L’art presque perdu de ne rien faire

À Franco Nuovo, en souvenir de ces matins d’été.
D L

Couverture de l'édition française, Le Livre de Poche Couverture de l'édition française, Grasset
France
Couverture de l'édition canadienne, Boréal compact Couverture de l'édition canadienne, Boréal
Canada

La nonchalance est une affaire de connaisseur. « J’étais devenu un spécialiste mondial de la sieste », révèle Dany Laferrière dès le début de son livre. Cela n’interdit pas de lire et de réfléchir – la sieste y est, au contraire, propice. Elle permet aux pensées de jaillir, s’attachant aux petites et aux grandes choses, aux rêves et aux lectures. Dany Laferrière nous parle d’Obama et de l’Histoire, de ses premières amours nimbées d’un parfum d’ilang-ilang, de Salinger et de Borges, de la guitare hawaïenne, du nomadisme et de la vie, car cet Art presque perdu de ne rien faire est, ni plus ni moins, un art de vivre.

«Si mes romans sont une autobiographie de mes émotions, ce livre, dans la même veine, est une autobiographie de mes idées. Ce que je pense n’est jamais loin de ce que je sens.»

Un essai enthousiasmant contre l’agitation, l’immédiateté et les écrans, en même temps qu’un plaidoyer en faveur de la lecture.

— Olivia de Lamberterie, Elle

L’éloge de la lenteur, à rebours de la frénésie contemporaine.

— Marie Chaudey, La vie

L’art de manger une mangue

On suppose que vous vous trouvez
à ce moment-là quelque part
au sud de la vie.
Il faut attendre alors un midi de juillet
quand la chaleur devient insupportable.
Une cuvette blanche remplie d’eau fraîche
sur une petite table bancale,
sous un manguier.
Vous arrivez en sueur d’une demi-journée
agitée pour vous asseoir à l’ombre,
sans rien dire pendant un long moment,
jusqu’à ce que votre sieste
soit interrompue
par le bruit sourd d’une mangue
qui vient de tomber près de votre pied.
Il faut la respirer longuement
avant de la dévorer pour qu’il ne
reste plus une once de chair
ni non plus une goutte de jus.
Puis vous vous lavez le visage et le torse
dans la cuvette d’eau
avant de retourner à votre chaise.
La mangue de midi est la grâce du jour.

Le rythme de la vie s’est accéléré d’un coup

L’époque vieillit mal

Dès qu’on commence à se plaindre que le son est trop fort dans les discothèques, que les policiers sont trop jeunes et qu’ils nous font rire sous cape quand ils prennent cette allure de faux cow-boys, que les voitures roulent trop vite, que les gens ne respectent plus les règles de la circulation et que plus personne ne sait à quoi sert le feu jaune, que la politesse est devenue une forme de flatterie publique, que les femmes qu’on a connues rajeunissent à si folle allure qu’on a l’impression de les croiser en remontant le temps, que les médecins sont devenus insensibles aux états d’âme de patients eux-mêmes survoltés, qu’on n’arrive pas à comprendre ce que disent ces animateurs de la télé qui n’articulent pas et parlent décidément trop vite, dès qu’on se plaint que des gens qu’on connaît à peine vous téléphonent tôt le dimanche matin, qu’il n’y a plus de bons écrivains comme du temps de Malraux et Miller, que le cinéma italien a connu son âge d’or dans les années 60 et qu’on n’aura plus jamais de cinéastes comme Fellini, Rossellini et Antonioni, que Kerouac et sa bande nous semblent décidément trop insouciants pour qu’on les suive aveuglément dans cette joyeuse balade à travers une Amérique qui tente timidement de s’échapper de ces molles années 50, que l’injustice et le racisme restent les deux mamelles du capitalisme comme du communisme, que c’était plus rassurant pour l’équilibre du monde quand la Russie pouvait encore faire face aux États-Unis, dès qu’on ne se souvient plus de ce qu’on faisait le jour de la mort de John Kennedy, qu’on rigole en voyant la photo de Lennon et Ono en train de militer pour la paix dans un lit d’une luxueuse chambre d’hôtel de Montréal, et que tout cet effritement s’est fait à notre insu, enfin dès qu’on évoque à tout bout de champ son enfance, comme je le fais, c’est qu’on a vieilli, c’est-à-dire qu’on a pris un autre rythme, et il n’y a pas de remède à cela.

À l’ombre de la sieste

Je crois que la sieste fait partie des rares choses que j’ai détestées dans mon enfance. L’une des raisons de cette allergie c’est que j’ai vite compris que la sieste est une invention d’adulte. Et malgré ce que dit la mère, ce n’est pas pour le bien de l’enfant. On a remarqué que l’enfant énervé cherche à agrandir son territoire. Il devient ainsi incontrôlable. D’où l’affrontement inévitable avec le monde de l’adulte si épris d’ordre. Il faut alors le dompter, mais seul le sommeil finira par calmer ce jeune félin. Pourtant la sieste est devenue, avec le temps, une des caractéristiques de l’enfance. On se rappelle tous, avec une certaine nostalgie, ce moment où on avait l’impression d’être cueilli en plein élan. Comme l’enfant conteste le fait de dormir qui lui semble du temps volé à la vie, pour le convaincre de s’allonger on use de toutes les ruses possibles. La nuit pour le faire retourner au lit on lui raconte qu’on doit fermer les yeux si on veut rejoindre les autres au pays invisible. On lui fait admirer, par la fenêtre, la ville assoupie. Il est vrai qu’une petite ville endormie peut frapper l’imagination d’un enfant qui l’a toujours vue en mouvement. Il veut savoir pourquoi cela ne se passe pas à midi. On lui fait comprendre que la ville n’arrivera pas à s’endormir tant qu’il reste debout. D’où la sieste obligatoire. Mais, pour l’enfant que je fus, la fatigue ne saurait être un état prévisible. Elle reste une inconnue à ses yeux. Un concept aussi artificiel que l’avenir ou le passé. Son espace étant le moment présent. Et la fatigue une perversion du corps adulte. Je me sentais, à cette époque bénie qui s’éloigne de plus en plus de moi, capable de jouer sans arrêt jusqu’à la fin des temps. Les heures comme les jours ne voulaient rien dire. Hommes et bêtes s’épuisaient avant moi. Je tournais comme un derviche. Je retrouvais la même ivresse dans mes rêves. Je ne distinguais plus le rêve de la réalité. Les adultes semblaient désespérés de ne pas pouvoir m’arrêter. Bien avant le cinéma de Truffaut ma mère connaissait la technique de la nuit américaine qui consiste à faire apparaître la nuit en plein jour. Elle n’avait qu’à fermer les fenêtres. Me sachant futé, et obsédé par la logique (nos discussions étaient interminables), elle fit calfeutrer chaque fissure pour que le moindre rayon de soleil ne puisse pénétrer dans la chambre. Et si par malheur, on en avait oublié une, je me mettais à hurler jusqu’à alerter tout le voisinage qui s’empressait de venir voir l’enfant torturé. À force de caresses et de mots doux, on finissait par me calmer. La nuit américaine étant installée, il restait la plus difficile étape : le sommeil lui-même. D’abord le verre de lait que je ne tolérais que chaud et sucré contrairement à l’enfant d’Amérique du Nord qui le prend froid et sans sucre – ce qui crée déjà un fossé entre nous. Si je me sentais un peu mou, après le lait, je ne parvenais à m’endormir que perdu entre les seins de ma mère, tout en écoutant des histoires de diables. Quand je me réveillais les fenêtres étaient déjà ouvertes et le plein jour occupait ma chambre. Je ne pouvais croire que j’avais dormi. Ce moment ne s’était pas imprimé dans ma mémoire, le sommeil n’ayant aucune valeur pour moi. Les adultes dorment parce qu’ils doivent travailler le lendemain. Et plus tard, à l’adolescence, je devais dormir pour être frais et dispos le lendemain dans la classe. On dort toujours pour un maître. J’ai connu vraiment la sieste en exil. C’est à Montréal que j’ai eu envie de dormir en plein jour. Le sommeil est une merveilleuse machine qui permet de remonter le temps. Les rêves que je faisais le jour semblaient plus gais et plus vivants que ceux de la nuit. Je me dépêchais de rentrer. Je fermais la fenêtre (une habitude qui remonte à l’enfance) avant de plonger dans les draps blancs et frais. Mon seul luxe dans cette chambre crasseuse : des draps propres et frais. J’avais l’impression de nager dans une rivière dont la source se situe dans la haute enfance. À peine la tête posée sur l’oreiller je basculais dans un autre monde. Il m’arrivait de continuer jusqu’au cœur de la nuit, ce qui est une erreur car toute sieste trop longue se termine par des cauchemars. Je réfléchissais sérieusement au fait que le sommeil prenait tant de place dans ma vie d’alors. Je n’ai su que beaucoup plus tard que je faisais tout simplement une dépression. Pourtant je n’ai jamais été aussi heureux, toujours prêt pour retrouver ce monde sans policier, ni douanier, ni concierge. Pour ma part (mon jugement est différent de celui du psychologue) j’étais en train de reprendre des forces après une angoissante décennie passée à lutter contre un dictateur que je n’avais jamais rencontré. À Port-au-Prince, dans les quartiers où je vivais, il faisait toujours trop chaud et la maison était surpeuplée. On croisait des dormeurs partout : dans les chambres, dans la cuisine, dans le couloir. Résultat : on dormait peu et mal. Toujours inquiet, jamais satisfait, tel ce guerrier à la veille d’un combat décisif.

