettaient pas?
R. Le dessin ne permet pas plus d’exprimer une émotion que les mots. Toute forme d’art est autonome et absolue. Le goût du risque me met dans un état second. Échouer à faire ce qu’on ne sait pas faire n’est pas trop dramatique. De plus, dessiner me détend l’esprit. Cocteau, bien sûr, a raison.
Q. Ce personnage du Chat, qui apparaît et disparaît au fil du livre, représente quoi pour vous?
R. Je n’en sais rien… Il apparaît et disparaît. Il fait ce qu’il veut et ne me demande pas la permission. C’est un être indépendant. Et, comme personnage, il est parfait pour un écrivain. Il y a des personnages qu’on construit et d’autres qui s’imposent. Ce que j’aime avec le Chat c’est qu’il a compris tout de suite où il était: dans un roman.
Q. Vous a-t-il fallu être très convaincant auprès de vos éditeurs pour qu’ils acceptent ce projet de livre manuscrit et illustré?
R. Non, je peux dire non. Grasset a accepté après 10 secondes et Boréal, pas plus. J’avais l’impression d’être un champion olympique du 100 mètres. C’est mon livre le plus rapidement accepté. Ils n’ont pas pensé à la dépense.
Q. Ce livre s’est-il écrit d’un seul trait? Les quelques coquilles sont corrigées à même les pages, à travers de discrètes fioritures. Avez-vous l’habitude de n’écrire qu’un premier jet?
R. Je n’aime pas trop parler de cuisine. Pour moi, la littérature naît à chaque livre. Les pages qui vous ont coûté beaucoup ne sont pas plus importantes que celles qui se sont écrites pendant qu’on dormait.
Q. Vous semblez à la fois parfaitement à l’aise dans le contexte très normé de l’Académie française, tout en vous permettant d’un autre côté un livre en contre-pied total avec le monde de l’édition actuel, un peu brouillon, à la fois érudit, mais aussi absurde par moments. Ça vous plaît d’aller là où l’on ne vous attend pas?
R. J’ai toujours fait ce que je veux, bien sûr dans la mesure de mes moyens. On a dit ça pour presque chacun de mes livres depuis le premier. On trouvait autant à contre-courant un écrivain qui parle du même coup de sexe que de sa grand-mère. On m’a trouvé étrange, en pleine folie identitaire (la créolité et autres) d’écrire Je suis un écrivain japonais. On était étonné aussi par ce long poème de L’Énigme du retour. J’écris le livre que j’ai envie de lire. Je n’écris pas en regardant ce qu’on fait autour de moi. «Je ne fais rien sans gaieté», dit Montaigne. C’est plutôt ça dans mon cas.
Q. Vous dites en fin de parcours: «Je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain.» Qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui de vous sentir aussi libre?
R. Je ne sais pas… La poésie ne peut être anticipée, et la vie est un poème.
Q. On vous a toujours senti attaché à trois pôles géographiques dans votre vie: Haïti, le Québec et Miami. Quelle place prend Paris maintenant que vous y êtes établi d’une certaine façon par votre participation à l’Académie française?
R. Ces trois villes que vous avez citées occupent un large espace dans ma vie. Cette place est légitimée par le temps. J’ai quitté Port-au-Prince à 23 ans, mais Port-au-Prince ne m’a jamais quitté. Je vis à Montréal depuis 1976. J’ai passé 12 ans à Miami. C’est le temps qui décidera pour Paris. Rien ne dit que je n’irai pas ailleurs un jour. Peut-être rejoindre Borges à Buenos Aires ou Tanizaki à Tokyo.
Q. Vous dites: «Vivre dans Paris exige un art particulier, celui du mouvement.» Paris est une ville qui se marche?
R. Je marche beaucoup dans Paris. J’ai écrit un poème qui débute ainsi «Je marche de jour comme de nuit dans Paris.» Mais il n’y a pas que la marche qui produit une émotion. S’asseoir aussi à la terrasse d’un café à observer le mouvement de la ville et cette accumulation culturelle, cette agitation souterraine, tout ça fait vibrer Paris.
Q. Comment se passe votre travail sur le Dictionnaire de l’Académie? Nourrit-il votre travail d’écrivain?
R. C’est un travail collectif. Nous sommes des fourmis à vouloir construire une cathédrale. Nous le faisons sans cesse depuis le début. Et aucun Académicien n’a jamais vu deux éditions complètes. En fait, tout nourrit un écrivain et pas uniquement les mots. Il n’y a pas de hiérarchie.
Q. Vous avez déjà dit du Dictionnaire de l’Académie qu’il est un dictionnaire d’écrivain. Avec cette suite de portraits esquissés d’auteurs et d’artistes ayant fréquenté Paris, Autoportrait de Paris avec chat est-il une ébauche de votre dictionnaire très personnel d’écrivain?
R. Je prends cette question pour un commentaire et un joli compliment.
Q. Le motif de la bibliothèque est très présent partout dans le livre. Elles sont souvent dessinées, comme des invitations à y plonger. «La bibliothèque est le pays d’un écrivain», dites-vous si joliment. Pourquoi est-ce important pour vous de parler de vos livres, vos auteurs, vos artistes préférés?
R. J’ai toujours parlé de ce que je mange: la mangue, l’avocat et du pain. De ce que je bois : le café, le vin. Et de ce que je lis.
Q. Et en terminant, une question inusitée: pourquoi vous représentez-vous avec les cheveux blonds?
R. C’est la preuve irréfutable que le narrateur n’est pas toujours l’auteur. Je ne sais même pas ce que je fais dans cette histoire. Il est peut-être temps pour moi de disparaître.
Dany Laferrière sera en séance de signature au Salon du livre samedi, de 14h à 15h30 et de 17h30 à 18h30, ainsi que dimanche, de 11h à 12h30 et de 13h30 à 15h. Il sera aussi en rencontre d’auteur samedi à 13h30 et dimanche à 10h30, ainsi qu’en table ronde sur les jeux de miroirs entre fiction et réalité, samedi à 16h30.

Roman dessiné. Dany Laferrière sort sa griffe
par M. S., l’Humanité
12 avril 2018
C’est un roman dessiné à la main. Il y a bien sûr des mots, surtout que l’auteur d’Autoportrait de Paris avec chat est l’écrivain que l’on sait. Il nous invite à le suivre dans son Paris grand format. C’est comme si c’était écrit par une patte de chat et le texte rentre au chausse-pied dans les cases tracées à main levée. Dany Laferrière est un familier du quartier de la gare de l’Est, esquissée à grands traits. On croise, page 28, un félin polyglotte (il parle « une demi-douzaine de langues dont le swahili »). Étrangement, le local des éditions Grasset ressemble ici à un jeu de l’oie. Au hasard de la flânerie dans ces pages joliment griffées, on tombe sous le charme d’une fille au rire noir, belle à en crever. L’auteur dessine la statue de Balzac avec une gaucherie comique, croque à la serpe les portraits de Villon, Léon-Paul Fargue, Proust, Noureev, Nijinski, Cossery, Basquiat, Garcia Marquez, Hemingway, Apollinaire, mais aussi Alain Mabanckou, son « vieux complice » sapé comme jamais.

Clash Culture : Faut-il lire le roman graphique de Dany Laferrière?
Vidéo de BibliObs
13 avril 2018
L’auteur de «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer» siège désormais à l’Académie française. Ça ne l’empêche pas de publier un drôle de livre : «Autoportrait de Paris avec chat» (Grasset) est une autofiction érudite qu’il a rédigée à la main et illustrée lui-même.
Comment lire cet OVNI qui, à certains égards, peut rappeler la démarche de Charlotte Salomon ? Ses dessins sont-ils réussis ? Que vaut le regard de cet écrivain canado-haïtien sur le Saint-Germain-des-Prés des années existentialistes ? Dany Laferrière, l’académicien qui dessine comme un enfant
Grégoire Leménager, de «L’Obs», et Jean-Christophe Buisson, du «Figaro-Magazine», ne sont pas tout à fait d’accord.

Le fabuleux destin de Dany Laferrière.
par Monique Roy, Chatelaine
13 avril 2018
De Petit-Goâve au quai de Conti, Autoportrait de Paris avec chat raconte le fabuleux destin de Dany Laferrière
L’histoire
Le 28 mai 2015, Dany Laferrière est reçu à l’Académie française. Premier Nord-Américain, deuxième écrivain noir (après Léopold Senghor en 1983) à entrer sous la Coupole, il relate son parcours dans cet exubérant roman dessiné.
«Quelque chose de neuf s’apprête à m’arriver», note-t-il à Paris, où il rédige le discours en hommage à l’Argentin Hector Bianciotti, son prédécesseur au fauteuil numéro deux de la vénérable institution. Envahi des «sensations, émotions, sentiments» des débuts, sous l’œil narquois d’un chat savant, il remonte le temps jusqu’à son enfance, où, sous la galerie de Da – sa grand-mère immortelle –, il fait le plein d’images, ferment de son œuvre.
Les personnages
L’écrivain à un moment charnière de sa vie. Le chat, miroir et conscience. Paris, microcosme intellectuel attirant les artistes de partout. Les écrivains et peintres, morts ou vivants, éternelles sources d’inspiration et de vie. Haïti, où tout a commencé.
On aime
L’enthousiasme contagieux. La tendresse, l’humour. Les nombreuses citations, guides de survie. Les dessins, formidablement vivants. Les portraits d’artistes, s’attachant à l’œuvre autant qu’à la petite histoire de leurs relations avec leurs semblables. L’immense gratitude de l’auteur envers ces passeurs qui l’ont formé, entre autres Montaigne, Borges ou Henry Miller (à qui on l’a déjà comparé). L’audace d’écrire un livre entièrement à la main, remontant ainsi «à l’enfance de l’art».
L’art de «faire ce qu’on ne sait pas faire»…
Dany Laferrière, de passage chez nous en avril, sera présent au Salon du livre de Québec les 13 et 14. Châtelaine l’a attrapé à Paris, où il habite le plus souvent sans pour autant se détacher de Montréal ni de Port-au-Prince. Autoportrait de Paris avec chat, son nouveau livre, ludique et érudit, s’est imposé à lui presque à son insu. «J’ai éprouvé un plaisir neuf, exactement la même sensation que lorsque j’écrivais pour la première fois. Je ne sais pas dessiner et mon écriture n’est pas terrible… Alors, pourquoi ne pas faire ce qu’on ne sait pas faire? Se rendre disponible et aller là où l’on ne vous attend pas…»
Toute sa vie de lecteur se trouve dans cet hommage aux créateurs qui ont tracé la voie. Et l’ont conduit à l’Académie française, où il siège chaque jeudi.
«J’aime le temps immobile dont l’Académie est depuis des siècles le symbole. Un vent de liberté y souffle et ces vieux messieurs, dont on se moque parfois, on ne les connaît pas, ils sont intéressants, certains extravagants, et n’ont plus rien à prouver.»
Quant à ce «livre d’académicien», Dany souhaiterait qu’on l’offre à des adolescents pour «qu’ils constatent que la littérature est tout sauf ennuyeuse».

Quand Dany Laferrière se met au dessin
Anne-Josée Cameron, Radio-Canada Québec
14 avril 2018
Comment décrire Autoportrait de Paris avec chat, le nouveau livre de Dany Laferrière? L’homme de lettres signe ce nouvel ouvrage de la façon la plus extravagante possible en offrant aux lecteurs un carnet de réflexions alliant le journal, la fiction et le dessin. Rencontre avec un académicien iconoclaste dans le cadre du Salon international du livre de Québec.
« Je n’arrive pas à décrire ce livre, nous confie d’entrée de jeu Dany Laferrière, même après avoir été plongé dedans 18 mois. L’Express a parlé d’un « OLNI », un objet littéraire non identifié », ajoute-t-il en rigolant.
Autoportrait de Paris avec chat fait entrer le lecteur dans l’univers intérieur de Dany Laferrière, qui vit désormais à Paris. Le livre prend la forme d’un cahier dans lequel l’écrivain a noté ses impressions de la ville qu’il habite depuis sa nomination à l’Académie française.
Il y collige ses réflexions sur les écrivains qu’il aime et sur les gens qu’il rencontre. Surtout, il dessine.
« J’avais besoin de repos. J’avais besoin de me détendre. J’étais très tendu, ces dernières années. J’allais dire depuis le tremblement de terre de Port-au-Prince en 2010. Ensuite, il y a eu l’Académie française et tout ce chambardement que j’ai vécu. »Je voulais me retrouver et j’ai retrouvé cet esprit d’enfant, qui est celui du dessin et des couleurs.Dany LaferrièreUn livre écrit à la main
Ce cahier comprend 320 pages dessinées et manuscrites. Dany Laferrière a donc retrouvé le geste d’écrire à la main et cela a tout changé.
« Je crois que la machine prend une importance capitale dans nos vies et qu’il faut retourner à la main. Il faut retourner au temps et retrouver le rythme naturel de l’écriture, insiste l’écrivain. Cela a changé ma vie! »
L’expérience du lecteur s’en trouve également modifiée puisqu’un livre manuscrit ne se lit pas de la même façon qu’un livre avec une police d’écriture traditionnelle.
Le lecteur doit prendre son temps pour déchiffrer l’écriture. Celle-ci est parfois minuscule ou encore insérée dans les marges. On a l’impression de gagner son accès au livre et, du même coup, d’entrer dans l’intimité de l’auteur.Un chat imaginaire
Ce livre contient également un chat : un chat imaginaire créé de toutes pièces et que le nouveau dessinateur décrit comme « impertinent, très autonome, très indépendant ».
Dany Laferrière se défend bien de s’être créé un alter ego. « Il est plus brillant que moi, plus insolent. Il a quelque chose que je n’ai pas, cette magie d’apparaître et de disparaître! » résume-t-il.

Comme on ne l’attend pas
François Houde, Le Nouvelliste de Trois-Rivières
16 avril 2018
Trois-Rivières — L’écrivain Dany Laferrière était de passage à la Librairie Poirier de Trois-Rivières lundi pour rencontrer son public et parler de son plus récent ouvrage: Autoportrait de Paris avec chat.
Trois-Rivières – Il s’agit d’un livre tout à fait hors norme, inclassable, dans lequel l’académicien se livre à un exercice nouveau: le dessin comme forme d’expression. En fait, il s’agit de deux exercices nouveaux parce qu’au dessin, il ajoute l’écriture à la main, une pratique plus difficile qu’il n’y paraît quand l’habitude a été perdue au profit des claviers.
On peut déjà se demander d’où vient la nécessité d’aborder un nouveau mode d’expression quand on est déjà une référence dans un premier. «J’étais fatigué, répond l’écrivain. Je me suis aperçu que quand je dessinais, ça me reposait. Et pour dessiner longtemps, ça prend un projet alors, je me suis dit: pourquoi pas un livre?»
Restait la question du sujet. «Je voulais répondre à la question à laquelle je réponds toujours: où suis-je? Or, j’étais à Paris, dans le Xe arrondissement, près de la gare de l’Est. Comme j’aime bien savoir ce qui m’entoure, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu qu’en bas, dans la rue, on distribuait la soupe populaire. J’ai élargi mon observation au quartier où j’habite et comme Paris se découvre petit quartier par petit quartier, je me suis dit que cette ville n’est pas que le portrait d’une vie quotidienne mais aussi une grande création littéraire. Des images de grands écrivains me sont venues en tête: Borgès, Malraux, Villon…»
Le livre est une collection de réflexions, d’histoires, de couleurs, d’idées parfois saugrenues, parfois solidement documentées. Il est un voyage dans une cité comme dans la tête d’un artiste, les deux peuplées de fantômes, d’amis, d’amitiés, de rires. Tout ça se traduit par le parcours naïf et désordonné d’un esprit libéré de beaucoup de contraintes dont on comprend que si on les accepte la plupart du temps, elles n’en sont pas pour autant d’inéluctables contraintes.
Ainsi, on peut très bien faire apparaître dans un livre un chat sans oreille ni queue, un chat qui n’aime pas le lait. Un chat qui disparaît quand bon lui semble et réapparaît sans avertissement à une autre époque. Un chat qui n’obéit à rien ni personne. On peut.
Autoportrait de Paris avec chat pourrait apparaître comme un pied de nez à la vénérable Académie française. «C’est plutôt un pied de nez à l’idée qu’on se fait de l’Académie, corrige Laferrière. Cette idée est fausse car je rencontre là des gens de 90 ans qui sont extraordinairement libres. On me parle de ce livre comme de mon premier livre d’académicien mais non! Je n’ai pas de véritable statut qui justifie un bouquin. C’est toujours le lecteur qui décide par son intérêt à le lire de la légitimité d’un livre.»
Au delà de la forme complètement atypique du bouquin, l’écrivain l’inscrit dans la continuité naturelle de son oeuvre. «Je parle toujours de la même chose: la vie quotidienne, les écrivains. Ce qui est nouveau, c’est Paris dont je n’ai jamais parlé dans ce que j’appellerais sa pulsation. Je parle aussi de voyages, un autre thème récurrent seulement, ici, ce n’est pas le narrateur qui voyage mais des personnages comme Malraux ou Breton qui quittent Paris pour d’autres lieux. Paris ne se définit pas que par les gens qu’elle reçoit mais aussi par ceux que cette ville exporte. Quand Malraux va voir les peintres primitifs d’Haïti, c’est encore Paris d’une certaine façon parce que ça nourrit l’effervescence artistique de la ville.»
Dany Laferrière soutient qu’il n’aurait pu faire semblable livre sur Montréal parce qu’il y habite depuis quarante ans. Parce qu’il est de Montréal. «J’ai fait d’autres types de livres sur Montréal. Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo était une lettre d’amour à Montréal. Mais justement, étant de là, mon regard est moins extérieur, moins intime. Je ne fais pas beaucoup de livres sur Montréal mais j’en fais beaucoup à Montréal.»
Le déséquilibre
Quand on est un écrivain très lu et tout aussi célébré, quel besoin a-t-on de se lancer des défis comme celui de dessiner un livre alors qu’on sait pertinemment ne pas savoir dessiner? «Si c’est pour refaire constamment ce que je sais déjà faire, ça ne vaut pas la peine de créer, plaide l’académicien. Je ne veux pas m’ennuyer dans l’art. L’art est là pour ça, le déséquilibre. Je n’irais pas jusqu’à parler de danger mais il faut bien que le cœur batte plus vite à certains moments.»
«Les critiques disent que c’est mon livre le plus personnel mais soyons honnête: ils l’ont dit pour à peu près tous mes livres. C’était le cas pour L’énigme du retour, pour Le journal d’un écrivain en pyjama, pour Je suis un écrivain japonais. En fait, je crois que c’est l’ensemble qui donne une idée plus précise de moi. Celui-ci est mon trentième. Même mes livres pour enfants disent des choses de moi. En apparence, dans la manière, ce petit dernier semble différent des autres mais à la fin, dans la matière, c’est un peu le retour des mêmes obsessions mais exprimées complètement différemment. Je ne savais pas dessiner, je dessine; je ne savais pas écrire à la main, j’écris à la main.»
Ce voyage entrepris parce qu’il était fatigué l’a remis en contact avec son enthousiasme, sa vigueur pour mieux revenir, croit-il, à ce qu’il faisait avant. «J’étais fatigué de moi-même, jusqu’à un certain point, mais aujourd’hui, je peux me permettre de revenir à moi-même, à la base. On ne peut pas se quitter trop longtemps.»
«Ce que j’ai découvert, c’est le bonheur, la joie physique que j’ai à dessiner, à colorier.
– C’est donc, en somme, un livre sur le bonheur?
– Merci! Enfin j’entends le mot: c’est un livre sur le bonheur!»

