À Roland Désir, en train de dormir, quelque part, sur cette planète.
D L
Deux jeunes hommes dans la moiteur d’une chambre poisseuse de Montréal. Torse nu sur son divan, l’un écoute du jazz en philosophant. L’autre rêve de devenir écrivain. Il lit Baldwin, Hemingway, Miller ou Bukowski, et s’extasie devant l’appétit sexuel des jeunes filles sérieuses. Ensemble ils dissertent sur la beauté et l’origine du désir, sur la Blanche et le Nègre. Et ça fait des étincelles. Machine à écrire, ruban neuf, papier immaculé : la vieille Remington 22 dégotée chez le brocanteur est riche de promesses… L’écrivain est en route !
Hautement incisif, terriblement insolent, irrésistiblement drôle, le premier roman de Dany Laferrière n’a pas pris une ride. Un hymne à la littérature en mouvement.
Rien jusqu’ici de semblable dans une littérature où tout est invariablement blanc.
— Ivanhoé Beaulieu, Le Devoir, 1985
Parmi les 25 romans qui ont défini le Québec
— L’actualité, 2022
Une énergie crue, une liberté de ton rare, une audace totale.
— La Presse
Là où certains croyaient déceler de la “légèreté”, je découvrais un projet au long cours, un choix esthétique très fort, le début d’une autobiographie américaine, un auteur libre, débarrassé du fardeau que portent les écrivains noirs: témoigner de leur condition collective sans laisser la moindre place à l’expression individuelle.
— Alain Mabanckou, Le Figaro, 2020
Lire un extrait
Le Nègre est un bien meuble.
Code Noir, 1685
Le Nègre Narcisse Pas croyable, ça fait la cinquième fois que Bouba met ce disque de Charlie Parker. C’est un fou de jazz, ce type, et c’est sa semaine Parker. La semaine d’avant, j’avais déjeuné, dîné, soupé Coltrane et là, maintenant, voici Parker.
Cette chambre n’a qu’une qualité, tu peux jouer du Parker ou même du Miles Davis ou un coco plus bruyant encore comme Archie Shepp à 3 heures du matin (avec des murs aussi minces que du papier fin) sans qu’aucun imbécile ne vienne te dire de baisser le son.
On crève, cet été, coincés comme on est entre la Fontaine de Johannie (un infect restaurant fréquenté par la petite pègre) et un minuscule bar topless, au 3670 de la rue Saint-Denis, en face de la rue Cherrier. C’est un abject taudis que le concierge a refilé à Bouba pour 120 dollars par mois. On loge au troisième. Une chambre exiguë, coupée en deux par un affreux paravent japonais à grands oiseaux stylisés. Un réfrigérateur constamment en état de palpitation comme si on nichait à l’étage d’une gare ferroviaire. Des bunnies de Playboy punaisées au mur qu’on a dû enlever en arrivant pour éviter le suicide qu’un tel genre de choses entraîne inévitablement. Une cuisinière aux foyers aussi glacés que des tétons de sorcière volant par -40 degrés. Avec, en prime, la Croix du mont Royal, juste dans l’encadrement de notre fenêtre.
Je dors sur un lit crasseux et Bouba s’est arrangé avec ce Divan déplumé, tout en bosses. Bouba semble l’habiter. Il boit, lit, mange, médite et baise dessus. Il a fini par épouser les vallonnements de cette pouffiasse gonflée au coton.
Dès notre arrivée dans cette bauge étroite, Bouba s’est installé sur ce Divan avec la collection complète de l’œuvre de Freud, un vieux dictionnaire dont les premières lettres (A B C D et une partie de E) manquent et un volume dépenaillé du Coran.
Bouba passe ses journées, apparemment, à ne rien faire. En réalité, il purifie l’univers. Le sommeil nous guérit de toutes les impuretés physiques, les maladies mentales et les perversions morales. Bouba fait, entre deux lectures du Coran, des cures de sommeil qui peuvent durer jusqu’à trois jours. Le Coran, dans sa sagesse infinie, dit : « Toute âme subira la mort. Vous recevrez vos récompenses au jour de la résurrection. Celui qui aura évité le feu et qui entrera dans le paradis, celui-là sera bienheureux, car la vie d’ici-bas n’est qu’une jouissance trompeuse.» (Sourate III, 182). Le monde peut alors sauter ou faire ce que bon lui semble, Bouba dort.
Son sommeil est, parfois, aussi aigu que la trompette de Miles Davis. Bouba est alors ramassé sur lui-même, le visage fermé, les genoux repliés sous le menton. D’autres jours, je le trouve abattu, les bras en croix, la gueule ouverte sur un trou noir, les orteils pointés vers le plafond. Le Coran dans sa pleine magnanimité dit : «Tu fais succéder la nuit au jour et le jour à la nuit, tu fais sortir la vie de la mort et la mort de la vie. Tu accordes la nourriture à qui tu veux sans compte ni mesure.» (Sourate III, 26). Bouba espère ainsi gagner sa place aux côtés d’Allah (que son saint nom soit béni). Charlie Parker crève la nuit. Une nuit moite et lourde des Tristes Tropiques. Le jazz me ramène toujours à La Nouvelle-Orléans et ça fait un Nègre nostalgique.
Bouba est affalé sur le Divan dans sa pose habituelle (couché sur le côté gauche, face à La Mecque) à siroter du thé de Shanghai tout en feuilletant un bouquin de Freud. Comme Bouba est complètement toqué de jazz et qu’il ne reconnaît qu’un gourou (Allah est grand et Freud est son prophète), ça ne lui a pas pris de temps à bricoler cette thèse complexe et sophistiquée où, au bout du compte, Sigmund Freud devient l’inventeur du jazz.
— Et avec quelle pièce, Bouba ?
— Totem et Tabou, Vieux.
Vrai, il m’appelle Vieux.
— Si Freud avait écrit du jazz, bon Dieu de merde, cela se saurait.
Bouba prend alors une longue respiration. Ce qu’il fait chaque fois qu’il a affaire à un incrédule, un cartésien, un rationaliste et un réducteur de têtes. Le Coran dit : «Veille donc, ô Muhammad : car eux aussi veillent et épient les événements.»
— Tu sais, parvient à chuchoter Bouba en guise d’explication, tu sais bien que S.F. a vécu à New York.
— Bien sûr.
— Alors, il aurait pu apprendre à jouer de la trompette de n’importe quel musicien tuberculeux de Harlem.
— Possible.
— Sais-tu au moins c’est quoi, le jazz?
— Je ne peux pas le dire, mais si on en joue devant moi, je suis capable de l’identifier.
— Bon, dit Bouba après une longue minute de méditation, écoute ça alors.
Et me voici avalé, absorbé, annihilé, bu, digéré, mastiqué par ce Niagara de mots débités, dans un délire fantastique, avec une diction paranoïaque, le tout secoué de pulsations jazzées au rythme des incantations de sourates, avant de comprendre que Bouba me fait une lecture hachée, syncopée des tranquilles pages 68 et 69 de Totem et Tabou.
L’effigie de la princesse égyptienne Taïah surmonte le vieux Divan où Bouba passe ses journées, couché ou assis sur ses jambes repliées à brûler des résines odorantes dans un brûle-parfum oriental. Il se fait, sans arrêt, du thé sur un réchaud à alcool en lisant des livres rares sur l’art assyrien, les mystiques anglais, les Vèvès du vaudou, la Fata Morgana de Swinburne. Il passe ainsi son précieux temps à admirer sur une gravure, achetée rue Saint-Denis, le corps frais de la Beata Béatrice de Dante Gabriel Rosseti.
— Écoute ça, Vieux.
Ça fait une trentaine de fois, depuis le début de cette semaine, que j’écoute ça. Ça, c’est une passe de Parker. Le visage de Bouba, tendu comme un mât de misaine, écoute aussi. On entendrait facilement voler une tsé-tsé. Saint Parker des Enfers, priez pour nous. J’écoute de mon mieux.
Bouba boit littéralement chaque note rauque qui sort du sax de Parker. Juste au milieu de la Grande Passe (Bouba dixit), exactement au moment où le vieux Parker (1920-1955) allait attaquer ces précieuses secondes (128 mesures) qui ont révolutionné le jazz, l’amour, la mort et toute notre foutue sensibilité, juste à ce moment le ciel choisit de déferler sur nos têtes sous le mode brutal d’un baisage à fond de train zébré de hurlements stridents, de cris de bête blessée, d’arrachements (les tripes dans une cavalcade de chevaux rétifs, juste là, au-dessus de nos têtes). La table tournante tressaute comme une rainette aux doigts adhésifs. Qu’est-ce que c’est ? Est-ce le courroux d’Allah ? « N’examinent-ils pas attentivement le Coran ? Si tout autre qu’Allah en était l’auteur, n’y trouveraient-ils pas une foule de contradictions ?» (Sourate IV, 84). Est-ce Ogoun, le dieu de feu du panthéon vaudou ? Bouba croit, tout simplement, que nous avons loué l’antichambre de l’enfer et qu’au-dessus de nous vit Belzébuth soi-même. Le bruit reprend avec plus de violence. Plus fort. Plus précipité. On dirait nettement une course effrénée des quatre chevaux de l’Apocalypse. Parker a juste le temps de jouer Cool Blues et après, ce petit monstre d’invention, de folie sonore, Koko (1946). La seule pièce musicale à pouvoir faire face à cette démence qui nous tombe du ciel. Le plafond descend d’un millimètre dans un nuage de poussières roses. Soudain, rien. On attend avec impatience, en haleine, la fin du monde. L’Apocalypse privée. Sur mesure. Silence. Puis ce cri tendu, en contre-ut, aigu, soutenu, inhumain, tantôt allegro, tantôt andante, tantôt pianissimo, cri interminable, inconsolable, électronique, asexué, sur fond de sax Parker; unique chant de cette aube. II
La Roue du temps occidental Ça va terriblement mal ces temps-ci pour un dragueur nègre consciencieux et professionnel. On dirait la période de Négritude terminée, has been, caput, finito, rayée. Nègre, out. Go home Nigger. La Grande Passe Nègre, finie! Hasta la vista, Negro. Last call, colored. Retourne à la brousse, p’tit Nègre. Faites-vous hara-kiri là où vous savez. Regarde, maman, dit la jeune Blanche, regarde le Nègre coupé. Un bon Nègre, lui répond le père, est un Nègre sans couilles. Bon, bref, telle est la situation en ce début des années 80 marquées d’une pierre noire dans l’histoire de la civilisation nègre.
À la bourse des valeurs occidentales, le bois d’ébène a encore chuté. Si, au moins, le Nègre éjaculait du pétrole. L’or noir. Triste, le sperme du Nègre est blanc. Par contre, le Jaune remonte le courant. C’est propre, le Japonais, ça prend pas de place et ça connaît le Kama-sutra comme sa première Nikon. Si vous voyiez ces poupées jaunes (1,25 mètre, 110 livres), aussi portatives qu’une boîte de maquillage au bras de ces longues filles (mannequins, vendeuses de grands magasins), c’est à vous arracher des gémissements bleus. Paraît que les Japs sont autant faits pour le disco que les Nègres pour le jazz. Pourtant ce ne fut pas toujours ainsi. God n’a pas toujours été jaune. Le traître.
Dans les années 70, l’Amérique était encore bandée sur le Rouge. Les étudiantes blanches faisaient leur B.A. sexuelle quasiment dans les réserves indiennes. Les résidentes se contentaient des rares étudiants indiens qui traînaient encore sur les campus. Naturellement un grand nombre de Peaux-Rouges accouraient d’un aussi grand nombre de tribus, attirés par l’odeur de la chair des jeunes squaws blanches. On a beau être un jeune Iroquois fier, la baise gratuite c’est mieux que l’eau-de-vie. Alors les filles blanches se foutaient à l’Huron. La baise cheyenne, c’est le pied. Ce n’est pas rien de baiser avec un type dont le nom exact est Taureau Fougueux. À chaque hurlement entendu la nuit dans les dortoirs, on pouvait deviner, suivant la modulation, qu’un Huron, un Iroquois ou un Cheyenne venait d’ensemencer une jeune Blanche de son foutre rouge. Cela a duré jusqu’à ce que chaque Indien ait écopé d’une syphilis chronique. La race blanche anglo-saxonne étant de ce fait menacée dans sa survie, l’Establishment arrêta à temps le massacre. Les filles Wasp furent traitées drastiquement à la pénicilline, après qu’on eut renvoyé les étudiants indiens dans leurs réserves respectives achever en douce le génocide commencé avec la Découverte.
Les universités reprirent leur train-train quotidien, gris, blême, sans issue, et au moment où les filles commençaient à vraiment s’ennuyer avec les types fades, pâles et blafards des Ivy League, éclatèrent sur les campus les premières violentes, puissantes et incendiaires manifestations des Black Panthers. « Enfin, du sang !», crièrent en chœur les Joyce, Phyllis, Mary et Kay, désespérées de la baise à la petite semaine qui conduit à ce genre d’union conventionnelle et à une vie grise et frustrée avec les John, Harry, Walter et consorts.
Baiser nègre, c’est baiser autrement. L’Amérique aime foutre autrement. La vengeance nègre et la mauvaise conscience blanche au lit, ça fait une de ces nuits! En tout cas, il a fallu quasiment tirer des dortoirs nègres les filles aux joues roses et aux cheveux blonds. Le grand Nègre de Harlem baise ainsi à n’en plus finir la fille du Roi du rasoir, la plus blanche, la plus insolente, la plus raciste du campus. Le grand Nègre de Harlem a le vertige d’enculer la fille du propriétaire de toutes les baraques insalubres de la 125e (son quartier), la baisant pour toutes les réparations que son salaud de père n’a jamais effectuées, la forniquant pour l’horrible hiver de l’année dernière qui a emporté son jeune frère tuberculeux.