L’amateur de sieste

Me voilà l’unique occupant d’une chambre assez spacieuse à Montréal. Le dormeur solitaire. J’étais devenu un spécialiste mondial de la sieste. Il existe trois types de sieste : la brève, la moyenne et la longue. La longue qui n’est pas recommandable, je l’ai déjà dit, parvient à pénétrer dans des régions inédites du sommeil. La brève vous tombe dessus sans crier gare. Elle est puissante mais ne dure pas plus longtemps qu’une pluie tropicale. Quand elle vous attrape par la nuque, on tombe comme une mouche épuisée, pour se réveiller un quart d’heure plus tard sans savoir ce qui s’est passé. La machine s’était arrêtée, et pendant ce quart d’heure on était absent de la planète. Méfiez-vous de quelqu’un qui n’a pas connu un tel abandon de soi. Ce moment où on ne produit rien. Au réveil on se lave le visage à l’eau froide et vous voilà aussi en forme que quelqu’un qui vient de dormir dix heures d’affilée. J’ai pratiqué les deux formes de sieste (la brève et la moyenne) pendant ces années difficiles où je travaillais, de temps en temps, à la radio. Mon salaire me permettait à peine de payer le loyer, mais j’avais du temps pour lire et rêver. D’ailleurs je confondais ces deux fonctions. Parfois j’étais en train de lire, et ploc, le livre tombait par terre. Au réveil, quelques minutes plus tard, je continuais la lecture. Entre ces deux activités, je me nourrissais de fruits et de légumes. La courte sieste me fait penser à une voiture si minuscule qu’on parvient à la garer n’importe où. Je pouvais, en public, dormir caché derrière un journal. Mais la moyenne sieste est un luxe qu’on ne peut se permettre n’importe où. Quant à la longue, elle signale un état dépressif. On m’apprend que la vie trépidante d’aujourd’hui ne peut tolérer cette perte sèche de temps qu’est la sieste, ce qui est une erreur car cette pause dans le cours du jour nous rend plus sensibles aux autres – et moins obsédés par nous-mêmes. La sieste est une courtoisie que nous faisons à notre corps exténué par le rythme brutal de la ville.

Éloge de la lenteur

On remarque qu’une société est en danger quand ses vieux accélèrent le rythme au lieu de le ralentir. On se demande où ils vont tous si vite ? Je vois les gens courir dans les allées de ce grand magasin, chacun piétinant l’autre pour trouver la bonne aubaine, ensuite pour passer à la caisse, alors que de longues heures les attendent encore avant que ne s’achève cette journée. Cette impatience se manifeste même dans les avions. À peine l’atterrissage terminé, ils se tiennent dans les allées, comme s’il était possible de quitter l’avion avant l’ouverture des portes. On sent cette frénésie jusqu’aux passagers du fond qui savent pourtant qu’ils ne pourront pas sortir avant tous ceux, nombreux, qui les précèdent. L’impression qu’on venait d’annoncer une bombe dans l’avion. Ils imposent ce rythme un peu partout dans la vie. Même au café où la moindre hésitation de votre part à choisir un café court ou un café allongé fait fuir le serveur qui ne reviendra pas avant d’avoir servi tous les autres clients. Toujours la sensation d’avoir passé son tour. Ceux qui trouvent ce rythme trop rapide n’ont pas de solution pour le ralentir. À bout de souffle, ils finissent par se parquer comme une vieille voiture. On fait un pareil choix à quatre-vingts ans, pas à quarante – comme j’ai vu quelqu’un le faire. On semble ignorer, et l’âge n’est pas important pour goûter un pareil plaisir, ce luxe de s’asseoir sur son balcon pour regarder, à travers les branches d’un grand arbre feuillu, le spectacle de la rue en mouvement. Personne ne semble intéressé à regarder parfois passer les choses. Cette alternance entre les fonctions d’acteur et de spectateur donnait son sens au grouillement humain. Sinon, dans quelque temps, on ne pourra plus faire de différence entre l’agitation humaine et celle d’une colonie de fourmis. Si on bouge sans cesse, il n’y a plus de mouvement. Le mouvement n’existe que dans la possibilité d’un arrêt. L’immobilité est au cœur du mouvement. Mais qui organise cette course folle ? Et pour aller où ? Chacun fait ce qu’il veut de sa vie, mais ma vie, que je le veuille ou non, n’échappe pas au rythme collectif. J’observe la petite famille qui habite de l’autre côté de la rue. Les parents viennent de sortir, en laissant leur fils avec ses grands-parents. L’enfant qui joue dans le jardin se sent subitement perdu parce qu’il vient de se retourner sans trouver le regard bienveillant de ceux qui devraient être attentifs à ses exploits. Les grands-parents, plongés dans des dépliants touristiques, sont occupés à organiser des voyages qui les mèneront autour du monde. Ils sont dans une fringale de villes où les musées alternent avec les restaurants. Ils vont sûrement tout photographier afin que leur petit-fils puisse se souvenir d’eux plus tard. Spontanément, on demande aux gens comment ils vont, pour mieux les situer il faudrait chercher plutôt à savoir où ils vont. Vous devez aller au plus vif car on vous coupe la parole dès qu’on a capté le sens de ce que vous voulez dire. Je me demande ce qu’on fera quand on aura capté le sens de ce que vous êtes – votre essence. Plus rien à se dire alors ? Cette impatience se manifeste aussi dans la circulation où toutes les frustrations sont étalées sur la voie publique. Je suis toujours étonné de voir une voiture couper la route à quelqu’un pour se stationner cent mètres plus loin. J’imagine bien Woody Allen commentant, avec son humour particulier, une pareille situation. C’est qu’on voudrait arriver là-bas avant tout le monde, même si c’est pour aller se fracasser contre un mur. Le premier qui meurt aura gagné la course de la vie. Je me souviens qu’il fut un temps, et c’était hier, où la vie était représentée par une montagne qu’il fallait grimper le plus rapidement possible, dans l’excitation d’arriver au sommet pour voir le paysage de l’autre versant. On comprend tout de suite qu’on s’est fait arnaquer, et tous les mystères dévoilés, on n’a plus aucun goût pour arriver en bas. On tente, en vain, d’expliquer à ceux qui nous suivent de ne pas se dépêcher. Ce serait trop bête de courir ainsi à sa propre fin. Le mot d’ordre : ralentir. Ce qui est merveilleux c’est qu’en ralentissant on parvient enfin à mieux apprécier le paysage, et à s’intéresser à autre chose qu’à nous-mêmes. Jusqu’à se faire avaler par le grand spectacle du monde avec les arbres, les gens, les sentiments, tout ce qui vibre en ce moment autour de nous. Mais pour mesurer une pareille ardeur, il faut ralentir. Je ne pense pas que tout le monde devrait ralentir sinon on perdrait un élément inhérent à la vie : la vitesse. Cette folie qui nous fait croire que tous ceux qui ne vivent pas à notre rythme mènent une vie médiocre. Je me souviens de cet après-midi sans fin où je me trouvais sur la galerie de la maison de Petit-Goâve avec ma grand-mère. Sans rien à faire depuis trois heures : elle dégustant son café et, moi, observant les fourmis en train de dévorer un papillon mort. Arrive alors une voiture, couverte de poussière, venant de la capitale, qui passe sans même ralentir. J’ai eu le temps de croiser le regard de commisération de la femme assise à l’arrière. Elle semblait se demander quel goût pourrait avoir une vie sans cinéma, ni télévision, ni théâtre, ni danse contemporaine, ni festival de littérature, ni voyage, ni révolution ? Eh bien, il reste la vie nue. Mais à l’époque j’étais si pris par mon enfance que je ne m’étais pas aperçu qu’il me manquait de tels gadgets. Cette femme, dans la voiture poussiéreuse, n’avait pas remarqué qu’il se jouait, sur cette petite galerie, un spectacle pas moins absorbant que celui de la grande ville. J’observais les fourmis tandis que ma grand-mère me regardait. Je me sentais protégé par son doux sourire. La voiture pouvait poursuivre son chemin vers je ne sais quelle destination. Il reste cette scène qui traîne dans ma mémoire encore éblouie : celle d’une grand-mère et de son petit-fils figés dans l’éternel été de l’enfance. Nous ne faisions rien de mal cet après-midi-là.

