Prix Edgar-Lespérance
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Aux hommes de ma lignée : À mon grand-père, celui qui aimait tant les roses. À mon père, l’éternel absent, mort à New York au terme de trente ans d’exil. À mon oncle Yves, toujours présent, que j’ai volontairement oublié. À Christophe Charles, le mari de mon unique sœur, qui a écrit un livre sur Magloire Saint-Aude. À tous ces hommes, à leur manière, sincères, courageux et honnêtes, qui trouveront un jour, j’espère, leur chantre. Pardonnez moi de le dire ici : seules les femmes ont compté pour moi.
En France
Au Canada
«De l’autre côté du trottoir, c’est la maison de Miki. Toujours pleine de rires, de cris, de filles. Miki habite seule, mais elle a beaucoup d’amis. Il y a toujours deux ou trois voitures garées devant sa porte, prêtes à partir pour la plage, pour un restaurant à la montagne ou pour le bal. Tous les jours. Et moi, je dois étudier mon algèbre. S’il n’y avait que Miki. Mais voici Pasqualine qui s’étire comme une chatte persane. Marie-Michèle est un peu snob et Choupette, aussi vulgaire qu’une marchande de poissons. La bouche méprisante de Marie-Erna et les fesses dures de Marie-Flore. Les hommes ne sont pas toujours les mêmes. Quant à moi, je ne bouge pas de la fenêtre de ma petite chambre. À l’étage. Je rêve du jour où j’irai au paradis, c’est-à-dire en face.»

Regard sur l’œuvre
Ce roman fait l’éloge de la fureur de vivre comme arme de résistance aux « tontons-macoutes » ou à tout autre oiseau de mauvais augure.
— Le Monde

Et s’il n’y avait qu’une chose à retenir du Goût des jeunes filles, ce roman joyeusement hédoniste, c’est encore cette incroyable fureur de vivre et de jouir, de tout et de toutes les manières possibles.
— Marine de Tilly, Le Point

Laferrière brosse le portraits de femmes de tous âges, vivantes et explosives, alors que les hommes en arrière-décor s’évanouissent en figures falotes. Même les macoutes semblent faibles, sans puissance face à ces formidables (au sens rabelaisien du terme) profils féminins qu’il esquisse ici, comme dans tous ses livres, où les femmes sont reines. »
— Odile Tremblay, Le Devoir, 1992

Le portrait tragique d’un pays en proie à l’une des plus atroces dictatures politiques se dessine en filigrane. […] Ce roman nous révèle finalement un Laferrière capable de subtilité et de retenue. Une réussite, assurément.
— Francine Bordeleau, Lettres québécoises, 1992
Seules les femmes ont compté pour moi…
propos recueillis par Katia Gagnon, La Presse
8 novembre 1992
Il veut donner une leçon à la religion et à la vertu haïtiennes, la base du régime dictatorial.
Dany Laferrière aime les femmes. Follement. Au point de leur consacrer des milliers de mots. Il l’a toujours avoué et ne s’en cache surtout pas dans son dernier livre, Le goût des jeunes filles. La dédicace en est éloquente : à tous les hommes de sa lignée, Dany Laferrière présente ses excuses : « Seules les femmes ont compté pour moi »…
Il s’est payé une véritable tranche de bonheur en écrivant ce dernier roman, qui met en scène quatre femmes. Et pas n’importe quelles femmes. Des tueuses, de ravissantes fourmis dévoreuses d’hommes, implacables, dures comme le diamant, qui n’ont pour morale que l’immoralité. « Je me demande des fois si Dieu existe vraiment. Si oui, pourquoi a-t-il donné tant de pouvoirs à une paire de fesses ? »
On est bien loin de L’Odeur du café.
Le narrateur, devenu un adolescent, a quitté la galerie de sa grand-mère pour la jungle de Port-au-Prince, où il habite avec sa mère et ses tantes. En face, « de l’autre côté du trottoir, c’est la maison de Miki. Toujours pleine de rires, de cris, de filles. Je rêve du jour où j’irai au paradis, c’est-à-dire en face ».
Pendant trois jours, à la suite d’un incident impliquant un tonton-macoute, c’est chez ces femmes que le jeune Dany trouvera refuge. À travers ce livre écrit comme un scénario de film, il découvrira l’univers de ces « filles perdues ».
Un énorme contraste avec son roman précédent, où la tendresse distribuée à la ronde par Da, sa grand-mère, effaçait tout le reste. À Port-au-Prince, la vie est dure pour le jeune adolescent. Les menaces sont nombreuses en ville : les tontons-macoutes sont partout, la capitale est le royaume des bordels, des maqueraux véreux, de la prostitution enfantine. « Pour montrer la destruction, il fallait que je dépeigne le paysage antérieur », lance l’auteur.
La destruction, il l’a dépeinte sous les traits de ces filles maudites, qui, à l’inverse des femmes parmi lesquelles il a toujours vécu, rejettent la morale religieuse, font un pied-de-nez à la virginité et à la pureté dans lesquelles on enfermait les jeunes filles haïtiennes. Des féministes, « qui profitent au maximum du seul avantage, du seul atout qu’elles possèdent dans cet univers de violence : leur beauté. Et elles le négocient serré », rigole l’auteur.
Dany Laferrière a voulu donner une leçon à la religion, à la vertu haïtiennes, la base du régime dictatorial, dont sa mère et ses tantes sont les dignes représentantes. « Elle (sa mère) pense qu’on a encore affaire à des être humains. Alors que cette ville est devenue une vraie jungle », écrit-il. « À quoi leur sert le bien et la vertu, si elles ne peuvent pas sauver ce qu’elles ont de plus précieux : leur fils. Ce sont ces filles, qui représentent le mal pour ma mère et mes tantes, qui sauveront leur fils chéri », ajoute-t-il.
Car Le goût des jeunes filles est un roman sur la dictature, vécue au quotidien. « Les étrangers qui arrivent à Port-au-Prince sont surpris de voir que les gens dansent, fêtent, rient. La dictature, ce n’est pas l’évènement. C’est ce qui est à l’intérieur des gens qui change ». Choupette, Miki, Marie-Michèle, Marie-Erna et Pasqualine foncent résolument dans cette jungle, fortes de la puissance que leur confère leur beauté. « Ah ! les seins. La petite moue méprisante de la bouche. La langue rose qui court comme un esturgeon hors de l’eau. La longue courbe du dos. Les ongles rouges. Ce sont des armes autrement plus efficaces que les biceps, les muscles et la mâchoire carrée ».
La violence fait partie de la vie de ces quatre filles. Des viols sont traités comme un événement banal, les insultes font partie du langage, l’interdiction de faire étalage de tout sentiment est totale. Hommes et femmes s’entredéchirent. « C’est la plus longue guerre du monde, celle des sexes ».
« J’ai toujours rêvé de faire un roman qui ferait pénétrer l’étranger dans l’univers du Port-au-Prince moderne. Chez les auteurs du tiers-monde, la modernité, c’est un sujet presque vulgaire, pas assez intéressant pour y consacrer un livre », explique Dany. « Je suis un des premiers auteurs du tiers monde qui a des autos dans ses livres ! ».
Fraîchement débarqué de l’avion, l’auteur, dont c’est le quatrième roman, parle avec ce mélange de timidité et de charme qui lui est propre. « Je reviens d’Haïti, où je suis allé enterrer ma grand-mère », dit-il, la voix un peu enrouée. Une perte immense. « Mais elle sera toujours vivante pour moi ». C’est la première fois depuis vingt ans qu’il retournait à Petit-Goâve. « Tout a changé. Et, de façon surprenante, pour le mieux », dit-il, dans un éclat de rire.
Il n’a pas été revoir, au passage, ce qu’étaient devenues les quatre héroïnes de son dernier roman. « En vieillissant, leur monde s’est probablement écroulé. Elles ont perdu leur pouvoir, se sont intégrées. Elles sont devenues bourgeoises ». Il réfléchit, appuyé sur sa main. « Mais je me demande comment on peut bâtir un pays nouveau, en Haïti, avec toute leur amertume et leur violence ».