Paris, je t’aime
par Benoit Valois-Nadeau, Métro
20 avril 2018
«Je suis comme le chat. J’apparais et je disparais», répond Dany Laferrière lorsqu’on lui demande dans quelle ville il habite. Avec son dernier ouvrage, l’auteur a surgi en plein cœur de Paris, avec ce qui est assurément «le moins académique des livres d’académiciens».
Autoportrait de Paris avec chat est un objet particulier. Ses 300 pages contiennent plus de 1 000 dessins en couleurs qui, comme le texte qui les accompagne, proviennent directement de la main de l’auteur de L’énigme du retour et de Pays sans chapeau. Pas une bande dessinée, ni un roman graphique, et certainement pas un roman traditionnel.
«J’ai fait un livre avec des dessins, je ne suis pas dessinateur», assure Dany Laferrière, qui préfère parler d’un «roman dessiné».
À travers un joyeux dédale de formes et de couleurs, on suit l’écrivain qui prépare son entrée à l’Académie française en compagnie de son alter ego félin.
Sur le chemin de l’immortalité, le duo croise ceux qui ont bâti la mythologie littéraire de la Ville Lumière et fait sa gloire : la faune de Saint-Germain-des-Prés, les existentialistes, les exilés américains, les chantres de la négritude, les esthètes, les contemporains, les classiques et les grands oubliés.
Tout cela (et même une brève apparition de Kim Kardashian!) à travers les yeux de Dany Laferrière, l’amoureux des mots et des lettres, qui observe de sa fenêtre le spectacle de la vie parisienne.
«C’est en partie mon panthéon personnel, oui, mais pas seulement. Ce sont ceux qui incarnent, dans mon imaginaire, et dans l’imaginaire populaire, le mieux Paris, mélangés à d’autres qui sont moins connus ou qui auraient intérêt à être connus.»
«Si je m’attarde à Boris Vian, par exemple, ce n’est pas parce qu’il est l’écrivain que je préfère, mais parce qu’il est l’un des plus Parisiens. Il cumule, il rassemble autour de lui beaucoup d’autres. Si on dit Vian, on dit aussi Miles Davis, on dit Gréco, Sartre, Simone de Beauvoir, les caves de Saint-Germain-des-Prés, le Café Flore, etc.»
Bref, des personnages qui suscitent des images?
«Oui! Pour que je puisse dessiner, répond avec son large sourire celui qui a été officiellement reçu à l’Académie française en 2015. Je ne suis pas un dessinateur, il faut que je puisse avoir des têtes faciles à faire. On n’a qu’à mettre un visage rond avec une cigarette au bec et on reconnaît Jacques Prévert. On le met seul à une terrasse et on a accès à l’être le plus singulier de Paris.»
Des êtres singuliers, Autoportrait n’en manque pas, et le lecteur est invité à butiner de l’un à l’autre.
«Quelqu’un qui aime les chats aurait intérêt à connaître Paul Léautaud, qui a eu 300 chats dans sa vie. Qui dit mieux? Quelqu’un qui aime la solitude, qui a une mythologie de l’hôtel parisien, aurait intérêt à connaître Albert Cossery, qui a vécu plus de 60 ans dans une chambre d’hôtel.»
«Comme beaucoup de mes livres, on peut l’ouvrir et commencer à le lire à n’importe quelle page. On peut lire un passage, en sauter un autre, s’arrêter et y revenir, conseille son auteur. C’est comme la technique du buffet chinois. Vous faites votre plat vous-même, puis, finalement, vous finissez par tout essayer.»
«On y rentre comme dans une peinture primitive haïtienne, poursuit l’enfant de Petit-Goâve à propos de sa nouvelle création. On y plonge et, à un moment donné, sans le savoir, on suspend notre esprit critique. On est à l’intérieur, on découvre un monde. Il n’y pas de distance possible, tout est au premier plan. Vous entrez ou vous n’entrez pas. Et si vous entrez, vous n’en sortez plus.»
De cet ouvrage iconoclaste émane un plaisir évident. Celui d’un auteur qui, à 65 ans, après une vingtaine de publications, parvient encore à explorer de nouvelles zones de création.
«Il a fallu me l’enlever des bras parce que j’aurais pu continuer indéfiniment, avoue le créateur avec candeur. Lorsqu’on est heureux de faire quelque chose, on continue.»
«Je rencontre beaucoup de gens qui dessinent mieux que moi et qui n’ont pas osé faire un livre comme le mien, estime celui qui a amorcé sa carrière littéraire avec le sulfureux Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. J’espère qu’ils oseront maintenant. Nous pouvons tous faire des objets d’art, nous en avons les moyens. C’est à la portée d’une volonté, d’une persévérance. Le talent est important, mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est le courage. Il y a tellement de gens de talent, mais il y en a peu qui sont allés au-delà de leur énergie première. C’est comme un champion qui s’entraîne et qui dépasse sa première fatigue. Vous entrez dans une autre zone. C’est extraordinaire, vous êtes allé au-delà de vous-même.»
«C’est la plus belle ville du monde. C’est la ville qui a mis l’esprit au sommet. Paris est d’une netteté, c’est un diamant.»
Dany Laferrière

Dany Laferrière avec chat
par Franco Nuovo, Radio-Canada
20 avril 2018
CHRONIQUE – Après avoir accordé déjà quelques entrevues et après un Salon international du livre de Québec plutôt remarqué, mercredi soir, Dany lançait son « objet littéraire non identifié », comme a qualifié un journaliste français cet Autoportrait de Paris avec chat.
À propos de ce Dany sans Laferrière, mon ami Bourgault disait qu’il faut souvent un long moment pour se faire un nom, mais quelques-uns réussissent encore mieux; il ne leur suffit que quelques années pour se faire un prénom.
Mercredi, donc, avait lieu dans Ahuntsic, à la librairie Monet, le vernissage de l’exposition des oeuvres qui se trouvent dans son nouveau livre, le lancement d’Autoportrait de Paris avec chat, ainsi qu’une séance de dédicaces. C’était à se demander pourquoi tenir cet évènement si loin? Loin? Loin de quoi? Parce qu’évidemment, bon nombre de Montréalais croient que tout ce qui n’est pas au coeur de la ville, dans les quartiers courus, sur Le Plateau-Mont-Royal ou dans Villeray, semble loin. Pour certains, l’horizon est bloqué…
Or, il y avait une raison à ce lancement rue de Salaberry, située à deux pas d’un embranchement de l’autoroute 15. La librairie Monet se trouve au bout de la rue, à deux sauts de puce de la résidence montréalaise de Dany. Il est tellement partout qu’on est maintenant obligé de préciser qu’il s’agit de sa vraie maison, celle où habite en permanence Maggie, sa femme, la demeure où ont grandi ses filles. Alors, cette librairie Monet est aussi la première librairie qu’il a visitée. Il était parti acheter des « nourritures terrestres » dans ce petit centre commercial où Subway fait concurrence à une quelconque chaîne de pizza. Il se disait qu’il devait bien y avoir aussi une papeterie avec quelques bouquins posés ici et là, et il est tombé – pour emprunter ses propres mots – « sur cette librairie extraordinaire et immense ». C’est vrai qu’elle est magnifique, cette librairie, d’abord par sa superficie et son offre, mais surtout par son indépendance. Et elle sent si bon le papier qu’on a envie de s’en parfumer.
Il y avait tant de monde ce soir-là, tant d’invités, de visages connus, d’amis de toujours, des Maka Kotto, Michel Robitaille, qui a été délégué du Québec à New York, à Paris et à Bruxelles, Françoise David, Sophie Faucher, Pascale Montpetit…
Mais il y avait surtout ses lecteurs, venus pour le rencontrer, pour avoir droit à une dédicace. Des centaines de lecteurs, patients, attendaient en file que leur tour arrive « pour faire l’amour avec un nègre sans le fatiguer », pour qu’à la table où il trônait comme un prince, Dany leur dise quelques mots. Ils étaient nombreux mercredi soir à faire la file afin d’échanger quelques mots avec Dany Laferrière. Photo : Radio-Canada/Franco Nuovo
Dany n’est pas qu’un immortel, il est une star. Il bénéficie non pas banalement d’un capital de sympathie, mais d’un capital d’amour. Les gens l’aiment pour ses livres, pour son humour, pour sa capacité à abattre les barrières littéraires, pour son esprit, etc. Il a réussi à faire disparaître la couleur de la peau. C’est fou ce que le talent et l’intelligence peuvent faire. Ils peuvent même abolir les préjugés.
Bien sûr, Dany a pris la parole : « Et alors, ce livre, a-t-il lancé. Un enfant qui s’ennuie avec chat quand il pleut dehors. Vous me manquiez.
Et que fait un enfant quand il s’ennuie et qu’il est seul? Il écrit des histoires personnelles. Il dessine. Il dessine de toutes les manières. Et il écrit jusqu’à rebord, parce qu’il ne voudrait pas sortir de l’histoire dans laquelle il aimerait bien se noyer.
C’est cela, écrire comme un enfant, se noyer dans une histoire, fasciné de voir qu’on ait pu inventer ça, toujours avec cette interrogation : Pourquoi? Qu’est-ce que j’écris-là? Eh ben! C’était moi.J’ai voulu rentrer dans une histoire dont j’ignorais tout, faire quelque chose que même Romain Gary n’a pas fait : écrire un livre à la main (je ne sais pas écrire), écrire un livre avec des dessins (je ne sais pas dessiner), avec un chat…Dany Laferrière
Je n’ai pas de chat. Je ne connais personne qui a un chat, personne de normal. Je connais des personnes qui appartiennent à un chat, mais personne qui possède un chat…
Étrangement vous étiez tous là, dans cette salle. Comme le chat vous n’aviez pas de visage, mais je sentais cette chaleur brusque qui arrive, que beaucoup d’écrivains connaissent.
Notre maître à tous, Balzac, a dit sur son lit de mort : « Ils sont tous là, la cousine Bette, le cousin Pons… » Ils sont tous là, tous ces milliers de personnages qu’il a créés quand il s’est retrouvé tout seul. Et même Hugo, quand il l’a laissé pour rentrer chez lui. Ils apparaissaient, pénétraient dans la chambre.
C’est la seule chaleur de l’écrivain dans une chambre, seul comme un enfant qui s’ennuie pendant une journée de pluie.
J’étais tout seul. Maintenant, je suis avec vous et parmi vous. »
Que rajouter?

Un ouvrage surprenant
Entrevue avec Pascale Nadeau, Radio-Canada
22 avril 2018
PASCALE NADEAU (ANIMATRICE) :
Dany Laferrière, de retour avec un ouvrage surprenant.
DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE) :
J’ai voulu retrouver cette main magnifique qui a déjà caressé toutes sortes de peaux. –
Après la journée de la Terre, ce sera celle, demain, du livre et du droit d’auteur, l’occasion de célébrer nos plus prolifiques écrivains, comme Dany Laferrière. Des centaines de personnes ont d’ailleurs assisté cette semaine au lancement de son dernier livre, Autoportrait de Paris avec chat, une oeuvre surprenante écrite à la main et illustrée par l’auteur lui-même. Louis-Philippe Ouimet l’a rencontré.
LOUIS-PHILIPPE OUIMET (REPORTER) :
(Musique jazz) Il y avait foule pour fêter les 65 ans de Dany Laferrière et la sortie de son nouveau livre intitulé Autoportrait de Paris avec chat.
DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE) :
J’aime comment vous le dites : Autoportrait de Paris avec « chat »! C’est vrai que le chat a une importance capitale. D’ailleurs, il m’a presque fait un procès disant qu’il est dans le titre.
LOUIS-PHILIPPE OUIMET (REPORTER) :
Vous l’aurez compris, l’académicien n’a toujours pas la langue dans sa poche. Avec sa plume, il a réalisé 1500 dessins pour raconter Paris, en passant par Montréal et Port-au-Prince.
DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE) :
J’ai voulu faire savoir que le sentiment d’une ville peut être reproduit de manière stéréophonique disons, à la fois avec les dessins, avec l’écriture. Je crois que Paris, pour moi, je n’aurais pas pu le faire uniquement avec l’écriture. Il y a trop d’écrivains qui ont déjà écrit sur Paris.
LOUIS-PHILIPPE OUIMET (REPORTER) :
Le style est éclaté et le ton intimiste, propice aux confidences. Pour atteindre un tel résultat, l’écrivain a mis son clavier au rancart pour écrire à la main, comme dans le bon vieux temps.
DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE) :
J’ai voulu retrouver cette main magnifique qui a déjà caressé toutes sortes de peaux, qui a déjà caressé des écorces d’arbres comme des peaux de bébés, cette main qui contient la mémoire de l’aventure humaine.
LOUIS-PHILIPPE OUIMET (REPORTER) :
La revue L’Express a qualifié ce livre d’objet littéraire non identifié. Dany Laferrière s’en réjouit, lui qui a beaucoup dessiné ces derniers temps.
DANY LAFERRIÈRE (ÉCRIVAIN ET MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE) :
Je ne me connaissais pas du tout illustrateur. Il y a un an et demi à peine, je faisais une petite fleur, une petite maison, une tasse de café dans mes dédicaces. Henry Miller avait fait un livre en français avec plein de fautes qui s’appelait Je ne suis pas plus con qu’un autre. J’ai voulu faire quelque chose comme ça.
LOUIS-PHILIPPE OUIMET (REPORTER) :
Pour célébrer cet Autoportrait de Paris avec chat, une des librairies préférées de Dany Laferrière consacre une exposition de plusieurs dessins tirés du livre. Ici Louis-Philippe Ouimet, Radio-Canada, Montréal.