L’art de rester immobile

J’ai, un jour, demandé à ma grand-mère
si le fait pour elle de rester assise
sur la galerie à boire du café toute la sainte
journée était une preuve de sagesse.
Elle m’a répondu, avec un léger sourire,
qu’une bonne part de cette sagesse
vient de son arthrite qui la fait tant souffrir.
Mais je sais aussi que ce sourire vient de
son intelligence qui l’a si gentiment
convaincue que rester immobile permet
de saisir autrement la vie.
Elle se verse une tasse de café
qu’elle sirote tranquillement
avant d’ajouter qu’il vaut mieux
ne pas savoir ce qu’est la vie du moins
tant qu’on est vivant.

Regard sur l’œuvre

Journal d’un libre flâneur
par Josée Lapointe, La Presse
4 novembre 2011

Dans L’art presque perdu de ne rien faire, Dany Laferrière nous entraîne dans les dédales de sa pensée et de ses rêveries. Il qualifie ce nouveau livre de « roman de ses idées », qui donne à voir son cerveau.

Dany Laferrière n’aime pas parler cuisine. L’idée d’écrire L’art presque perdu de ne rien faire est née d’une série de chroniques qu’il a faites à la radio. Mais quelle proportion du livre représentent-elles? Quels textes sont nouveaux? Aucun intérêt, répond-il.

« J’ai écrit un livre qui tient tout seul, organisé de la seule manière dont il pouvait l’être. Ce n’est pas une collection de chroniques, parce que c’est rare que ça marche. De bonnes chroniques, mises ensemble, ne font pas nécessairement un bon livre », dit-il. L’auteur a voulu un roman avec sa dynamique propre, sans passé. « Je voulais rassembler mes réflexions de manière organique, qu’elles suivent un seul courant, celui du narrateur. »

Les textes sont ainsi regroupés par thème, par exemple L’aventure du voyage, L’univers des sens, Un lecteur dans sa baignoire ou De la nature du pouvoir. Le tout est intercalé de poèmes en prose, en quelque sorte la respiration

« C’est le livre de quelqu’un qui aime rêvasser », dit Dany Laferrière. Manifeste pour la pensée libre, mais jamais sentencieux – « Mon opinion n’est pas très importante » -,L’art presque perdu de ne rien faire est un hommage à la digression en tant qu’ »ultime subversion ». « De nos jours, dès que quelque chose dépasse, on le coupe, on l’enlève. »

Dany Laferrière, lui, aime bien quand ce n’est pas carré et ce livre en est l’exemple parfait: plusieurs textes nous amènent ailleurs que ce qu’ils annoncent et font des liens qu’on ne voit pas venir. L’auteur sourit et affirme que c’est ainsi que le cerveau travaille: il n’a fait que donner le sien en exemple. « C’est le mouvement du hamac. Ça va, ça vient, et à la fin on a une vision complète. Mais le droit de rêver est un droit inaltérable », ajoute-t-il, citant Héraclite: « L’homme qui dort construit l’univers ».

Vie quotidienne

Les rêveries de Dany Laferrière voguent de l’été montréalais à un bébé qui porte les objets dans sa bouche, de ses auteurs fétiches au théâtre, de la guerre, d’une panne d’électricité aux scénarios des téléséries américaines. « J’ai voulu m’éloigner des grands sujets de l’actualité en étant plus intemporel et montrer que la vie humaine, le quotidien ont leur place dans l’actualité. Une belle journée d’automne, par exemple, en fait partie », dit l’auteur qui cultive « l’art d’être présent au monde » en observant chaque détail et en le magnifiant.

« J’écris sur l’art de ne rien faire, mais ça ne veut pas dire que je ne fais rien! »

Dany Laferrière estime que L’art presque perdu de ne rien faire montre simplement une autre facette de lui, un autoportrait de ses idées après ceux de son enfance, sa jeunesse, Montréal, l’exil… « Je dis: voilà un homme, ce qui l’accompagne, tout ça en fait partie. Pour moi, il n’y a pas de différence entre L’énigme du retour et ce roman. »

Maintenant que Dany Laferrière nous a démontré comment fonctionne son cerveau, à notre tour de donner davantage d’espace au nôtre, et de l’exercer comme un muscle. « Tout le monde pense, c’est la chose la mieux partagée sur terre. » Surtout, ajoute-t-il, que c’est « l’fun » de prendre le temps de réfléchir. « C’est la deuxième chose la plus agréable, tout de suite après le sexe. »

Dany Laferrière et L’art presque perdu de ne rien faire
Radio-Canada
4 novembre 2011

Un nouveau Dany Laferrière fait son entrée en librairie vendredi : L’art presque perdu de ne rien faire. Publié chez Boréal, le livre contient des réflexions de l’auteur sur divers sujets, des petites choses qui peuplent le quotidien aux grands enjeux sociétaux.

Le livre est composé de plusieurs chroniques, dont le point de départ sont les collaborations estivales de l’auteur à l’émission C’est bien meilleur le matin. L’auteur les a retravaillées, assorties et imbriquées, pour que L’art presque perdu de ne rien faire prenne corps.

« Pour moi il ne s’agit pas de prendre une collection de chroniques, il faut faire un livre avec [elles] », estime l’auteur. Selon lui, il doit y avoir à la fois de la diversité et une unité de ton, puis un enjeu clair pour que l’ensemble se tienne.

« L’enjeu de ce livre pour moi, c’est de dire vraiment aux gens que de penser, c’est excitant, c’est amusant. Réfléchir, c’est vraiment un sport, c’est quelque chose d’extrêmement agréable et en même temps, ça nous libère de la bêtise quotidienne. » — Dany Laferrière Ainsi, l’auteur propose ses réflexions sur le monde qui l’entoure; sur le temps, la mort, le corps, l’amour, le voyage, la guerre, le pouvoir, les écrivains, l’enfance, tout en s’arrêtant sur des sujets marquants de l’actualité.

Parmi eux il aborde, entre autres, l’élection de Barack Obama, l’intervention américaine en Irak ou encore le tremblement de terre au Japon. « C’est un mélange d’éclats biographiques et de réflexions », explique Dany Laferrière.

« Il faudrait remettre en activité cette chose magnifique qui est de réfléchir sans opiner. Juste le matin, on se lève dans son lit, et on rêvasse. On essaie de prendre un sujet qui nous a amenés quelque part hier, qu’on a entendu à la radio dans les journaux à la télé et de voir qu’est-ce que nous pensons donc de cela. Gratuitement, pas pour se précipiter sur le blogue ou appeler à la radio, dans les émissions. Juste pour soi. Je crois que ce serait une jolie prière du matin. » — Dany Laferrière Dany Laferrière en entrevue à Radio-Canada.ca S’il donne son point de vue sur plusieurs enjeux, l’écrivain affirme que sa pensée ne vaut pas plus que celle d’un autre. « J’ai des idées, mais je ne suis pas un penseur pour autant. Seulement, je mets des mois là-dessus, seulement, je réfléchis plus longuement que certains », expose-t-il. « Ne prenez pas trop au sérieux ce que je dis, parce que ce qui m’intéresse, c’est de mettre des éléments disparates ensemble pour voir ce que ça donne », ajoute l’écrivain.

Dany Laferrière affirme qu’il est difficile pour lui de qualifier ce livre, disant hésiter entre un roman des idées et un essai lyrique.

« On est toujours un. On ressent les choses, et on les pense. Dans notre société moderne, on a tendance à séparer le corps de l’esprit. Même dans l’édition, les livres qui parlent de la réflexion, ce sont des essais, les romans et la poésie sont des livres qui parlent plus du corps. Moi je ne pense pas. Je ne vois pas qu’il y a de frontière à cela. Ce n’est pas parce que je réfléchis que je ne vis pas. Et ce n’est pas parce que je bouge que je ne pense pas. » — Dany Laferrière L’art presque perdu de ne rien faire est le premier livre publié par l’auteur chez Boréal depuis L’énigme du retour, pour lequel il a remporté le prix Médicis. Il a entre-temps publié Tout bouge autour de moi, le récit de son expérience lors du tremblement de terre en Haïti, chez Mémoire d’encrier.