Je suis né riant
propos recueillis par Odile Tremblay, Le Devoir
14 novembre 1992
À la mi-octobre, Dany Laferrière a pris l’avion de Miami, où il vit depuis deux ans, pour aller faire un saut à Haïti. Le moment était triste et solennel. Il venait assister aux funérailles de Da, sa grand-mère. Vous vous rappelez peut-être, celle qui se berçait sur sa galerie et enseignait la vie au petit garçon -Dany enfant- dans son précédent roman L’odeur du café. Ensuite, il s’est promené dans les rues de Petit-Goâve, puis de Port-au-Prince, observant ses anciens compatriotes, une foule occupée à vivre malgré tout, malgré sa misère, son passé de dictature, son analphabétisme, ses dirigeants qui se succèdent dans l’impuissance, ses macoutes recyclés. « dans sa désespérance et sa joie ». L’Haïti vivante et vibrante, telle qu’il aime la décrire dans ses livres, hors du cliché noir et misérabiliste qu’on lui accolle habituellement. « Je suis né riant », me dit-il.
En plus de rire, Dany Laferrière parle beaucoup. Ce qui s’avère une excellente chose en entrevue. Il vient faire en novembre sa tournée de promotion au Québec pour rencontrer les journalistes, accompagnant Le goût des jeunes filles , roman qui vient de sortir chez vlb. Il cause donc de lui, de ses personnages, entreprise forcément un peu répétitive. « On travaille dans le flou. C’est ça la littérature, Après, il faut préciser toute sa vie, c’est ça l’entrevue. » Mais Dany se prête tout de même à l’exercice de bon coeur. Il aime rencontrer les gens.
Le goût des jeunes filles est la suite de L’odeur du café. Suite chronologique s’entend, avec un narrateur qui saute ici de l’enfance à l’adolescence, quoique ce roman soit bien moins autobiographique que le précédent. « Mais depuis quand une autobiographie se résume-t-elle aux faits?, demande-t-il. Il faut y rajouter les fantasmes, les émotions, ce que nos amis ont vécu. À l’adolescence, la part de rêve est fondamentale. Retirez-la, la réalité vécue disparaît avec elle. »
Le goût des jeunes filles raconte, en rêve et en action, une fin de semaine dans la vie d’un adolescent de Port-au-Prince. Nous sommes en 71, en pleine dictature, à la veille de la mort de François Duvallier. Le narrateur fuit les Tontons Macoutes qu’il croit à sa poursuite et se réfugie dans un boxon voisin, antre de jeunes filles qui font commerce de leur corps. Récit de passage, roman initiatique, dont il sortira homme, comme on dit. Le jeune garçon écoute ce femmes qui parlent et se chamaillent, prend note de tout. Le roman est superbe d’ellipses, de non-dit, de souffrances cachées derrière la vulgarité de façade. « Je refuse de me laisser avoir par les apparences », déclare-t-il.
Dany Laferrière dédie Le goût des jeunes filles « aux hommes de sa lignée », dont il énumère les noms et les titres avant de préciser: « Pardonnez-moi de le dire ici: seules les femmes ont compté pour moi ». Quand on a été comme lui issu d’un pur matriarcat, élevé par une mère, une tante, une grand-mère, avec un père en exil n’existant qu’à travers les photographies qui tapissaient la maison, on déteste les femmes ou on les adore à jamais. Lui, il a choisi de les aimer.
« Dans ma vision d’écrivain, les hommes sont absents, constate-t-il. Ils ne m’intéressent pas sans doute. Je suis le plus minable écrivain d’hommes. » À travers Le goût des jeunes filles , il brosse le portraits de femmes de tous âges, vivantes et explosives, alors que les hommes en arrière-décor s’évanouissent en figures falotes. Même les macoutes semblent faibles, sans puissance face à ces formidables (au sens rabelaisien du terme) profils féminins qu’il esquisse ici, comme dans tous ses livres, où les femmes sont reines. »
Ce roman-ci, il l’a conçu à la façon d’un film, (alors que L’odeur du café était construit comme un album de photos), sans longues descriptions mais peuplé de dialogues, habité par le mouvement de ses héroïnes qu’il voit et qu’on voit bouger à sa suite. Tandis que le narrateur lui, demeure immobile, les yeux, les oreilles en éveil. « On me croit toujours en marche, alors que je suis un être d’immobilité, confie Dany. On me croit provoquant alors que je suis pudique. »
Dany Laferrière, qui se déclare allergique aux idéologies politiques et sexuelles, s’est toujours refusé à écrire des romans engagés, parce que « rien n’est plus facile à composer qu’un discours ». Cela dit, il signe ici son récit le plus politique, par l’époque et le décor; la montée du Duvaliérisme, avec les Macoutes en arrière-scène, et une terreur larvée qui devient mode de vie. Dans sa trajectoire littéraire, depuis le célèbre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il s’est rapproché de plus en plus de la litote. Avec L’odeur du café, sa prose est devenue vraiment personnelle, intime, épurée, désormais minimaliste. De Simenon, il a retenu une leçon: ne pas écrire -la pluie perlait sur la vitre de notre voiture, mais -il pleut. »
Un beau jour de 1978, Dany Laferrière, intello, sans le sou, a quitté Haïti pour Montréal. Un beau jour de 90, il a quitté ensuite le Québec, après être devenu ici entre temps une sorte de vedette, non seulement grâce à sa production d’écrivain, mais par sa participation télévisée à La Bande des six. À Miami, personne ne le connaît, ce qui ne le dérange pas. Mais là bas, il fait chaud, Haïti n’est pas loin, et tout le monde se fout qu’il déteste ou non Miami, ce qui lui confère une tranquillité d’esprit. À Montréal, il en avait assez d’entendre parler de la question nationale. « Le Québec monologue, comme Haïti. Je comprend, je compatis avec tous ces problêmes sérieux qui réclament l’engagement. On ne peut pas empêcher de crier quelqu’un qui souffre, mais on peut toujours s’éloigner. » Alors, il est parti.
Haïtien d’origine, domicilié américain soit, mais Dany Laferrière demeure en quelque sorte un écrivain québécois. Parce qu’il publie chez vlb, parce que ses livres ont un mauvais réseau de distribution en Haïti, et que même si Comment faire l’amour… a été traduit et vendu partout à travers le monde, même si L’odeur du café lui valut le prix des Caraïbes, le gros de ses lecteurs est au Québec. Il revient souvent. Il reviendra sans doute toujours.