Dany Laferrière et le charme des mots
par Richard Therrien, Le Soleil
22 avril 2018
CHRONIQUE / Dany Laferrière ne m’a déçu dans aucune de ses apparitions à «Tout le monde en parle», et il n’a pas fait exception dimanche soir. Qui d’autre que l’Académicien aurait pu faire l’éloge de l’alphabet avec autant de verbe et d’éloquence? «S’il n’y avait pas l’alphabet, nous serions tous morts. […] L’alphabet porte le fardeau du monde. S’il n’y avait pas cela, vous vous imaginez, on aurait pu perdre toute la mémoire du monde», a-t-il dit, relevant au passage que les voyelles étaient «snobs et prétentieuses», regardant les consonnes de haut
Québec – Laferrière, qui semble chaque fois éprouver un réel plaisir sur ce plateau, a écrit et dessiné à la main son 30e livre, Autoportrait de Paris avec chat. Il déplore que l’ordinateur nous ait fait négliger nos propres mains, «le premier outil de l’homme et de la vie». «La main a une mémoire que l’ordinateur n’a pas. […] Nous refusons de l’utiliser. Nous sommes en train de perdre quelque chose.»
Le romancier reconnaît que l’Académie ne compte que quatre femmes et souhaite qu’il y en ait plus. «Disons quatre femmes et un Noir», a-t-il ajouté, rappelant qu’il y avait plus de femmes auteures que d’hommes, et que 80% du lectorat est féminin.

Laferrière en sa Ville lumière
Laurence Bertels, La Libre Belgique
23 avril 2018
Joyeux, imprévisible et libre Dany Laferrière, toujours là où on ne l’attend pas, prêt à jouir de la vie, de la sieste, des paresses et des rencontres. Après l’inoubliable « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » (Le Serpent à Plumes, 1999) ou le sincère « Journal d’un écrivain en pyjama » (Mémoire d’encrier, 2013), l’académicien haïtien, peu enclin, malgré son talent, à se prendre au sérieux, nous livre un « Autoportrait de Paris avec chat » aussi savoureux que la langue, et le crayon, qu’il manie avec élégance. Il croit ne rien connaître au dessin, ces prémices de l’écriture selon Cocteau. Qu’à cela ne tienne, il annonce à son éditeur qu’il se lance dans un roman dessiné, un livre entièrement écrit à la main, qui nous balade à travers le Paris d’hier et d’aujourd’hui à l’aide de crayonnés, de notes manuscrites parfois raturées, fléchées ou resserrées.
On y croise les grands de ce monde artistique, de Cocteau à Basquiat en passant par Miller, Borges, Hemingway, Django Reinhardt, Duras ou Simone de Beauvoir. Et, bien sûr, le célèbre trio africain composé de Senghor, Césaire et Damas qui se rencontrait au Café Négritude. Le tout ponctué d’anecdotes qui ajoutent une note de légèreté, comme ce chauffeur de taxi sénégalais demandant à l’écrivain de faire une photo devant la Coupole !
Mais aussi, plusieurs bibliothèques dessinées, un hommage rendu aux bouquinistes par celui qui a toujours été excité par l’ambiance intellectuelle de la ville, par tous ces livres et journaux à portée de main… On ne boudera pas non plus le retour aux sources, à Port-au-Prince, où Dany Laferrière attend les résultats de sa candidature à l’Académie française. Entre autres digressions.
Grâce à son chat, voyageant de page en page, changeant de costume comme de chapitre, on en saura plus sur les débuts de l’écrivain à Paris, sa vieille Remington 22 et la photo de Borges qu’il accrocha au mur. Et l’on traversera, en compagnie de ce grand rêveur charmeur, la Ville lumière qu’il découvre par ses artistes, ses cafés, dont le Flore, bien entendu, des monuments de pierre ou de lettres tels l’Arc de Triomphe ou Balzac. Et puis, son émotion, lorsqu’il marche dans ces ruelles qui ont été arpentées par Villon, Bolivar ou Aragon. Oui, Paris est une fête et Laferrière la dessine de bien élégante manière, celle de l’enfance de l’art.
Vidéo
[Vidéo de 2 minutes]
Entrevue avec Librairie Mollat
27 juillet 2018

Paris vu (et dessiné) par Dany Laferrière
entrevue avec Chantal Guy, La Presse
24 avril 2018
Autoportrait de Paris avec chat , le trentième livre de Dany Laferrière, est un autre de ses tours de gamin qui déconcertent le milieu littéraire. Entièrement écrit à la main et débordant de dessins imparfaits de l’écrivain, c’est un livre qui «recule jusqu’à l’enfance de l’art» et nous oblige à tourner le dos à un monde numérique qui nous vampirise. Pour le lecteur, un ravissement – voire un enlèvement -dans tous les sens du terme.
Quand nous lui avions parlé à Paris lors de la sortie du livre Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo , nous lui avions demandé s’il comptait un jour écrire un roman sur cette ville, désormais sa nouvelle adresse d’académicien. Il nous avait répondu qu’il n’avait pas envie d’être «un autre» écrivain à écrire sur Paris.
Dany Laferrière a tenu parole. Il n’a pas pondu «un autre» livre sur Paris… il en a dessiné un! «Paris a tellement été écrite, peinte, mise en musique que ça n’a vraiment aucun intérêt de faire un livre de plus sur cette ville, sauf si on a une manière spéciale de le faire, explique-t-il, en ajoutant que c’est Cocteau qu’il avait en tête lorsqu’il s’est mis à griffonner ce bel objet qu’est Autoportrait de Paris avec chat , même s’il ne savait pas dessiner, et c’est là toute l’audace.
«J’aurais tellement aimé avoir un bon gros livre de Cocteau sur Paris comme ça, avec sa tendance à la naïveté, à la spontanéité et en même temps l’élégance du trait. C’est le seul qui donne l’idée de se démultiplier, qui a les moyens de dessiner et d’écrire à la fois.»
Ce projet inusité, tenu secret pendant plus d’un an, est né d’une fatigue. Et c’est toujours une bonne nouvelle lorsque Dany Laferrière est fatigué. Ça veut dire qu’il est sur le bord d’une mutation. En 2000, il avait écrit ce livre, Je suis fatigué, prélude à sa réinstallation à Montréal, où il allait revisiter son oeuvre pour en faire un tout intitulé «autobiographie américaine», en faisant un détour par le cinéma avec Comment conquérir l’Amérique en une nuit. Au terme de cette décennie, ce grand point d’orgue qu’est L’énigme du retour, qui lui vaudra le Médicis, et le début d’une ascension qui allait le mener au statut d’immortel à l’Académie française. Un tourbillon fabuleux, mais épuisant.
«Quand je suis fatigué, je ne poursuis pas, dit-il. Ce n’est pas une fatigue physique, c’est plutôt que ce que je suis en train de faire est arrivé à un point où si je continue, je deviens industriel.» Disons que Dany Laferrière appartient à cette espèce rare de gens qui n’ont jamais eu à chercher l’enfant en eux, parce qu’ils ne l’ont tout simplement jamais perdu de vue. Et comme tous les enfants, il est littéralement (et littérairement) allergique à l’ennui, un supplice pour lui. «Je ne peux tout simplement pas subir ça. Non seulement je m’emmerdais, mais on commençait à me demander des choses…»
Paris party
D’où ce livre dans lequel il affirme avoir retrouvé sa liberté. C’est son Paris est une fête à lui (d’ailleurs, Hemingway y tient une belle place, avec un gun), inclassable, incroyablement foisonnant, joyeux de bout en bout, qui invoque tous ceux qui ont participé à sa mythologie. Certains ont reproché à Laferrière de taper fort dans les clichés, mais c’était tout à fait intentionnel. C’est le Paris qu’on fantasme tous avant de le rencontrer, réinventé par Laferrière. «Ceux-là ne comprennent rien. Ce n’est pas pour eux que j’ai fait ça. Ils disent: « On connaît », mais ils ne connaissent pas ça écrit par moi, à la main, et dessiné. C’est comme dire: « Un roman sur l’amour? On connaît. » Ma question était: qui est Paris? J’ai pris ça comme quelqu’un qui regarde de loin les premières images de Paris, et pour moi, c’est Boris Vian, c’est Saint-Germain-des-Prés, c’est Miles Davis qui rencontre Juliette Gréco, Simone de Beauvoir et Sartre au Café de Flore… Une concentration de gens que j’aime. Ce n’est pas ma faute, c’est le Paris qu’on a vendu, en France et partout.»
«Si tu évites les clichés, eh bien ! tu fais un Paris que personne ne connaît.»
D’autres, déstabilisés par ses dessins offerts sans complexe, lui ont dit que si ce livre a pu être publié, c’est parce qu’il est connu et académicien. «C’est le contraire. Quand on est connu, la seule différence, c’est qu’on sait très vite qu’on n’accepte pas ton livre. Et quand tu es à l’Académie française et que tu proposes quelque chose que les gens ne veulent pas, ils essaient même de te protéger, en disant: « Attention, tu vas te ridiculiser. »»
En fait, ses éditeurs Charles Dantzig et Pascal Assathiany, face à l’imposante masse de feuilles qu’il leur a présentée dans une valise, ont dit oui tout de suite. Quant à ses collègues académiciens, dit-il, ils sont carrément ravis du résultat – certains, plus discrets avec lui, l’ont approché avec un enthousiasme nouveau.
Pas aussi naïf qu’on le croit
Assis sur un divan, nous feuilletons son livre, dont il pointe tous les détails, comme s’il ne se lassait toujours pas de son nouveau terrain de jeu. Bien qu’il y ait des allusions à la peinture naïve haïtienne, il estime que ce n’est pas sa principale influence, parce que trop de genres sont mélangés. Ce qu’il y a de plus haïtien dans ce livre, croit-il, c’est sa joie. «Il n’y a pas beaucoup de gens en Europe qui gardent une gaieté tout au long comme ça sur 320 pages sans tomber dans une névrose à un moment donné», note-t-il.
Il est très content d’avoir absolument tout écrit à la main, même la bibliographie et les détails d’édition, entourés de ses deux personnages récurrents, une sorte d’alter ego et un chat baveux. «Ce n’est pas tous les jours qu’un lecteur va lire même l’ISBN d’un livre!» On lui fait remarquer que son personnage principal, celui qui dit «je» et qui raconte la vie de Dany Laferrière, ben… il est blond, non? Est-ce une façon de rappeler que la couleur de peau, c’est une affaire qui existe surtout dans le regard du Blanc, lui qui invite aussi à Paris Césaire, Fanon ou James Baldwin? «Exactement. C’est là que l’individu entre. Un autre aurait fait ça et on lui aurait dit: « Tu es colonisé, tu te prends pour qui? Tu es en train de blanchir… » Moi, je me fous de vous. Baldwin, Césaire, je ne les dessine pas en noir, parce que ce qu’ils sont pour Paris est évident. Je cherche à trouver les traits fondamentaux de la personne. Le dessin peut ne pas être juste, mais l’âme est captée. Regarde ici, c’est ma mère, et toute la famille, et tout le monde est blond, parce que j’aime ce jaune-là. C’est aussi le signe que le narrateur n’est pas forcément l’auteur.»
«De toute façon, je ne connais aucun blond qui ne soit pas un faux blond. Marilyn Monroe, Madonna… Et moi!»
Ce dont il est le plus fier, c’est sa mise en pages. «Ce que j’ai apporté et qui est carrément un talent, c’est la mise en scène, le placement sur la page. C’est définitif. C’est ce qui fait que le truc a passé, ce côté déterminé. Parce que le lecteur doit sentir qu’il y a une détermination.»
Et pour lui, son vrai lecteur (et surtout sa lectrice) va arriver dans trois mois minimum. C’est-à-dire le lecteur qui va avec lui reculer, comme il l’écrit, jusqu’à «l’enfance de l’art». Car en retournant à l’écriture manuscrite et au dessin, en réutilisant sa main loin de l’ordinateur, en nous obligeant à ralentir et à retourner son livre de tous les côtés en rigolant pour découvrir le moindre détail dans chacune des pages de ce livre, Dany Laferrière nous tend en quelque sorte la main pour aller jouer avec lui et perdre toute notion du temps. «Ce livre est un trou noir, il nous happe et on doit enlever son esprit critique pour plonger dedans. Je disais au dessinateur de Vava [sa série pour enfants] de faire en sorte que l’enfant passe au moins 45 minutes sur chaque page. Les enfants adorent ça. Il faut redevenir un enfant pour lire vraiment ce livre, c’est-à-dire avoir du temps, cette chose que seuls les enfants ont. Alors les gens, quand ils vont considérer que ceci est un livre, ils vont dire: « Hou là, tu nous as menti, ce n’est pas du tout léger, c’est inépuisable. » Il n’y a pas de tension dramatique, pas de suspense, pas de progression, et si tu sautes une page, tu ne rates rien… Sauf ton plaisir.»

L’Académicien, Président de Lire à Limoges dédicacera son étonnant nouveau roman
Le Populaire du Centre
24 avril 2018
« La littérature est aussi une liberté »
Sa voix, éraillée et joyeuse, est unique. Son oeuvre littéraire aussi. Entre Haïti, Montréal et Paris, où il a intégré l’Académie Française en 2013, Dany Laferrière a fait voyager son lecteur, comme son prédécesseur Montesquieu le faisait avec ses Lettres persanes. Le voyage comme réflexion sur soi, sur l’autre, sur le monde. Un dialogue enrichissant.
Vous êtes le président de Lire à Limoges. Comment vivez-vous ces rencontres avec le lecteur ? C’est déjà un très grand honneur, surtout quand je vois la galerie d’écrivains prestigieux qui sont invités. En ce qui concerne le lecteur, c’est un personnage énigmatique et ces rencontres permettent de tenter de le cerner. Le lecteur est divers, il est multiple. Parfois, il se tient dans le dos de l’écrivain, dans sa chambre. Mais jamais je n’ai pu le cerner. Il lui arrive d’aimer un livre avant de l’avoir lu; d’autres fois, il l’attend sans le connaître. S’il y a de la littérature, c’est parce qu’il y a un lecteur.
« Vous ne pensez pas que Jean d’Ormesson était une rock star ? »
Jeune, vous vous rêviez comme un écrivain rock. Peut-on être rock et être à l’Académie française ? C’est très rock, l’Académie ! Déjà, l’habit, je suis sûr que Jimi Hendrix avait un veston comme ça On n’imagine pas toute la fièvre qui y existe. C’est comme un printemps éternel. Vous ne pensez pas, par exemple, que Jean d’Ormesson était une rock star ?
Le travail sur la langue que vous menez peut parfois paraître austère C’est un cliché, dont certains Académiciens sont à l’origine. Mais Jimi Hendrix travaillait bien sur la langue lui aussi. Il ne faut pas confondre gravité et sérieux. L’enfant qui joue est toujours grave. L’Académie, ce n’est pas poussiéreux du tout. Rufin, Michel Serres, Orsenna Ce sont des gens qui publient beaucoup, qui sont dans le monde.
Vous-même, vous publiez ce printemps Autoportrait de Paris avec Chat (Grasset), qui mêle dessin et écriture manuscrite. Comment est née cette oeuvre ? C’est un défi ou une envie ? Tous les livres sont faits à partir d’un défi et d’une envie. Je n’ai jamais été aussi libre qu’en écrivant de cette façon. Mais ce n’est pas la liberté que je recherchais, c’est la liberté qui m’a permis de le faire. Je me sentais bien plus calme de cette façon. Je ne savais même pas si les crayons que j’utilisais étaient les bons, si le format allait, si le papier que j’utilisais convenait
A la lecture, il y a un vrai côté ludique, on aime tourner le livre dans tous les sens C’est pour ça que je parle de l’enfance de l’art. Les enfants détestent la monotonie. Pour moi, dessiner, c’est écrire et si j’ai besoin de tourner la page horizontalement pour dessiner, je le fais spontanément. Je pense que Cocteau aurait bien aimé l’idée. La littérature est aussi une liberté.
Dans cette oeuvre comme dans vos précédentes, vous entretenez un dialogue avec de grands auteurs. Vous considérez-vous comme un passeur ? Pas du tout. On ne peut pas écrire comme Voltaire, mais c’est le droit du lecteur de converser avec l’auteur. Mais je ne suis pas un passeur car le lecteur le fait sans moi. Certains prennent des notes, écrivent dans la marge, interrogent. Certains en font une conversation. Après, je mets souvent des auteurs en avant dans un livre. Je les convie car ils apparaissent comme un bienfait pour le livre. Parfois, quand j’écris, Borgès n’est pas loin, ou Bukowski, et ça me réconforte.
Dans L’Énigme du retour , vous conviez la figure d’Aimé Césaire. La négritude de cette époque est-elle la même que celle d’aujourd’hui ? En tant que telle, la négritude ne m’intéresse pas tellement. Je ne m’intéresse pas aux écoles. J’imagine que pour Césaire, Senghor, Damas, comme pour les surréalistes, ça a dû les aider de nommer la chose. Ça devait être comme un mot de passe. Mais le mot me semble intéressant. C’est pour cette raison que j’ai créé un Café Négritude dans mon dernier livre. Ces auteurs sont juste assis dans un café. Pourquoi leurs discussions tournent autour de ce sujet ? Ils sont dans une passion commune. Mais chez moi, l’idéologie n’est pas un truc de ma vie.
« Ce n’est pas Trump qui me pousse à écrire »
Quand vous écrivez Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, ça résonne avec l’actualité et le mouvement Black Lives Matter (« Les vies des noirs comptent »). Est-ce que ça vous inspire ? Pas vraiment, précisément parce que je l’ai déjà écrit. On l’écrit car il y a des faits qui se répètent, cette violence américaine. Je ne cours pas après l’actualité. Je me pose plutôt la question : est-ce qu’on a lu ce que j’ai fait ? J’explique l’Amérique telle que je l’entends, je poursuis le travail de James Baldwin. La littérature, c’est le contraire de l’actualité. Ce n’est pas Trump qui ne pousse à écrire, mais j’ai envie d’expliquer Trump avant. On peut remonter plus loin d’ailleurs et il y a dans mon oeuvre quelques clés pour le comprendre.
En tant qu’écrivain de langue française, souvent qualifié, de manière réductrice, d’écrivain francophone, comment jugez-vous la place qui vous est accordée ? Il y a une évolution. Le centre de la culture et la politique française s’y intéressent désormais. Le président de la République lui-même s’intéresse à la Francophonie. Il est venu à l’Académie en parler. La solution vient toujours de ce centre. La chose a été entendue, on attend de voir l’impact. J’en ai discuté pendant quarante ans, mais ce n’est plus entre nos mains. On vient de passer le témoin.