Ressent-il une quelconque pression à la sortie d’un nouveau livre en tant que gagnant du prestigieux prix littéraire? « Je n’ai pas gagné le Médecis, ce sont les lecteurs qui ont gagné le Médicis. Je crois que ce sont les lecteurs qui gagnent les prix », explique Dany Laferrière, précisant que pour les lecteurs, il est plus facile de recommander un auteur qu’ils aiment lorsqu’il est reconnu de la sorte.

« Si le Médicis a un impact quelconque sur un écrivain, il ne peut être que négatif. Puisque si j’ai gagné le Médicis avec un livre qui a été écrit avant de l’avoir gagné, je ne vois pas pourquoi je changerais la manière », conclut l’écrivain.

« On m’apprend que la vie trépidante d’aujourd’hui ne peut tolérer cette perte sèche de temps qu’est la sieste, ce qui est une erreur, car cette pause dans le cours du jour nous rend plus sensibles aux autres – et moins obsédés par nous -mêmes. La sieste est une courtoisie que nous faisons à notre corps exténué par le rythme brutal de la ville. »

Dany Laferrière ou l’art presque perdu de réfléchir
Célébrité, Agence QMI
4 novembre 2011

L’écrivain Dany Laferrière a procédé hier au lancement de son dernier roman, un livre intitulé L’art presque perdu de ne rien faire qui a été publié aux Éditions boréales. Véritable spécialiste des siestes, l’écrivain d’origine haïtienne avoue être capable de piquer un roupillon caché derrière journal dans un endroit public, il était donc l’homme tout désigné pour signer cet ouvrage où il est question du plaisir bien légitime de ne rien faire.

«Le confort n’est pas la seule mesure des choses humaines»
Michelle Coudé-Lord, Le Journal de Montréal
5 novembre 2011

La terre de son pays natal a tremblé sous ses pieds. Il a alors pris la plume, et a écrit Tout bouge autour de moi. Puis, un jour, Dany Laferrière a choisi d’arrêter le temps et de réfléchir. Il nous offre aujourd’hui 383 pages d’une vraie conversation, dans un livre intitulé L’art presque perdu de ne rien faire. Une véritable ode à la vie à l’état pur.

Parce que l’auteur Dany Laferrière constate que cette course folle adaptée par les humains d’aujourd’hui est un « véritable danger public. »

Il s’explique.

« Je ne sais pas pourquoi nous sommes rentrés dans cette course folle, et qu’on refuse d’y réfléchir. Si au moins tout cela débouchait sur une récompense, une vie plus longue, plus heureuse. Or ça débouche sur une galopante de maladies dues au stress, et cette angoisse de ne pas avoir vu passer la vie. Il n’y a même pas de récompenses, et on va vers le mur. Ça fait peur, car je me dis que quelqu’un qui est capable de faire cela avec sa propre vie est un danger public. »

Voilà, la conversation est lancée dans ce petit café de la rue Saint-Denis en ce beau matin d’automne. L’homme de 58 ans que j’ai devant moi a le goût de vraies conversations. Et de crainte, il n’en a pas.

Dans ce livre si important, qui nous invite à nous questionner sur la notion du temps qui passe, Dany Laferrière a su « donner une vie commune à toutes ces chroniques singulières » qu’il a faites d’abord pour la radio, alors qu’il participait à l’émission de Franco Nuovo, à qui d’ailleurs il dédie son livre. Il a su les re-visiter, les relier entre elles, leur donner un goût unique… « Un peu comme si je construisais une maison ». Et le résultat est étonnant. L’art presque perdu de ne rien faire est un livre qui sonne l’alarme sur la course folle de la vie actuelle.

« Je veux rappeler aux gens que ce n’est pas ne rien faire que de prendre le temps de réfléchir. Car réfléchir est une activité gratuite qui ne peut être achetée. Une vraie résistance face à cette marchandisation de la vie. »

ET SI ON RÉFLÉCHISSAIT…

L’auteur vedette, gagnant du Prix Medicis en 2009 pour son roman L’énigme du retour ne se donne pas le rôle du penseur. « Je veux juste rappeler aux gens que c’est amusant de réfléchir. Mais il faut prendre le temps. »

Mais comment ?

« Nous avons de plus en plus besoin de choses intemporelles, de toutes ces émotions rassemblées, car nous sommes tellement plongés dans l’actualité qu’on a fini par croire qu’il n’y a que ce qui se passe qui compte. »

Et il me raconte à quel point il savoure ce ciel bleu d’automne.

« Toutes ces choses qui ne se passent pas dans nos émotions enfouies, elles ont une vie ces choses-là. Elles sont plus vivantes que tout, cette petite émotion que nous procure ce beau matin d’automne, l’énergie immédiate qu’on retrouve à être dans la rue avec ce soleil, ça doit compter aussi. »

C’est ainsi que la vie est là dans toute sa simplicité.

« Je suis un journaliste des émotions quotidiennes. La conversation n’existe plus, car les gens n’ont plus le temps d’écouter. Je voulais avec ce livre créer un univers de réflexion. Réfléchir, c’est si important. Au début, cela peut paraître ennuyeux puis après on tombe dans un univers excessivement agréable, car on touche le plaisir de jouir de son propre esprit. Et c’est là que ça devient excitant. Il faut arrêter cette course folle. Le rythme de la vie s’est accéléré d’un coup, et l’époque vieillit mal. »

LE MONDE ACTUEL

Bien sûr que le monde actuel le questionne.

« Si nous sommes capables collectivement de saccager notre vie personnelle à ce point-là, même quand on vit dans un monde de confort comme ici, si ce confort-là ne nous a pas donné la possibilité de mesurer la qualité, la leçon n’a pas été apprise du tout. Ici, je crois que nous avons l’obligation de donner l’exemple d’une meilleure vie. »

Que pense-t-il de ce mouvement de protestation senti sur toute la planète ?

« Les gens fortunés, et ils sont de plus en plus nombreux, et je leur reproche de ne pas utiliser leur fortune même pour se changer eux-mêmes. Ils ne provoquent même pas l’envie, mais la jalousie. Et quand une classe riche ne provoque pas cette envie, l’échelle casse. On n’a pas le goût d’être comme eux. C’est pourquoi je dis qu’on a vraiment besoin de faire renaître la conversation, la vraie, et de se réfléchir, ce qui nous donnera d’autres possibilités », confie un Dany Laferrière plus vrai que nature.

Et avec son livre L’art presque perdu de ne rien faire, il nous ramène à la source.

En librairie, depuis vendredi.

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Extraits de son nouveau livre L’art presque perdu de ne rien faire

Comme une conversation…

Il est impossible du coeur de d’extraire son l’homme ses rêves, enfance, son ciel étoilé et sa ronde lune.

La littérature est une fenêtre par où s’envole l’esprit que la nation tente justement de garder enfermé.

L’affaire , c’est que, malgré tous nos efforts, nous ne pouvons pas connaître la douleur de l’autre. Nous n’avons que nos propres sens pour appréhender le monde.

Si lire c’est faire la connaissance de quelqu’un, relire c’est revoir un ami.

La vraie révolution montre rarement son vrai visage. Cela prend parfois des siècles pour que les historiens la découvrent sous un fausses de fatras révolutions.

C’est quoi la différence entre art et culture? L’art n’arrive que si on met sa culture en danger.

J’ai l’impre ssion que plus les moyens de communication se multiplient, plus notre monde se rétrécit.

Un homme occupé n’éprouve que des sensations ; les sentiments, c’est l’affaire des mondains.

Le rire gras étant la formeabsolue de brutalité.

Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé.

J’ai toujours vu un lien entre la librairie et le cimetière. Les deux regorgent de morts.

Un livre est souvent un mort qui continue à philosopher.

Et si l’appareil photographique, comme le croient certains peuples, capturait notre âme ? Je remarque que plus les gens sont photographiés, moins ils ont le contrôle de leur corps.

Et c’est cela à mon avis le seul sens à donner à sa vie: trouver son bonheur sans augmenter la douleur du monde.

Tout homme cache un secret, on le sait -cela peut arriver qu’il l’ignore lui-même. Et tout paparazzi s’évertue à découvrir

elui de la star.

Celui qui apprend sera toujours plus jeune que celui qui enseigne.

Pour moi, hier comme aujourd’hui, le lecteur est l’égal de l’auteur. Lire est une autre manière d’inventer des formes.

Avant, le gros était riche, et le pauvre, maigre… Aujourd’hui, c’est le contraire.

Je connais des riches qui détestent voyager, et des pauvres qui ne rêvent que de partir.

Vous savez, une idée ne prend vie que si on est honnête avec elle.

Je passais plus de temps à lire qu’à vivre. Lire, c’était, à mes yeux, accéder à un niveau de vie supérieur.