La jeune Blanche prend aussi pleinement son pied. C’est la première fois qu’on manifeste à son égard une telle qualité de haine. La haine dans l’acte sexuel est plus efficace que l’amour. C’est fini, tout ça. La dernière guerre livrée en Amérique. À côté de cette guerre des sexes colorés, celle de Corée fut une escarmouche. Et la guerre du Vietnam, une plaisanterie sans incidence sur le cours de la civilisation judéo-chrétienne. Si vous voulez un aperçu de la guerre nucléaire, mettez un Nègre et une Blanche dans un lit. Mais, aujourd’hui, c’est fini. Nous avons frôlé la destruction totale sans le savoir. Le Nègre était la dernière bombe sexuelle capable de faire sauter la planète. Et il est mort. Entre les cuisses d’une Blanche. Au fond, le Nègre n’est qu’un pétard mouillé, mais ce n’est pas à moi de le dire. Place aux Jaunes. Ce sont les Japonais qui mènent la danse sur le volcan. C’est leur tour. Le casino de la baise. Rien à redire. Rouge, Noir, Jaune. Noir, Jaune, Rouge. Jaune, Rouge, Noir. La roue du temps occidental.
III
Belzébuth, le dieu des Mouches, habite l’étage au-dessus Faut lire Hemingway debout, Basho en marchant, Proust dans un bain, Cervantès à l’hôpital, Simenon dans le train (Canadian Pacific), Dante au paradis, Dosto en enfer, Miller dans un bar enfumé avec hot dogs, frites et coke… Je lisais Mishima avec une bouteille de vin bon marché au pied du lit, complètement épuisé, et une fille à côté, sous la douche.
Elle passa une tête dégoulinante par la porte entrebâillée de la salle de bains pour me demander deux ou trois choses à la fois: une serviette pour cacher ses seins, une seconde pour passer autour de ses hanches (chic, Gauguin !), une troisième pour ses cheveux mouillés et une dernière pour ne pas poser ses pieds sur le plancher sale.
Elle me sourit en sortant de la salle de bains. Ça m’a coûté quatre serviettes de voir sa dentition.
Je reprends ma position initiale, ouvrant Mishima à la page 78, pour me plonger dans le Japon d’avant la guerre durant 88 secondes, c’est-à-dire trois pages et deux tiers, avant de sombrer dans un sommeil de Nègre bonze du Fuji.
Vraiment, on n’a aucune chance de dormir par cette chaleur. J’avais laissé la fenêtre ouverte et l’air chaud m’a complètement mis K.-O. Je me sens aussi groggy qu’un de ces minables boxeurs qui pullulent dans les romans d’Hemingway. Je n’ai même plus la force de me traîner sous la douche. Je flotte déjà dans un océan de coton.
Je ne peux pas dire combien de temps j’ai passé dans cet état. Je reprends conscience en entendant un lointain bz bz. Une énorme mouche verte aux yeux couperosés vole, en se cognant sans arrêt, au-dessus de l’évier. Elle a l’air aveugle. Complètement soûlée par la chaleur. Ses ailes bougent frénétiquement. Une mouche sous codéine. Elle se cogne une dernière fois contre le mur avant de piquer, en kamikaze, dans l’eau de vaisselle.
Je regarde, couché, les boîtes de carton et les sacs verts à ordures bourrés de linge sale, de bouquins, de disques (soldes) et de bouteilles d’épices qui traînent sur le plancher depuis deux jours.
La vieille mouche a arrêté de bouger depuis un moment. Elle flotte sur le dos. Son ventre jaune pollen est gonflé d’eau. Je reprends Mishima, page 81. Les mots m’apparaissent comme des esquisses de mouches. Les lettres tremblantes, secouées de légers frissons. La phrase cahotante, vivante, bougeant sous mes yeux.
La mouche dérive, raide morte, entre les verres. Je suis l’unique responsable devant le dieu des Mouches. Bouba croit que Belzébuth habite l’étage au-dessus.
La bouteille gît encore au pied du lit. Je bois une bonne rasade avant de sombrer de nouveau dans la plus douce somnolence. Le vin descend, onctueux, chaud, dans ma gorge. Pas mal pour un vin de mauvaise qualité. Je me sens mou et comblé.

Regard sur l’œuvre
Première interview à la télévision
avec Denise Bombardier, Le lait chaud, Radio-Canada
1985
Quelle histoi’e!
par Pierre Foglia, La Presse
1985
Il est une fois deux Nègres au Carré Saint-Louis. Un qui baise tout ce qui bouge, et l’autre aussi. Mais l’autre, en plus de sauter les petites Anglaises qui vont à McGill, l’autre en plus, écrit un livre. Qui vient de sortir chez VLB, avec un titre bien sympathique: « Comment faire l’amour avec un Nègre, sans se fatiguer »…
L’auteur de ce mode d’emploi s’appelle Dany Laferrière. Il est Haïtien et je suppose que c’est en toute connaissance de cause qu’il écrit des trucs comme celui-ci: «Baiser Nègre, c’est baiser autrement, la vengeance nègre et la mauvaise conscience blanche au lit, ça fait une de ces nuits!»…
Je n’ai d’ailleurs pas choisi la meilleure citation. Celle-ci donne une idée plus juste du ton du livre: « Dans une rencontre entre un Noir et une Blanche, ce qui prédomine, c’est le mensonge »…
On se rend vite compte que ce Nègre-là n’est pas le genre de farceur qui rit aux éclats. Un peu musulman, mais qui s’empresse d’ajouter que Freud est grand! Qui écoute Thelonious Monk. Qui lit Bukowsky et Handke. Et qui rêve tout le temps à Carole Laure. Et qui écrit malicieusement un roman plus tendre que noir. Un roman pour sourire, mais aussi pour bander. Avouez que c’est rare, et presque trop beau.
Hélas, rien n’est parfait, un roman beaucoup trop court aussi… Comme disait le cannibale : j’en aurais bien repris un petit morceau.
Comment lire un roman sans se fatiguer
par Ivanhoé Beaulieu, Le Devoir
23 novembre 1985
DANY LAFERRIÈRE aurait pu tout aussi bien intituler son roman Manuel de savoir-draguer à l’usage des nègres et des blanches qui fréquentent les bars de Montréal. A la place, il a choisi Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Mais, dans les deux cas, l’intention codifiante est la même. Le piège aussi.
Car ce que nous propose Laferrière ici pourrait se confondre en apparence à un code de savoir-vivre; l’humour en plus. Cet humour — qui va du rose au noir et du noir au rose — empêche d’ailleurs Comment faire l’amour… de sombrer dans une banale histoire mélodramatique de Noirs victimes et de Blancs racistes. Attention: Laferrière est bien assez futé pour s’apercevoir que, dans la vie, il y a des victimes et des bourreaux. Qu’elles sont souvent nègres et qu’ils sont souvent blancs.
L’astuce de Laferrière — car il y a une astuce ici — se trouve dans ces descriptions en apparence sommaires et lapidaires de rencontres de drague et de baise entre des nègres et des blanches. Le tort serait de s’en tenir au seul plan de l’humour. Sans bien voir ce qu’il recèle.
Deux jeunes Noirs partagent un minable studio de la rue Saint-Denis, près du square Saiint-Louis. Bouba, affalé sur son » divan « , partage lascivement son temps entre le sommeil, le jazz et la lecture de l’oeuvre complète de Freud. Il ne drague pas. C’est plutôt l’autre, le narrateur, grand liseur devant Allah et les hommes.
Voilà que ce narrateur — qui tient une sorte de journal épisodique –rêve d’un grand roman qui lui apporterait gloire et fortune. Entre eux, les palabres s’éternisent. De quoi parle-t-on ? De la littérature (décidément, ce narrateur a tout lu), de la musique (Bouba, lui connaît tout du jazz), du Prophète et des sourates de son Coran, de Freud et… des filles. Mais aussi du sort de la culture judéo-chrétienne, des rapports entre Blancs et Noirs. Une sorte de » condition humaine. » qui se déroulerait sur arrière-plan de bars et de discothèques.
Nos deux complices sont les seuls à savoir qu’ils sont à la fois musulmans et occidentaux. Pour les autres — les filles surtout, les Blanches –ils sont le » primitif « , 1′ » Africain « , le « naïf « , le bon nègre de Jean-Jacques Rousseau. Comme l’écrit habilement le narrateur-écrivain à l’occasion d’une entrevue avec Denise Bombardier: » Leur foi appartient à l’islam, mais leur culture est totalement occidentale. […] Allah est grand, mais Freud est leur prophète. «
Pour le reste, le roman tourne donc invariablement autour de la drague et de la baise. À vrai dire, c’est ce qui préoccupe le plus nos deux comparses dès qu’il est question des « autres : baiser nègre, c’est baiser autrement ! L’Amérique amie foutre autrement. La vengeance nègre et la mauvaise conscience blanche au lit, ça fait une de ces nuits. Et ceci:, Le nègre était la dernière bombe sexuelle capable de faire sauter la planète. « Et puis ceci encore: « Connaissez-vous un Blanc qui désire, ainsi, de but en blanc, devenir nègre ? Peut-être y en a-t-il mais c’est à cause du rythme, du jazz, de la blancheur des dents, du bronzage éternel, du fun noir, du rire aigu. Je parle d’un Blanc qui voudrait être Noir, juste comme ça. » Et le clin d’oeil de l’auteur qui, prestement, suit aussitôt: » Moi, je voudrais être Blanc. Bon, disons que je ne suis pas totalement désintéressé. Je voudrais être un Blanc amélioré. Un Blanc sans le complexe d’Oedipe. «
Autant rêver à la quadrature du cercle ! Laferrière le sait aussi. Il a pris le parti de se moquer doucement de tout cela. Le résultat, ma foi ! étonne. Du moins, rien jusqu’ici de semblable dans une littérature où tout est invariablement blanc.
Je ne sais pas si le roman de Laferrière aura auprès des Noirs de Montréal le succès qu’il devrait mériter. Les » autres « , nous, vont lui réserver sans doute un bon accueil. Attention, sachons tout de même lire à la fois sur les lignes et entre les lignes. Et le portrait qu’on trace de nous n’est pas aussi blanc qu’on le croit. On ne s’aimera pas toujours dans ce miroir qu’on nous tend.
Avec une économie de mots très efficace, Laferrière a le don de nous faire saisir les sentiments et les situations qu’il décrit. Sa façon de manier les dialogues et les descriptions révèle une très grande assurance d’écriture. Quelques répliques suffisent généralement. Des exemples ?
Le narrateur se retrouve chez une fille, Miz Snob: » On a parlé de Hölderlin, le vieux toqué, sur fond Rampal. Très snob. Vieux. — As-tu lu Burroughs ? — Oui. Dans le genre, je préfère Corso. Et celui-ci: » Un clochard s’approche de moi […]. Il sort de sa poche un minuscule morceau de papier. — R’garde. Qu’est-ce que tu vois là ? – Une carte de l’Afrique découpée d’un Time magazine. Il me regarde droit dans les yeux. — C’est ça. Comment le sais-tu ? C’est écrit en bas de la carte. — Oh ! t’es un intellectuel, toi. «
Ne vous y trompez pas ! Le roman de Laferrière est amusant, il n’est pas superficiel. Tout est, au bout du compte, une question de registre. Celui de Laferrière me semble d’une justesse remarquable. Il y avait longtemps qu’un même livre ne m’avait autant diverti et… laissé songeur. À lire avant de s’endormir, Pour rêver aux nègres ou aux filles.
Montréal en noir sur rose
par Réginald Martel, La Presse
30 novembre 1985
Mal construit et mal léché. Par cela même, le petit roman de Dany Laferrière a quelque chose de terroriste. Attention ! Ce n’est pas un pétard mouillé, mais une petite grenade, conçue par un amateur consciencieux et rusé. Ne toucher qu’avec précaution, car c’est plus violent que drôle et ça vient d’une intelligence qui vient de congédier, pour un moment, les sentiments.
L’auteur ? Un homme jeune, journaliste dit-on, d’origine haïtienne. Je n’en sais pas plus et peu importe. Ce qui compte, c’est que le roman offre plus que le titre, qui est racoleur et tant mieux; s’il se vend, il y aura des grincements de dents chez les détenteurs tranquilles de la bonne et blanche conscience.
Le prétexte du roman, c’est la baise. Le sujet, c’est le racisme : le racisme ordinaire, qu’on refoule dans la sphère secrète des fantasmes sexuels (avouez donc !). Dany Laferrière vous débusque ça avec un sans-gêne parfait, mettant à contribution des étudiantes de McGill, venues d’Outremont et de Westmount, volontairement égarées parmi les Nègres.
Il n’invente rien, le romancier. Avez-vous déjà fréquenté les bars nègres ? Je vous jure qu’en mon temps, avant-hier, c’était cela exactement. Elles ne venaient pas toutes de McGill, les blondes à peau rose, mais elles venaient pour cela : ressentir les frissons interdits, draguer les Nègres, engouffrer le sexe des Nègres. Qui ne boudaient pas l’occasion : mangent du riz et du yassa, lisent les surates du Coran, mais sont pas fous.
Cet été il fait chaud, carré Saint-Louis. Peut-être pourrait-on y rencontrer Lo, le héros de Jean-Jules Richard. Il y ferait bonne figure et Jean-Jules aussi, tant qu’à y être. Zoom plutôt sur les deux compères, Bouba qui écoute du jazz, lit Freud et dort, et son ami, Vieux, qui écrit son roman sur l’ancienne Remington de Chester Himes. En tout cas, le regrattier l’a dit.
Cet été donc, le sexe nègre est encore à la mode, et l’humour nègre et l’ironie nègre aussi, Dieu merci.
— Tu viens d’où, toi ?
— Harlem.
— Harlem ! J’adore Harlem !
— Ah bon
Miz Punk est survoltée.
— C’est plein de crimes !
— On fait ce qu’on peut.