Le sourire d’Haïti
par Jacques Allard, Le Devoir
14 novembre 1992
En 1991, quelques mois après avoir publié «un petit livre à propos de son enfance», un écrivain haïtien de 39 ans passe chez ses tantes de Little Haïti (Miami) pour prendre un paquet expédié de Port-au-Prince par sa mère. Elle lui envoie le vieil exemplaire d’un recueil du poète Magloire Saint-Aude, l’ouvrage préféré de son adolescence, tout en lui signalant que Miki, la jeune amie qui habitait en face de chez lui à cette époque, est maintenant une commerçante de Floride. C’est à nouveau de la quotidienneté que naît ainsi une autre des histoires singulières que Dany Laferrière nous propose (toutes chez VLB) depuis son fameux Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), suivi d’ Éroshima (1987) et, l’année passée, de L’Odeur du café. Toutes histoires où le réalisme langagier s’enveloppe de ce sourire de la désespérance que l’on appelle de l’humour. Un sourire d’Haïti qui n’a rien à voir avec celui de l’ange de Reims.
Voici donc que, du fond de la baignoire de l’hôtel floridien où, pour lire son courrier, Dany le narrateur s’est mis à tremper, surgit le ciné-roman d’un week-end de sa jeunesse dans la capitale haïtienne, film intime monté par le souvenir de son affranchissement. Il avait 19 ans en cette année 1971, celle de la mort du dictateur Duvalier et de son poète anarcho-surréaliste Saint-Aude. «Les années soixante venaient à peine de commencer en Haïti. Avec dix ans de retard. Comme toujours.» Et, petit garçon «à» sa maman (le père est absent), puceau bon élève, il devait tout à coup faire connaissance avec la vraie vie de Port-au-Prince, là où pour les hommes «en avoir ou pas» concerts de cris et de larmes disent la férocité d’une guerre de séduction, vient ce cauchemar de Dany qui se voit à la prison de Fort-Dimanche, là où avec la marée montent les crabes qui viennent manger de l’homme, là où Gégé croque le pénis de son tortionnaire Frank, avant d’être abattu.
À ces images d’horreur succèdent celles de l’univers familial que Dany se rappelle au réveil en voyant, de chez Miki, sa mère ranger la chambre désertée. Reviennent à Dany les échanges de cet autre milieu de femmes (mère et tantes), d’un autre âge et d’un autre univers, cachant comme elles le peuvent les ignominies de l’autre monde auquel participe le père en-allé et peut-être le fils à son tour perdu. Mais il ne sera perdu que le temps des jeux amoureux de l’autre école des femmes où il est passé. Perdu dans l’extase de sa «première fois» alors que Marie-Michelle décide de prendre son plaisir. Il reviendra toujours à sa mère, ne serait-ce que par le souvenir.
C’est avec ces scènes finales qu’on se dit que Laferrière ne fait pas de «petit livre» et que loin d’être le clown médiatique qu’il a paru être, Laferrière est avant tout écrivain. Son roman aurait pu aller encore plus loin? Se faire plus dense? Se faire moins court, moins léger? L’humour ne souffre ni longueur ni langueur. Le sourire, plus que le désir, a ses limites. Moins cru? Dans l’évocation du pays pelé, l’ellipse cinématographique est nécessaire qui limite l’indiscible mais non la parole furieuse du réel haïtien.
Le goût des jeunes filles est un des meilleurs romans de l’année.

Ici, les femmes se servent du sexe comme d’un pouvoir
Le Soleil
28 novembre 1992
Ottawa – Après un premier roman à odeur de scandale, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », puis un récit autobiographique au parfum nostalgique, « L’odeur du café », Dany Laferrière vient de donner une suite à ses souvenirs d’Haïti avec le très savoureux « Goût des jeunes filles ».
Dany Laferrière se défend d’accorder trop d’importance à la sexualité dans ses livres.
« Je ne parle jamais du sexe pour le sexe lui-même. Dans « Le goût des jeunes filles », le sexe est une métaphore politique. Les femmes s’en servent comme d’un pouvoir. Elles disent: `Le trottoir, c’est à nous’. Je n’ai pas voulu être moral. J’ai vu la vie, l’énergie maniaque de ces filles. Elles sont au coeur du plaisir sur fond de dictature. »
Construit comme un film, une enfilade de séquences colorées, le dernier roman de Laferrière met en scène six jeunes filles cherchant à se hisser hors de la misère, à saisir le meilleur du moment présent.
Au printemps 1971, à la veille de la mort du dictateur François Duvalier, le narrateur, un jeune puceau de 19 ans, se réfugie chez l’une de ces filles, afin d’échapper aux tontons macoutes.
Naïf et fasciné, il découvre les seins des jeunes filles et essaie de comprendre leur monde. Fin observateur, il porte sur elle un regard non complaisant mais compréhensif, affectueux même. Dans un style alerte, Dany Laferrière décrit ces six filles belles à faire damner un saint, frondeuses, fortes et fragiles, admirables et pitoyables.
« La vie en Haïti ne donne pas à ces filles des raisons d’être heureuses. Elles savent que la société haïtienne leur met une chape morale et que tôt ou tard, on les poussera dans l’eau sale de la vie. Très lucides, elles veulent vivre à la crête du plaisir. »
Si Dany Laferrière décrit avec autant de finesse et d’acuité l’univers féminin, c’est qu’il a été élevé par six femmes et a toujours préféré leur compagnie à celle des hommes.
« J’ai accepté très tôt la propagande que les femmes sont plus intéressantes et plus brillantes. Le sens du détail des femmes, leur amour des accessoires ne m’a jamais ennuyé, car ça fait partie du mouvement de la vie », explique l’auteur.
Portraits de femmes, « Le goût des jeunes filles » est aussi un portrait d’Haïti. On y sent très bien l’atmosphère des Caraïbes, la présence de la mer, le terrible soleil de trois heures qui « semble là pour l’éternité » et les « odeurs lourdes de ilang ilang » (dont la fleur sert à fabriquer du parfum). On y sent aussi le carcan de la dictature.
« L’action se passe à Port-au-Prince, qui est une ville dure, une ville politique. Donc, mon livre reflète le milieu », constate l’auteur.