Le livre et son double
par Odile Tremblay, Le Devoir
12 novembre 2011

«Le lecteur d’aujourd’hui demande à voir l’auteur, à le toucher, à l’entendre dire son texte, effaçant de fait cette entente tacite entre l’auteur invisible et le lecteur solitaire. Ils se rencontrent dans les salons du livre. De plus en plus de gens ne trouvent aucun intérêt à un livre dont ils ne connaissent pas l’auteur. Ses manies. Son lieu de travail. Ses influences. Tout doit être mis à nu. Démystifié. Ce qui fait que les auteurs font la tournée des festivals pour se montrer. Un jour, au lieu de lire un livre, on se contentera de voir l’écrivain.»

L’auteur de ces lignes sera au Salon du livre de Montréal, et peut-être même Dany Laferrière prendra-t-il plaisir à l’exercice, car les gens sont pluriels et la vie, compliquée. Star du village éphémère, au milieu du bruit, des coudes à coudes, il entrera dans une autre logique que celle de l’écriture: la culture marchande, une plume à arborer. Des badauds se contenteront de toiser l’écrivain, croyant percer ses mystères. D’autres achèteront son dernier livre, L’art presque perdu de ne rien faire, pour la dédicace. Les auteurs savent bien que le jeu est faussé, que la vraie rencontre littéraire reste immatérielle, un pacte entre soi et l’autre, ce frère inconnu.

Quant au public des salons du livre, il sent qu’il poursuit une chimère au vol en capturant le regard du scribe, mais comment y renoncer dans ce monde de «pipolisation»?

On croit entendre résonner le rire de Réjean Ducharme, du fond de sa grotte d’ombre.

Toutes ces foires du livre, qui font rouler le commerce: bouquins à offrir à Noël, à placer sur la table à café, à déchiffrer plus tard quand le client aura le temps, attirent aussi des lecteurs passionnés, aimantés par l’amplitude du rendez-vous annuel. Bientôt, on les voit là-bas qui fuient, suffoquant d’agoraphobie, rapportant leur prise à la maison, la humant avant d’ouvrir sa page de garde.

Dany Laferrière leur offre, dans L’art presque perdu de ne rien faire, ses propres rêveries d’un promeneur solitaire. On flâne à travers sa prose avec des pas de côté, s’arrêtant au détour d’une pensée, d’une image (sa fille qui respire une fleur). Sur la couverture du livre, il y a la photo d’une mangue. Sur celle d’un de ses romans précédents, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, se reflétait encore l’état de guerre. Ici, reste le fruit à savourer lentement.

Les meilleures oeuvres sont supérieures à leurs auteurs. On vole parfois à la rencontre d’un maître dont les livres nous ont bouleversés pour trouver un homme qui vous lance un oeil torve, aligne les lieux communs, peste contre le froid et se gratte un nez tout rouge qui commence à peler. Dur réveil!

Mieux vaut, réflexion faite, tirer sans lui son suc entre deux couvertures et plusieurs pages cornées.

Dany Laferrière souligne à quel point le meilleur de chaque écrivain fait surface pour créer un moment poétique: «On trouve des gens mesquins et lâches qui écrivent des poèmes qui touchent les fibres les plus profondes de l’être humain dans sa folie de se dépasser.»

L’art presque perdu de ne rien faire entraîne le lecteur dans les méandres du cerveau de l’auteur. Tous ces textes en mosaïques, entre errances, farniente et ancrages — mélange de chroniques radiophoniques, de poè-mes, de réflexions sur la société du formatage — épousent le sinueux parcours d’une réflexion libre. Voici son regard posé sur un libraire grincheux qui protège en cerbère les livres des lecteurs du dimanche, son esprit cogitant sur l’art de mourir qui ne s’apprend pas, sur le star-system qui brûle ce qu’il a admiré. L’exercice se double d’un art poétique, mais aussi d’un traité de lecture. Car lire est un mode de vie.

Les auteurs grands lecteurs demeurent en dialogue constant avec les vivants et les morts qui peuplent leur univers. Fouillant leur mémoire, ils cherchent à comparer des événements récents à leurs souvenirs, mais c’est une phrase de Borges ou d’Homère qui surgit pour enrichir ou faire diverger le cours des réflexions.

Dans L’art presque perdu de ne rien faire sont omniprésents les livres des autres. La Bible, entre autres, découverte à quinze ans par un jour de pluie dans la maison de Petit-Goâve, avec cette phrase de la Genèse dont la force l’ébranla: «Il y eut un soir, il y eut un matin; ce fut le premier jour.» Kafka, Borges bien sûr, son auteur de prédilection, Rilke, Laclos, Hemingway, tant d’autres viennent faire leur tour de piste, en vieux compagnons cent fois consultés. Ce livre est un hommage à d’autres livres, en mise en abyme littéraire.

Laferrière y raconte que sa mère conserve comme un objet précieux une édition de L’odeur du café, sur leur passé à Petit-Goâve, en traduction coréenne. Elle ne la déchiffre qu’en rêve, mais au réveil elle se croit investie du don des langues et cherche alors le sens sous ces caractères mystérieux.

Cette semaine, dans Le Devoir, Victor-Lévy Beaulieu évoquait aussi le livre à la fois immanent et impossible à lire: celui qui trônait sur le piano de ses grands-parents: la première édition des Poèmes de Nelligan, à qui sa famille était apparentée. Qui sait? Le livre aurait pu distiller la folie, comme il le fit pour son auteur, qui sombra en l’écrivant dans l’abîme du rêve. Alors, il restait fermé, car on n’est jamais trop prudent.

Ça m’a fait penser à Borges, aux oeuvres tant compulsées par Laferrière. L’écrivain argentin, en quête du livre des livres dans les rayons infinis d’une bibliothèque, aurait goûté cette histoire de VLB sur un ouvrage dont la puissance est telle qu’en ouvrant sa boîte de Pandore, le simple mortel pourrait y laisser sa raison.

J’aime aussi quand Laferrière écrit: «Toute bibliothèque est un cimetière peuplé de morts qui pensent.»

Pérégrinations dans l’esprit d’un libre penseur
avec Sophie Gall, Le Soleil
12 novembre 2011

Dans L’art presque perdu de ne rien faire, Dany Laferrière ouvre la porte de ses réflexions. Page après page, le lecteur se promène d’une pensée à une autre. Les idées coulent au rythme d’une écriture fluide où se rencontrent sensibilité, intelligence et humour. « C’est une sorte de balade à l’intérieur de ma tête », dit l’écrivain en entrevue au Soleil.

Qu’est-ce que ne rien faire? Et, surtout, comment fait-on? La grammaire ne nous aide pas. Faire est un verbe transitif et suppose donc un complément : il faut faire quelque chose. « Ne rien faire, ce n’est pas rester sans rien faire, explique Dany Laferrière. Ne rien faire, c’est faire quelque chose avec désir, ce qui nous intéresse, nous. »

Arrêter la machine

Ce n’est pas du tout un état où l’on se trouve écrasé, c’est une détermination, une volonté d’arrêter la machine qui nous contraint à faire les choses en suivant un patron quotidien ou moral. » Et quand on arrête la machine, c’est là qu’on commence à penser. « Le mouvement n’existe que dans la possibilité d’un arrêt. L’immobilité est au coeur du mouvement [p. 22]. » « Quelqu’un qui ne fait rien et qui rêve fait beaucoup », ajoute M. Laferrière.

Malgré le titre, il s’en passe, des choses dans ce recueil paru chez Boréal. L’ouvrage divisé en 23 chapitres aborde des sujets universels ou actuels, on plonge tantôt dans une réflexion profonde, tantôt dans un texte drôle. « Nous sommes cette génération végétarienne qui refuse qu’on tue un poulet dans un film, alors que nous nous assoyons tranquillement devant la télé pour regarder la guerre [p. 212]. »

Ce recueil de 400 pages est l’armature de l’oeuvre de Dany Laferrière, de son travail d’écrivain. Derrière chacune de ses fictions, il y a une multitude d’idées et de réflexions menées au gré du quotidien. « Je montre au lecteur comment je réfléchis, mais aussi comment je travaille, ce sont les entrailles de mon oeuvre, précise l’auteur. L’idée n’est pas de dire vrai, mais de dire où je me tiens pour regarder le monde. » L’adhésion du lecteur n’est pas recherchée, chacun a sa façon de penser. « Je voulais montrer que réfléchir est quelque chose d’excitant, j’espère que ça donne envie de réfléchir, contrairement à certains livres qui donnent envie d’obéir, comme les livres de régime. »

Reprendre le gouvernail de notre vie

« Il faut reprendre le gouvernail de notre vie en tentant de réfléchir personnellement sur un certain nombre de sujets et éliminer ceux sur lesquels on ne veut plus réfléchir », énonce l’auteur lauréat du prix Médicis en 2009 pour le roman L’énigme du retour. « Et il ne faut pas réfléchir sur un sujet uniquement parce que tout le monde en parle. D’ailleurs, souvent, on en parle plus qu’on y pense », laisse-t-il tomber sur un ton un peu dépité.