— Il paraît que personne ne va au-delà de 17 ans ? On meurt avant. Est-ce vrai ?
— Sûr. J’ai 15 ans.
Miz Punk a 17 ans. Elle me regarde d’un drôle d’air, essayant de dépister chez moi le fameux beat de Harlem. L’instinct de meurtre. Je secoue doucement la tête avec ce regard très Malcolm X.
Dans la chambre d’une jeune bourgeoise. Vieux se dit encore, évoquant le temps des diplomates qui giflaient les pères ou les grands-pères nègres : « À défaut de nous être bienveillante, l’histoire nous sert d’aphrodisiaque. »
Vraiment, un livre corrosif et Dany Laferrière n’a pas tort, qui fait dire au narrateur, à propos de son roman : « Reginald Martel y voit le signal d’un mouvement vers de nouvelles formes littéraires. » L’enthousiasme me fait exagérer parfois (comme la déception).

Le roman d’un dandy noir
par Gabrielle Poulin, Le Devoir
1 février 1986
Attention! Le roman de Dany risque de décevoir quiconque cherchera dans ce livre la marche à suivre annoncée par le titre: Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer (1). Il y a bien un Nègre dans ce roman. Deux Nègres même. Bouba et le narrateur vivent dans une chambre miteuse, à deux pas du carré Saint-Louis. Le premier, couché sur un vieux divan, passe son temps à dormir, à lire le Coran et l’oeuvre de Freud; tout en écoutant les lectures et la musique de Bouba, le second essaie d’écrire un roman. Les deux amis ont en commun leur condition de chômeurs et un appétit sexuel d’ogre que seule peut calmer sinon assouvir.., la Chair blanche. Nécessaire à leur subsistance, plus que toute autre, cette denrée leur tombe littéralement du ciel chaque jour, avec la bénédiction d’Allah et de Freud, son prophète ».
S’il y a bien une recette dans le roman de Dany Laferrière, celle-ci consiste, comme dans un trop grand nombre de premiers romans, à décrire la marche qui a été suivie par le romancier de la fabrication de son ouvrage. Autrement dit — qu’on me pardonne la trivialité de cette comparaison –, à ses hôtes, sûrs d’avance de leur plaisir, le chef offre, à titre gracieux, le secret de sa précieuse recette. Il énumère les ingrédients. Il suggère les mesures requises. Il insiste sur la nécessité du parfait brassage. Une fois le gâteau levé — car il lève –, il importe de le bien glacer, de le décorer, de le mettre en vente et d’en faire la publicité.
Le romancier s’arrange pour leur faciliter le devoir de la dégustation en leur faisant venir l’eau à la bouche. Il importe peu, à vrai dire, au narrateur de Comment faire l’amour avec un Nègre… d’être invité par soeur Angèle, mais que ne donnerait-il pas pour être distingué, appelé, reçu par la grande, l’inimitable, la célèbre Denise Bombardier? Le roman se termine donc sur cette apothéose: le romancier noir rêve qu’il est assis en face de la toute blanche Miz Bombardier, qui, elle, fait face à la caméra, dans le studio d’enregistrement de… « Noir sur blanc ». Pour l’occasion, le romancier, qui est un homme-orchestre, s’est faire recherchiste: les questions de Miz Bombardier collent au livre. L’invité a raison de jubiler, il vient d’écrire sa dernière recette infaillible: comment réussir une entrevue avec madame Bombardier sans se fatiguer.
Il arrive que le rêve devienne réalité. L’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre.., a été effectivement invité par Denise Bombardier. Grâce à la magie du petit écran, le premier roman de Dany Laferrière a pu entreprendre une carrière prometteuse.
Chacun lit avec un certain plaisir ce livre dans lequel il ne se passe pourtant pratiquement rien. Où puise-t-on l’inspiration pour écrire cent cinquante pages sur la façon de vivre de deux Nègres chômeurs, une fois qu’on a décrit leur appartement, les bruits environnants, les maigres repas identiques; une fois qu’on a brossé le portrait caricatural des étudiantes de McGill University ou des demoiselles d’Outremont qu’on ramène à la chambre et à qui on donne des surnoms: Miz Littérature, Miz Après-Midi, Miz Suicide, Miz Snob, Miz Mystique…? Il reste le recours à ce qu’on pourrait appeler !es péril?éries de la parole: la discussion, !’énumération, !’étalage de ses connaissances dans des domaines aussi divers que la musique de jazz, la politique, l’histoire et la littérature. Voilà autant de réservoirs où puiser le renouvellement d’une inspiration improvisée qui menace a tout instant, en se tarissant, de figer dans son mouvement jazzé une écriture alerte, vive, qui utilise volontiers un vibrato rapide ainsi que !es sons bouchés et grinçants.
Petit à petit, au sein même du discours, s’organise une étrange progression qui reflète, tant bien que mal, la montée du Noir vers une certaine émancipation. Sur un ton badin et, il faut bien le dire, avec un humour racoleur un peu trop appuyé, Dany Laferrière rend compte, dans les titres même des courts chapitres (28) de son roman, de l’ascension des Noirs dans l’échelle ontologique et dans l’échelle sociale. Après avoir choisi de citer l’article premier du Code noir, (1685), en guise de texte liminaire « Le Nègre est un meuble », le romancier affirme: « Le Nègre est un règne végétal ». Pour décrire la puissance du Nègre, il n’hésite pas a écrire: « le chat nègre a neuf queues. » Le Nègre cannibale ambitionne de manger l’Amérique, mais parce qu’il est devenu Nègre métropolitain, il doit s’initier à la cuisine végétarienne. Enfin, au bout de son long périple, notre Nègre moraliste peut s’écrier: « On ne naît pas Nègre, on le devient. »
Pourquoi, se demandera-t »on, Dany Laferrière a-t-il choisi de traiter sur un ton aussi désinvolte un problème aussi grave et d’une aussi criante actualité que celui des préjugés qui, aujourd’hui comme hier, pèsent sur la négritude? Le je-m’en-foutisme apparent du narrateur recouvre le plaidoyer doux-amer d’une sorte de glaçage destiné à rendre le roman plus séduisant et plus digestible.
En réalité, le « romancier fictif » de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer présente plusieurs caractéristiques qui l’apparentent au dandy. A la « prétention à l’élégance et au suprême bon ton », qui constitue l’aspect le plus superficiel du dandy, il allie, heureusement!, le scepticisme, une certaine dose d’impassibilité et une tendance à l’esthétisme qui donnent une certaine profondeur à son dandysme (2). En feuilletant, ces jours-ci, !’essai magistral que Michel Lemaire a écrit sur le Dandysme de Baudelaire à Malarmé, j’ai cru voir l’ombre noire de notre romancier noir se faufiler parmi les célèbres et originaux dandys de la littérature. Dans le roman de Laferrière, le personnage du romancier ne saurait, lui non plus, se définir autrement qu’en fonction d’une société à laquelle il s’oppose. Quand il se pavane, autant devant ses pairs que devant !es Blanches qu’il séduit, quand il fait la roue au milieu d’un texte dans lequel il se complaît comme devant son propre miroir, ne tente-t-il pas, à l’instar de ses ancêtres dandys, de manifester, « au sein même d’un quotidien laid et mesquin, sa beauté et son aristocratie » Au symbole du paon blanc qui exprime si brillamment la réalité du dandy, l’on aurait envie, après avoir lu le roman de Dany Laferrière, d’adjoindre l’image du paon noir qui se contemple et, imperturbable, cherche dans le regard de deux qui l’observent, le reflet de sa sombre beauté.
Enfin de l’humour noir
Suzanne Lamy, Spirale
1 février 1986
Déjà, le livre comme objet accroche: le titre long — comme on en a vu bon nombre ces dernières années — promet une bonne pincée d’humour et de désinvolture. Ce Nègre en majuscule, sera-t-il le foudre de guerre attendu auquel nous ont fait croire toutes les idées reçues sur les exploits des Noirs en matière de coït? Les choses se pimentent: aux vertus de sa race, ce Nègre joint les appâts de la grande Culture: de Matisse, bien culturel aussi inaliénable que Van Gogh ou que Rembrandt, il a fait son modèle: la sensualité du Maître, ses tableaux dans le tableau (voir page 44), ses fleurs, sa joie, les voilà en page couverture par la toile au titre évocateur: « Grand intérieur rouge ».
Ce Nègre mis en scène en romancier peinant sur une Remington rétive et poussiéreuse, écrivant le livre à succès qui lui apportera la gloire et l’argent, tiendra-t-il ses promesses? Oui, il les tiendra et jusqu’au bout de sa petite somme de 150 pages, ni trop longue, ni trop courte, très sagement dosée. Car, de la Culture, et des cultures, comme son copain d’âme Foglia, ce Nègre en a suffisamment pour pouvoir s’en moquer. En bon humoriste, le narrateur ne saurait s’épargner et intitule son premier chapitre: « Le Nègre narcisse ». D’autres titres: « Miz Snob sur un air d’India Song », « On ne naît pas Nègre, on le devient ». Et celui-ci: » La drague immobile « . L’oxymore est joli. Le Professeur Dupriez en conviendrait sans doute.
Par son goût à jouer avec les mots, Dany Laferrière serait même frère de lait de l’auteure de la Vie en prose. Dans ces deux textes, ce ne sont pas les individus qui importent, bien plutôt les angles de vision et les types: là-bas, les filles, ici les Nègres, hantant les mêmes lieux: la rue Saint-Denis, le carré Saint-Louis, les Beaux Esprits, dans l’été d’un Montréal surchauffé.
Des lettres, le narrateur en a aussi. Même si je ne suis pas tout à fait sûre qu’il ait lu tout ce qu’il cite, l’Arétin par exemple. Mais de ses bonnes fréquentations, je ne doute pas. Henry Miller est amplement nommé. Il y a ceux qui n’apparaissent pas. mais sont là tout de même: San Antonio, Peter Che-ney, James Bond peut-être et consorts… Car enfin, ce Nègre, il est de la race qui, aussi inévitablement qu’Achille avait le pied léger, a le pouvoir, d’un pouce de peau brune ou d’un oeil de velours, de rendre toutes les femmes à la cuisse légère. Bien entendu, les mijaurées et les pincées ne font pas exception. Au contraire, et de là, la saveur.
Comme ces héros maintenant légendaires, le narrateur a le style décontracté de ceux que le succès chérit. Écrit en apparence à la va-comme-je-te-pousse, sans mots de liaison entre les phrases et avec abondance de dérapages dans les champs sémantiques, le livre tient sa cohérence des ruptures qui, en toute logique, renvoient au méli-mélo des cultures. Néo-québécois, haïtien, le héros serait même plutôt encombré de cultures. Et l’Histoire des Noirs, assortie du bon lot de fantasmes des Blancs n’est pas la plus légère à assumer.
Pour donner vie et corps à tant de disparate, le meilleur ciment, c’était l’ironie douce-amère. Ce que le narrateur a merveilleusement compris et a su exploiter. Des clichés et des modes, rien n’en est épargné. Bouba, en nègre » pure laine » ne fonctionne, si l’on peut dire — car il dort aussi longtemps qu’un chat quadragénaire –, qu’au jazz, aux oeuvres de Freud (époque oblige) et d’Allah réunis: le besoin d’absolu est là de toute éternité et la contradiction est, comme on sait, le propre de l’humain.
Quant au narrateur-dragueur, il rapporte au bercail et à sa Remington, les nourritures aussi bien terrestres que livresques. Ce qui nous vaut quelques belles séances que Bukowski ou Léautaud eux-mêmes n’auraient pas désavouées, un brassage amusant de la culture ambiante, de Jane Birkin à Coltrane, des intellectuels de la Nbj à Hölderlin, de Pierre Vallières à Jean-Ethier Blais et à Carole Laure (CL2)…
Le clou est pour la fin: le narrateur se commente par la plume de Réginald Martel et s’interviewe par la voix de Denise Bombardier elle-même. Invitations adroites que ni l’un ni l’autre n’ont d’ailleurs déclinées. Omniscient comme Allah, Dany Laferrière a misé juste et gagné ses paris.
L’avenir du roman québécois serait-il métis?
Jean Jonassaint, Lettres québécoises
1 mars 1986
Sous son titre racoleur, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, c’est avant tout une histoire d’écriture que Laferrière nous propose. En plus, l’histoire d’un livre à succès, le roman d’un gagnant, d’un self made man. Et ce fantasme-là bien que peu réalisable, plus loin de notre portée, est plus acceptable, plus avouable, surtout pour notre monde littéraire.
Car ce petit livre écrit à l’ombre de Ducharme (on n’a qu’à penser à la place de La Flore laurentienne dans L’Hiver de force), de Bukowski (toute la mise en scène de l’écrivain fauché, dragueur et buveur de vin n’est pas sans rappelée les Contes de la folie ordinaire), Himes (cette mise à nu du mâle nègre et de la femelle blanche renvoie tout à fait à La Fin d’un primitif), et de tant d’autres, n’a rien d’un best seller. Ni le titre (qui est plutôt provocateur), ni le volume (à peine 150 pages), ni même la structure (c’est un texte tout à fait éclaté où chaque page, ou presque, renvoie à tant de mémoires littéraires). De plus c’est une écriture elliptique, nerveuse, saccadée, jazzée –pourrait-on dire — comme ce dernier chapitre « On ne naît pas nègre on le devient » qui est sans doute le plus réussi du livre mais aussi le plus concis, (un seul paragraphe)
L’aube est arrivée, comme toujours, à mon insu. Gracile. Des rayons de soleil à fleurets mouchetés. Comme des pattes de Saint-Bernard. Le roman me regarde, là, sur la table, à côté de la vieille Remington, dans un gros classeur rouge. Il est dodu comme un dogue, mon roman. Ma seule chance. VA (p. 153).
Alors cette percée d’un livre plus que littéraire (refusé paraît-il par Québec/ Amérique) est-ce phénomène d’édition ou signe des temps?