Un innocent au pays des brutes et du sordide.
Le Devoir
19 décembre 1992
La suite autobiographique de L’odeur du café. Du fond de sa baignoire floridienne, le narrateur de 39 ans se fait du cinéma. Il se souvient de la première fois qu’il a fait l’amour, 20 ans plus tôt. C’était en 1971, l’année de la mort de Duvalier et de son poète favori, alors qu’il a frayé avec les tontons-macoutes et la nouvelle génération des filles. Un innocent au pays des brutes et du sordide. Le terrible sourire du pays pelé où les crabes mangent de l’homme.

Dany Laferrière est parti à la recherche de son adolescence haïtienne.
par Gilles Marcotte, L’actualité
15 mars 1993
Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, ont l’air un peu légers.
Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.
Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.
J’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles.

Fuir les pièges, les carcans
propos recueillis par Anne Richer, La Presse
15 mars 1993
Comme un papillon qui volette, batifole, hésite mais ne se pose pas. Pas encore. Dans quelle petite phrase peut-on trouver Dany Laferrière? Peut-être celle-ci:
«Je ne me livre pas. Mais parler m’intéresse. Je suis un conversationniste. Je fais ça tout le temps, avec ma femme, mes filles, mes amis. J’adore cet art. Qui se perd.»
Écrivain bavard intarissable, tonitruant. Rieur, siffleur, persifleur, provocateur. En réalité: «J’écris pour couper la conversation.»
Des rires vrais énormes et d’enfant, des moments profonds d’écoute, et pêle-mêle des lampées de vin, des bouchées gloutonnes de chorba et de couscous. «On dit que si on mange trop vite on ne goûte rien, c’est pas vrai pour moi. Je mange vite et je goûte tout. Et dans ce geste il y a au moins 18 secondes de contemplation.»
Sérieux sans toutefois rien prendre au sérieux, «j’aimerais passer ma vie à esquiver les faux problèmes. Car les vrais nous trouvent toujours». Il a une belle mémoire colorée dont il se sert abondamment. «J’ai une grande mémoire parce que je ne prends pas de notes.» Il y a l’enfance palpitante et vivante dans ses livres. Et de ses lectures diverses il a gardé des phrases-clés, des citations, dont il n’abuse pas au demeurant, mais qui alimentent sa réflexion verbale.
Il fronce les sourcils, cligne des yeux, regarde droit devant lui et raconte: «J’aime ça qu’on imagine que je vais dans les partys tout le temps alors que je suis studieux. J’aime que l’on m’imagine studieux. C’est ma liberté. Sinon les gens vont me mettre dans une boîte. Ma mère me demande pourquoi dans Le goût des jeunes filles, j’ai écrit autant d’insanités? Dans L’odeur du café, il n’y a pas le moindre baiser. Maintenant, j’ai toutes les mamans avec moi!» s’écrie-t-il dans un formidable éclat de rire. «Il faut aller au-delà des apparences.»
Voilà donc un début de lever de rideau. On sait qu’il fuit les pièges, les carcans, les enfermements. Comment pourrait-il en être autrement quand on a vécu la grande partie de sa vie avec la mer des Caraïbes au bout de sa rue? «C’est là que j’ai compris la richesse.»
Comme un diamant
L’idée du présent l’obsède. Dany Laferrière donne tout à l’instant qui passe. «Ma grande ambition c’est de regarder là et résister à l’envie d’aller voir derrière.»
Le temps. «Pas pour le rattraper. Pour y vivre.»
«Je crois que le désir de boire du vin est plus viscéral que celui d’écrire. Je suis très bourgeois en un sens. J’ai un talent moyen et j’en suis content.» Si le manuscrit à la correction lui donne des haut-le-coeur, il ressent toutefois une vanité totale devant l’oeuvre imprimée. «Papa est en train de lire son livre», dit sa fille à tout venant. Il le reconnaît et ajoute: «Je dors même avec. C’est magnifique.»
Ce qui est écrit appartient au passé et rapproche du présent. On n’a plus à y revenir. On tourne la page. On avance. Voilà. Il écrit pour cette action utile, mais il peut ne pas le faire aussi. «Ce n’est pas une responsabilité. Personne n’attend le livre de personne. Si Proust n’avait pas écrit il n’en n’aurait pas moins éprouvé toutes les émotions qu’il décrit.»
La vie est souveraine. La quotidienneté, un lieu de pouvoir à investir. «L’homme part, fait le tour du monde, mais le quotidien lui échappe. Il tient des discours philosophiques mais il n’est pas capable de donner sa chemise au nettoyeur.» Dany Laferrière rose et prudent prend les devants, avec sa femme, avec ses trois filles, dans leur maison à Miami ou ailleurs; s’il faut balayer, il balaie. «Je veux négocier la vraie vie, pas des parts de pouvoir.»
Un certain moment dans sa vie il a senti qu’il pouvait faire des tas de choses, «une sensation que tout humain devrait avoir». Il est bien avec peu, avec rien. Attaché, détaché. Méfiant. Prudent. Là, pas là. Sans tabous. Il aime la fête, un certain bruit de fond, une foule animée où il peut discuter en aparté, car il aime mieux parler que se définir. «Je ne suis pas un triste. Je peux rester seul mais j’aime les gens.»
Il s’imagine désinvolte et magnanime. Il place le style au-dessus de tout. S’élever au-dessus de sa condition. «Penser qu’on pourrait faire de sa vie un art, un mouvement. Je suis arrivé dans cette ville et j’ai voulu voir si c’était vrai que j’étais un prince. Causer littérature avec Jacques Godbout. J’ai voulu que ce soit ça et ça a été ça. Et puis je m’en suis éloigné.»
Il vit à Miami: «Pour me sortir d’un temps trépidant, pour voir si je pouvais vivre dans une ville où personne ne me connaît. C’est aussi amusant que d’être reconnu.» Mais il revient à Montréal, car en plus d’un film en préparation «il n’y a rien de plus intéressant que d’aborder en touriste une ville que l’on connaît à fond». Comme il n’y a rien de plus passionnant que d’arriver dans un nouveau pays, de jeter la valise sur le lit d’une chambre d’hôtel quelconque, aller à la fenêtre voir passer des gens que l’on ne reverra jamais.
On ne se connaît pas
Il aime apprendre les poètes d’un pays, les anecdotes qui en font sa couleur. C’est ainsi qu’à un certain moment il dit en riant comme un enfant: «Mozart est mieux que le petit gros des Classels.» Il ajoute avec une moue: «Même le Québécois le plus cultivé ne peut nommer un seul titre de livre écrit en Haïti.» Pourtant on est 70000 au Québec. «C’est pas pour me plaindre. Mais comment on va faire, ça peut plus continuer.»
Sur le raciste: «Ce n’est pas quelqu’un qui n’aime pas les Noirs ou les Arabes, c’est quelqu’un qui ne les aime pas et a un pouvoir. Il faut les deux. Le racisme n’est pas une opinion, c’est un acte.»
En 1976, il a 19 ans, il quitte Haïti et vient au Québec. Il y a des raisons évidentes et urgentes à ce changement de paysage: sa mère ne dort plus elle monte la garde. Son fils écrit et dit trop de choses impertinentes sur le système. Sa vie est en danger.
Il n’a pas envie de parler du passé. D’un père tête brûlée, «brillant et bizarre», maire, ministre, diplomate puis exilé. De la politique: «L’enfance est apolitique. Il y a des bonheurs ou des malheurs. Point.» Ses livres sont là qui disent tout. Dans son imaginaire d’enfant, au-delà du ciel rose on devait escalader un grand mur et de l’autre côté se trouvait l’unique pays étranger au monde.
Les femmes de sa vie, depuis sa grand-mère en passant par ses filles, sont des repères. «Je ne comprends pas les garçons, heureusement que je n’en ai pas!» Dans cette espèce de cocon domestique, Dany Laferrière remet à plus tard les questions existentielles. Pas fétichiste, mais superstitieux, il a tout de même un fantasme: «Si j’avais le pouvoir de voler… Si j’étais un oiseau, oui voler mais ne pas faire que cela. J’ai toujours le même rêve: je cours. je cours, je décolle et passe par la fenêtre. Dans un autre rêve, le même depuis 30 ans, je dors sur la galerie devant la maison. Il y a une bande de loups-garous qui arrivent, je ne peux pas fermer toutes les portes et ils arrivent.»
Puisque l’homme n’aime pas laisser de traces. Ses mots sont comme des pas sur le sable. Inscrits et effacés.
Se livrer pour lui est un peu une danse. Il a lâché un peu de sa vérité. «Et quand le texte paraît, on n’a plus ce secret. C’est fait, c’est fait.»

