
Remington 22
Il y a trente ans, j’ai acheté cette Remington 22 pour 50 dollars chez un brocanteur à Montréal et j’ai su que j’étais écrivain.
– Dany Laferrière, Le Monde
6 janvier 2016 ↗
Il y a plus de trente ans, lorsque je travaillais à l’usine, je rêvais de devenir un écrivain. Pas simplement d’écrire, mais de devenir un écrivain. Et pour cela, il fallait une machine à écrire. C’était fondamental. Pourtant Truman Capote disait à propos de Kerouac : « He is not writing, he is typing » (il n’écrit pas, il tape). Il pensait l’insulter, d’ailleurs cela a fait beaucoup de mal à Kerouac. Moi, je le revendique. « Writing », c’est à la main et « typing », c’est devenir cet écrivain américain que je voulais être. Le problème, c’est que je ne savais pas me servir d’une machine alors je tapais avec un seul doigt, l’index de la main droite. Aujourd’hui, sur mon ordinateur, j’en suis encore là ! J’ai dû écrire cinq livres sur cette Remington 22 mais elle est présente, comme un personnage, dans au moins sept de mes livres. Elle m’inspire. La machine met à distance, le son des touches rythme les mots, la posture en face évite de se pencher comme lorsque l’on écrit à la main. Après une journée dense, je la nettoyais. Elle était joyeuse. Elle m’applaudissait. Désormais, je prends des notes à la main, sur un carnet noir. J’aime cette idée de notes, cela évite de « faire littéraire ». J’aime ce style direct, assez journalistique dont je retouche la forme à la marge lorsque je mets au propre mes notes sur l’ordinateur. Elles sont déjà devenues un livre, L’Enigme du retour. Cette façon de travailler, à partir de notes, me permet de rester moi-même et d’aller directement à l’émotion. Les gens qui lisent mes textes pensent que c’est un style parlé mais quand ils essaient de les dire à voix haute, ils se rendent compte que c’est en réalité bien plus écrit. Cette Remington 22 existe aujourd’hui comme un objet, posée près de ma table de travail. Elle a perdu ses dents. Je ne me souviens même plus de l’époque où elle fonctionnait encore. Je n’ai pas de nostalgie. Cependant, elle continue de vivre dans mes livres, ou dans le film tiré du livre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer avec Isaac de Bankolé qui la porte en permanence en bandoulière, comme un objet fétiche précisément. L’équipe de tournage voulait que je l’offre au comédien et j’ai dû insister pour la garder. On ne retire pas sa machine à écrire à un écrivain !
– Dany Laferrière, dans Le Monde (6 janvier 2016)


Document ↗
C’est donc en 1991 que j’ai rédigé ce programme que j’ai affiché ensuite sur un mur, près de la machine à écrire.
Quand on jette un coup d’oeil à la liste de tes livres depuis 1985, c’est plutôt impressionnant. À partir de quel moment as-tu décidé de créer l’Autobiographie américaine? Comment t’est venue l’idée de regrouper ainsi ton oeuvre?
De 1985 à 2000, dix livres ont été publiés en quinze ans. C’est le chiffre qui équivaut à une génération. J’ai pris une génération pour créer cette oeuvre. Ceci dit, c’est à partir du troisième roman, L’odeur du café, que j’ai pensé qu’il fallait avoir un angle, une vision. J’ai pris une feuille de papier, j’ai réfléchi à cet univers et je me suis dit que, si L’odeur du café était un récit sur l’enfance, il devait y en avoir un sur l’adolescence, puis sur le parcours complet. C’est comme ça qu’est née l’idée de l’Autobiographie américaine.
– Conversations avec Ghila Sroka (2000)


La photo ↗
Ma mère cherche quelque chose dans l’armoire.
Je vois tout au fond
une grande photo en noir et blanc
d’un jeune homme qui me ressemble.
C’est la seule photo où je les vois ensemble
au moment de leur rencontre.
Quand je tombe sur cette photo, dit ma mère,
j’ai l’impression d’être avec mon fils et non mon mari.
La dernière fois qu’elle l’a vu
il était encore dans la vingtaine.
– L’énigme du retour, 2009


À peine élu, j’ai reçu un mot de la famille ↗
Baron et Baronne de Montesquieu
Monsieur, la presse me fait savoir que vous occupiez dorénavant le fauteuil de notre aïeul à la 7è génération; veuillez trouver ici les sentiments très cordiaux du chef de famille, ainsi que nos félicitations… Ce fauteuil ne pourrait être mieux pourvu!
Montesquieu
Cette lettre atteste du chemin parcouru, celui qui va de Petit-Goâve à Bordeaux, pour dire que Saint-Domingue n’a pas expédié uniquement des denrées en France. La France nous a envoyé Montesquieu par ses livres et, dans la bonne tradition de ce lettré humaniste qui favorise les échanges entre les pays, nous lui retournons un confrère. Ne voyez là aucune vanité personnelle car l’auteur des Pensées diverses aurait bien apprécié cette ironie du destin. Et, mieux, la descendance, jusqu’à la septième génération, a gardé les convictions de l’aïeul.
– Dany Laferrière, dans «Montesquieu aurait-il pu aller à Saint-Domingue? »
avant-propos à De l’esprit des lois (Quarto Gallimard, 2024)