Il y a des deux. Car encore une fois, il faut reconnaître la qualité matérielle des livres de VLB éditeur. (Beaucoup trop d’éditeurs oubliant trop souvent qu’un texte n’est pas un livre, et qu’un livre est plus qu’un texte.) Mais c’est surtout un signe des temps: il y a manifestement une mutation incroyable qui s’opère dans le champ littéraire québécois depuis les années 1970. Une réelle ouverture sur le monde, et dans l’espace romanesque, et dans le champ éditorial. On n’a qu’à rappeler au hasard certains titres: Un verre de bière mon minou de Geoffrois (Le Jour, 1973), Paysage de l’aveugle de Ollivier (C.L.F., 1977), La Femme de sable de Ouellette-Michalska (Naaman, 1979), Les Compagnons de l’ horloge-pointeuse de Mallet (Québec/Amérique, 1981). Une ouverture ou un éclatement de l’espace romanesque qui remonte au moins aux années 1960 avec un écrivain aussi nationaliste que Aquin dont le premier roman, Prochain épisode, s’ouvre sur cette phrase merveilleuse: « Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman.. «
Aussi, aurais-je tendance à penser que l’avenir de la littérature québécoise serait de plus en plus métis, surtout son roman qui ne pourra plus faire l’économie de la pluralité des cultures de l’espace québécois et aussi du désir des lecteurs de respirer l’air du monde (ce monde pluriel et mutant qu’ils côtoient au jour le jour, qu’ils appréhendent au fil des bulletins de nouvelles ou de voyages).
En effet, n’est-il pas significatif que À corps joie de Renaud qui refoule toutes différences (trop marquées qu’elles soient québécoises ou autres) pour s’inscrire dans la grande tradition du roman occidental (européen) n’ait pas pu avoir le succès mérité (puisqu’il s’agit tout de même d’une oeuvre forte, novatrice même malgré ses quelques faiblesses) alors que Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer qui ne fait qu’afficher ses différences (comme ses références d’ailleurs) ait pu avoir le succès qu’on connaît. Bien sûr l’oeuvre est bien charpentée, et son éditeur dynamique, mais malgré tout ce roman aurait pu n’avoir qu’un succès d’estime, s’il ne rejoignait pas un besoin assez fort chez les lecteurs: goûter toutes les diversités et différences de nos sociétés actuelles. Et c’est ce courant (qui est mondial) que nos institutions ne devraient pas rater. Car comment oublier qu’un roman aussi fort que ô Canada, mon pays, mes amours de Francklin Allien (Paris, La Pensée universelle, 1977) ou le beau livre de Ollivier Paysage de l’aveugle (op. cit.) soient passés inaperçus ici, et qu’il aurait fallu de peu que le roman de Laferrière ait connu le même sort.
L’humour froid et lucide de Laferrière
Guy Cloutier, Le Soleil
1 mars 1986
Dans la mosaïque culturelle du Québec, la communauté haïtienne est sans doute celle qui entretient les liens les plus approfondis avec l’institution littéraire. En publiant son premier roman, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière ajoute ainsi son nom àune liste fort impressionnante d’écrivains d’origine haïtienne, les Antony Phelps, Serge Legagneur et Gérard Etienne, pour n’en nommer que quelques-uns, qui ont contribué à faire de la littérature québécoise une littérature plurielle, ouverte sur le monde.
Il ne faudrait pas croire toutefois qu’il s’agit ici d’une littérature ethnique qui aborderait le thème cent fois éculé de l’immigrant déchiré entre sa nostalgie d’une vie culturelle balisée par l’institution familiale et le folklore, et son intégration dans une société québécoise beaucoup moins accueillante qu’on le prétend. Bien au contraire: le roman de D. Laferrière s’intéresse à l’homme québécois actuel, à cet habitant de la jungle urbaine sur lequel ses personnages, tout nègres et tout imbus de la sagesse coranique qu’ils soient, jettent de véritables regards d’ethnologues.
Le point de départ du roman est simple: « Deux Noirs passent un été chaud à draguer les filles et à se plaindre. L’un est amoureux de jazz et l’autre de littérature. L’un dort à longueur de journée ou écoute du Jazz en récitant le Coran, l’autre écrit un roman sur ce qu’ils vivent ». (p. 145)
Mais voilà: les années 70 sont terminées et la valeur du Nègre sur le marché de la drague a chuté de façon dramatique. La concurrence est vive, celle de l’Asiatique ou du Sud-Américain. sans compter celle, plus déloyale, de la lesbienne. Il faut réviser les stratégies, faire preuve d’imagination, dans une société où la valeur « sexe » est elle-même en constante dépréciation.
Le choc des couleurs
Le roman de Laferrière nous plonge en plein coeur de la faune de la rue Saint-Denis, à Montréal, avec ses clochards du Carré Saint-Louis, ses hauts lieux de la drague pépère, Le Faubourg, Aux Beaux-Esprits, et son incessant défilé d’étudiantes traînant sous le bras le catalogue de la parfaite petite Montréalaise branchée sur la culture contemporaine avec ses prêtres et ses prêtresses de l’heure: Marguerite Duras, Virginia Wolf, Leonard Cohen, Ducharme, Aquin, Marques, G. Roy et Yourcenar.
Au défilé des filles qui se succèdent dans la chambre sordide quhabitent les deux personnages, rue Saint-Denis, répond une interminable discussion sur le thème de la puissance virile du Nègre, puissance sans cesse légitimée, de façon dérisoire, par un sourate du Coran. Tout concourt à poser le problème du rapport entre le Nègre et la Blanche. Non pas la rencontre de deux êtres, dans la spécificité de leurs prénoms, mais la rencontre de deux types, le choc des couleurs et des cultures: le Nègre, le Coran et le jazz contre la Blanche, Freud et le confort de la société bourgeoise!
Comment faire l’amour avec…, est écrit à la manière d’un roman policier: même distanciation entre le personnage-narrateur et l’action, même absence d’émotions, comme si les personnages n’étaient jamais atteints dans leur intériorité… Seul s’affirme leur humour, un humour froid et lucide, fondé sur la dérision, un humour aux griffes acérées qui nous rappelle, pour citer le mot des surréalistes, que « l’humour est la politesse du désespoir. ».
Accrocheur
Roman à clés, avec ses clins d’oeil littéraires, (Les Nègres ont soif, Portrait de groupe avec cooker, Les Nègres noirs d’Amérique) Comment faire l’amour avec.., est également un roman accrocheur. Par son titre d’abord, si irrévérencieux, et pas son ironie dérisoire qui n’est pas sans rappeler celle de Ding et Dong, complaisance méprisante en moins.
On a même droit à la réaction de la critique montréalaise au roman que publie le personnage du roman de D. Laferrière, sous le titre du Paradis du drageur nègre, et qui ressemble, bien sûr, en tous points au roman de Laferrière, sans compter une interview par Denise Bombardier dans le cadre de son émission qui n’aura jamais autant mérité son titre: Noir sur
Clin d’oeil au village littéraire de Montréal, mais également précaution élémentaire dans un pays où le critique se contente souvent de prendre le pouls de la rumeur publique. Aussi bien faire confiance à sa paresse et livrer le livre avec son propre commentaire!
Comment faire l’amour avec… ne révolutionnera certes pas l’art du roman. Mais voici tout de même un livre intelligent, d’une écriture moderne, alerte et vive, dont l’humour ne saurait nous faire oublier la pertinence et la virulence du portrait de l’homme québécois qu’il nous propose.
Première interview écrite – «Je veux m’emparer du monde»
avec Jean-Paul Soulié, La Presse
5 avril 1986

Entrevue à Radio-Canada
avec Christiane Charette, Télé Métropole
1986
C’est très brillant. C’est un écrivain qui a énormément de talent. Un petit bijou littéraire. Pour tout l’esprit, pour la profondeur — si vous voulez vous amuser, lisez ce livre.
Vidéo
Caméra 91 à TQS
Parmi les 50 meilleurs romans québécois
La Presse
9 novembre 2002
Pour célébrer le 25e anniversaire du Salon du livre, le personnel de la Bibliothèque centrale de Montréal a choisi les 25 titres les plus marquants des 25 dernières années de l’édition québécoise dans 25 catégories. Les 625 livres sont présentés au Carrefour et le public peut les consulter. La catégorie « roman » fait exception : on y trouve 50 titres.
Sauf le premier
Propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
1 juillet 2007
Mon premier roman
Je me souviens de cet été 82, il y a 25 ans, quand j’ai commencé à écrire mon premier roman. J’avais l’impression de ne pas pouvoir dompter ce cheval fou qu’était devenue ma vie. Après l’ordre de la maison maternelle à Port-au-Prince, je vivais le désordre de ma vie personnelle à Montréal. J’avais planté ma tente au Square Saint-Louis où j’ai écrit ce roman en toute innocence ne sachant pas encore qu’il fallait mentir pour permettre à mes lecteurs de vivre ce que je ne parvenais pas à vivre moi-même. Ma vérité se trouve dans ce petit film en noir et blanc que je me projetais les soirs de déprime, et où je confondais allègrement le rêve avec la réalité.
Et voilà qu’on me demande aujourd’hui de revenir sur les lieux du crime. Si j’avais à réécrire ce premier roman, quels sont les changements que j’apporterais? C’est une bonne question, car on met tant d’émotions personnelles dans un premier roman. C’est LE livre puisqu’après l’écriture d’un premier roman, on change subitement de statut, passant de rêveur à écrivain. Certes, ce premier livre comporte beaucoup de défauts, mais ces défauts font partie intégrante de notre caractère. Les questionner, c’est toucher à notre essence.
Je suis sensible à cette demande de revisiter un livre puisque cela fait quelques années que je tente de réécrire mes livres. Je me suis même fait un nouveau titre : réécrivain. Pour moi, réécrire, c’est se donner la possibilité de modifier le passé. J’ai eu comme un étourdissement la première fois que pareille idée m’a effleuré l’esprit. Revenir en arrière, c’est admettre que toute oeuvre est faillible. Il faudrait alors, selon cette idée borgésienne, réécrire sans fin son premier livre. Je veux bien réécrire tous mes livres, sauf le premier, mais vous ne semblez intéressé, ici, que par le premier.
Pourquoi réécrire? Dans mon cas, c’était une affaire de temps. Quand j’écrivais ces dix romans qui forment cette » Autobiographie américaine « , j’étais un homme pressé d’en finir. J’avais peur de perdre goût à l’écriture avant de terminer ce chantier. Je roulais vite, préférant souvent l’autoroute à ces petits chemins de traverse qui apportent tant de gaîté à la balade. Je misais beaucoup plus sur l’ensemble que sur chaque partie. L’ensemble étant réalisé, il fallait maintenant revenir, en flânant cette fois-ci sur chaque roman. Le principe, c’est de trouver la pièce manquante.
Dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, le narrateur devait réaliser pour le compte d’un magazine américain un long reportage qu’il n’a pas fait dans la première version; il le fera dans la seconde. Dans Le goût des jeunes filles, l’une des filles, plus effacée que les autres, une observatrice vorace, tiendra un journal dans la seconde version. L’odeur du café, qui était un livre sur l’enfance dans la première version, deviendra un livre pour les enfants (Je suis fou de Vava) dans la seconde version. Et ainsi de suite. Sauf Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, mon premier roman, qui n’aura pas de seconde version.
Pourquoi pas de seconde version? Cela ne veut aucunement dire que le livre soit parfait. Mais étrangement les gens, même ceux qui le détestent, s’en sont appropriés de telle manière qu’il est impossible d’y toucher aujourd’hui. C’est le seul de mes livres qui ne m’appartient pas. Il appartient même à ceux qui, sans l’avoir lu, ne se gênent pas pour le commenter. Les lecteurs ont l’impression que c’est un livre spontané, en prise directe avec la vie, alors qu’il est gorgé de mensonges et de stratégies.
D’abord les jeunes filles anglaises de l’Université Mc Gill qui le peuplent ne sont, en réalité, que des étudiantes francophones de l’UQAM. Si j’en avais fait des francophones, on aurait crucifié le livre et j’aurais été accusé de machisme. Mais l’étrange rapport entre le Français et l’Anglais, au Québec, n’est pas social mais colonial. En d’autres termes, un nègre qui baise une Anglaise et s’en moque, même les féministes francophones regardent ailleurs. Le jazz, c’est pareil, ça ne m’intéressait pas. Mais un livre de nègres qui se déroule en été, à Montréal, sans jazz, c’est devenu impensable. Alors j’ai saupoudré le livre d’effets jazzés. Le Coran dont les versets ponctuent les actions les plus paillardes du roman, je l’ai acheté, rue Saint-Denis, dans une librairie ésotérique. L’Université Mc Gill si souvent citée : je n’ai visité le campus que durant le tournage du film en 88. La seule motivation pour réécrire un livre comme Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, ce serait pour montrer l’envers du décor, mais le jeu en vaut-il la chandelle? De plus, les lecteurs ont un rapport si passionnel avec ce livre que j’aurais peur en y touchant de briser le charme.

Conseils de lecture : Kant, auteur porno, le nègre haïtien, intello
Ondřej Bezr, sur le site d’information tchèque iDNES (Tchèque)
2008
Se tromper est non seulement humain, mais parfois aussi agréable. Il peut par exemple arriver qu’on ouvre, par simple curiosité, un livre dont le titre, un peu trop explicite, ne nous inspire guère, et qu’on ne puisse plus s’en détacher jusqu’à la dernière page — tout en interrompant régulièrement les conversations des clients attablés autour de nous au café par des éclats de rire. Les amateurs de littérature et de jazz y trouveront également leur compte : il est difficile d’imaginer que quiconque ait jamais réussi à rassembler autant de « répliques d’intellos » aussi savoureuses — lesquelles, là encore, ne semblent pas forcément cadrer avec le mode de vie des protagonistes. Une seule, parmi tant d’autres : « J’essaie de penser à des choses déplaisantes comme La Critique de la raison pure. Kant est un auteur porno. La Critique fait bander. Ça monte.»