Dany Laferrière croque la vie
[Audio de 27 minutes]
au micro d’Olivia Gesbert, France Culture
26 avril 2018

« Je suis un lecteur qui écrit »
entrevue avec Zoé Cadiot, Midi Libre
27 avril 2018
Pour son premier livre d’académicien, Dany Laferrière nous offre un Paris bien loin des sentiers battus. Histoire grand format, récit dessiné ou roman calligraphié et dessiné. Comment définiriez-vous votre dernier livre ? Il n’y a pas d’étonnement chez moi. Ce sont les autres qui regardent mon enfant avec étonnement. Et j’espère avec ravissement. C’est donc aux autres de le dire. Pour moi, c’est juste un livre que j’ai eu envie d’écrire et de dessiner. Ce n’est donc pas un livre avec quelques dessins à côté. Le dessin fait partie de la page. Comme l’écriture elle-même, dans le sens du mot écrit, fait partie du tableau. On peut regarder la page avant même de la lire. Mais l’académicien que vous êtes n’a-t-il pas eu peur de se mettre en danger, de perdre ses lecteurs avec ce roman singulier ? Mais je n’ai pas de lecteur. C’est la personne qui lit qui fait son choix. C’est donc le lecteur qui possède l’écrivain. Aussi, je ne sais pas ce que les gens attendent. J’essaie seulement de garder le goût de vivre. Sinon, on est talonné par l’ennui. J’ai voulu écrire comme un enfant, faire quelque chose que même Romain Gary n’a pas fait comme écrire avec des dessins alors que je ne sais pas dessiner. Après cet « Autoportrait de Paris avec chat », êtes-vous tenté de délaisser le stylo pour le fusain ? J’ai longtemps dessiné une fleur, une tasse de café, une petite maison modeste lors de séances de dédicace. Mais c’est tout. Je ne sais pas dessiner même si Cocteau disait que l’écriture est du dessin organisé. Cela dit, j’aime dessiner car ça me repose. J’ai donc continué. Et la meilleure façon de continuer a été de faire le livre. J’ai donc eu un an de bonheur. Un an de bonheur enfantin. Justement enfant, vous imaginiez-vous écrivain ? Non, il n’y a pas de vocation. Ni de décision. C’est juste un prolongement. Comme les peintres en Haïti, ils font de la peinture comme ça. C’est un peu comme quand on a soif, on prend un verre d’eau. Dans cet « Autoportrait de Paris », on va à la rencontre de ceux qui ont fait sa gloire littéraire… Dans la plupart de mes livres, je parle des écrivains. Je suis un lecteur qui écrit, qui dit ses lectures. Il faut aussi reconnaître que les écrivains disent bien le monde. Balzac connaissait Paris comme personne. Sagan aussi. On peut également citer Hemingway pour qui «Paris est une fête». Sans oublier tous ceux, comme ces romanciers sud-américains, musiciens et autres danseurs vivant en exil, qui en ont fait une ville d’artistes. Parmi tous ces artistes, un coup de coeur ? Non je n’ai pas de préférence. Et puis un écrivain, il n’a pas besoin de vous quand il a écrit un chef-d’oeuvre. Il faut l’aimer quand les livres semblent moins bien. C’est là qu’il a besoin de ses amis. C’est pour ça que je dis à mes amis je n’ai pas besoin de votre lucidité mais de votre affection. Laissez la lucidité aux gens qui ne m’aiment pas. Ne vous inquiétez pas, ils se feront un plaisir de me dire que ce que j’ai fait est mauvais. D’ailleurs c’est jamais bon signe quand on entend je vais vous dire… Pourquoi avoir choisi un chat comme personnage-clé de votre histoire ? Le chat est l’animal le plus emblématique des écrivains. Il est chez Hemingway qui en avait beaucoup. Léautaud, qui en avait presque trop. Il est aussi chez Céline, Malraux. On le voit partout sauf chez moi (rires). Eh oui, je n’ai pas de chat. Vous évoquez de plus en plus les écrivains primitifs comme d’autres parlent de peintres primitifs… Oui car je voudrais être ce type d’écrivain avec cette même technique des peintres primitifs qui mettent des couleurs avec une telle spontanéité. Une telle naïveté presque qu’on a l’impression que le tableau saute sur nous. Que les couleurs nous envahissent, que la scène est évidente. Alors on ne pense pas à juger un tableau de peintre primitif. Non qu’il ne mérite pas un jugement mais la manière de peindre est si cordiale qu’on a l’impression immédiate d’être avec un ami et non un inconnu qu’il faut découvrir. Mais en parlant d’écrivains primitifs, avez-vous l’idée de lancer un nouveau courant littéraire ? Non pas du tout. Je suis trop indépendant pour être dans un quelconque courant littéraire. Maintenant il est possible qu’avec ce livre, certains vont vouloir, sans savoir dessiner ou écrire à la main comme moi, faire la même chose. Et si ça donne envie de faire quelque chose qu’on ne sait pas faire, cela serait merveilleux. Vos textes sont étudiés en classe. Qu’en pense l’ancien enfant de Port-au-Prince ? À vrai dire, j’aurais aimé être celui qu’on lit en cachette du professeur pendant qu’on en étudie un autre. C’est pour ça que dans ce livre, on fait comme on veut. On regarde les dessins, on lit les textes. Et surtout, on ouvre le livre où on veut.

La « liberté » et la « modernité » de l’académicien Dany Laferrière a beaucoup plu aux lycéens de Bellac.
Le Populaire du Centre
27 avril 2018
Rencontre avec Dany Laférrière : « J’aime sa vision de voir le monde sans frontières »
Dès son arrivée sur le salon Lire à Limoges, l’académicien Dany Laferrière est venu à la rencontre des élèves des lycées Jean-Giraudoux et Martin-Nadaud de Bellac. Dany Laferrière a pris le temps de leur présenter son livre « Autoportrait de Paris avec chat », dont il parle avec humour et auto-dérision, avec des sujets de fond sur la manière d’exprimer les émotions et les idées dans une langue universelle, « l’alphabet du dessin ».
Une approche qui a beaucoup plu à Diaakarida, 18 ans, élève en maçonnerie au lycée Martin-Nadaud et originaire du Mali. « Il a de la modernité, il est gentil, souriant, et il y a aussi de la liberté. J’aime sa vision de voir le monde sans frontières ».
L’Académicien Dany Laferrière, président de Lire à Limoges, né et ayant grandi à Haïti, réagit fortement.
« Ce qu’on appelle le réel est construit. Considérant Haïti par exemple, on attend que je sois un porte-parole. Je m’y suis toujours refusé. Je refuse que ce qui nous a frappés nous empêche en plus d’accéder à l’imaginaire. Au contraire, l’écriture change le réel, par la déconstruction. Dans mon livre Autoportrait de Paris avec Chat , je ne vais pas parler de Dessalines comme on l’attendrait, mais de Malraux. Ainsi j’ouvre des fenêtres, change le réel. La vraie question en littérature est : ce livre me donne-t-il envie de le lire ? Que reste-t-il une fois les repères du réel disparus quand un livre est traduit dans un autre pays ? Le style. Le style est le seul réel du livre car il fait passer l’âme. »

La plume du badaud académicien
Odile Tremblay, Le Devoir
28 avril 2018
Et si l’acte créatif vraiment rebelle en notre ère dématérialisée constituait à revenir au soc de charrue pour les labours. Sur le plan littéraire, cela signifie décrire à la main avec une calligraphie quelconque et des dessins enfantins son quotidien d’académicien badaud, comme Dany Laferrière à travers son délicieux Autoportrait de Paris avec chat. Au menu : des relents du Québec et d’Haïti, deux doigts de vaudou, un bain, un lit, un alphabet, la trompette de Boris Vian, une bibliothèque idéale, les clichés entourant la Ville lumière, un félin philosophe et les rêveries d’un promeneur solitaire sous les klaxons d’aujourd’hui.

Portrait calligraphié d’un Paris littéraire
par Marie-France Bornais, Le Journal de Québec
5 mai 2018
Dany Laferrière a choisi de sortir des sentiers battus pour son premier livre d’académicien : mettant de côté la typographie et la mise en page habituelle, il a écrit Autoportrait de Paris avec chat à la main, du début à la fin, et ajouté ses propres dessins, à la fois naïfs et débordants de vie.
Puisque les écrivains des quatre coins de la planète convergent vers Paris, et que les écrivains du passé y sont toujours vivants, Dany Laferrière invite les lecteurs à partager son quotidien d’écrivain, et à parcourir les rues de Paris en compagnie de Gérard de Nerval, Borges, Montaigne, Sartre, Henry Miller et Hemingway. Et en compagnie d’un chat appelé Chat, qui s’est invité à la fête.
Le résultat est amusant, vif, intelligent, inattendu et d’une grande liberté. On s’imagine qu’il s’est bien diverti : il y a plus de 1000 dessins dans le livre et une grande quantité de textes écrits à la main.
«C’est vrai que je me suis beaucoup amusé à faire ce livre, je dis bien faire et non écrire. C’est si nouveau et cela relie deux formes d’art, le dessin et l’écrit. On a déjà vu ce mode, mais pas ainsi, j’ose dire », explique-t-il en entrevue par courriel, depuis Paris.
«Il y a tant de choses nouvelles dans ce livre que je n’ai pas pensé à le publier. J’ignorais tout de l’univers du dessin. Je ne savais pas quel papier utiliser : j’ai acheté des carnets à bon marché chez Dollarama. Les crayons, non plus. C’est tout un univers. J’ignorais que les couleurs fluorescentes perdent de leur fraîcheur à l’impression.»
SÉRÉNITÉ
Il n’avait jamais
dessiné avant. «Tout ce que je savais, c’est que ce livre me faisait du bien. Je devais faire 120 pages au maximum… j’en ai fait 320. Je me suis accroché à ce livre comme à un radeau en pleine tempête. Quelle tempête ? La tempête de la vie.»
Le livre lui a apporté «une étrange sérénité »… «Et Dieu seul sait que j’en avais besoin.»
Paris, Montréal, Haïti, les livres, les écrivains, les musiciens, l’écriture, un chat… les sources d’inspiration sont variées.
«J’ouvre la fenêtre et je passe l’après-midi entier à regarder les gens qui passent. J’entends la rumeur du monde. Il arrive qu’un chat passe me voir. Ce qui rassure le Chat, c’est de savoir que je n’ai jamais eu de chat. Les chats n’aiment pas toujours les gens qui aiment les chats.»
BALZAC
Balzac, «le romancier de Paris », l’a inspiré. Sagan aussi. «Et d’autres personnages qui font parfois de la mythologie de la vie comme Léautaud ou Cossery. Paris sans Miller et Hemingway serait plus fade. Il y a aussi Villon et Senghor. J’ai souvent pensé à Cocteau en faisant ce livre. J’ai pris Balzac, mais Hugo n’est pas loin, ni Godard, ni Chanel.»
L’écrivain a mis toutes ses ambitions dans une grande marmite.
«J’ai tout laissé mijoter pendant des mois. À mon retour, j’ai mis les épices pour colorer les émotions. Et j’ai recouvert la marmite à nouveau. La cuisson semblait bonne. Quelqu’un est alors entré en s’écriant : « Oh la la, ça sent bon ici ! »»

Lu et approuvé
Isabelle Vatan, Télérama
5 mai 2018
« Paris illumine mes nuits depuis si longtemps[…], j’entreprends de connaître chacune de ses places, de ses rues, de ses salles de cinéma, de ses boutiques, de ses fleuristes, et c’est l’affaire d’une vie. » Dans ce qui n’est ni un roman ni une BD, mais une sorte de journal, de carnet de voyage grand format, écrit et dessiné de sa main, Dany Laferrière nous emmène en balade à travers son Paris (de la gare de l’Est à Saint-Germain-des-Prés) et sa vie, convoquant des personnalités comme Basquiat, Montaigne, Hemingway, Senghor, Godard ou encore Vian. Illustrant son propos de dessins enfantins, l’académicien signe une autofiction romancée qui casse les codes. Un geste d’une grande liberté.

«On peut quitter son enfance mais notre enfance ne nous quitte pas»
entrevue avec Daniel Couvreur, Le Soir
12 mai 2018
L’académicien haïtien Dany Laferrière signe « Autoportrait de Paris avec Chat », son roman le plus audacieux, écrit à la main, dessiné dans les marges comme le cahier intime de sa vie et de l’humanité.
Avant lui, l’Académie française n’avait accueilli en son sein qu’un seul auteur noir depuis 1634 : le poète Léopold Sedar Senghor. Né à Petit-Goâve, comme Faustin Soulouque, l’empereur d’Haïti, Dany Laferrière a vu son meilleur ami assassiné par les Tontons Macoute du dictateur Papa Doc. Il s’est réfugié à Montréal pour échapper à la violence politique. C’est là qu’il a écrit son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, en 1985. Ce livre bombe a changé sa vie. Le narrateur, un philosophe noir à la langue impulsive, y renversait le mythe du bon sauvage en accueillant des femmes blanches déboussolées sur son sofa.
Entre-temps, l’écrivain a décroché le prix Médicis avec un livre sur le déracinement, L’Enigme du retour. L’Académie française lui a offert son fauteuil nº2, celui de Montesquieu, en 2015. Cet Immortel iconoclaste, habité depuis l’enfance par l’art de ne rien faire comme les autres, publie aujourd’hui Autoportrait de Paris avec Chat , un roman de la liberté, écrit et dessiné à la main avec la complicité d’un chat qui n’a pas sa langue en poche…
Il n’y a pas de règles sur ce que les académiciens peuvent faire ou pas. A 80 ans, on se comporte en galopin mais les gens ne le savent pas. On peut quitter son enfance mais notre enfance ne nous quitte pas… Si des dessins ont fleuri au bout de mes doigts, c’est peut-être que quelque part j’avais oublié l’enfance de l’art, le temps où je fabriquais des cerfs-volants. On peut remonter à ce savoir dans un moment d’urgence. Je n’avais pas envie de faire un livre classique. J’étais au bout du rouleau et puis les dessins sont apparus. Ils m’ont sauvé la vie émotionnelle, la vie intellectuelle, la vie tout court.
Dès la naissance, les parents disent de ne pas mettre la main au feu, de ne pas sortir trop tard le soir. On n’apprend pas le sens de la vie. On imite. On prend des habitudes. C’est à force de rituels qu’on en arrive là. Chaque fois que quelque chose fonctionne, on le reproduit, comme ces chanteurs qui reprennent leurs tubes en concert. Mais de temps en temps, il faut faire autre chose pour se rendre compte qu’on est encore vivant, qu’on n’est pas seulement une accumulation de rituels et de points de repère dans la nuit. Cette nuit qui nous fait peur et à cause de laquelle on a besoin de choses qu’on connaît pour se rassurer, y compris de bourreaux parfois…
Dessiner me fait oublier les angoisses ordinaires et me permet de penser aux vraies angoisses. Je crois que les choses s’attrapent dans l’air. Les paysans qui font de la peinture ne sont pas des paysans mais des peintres ! On ne peut pas les imiter. Picasso disait à la fin de sa vie vouloir peindre avec la grâce infantile. Rien n’est plus difficile que de se mettre à nu et c’est ça que je fais. C’est un livre pour ne pas m’assigner à un lieu ni à style, c’est un livre pour crier mon universalité, mais pas dans le sens de la vanité, dans celui de l’humanité, de l’être humain sans label, pour montrer qu’on peut être né en Haïti, avoir passé son enfance à Petit-Goâve avec sa grand-mère et, finalement, comprendre le monde dans le sens de le prendre avec soi. Tout est audace dans ce livre pas seulement le dessin mais aussi le fait de l’écrire à la main…
Tout le monde n’osera pas le faire mais il faut le tourner plutôt que de se tordre le cou ! On se donne des contraintes négatives qui réduisent l’espace de liberté. Moi, je cherche à effacer les frontières. Pourquoi faut-il forcément lire de gauche à droite ? On peut accepter de lire une partie d’un livre dans l’autre sens. J’écris avec le plus vieux et le plus naturel des moyens d’écriture, la main. Il y a 60 ans à peine, on écrivait encore à la main et la Poste fonctionnait. J’ai retrouvé ma propre écriture, celle d’avant, l’écriture manuelle.
C’est vrai ! D’ailleurs on parle de la longueur d’un texte en nombre de frappes comme si l’écrivain était un boxeur du doigt ! L’ordinateur vous dicte l’orthographe du mot avant que vous ayez terminé de l’écrire. On se retrouve avec des mots qu’on ne souhaite pas toujours, parfois d’une grossièreté absolue. On en reviendra à la main car avec ces appareils, tout le monde a la même écriture. Ce livre est aussi un éloge de la main qui ne connaît pas les pannes d’énergie ni d’électricité. Elle nous sert depuis des millénaires. J’entends dire partout qu’on ne peut plus écrire à la main, même à sa maman. Comme s’il fallait maintenant s’excuser d’écrire à la main. Qu’y a-t-il de mal à faire quelque chose de si naturel ? Ecrire à la main et dessiner comme un enfant : où est la provocation ?
C’est très beau ce que vous me dites là ! C’est ça la littérature. Ce livre n’est pas une plaisanterie. C’est quelque chose de très grave, de très important. J’ai tout donné à chaque page. Je suis allé voir qui je suis en faisant quelque chose que je ne savais pas faire, en y mettant toute mon énergie. Ce n’était pas une mondanité.
Tout est complètement vrai là-dedans ! L’idée de l’amateur est importante : j’ai fait ces dessins en amateurs mais sérieusement. J’ai mis de la passion sur quelque chose qui n’est pas commercial, à une époque où le monde est de plus en plus marchand.
Paris est une ville qui n’est pas faite uniquement de gens nés à Paris. Je n’ai pas dû demander la permission d’y vivre. Tous ceux qui sont venus avant moi depuis Lutèce l’ont prise. A l’idée du « A nous deux Paris » de Balzac, je préfère celle du « Nous deux à Paris ». Mais sa beauté ne protège pas Paris de la misère ni de l’angoisse. Parfois même, elle l’expose. Beaucoup d’assaillants après les attentats ont déclaré que c’était son art de vivre qu’ils visaient, sa beauté, qui était pour eux inacceptable, un peu comme dans le roman de Mishima, Le Pavillon d’or , où les jeunes moines face à l’injustice de la beauté absolue du Pavillon d’or décidaient de l’incendier.
Pour Dany Laferrière, lutter «est magnifique, car lutter mène ailleurs»..