Dany Laferrière a aussi voulu offrir la littérature aux lecteurs. « Je suis un écrivain pour dire mes lectures », lance-t-il. Un grand nombre d’auteurs sont nommés et cités au fil des chapitres : Cioran, Malraux, Borges, Laleau (poète haïtien), Modiano, Horace, Rilke, Gombrowicz, Hemingway, Ducharme, etc. « Je crois dans la lecture », affirme-t-il. Il donne à lire ses lectures, mais il se donne à lire lui-même.

Le recueil est en fait un ensemble de chroniques que Dany Laferrière a écrites pour la radio. Mais il fallait faire un livre, pas une collection de chroniques pêle-mêle. Pour faire respirer l’ensemble, chaque chapitre est ponctué par un « petit art », un court poème en prose, « une sorte de petite chose très imagée, un peu plus travaillée que le reste », pour reprendre les mots de l’écrivain. « Ce sont des ponctuations qui rassemblent les textes précédents, ça fait l’unité du livre. Sinon, ça aurait été une sorte de buffet chinois. »

De L’art presque perdu de ne rien faire sur la couverture, on passe par l’art de capter l’instant, l’art de dormir dans un hamac, l’art du futile. Extrait : « Assise sur le canapé, avec ses grands yeux liquides, elle me raconte […] quand Bush a jeté 1500 bombes et missiles sur Bagdad, elle a pu joindre sa mère de 84 ans qui semblait si désolée de ne pouvoir retrouver son matériel de maquillage perdu dans tout ce chambardement. La futilité est peut-être la plus émouvante forme de courage [p. 218]. »

Une lecture libre

Ce livre permet de pérégriner dans les pensées de l’auteur en plus de se balader parmi les textes. Ouvrir le recueil et lire la page qui se présente, sans se préoccuper du début, du milieu, de la fin. C’est une lecture libre, ce qui n’est pas pour déplaire à Dany Laferrière. On dévie de la pensée ambiante et dominante, des opinions consensuelles. On se laisse surprendre par un cheminement réflexif imprévisible, on ne peut que se réjouir de l’étonnement et des sourires que cette lecture suscite.

« Observons un moment ce visage insolite. Quelle idée imprudente de placer tout ce qui a de la valeur [quatre des cinq sens] dans un espace aussi restreint et exposé. On a été pensé comme une voiture japonaise. » Voici trois phrases d’un raisonnement qui explique pourquoi le nez mérite amplement sa place au milieu du visage.

Et tout cela n’est écrit qu’avec les 26 lettres que contient l’alphabet. « Faire une phrase tient de l’obstination et du bricolage. Connaissez-vous quelque chose de plus émouvant qu’un enfant, le front grave, tentant de mettre en marche, avec 26 petites clés lumineuses, la plus merveilleuse mécanique que les humains ont imaginée? Le livre est plus complexe qu’un ordinateur et aussi simple à ouvrir qu’un ciel d’été [p. 171]. »

« Quelqu’un qui ne fait rien et qui rêve fait beaucoup »

«Je me vois en académicien volant»
propos recueillis par Emmanuel Hecht et Valérie Lion, L’Express
20 août 2014

L’un de nos nouveaux Immortels vient de Port-au-Prince. « Spécialiste mondial » de la sieste, cette « courtoisie » offerte à notre corps dans un monde au rythme effréné, Dany Laferrière évoque l’Académie française, sa fuite d’Haïti sous la dictature de Duvalier et son arrivée au Québec, sa fascination pour le froid, son écrivain fétiche Jorge Luis Borges et son idéal de vie, L’Art presque perdu de ne rien faire, titre de son nouveau livre.

Depuis votre élection à l’Académie française le 12 décembre dernier, votre vie a-t-elle changé?

Le seul changement constaté est dans la manière dont les gamins de Port-au-Prince m’interpellent : « Hé, Immor – tel! » Comme s’il s’agissait d’un prénom, ou d’un don magique. L’immortalité tient une grande place dans le vaudou et la mythologie d’Haïti, ce pays qui ne meurt jamais, malgré la grande misère, les 32 coups d’Etat, les tremblements de terre…

Qui vous a averti de votre élection?

Je donnais à des jeunes gens une conférence sur la littérature et l’écriture au centre culturel la Fokal (Fondation connaissance et liberté), à Port-au-Prince, lorsque la télé – vision et la radio ont fait irruption, bientôt relayées par un grand carnaval spontané dans la ville. Le lendemain, les journaux remettaient le couvert, en insistant sur la filiation entre mon élection et celle d’Alexandre Dumas, dont le père [NDLR : général mulâtre, fils d’un noble normand et d’une esclave noire] est originaire d’Haïti.

A Montréal, ma ville adoptive, il y a eu aussi une grande ferveur, une grande chaleur, qui m’ont beaucoup touché. J’ai accordé une soixantaine d’entretiens dans la journée. L’émotion m’a été en quelque sorte volée pour devenir une affaire collective.

« Une grosse affaire » : c’était le seul commentaire de votre mère. Que voulait-elle dire?

Que c’était un événement. Ma mère a été élevée dans le culte de la langue française, de l’Académie française, d’écrivains comme Mauriac et Gaxotte, alors vous imaginez l’effet, sur elle, de mon élection. Je dois avouer qu’il m’a fallu un mois pour réaliser que j’étais désormais un collègue de Voltaire et de Montesquieu. Ma vie a alors défilé : le départ précipité d’Haïti pour échapper à la police de Duvalier, l’arrivée à Montréal, les années d’usine, puis d’écriture…

Quel rôle souhaitez-vous jouer dans cette assemblée prodigieuse?

Je me vois en « académicien volant » , allant soutenir des petites bibliothèques comme je viens de le faire dans le village haïtien de Petit-Trou-de-Nippes, facilitant l’envoi de livres ici ou là, continuant à faire le pont entre les deux grandes nations francophones d’Amérique, le Québec et Haïti, voire avec l’Afrique et, bien sûr, la France.

Qui entre à l’Académie française : un Haïtien, un Québécois, un Canadien?

Un Japonais! [Dany Laferrière est l’auteur d’un roman intitulé Je suis un écrivain japonais (Grasset, 2008)]. En fait, c’est surtout un grand lecteur qui rejoint l’Académie. J’ai toujours un livre en poche. Je sais lire aussi les paysages, les visages, je lis tout! Pour le reste, je laisse chacun prendre ce qu’il veut en moi. En Afrique, je suis le successeur de Senghor. A Haïti, et au Québec, ce pays que j’habite, et qui m’habite lorsque j’en suis absent, c’est un des leurs qui entre Quai Conti.

Vous avez fui à Montréal en 1976, à l’âge de 23 ans. Quelles ont été vos premières impressions?

J’ai quitté précipitamment Port-au-Prince après l’assassinat de mon ami Gasner Raymond, retrouvé sur une plage le crâne fracassé par les macoutes. Il était journaliste à l’hebdomadaire d’opposition Le Petit Samedi soir, auquel je collaborais. J’ai été informé, par un colonel qui connaissait ma mère, que j’étais le prochain sur la liste. Grâce à une lettre d’invitation, obligatoire pour partir, d’une Canadienne qui me savait en danger, je suis arrivé à Montréal, ville en pleine mutation en cette année 1976 d’organisation des Jeux olympiques. Le soir même, j’étais au Rising Sun, une boîte de nuit tenue par un Guadeloupéen, Doudou Boicel, qui recevait Nina Simone et Dizzy Gillespie. Je n’y croyais pas : je mangeais « caraïbes » et je me retrouvais dans une chaleur caribéenne le premier soir. Je m’attendais à quelque chose de plus exotique.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans cette ville américaine?

La baignoire, qui n’existait pas à Haïti dans ma classe sociale. Mieux : lire dans la baignoire. Mieux encore : y lire la version intégrale des textes dont je n’avais lu que des extraits à Port-au-Prince. Les premières semaines, je m’enfermais pour lire. Puis j’ai découvert la nuit, la nuit sans risques, sans menace policière, avec des jeunes filles buvant du vin dans les cafés, au milieu des chansonniers, des poètes, des chanteurs. L’ambiance était alors à l’indépendantisme. C’est impossible pour un Haïtien de ne pas comprendre une chose aussi naturelle que l’indépendance d’un pays. Haïti ne possède rien, sauf l’indépendance. Le Québec a tout, sauf l’indépendance.

Avez-vous été accueilli par la communauté haïtienne?