Jak se milovat s černochem a neunavit se
par Ladislav Konečny, Deník (Tchèque)
22 octobre 2008
Laissons de côté le rôle joué par le titre accrocheur du livre dans son succès. Sa formulation originale, en effet, dissimule un sous-texte racial bien plus chargé que ne le laisse entendre le titre tchèque. L’essentiel est que le livre a été traduit dans plusieurs langues et même adapté au cinéma en 1989.
Le récit repose sur un contraste saisissant entre littérature érotique et roman grivois, où des citations du Coran et de la Bible sont insérées avec humour. Le style narratif, d’une simplicité volontaire, débridé et parodique, n’est pas sans rappeler la prose de Boris Vian. Il reprend également certains motifs de la Beat Generation : le tourbillon incessant des fêtes, de l’alcool et du sexe.
L’intrigue repose entièrement sur l’écriture du livre par son propre auteur, qui en est également le personnage principal. Les réflexions littéraires et philosophiques qui lui viennent à l’esprit pendant qu’il écrit sont régulièrement interrompues par les visites et les murmures de belles femmes blanches avec lesquelles il entretient des relations sexuelles.
Pour accentuer la représentation controversée du rapport d’un homme noir aux femmes blanches, celles-ci n’ont pas de nom propre : elles perdent ainsi leur identité et, dans le langage de l’auteur, ne sont reconnaissables qu’à travers un seul qualificatif, comme Madame Suicide, Madame Littérature, Madame Hachette ou Madame Snob.
La partie la plus intéressante du livre est sans doute le passage final, dans lequel l’auteur met en scène une interview avec un journaliste à propos d’un ouvrage qui serait déjà publié et célèbre. Il se montre ainsi visionnaire et expose son point de vue sur le livre, sur l’écriture, sur les femmes blanches et les femmes noires, mais aussi sur les journalistes et les critiques eux-mêmes, avant même la parution de l’ouvrage. En un sens, les dernières lignes du récit font également office de postface.
Dany Laferrière : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer
Martin Ťopek, Nekultura (Tchèque)
1er novembre 2008
Une description précise, drôle et percutante d’un milieu, issue de la plume de quelqu’un qui y est nouveau — ou du moins presque nouveau —, fait toujours son effet sur le lecteur. Un autre point de vue est toujours attrayant, mais seulement pour ceux qui connaissent le milieu en question. Lorsqu’un tel livre arrive, disons, dans la petite cuvette tchèque, c’en est évidemment fini de l’effet recherché. L’auteur doit alors se résigner à deux réalités : il ne sera pas compris, et il ne sera pas compris.
Si le lecteur va jusqu’au bout du récit d’un Noir aux ambitions littéraires, racontant comment il a réussi à faire venir telle ou telle fille dans son appartement, voire dans un endroit encore plus intime, il sera certainement surpris, à la fin du livre, de découvrir qu’il vient en réalité de lire le témoignage le plus extraordinaire sur la vie à Montréal. Le lecteur tchèque n’appréciera probablement guère ce constat, et le fait que le livre ait connu un succès commercial dans de nombreux pays et dans de nombreuses traductions n’y changera sans doute rien.
Sous nos latitudes, rares sont ceux qui se représentent cette ville comme un endroit où la vie semble presque exclusivement animée par le désir sexuel insatiable des « nègres ».
Oui, « nègres » : c’est probablement la première chose qui frappe dans ce livre. L’auteur ne se désigne pas lui-même, ni ses congénères, autrement ; au contraire, il n’hésite pas à accoler à ce terme des épithètes peu flatteuses, ce qui lui vaudrait chez nous deux à six ans de prison. Ce rejet des préjugés est séduisant et, pour beaucoup, instructif. Il réfute le mythe selon lequel le racisme serait combattu en inventant sans cesse de nouveaux noms pour désigner les groupes ethniques ou raciaux, et selon lequel on pourrait ensuite déterminer qui est raciste et qui ne l’est pas en se fondant sur des appellations désormais périmées.
Tout tourne autour de deux « nègres » vivant dans un appartement miteux de la banlieue. L’un écrit un livre, l’autre dort ou écoute du jazz. Tous deux sont de grands lecteurs et en savent suffisamment sur la vie pour croire qu’ils en savent tout. Leur quotidien est exclusivement agrémenté de leurs improvisations culinaires, au gré de l’état de leurs finances, et de citations du Coran. Pour le reste, il n’est question que de leurs relations, essentiellement avec des femmes blanches.
C’est un roman composé de phrases courtes. Elles se succèdent rapidement et avec allant. Rien ne traîne, l’intrigue file sans cesse. On trouve souvent des paragraphes entiers constitués uniquement de formules lapidaires, sans un seul verbe.
Autre excellente qualité : l’humour. Un humour absolument nouveau, inconnu, mais excellent. Cette nouvelle espèce, encore jamais décrite, se caractérise par une certaine timidité et un mode d’existence relativement discret. Dany Laferrière semble ici avoir combiné ses origines haïtiennes avec la mentalité américaine et la langue française ; quoi qu’il en soit, il s’agit d’une contribution remarquable pour tout amateur, voire collectionneur, d’humour. Une fois que le lecteur parvient à s’y retrouver parmi ces bons mots et ces formules savoureuses, il n’hésite plus et se réjouit simplement de sa découverte.
Le livre ne nous rapproche pas de Montréal, pas même d’un pouce. En revanche, il nous enrichit de nouveaux points de vue et en réfute d’autres. C’est ce qui rend Dany unique, et il est difficile de trouver un lecteur qui, dès la moitié du livre, n’éprouve pas une vive sympathie pour l’auteur.
Le choix de Patrick Lagacé
Combat des livres de Radio-Canada
2011
Spectacle | D’un livre à la scène
– Le Journal du Centre
2015
Lancée par le festival Tandem, festival littéraire de Nevers, il y a un an : Alfred Alerte et Lucie Anceau ont choisi Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, roman de Dany Laferrière, comme une évidence. Le tableau est posé, avec une table, un sofa et une machine à écrire. Même le bouquet de fleurs est sorti du roman. Pour l’auteur, c’est une réussite, il est venu spécialement de Montréal pour les accompagner dans leur démarche. »
Un roman d’éducation politiquement incorrect et jouissif
Isabelle Rüf, Le Temps
18 septembre 2020
En 1985, quand paraît Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière vit depuis presque dix ans à Montréal, où il a déjà passé quelques années de son enfance avec son père, exilé politique, avant de retourner en Haïti. Au Québec, il travaille en usine, puis comme journaliste, présente la météo et lit beaucoup.
Ce premier roman est une mise en abyme drolatique de sa situation de membre d’une «minorité visible». Il met en scène deux compères noirs fauchés, qui partagent un taudis du quartier populaire de Montréal. L’un lit le Coran et pratique la drague immobile sur son canapé. L’autre, l’écrivain en devenir, tape sur sa Remington «ayant appartenu à Chester Hirnes» l’éloge des différentes «Miz» blanches, ces étudiantes des beaux quartiers que les deux réussissent à attirer dans leur turne et à mettre à leur service. Certes la cote du mâle noir est en déclin, celle de l’indigène aussi, c’est l’Asiatique qui est en hausse. Mais le marché reste florissant. Bercé du meilleur jazz, joyeusement obscène, gentiment incorrect, jamais méprisant mais dynamité de dérision, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer lance son auteur. Trente-cinq ans plus tard, l’ouvrage a gardé toute sa fraîcheur. Mais quel éditeur prendrait le risque de publier un tel titre aujourd’hui, si l’auteur, chargé d’une vaste bibliographie, et académicien depuis 2019, n’était au-dessus de tout soupçon?
Zulma réédite la première œuvre de Dany Laferrière
par Mohammed Aïssaoui, Le Figaro
23 septembre 2020
Il faut remercier la petite maison d’édition Zulma qui vit d’exigence et de qualité. Depuis quelques années, elle a entrepris de rééditer des titres de Dany Laferrière: L’odeur du café, Pays sans chapeau… Et aujourd’hui, Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. On pourrait épiloguer sur le mot «nègre», on ne le fera pas, le livre mérite mieux: il est génial, tout simplement. Et il a une belle histoire: c’est la première œuvre d’un jeune auteur d’origine haïtienne publiée au Canada, en 1985, et qui a fait une entrée fracassante en littérature.
Trente-cinq ans après, le jeune auteur siège à l’Académie française, a reçu le prix Médicis, et il est une voix qui compte. Dans ce premier roman, qui reste d’une fraîcheur revigorante, il est question de tout ce qu’on retrouvera dans l’œuvre de l’écrivain, avec ces deux colocataires inoubliables dans un Montréal caniculaire: Vieux, le narrateur, et Bouba, un fou de jazz.
Choix esthétique fort
Comment faire l’amour… n’est pas une leçon de Kama-sutra, mais, comme l’écrit Alain Mabanckou dans Rumeurs d’Amérique, «un livre qui évoque d’autres livres, la musique, et surtout la condition de l’écrivain, ses déboires, son entourage». Et d’ajouter: « Là où certains croyaient déceler de la “légèreté”, je découvrais un projet au long cours, un choix esthétique très fort, le début d’une autobiographie américaine, un auteur libre, débarrassé du fardeau que portent les écrivains noirs: témoigner de leur condition collective sans laisser la moindre place à l’expression individuelle.»
Une filière pas très catholique
– L.B., Arts libre
23 septembre 2020
Délice d’insolence, le premier roman de Dany Laferrière, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, reparaît en édition collector pour son trente-cinquième anniversaire et garde toute sa verve.
On y décèle déjà les passions de l’auteur médiatique, de son amour du jazz à son admiration pour Hemingway et Chester Himes, en passant par la sieste. Depuis la sortie remarquée de ce premier roman, l’écrivain a fait son entrée à l’Académie française et poursuivi une carrière féconde, dont il nous livre les secrets dans le Journal d’un écrivain en pyjama. Autant de raisons de (re)lire ce premier opus qu’il résume lui-même dans le roman avec l’humour qui le caractérise: “C’est, brièvement, l’histoire de deux jeunes Noirs qui passent un été chaud à draguer les filles et à se plaindre. L’un est amoureux de jazz et l’autre de littérature…”. Le tout raconté avec le talent qu’on imagine.
Enthousiasmant
par Olivia de Lamberterie, Elle
25 septembre 2020
Charlie Parker crève la nuit montréalaise. Dans une chambre minable, un jeune homme noir veut lire tous les livres et faire l’amour avec toutes les femmes. Il ne possède rien sauf une machine à écrire Remington et la foi en la vie. Ce premier roman de Dany Laferrière conte la naissance d’un fantastique écrivain, dont la liberté et l’amour des mots sont le seul guide.
Un roman percutant, irrévérencieux et poétique.
— Nicolas Carreau, Les Carnets du monde, Europe 1
27 septembre 2020
Vidéo «Faut-il bannir le mot « nègre » de la littérature ?»
France Culture
16 oct. 2020
Blanc sur noir
— Daniel Picouly, Lire
1 novembre 2020
Soyons clair et définitif: ce roman est un… absolu. (Le mot «chef-d’œuvre» est tellement rongé par la suspicion de connivence que je l’ai laissé en suspension.) Je cède à une tentation d’époque pour la castration lexicale. Une tartufferie en vogue du « Cachez ce mot que je ne saurais voir» qui surligne l’absence pour mieux la montrer, pour mieux faire désirer la chose. Surtout quand le Nègre est le mot et la chose. L’exergue du roman le rappelle : « Le Nègre est un bien meuble, Code noir 1685. » Trois cents ans pile avant la première parution du roman au Québec. Aujourd’hui, pour ce Code, Colbert est en instance de déboulonnage. Le dernier épisode de cette Disparition à la Pérec est le livre d’Agatha Christie, Dix petits nègres, devenu Ils étaient dix. Dix quoi? Qu’y a-t-il derrière ce mot «Nègre» qu’on s’ingénie à nous cacher? L’affaire n’est pas d’hier. Déjà, on avait éliminé le Nègre associé aux plaisirs de bouche. La tête de nègre a été décapitée en pâtisserie publique, là où on peut encore déguster laïquement religieuses et pets-de-nonne. La boule meringuée au chocolat est parfois appelée « me’veilleux » ou « inc’oyables », références à ces extravagants du Directoire qui ne prononçaient pas les « r » par imitation (dit-on) des Nègres. Autre plaisir gourmand suspect de lascivité: la danse. Le Bal nègre du 33 rue Blomet dans le 15e fut rebaptisé en 2017, après polémique, Bal Blomet. Exit le souvenir de Cocteau, Queneau, Camus, Prévert, Gréco, Vian, Beauvoir et Sartre, rare détenteur de trois points de suspension avec La P… respectueuse. Jusqu’en 1962, le mot « putain » dans une œuvre littéraire pouvait être l’objet de poursuite pénale. Pour mémoire, la pièce de Sartre (1947) se déroule dans le sud des États-Unis. L’histoire de deux Noirs accusés à tort d’un viol par un Blanc. Lap… restera respectueuse et le Noir de la distribution restera « l’homme noir » sans nom. L’acteur en avait un : Habib Benglia, premier Noir dans les années 1920 à avoir joué des rôles du répertoire classique. Hommage. Et le roman? D’abord poser que je l’aime depuis que je l’ai lu quand il a été publié pour la première fois en France au Serpent à plumes, ce cobra des lettres, ce boa constricteur disparu, capable à l’époque de digérer et féconder toute une génération de littératures venues d’ailleurs. Oui, j’aime ce texte déflagrant et centrifuge qui m’explose la tête et me colle à la paroi de mon crâne. Et le roman ! Inutile de vous agacer. Lisez le chapitre XXVI. Entre la page 167 et 179. Tout y est. En un rêve. L’ambition : un chef-d’œuvre ou rien. L’outil : le génie, pas moins, et une Remington 22 à pedigree. L’idéal : L’Iliade, dans son bain. Et un moment de grâce : l’entretien avec Denise Bombardier. La grande dame. L’unique. Un régal qui vous retire sous les pieds l’illusion d’avoir une analyse et des réflexions originales sur ce roman. J’en ai ressorti ma Remington 22 (la véritable héroïne de ce roman). C’est une Olivetti Valentine. Elle est rouge Chester Himes (le véritable inspirateur du roman). Franchement, vous en connaissez beaucoup, des livres qui vous font descendre à la cave, vous donnent envie de boire un daiquiri et vous rendent fiers de savoir que Carole Laure est née la même année que vous. Non ! Alors, lisez et vous comprendrez cette chute : Laferrière est grand et Dany est son prophète.