Façonner à la main des lettres d’amour aux villes
Allan Woods, Toronto Star
12 mai 2018
Montréal – Il y a quelque chose d’indéniable dans un objet créé à la main.
Les couleurs, les effets de découpage et de collage, les élans presque enfantins ou les mots rayés sont les qualités les plus attachantes de l’œuvre. Les imperfections du dessin, du collage, de la lettre d’amour manuscrite la rendent d’autant plus parfaite.
La rareté de telles créations à une époque où les applications permettent des productions d’une qualité professionnelle ne fait qu’accroître leur éclat.
Le Québec a produit ce printemps deux ouvrages de cette nature : deux créations littéraires dont les auteurs célébrés sont aussi différents que l’ampleur de leurs œuvres. Mais les hommages faits à la main par deux figures majeures de la littérature francophone — Dany Laferrière, à Paris, et Sean Michaels, lauréat du prix Giller, à Montréal — rappellent aux lecteurs la puissance du mot écrit lorsqu’il est assemblé à la main.
Le roman de Laferrière, Autoportrait de Paris avec chat, est le 30e livre de cet auteur né en Haïti, qui se rend régulièrement en France depuis son élection, en 2013, à la prestigieuse Académie française, le comité d’intellectuels francophones qui fait office de gardien de la langue française depuis 1634.
Mais ce qui distingue celui-ci des vingt-neuf précédents livres de Laferrière, c’est qu’il a été écrit et illustré entièrement de la main de l’auteur, depuis la couverture et le dos de ce livre de 320 pages jusqu’à la centaine de dessins qu’il contient.
« Tout mon mérite vient du fait que peu de gens qui dessinent aussi mal que moi ont osé créer un livre de ce genre », écrit-il. « De quel genre de livre s’agit-il ? Je ne saurais le dire, mais je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain. »
Comme son titre l’indique, l’écrivain que l’on associe le plus souvent à Montréal et à Haïti a produit un livre sur Paris. Non seulement sur les rues qu’il a commencé à parcourir avec la familiarité d’un habitant depuis son entrée à l’Académie française, mais aussi sur le lieu mythique de rencontre d’Ernest Hemingway et de Gertrude Stein, de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, de James Baldwin et de Chester Himes, et de dizaines d’écrivains, de peintres, de danseurs et d’artistes venus en exil ou à la recherche de leurs rêves.
« Il y a toujours un nouvel écrivain qui arrive à Paris avec un livre sous le bras », dit à un moment le protagoniste de Laferrière — une version de lui-même, dessinée au trait, aux cheveux jaunes — à propos de Présence Africaine, maison d’édition et librairie parisienne située au coin de la rue de la Sorbonne et du Panthéon.
Chaque nouvel arrivant est une nouvelle occasion de découvrir. Des cafés et des librairies, des musées et des galeries, des parcs et des statues, des restaurants.
« C’est l’œuvre d’une vie », écrit-il. « Rien n’est aussi passionnant qu’une ville nouvelle — un roman sans fin. »
S’il y a une chose qui relie thématiquement l’œuvre de Laferrière au zine de Michaels — un pamphlet de vingt pages, en deux parties, réalisé à partir de feuilles pliées perforées de trois trous et d’une photocopieuse —, c’est ce même sentiment d’émerveillement les yeux grands ouverts et cette même ouverture à la découverte.
Pour Michaels, qui a remporté le prix Giller en 2014 pour son premier roman publié, Us Conductors, c’est la neige qui se retire après un long hiver froid qui lui permet de voir Montréal, sa ville, d’un œil nouveau. Intitulé It Lasts Forever, le zine se compose de deux textes écrits à la fin d’avril, essentiellement des méditations en prose poétique sur ce qui fait que Montréal est Montréal plutôt qu’un ailleurs indistinct et en perpétuel changement.
« La neige, la langue française — voilà ce qui maintient la ville intacte, empêchant ou retardant les réinventions qui se propagent à Toronto, Vancouver, Hamilton, Halifax — et même à Los Angeles ou à New York », écrit-il.
« L’endroit peut sembler rude ou maladroit, inefficace — et arrogant dans son inefficacité grincheuse et maladroite — mais la vérité, c’est que je suis maladroit. Et parfois grincheux. Et certainement inefficace. Et même si je ressens les défauts de Montréal autant que n’importe quel visiteur, je reconnais la vertu de vivre dans un endroit qui ne dissimule ni son humeur ni son caractère — un endroit qui ne prétend pas, ne feint pas et n’essaie même pas trop fort. »
Un zine — brut, façonné sans recherche de finition et, peut-être, soigneusement dépouillé — semble être le véhicule idéal pour le Montréal personnel de Michaels. Le texte tapé et imprimé est posé par-dessus l’écriture manuscrite, sinueuse et parfois rayée, de l’auteur. Le texte est interrompu par des photographies en noir et blanc montrant les boutiques de bagels, l’architecture industrielle et les escaliers métalliques du quartier Mile End de l’auteur.
Le résultat est une petite œuvre littéraire artisanale que Michaels vendait 2,25 $, plus taxes, en ligne, dans quelques commerces locaux et dans un café où il travaille souvent. C’était aussi une œuvre faite avec amour.
« Une ville comme celle-ci s’empare de vous pas après pas, soir après soir, cloche d’église après cloche d’église, chat errant après moineau après bourdon après papillon de nuit, jusqu’à ce que vous ne puissiez plus imaginer vivre ailleurs », écrit-il.
« Peut-être devrai-je partir un jour. La vie peut prendre des tournants étranges, qui sait. Mais désormais, la gravité d’ici est inscrite sur moi — elle a courbé mes os, appris une posture à mon corps. »

Dany Laferrière dessine la Ville Lumière
Radio | Entrevue avec Nagui, Bruxelles
16 mai 2018
Dany Laferrière est l’invité de Nagui et de « La Bande originale » ce mercredi. L’Académicien haïtien y vient notamment pour évoquer son nouveau projet : « Autoportrait de Paris avec chat », édité chez Grasset. Un roman de 320 pages dessiné et écrit à la main dans lequel l’auteur de « L’Enigme du retour » croque la capitale française et ses habitants. A écouter sur France Inter dès 11 h.

Coup de cœur
de Fabienne Pavia et Nadia Champesme, La provence
18 mai 2018
Un incroyable roman calligraphié et dessiné par Dany Laferrière lui-même ! Le plus québécois des Académiciens français déambule dans les rues de Paris pour une balade littéraire où Borges rencontre Montaigne et John Updike interviewe Coco Chanel…

Dany Laferrière, éternel enfant
entrevue avec Delphine Peras, L’express
23 mai 2018
Haïtien de naissance, résidant canadien et académicien français, Dany Laferrière sort Autoportrait de Paris avec chat, un roman écrit à la main et dessiné.
L’Express Quel style d’immortel êtes-vous, depuis votre entrée à l’Académie française, en 2015?
Mon livre parle pour moi : Autoportrait de Paris avec chat n’a rien à voir avec l’idée qu’on se fait, malheureusement fausse, de cette institution. J’y ai pris toutes les libertés possibles. Je l’ai écrit à la main et dessiné, alors que je ne sais faire ni l’un ni l’autre; avec un chat, alors que je n’en ai pas; et je l’ai consacré à Paris, que je connais peu. N’est-ce pas la preuve que je suis devenu plus libre en entrant sous la Coupole? Je ne pensais pas aimer tant que ça être académicien. Converser chaque jeudi, lors de la séance du dictionnaire, avec Michel Serres, Marc Fumaroli, Amin Maalouf, Danièle Sallenave, Michael Edwards, Hélène Carrère d’Encausse, René de Obaldia ou encore Frédéric Vitoux, me procure une grande joie. Il me semble que c’est le salon le plus important, et le plus pérenne, de France.
Quel est le style de votre livre? Est-ce un roman graphique?
Je ne sais pas. J’ai toujours écrit des livres sans me soucier du genre. Le suspense, par exemple, n’est pas réservé au roman policier, il y en a beaucoup chez certains mathématiciens. Com me il y a du mystère dans les théorèmes d’Archimède ou de Pythagore. Cette fois, j’ai voulu faire comme les enfants, car j’en suis resté un. Je les vois dans les aéroports, couchés par terre, à écrire et à dessiner en même temps, sans faire de différence.
Comment vos projets naissent-ils?
Ce livre est né parce que j’étais très fatigué, et que dessiner me repose. La moitié du travail étant faite, j’ai écrit à côté, et voilà! Le choix de Paris vient de mon goût du présent de l’indicatif, qui est fait de temps et de lieux. En l’occurrence, le Xe arron – dissement, où je réside quand je viens de Montréal. Il fallait attaquer le « monstre » par un petit morceau! Car Paris n’a besoin de personne pour vivre et continuer à vivre. Elle est encore extrêmement écrite, il y a des mots, des lettres, des signalements de personnalités partout. J’ai donc trouvé l’astuce : c’est à Paris de faire son autoportrait, d’évoquer les gens qui l’ont traversée, les conversations qu’elle a entendues, la vie quotidienne aussi. D’où ce monologue, qui m’a allégé d’un fardeau.
Qu’est-ce qui vous rend hostile?
La lâcheté, une des misères de notre époque. La lâcheté des puissants, qui font en sorte que tout l’édifice social repose sur le plus petit, le plus démuni. Par désespoir, il est le seul qui osera ébranler le système, avec toute son impuissance. A l’instar de ce petit marchand tunisien qui s’est immolé et qui a déclenché le Printemps arabe. Malheureux le pays qui a besoin de ce genre de héros…
Etes-vous d’accord avec Malraux, qui disait : « Le style est un sentiment du monde »?
Oui. Mais il n’est pas question de parcourir le monde. S’il s’agit de le reproduire, de le plaquer, ça n’ira pas. C’est déjà un manque de style. Ce sentiment est une façon de se mettre à la fenêtre du monde, et on peut très bien l’avoir couché dans une chambre, comme Proust. J’aime bien la formule de Cocteau : « L’originalité consiste à n’être pas original, sans pouvoir y parvenir. »

«Paris est une fête»
par Jean-François Crépeau, Le Canada Français
31 mai 2018
Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière a l’habitude des titres qui font sourire: Éroshima, Cette grenade dans la main… ou Je suis un écrivain japonais. Autoportrait de Paris avec chat (Boréal, 2018), un cahier de plus de 300 pages avec les dessins et le texte de la main de l’Académicien, ébaubit.
Côté calligraphie, rien à dire sinon que même les corrections et les ajouts ont été faits en insérant ou en rayant, comme un pied de nez aux maîtres d’école.
Côté dessins, l’auteur le dit: «Tout mon mérite vient du fait que peu de gens qui dessinent aussi mal que moi ont osé faire un livre de ce genre.» La couverture rappelle l’art haïtien et Gérald Alexis, sommité de l’art des Caraïbes, écrit à son sujet: «Il me semble qu’il a eu et a encore un attachement particulier pour la peinture haïtienne dite primitive […] Après tout, les écrits de Dany Laferrière ne sont-ils pas, eux-mêmes, émaillés d’images et de sensations collectionnées depuis l’enfance?»
Halte sur le titre! Comment une ville se raconte-t-elle? L’auteur esquisse une réponse: «Paris est une rare des rares villes qu’on connaît avant d’y être. On l’a tant lu. Les écrivains aiment la décrire. On n’est pas dans une ville, mais dans un roman.» (39) Rues, places, parcs, cimetières et monuments participent aussi à sa singularité et en font une ville musée.
Après Haïti, le Québec et la Floride, D.L. s’y installe et en découvre «la vie de quartier», «les paysages» et «les visages», tout en faisant des allers-retours dans le présent et le passé, ici et ailleurs. S’ajoutent à la trame l’introduction intitulée «Montréal-Paris», l’élaboration du «Discours de réception» à l’Académie française et «Comment faire ce qu’on ne sait pas faire», qui raconte la mise en œuvre du livre en guise de conclusion.
Impossible d’énumérer tous les écrivains dont le narrateur – que l’on reconnaît à sa chevelure jaune, comme le chat à son nœud papillon – esquisse le portrait ou dessine des rayons où reposent leurs ouvrages. Il croise aussi Charles Dantzig, son éditeur chez Grasset, son ami Alain Mabanckou ou un Borges imaginaire; il s’arrête à L’Écume des pages et à la terrasse des cafés du boulevard Saint-Germain.
Dans «Les visages», l’auteur explore son fonds culturel et son patrimoine littéraire, et en discute avec le chat. En entrevue, on lui demande comment le peintre primitif voit son art et sa réponse correspond parfaitement aux dessins du livre: «Mettons qu’il doit peindre une scène banale: deux personnes en train de prendre un verre dans un bar. Dans le monde rêvé, il y a abondance, et c’est inépuisable. La bouteille et les verres sont toujours remplis. Dans le monde réel, on mesure les choses au millimètre près.»
Il est aussi question de Fanon et de la question raciale, de Godard et Truffaut, de Jean Seberg dont la vie est partagée entre une passion pour Paris et une angoisse face à «l’injustice quotidienne faite aux Noirs américains par les gens de mon pays, par mes voisins, ma famille, mes amis d’enfance.»
«Le discours» raconte une conversation entre l’écrivain et le chat sur Hector Bianciotti avec qui il se trouve des ressemblances: «Surtout les points d’ailleurs: l’exil, la misère, la grand-mère, une langue maternelle autre que le français et finalement l’Académie, ce fauteuil numéro 2 qu’ont occupé auparavant Montesquieu et Alexandre Dumas fils.»
Autoportrait de Paris avec chat se conclut par le bref récit du parcours qui l’a amené jusqu’à Paris et qui ne pouvait être traduit autrement que par cet album dessiné et coloré.
Prenez le temps de scruter chaque planche, d’y découvrir ce que chacune explore et d’ainsi appréhender ce qui se cache dans ce musée à ciel ouvert, guidé par un Dany Laferrière admiratif.