Je n’ai pas cherché à la contacter. J’étais seul, enfin. Je venais d’une ville de 2,5millions d’habitants qui aurait dû être trois fois moins peuplée, et j’en avais assez de cette promiscuité. Circuler dans la ville, la nuit, sans se sentir en danger était une bénédiction. Et, comble du luxe, j’avais un réfrigérateur dans ma chambre. Pendant que je dormais, la nourriture, elle aussi, dormait.

Vous êtes devenu canadien. Quel sens cela a-t-il pour vous?

Etre canadien ne voulait rien dire pour moi, il s’agissait juste d’être québécois, avec un vocable plus vaste. Pour être citoyen canadien, il faut prêter allégeance à la reine, mais, la reine, je ne l’ai jamais vue. Ma vie était tellement montréalaise et la reine ne fréquentait pas Montréal. Mais ce pays m’a conquis par autre chose que par la politique : le froid.

Comme le dit la chanson, votre pays, aujourd’hui, « c’est l’hiver »…

Oui, l’hiver m’a gagné, m’a détruit, m’a fait fuir à Miami, puis m’a rattrapé, m’a fait revenir et maintenant il fait partie de moi. La glace a fini par m’avoir. Le Québec a élargi mon imaginaire physique, mes horizons, mes paysages. J’ai découvert la culture de l’oignon, les pelures : ces couches de vêtements qu’on accumule. Voilà un pays où on passe son temps à s’habiller et à se déshabiller selon la température.

Et puis il y a la neige?

Le premier spectacle d’une tempête de neige est quelque chose de mémorable, d’extraordinaire, la neige qui tombe, la glace qui reste sur les branches, la lumière qui filtre à travers, c’est une féerie. Le vers le plus célèbre de la poésie québécoise est d’Emile Nelligan : « Ah! Comme la neige a neigé! »

Partagez-vous la conviction des Québécois que la langue française est en danger, chez eux et dans le monde?

Les Québécois le vivent ainsi et ils ont raison de se battre puisqu’ils mènent cette lutte depuis l’origine. Ils ont perdu un allié précieux en se débarrassant de l’Eglise. La foi était la gardienne de la langue, l’Eglise la conservait, la faisait chanter et prier chaque jour. En décidant que la modernité québécoise se résumait à troquer l’Eglise contre l’école, les Québécois ont gagné en liberté individuelle, mais perdu le combat collectif. D’où cette panique depuis les années 1960 : ils se sont retrouvés seuls, sans « armée » pour les défendre.

Vous publiez L’Art presque perdu de ne rien faire, patchwork de sentences de moralistes et de « mythologies » à la manière de Roland Barthes. Un thème revient en boucle, le temps. Pourquoi?

Le titre du livre annonce clairement mon intention. Et l’intitulé du premier chapitre la rappelle aux distraits : « Le rythme de la vie s’est accéléré d’un coup. » Tout va plus vite, le corps, les idées… C’est une désolation, qui nous ferait croire que tous ceux qui ne vivent pas à ce rythme de folie mènent une vie médiocre. L’époque vieillit mal. Je souhaite réhabiliter la lenteur, l’art de rester immobile pratiqué par ma grand-mère, assise à boire du café toute la sainte journée. Et la sieste, cette courtoisie que nous faisons à notre corps exténué par le rythme brutal de la ville.

Vous distinguez différentes formes de temps…

Nous avons deux temps en nous, le temps général, qui exerce une pression constante sur le quotidien des gens, et le temps intime, fait des émerveillements de la vie : la décou verte de la mer, la naissance du désir, l’odeur de la terre après une brève pluie tropicale. C’est la nostalgie de ces moments éblouissants qui crée chez nous cette tristesse que nous gardons au fond de notre poche, comme une pépite.

Chronos, écrivez-vous, est un dieu farceur…

Oui, parce qu’il nous fait croire qu’une heure dure soixante minutes. En fait, elle dure beaucoup plus pour un mal de dents, et, hélas, beaucoup moins dans les bras de la fille de ses rêves.

Vous dressez des portraits de vos écrivains préférés, Rilke, Tanizaki, Salinger, Laclos, Boulgakov… L’un d’entre eux revient plus que les autres : Borges. Pourquoi?

Jorge Luis Borges est plus qu’un écrivain, c’est un talisman qui me protège de la bêtise envahissante. Je l’ai découvert dans une petite librairie tenue par une mère et ses deux filles rue Saint-Denis, à Montréal. Depuis, je ne l’ai plus quitté. Son énergie, combinée à une mémoire fabuleuse, en fait un lecteur parfait et, d’abord, un lecteur enthousiaste lorsqu’il évoque ses admirations : Chesterton, Dante, Cervantès, Fitzgerald, Schopenhauer…

Un autre écrivain est omniprésent, Denis Diderot. Pour quelle raison?

Pour sa joie. Je ne connais pas de textes plus jubilatoires que Le Neveu de Rameau et Jacques le Fataliste.

En comparant la librairie à un cimetière, vous prenez de sacrés risques, surtout au moment de la sortie d’un de vos livres…

Les cimetières et les librairies ont en commun de regorger de morts. Un livre est souvent un mort qui continue de philosopher. J’aime cette définition de l’écrivain que m’a livrée un jour une petite fille : « Quelqu’un qui, après sa mort, va vivre à la campagne. »

Comment devient-on écrivain?

En obéissant à un feu intérieur. Un écrivain, c’est celui qui balaie tout sur son passage. Il ne peut faire autrement. Il est dévoré par une passion aussi dévastatrice que le pouvoir. Dans ce métier, si cela en est un, le caractère est plus important que le talent.

Un maître de sagesse dans son hamac
par Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
11 septembre 2014

L’académicien Dany Laferrière, représentant de l’Amérique francophone au festival América de Vincennes, offre une brassée de ses réflexions sur des sujets variés, un bel éloge du plaisir de penser

Avec l’âge, l’Immortel Dany Laferrière est devenu un maître de sagesse. Ce farfadet tropical, au rire sonore et généreux, transformé par son exil forcé au Québec en homme du Nord, ce membre de l’Académie française qui lit dans sa baignoire, se donne parfois en spectacle dans cette position pour des causeries littéraires où il aime partager son goût des mots, le plaisir de ses découvertes et l’arôme d’un style. Dans cet ouvrage au titre engageant, L’Art presque perdu de ne rien faire (paru la première fois en 2011 dans la Belle Province, aux Éditions du Boréal), il se livre à une introspection digne des Anciens.

Cet écrivain qui donne l’impression de ne jamais tenir en place, toujours entre deux fuseaux horaires, entre deux continents, se pose et observe la course de la vie. Cette « aventure » qui file entre la naissance et la mort, piégée par le « poison » du temps, n’offre guère d’illusions sur le dénouement final. L’issue étant programmée, il ne reste plus qu’à tenter d’en retenir les signes, d’en capter les éblouissements comme les revers.

Ce philosophe hédoniste en cherche le sens un peu partout mais surtout dans « la somme de passions » que contiennent les livres qu’il visite la nuit. Lus à l’aube comme prière du matin, les poètes aiguisent son regard pour le jour à venir et l’ordinaire de son petit déjeuner se compose d’un peu de Borges trempé dans le café.

En vingt-trois chapitres disparates, Dany Laferrière brasse ses pensées, ses sensations, ses émotions, ses réflexions. Il les rassemble en une gerbe généreuse de considérations, de commentaires, de digressions. Cet Art presque perdu de ne rien faire initie au plaisir de penser sans contraintes, d’associer des idées errantes, de s’arracher à l’attraction ambiante, de gambader dans la sinuosité des méditations. Rêvasser, c’est penser. Cet insomniaque, « spécialiste mondial de la sieste », considère avec Héraclite que « l’homme qui dort construit l’univers ». Il découvre, avec stupeur, dans la Bible, que le monde fut créé un soir et non un matin.

Dany Laferrière aborde des thèmes aussi variés que la mémoire et le temps qui passe, la nostalgie et l’éternité, la pluie et l’ennui, les mouvements et les réactions du corps social, le coup de foudre et l’amour selon les latitudes, la nuit et les temps parallèles, le corps et le rire, la place étrange du nez dans le visage, New York, le Cantique des Cantiques, le besoin de relire la Bible, la librairie et le cimetière (derniers domiciles connus des morts), le voyage et l’immobilité, les séries américaines, le « spectacle » de la guerre, le regard et le voyeurisme contemporain, le droit au silence. Par ses notations originales, son style et son esprit, Dany Laferrière, qui en accorde le crédit aux bons livres, oxygène lui aussi l’esprit de son lecteur.