Un adolescent en Haïti
par Francine Bordeleau, Lettres québécoises
1 juin 1993
Un adolescent en Haïti
Dany Laferrière renonce enfin à se prendre pour le clown de la littérature québécoise et révèle l’écrivain qu’il est. COMMENT FAIRE L’AMOUR AVEC UN NÈGRE SANS SE FATIGUER était tout sauf un chef-d’oeuvre. Avec L’odeur du café (VLB, 1991), et maintenant Le goût des jeunes filles qui en constitue en quelque sorte la suite, Laferrière pose les premiers vrais jalons de son oeuvre. Et pour ces jalons, l’auteur d’origine haïtienne effectue un retour aux sources. Dans Le goût des jeunes filles, c’est un recueil du poète Magloire Saint-Aude qui ramène Laferrière deux décennies en arrière. Il a quinze ans, vit encore à Port-au-Prince et rêve d’aller dans la maison d’en face, « toujours pleine de rires, de cris, de filles ». C’est la maison de Miki, et le jeune garçon s’y réfugiera quelques jours lorsqu’il croira avoir participé à un incident impliquant un tonton macoute. L’adolescent fait dès lors l’apprentissage du monde des adultes. Et, ce qui le fascine beaucoup plus, du monde des femmes. Car Miki est toujours flanquée de ses jeunes amies Choupette, Pasqualine, MarieErna, Marie-Flore, Marie-Michelle. Elles sont attendrissantes, ces harpies sexy qui n’ont pas vingt ans, mais savent déjà tout des hommes, y compris comment obtenir d’eux ce qu’elles veulent. L’apprentissage de la subtilité Le goût des jeunes filles est divisé en plusieurs courtes saynètes qui sont autant d’épisodes de la vie quotidienne des amies du narrateur. Par ces anecdotes drolatiques, émouvantes aussi, desquelles Laferrière évacue tout pathos, le portrait tragique d’un pays en proie à l’une des plus atroces dictatures politiques se dessine en filigrane. L’horreur est évoquée légèrement, par petites touches. Ainsi, dira Marie-Erna: « Je connais une fille qui était dans le même cas que toi, Pasqua. Elle a dû coucher avec toute la garde présidentielle, alors que son père était déjà mort depuis longtemps… Et tout le monde le savait… » Par ailleurs, il n’est jamais dit que ces jeunes filles, qui semblent consacrer leur existence à des futilités, et s’en satisfaire, sont en réalité des prostituées adolescentes qui ont trouvé là le meilleur et sans doute le seul moyen d’échapper à la misère. Au lecteur de deviner, par-delà l’humour du style et l’apparente inconscience des protagonistes, la tragédie d’un peuple et de ses petites gens. Il y a ces choses graves et il y a la vie qui continue malgré tout. Dans un pays démantelé, un adolescent connaît ses premiers émois; un homme adulte se souvient de ce passage marquant qui se déroule à la fois sous et en marge de la terreur politique. Parce qu’il fonde son récit sur les apprentissages d’un jeune garçon, Laferrière évite les lieux communs dont est si souvent affublé son pays d’origine dans la littérature. Pas de misérabilisme ici l’exotisme est savoureux parce qu’il a la saveur de l’insouciante jeunesse. Ce roman, scandé par les vers de Saint-Aude, est admirablement servi par un style qui doit son efficacité à la simplicité. Des phrases brèves, précises, parfois proches de l’oralité, parviennent à rendre sensibles les nuances d’un monde qui n’existe déjà plus. Le goût des jeunes filles, qui donne à lire une expérience d’adolescent revue par un oeil d’adulte (sans aucun hiatus entre les deux niveaux), nous révèle finalement un Laferrière capable de subtilité et de retenue. Une réussite, assurément.