Comment flâner avec un Noir sans se fatiguer
entrevue avec Josée Blanchette, Le Devoir
8 juin 2018
Chronique – Le pari de Dany

© Annik (Mata Hari) de Carufel
Ce n’est pas tous les jours qu’un livre, au surplus un objet littéraire non identifié (OLNI), vous donne le goût de plier bagage pour flâner Paris. J’ai refermé Autoportrait de Paris avec chat avec une seule envie, celle de me réinventer (un peu), comme si l’audace était contagieuse.
Dany Laferrière aura beau prétendre qu’un livre de fonction, d’académicien, cela n’existe pas, avec ses dessins naïfs il aura décoché un joli pied de nez au conformisme d’un milieu qui peut crouler sous les lettres et le plus-que-parfait du subjonctif. On n’occupe pas le fauteuil d’Hector Bianciotti, Montesquieu ou Dumas fils sans devoir se dégager de certaines attentes, celles du poids de l’institution et du regard prosterné de nos contemporains.
Je le rencontre dans son monde, près de la gare de l’Est, où il réside depuis deux ans. Je pénètre dans l’incarnation physique de son récit décousu où un chat imaginaire lui donne la réplique et où la Ville lumière, muse de tant d’artistes avant lui, se prête au jeu nonchalamment. On ne fait pas ce qu’on veut avec » l’écrivain japonais » en baskets rouges, et c’est lui qui mène l’entrevue, y consent à sa façon, maîtrise à merveille le discours, jusqu’au canal Saint-Martin où nous nous asseyons directement sur la bordure de métal, en face à face, comme deux pigeons qui se jaugent.
Je lui ai demandé dix images de Paris, comme cette journaliste le fait dans son livre avec Hemingway (la rue Mouffetard, le café du Dôme, rue du Cardinal-Lemoyne, le bar du Ritz). Il se rebiffe : » Mais tu liras mon livre ! » Comme si ce n’était pas déjà fait. J’ai même ressorti Énigme du retour, prix Médicis 2009, et l’ai lu en parallèle. Pour mesurer l’évolution de sa voix. » Certains ont un accent, moi, j’ai une voix « , balance-t-il.
Il me répondra au hasard que Beaubourg, c’est Madonna avec un soutien-gorge sur ses vêtements, que dans son studio, » c’est très grand resto » ; avec un avocat et une mangue, Paris est une fête. Il aura un sourire surgi de l’enfance devant la fruiterie, comme si venait d’apparaître un étal à Port-au-Prince. Il me pointera le café Chez Prune, où il peut regarder les jambes des filles le long du canal Saint-Martin. Comme Dutronc, il aime les filles, celles qu’on voit dans le Elle, et les intellectuelles. Il ne discrimine pas.
L’ailleurs, c’est ici
Sauf obligations, Dany n’est pas mondain et je le soupçonne de ne pas tellement s’éloigner de son village, quelque part entre Petit-Goâve, Montréal et le 10e. Il prend un café avec Balzac, un verre de rouge avec Henry Miller, une vodka chez son éditeur, Charles Dantzig, avec la même dégaine décontractée du touriste qui n’en est plus un et du nomade sans cesse en mouvement. » J’essaie de suivre la ville, son mouvement. Si je parais heureux partout, c’est que je garde en mémoire le passé « , me glisse-t-il en faisant référence à ses années d’usine à Montréal, à son pays d’Haïti, la dictature, un tremblement de terre, tout ce qui rend à la vie son caractère impermanent et notoirement provisoire. Et dont il tire des romans qui lui collent à la peau.
Nous parlons de ce Malien sans papiers qui a reçu la citoyenneté française en échange de son exercice d’homme-araignée pour sauver un bambin suspendu dans les airs : » C’est important pour l’État de donner un modèle. Si vous partagez nos valeurs humanistes, vous serez récompensé. L’État a été assez rapide pour traduire l’acte héroïque en geste politique. Mamoudou devient partie prenante du projet social, par le coeur. L’amour est toujours plus fort que la loi… «
Dany connaît le regard qui glisse sur toi sans te voir. Être Noir, c’est épouser l’ombre. » Il faut faire un peu plus pour apparaître sur le radar « , me mentionnant ses 30 livres au détour. Récemment, un de ses amis haïtiens me soulignait sa constante résilience. Dany prétend dans son livre qu’il faut être vaniteux pour devenir écrivain. Et pour accéder au rang d’immortel, il ne s’en excusera pas, il faut au moins y ajouter un peu d’ambition. » Quand j’ai reçu le Médicis, je disais que c’était trop en tant que Québécois, mais pas assez en tant qu’Haïtien « , rigole-t-il.
Mesurant l’honneur qui lui échoit, il me rappelle simplement les 19 tentatives de Zola (jamais admis), les nombreuses de Voltaire et de Hugo, qui finiront par s’asseoir sous la coupole. Non, il ne rendra ni l’épée ni les années de vaches maigres. Et lorsque j’évoque une quelconque revanche du destin, il me traite de tous les noms, surtout d’une, que je ne divulguerai pas. Exit la psycho de salon et le roman de gare de l’Est.
Vivre dans un roman
Dany Laferrière ne s’est jamais pris pour un autre (sauf un écrivain japonais), il se prend pour lui et c’est déjà bien suffisant. » Je ne vais pas m’excuser de rester moi-même ! » Il vit dans une ville de roman où il est le prince d’une perle des Antilles. Il se plaint des mêmes questions sur l’identité qui reviennent sans cesse alors qu’il est le seul étranger chez les académiciens, et le seul Noir aussi. On lui demande constamment d’où il vient. Il a déjà décrété qu’il a le corps à Miami, la tête à Montréal et le coeur en Haïti. Il a l’âme à Paris aussi. » Ils me prennent pour un meuble IKEA qu’on veut remonter. Je voyage sans cesse, on l’oublie. Je suis comme un insecte qu’on veut piquer quelque part, une cible mobile. C’est une vieille proposition, celle du nomade et du sédentaire. Le sédentaire veut savoir où est le nomade. Ils veulent que je ne m’agite pas trop. Le sédentaire est perdu s’il ne sait pas où est le nomade. «
Pour l’heure, le nomade flâne dans Paris et cela demande un temps fou. L’art de vivre est une posture de dandy. » Paris, ce n’est pas la France, c’est un microcosme du monde entier. Je me perds tout le temps. Les rues ne sont pas droites et je ne suis pas pressé. «
Revenus dans le jardin de son immeuble, nous nous asseyons, il sort ses feutres pour me faire un dessin, comme un enfant content, tout en mentionnant qu’il en a croqué 1200 dans son Autoportrait de Paris avec chat. Basquiat m’aurait fait cadeau d’une couronne sur le coin d’une nappe que je n’aurais pas été plus ravie. Je lui chante La complainte de la butte, qu’il ne connaît pas. Mouloudji arrive, talonné par Piaf. Ils s’installent à la table à côté, commandent un pichet. Picasso vient les rejoindre. Paris, c’est aussi cela : une valse de fantômes à nos trousses. Et Dany est un des leurs.
Laissé l’écrivain » japonais » en compagnie de son traducteur nippon. Ça ne s’invente pas…
Noté que Dany Laferrière inaugurait le 36e Marché de la poésie cette semaine à Paris, le Québec y étant l’invité d’honneur jusqu’à dimanche. Nos poètes québécois ont la cote ; j’en ai rencontré deux par hasard, Claude Beausoleil et Yolande Villemaire, place Colette (ma chérie), face à l’Académie française. Y’a pas de hasards, que des rendez-vous.
Reçu une invitation pour assister à une conférence de Dany Laferrière à Montréal, dans le cadre du festival Haïti en folie, le 27 juillet à 18 h à la Grande Bibliothèque. C’est 40 $, mais vous recevez l’un de ses 30 livres. Il sera interviewé par une personnalité mystère…
Écouté Les madeleines de Proust, de Christiane Taubira, à France Culture, récemment. Comme Dany Laferrière, l’ex-garde des Sceaux maîtrise brillamment et la plume et le discours. Une potentielle académicienne, il va sans dire. Elle parle ici de son dernier livre, Baroque sarabande, qui trône sur la table de chevet de mon cher et tendre. Elle y rend hommage aux livres et aux écrivains qui l’ont marquée.
Décidé de présenter mon Paris à Dany, la semaine prochaine, ici même. Ce sera un » Autoportrait de Paris avec chatte « . À moins que je ne vous parle de vulve, je n’ai pas encore tranché.

L’Académicien Laferrière cultive l’humour peu…
Interview Cécile Lecoultre, Tribune de Genève
9 juin 2018
L’Académicien Laferrière cultive l’humour peu académique. La preuve en un album graphique.
Laferrière croque Paris avec un chat
L’académicien français de Port-au-Prince griffe un suave « Autoportrait de Paris avec chat ».
Dany Laferrière ironise: « À chaque fois que je suis fatigué, il semble que j’écrive une autobiographie. Au fond, la littérature n’existe-t-elle pas pour trouver des liens solides dans le disparate de la vie? » Et quel merveilleux désordre que ce roman graphique ébouriffé d’autobiographie. Dans le journal de bord « Autoportrait de Paris avec chat » , un félin arbitre les élégances de la Ville Lumière avec une patte très sûre. À ses côtés, l’écrivain tente de suivre ce guide dans le capharnaüm de ses lectures, visites d’ateliers, séances de graffiti. Plus enclin à discuter qu’à ronronner, l’académicien, 65 ans, très peu académique sur le coup, caresse sa ville d’adoption à rebrousse-poil. Jubilatoire. Pourquoi laisser une chatte raconter ce Paris et pourquoi le dessiner? Dessiner, c’est un geste ancestral qui m’est revenu un jour d’aéroport, à regarder des enfants qui « débordaient » des marges et à qui leurs parents avaient donné des crayons de couleur. Pour moi aussi, il était temps de mettre de la lumière sur ma page. Le chat je n’en ai pas. Cela m’autorisait l’imaginaire pur pour aller toucher ma plus proche intimité. Comme cet animal qui déteste les flatteurs et trouve normal d’être flatté. Haïtien de naissance, citoyen de Montréal ou Miami, habitez-vous Paris ou Paris vous habite-t-il? Oh, j’occupe un studio qui regorge de fantasmes. Et je ne suis pas un étudiant fauché à la soupe populaire. Paris au quotidien reste quand même une belle ville. Même occupée par les Parisiens? Par boutade, je pourrais dire qu’à Paris comme dans le monde, les humains finissent dans la vaste catégorie des nomades. Dès qu’ils ont eu des jambes, les hommes les ont prises à leur cou, et encore plus que jadis! Qu’ils prennent la mer au péril de leur vie ou volent en première classe. De là, je cohabite avec les Parisiens comme avec n’importe qui. Est-ce le poisson qui fait la mer ou la mer qui fait le poisson? Pas de spécificité parisienne, alors? Je cite toujours volontiers la formule d’Aragon: le Parisien vient de partout, c’est le café qu’on fréquente. Votre Paris est une fête, comme dit Hemingway, celui de Miles, Camus, Prévert ou Gréco. Une invention? Chacun trouve son itinéraire, c’est ça, la littérature. Peut-être à Paris est-il moins excentrique de découvrir l’autre en personnage romanesque qui passe sur le trottoir, se relie aux êtres, à leurs rêves, rentre dans une histoire. Certains ne sortent plus de ce cadre, moi oui. Je ne suis pas aussi indispensable à Paris que le marchand de légumes au coin de ma rue. N’êtes-vous pas en charge de la culture française désormais? OK, je suis académicien mais pas pour parler grammaire et dictionnaire, pas pour faire la police! Je veux défendre une langue qui stimule, produit une audace utile, définit un style, un ton. Je me sens plus actif en défendant le français dans le « New York Times » par exemple. Vous saluez d’ailleurs les rappeurs. Car le français des Lumières est la langue de la conversation, qui permet d’argumenter par le juste poids des mots. La preuve, je dis ceci, et en même temps, le français me sort immédiatement du carcan mental de ce que je viens d’énoncer. C’est-à-dire? À la réflexion, l’humain ne se résume pas à sa langue, même maternelle ou consolatrice. L’humain se définirait plutôt dans la capacité de tendresse qui gît en lui. Officiez-vous à l’Académie avec la fantaisie de feu Jean d’Ormesson? J’écris avant tout des livres. Je me suis trouvé sous la Coupole à 60 ans, asticoté par de soi-disant « retraités » Et comment ne pas admirer René de Obaldia, centenaire au sourire bienveillant qui nous gave de son humour à chaque séance! On reste vert sous la Coupole, et pas à cause de l’habit. Il doit y avoir un microclimat. D’ailleurs, il y est interdit d’évoquer les problèmes de santé. Vous m’accorderez que cela sauve des discussions les plus oiseuses du genre humain. Vous sentez-vous immortel? Je ne suis pas idiot, c’est la langue qui est immortelle. Et qui doit le rester dans ses nuances et ses métamorphoses. Chacun doit y oeuvrer, des paysans aux citadins. Et même les chats!

Quand Dany Laferrière joue l’irrévérence: plaisir partagé
par Serge Bressan, Culture-Tops
12 juin 2018
RECOMMANDATION
EXCELLENT
Ecrivain tout-terrain qui passe, toujours avec élégance, de « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » à « Journal d’un écrivain en pyjama » en passant par « Je suis un écrivain japonais » ou encore « L’Enigme du retour » , Dany Laferrière a fait un livre « à la main ». Il l’a écrit, ça n’a rien d’étonnant, mais il a aussi dessiné. Il explique, lui qui vit l’essentiel de l’année à Paris, dans un studio du 10ème arrondissement près de la gare de l’Est : « J’écrivais sur un autre livre. J’avais l’impression de tourner en rond. Je piétinais. Pourtant le livre était bien avancé, mais ce n’était pas celui-là que j’avais envie d’écrire. Il me fallait quelque chose de totalement neuf, quelque chose que je n’avais jamais écrit, ni lu ». Et aussi l’envie de tenter un exercice pour lequel il n’avait aucune prédisposition. Par exemple, le dessin !
Avec l’ami Dany, dans cet « Autoportrait de Paris avec chat » , on déambule dans la capitale. On découvre son studio près de la gare de l’Est, là où règne une « infernale agitation, souterraine ». Les cafés, les rues… Surgissent alors des figures du Paris littéraires- François Villon, Albert Camus, Boris Vian, Ernest Hemingway ou encore l’ami Alain Mabanckou… et puis aussi Coco Chanel, le peintre trop tôt disparu Jean-Michel Basquiat. En dessins et accompagné par un chat qui parle « une demi-douzaine de langues dont le swahili » , qui s’assoit devant un litre de rouge, qui balade ses trois paires de moustache, ses maigres pattes et son noeud papillon, Dany Laferrière joue l’irrévérence.
POINTS FORTS
Grand format avec un chat qui parle et les grands noms de la capitale française version littéraire, « Autoportrait de Paris avec chat » est le livre d’un écrivain qui se dit « fatigué ».
Très vite, on passe sur le dessin approximatif, quasi naïf, ce qui n’est pas sans charme. Et on scrute les mots de Dany Laferrière. Là, même dans les ratures, on sent un écrivain, un homme qui, plus que jamais, s’ouvre.
Malin, Laferrière se sert du dessin au crayon noir et feutres de couleur comme d’un masque. Ça lui permet de dire et d’écrire des mots, des sentiments qu’il a au plus profond de lui même si le narrateur (en fait, lui l’Académicien français) apparait avec des cheveux blonds…
Une érudition qui mène inévitablement et à la réflexion et à l’amusement.
POINTS FAIBLES
Il en est qui reprocheront à l’Académicien français d’avoir écrit et dessiné un livre fourre-tout, aux allures de bric-à-brac, un livre pour « faire son intéressant »…
EN DEUX MOTS
Dany Laferrière s’est mis en tête de jouer un tour de galopin au monde du livre, Résultat: voilà un livre, dessiné et manuscrit, formidablement érudit, enthousiasmant. Et cette promenade dans Paris est d’une insolence folle ! Ca pétille…
UN EXTRAIT
Ou plutôt deux:
« A chacun de mes débuts, je me retrouve toujours dans le même univers. Quelque chose de neuf s’apprête à m’arriver. Un monde nouveau (sensations, émotions, sentiments) m’absorbe. Tout semble s’immobiliser. Une infernale agitation souterraine. Une seule action possible : regarder par la fenêtre »
« Au début je n’ai pas compris qu’il me parlait. Comme il regardait droit devant lui je croyais qu’il était au téléphone. Il disait qu’il m’avait tout de suite reconnu car il n’y a pas 100 Noirs académiciens.
– Vous êtes le premier après Senghor
je dis oui.
– Mon père a connu Senghor fait-il fier, puis il ajouta : Et moi je vous ai dans mon taxi.»