Parmi les 25 romans qui ont défini le Québec
– L’actualité
2022
On ne veut plus entendre le mot “nègre” aux Etats-Unis
entrevue avec Le Monde
18 novembre 2022
L’écrivain Dany Laferrière, estimant les interdits pathétiques et préférant faire confiance au public, est l’auteur du savoureux Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (Zulma, 1985). Des organisations de défense des droits des Noirs avaient appelé à la censure de son ouvrage. Ce rejet montre qu’une partie des lecteurs ne fait plus la différence entre un livre raciste et un livre avec des personnages racistes. La même confusion a gagné le camp d’en face, prompt à censurer tout texte jugé gauchiste. C’est peut-être dans ce désordre mental généralisé que se niche le problème le plus grave.
Les 10 ans d’Entrez sans frapper
Entretiens | La Première de la RTBF [34 minutes]
28 août 2023
« Une réédition tout à fait nécessaire ! » Éric Russon
L’académicien Dany Laferrière pour les 35 ans de la publication de son premier roman « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer », réédité pour l’occasion chez Zulma.
L’histoire de deux jeunes noirs qui partagent un appartement à Montréal. L’un deux, passionné de littérature, tente d’écrire un roman sur les rapports hommes/femmes, et quand il n’écrit pas, il fait l’amour avec des femmes, blanches de préférence.
Trente interviews marquantes durant les dix années d’existence d’Entrez sans frapper. Littérature, chanson, cinéma, Prix Nobel et Goncourt. Il a fallu choisir. Bonne écoute !
Rageur et élégant, le premier roman apocalyptique de Dany Laferrière fait son retour en poche.
par Youness Bousenna, Télérama
13 mai 2023
Réédition
L’académicien Dany Laferrière est aujourd’hui couvert de distinctions officielles. Mais l’écrivain haïtien de 70 ans est avant tout un effronté. Pour s’en souvenir, il faut (re)lire son premier roman, que Zulma vient de rééditer en poche. Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer avait détoné lors de sa parution, en 1985.
Quatre décennies plus tard, il ne perd rien de sa superbe arrogance : dans ce récit centré sur l’oisiveté de deux potes noirs qui écoutent du jazz et aiment des femmes, la légèreté badine de Laferrière n’est que l’élégance de sa profondeur. Celle-ci touche d’abord à la mise en scène de sa genèse comme écrivain, à travers un narrateur se vantant d’écrire des « fantasmes »sur sa vieille Remington qui, parmi toutes les conquêtes, devient finalement sa réelle épouse. L’auteur pose ensuite un propos puissant sur l’Occident et la hiérarchie raciale que révèle sa réalité libidinale : « Dans l’échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre. »
C’est enfin un roman travaillé par une tension apocalyptique, puisqu’il est émaillé de versets du Coran et de références à notre « folle course vers la mort nucléaire », qui le propulse comme un grand rire de rage.
Sex and the Single Negro : Dany Laferrière’s Penile Code.
par Joe Wood, The Village Voice
Février 1989
Laferrière passe brillamment — et avec une verve irrésistible — au crible les idées éculées et glaciales que la culture occidentale projette sur les hommes issus de l’Afrique (et sur tous les autres)… Les 117 pages de Comment faire l’amour composent une méditation enivrante, une lutte intérieure qui résonne avec la fureur des essais de James Baldwin, avec le sourire éclatant de la trompette de Louis Armstrong ou encore avec l’éloquence de Martin Luther King… Un texte honnête, insolent, sans mièvrerie, d’une nouveauté incisive : une fiction documentaire qui s’attaque réellement à la fatigue et à l’ambivalence d’un homme noir face à l’Amérique et à lui-même.
Un livre drôle, réjouissant à lire, original tant dans le style que dans la conception.
par James Campbell, Times Literary Supplement
25 janvier 1991
Laferrière’s irreverence towards sacred cows does not stem from a crude desite to offend. It is part of the strategy of a man living on his nerves as much as his wits to divest himself of all illusions, those which comfort and those which discomfit. (…) This is a funny book, fun to read and original in style and conception. If Laferrière’s eternal triangle of booze, broads and books becomes dispiriting, then perhaps that is part of the story too.
Échos de la presse
en Allemagne et aux États-Unis
On y trouve une énergie crue, débridée, une audace totale qui fait paraître bien pâle et proprette une bonne partie de la littérature canadienne… Le livre de Laferrière crépite et claque avec la puissance profane et profonde de Jack Kerouac, Henry Miller, Eldridge Cleaver, James Baldwin et Charles Bukowski.
— The Edmonton Journal
La prose de Laferrière ne transige pas. Son regard est mordant, acéré. Il n’épargne personne, surtout pas lui-même.
— The Irish Press
… la contestation la plus sensuelle qui soit contre la doxa de la Critical Whiteness ; un livre absolument en phase avec notre époque.
— Brigitte Werneburg, TAZ
Le roman de Dany Laferrière, publié il y a déjà trente ans, l’a rendu célèbre et paraît aujourd’hui d’une actualité brûlante.
— N° 2 de la liste des meilleurs livres du SWR
Il ne faut pas plus à Dany Laferrière pour livrer une satire féroce, outrageusement drôle, et rendre hommage à l’art de survivre des marginalisés. Une véritable déclaration de guerre.
— Liste « Weltempfänger » de litprom
“Le succès n’a pas changé ma vie, il l’a simplement révélée”, déclare Dany Laferrière. Une belle phrase, lucide et fière, signée d’un auteur qui a publié 32 livres et siège aujourd’hui à la vénérable Académie française.
— Holger Heimann, entretien pour le DLF
Exotisme, racismes positifs et négatifs, clichés bétonnés et idéologies nauséabondes se croisent ici dans un “bonjour” et un “dégage” jubilatoires: un livre d’une insolence rare, à l’ironie acérée et au sarcasme d’une intelligence mordante.
— Michael Saager, Junge Welt
Une attaque en règle contre les stéréotypes du Noir et du Blanc : sans vergogne, sensuelle, pleine d’esprit, de jazz et de versets coraniques. Le premier roman scandaleux de l’auteur haïtien exilé à Montréal nous parvient, trente ans plus tard, avec une justesse saisissante.
— Gregor Dotzauer, Tagesspiegel
C’est un jeune Bukowski caribéen qui écrit là : un premier roman puissant, politiquement incorrect, plein d’humour, d’autodérision et de vérité. Un livre qui a de la substance.
— ARD – Livre et livre audio
Dany Laferrière est aujourd’hui reconnu comme l’une des grandes voix de la littérature mondiale francophone.
— Liste ORF des meilleurs livres, octobre
Une provocation habile et incendiaire sur les relations interraciales, devenue un véritable succès de scandale.
— The Guardian
Un livre où le racisme n’est pas légitimé, mais instrumentalisé et pris pour cible par l’ironie des personnages.
— Deutschlandfunk Kultur
L’un des livres les plus drôles, les plus détendus et les plus empreints de jazz de l’année [2017] : une attaque frontale contre tous ceux qui aiment le confort des débats clos. Le roman de Laferrière déclare la guerre à une vision du monde qui refuse de reconnaître les individus pour ce qu’ils sont, et les réduit à leur appartenance à une “espèce”.
— Insa Wilke, Süddeutsche Zeitung
L’irrévérence de Laferrière envers les vaches sacrées ne procède pas d’un simple désir de choquer. Elle fait partie de la stratégie d’un homme nourri autant par son inquiétude que par sa vitalité, pour se dépouiller de toutes les illusions — celles qui rassurent comme celles qui troublent.
— James Campbell, Times Literary Supplement
Le livre est fait pour choquer à la fois les Noirs et les Blancs, mais la plupart des lecteurs pardonneront à cet auteur insolent. Aussi dérangeante que soit sa satire, il demeure d’une drôlerie absolument scandaleuse.
— Hamilton Spectator
Un roman qui n’a pas pris une ride!
— Marie-France Bornais, Le Journal de Montréal
10 avril 2021
Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), salué par une reconnaissance immédiate, jusqu’à L’exil vaut le voyage (2020), en passant par L’énigme du retour (prix Médicis), Dany Laferrière a construit une œuvre qui rayonne dans le monde et lui a valu son élection au fauteuil numéro deux de l’Académie française, celui de Montesquieu.
Né à Petit-Goâve, en Haïti, Dany Laferrière a immigré au Québec en 1976. En 1985, il publiait son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, qui a eu l’effet d’une bombe dans le paysage littéraire québécois. Quiconque l’a lu à l’époque ne l’a pas oublié. Best-seller traduit en plusieurs langues, adapté au cinéma, mis en musique par Manu Dibango, ce roman jouissif d’un couvert à l’autre parle de Montréal, de littérature, de jazz, de sexe, d’amitié, de liberté, sur un ton unique, original, vivant dans le moindre détail. Trente-cinq ans plus tard, le roman, réédité, n’a pas pris une ride.
En entrevue par courriel depuis Paris où il occupe le fauteuil numéro 2 de l’Académie française – celui de Montesquieu – Dany Laferrière parle avec générosité de ce classique.
Son regard sur le Québec a-t-il changé depuis la publication du roman ? « Je reste toujours émerveillé à chaque printemps par l’effervescence qu’il y a dans les rues de Montréal. Je reste toujours impressionné par la capacité des Québécois à se renouveler sous le règne d’un hiver implacable. Je reste toujours frappé par la densité des rapports comme si le fait d’avoir quatre saisons très différentes nous donnait l’impression qu’une vie entière pouvait se loger en une année. »
Comprendre le Québec
Dany Laferrière explique qu’il cherche à comprendre le Québec depuis 40 ans. « Je crois que la seule façon de rester dans un pays, c’est de le comprendre. Est-ce pourquoi j’ai tant écrit sur le Québec ? Est-ce pourquoi j’ai écrit Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo ? Une seule chose compte. Est-ce que je suis encore partie prenante de ce débat ? Je pourrai habiter partout où je veux. C’est la situation d’un écrivain. Je suis traduit dans seize langues. Mais c’est au Québec que je risque ma tête. Rien ne m’y oblige. Mais j’y suis, j’y reste. »
La littérature
À l’époque, il avait envie de partager « le plaisir d’être vivant », assure-t-il. « J’avais quitté une dictature et je venais de passer huit à dix ans à l’usine (Chronique de la dérive douce). Je voulais savoir si j’étais capable de créer un monde plus excitant que celui dans lequel je vivais. J’avais mis tous mes espoirs dans la littérature. Rien de politique. Simplement le bonheur de me relire et de trouver que ma phrase était plus élégante que moi. »
« L’après-midi quand j’avais fini de travailler sur le livre, je prenais une douche et je sortais dans la ville. Je descendais la rue Saint-Denis, sur le trottoir gauche où se trouvaient les cafés que je fréquentais. Café Picasso, Bistro à jojo, la Galoche. Et je murmurais tout bas : les gens ne savent pas qu’il y a un nouvel écrivain dans cette ville. Donc j’écrivais pour devenir quelqu’un. Et ne pas rester un boulon dans la machine. »
Fraîcheur
Ce qu’il aime le plus de ce roman, c’est qu’il réapparaît, et qu’il semble aussi frais que la première fois. « J’avais l’impression que la question du racisme n’était plus une question au cœur du débat nord-américain il y a une quinzaine d’années, mais depuis quelque temps, il est revenu sur le devant de la scène et redonne une puissance nouvelle à ce roman. Tant qu’il y aura du racisme, ce livre demeurera pertinent. Mais je ne fais pas là un plaidoyer pour le racisme, car, en fait, le racisme occupe une toute petite part du livre. »
« Le point central du livre c’est l’histoire de deux jeunes Noirs qui ne possèdent rien, au chômage, pas de télé, pas de radio, pas de téléphone, qui ne lisent pas le journal et qui semblent étrangement mener une vie poétique. Leur amitié fait de l’amitié le sujet du livre. »
EXTRAIT
« Trois petits coups discrets. Décidément, c’est le code de McGill. Miz Littérature ouvre. Une magnifique fille entre. Une de ces filles qui vous laissent carrément baba. Elle a un sourire chaleureux. Elle n’en avait pas besoin pour être cette torche ambulante. Le visage de Bouba demeure impassible. Miz Littérature fait les présentations. Bouba regarde par la fenêtre. Une soirée frémissante. Il décroche son vieux chapeau de chasse. C’est son jour de sortie. »
Coup de coeur
par Librairie La Virevolte à Lyon
2020
Ne vous fiez pas au titre volontairement provocateur, ce petit livre est une longue conversation autour de la littérature, de la musique, de la négritude. C’est beau comme un soir d’été après trois verres de rhum!
Vidéo
26 mars 2023
Dany Laferrière produit une vidéo pour raconter Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer aux wikipédiens et wikidatiens qui participent à bonifier des pages Wikipédia et Wikidata portant sur des œuvres littéraires de la francophonie canadienne en direct des bureaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Mention
par Éric Chacour, Ouest-France
5 janvier 2024
Il y a toujours des auteurs inspirants qui nourrissent notre écriture, si mes personnages ne prennent pas la même direction, son roman lui, m’accompagne.