Dany Laferrière remporte le Prix Edgar-Lespérance
Pierre Vennat, La Presse
29 octobre 1993
Toujours désireux de perpétuer la mémoire de son père, Edgar Lespérance, fondateur des Éditions de l’Homme, décédé en 1964 et qui s’était fait connaître avant comme imprimeur et libraire et père de la littérature populaire québécoise, notamment en publiant les Ixe-13 de Pierre Daigneault et autres petits romans dès les années 40, l’éditeur Pierre Lespérance a, mercredi soir, dans les locaux du groupe Sogides qu’il préside, décerné, parmi les quelque 100 auteurs qu’il publie chaque année, les prix Edgar-Lespérance, dotés de 21000$ de bourses. Chacun des trois lauréats dans autant de catégories touche donc 7000$.
C’est le romancier Dany Laferrière, auteur de Le goût des jeunes filles , paru chez VLB, qui a remporté le prix Edgar-Lespérance dans la catégorie « création littéraire ». Âgé de 40 ans, Laferrière, également connu comme animateur de télévision, a fait du chemin depuis son Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer , d’ailleurs devenu un best-seller et un film.

Laferrière, en reprise
par Christian Desmeules, Le Devoir
8 janvier 2005
Fatigué, Dany Laferrière? «Fatigué de gratter du papier. Fatigué de barboter dans l’encre. Fatigué de regarder la vie à travers la feuille de papier.»
Il nous avait annoncé sa retraite, mélange d’épuisement professionnel et de cabriole, entre deux paradoxes et un grand rire dans une sorte de «testament littéraire» paru en 2001 (Je suis fatigué, Lanctôt). Et pourtant… Après une nouvelle mouture de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? (VLB, 2002), deux scénarios pour le cinéma (Comment conquérir l’Amérique en une nuit, puis Le Goût des jeunes filles), une chronique hebdomadaire, Dany Laferrière, l’écrivain, ne semble pas chômer.
Né à Port-au-Prince en 1953, après une enfance à Petit-Goâve qui a nourri une partie de son oeuvre, il sera journaliste à Port-au-Prince de 1971 à 1976. À 23 ans, en 1976, il fuit Haïti et débarque au Québec où, après plusieurs années à travailler comme ouvrier dans des manufactures de Montréal, il publie en 1985 Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, avec le succès que l’on sait aujourd’hui. Tout en poursuivant son oeuvre romanesque, il sera ensuite durant quelques années journaliste au réseau Quatre Saisons, puis, de 1989 à 1991, chroniqueur à La Bande des six, émission de critique culturelle à la télévision de Radio-Canada où il était, de son propre aveu, «payé pour dire n’importe quoi à propos des livres, des films, des pièces de théâtre et même de la musique». Son oeuvre est aujourd’hui célébrée, disséquée et traduite en plusieurs langues.
Troisième volet de cet «interminable bouquin en dix volumes» que constitue Une autobiographie américaine (titre qui chapeaute toute son oeuvre romanesque), Le Goût des jeunes filles, d’abord paru en 1992, se voit aujourd’hui révisé et augmenté d’une centaine de pages. Des personnages qui ont plus d’épaisseur, une dimension politique et sociale plus marquée, encore plus de substance pour un roman qui n’en manquait pourtant pas à l’origine. En habile sémanticien ou en farceur de premier plan, Dany Laferrière peut affirmer sans rire que réécrire n’est pas écrire…
Incubateur de désirs
À Port-au-Prince en 1971, couvé par sa mère et ses tantes, Vieux Os est un adolescent qui ne se sent vivant que lorsqu’il pense aux filles. Après un incident avec un tonton macoute, il doit disparaître de la circulation et se réfugie dans la maison d’en face, où évolue «une grappe de filles magiques»: Choupette, Marie-Erna, Marie-Flore, Marie-Michèle, Miki et Pasqualine.
Vingt ans plus tard, installé à Miami, Vieux Os, devenu écrivain, reçoit un coup de téléphone de sa vieille amie Miki et un colis de sa mère contenant le vieux recueil des poèmes de Magloire Saint-Aude qu’il avait découvert à l’adolescence. Il apprend, principal ajout de cette nouvelle version, que Marie-Michèle a publié un livre sur cette époque intitulé Fast Lane: Girls, Food, Sex, Music – The Sixties in Haiti. Plongé dans sa baignoire, les souvenirs de l’écrivain jaillissent en flash-back sous forme de scénario de film: Week-end à Port-au-Prince.
En trente-neuf courtes scènes déployées sur trois jours, chacune d’elles étant coiffée d’une citation de Magloire Saint-Aude («le plus grand poète d’Amérique», écrit Laferrière, qu’André Breton comparaît à Nerval et à Scève), parfois entrecoupées d’extraits du journal de Marie-Michèle, Le Goût des jeunes filles raconte le basculement du monde intime et du monde social, l’initiation à des réalités fantasmées ou insoupçonnées.
«Elles mentent sur tout et en tout temps. Sauf sur l’essentiel: leur rage de vivre.» Son goût des jeunes filles se précise à mesure que son goût pour la poésie grandit («Un bon vers vit à température de la pièce»). Dans cet incubateur de sensualité, de vie et de pouvoir, «énorme utérus vivant», Vieux Os connaît une seconde naissance, observe et veut comprendre, tout comprendre: la sexualité, le pouvoir, la liberté, les enjeux de la vie et de l’écriture.
Formidable leçon de choses et de vie, ce week-end à Port-au-Prince représente à jamais un bref et aveuglant passage de lumière dans le tunnel noir et humide de l’adolescence du narrateur. «Pour passer du monde calfeutré de l’enfance à celui plein de risques de l’adolescence, explique Laferrière à Bernard Magnier dans J’écris comme je vis (Lanctôt, 2000), il lui aura suffi de traverser la rue.» Ce sont aussi les premiers pas d’un exil plus profond.
L’âge de certains personnages change dans cette nouvelle mouture (Dany perd une année, Marie-Flore en gagne une, tous les deux ont maintenant quinze ans), et on offre aussi au lecteur un travail d’édition plus attentif. Mais surtout, il y a ce journal inédit de Marie-Michèle, la seule de ce groupe de jeunes filles en fleurs à être issue d’une famille bourgeoise, qui raconte de manière personnelle l’année 1971 – l’année de la mort du dictateur François Duvalier et de l’arrivée au pouvoir de Jean-Claude, son fils de 18 ans.
Avec un regard d’entomologiste et une bonne dose de critique sociale, la jeune fille de bonne famille tire sur tout ce qui lui fait horreur dans sa propre société: le mensonge et l’hypocrisie érigés en système, l’exploitation de l’homme par l’homme. «Comment pourrais-je m’identifier à cette galerie d’hommes ballons et de femmes hautaines? Je ne me reconnais surtout pas en ces gens. Pire, je crois que ce sont les bourreaux de mon peuple.» Marie-Michèle le reconnaît: elle vit chez l’ennemi. Pour elle, ce groupe de jeunes filles en fleurs représente le caractère indomptable d’Haïti.
De ce livre, Dany Laferrière a aussi tiré un scénario, mis en images par John L’Écuyer, un film qui prendra l’affiche au Québec en janvier. Du même coup, Laferrière publie chez Lanctôt le scénario original du long métrage qu’il a lui-même réalisé: Comment conquérir l’Amérique en une nuit. Fable sur l’exil et le déracinement, sur les rapports entre le Sud et le Nord, on y trouve comme en condensé tous les thèmes de l’écrivain: l’Amérique, les femmes, les fantasmes de réussite et la construction de soi.
Il y a quelques semaines, dans les pages du Devoir, l’animateur d’une émission littéraire à Radio Ville-Marie avouait ne jamais parler à son émission de Michel Tremblay et de… Dany Laferrière. Petit-Goâve et les ruelles du Plateau Mont-Royal, même combat? Les raisons ne manqueront jamais pour lire ou relire Laferrière.
Le goût des jeunes filles
Dany Laferrière
Nouvelle édition revue et augmentée
VLB éditeur
Montréal, 2004, 336 pages
Comment conquérir l’Amérique en une nuit?
Dany Laferrière
Lanctôt éditeur
Outremont, 2004, 128 pages