Dany Laferrière dessine son nouveau roman
par Marie Pujolas, France Télévisions
18 juin 2018
Un roman dessiné et écrit à la main. L’écrivain et Académicien Dany Laferrière offre l’inattendu à ses lecteurs avec son dernier ouvrage, « Autoportrait de Paris avec chat » (E. Grasset). Une découverte atypique de la ville de cœur de l’auteur. Une façon aussi de dire que siéger à l’Académie Française n’empêche pas les fantaisies.
Un Haïtien qui vit à Montréal, élu à l’Académie Française et qui nous fait découvrir Paris à travers un roman dessiné et écrit à la main. Dany Laferrière nous livre les secrets de fabrication de son dernier livre.
« Etre Académicien, c’est redevenir un enfant, dans le sens de la liberté » explique Dany Laferrière. La liberté de créer, d’organiser sa pensée en dessins et en quelques mots pour parler de Paris, une ville qu’il ne connaît pas spécialement bien, c’est ce qu’a osé Dany Laferrière avec son 25e roman. Et tout est né d’une grande fatigue ! « J’étais fatigué de faire des livres qui me plaisaient mais qui se ressemblaient un peu. J’avais besoin de repos. Et j’ai remarqué que quand je dessine, je suis reposé, je me sens heureux, calme ». Dany Laferrière avait aussi à cœur de montrer que l’Académie Française n’est pas poussiéreuse. Que ceux qui y sont élus comprennent leur temps. Que tout n’est pas figé. C’est pourquoi il a pris toutes les libertés pour écrire ce livre, un ouvrage de 320 pages dans lequel on retrouve 1200 dessins ! Et un autoportrait original à travers les quartiers de Paris.
Observateur du quotidien
Dany Laferrière s’est enfermé dans un ancien couvent du 10e arrondissement de Paris pour écrire ce livre. Un lieu coupé du monde et du temps pour pouvoir créer. « Je regarde souvent par la fenêtre. Je suis un observateur, un écrivain. Il me faut un peu de distance avec les choses ». L’inspiration, il la trouve aussi dehors, dans la ville et dans la vie. Dans ce Paris qu’il aime et qu’il apprend à connaître. Une expérience qu’il nous fait partager.
« Autoportrait de Paris avec chat » de Dany Laferrière – Editions Grasset – 320 pages – 23 euros – paru le 28/03/18

Culture Box
13 juin 2018
Une découverte atypique de la ville de cœur de l’auteur. Une façon aussi de dire que siéger à l’Académie Française n’empêche pas les fantaisies.

Laferrière, parrain de « Paris se livre »
du 29 juin au 1er juillet 2018


L’hymne à Paris de Dany Laferrière
par Samuel Brussell, Le Temps
28 juillet 2018
L’auteur d’origine haïtienne invite à une déambulation joyeuse dans la ville qu’il a faite sienne, mais aussi sur les sentiers des rencontres et des livres qui l’ont nourri. Son appétit de la vie est une offrande qui n’a pas de prix
Dany Laferrière a une gueule, il ressemble à l’écrivain tel qu’on aime se l’imaginer: un homme qui bouillonne du désir de vivre sa vie et qui vous entraîne avec lui dans toutes ses fantaisies, dans toutes ses errances. Depuis trente et quelques années, il nous raconte l’histoire de sa vie avec sensualité, humour et mélancolie.
Dès la page de titre de cet autoportrait en mots et en images, un élément révolutionnaire saute aux yeux: le mot « Roman ». Adieu, tiroirs du genre! Si genre il y a, chez lui, ce serait celui de la généreuse oralité: en lisant ce livre, on entend une voix nous parler, très proche, une voix chaleureuse qui met en scène la vie à chaque page, avec une multitude de personnages et de paysages.
ÉMERVEILLEMENT INATTENDU
Dany Laferrière donne envie de visiter les lieux qu’il traverse, de rencontrer les personnes qui apparaissent au fil des pages; dans sa prose, préjugés et lassitude se dissolvent: on redécouvre des lieux et des hommes, connus ou inconnus, avec un émerveillement inattendu. Nous voyons d’un oeil neuf Port-au-Prince, Montréal, Paris, les livres, son studio de la gare de l’Est à Paris où il cuisine du poulet à l’aubergine, ou la chambre de la rue Saint-Denis, à Montréal, où il passe de longues heures à lire dans une baignoire rose et mange et écrit sur une table où parfois il fait l’amour, ses écrivains – Borges, Villon, Balzac, Gertrude Stein, Léon-Paul Fargue, Cocteau, son prédécesseur à l’Académie Hector Bianciotti et même Django Reinhardt et Noureev…
On dirait que l’audace de la liberté trouve un terrain fertile dans la langue française qui bouge hors de l’Hexagone. On se souvient d’Albert Cohen, de Nadia Tuéni, d’Andrée Chedid. On pense à Patrick Chamoiseau ou encore à Alain Mabanckou, le complice et ami de Laferrière, qui associe l’extravagance littéraire à l’élégance vestimentaire.
VOIX CHARNELLE
Dany Laferrière prend toutes les libertés romanesques et il suscite chez le lecteur l’envie d’entendre sa voix charnelle, le désir de poursuivre la conversation. Et le miracle se produit: au fur et à mesure que l’écrivain parle, on retrouve au cours de cette rencontre la voix sonore qui émane du livre: « J’ai voulu donner vie à un univers complexe, en regardant par la fenêtre qui s’ouvre sur Paris… Ce livre est une déambulation panoramique qui passe par les choses et par les gens… Il y a des ombres, des fantômes et des morts qui continuent à vivre leur vie parmi les vivants… Avec le dessin, qui m’est venu naturellement, je me suis passionné physiquement pour le mouvement des idées, de l’atmosphère… Quelque chose de généreux, dites-vous? Si j’ai été généreux, je l’ai été avec ma fatigue, comme une forme de courtoisie… »
On s’arrête sur ce dernier mot, prononcé avec amabilité et simplicité. En entendant le mot « calme » – « Ce livre est une déambulation infinie et calme… », on comprend que c’est la qualité première de l’écrivain et de ses livres, on entre en amitié avec un monde qui nous redevient familier et que l’on a envie de partager: « Nous connaissions Paris bien avant d’y mettre les pieds, nous rappelle- t-il. Paris n’appartient pas qu’à la France… »
« TOUT DÉSAPPRENDRE »
Et, en rouvrant l’album-roman dédié à la ville, on reconnaît la voix qui vous parlait un moment plus tôt: « J’avais déclaré, il y a quelques années, que j’étais un homme en trois morceaux. Mon coeur était à Port-au-Prince, mon esprit à Montréal et mon corps à Miami, où j’écrivais alors les romans qui touchent à mon enfance. Aujourd’hui j’ajoute à ce bouquet une nouvelle ville: Paris. Paris illumine mes nuits depuis si longtemps. Aujourd’hui que j’y passe une large partie de mon temps, j’entreprends de connaître chacune de ses places, de ses rues, de ses salles de cinéma, de ses boutiques, de ses fleuristes, et c’est l’affaire d’une vie. Rien n’est plus excitant qu’une nouvelle ville – un roman infini. Une ville n’étant pas une accumulation de rues, de restaurants et de musées, alors quand on aura tout appris, il faut tout désapprendre si on veut la pénétrer dans sa partie secrète. »
Peut-être le mot de Charles Dantzig, son comparse et éditeur, l’a-t-il inspiré: « Aucune passion pour une capitale n’est raisonnable », écrivait en préface à Mythologies américaines cet autre « enfant opiniâtre » venu du pays d’oc, aussi excentré de Paris que l’est Port-au-Prince. Monsieur le Chat Laferrière est un maître habile dans l’art de désapprendre, non seulement Paris, mais le monde et nous-mêmes – et nous suivons ce bon guide qui nous entraîne sur la voie du Tao à pas lestes en nous racontant des histoires.
« Paris illumine mes nuits depuis si longtemps. […] Rien n’est plus excitant qu’une nouvelle ville – un roman infini »

Prescription littéraire
Denis Gamache, Librairie Au Carrefour dans La Presse
29 juillet 2018
Paris sera toujours Paris, mais celui de Dany Laferrière a cet air de flânage qui n’est pas pour nous déplaire. Entre ses dessins rappelant sans aucun doute l’oeuvre d’Apollinaire, le carnet de l’Immortel, qui se veut bien sûr un hommage aux grandes et aux grands qui l’ont précédé, permet aussi une véritable incursion dans le quotidien et le travail de l’écrivain qui nous a appris à déguster l’odeur du café sans se fatiguer. Un ouvrage magnifique…
« C’est une lecture estivale idéale. On peut aller et revenir dans ce livre sans toutefois perdre le fil. On découvre le quotidien de l’écrivain, sa façon de travailler. Le chat imaginaire casse le rythme et apporte un côté humoristique.
Laferrière a choisi une forme éclatée pour son premier livre d’académicien. Et ce que j’observe en librairie, c’est que ce livre est une porte d’entrée intrigante pour les lecteurs qui n’avaient jamais lu Laferrière.

L’académicien et écrivain a évoqué son rapport à l’art
Christine Lescoutt-Gardens, Sud Ouest
11 septembre 2018
Dany Laferrière a présenté son dernier livre
BISCARROSSE
La médiathèque municipale accueillait, mercredi, l’académicien Dany Laferrière, écrivain et cinéaste haïtien et canadien, venu présenter son dernier ouvrage » Autoportrait de Paris avec chat « , un livre entièrement dessiné et écrit à la main par l’auteur, qui » n’a pas de chat et qui découvre Paris « .
La rencontre était suivie par une projection au cinéma de son film » Comment conquérir l’Amérique en une nuit « . Cette soirée était le prologue du Festival du film québécois, qui se déroulera du 17 au 22 octobre.
L’humain derrière le roman
Interrogé par Bertrand Fajnzilberg, puis par le public présent, Dany Laferrière a livré son point de vue sur l’écriture, la littérature et l’art en général. » L’art donne la possibilité aux gens de se rappeler ce qu’on a été et ce qu’on peut redevenir, explique-t-il, les peintres et les poètes ont toujours un pied dans l’espoir et l’autre dans le désespoir. «
Quant au roman, » il est une harmonie, il relie les gens. Il ne faut jamais oublier l’être humain qui est derrière chaque livre « . Et d’ajouter, » la littérature est un espace de liberté dans lequel va le lecteur, et le lecteur et l’écrivain ont gardé secret le lieu où ils vont « .
Dans cet échange avec le public, il a également évoqué les raisons qui l’ont mené vers le cinéma. » J’aime le cinéma, cet art est pour moi le plus grand miracle et la meilleure façon d’apprendre est de faire « , relate-t-il. Ponctuée d’anecdotes et d’humour, la rencontre entre le public et Dany Laferrière a été un moment d’échanges intense.

Parmi les 25 livres de l’année
Christophe Ono-dit-Biot, Le Point
6 décembre 2018
Quelle belle folie que ce livre-objet entièrement écrit et dessiné à la main, jusqu’au code ISBN, par l’académicien qui redonne joyeusement vie à l’expression » l’enfance de l’art » ! Sans avoir appris à dessiner, mais bien décidé à » faire ce qu’on ne sait pas faire » , Dany Laferrière y fête Paris, où il vit désormais la plupart du temps, après Port-au-Prince, Montréal et quasiment le monde entier. Choses vues avec chat, dans le 10 e arrondissement, souvenirs et présences littéraires, femmes, bien sûr, et tant d’histoires par page : tout est à célébrer dans ce livre-somme. La main, surtout, qui, d’un geste historique, y reconquiert ses lettres – et ses dessins – de noblesse sur la machine !

Beaux livres: ils sont beaux, mais sont-ils lus?
Jean Bernier et Émilie Côté, La Presse
11 décembre 2018
Un cas exceptionnel
En mars dernier, Boréal a publié Autoportrait de Paris avec chat de Dany Laferrière. Ce n’est ni un roman graphique ni une bande dessinée. Une chose est certaine, le livre est beau.
Pourquoi avoir sorti ce projet inusité en mars et non avant Noël? «Car pour nous, c’est avant tout un livre de Dany Laferrière, répond Jean Bernier, directeur de l’édition chez Boréal. C’est la continuité de son oeuvre dans une forme différente.»
La petite histoire est maintenant connue. «Dany est débarqué sans rendez-vous chez Boréal avec un cartable à anneaux sous le bras.»
Son livre de dessins racontés et annotés était achevé. «Nous avons trouvé le projet extraordinaire et la spontanéité du geste très beau», dit Jean Bernier.
Boréal s’est posé la question: «En fait-on une sortie de beau livre?»
La réponse: non.
Pas de couverture rigide ou de papier haut de gamme. Résultat: un prix raisonnable pour ses 320 pages. «Nous ne voulions pas une approche fondée sur l’image. Et Dany n’aime pas les contraintes.»
Si Boréal ne l’a pas considéré comme un beau livre, Jean Bernier convient que c’est un livre qu’on explore plus qu’on ne le lit de façon linéaire. «Il y a un effort physique à le lire», ajoute-t-il.
«Ce livre représente la pureté du geste créateur.»

Le Paris de Dany Laferrière
avec Danny Braun, Les grands entretiens de Radio-Canada
23 décembre 2018
Tout sourire, il regarde l’horizon devant un bâtiment aux colonnes romaines.
De la fenêtre de son petit studio – qui donne sur une place publique – jusqu’à son parcours traversant la Seine pour arriver à l’immeuble de l’Académie française, l’écrivain haïtiano-québécois se balade avec le journaliste Danny Braun dans la capitale française, où il s’est établi pour écrire depuis quelques années. Laferrière est le seul membre de l’Académie française originaire des Amériques.
Le petit studio parisien de Dany Laferrière se trouve en bordure du canal Saint-Martin, dans l’ancien couvent des Récollets, transformé en résidences d’artistes et de chercheurs. Depuis la fenêtre, il aperçoit une place publique où la vie de quartier se déroule devant ses yeux, qu’il s’agisse de la soupe populaire ou du passage des policiers en civil.
Il se tient debout devant une fenêtre, un livre ouvert dans les mains.
L’écrivain se tient debout devant la fenêtre qui lui donne un regard unique sur la place publique de son quartier, à Paris. Il tient une copie de son dernier livre, la bande dessinée Autoportrait de Paris avec chat, paru en avril 2018.
«Les fenêtres, j’aime ça. J’aime regarder comme ça, un peu avec distance.»
— D L
« C’est un quartier où il y a beaucoup de bruit, ajoute-t-il à propos du 10e arrondissement. J’adore le bruit. Il y a beaucoup de bruit, constamment, toute la nuit et, souvent, de plus en plus de sirènes des voitures de police et des ambulances. »
C’est sur sa table installée devant la fenêtre, où sont posés des crayons de couleur, qu’il a écrit la plupart des pages de son dernier livre, Autoportrait de Paris avec chat – sa première bande dessinée –, dont il prépare déjà une suite.
Une main tient un crayon au-dessus d’un cahier où l’on distingue deux forme de personnages.
« Chaque fois, Dany nous pose toujours un petit challenge, raconte son voisin, le célèbre écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, qu’il croise à la « table des Africains », dans l’une des aires communes de sa résidence. Il a pratiquement réinventé le genre de l’autofiction. »
Paris est une ville en constant mouvement, explique Dany Laferrière, et pour bien représenter ce mouvement, il faut selon lui comprendre l’immobilité. Entre les voyages, les entrevues, les lectures publiques et les séances du jeudi après-midi à l’Académie française, le dessin l’apaise. « Quand je dessine, j’ai l’impression que mon énergie se renouvelle. »
« Quand on écrit des livres sur Paris ou sur New York, si l’on essaie de décrire la vitesse du mouvement, de montrer uniquement cela, on tombe dans le vide, dans l’inutile, dans quelque chose qui n’a aucun sens. Il faut à la fois voir le grand ensemble et aussi un petit carré, comme ce petit carré que l’on voit là, par la fenêtre. Ce petit carré, ce morceau, est aussi important, [il] dit la ville autant que l’ensemble de la ville. Alors, c’est ça que je fais. Je regarde par la fenêtre, et après, je marche dans la ville. »
Le journaliste Danny Braun a rencontré Dany Laferrière dans son appartement de Paris.
La somme des rêves de Paris : promenade
« Lire, c’est suivre un inconnu avec confiance. »
— D L
En déambulant dans la Ville Lumière, l’auteur rappelle que celle-ci est aussi influencée par le reste du monde qui la visite ou qui s’y installe. Autoportrait de Paris avec chat ne porte pas seulement sur la capitale française, mais aussi sur tous ces gens qui y sont venus un jour avec un rêve.
« Il y a toujours un jeune écrivain du sud, du tiers-monde, qui arrive à Paris. Il y a toujours un jeune Américain, un jazzman comme Miles Davis. Il y a toujours quelqu’un qui vient de quelque part et qui arrive à Paris avec ce rêve. Donc, c’est ça qui fait Paris. C’est une somme de rêves. C’est pour ça que ce livre est comme suspendu entre ciel et terre. »
Les rues de Paris sont habitées par l’âme de nombreux écrivains et poètes, dont ici le poète martiniquais Aimé Césaire.
Qu’on soit Guillaume Apollinaire ou MC Solaar, c’est un même mouvement où poètes et écrivains parsèment leur âme à chaque coin de rue.
« Les gens ne meurent pas; c’est une ville tout en citations, dit Dany Laferrière. C’est une ville tout en références. Les murs de la ville écrivent la ville. On voit « Racine est mort ici », « Molière a écrit telle chose »… C’est une ville écrite. Donc, j’ai voulu en tant qu’écrivain rendre hommage à cette ville qui a placé le livre au sommet. »
Fréquenter les cafés et les bistros parisiens est une tradition locale qui sert de deuxième poste d’observation sur la société parisienne, raconte-t-il.
« On entend parler des langues africaines, des langues moyen-orientales, des langues européennes. C’est une ville qui absorbe la société. »
« L’eau m’inspire toujours quand on est dans un espace de béton, de ciment, de verre et de fer, parce que c’est un mouvement », indique Dany Laferrière.