Nouvelle édition
VLB éditeur
2025
En 1985, Dany Laferrière faisait son entrée en littérature avec un roman subversif et enfiévré, d’un humour irrésistible. Quatre décennies plus tard, le livre n’a rien perdu de sa force. Dans la présente édition, Laferrière a revisité son texte en réalisant, pour chacun des vingt-huit chapitres, autant d’illustrations légendées qui continuent de faire, de ce premier roman, une fête.
Retrouver le Plateau d’il y a 40 ans
Jo Blog, Le Devoir
31 octobre 2025
Quel beau cadeau que cette réédition « 40e anniversaire » de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière chez VLB ! Le plus célèbre des habitants du Plateau (avec Michel Tremblay, quand même !) nous offre cette édition magnifiée de quelques dessins. Traumavertissement : le mot en n est partout. J’ai retrouvé le carré Saint-Louis, dont j’habitais tout proche à l’époque où Dany y occupait une chambre, au 3670 rue Saint-Denis, dans les années 1980. J’ai souri en imaginant Dany assis au Faubourg Saint-Denis (aujourd’hui « 3 Brasseurs »), où j’étais serveuse, et à la mention de tous les bars de l’époque, comme les Clochards célestes (les Foufs). Bref, un classique à relire en allant au Bistro à Jojo, qui a survécu à toutes les modes du Quartier latin.
Fraîchement arrivés chez le libraire
Laila Maalouf, La Presse
2 novembre 2025
Le premier livre de Dany Laferrière a 40 ans cette année et pour souligner cet anniversaire, l’écrivain et académicien a voulu revisiter le roman qui l’a révélé en réalisant 28 illustrations légendées pour chacun des chapitres. Il a également graffité une nouvelle couverture jubilatoire à cette réédition spéciale et signé une postface qui donne envie de (re)découvrir le livre avec une autre perspective.
Salon du livre de Montréal: entrevue avec Dany Laferrière
Frédérique De Simone, Journal de Montréal
20 novembre 2025
Quarante ans après avoir fait paraître son roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière est revenu sur la censure et les questions que son ouvrage a soulevées depuis sa sortie, jeudi après-midi.
Invité de Philippe-Vincent Foisy, l’Académicien s’est souvenu qu’à sa première parution, son roman avait fait grand bruit tant chez les Québécois et dans la communauté haïtienne qu’aux États-Unis.
«Le problème était posé dès le début sur la question du mot. Le Québec n’avait pas bien connu la question de la négritude. Le “nègre”, c’était quelqu’un qui était dessous, qu’on pouvait écraser. […] Ça a été dès le début un scandale», a-t-il dit.
«Le New York Times, le Washington Post, le Chicago Tribune, le Los Angeles Times avaient fait scandale. Moi, quand on m’a dit que le New York Times avait caviardé le titre, j’ai dit : “Passez-moi le Washington Post.” J’ai fait une interview et j’ai dit : “Le New York Times est une feuille de chou de New York et que moi, on ne me censure pas.”», a-t-il raconté sur les ondes de LCN.
L’écrivain avait par la suite fait paraître deux articles dans le Washington Post pour parler de son roman, qui avait malgré tout été censuré par le quotidien.
«Une chose qu’ils avaient oubliée tous, qui fait que le livre soit là, c’est le style. C’est l’écriture, c’est la littérature. Le livre est plus imbibé de choses qu’ils n’imaginent pas, des choses internationales, universelles, modernes dans la littérature québécoise», a poursuivi l’auteur à succès, évoquant le mélanges des genres et le détachement du fond historique par le narrateur.
Pour souligner son 40e anniversaire, la maison d’édition VLB éditeur a réimprimé l’œuvre originale avec une toute nouvelle page couverture, plus coloré.
Vidéo | Dany Laferrière: son premier roman n’a pas pris une ride
TVA
20 novembre 2025
Le contexte derrière son premier roman
C’est encore mieux l’après-midi, Radio-Canada
21 novembre 2025
Une eau pétillante avec Dany Laferrière
avec Jean-Yves Girard, L’actualité
1 décembre 2025
Pour souligner sans trop se fatiguer les 40 ans de Comment faire l’amour avec vous savez qui, l’écrivain a ajouté quelques dessins à une nouvelle édition. Et c’est tout.
Par un après-midi caniculaire du mois d’août, le carré Saint-Louis est un four et ils sont une poignée à frire autour de la fontaine. Affable, élégant, chemise blanche à manches longues sur pantalon noir, Dany Laferrière a pris place à la terrasse du Kiosque K. Rien ne semble le perturber. Ni la chaleur ni…
« Bonjour, l’académicien ! », lance un passant. « Bonjour, monsieur Laferrière », dit une dame d’un certain âge. « Bonjour ! », dit une voisine de table.
Dany sourit, charmeur, agrée les égards et les regards d’un signe de tête, rompu à l’exercice, mais pas blasé.
Quelqu’un s’approche. « Est-ce qu’on peut prendre une photo avec vous ? » « Mais bien sûr ! Ah, vous êtes le propriétaire de ce café ? Magnifique ! Vous savez que j’ai dessiné cet endroit dans L’exil vaut le voyage ? Il y avait une fleuriste ici avant, une fille que j’aimais… »
Nathalie, qu’elle s’appelait. En effet, il l’a croquée, cheveux noirs et robe rouge, devant son kiosque dans L’exil vaut le voyage (Boréal, 2020). Et dans Chronique de la dérive douce (VLB éditeur, 1994 ; Boréal, 2012) : « Nathalie a remarqué sur la table le livre de Lorca et elle s’est mise à hurler qu’elle déteste les poètes qui parlent toujours de fleurs jamais de pets. »
Tout cela est touchant, sauf que nous ne sommes pas réunis pour évoquer Nathalie en sirotant une eau gazeuse. D’ailleurs, la fleuriste n’apparaît pas dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB éditeur, 1985).
— Dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? [VLB éditeur, 1993], vous écrivez : « J’ai connu le succès à cause du titre de mon premier roman. […] Trouver ce titre m’a coûté cinq minutes de ma vie. » Dites donc, cinq minutes bien investies !
— C’est de la littérature. Si vous faites un livre avec un bon titre, vous êtes connu pendant une semaine. Et la semaine suivante, tout le monde dit : le titre est beau, mais le livre est mauvais.
Il n’avait pas relu Comment faire l’amour… « depuis 30 ans au moins » quand il a été question d’une réédition anniversaire. Avec le recul et une trentaine d’autres titres souvent beaux, mais jamais aussi… inoubliables ? irrévérencieux ?, qu’a-t-il pensé de cette œuvre qui l’a mis au monde ? « C’est un pléonasme, ce que vous venez de dire : c’est le livre qui m’a mis au monde parce que c’est le premier publié. Mais je ne cherchais pas à être mis au monde. Si ça avait été le cas, j’en aurais fait cinq tomes. J’aurais pu : je connais l’ambiance, le personnage… »
Et quel personnage ! Un jeune Haïtien très cultivé et plutôt porté sur la chose, surnommé Vieux par son compatriote Bouba, musulman qui récite le Coran à tout bout de champ. Colocataires, ils partagent « un abject un et demi » avec les coquerelles. « C’était le 3670, rue Saint-Denis, juste à côté », précise Dany. Rénovée, la bâtisse abrite depuis 1997 la Maison St-Dominique, réservée aux femmes aux prises avec des problèmes de santé mentale. « Ah oui ? », s’étonne-t-il, sans feindre le moindre intérêt. Sa nostalgie du passé, si tant est qu’elle existe, inclut la fleuriste, pas le 3670.
L’homme qui occupe, près de trois siècles après Montesquieu, le fauteuil no 2 de l’Académie française a créché dans ce trou à rats peu après avoir quitté la « perle des Antilles » en 1976, à 23 ans. Vieux, qui cite les grands auteurs entre deux coups de bassin et aspire à devenir le meilleur écrivain noir, c’est Dany. Jusqu’à un certain point. L’un glande et vit d’expédients. L’autre s’est éreinté dans une usine de traitement de peaux animales aux conditions indignes dignes d’un roman de Zola. Inspiré de faits réels, Comment faire l’amour… n’est pas une autobiographie.
« Le contexte a été décrit de façon précise parce que l’idée était de voir si le quotidien pouvait produire de la littérature. J’étais prêt à garder l’ennui pour rester fidèle à cette idée. »
Tout est calculé dans ce livre, ajoute l’auteur. Si les filles pullulent — Miz Sophisticated Lady, Miz Littérature, Miz Snob — et communient à l’autel « du mythe du nègre grand baiseur », toutes sont blanches, anglophones, et la plupart étudient à l’Université McGill. « Je savais très bien que si les filles avaient été des Québécoises blanches francophones, il y aurait eu beaucoup plus de problèmes [avec le lectorat de l’époque]. Ce sont des Anglaises, on s’en fout qu’il les baise ! »
Sur les cinq maisons d’édition où il s’est présenté, quatre ont passé leur tour et s’autoflagellent depuis. Dans ses Mémoires, L’aventure : Récit d’un éditeur (2000), Jacques Fortin, fondateur de Québec Amérique, se souvient de cet épisode. « Lorsque Dany Laferrière est venu déposer son manuscrit, c’est à Andréa [nouvelle employée], à la réception, qu’il l’a remis. Elle l’a refilé à Gilbert La Rocque [le directeur littéraire] avec cette note : “On ne publie pas ce genre de livre ici !” »
Elle n’avait lu que le titre, évidemment. D’ailleurs, que voulait-il dire et qui était cet inconnu qui signait « ce genre de livre » ? « Dans le magazine Québec Rock, se rappelle Dany en pouffant, un journaliste l’avait mis dans une liste de bouquins du genre “comment faire sa bière”. Dans un grand quotidien, j’ai oublié lequel, j’étais une Québécoise — Dany est un prénom mixte — revenue d’Afrique avec son journal de bord. »
Début novembre 1985, les premiers exemplaires arrivent, enfin ! Le 8 du mois, la sensation de l’heure est reçue par Denise Bombardier à En tête, à la télé de Radio-Canada. Il faut savoir qu’à la fin du roman, Vieux, son double, fait un rêve : enfin publié, il est interviewé par l’animatrice à l’émission qu’elle pilotait au début des années 1980, intitulée — ça ne s’invente pas — Noir sur blanc. La réalité rejoint la fiction, et la dépasse. Leur rencontre crée entre eux des étincelles. « Oui, admet Dany, il s’est passé quelque chose sur le plateau, mais je ne sais pas quoi. C’est la transformation de Madame B. en version euphorisante. » Un véritable morceau d’anthologie, disponible sur Internet.
Dans le milieu de l’édition québécoise des années 1980, Comment faire l’amour… fait figure d’ovni. « C’était une époque où la littérature d’ici était souffrante, dramatique, et portait les fardeaux du monde. On ne pouvait pas faire un livre comme ça, sur rien. »
La critique est emballée. Le regretté Réginald Martel, de La Presse , l’un des journalistes littéraires qui comptaient alors, commence ainsi son article (positif) : « Mal construit et mal léché. Par cela même, le petit roman de Dany Laferrière a quelque chose de terroriste. » Peut-être était-ce un clin d’œil à Jacques Lanctôt, l’éditeur chez VLB qui avait flairé le talent, ex-felquiste et l’un des acteurs principaux de la crise d’Octobre de 1970. « Je savais qui il était, dit Dany. Lanctôt était un littéraire, mais en même temps un type de la contre-culture. Il m’avait écrit — j’ai encore la lettre — qu’il aimait le manuscrit, que ça ressemblait à Bukowski. Ce qui est immense. »
Bukowski, l’un des maîtres à penser de Vieux, qui le cite abondamment et dont le nom est mal orthographié dans le livre (avec un y). Une erreur parmi de nombreuses autres dans les premières éditions de Comment faire l’amour… (l’originale et celle de 1989) : Mississipi (au lieu de Mississippi), Toronto Maxey Hall (pour Massey Hall), Petit déjeuner à Tiffany (chez Tiffany)…
Toutes ont disparu au fil des éditions. Toutes sauf… une, tenace, présente dans la version prépublication qui m’a été envoyée en format PDF. « Ah, fait Dany. Dites. » Brooke Shields prend un s. Il encaisse le coup avec flegme. « C’est une grosse faute, comme écrire mon nom avec deux n. »
Si Comment faire l’amour… était une émission de télé, elle serait précédée d’un traumavertissement : « Attention, certains propos peuvent choquer… »
« Chaque fois qu’une nouvelle génération le lit, elle voit des choses qui la dérangent différemment. » Cet extrait, passé sous le radar en 1985, interpelle en 2025 : « Tu sais, chez moi, on mange les chats », avoue Vieux à une fille qui lui plaît (et qui adore les chats… vivants).
— C’est donc un peu vrai, Dany, ce que Trump disait au sujet des Haïtiens ? Dans Chronique de la dérive douce, vous allez jusqu’à donner la recette : « faire bouillir avec des feuilles de papaye pour attendrir la chair un peu élastique ».
— [Rire] Si Trump avait dit que les Haïtiens mangent de la laitue, ç’aurait aussi été vrai. Les Vietnamiens aussi mangent les chats. Où est le problème ? Manger du porc, c’est mieux ?
Le natif de Port-au-Prince a vu neiger. Il a réponse à tout et s’amuse énormément. Les outrés, les chichiteux, les Haïtiens pas contents, il les entend depuis le jour 1. « Les gens qui disent que le livre ne passerait pas [auprès du public] s’il était publié maintenant se trompent, car il n’est jamais sorti des librairies. Et il vient de traverser l’une des dernières tempêtes, celle du mot “nègre”. »
Ce mot si chargé revient sans cesse, à toutes les pages. « Jusqu’à la nausée, dit l’auteur, hilare. Au moins 200 fois. » Presque : à 182 occasions, 183 si on compte le titre.