L’amour contre la dictature
par Jean-Luc Drouin, Le Monde
17 juin 2005
Où l’appétit de vivre apparaît comme une arme contre les tontons-macoutes
Publié à Montréal en 1992 mais encore inédit en France, Le Goût des jeunes filles évoque la période où, pour l’éloigner des violences de la dictature de Duvalier combattue par son père, Dany Laferrière adolescent fut envoyé chez sa grand-mère. Situé vingt-cinq ans plus tard alors qu’il vit à Miami, le roman confronte le narrateur à ses souvenirs d’Haïti alors qu’il est couché dans sa baignoire, plongé dans l’eau tiède qui « protège des morsures du temps ».
Il est entraîné dans ce flash-back par la lecture des lettres de sa mère que lui a transmises une tante à la folle extravagance (Raymonde, pipelette se donnant constamment en spectacle), les coups de téléphone d’une certaine Micki qu’il connut jadis, dans les fièvres de ce séjour à Petit-Goâve, et la quiétude que lui dispense cette moiteur, génératrice d’émotions furtives resurgies de sa mémoire.
On sait le goût de Dany Laferrière pour les titres malins. L’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle un fruit ou une arme ? et du Charme des après-midi sans fin (disponibles au Serpent à plumes) n’entend pas ici traiter du goût effréné des mâles pour les jeunes filles, mais faire état de l’appétit de vivre des jeunes filles qu’il fréquenta en pleins tourments, symboles du « caractère indomptable de ce pays », Haïti.
DANS LA MAISON D’EN FACE
En ce début des années 1970 que le livre ressuscite, le narrateur, que sa famille a barricadé dans sa chambre afin qu’il étudie son algèbre, passe des heures à sa fenêtre, observant la maison d’en face, en effervescence, et rêvant de rejoindre le paradis de ces jeunes voisines, rusées, moqueuses, prostituées à l’occasion. Il y a là Miki, mais aussi Pasqualine, qui s’étire comme une chatte persane, la snob Marie-Michèle, Marie-Erna à la bouche méprisante, Marie-Flore aux fesses dures et Choupette, « aussi vulgaire qu’une marchande de poissons ». Lors d’un week-end, le fantasme s’accomplira, dans un cocktail de désir et de peur refoulés, où le sexe s’épanouit dans un contexte de dictature.
Mêlant privé et public, Le Goût des jeunes filles fait l’éloge de la fureur de vivre comme arme de résistance aux « tontons-macoutes » ou à tout autre oiseau de mauvais augure. Ecrivain habité depuis toujours par une pulsion de cinéaste, Dany Laferrière y présente son récit de feu comme un scénario de film à venir. Ce qui est advenu, puisqu’il s’est lancé cette année dans trois projets pour le grand écran.

La soif de lire
par Valérie Marin La Meslée, Le Magazine Littéraire
1 juillet 2005
À partir de son adolescence haïtienne sous la dictature de Duvalier fils, l’écrivain fait revivre, au frémissement près, l’initiation sensuelle d’un garçon de 15 ans livré à une tribu de jeunes Haïtiennes provocantes de la maison d’en face. À ce volet de son « Autobiographie américaine », Laferrière a ajouté plus de cent vingt pages du journal intime et acide de l’une de ces jeunes filles, dont les réflexions sur l’écriture portent la parole de l’auteur. Comme toujours chez Laferrière, la littérature est un personnage. La poésie tout particulièrement, avec ici Magloire Saint-Aude, régulièrement cité et que l’auteur fréquenta dans son enfance. Le poète était devenu clochard et les enfants se moquaient de lui. Laquelle brille d’un don rarissime dans ce roman : celui de nous émouvoir en se riant de presque tout.

Le goût des jeunes filles
Le Soir
6 juillet 2007
Les années soixante, à Haïti, commencent en 1971, à la mort de Duvalier père, surnommé Papa Doc. Dany, quinze ans, découvre la vie au milieu d’un groupe de jeunes filles. Qui sont les héroïnes d’un livre monté en courtes séquences, comme un film. Devenu un film, d’ailleurs. Mais qui passe la rampe comme roman. Avec une énergie vitale irrépressible. Et une amoralité tranquille grâce à laquelle les blessures cicatrisent vite.