Festival Atlantide, les rivages de la littérature
Elsa Gambin, Ouest-France
26 février 2019
Plus de cinquante écrivains sont invités, du 28 février au 3 mars, pour autant de rencontres. Un peu de douceur épistolaire dans un monde chaotique, portée la leçon inaugurale par Dany Laferrière.
Entretien
Dany Laferrière de l’Académie française donne la leçon inaugurale du Festival des littératures, à Nantes, le 1er mars.
À quoi doit-on s’attendre derrière ce titre énigmatique de votre leçon inaugurale, « L’univers dans une tasse de café » ?
Je peux vous dire que toute la conférence s’y love et même une grande partie de mes livres. On a du mal à imaginer tout ce que peut contenir une tasse de café qui remonte à une enfance qui fut lumineuse, même au cœur d’une dictature.
Vous succédez, avec cette ouverture de festival, à votre ami Alain Mabanckou. Pas trop la pression ?
Non, il ne peut pas y avoir de pression quand on a déjà fait le discours de réception de l’Académie française où Montesquieu, Voltaire et Hugo m’ont précédé ! Et puis la longue amitié que j’entretiens avec Alain Mabanckou ne m’apporte qu’une énergie sereine. Qui peut refuser une tasse de café des Palmes, celle de ma grand-mère Da ?
Vous partagez avec lui cette idée qu’il faut cesser d’accoler aux écrivains une étiquette, souvient liée à leur langue ou leurs origines. Est-ce parce que l’écrivain est, simplement, universel ?
J’ai commencé à lire très jeune afin d’enjamber la fenêtre de l’imaginaire, en emportant l’alphabet pour tout bagage. Je lisais une page les yeux ouverts et je la repassais dans ma tête les yeux fermés. Tout cela me semble si intime que ça ne regardait que moi. Et pas les pouvoirs qui s’intéressent trop aux origines, aux identités, toutes ces notions qui n’ont rien à voir avec la lecture et l’écriture.
Nous lisons pour partir, nous écrivons pour revenir.
Votre dernier livre, Autoportrait de Paris avec chat , est un objet littéraire hybride, à la fois élégant et ludique, qui décrit un Paris chatoyant. Vous avez dessiné ce roman. Mais vous dites que vous ne savez pas dessiner… Pourquoi ce choix ?
Je crois qu’un écrivain ou n’importe quel être humain devrait de temps en temps sortir du tunnel des habitudes. Je sais que pour ne pas se perdre dans cette jungle qu’est la vie, nous marquons l’espace de repères qui nous aideront à revenir au point de départ.
Mais une ou deux fois dans la vie, nous pouvons prendre cette petite route de terre qui nous appelle depuis longtemps, même si nous ne savons pas où elle nous mène. Il y va de notre intégrité de vivant. Si nous ne le faisons pas au bon moment, nous signons notre arrêt de mort. Chacun peut choisir à tout moment ce qu’il n’a jamais fait et le faire. Aussi minuscule soit l’aventure.
Dans une interview, vous avez déclaré : « Je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain ». La liberté totale, ce serait donc sortir de sa zone de confort, tenter de faire ce qu’on ne sait pas faire ?
Je ne sais pas ce qu’est la liberté, c’est peut-être parfois de ne rien faire. Je peux seulement sentir quand je suis libre.
Vous êtes un adepte de la lenteur, au sens de prendre son temps, apprendre à ne rien faire… Or la littérature est souvent un reflet de la société. La littérature doit-elle faire attention, elle aussi, à ne pas aller trop vite ?
Au fond, quand je dis de ne rien faire, je veux plutôt dire de faire ce qui nous plaît, ce qui est si proche de nous que ça ne concerne que nous. On peut y voir de l’égoïsme. Je crois qu’il faut éviter parfois d’ajouter au bruit du monde. Sortir de cet absorbant « extime » pour se réfugier dans l’intime.
Il nous manque ce ton murmuré que prenaient mes tantes quand elles ne voulaient pas que je les entende. Je parle trop souvent dans un micro et je me dis que si je n’avais pas l’écriture ou une oreille amie, je n’entendrais plus ma voix intérieure, celle qui me structure.
Vous êtes également un grand lecteur. La lecture n’est-elle pas justement l’activité par excellence qui permet de prendre le temps ?
Il faut dissocier la lecture ou l’écriture de la notion de temps. Elles sont faites justement pour l’annuler. J’entends souvent « j’ai dévoré tel livre » ou « c’est un livre dont les pages se tournent toutes seules ». Un bon lecteur cherche à être dévoré et on veut prolonger la rencontre avec un ami et non aller au plus vite à la fin.
Heureusement que j’entends aussi : « Je suis triste à l’idée de terminer ce livre. » Rassurez-vous un bon livre se loge à l’intérieur de nous et y reste longtemps.
Le temps que vous prenez à lire un livre n’est pas le temps de l’écrivain, mais celui du lecteur. Alors, vous y allez à votre rythme.
Lors de l’émission La grande librairie, vous avez dit « ne pas faire confiance aux gens qui aiment les chats ». Vous avez quand même confiance en moi, qui les aime, pour retranscrire vos propos ?
La saillie est de Genêt. Elle disait plutôt : « J’aime les chats, mais je n’aime pas les gens qui aiment les chats. » Les Français pratiquent depuis toujours l’art de la formule. Ils y excellent et le monde entier les envie pour cela. Je vous quitte donc avec trois.
« Un Académicien c’est quelqu’un qui après sa mort devient un fauteuil » (Cocteau).
« Je ne le croyais pas capable d’un acte aussi naturel » (Mauriac apprenant la mort de Cocteau).
« La nature a horreur du Gide » (Tristan Bernard, je crois). Il faut maintenir le doute dans les citations en refusant d’aller vérifier sur Google. C’est notre façon de résister à ce goût effréné de l’exactitude.
Vendredi 1er mars, à 19 h, leçon inaugurale de Dany Laferrière, au Lieu unique. Entrée libre.

Librairie francophone
avec Emmanuel Kherad, France Inter
4 mars 2019
Les amants des mots seront heureux de découvrir ce magazine littéraire qui sera télévisé une fois par mois. Reprenant la formule existant déjà à la radio, La librairie francophone, émission animée par Emmanuel Khérad et consacrée à la littérature de la francophonie, propose, à chaque épisode, plusieurs rubriques ainsi que des rencontres avec des auteurs dont les ouvrages sont commentés par des libraires du Québec, de France, de Suisse, de Belgique, de la Martinique, etc. Cette première émission accueille notamment l’auteur Dany Laferrière venu parler de son ouvrage Autoportrait de Paris avec chat. Elle est intéressante et variée dans son contenu, mais un peu figée dans sa forme. Comme si on n’avait pas quitté les ornières radiophoniques. Un décloisonnement des entrevues serait apprécié.

Les univers de Dany Laferrière
Charles-Édouard Carrier, Le Devoir
16 mars 2019
300 millions : c’est le nombre de francophones répertoriés à travers le monde. Depuis 10 ans, on en dénombre même 35 millions de plus. Elle est bel et bien vivante, la langue de Molière. Celle-ci est toutefois au cœur de bien des luttes, à l’échelle de la province, du pays et du monde. Au Québec, des voix s’élèvent régulièrement pour la protéger et dénoncer son recul dans l’espace public. À l’occasion de la Semaine nationale de la francophonie, Le Devoir consacre un cahier spécial à la langue française, à ceux qui la font rayonner et aux enjeux qui y sont rattachés.
Les univers de Dany Laferrière
Les mots comme de la musique aux oreilles
L’écrivain québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière, de l’Académie française, maîtrise à la perfection la langue de Molière, dans toute sa beauté et toutes ses subtilités. Avec la magie et la poésie des mots, il nous transporte dans les univers qui sont les siens. Le Devoir a échangé avec lui par courriel, alors qu’il attendait son avion pour Guangzhou, en pleine tournée de promotion à travers la Chine. Tour à tour, il nous fait part de ses observations sur l’usage du français, nous parle de littérature en Haïti, de son dernier ouvrage, Autoportrait de Paris avec chat.
Vous voyagez souvent et aux quatre coins du monde. Qu’observez-vous quant à l’usage de la langue française ? Comment se porte-t-elle aujourd’hui ?
Les langues n’ont pas de vie personnelle, elles dépendent des aléas sociaux, politiques ou économiques, mais elles constituent souvent une des plus fortes passions humaines, d’où la difficulté de les analyser. Cela dépend de leur classification dans les besoins. Il y a des peuples en guerre qui cherchent à survivre, des peuples sous la dictature qui cherchent à se libérer, des peuples affamés qui cherchent à manger et d’autres qui résistent aux dogmes religieux. Quand on a résolu ces problèmes, on peut passer à des difficultés d’ordre identitaire tout aussi essentielles. Je remarque simplement que les pays plus pauvres ne parlent jamais de la mort de la langue, ils se contentent de la parler et s’estiment heureux quand on leur permet cela. Les pays plus riches en parlent souvent sous un angle nostalgique et évoquent parfois un temps où leur langue dominait la scène. Quant au Québec, son cas est particulier puisque tout en étant riche, il doit défendre sa langue, la plaçant ainsi au coeur de son identité.
D’Haïti au Québec à l’Académie
À votre entrée à l’Académie française, en mai 2015, vous avez mentionné qu’il s’agissait d’une élection significative pour Haïti. Aujourd’hui, celle-ci a-t-elle porté ses fruits pour Haïti et ses auteurs ?
J’avais, dès l’annonce de mon entrée à l’Académie, dédié simplement cette élection à Haïti et au Québec. Le premier a structuré ma sensibilité littéraire, et c’est au Québec que j’ai d’abord publié tous mes livres. Il y a une ligne directe entre ces deux pays dans le fait que je sois ce type d’écrivain. Cela dit, lorsqu’Anne Hébert a eu le prix Femina, on ne lui a pas demandé ce qu’elle allait faire pour les écrivains du Québec. On peut, par des conférences et par sa présence sur la scène littéraire, faire comprendre à l’État haïtien qu’écrire est un métier, et à l’État québécois qu’écrire réclame une certaine fantaisie. Aux jeunes écrivains, que c’est une histoire qui dure toute une vie. Qu’ils doivent être attentifs à la vie qui se déroule autour d’eux et chercher à en témoigner par tous les moyens que leur accordent leur sensibilité, leur sens musical et leur capacité à capter une époque comme une vie particulière.
Vous serez l’invité d’honneur de la 25e édition de Livres en folie le 20 juin prochain en Haïti. Pour vous qui êtes né à Port-au-Prince, avez grandi à Petit-Goâve, avez écrit pour le journal Le Petit Samedi soir et avez fait partie de l’équipe de Radio Haïti, que signifient ces rencontres en sol haïtien ?
Haïti n’a jamais quitté le coeur du monde. Un peu partout sur cette planète, on s’étonne du fait que les chauffeurs de taxi haïtiens citent Rimbaud et donnent une opinion réfléchie sur la situation au Moyen-Orient. Est-ce un temps trop long sous la dictature qui les a obligés à s’intéresser au reste du monde puisque le dictateur sanctionnait toute opinion sur la situation nationale ? Pour moi, ce sera un moment émouvant puisque j’irai dans des villes que je n’ai pas visitées depuis longtemps et j’aurai la possibilité de converser avec une nouvelle génération.
Votre plus récent livre, Autoportrait de Paris avec chat, marie écriture manuscrite et dessins. Il fait danser les paragraphes et illustrations dans l’ordre et le désordre. De cette façon, n’enlevez-vous pas un peu de cette magie laissée au lecteur lorsqu’il met lui-même en scène le récit dans lequel il est plongé ?
Vous me dites que les dessins sont peut-être de trop et engagent un peu l’imaginaire dans un étroit tunnel… je crois pour ma part qu’il faut prendre un livre avec l’univers qu’il propose. La question est plutôt de savoir s’il reste loyal à cet univers. Suggérer que telle ou telle chose ne se fait pas fait basculer l’art dans l’espace du pouvoir. Le pouvoir du possible, l’art de l’impossible. L’art et le pouvoir créent ainsi une tension nécessaire à notre vie. D’abord, ces dessins sont tellement liés au texte qu’ils deviennent essentiels au livre. C’est cela, le livre. Ce ne sont pas des photos. Le dessin est un art en lui-même. Quand je dessine Miles Davis, ce n’est plus un Miles Davis objectif, mais une vision subjective du musicien. Les mots comme les dessins sur une page forment un tableau dans ce livre.
Est-ce pour cette raison que certains lecteurs voient ce livre comme une expérience, une aventure littéraire ?
La magie d’un texte, c’est le lecteur qui doit la ressentir et c’est assez unanime dans ce cas. On m’a dit qu’on entre dans ce livre sur la pointe des pieds pour s’y installer assez vite. On s’y perd dans des pièces parfois ensoleillées, d’autres fois baignées dans une pénombre, on entend de la musique, celle du jazz, du rap, de Boris Vian ou de Duke Ellington, on assiste à l’éclosion d’un mythe comme celui de Coco Chanel ou au rapprochement étrange entre Villon et Doc Gynéco, et on s’étonne de la force intellectuelle de James Baldwin. C’est ce mélange des genres qui fait l’originalité du livre.
Votre premier roman, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, est sorti en 1985. Trente-quatre ans plus tard, avez-vous le sentiment que cette oeuvre a bien vieilli ?
On ne peut pas savoir. En revanche, le livre est toujours en librairie et un livre que les gens lisent garde sa fraîcheur. Il arrive que des lecteurs vieillissent mal aussi. Au début, ils sont intrépides, lisent des livres réputés difficiles, puis, au fil du temps, ils ne lisent plus que des livres qui se laissent dévorer.
Si le Dany Laferrière qui publiait l’an dernier Autoportrait de Paris avec chat prenait un café avec l’autre Dany Laferrière, celui à la veille du lancement de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de quoi discuteraient les deux hommes ?
Du café. Celui de ma grand-mère, dont je n’ai oublié ni l’odeur ni le goût. Pas plus que le visage de celle qui a structuré ma sensibilité.
Et comment voyez-vous le futur de la littérature française ?
Je ne lis pas dans le marc de café.

« Je vais être meilleur dessinateur qu’écrivain »
Nicholas De Rosa, Agence QMI
26 juillet 2019
Dany Laferrière s’est ouvert au sujet de sa passion pour le dessin en entrevue à l’émission matinale de QUB radio, vendredi.
C’est après que l’animateur Maka Kotto lui eut demandé son secret pour encore avoir l’air si jeune du haut de ses 66 ans que Dany Laferrière s’est livré au sujet de l’illustration.
« Le secret? Faire constamment quelque chose qu’on aime. J’aimais faire des petites fleurs, j’y trouvais mon plaisir et à un moment donné j’ai compris que c’est l’idée de mettre des couleurs sur des dessins qui me plaisait » , a raconté l’écrivain.
C’est une activité qui apportait tellement de plaisir au membre de l’Académie française qu’il voulait l’intégrer à un de ses livres. C’est pour cette raison qu’il a signé l’an dernier le roman dessiné Autoportrait de Paris avec chat , un bouquin grand format entièrement écrit et dessiné à la main.
« Le dessin m’apporte une sorte d’immédiateté, a poursuivi l’écrivain. Je me sens dans l’instant, et j’ai compris que tout le temps que j’écrivais, c’était exactement pour cela, pour arriver à atteindre cet instant-là […] Pendant que je mets le crayon et que la couleur apparaît, au moment où ma main fait le trait, j’ai l’impression d’atteindre l’instant et pour moi, c’est ça, l’immortalité. »
Dany Laferrière entend poursuivre cette passion autant qu’il le pourra, si bien qu’il croit même que ses talents avec les images surpasseront ceux qu’il a avec les mots.
« C’est peut-être la première fois que je vais dire ça: de plus en plus, je crois que je vais être meilleur dessinateur qu’écrivain alors que j’ai commencé il y a même pas à peine deux ans » , a-t-il confié en ondes.

Comment gère-t-on l’hybridité?
entrevue avec Enki Bilal, Radio-Canada
23 novembre 2019

Resenha desenhada de Autoportait de Paris com Chat
par Ana Cláudia Romano Ribeiro (Brésil)
28 juillet 2022

Expo Autoportrait de Paris avec Chat










D’abord présentée à la librairie Monet à Montréal, puis dans les maisons de la culture du Québec, l’exposition entourant la sortie du livre de Dany Laferrière s’est installée à la très belle Maison de la littérature à Québec. Percée dans l’univers de l’auteur, l’expo montre le Paris des artistes, des cafés, du vin et… des chats ! On peut aussi y consulter la bibliothèque idéale de M. Laferrière. Un hommage à la Ville lumière, donc, mais aussi à celui qui nous fait tant voyager avec ses mots pleins d’humour.