Ce romancier bondissant s’y révèle, une fois de plus, critique littéraire avisé. Ses commentaires, profonds et justes, sur Tanizaki, Juan Rulfo, Salinger, Choderlos de Laclos, Boulgakov, Gombrowicz, Hemingway, Jacques-Stéphen Alexis, Basho se concluent par cet encouragement: « Si lire c’est faire la connaissance de quelqu’un, relire c’est revoir un ami. »

Il n’y a qu’à tendre la main: « Toute bibliothèque est un cimetière peuplé de morts qui pensent. »Les vivants auraient bien tort de se priver de cette ressource inépuisable, de ne pas profiter de ce cadeau qui se transmet de génération en génération.

« Le plus beau voyage dans le temps que je connaisse c’est celui que procure la lecture » , écrit Dany Laferrière. Et c’est bien une incitation à ce voyage, semé de surprises et d’émerveillement, que distillent ses chroniques, enthousiastes et graves, prolégomènes à une sagesse quotidienne.

Dany Laferrière à Nancy et à Vincennes ce week-end
Depuis quelques années, on se dispute la présence de Dany Laferrière, attraction originale du monde des lettres, académicien exotique (mi-haïtien, mi-québécois) qui ne se prend pas au sérieux. Ce week-end, il sera à la fois le président du festival Le Livre sur la place, à Nancy, et l’un des invités du festival America, à Vincennes (lire p. 14-15), dont il est l’un des habitués.À Nancy, vendredi 12, promenade inaugurale à 12 h 15, puis grande rencontre à 18 heures à l’Opéra national de Lorraine (www.lelivresurlaplace.fr).À Vincennes, Rencontre avec « Un académicien pas comme les autres », dimanche 14 septembre de 15 heures à 16 heures, et débat en sa présence sur « L’amour de la langue française », de 17 heures à 18 heures, avec Atiq Rahimi, Herménégilde Chiasson, Perrine Leblanc, Zachary Richard et J.R. (Roger) Léveillé (www.festival-america.org).

Presque rien sur presque tout
par Mohammed Aïssaoui, Le Figaro
18 septembre 2014

En vue
Des pensées souriantes qui forment un art de vivre.

IL FAUT EMBRASSER ce livre comme du bon pain. Déjà par son titre, il remet les choses à leur place : L’Art presque perdu de ne rien faire. C’est sûr, on l’a complètement perdue, cette aptitude à laisser les minutes filer sans se stresser, à aimer l’ennui, à apprécier les heures perdues. Heureusement, Dany Laferrière a rassemblé ses pensées, ses réflexions et quelques pages de poésie pour nous garder ces plaisirs majuscules. Ce n’est pas parce qu’il est devenu immortel depuis son élection à l’Académie française qu’il désire transmettre cet art. Chez lui, cela vient de loin, de l’enfance même, et c’est naturel.

L’auteur a construit ce magnifique livre – impossible à résumer – d’une manière telle que le lecteur puisse puiser là où bon lui semble : il trouvera toujours une pépite, une belle phrase, une anecdote qui fera sourire puis réfléchir. Ainsi L’Art presque perdu de ne rien faire peut-il s’apprécier comme un guide. Bien sûr, il est souvent question de littérature et de langue. Dans ce domaine-là, Laferrière est magistral, simplement. Lisez donc sa vision d’ Alice au pays des merveilles, deux pages de haute volée. Il y a aussi ses considérations sur la lecture : « On ne dévore pas un bon livre, c’est plutôt dans son ventre que vous risquez de finir. » Ou, un peu avant : «Lire n’est pas nécessaire pour le corps, seul l’oxygène l’est, mais un bon livre oxygène l’esprit. » Il développe tout cela dans un chapitre joyeusement titré « Un orgasme par les mots ».

Le goût des choses minuscules

Et la vie, alors, quel mode d’emploi ? Laferrière est fidèle à une tradition littéraire, celle où excellent quelques-uns de ses nouveaux confrères, tels que Jean d’Ormesson ou François Cheng : en peu de mots, ils disent des choses profondes avec légèreté, et vice versa. Presque rien sur presque tout, pour copier le titre d’un roman de Jean d’Ormesson. Dans une partie intitulée « Le goût des choses minuscules » , Laferrière s’explique : « Je suis un peu étonné que nous mettions autant de passion dans nos idées et si peu dans notre vie. Cette vie que nous appelons presque avec dédain la vie ordinaire. (…) » Et d’ajouter : « Nous nous enflammons pour des concepts abstraits tout en passant à côté du tumulte de la vie. » Il y aurait beaucoup de citations à reprendre – il arrive à l’auteur de s’énerver aussi (voir « Le tourisme chez les pauvres »). Mais L’Art presque perdu…reste une invitation à la promenade. Un sommaire détaillé donne la possibilité de flâner d’une page à l’autre avec bonheur, du « rythme de la vie s’est accéléré d’un coup » au « bout du monde n’est pas si loin » en passant par « l’origine du coup de foudre » ou « la vie n’est pas un concept car il y pleut parfois »… Il faut prendre le temps de lire ce livre.

Un regard en émoi
Le Point
4 décembre 2014

 » L’art presque perdu de ne rien faire « . Comment résister à un titre pareil ? Ce millefeuille de textes savoureux tend un fil d’Ariane dans le labyrinthe du temps :  » Le rythme de la vie s’est accéléré d’un coup « , y remarque l’auteur. Que faire ? Cultiver un art de vivre qu’il décline en vignettes, comme celui de faire la sieste ou de ne  » jamais oublier « . Tout demeure si présent à sa mémoire ! « La Bible, découverte par une journée de pluie « à l’adolescence, ou ce que disait son maître, Borges, à propos des mots les plus courts,  » ciel, mer, lune, terre, arbre, coeur, sexe, faim, eau « , qui sont les plus beaux. Sa faculté d’étonnement inentamée le fait s’interroger sur  » l’origine du coup de foudre « , s’emballer sur le duo Picasso-Basquiat qu’offre une affiche lumineuse, imaginer Kate Moss à 80 ans à la une de Vogue. Un livre palimpseste, l’anthologie d’un regard en émoi

Le journal de Dany
Pierre Maury, Le Soir
29 novembre 2014

Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée: « D eson arthrite qui la fait tant souffrir.» Dans L’art presque perdu de ne rien faire , il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…

Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture: le chapitre qu’il consacre à «Un lecteur dans sa baignoire» donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.

Le sommeil et l’éveil se confondent: « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé», écrit-il dans «Le monde naît de la nuit». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire» et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage: Je suis un écrivain japonais.

On devient nomade

On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit: il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

Voyage littéraire
[Audio de 19 minutes]
13 novembre 2023

Du bon Dany Laferrière, toujours avec des mots bien enrobés, un livre qui fait du bien.

– Catherine Beauchamp, 98,5 FM / On aura tout vu

Extraordinaire ! Je le trouve suave, d’une grande intelligence, très juste. Un peu comme Kundera, il est empreint de gravité et de légèreté à la fois. J’estime qu’ils se ressemblent.

– Pascale Bussières, Entre les lignes

C’est du grand Dany Laferrière. C’est une pensée très dense, une quarantaine d’idées exploitées. Ce qui est extraordinaire, c’est le sens véritable du livre de chevet.

– Patricia Powers, Radio-Canada / Chez nous le matin

« Un bon livre oxygène l’esprit » nous dit-il, et c’est un peu ce qui se passe dans ce livre-là, ça irrigue le cerveau.

– Michel Désautels, Radio-Canada

C’est un vrai plaisir de voguer avec Dany Laferrière au gré de ses chroniques qui expriment son rapport au monde. Nourrie de sagesse et de tendresse, d’indignation et de gratitude, sa prose élégante creuse en profondeur l’aventure humaine.

– Monique Roy, Châtelaine

Si les livres de Dany Laferrière étaient des alcools, celui-ci serait à ranger parmi ces liqueurs fruitées, onctueuses, qui saoulent doucement et savent freiner les heures.

– Tristan Malavoy-Racine, Voir

Un livre qui me parle beaucoup, et que je dévore lentement, petit morceau par petit morceau. Vous allez aimer.

– Michel Barrette, Radio-Canada / Pour le plaisir

Un livre qui se lit avec énormément de plaisir. Un livre copieux, rond comme on les aime.

– Thérèse Parisien, 98,5 FM / Montréal maintenant

C’est une réflexion sur le temps, sur la guerre, sur la vie, sur ce qui mène le monde. Il y a des milliers d’idées qui sont amenées dans ce livre-là. Il y a aussi beaucoup de petits moments de poésie pure. C’est vraiment un très beau livre. Un livre indispensable. Un livre qui nous repositionne.

– Catherine Lachaussée, Radio-Canada, Ça me dit de prendre le temps

Un  magnifique livre.

— Franco Nuovo, Radio-Canada, Dessine-moi un dimanche