Le Goût des jeunes filles
par Marine de Tilly, Le Point
3 février 2010
« Quand tout tombe, il reste la culture. C’est la seule chose qu’Haïti a produite, ça va rester. Il ne faut pas se laisser submerger par l’événement. » Même du fond de l’enfer, Dany Laferrière reste un réaliste heureux. Pour lui, la littérature sait et saura faire passer l’horreur, sans pour autant la nier. L’écriture, la voix, et même chacun des battements de nos coeurs sont des réserves d’art, d’espoir et donc de vie.
Et s’il n’y avait qu’une chose à retenir du Goût des jeunes filles, ce roman joyeusement hédoniste, c’est encore cette incroyable fureur de vivre et de jouir, de tout et de toutes les manières possibles.

Une leçon de vie et de liberté.
par Marcel Cordier, L’Écho des Vosges
8 novembre 2018
Le goût des jeunes filles (Zulma, 356 pages, 9,95 €), aussi tonique et touffu qu’une forêt, est la réédition du roman de Dany Laferrière, membre de l’Académie française. Né en Haïti, l’auteur nous prévient d’emblée : « seules les femmes ont compté pour moi ». Elles s’appellent Raymonde et Ninine (les deux tantes du narrateur de Miami), Miki, Pascaline, Marie-Michèle, Choupette, Marie-Erna, Marie-Flore… Chez Miki, de l’autre côté de la rue, c’est le paradis. « La lumière est juste en face (…) Je suis un gentil garçon. » Une leçon de vie et de liberté.

Dans une vieille Buick à Port-au-Prince
par Chris Bourguet, Zibeline
9 décembre 2018
Pour apprécier pleinement Le goût des jeunes filles de Dany Laferrière, on ne saurait trop vous conseiller d’écouter en même temps la musique haïtienne des groupes Shupa Shupa ou Tabou Combo, de monter le chauffage à 35 °C et de vous asperger de parfum. Vous pouvez maintenant vous imaginer à Port-au-Prince, coincé au fond d’une vieille Buick 57 ou attablé dans un boui-boui.
Vous êtes en avril 1971. C’est le début des sixties, car ici, il y a dix ans de retard avec le reste du monde. Duvalier père est au pouvoir (en 1971, son fils, surnommé « Baby Doc », lui succédera pour 15 années de dictature), les tontons macoutes font régner la terreur, et la corruption infiltre tous les milieux.
Cela n’empêche pas six jeunes filles, âgées de 15 à 20 ans, de vivre à pleines dents. L’une d’elles, Mane-Michèle, est née à Pétionville, un beau quartier de Port-au-Prince où vivent ceux qui appartiennent au Cercle d’or, les nantis qui se marient entre eux pour accumuler encore plus d’argent et de pouvoir. Les autres sont belles et pauvres : elles ratent l’école, se font entretenir et vivent effrontément leur sexualité. Elles n’aiment pas les hommes et s’ingénient à les utiliser.
Séduite par leur liberté et leur « rage de vivre », Mane-Michèle s’introduit dans leur groupe pour échapper à l’éducation donnée à Sainte-Rose-de-Lima et à l’hypocrisie de son milieu. Elle peut ainsi admirer de près la meneuse de la troupe, Mita, une icône, et rédiger ensuite son journal.
L’auto-fiction de Laferrière est constituée de ce journal, accompagné du scénario pour un film où Fanfan, 15 ans, rejoue la jeunesse de l’écrivain. Il vit avec sa mère et ses tantes en face de l’appartement de Miki, dont il observe avec intérêt les activités, jusqu’au jour où il s’y cache pour un week-end et passe de voyeur à acteur. De l’art de goûter la saveur féminine
Le goût des jeunes filles séduit par sa peinture crue et vivante d’une société terriblement fractionnée, ce peuple riche de sa misère et de sa culture entre vaudou et poésie.

Un roman addictif
par Que Tal Paris ?
17 décembre 2018
Le goût des jeunes filles
« L’écriture vient de mon corps », disait Dany Laferrière dans une interview à France Inter il y a quelques années. Dans Le goût des jeunes filles, l’écrivain nous livre plus que jamais une écriture charnelle et lumineuse, un récit initiatique vers l’empire des sens.
Haïti, 1971. Fanfan, un adolescent, passe ses journées à regarder par la fenêtre de la maison familiale. De l’autre côté de la rue se trouve la maison de Miki, toujours pleine de filles insouciantes et rebelles qui croquent la vie à pleines dents. La vie de Fanfan est bouleversée le jour où il se voit impliqué avec un ami dans un incident tragique. Il décide alors de se réfugier en face, dans cette maison de tous les possibles.
C’est ainsi que notre jeune héros découvrira la sensualité, l’amour, la poésie et, au-delà de tout, la liberté. Un roman addictif.

Le goût des jeunes filles
par Le Canada Français
26 décembre 2019
En attendant la recension du roman graphique Vers d’autres rives (Boréal, 2019), je vous invite à découvrir ou revisiter son quatrième roman paru en 1992. En couverture, un dessin de l’auteur qui donne un avant-goût de l’art naïf qu’il pratique. Quant au roman en titre, il raconte «l’histoire d’un exilé haïtien qui se remémore son adolescence à Port-au-Prince. Là-bas comme à Miami, il est entouré de femmes, telles ses deux tantes illettrées, aussi extravagantes qu’adorables, de même, à quinze ans, il rêvait en observant de sa fenêtre un groupe de jeunes filles de l’autre côté de la rue. Des rôdeuses, des moqueuses, des paresseuses, prostituées à l’occasion, des «fraîcheurs», comme il dit. Fanfan, le timide héros, rêve d’aller les retrouver dans leur maison: pour cela, il lui faudra traverser la rue, «le fleuve de la mort». Un week-end dangereux l’attend.

Versions antérieures


Entre 1990 et 2002, Dany Laferrière entreprend de revisiter ses romans. Il en réécrit six, y ajoutant de nouveaux chapitres et aménageant des passerelles entre eux, jusqu’à faire resurgir son Autobiographie américaine. Le procédé surprend considérablement la critique, et encore davantage les universitaires mais se révèle totalement en accord avec le projet initial de l’écrivain, celui d’écrire un seul livre.
Première édition: VLB, 1992