— Quelqu’un vous a déjà demandé d’en enlever quelques-uns, à tout le moins celui en couverture ?
— Personne n’a osé faire ça au livre.
Il a pris l’habitude, inédite chez un écrivain de sa stature, de revoir certains de ses romans. Il l’a fait entre autres pour Le goût des jeunes filles, qui a gagné 200 pages entre 1992 et 2005. « Ce n’est pas parce que je ne les trouve pas bons ou pour les perfectionner, mais parce que je vois une fenêtre qui s’ouvre. »
Avec Comment faire l’amour…, la fenêtre est condamnée. « Non pas que le livre soit parfait en lui-même, mais parce que… [il cherche les mots] tu ne peux pas toucher à un livre qui a plus de résonance dans la tête des gens que je ne l’ai voulu moi-même. »
Le texte est intégral, farouchement et à jamais politically incorrect. Alors, quid des illustrations dans la nouvelle édition ? « Parce que je dessine maintenant. » Et… ? « Et la raison profonde, c’est que je trouve que certains titres de chapitre sont un petit peu… violents. Il fallait mettre un peu de couleur, les lecteurs de 1985 étaient plus ouverts. »
Il n’a pas tort. Ce trait abstrait qui suggère l’océan adoucit « Et voilà Miz Littérature qui me fait une de ces pipes ».
Ce sera son unique concession. C’est à prendre ou à laisser sur les rayons.
Quarante ans de liberté intacte
– Propos recueillis par Emmelie Prophète, Le Nouvelliste
14 juillet 2026
Dany Laferrière est aujourd’hui l’écrivain haïtien le plus traduit à travers le monde. Pourtant, malgré les honneurs, les prix, sa statue dans le jardin de la bibliothèque nationale du Québec, sa nouvelle statue au musée Grévin de Paris, son timbre postal canadien et son fauteuil à l’Académie française, il n’a jamais rompu le fil qui le relie à son pays natal. Chacun de ses retours en Haïti ressemble à une déclaration d’amour : il marche, observe, écoute, rencontre, échange, comme s’il venait reprendre le pouls de cette terre qui irrigue son œuvre depuis quarante ans. Généreux, disponible, fidèle à ses amis écrivains comme aux jeunes auteurs qu’il encourage, il continue de faire de la littérature une conversation. À l’occasion des quarante ans de la parution de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, le roman qui l’a révélé en 1985 et bouleversé le paysage littéraire francophone, Le Nouvelliste l’a interrogé sur ce livre fondateur, sa liberté intacte et l’étonnante modernité d’un texte qui continue, quatre décennies plus tard, à susciter dans le monde entier : débats, fascination et relectures.
LN: Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est un livre central aujourd’hui pour la compréhension des nouveaux enjeux de la migration et leur impact sur les mesures, à la limite nationalistes, des pays de l’Amérique du Nord. Si on vous proposait aujourd’hui de republier ce livre sous un autre titre, refuseriez-vous? Qu’est-ce qui se perdrait ?
DL: On n’a pas arrêté de le rééditer depuis sa première parution, et il n’a jamais été question de changer le titre. Le livre est devenu avec le temps un classique. Bien sûr que depuis un certain temps le mot nègre a changé de sens, il est passé de sulfureux à dérangeant. Je réponds toujours que le sens reste le même en Haïti, tant qu’il y aura le mot “nègre marron” dans la mémoire historique haïtienne. LivresDany Laferrière
Ce que cela changerait? La question des noms est importante dans tout ce qui est relatif à l’esclavage. On se souvient du face-à-face de Kunta Kinté et son maître dans le roman d’Alex Haley. Le maître voulait qu’il prenne son nom à lui, et lui voulait être pour toujours Kunta Kinté. Je garde mon titre quoiqu’il arrive. Ce livre est né de la liberté.
LN: Le narrateur ne cherche jamais l’excuse ni la victimisation — il y a une jubilation, presque une insolence, dans sa façon d’habiter les clichés qu’on lui colle. Craignez-vous que cette liberté-là soit aujourd’hui plus difficile à assumer publiquement ?
DL: Ce n’est jamais facile de faire selon sa conviction, ou simplement son désir. Il faut toujours franchir un barrage d’idées préconçues, et on se retrouve toujours seul. Puis d’autres vous rejoignent des années plus tard, ou jamais. Depuis 40 ans, dans l’espace francophone, sur les questions de sexualité, de race, de littérature ou de jazz, mon roman n’a pas été rejoint. Il est resté dans une solitude qui me rappelle Idem de Davertige. Je ne veux pas dire que c’est le meilleur roman publié, mais il n’a pas fait de petits. Je n’ai moi-même jamais retrouvé cette liberté. Il brille comme une bille neuve dans l’herbe haute. Mais je dois admettre que cette liberté ne vient pas d’un goût de s’affranchir, mais plutôt du désir de vivre selon sa propre fantaisie. N’oublions pas l’aspect ludique du livre.
LN: Quand il vous arrive de relire Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, le relisez-vous comme le livre d’un jeune homme ou comme celui d’un écrivain qui avait déjà trouvé sa voix ?
DL: Je n’ai jamais cherché ma voix, elle était là, je l’ai utilisée. Cette voix, je l’avais depuis mes premiers articles du Petit Samedi Soir. J’ai toujours écrit ainsi. À l’époque, je n’avais pas la possibilité de lui accorder toute mon attention. Elle était fluette, mais elle était là. Vous savez, le Nil, le plus long fleuve du monde, est un ruisseau à sa source. Dans les années 70, c’était un ruisseau, mais dès que j’ai pu avoir un espace pour écrire et un peu de solitude, le fleuve était là. J’ai tout de suite compris que ce n’était pas l’Amazonie. Je n’aurai jamais la puissance d’un Tolstoï, je me sens d’ailleurs plus proche d’un Tchekhov, celui des nouvelles, sans oublier qu’Anton reste inatteignable. Actualités
LN: Derrière l’humour, le sexe et les nuits montréalaises, votre roman est aussi un livre sur la lecture. Vos personnages lisent, discutent de littérature, rêvent d’écrire. Était-ce, au fond, un roman sur la naissance d’un écrivain ?
DL: Ça, c’est mon côté haïtien, ce goût des autres. On ne se croit jamais seul en art. Je cite ceux que j’aime. J’écris pour rejoindre mon troupeau. Et je comprends l’art dans son plus large spectre. Et plus encore, je ne me contente pas de citer, je mets en scène les arts: la peinture, la littérature, la musique. C’est pourquoi j’aime tant le cinéma qui les absorbe tous. Aujourd’hui, en plus d’écrire, je peins, je fais du cinéma, et il n’y a que la musique qui me résiste, mais je la retrouve dans l’écriture. Je n’ai pas arrêté depuis ce premier roman d’être le narrateur qui aime lire, écrire et danser avec les mots.
LN: Ce premier roman donnait déjà le sentiment qu’aucun sujet ne vous faisait peur. Cette liberté était-elle un choix esthétique, une nécessité personnelle ou une manière de répondre aux assignations identitaires ?
DL: Je n’avais aucun but en écrivant ce livre. J’étais dans ma petite chambre, et j’écrivais comme un dératé. C’était ma façon d’être dans cette nouvelle ville qui me permettait cette vie nouvelle. À force de lire de bons écrivains, j’ai attrapé un sens sûr du rythme. Je n’ai pas douté de ce que j’écrivais. Tout n’était pas toujours au point, mais au lieu de corriger, je sortais me promener. À mon retour, je voyais toujours ce qui faisait problème. En fait, tout venait du fait que j’étais fatigué, j’avais perdu en même temps que mon énergie, mon tour de main. Il faut arrêter avant la fatigue.
LN: Si vous deviez écrire aujourd’hui le roman que vous avez publié en 1985, qu’est-ce qui changerait : le regard, le style, le contexte… ou rien du tout ?
DL: Je ne pense pas à regarder dans le rétroviseur, et c’est pour ça que j’ai pu écrire 40 livres. J’ai connu tant de gens qui se sont arrêtés après un premier livre. Parce que c’était un échec, et pire encore parce que c’était un succès. On est multiple dans un, alors il faut écrire jusqu’à ce qu’on ait l’impression d’avoir fait apparaître toutes ses facettes. Ce puzzle c’était notre visage.
LN: On sent chez vous un souffle proche de Miller et de Bukowski — cette écriture du corps, sans complexe. Est-ce une filiation revendiquée, ou une rencontre plus accidentelle avec leur liberté de ton ?
DL : Non, je pense que c’est plutôt des gens de ma tribu. On croise sa vie durant des gens qui nous ressemblent, ou qui sont si différents qu’ils nous intéressent autant. On ne connaît pas tous les membres de la tribu. Borges et Bukowski, on n’aurait pas mis ces deux-là ensemble alors que pour moi oui. Borges est l’autre face de Bukowski.
LN: Le narrateur observe autant qu’il vit — il y a une distance ironique constante. D’où vient ce regard presque ethnographique posé sur soi-même et sur les autres ?
DL: J’ai toujours été ainsi depuis l’école. Je n’ai jamais pensé que j’étais original parce que j’étais toujours à l’arrière ou dans un coin à regarder les gens de manière frontale. Ma conscience des événements était droite, directe, frontale, mais je ne m’investissais pas à fond dans cette forme. Je ne me suis jamais cru supérieur aux gens même quand je les observais à distance. Je ne juge personne. Ça ne veut pas dire que j’accepte tout. Pas du tout. Mais quand je pose ce regard d’écrivain sur les êtres et les choses, j’ai l’impression de venir d’une autre planète.
LN: Montréal des années 80 — le Montréal blanc, anglo-français, ses désirs et ses angoisses raciales. Ce livre serait-il seulement pensable ailleurs qu’à cet endroit précis, à ce moment précis ?
DL: Je n’ai pas de sujet, j’ai un style. J’aurais fait un autre livre dont je n’ai pas idée avant d’être à cet endroit précis où des gens vivent de telles manières. J’aime observer, mais pour écrire. Je ne m’en sers jamais personnellement. Je n’ai jamais cherché un thème, c’est écrire qui m’intéressait. Bien sûr que ce sujet était juteux, et il m’a fait plaisir. Je peux aussi écrire L’Odeur du café. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer a fait de moi un écrivain, et L’Odeur du café a fait de moi un être humain. Tout le reste c’est de la littérature.
LN: La misère matérielle du narrateur — la faim, la chambre, la machine à écrire — cohabite avec une liberté sexuelle et intellectuelle totale. Comment teniez-vous ces deux registres ensemble sans que l’un écrase l’autre ?
DL: Par le rêve, car ce qui est dans le livre oscille constamment entre rêve et réalité. Il faut imaginer l’espace de cette “chambre crasseuse et lumineuse” comme un lieu imaginaire, même si tout est vrai. Vrai, mais magnifié par un furieux désir de vivre. Les ingrédients de ce cocktail sont l’urgence, l’ardeur, le goût de l’éphémère, le sentiment de la fugacité de la vie, tout ce que j’ai retrouvé dans la poésie, chez Basho comme chez Shiki ou Takuboku.
LN: On ne le dit pas assez, avec Gouverneur de la rosée de Jacques Roumain, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est l’un des livres les plus traduits d’un auteur haïtien, verriez-vous une traduction créole ?
DL: C’est toujours avec plaisir qu’un écrivain se voit traduire dans une nouvelle langue. C’est encore plus étonnant quand c’est dans sa propre langue. Bon, ce ne sera pas facile car il ne suffit pas de connaître les mots équivalents. Il faudrait à cette traductrice (étonnamment je voudrais que ce soit une femme) ait vécu d’une façon particulière tout en restant pudique. Seule une femme pourrait écrire certaines choses de nos jours sans risquer de se faire couper la tête. Il faut qu’elle capte la subtilité du livre qui ne tombe jamais dans la vulgarité ou la platitude tout en les frôlant.
Sommaire
- Le Nègre narcisse
- La roue du temps occidental
- Belzébuth, le dieu des Mouches, habite l’étage au-dessus
- Le Nègre est du règne végétal
- Le cannibalisme à visage humain
- Quand la planète sautera, l’explosion nous surprendra dans une discussion métaphysique sur l’origine du désir
- Faut-il lui dire qu’une bauge n’est pas un boudoir ?
- Et voilà Miz Littérature qui me fait une de ces pipes
- Miz Après-Midi sur une radieuse bicyclette
- Une Remington 22 qui a appartenu à Chester Himes
- La drague immobile
- Miz Suicide sur le divan
- Un bouquet de lilas ruisselant de pluie
- Comme une fleur au bout de ma pine nègre
- Nous voici Nègres métropolitains
- Une jeune écrivain noir de Montréal vient d’envoyer James Baldwin se rhabiller
- Rythme électronique pour Miz Orange mécanique sur fond de conga nègre
- Une chronique de ma chambre au 3670 rue Saint-Denis
- Miz Snob sur un air d’India Song
- Miz Mystic revient du Tibet
- Le poète nègre rêve d’enculer un bon vieux stal sur la perspective Nevsky
- Le pénis nègre et la démoralisation de l’Occident
- Le chat nègre à neuf queues
- L’Occident ne s’intéresse plus au sexe, c’est pourquoi il essaie de l’avilir
- Le premier Nègre végétarien
- Ma vieille Remington s’envoie en l’air en sifflotant « y’a bon banania »
- Les Nègres ont soif
- On ne naît pas Nègre, on le devient
Traductions
Angleterre
États-Unis
Italie
Brésil
Portugal
Pologne
Espagne
Allemagne
Tchèque
Slovène
Croatie
Suède
Grèce
Japon
Néerlandais
Éditions épuisées
VLB, 1985
Belfond, 1989
VLB, 1990
Motifs, 1999
J’ai lu, 2001
VLB, 2002
2007
VLB, 2010

