Quand je m’ennuie, j’achète un ticket de métro
et je passe la journée à lire des visages.
DL


Le voyage sans retour ↗
IL N’Y A PAS que les objets qui partent à la dérive dans ma vie, mon corps aussi flotte depuis si longtemps. De ville en ville. De langue en langue. De culture en culture. Du froid au chaud. De la dictature à la démocratie. Je mange depuis des légumes dont ma mère n’a jamais entendu parler. Et j’essaie depuis ce temps de garder un équilibre. Le faut-il ? Cette liberté m’est si précieuse que je rêve pour tous d’un pareil sentiment.


IL N’Y A PAS que les objets qui partent à la dérive dans ma vie, mon corps aussi flotte depuis si longtemps. De ville en ville. De langue en langue. De culture en culture. Du froid au chaud. De la dictature à la démocratie. Je mange depuis des légumes dont ma mère n’a jamais entendu parler. Et j’essaie depuis ce temps de garder un équilibre. Le faut-il ? Cette liberté m’est si précieuse que je rêve pour tous d’un pareil sentiment.
Si la démocratie parraine le tourisme, la dictature stimule en quelque sorte le voyage sans retour. Le seul qui compte. Et mon ami Émile Ollivier, l’écrivain, vient de terminer un long voyage sans retour au pays natal. Il est arrivé à Amos en 1966 pour mourir à Montréal la semaine dernière, par « un dimanche ensoleillé de novembre ». J’avais lu son émouvant roman Passages où il décrivait sa mort dans les moindres détails. Un écrivain qui décrit sa mort n’est qu’un vaniteux, mais s’il meurt comme c’est écrit dans son livre, il devient subitement un voyant.
Un poète.
J’ai l’air d’insister, mais peut-on continuer à appeler immigrant (Émile Ollivier fait-il toujours partie des écrivains immigrants du Québec ?) quelqu’un qui meurt dans un pays après y avoir passé 36 ans et y avoir écrit tous ses livres ? On ne peut mourir que chez soi, me semble-t-il. Donc Émile est mort chez lui, sur l’avenue d’Oxford à Notre-Dame-de-Grâce. Émile Ollivier fut la première personne que j’ai voulu rencontrer en arrivant au Québec en 1976. Il m’avait préparé un succulent canard à l’orange. J’ai tout de suite pensé que cet excellent cuisinier cachait un bon romancier. La cuisine et le roman sont des arts si semblables. Je reviens en 2002 pour apprendre sa mort. Destins croisés.
C’est étrange ce sentiment que le voyage d’Émile n’est en rien différent du mien.

Il dira plus tard «Québécois le jour, haïtien la nuit»


Le gros camion
Il y a deux mois, j’ai mis tout ce que j’ai pu ramasser dans ma vie dans un gros camion rouge. Un ami devait l’acheminer de Miami à Montréal. Des tonnes d’habits (j’ai la manie de conserver mes vieilles chemises, et ma femme n’arrête pas de m’en acheter de nouvelles). Je conserve, elle achète. Deux visions du monde opposées. 30 caisses de livres. En ai-je lu la moitié? Le quart? Si je me fie à la douzaine d’écrivains que je relis sans cesse, je dirais à peine le centième. À quoi bon posséder des livres qu’on ne lira jamais? Je ne crois pas que tous les livres soient faits pour être lus. Souvent la présence de l’auteur dans la bibliothèque suffit bien. Il m’arrive de tomber sur un livre que je n’ai pas lu, et d’être vraiment ému simplement en me rappelant le sentiment qui m’avait poussé à l’acheter. Souvent, j’arrête la lecture d’un livre parce qu’il me plaît trop ou que j’ai l’impression que le moment n’est pas propice à une pareille aventure. Malheureusement, je ne le reprends jamais. J’ai tendance à croire sur parole un écrivain que j’aime. Après 30 pages, j’acquiesce totalement à sa vision de la vie, et je range le bouquin. C’est plutôt les livres moyens que je termine.


Changement de rythme
Dans la rue
Je descends la rue Saint-Denis, et pas loin de la rue Ontario, un homme me fonce dessus.
– Qu’est-ce que tu fais ici?
– Ici où?
– Ici à Montréal. Tu n’es pas à Miami?
– Même sur un plan mystique, je ne suis pas à Miami en ce moment.
– Comment ça se fait?
– L’avion, mon ami…
Ce bref coup d’oeil pour me dire qu’il ne plaisante aucunement.
– Eh bien, j’habite à Montréal maintenant.
– Ah bon… Quand est-ce que tu retournes à Miami?
Cela fait toujours étrange de discuter avec quelqu’un qui ne vous écoute pas.
– Je ne peux pas retourner à Miami puisque je vis à Montréal.
– Tu veux dire que tu n’habites plus à Miami?
– C’est ce que je veux dire. Il me jette ce long regard comme pour me jauger. Deux boxeurs à la pesée.
– Et l’hiver, qu’est-ce que tu fais de l’hiver?
– L’hiver, j’en fais mon affaire.
– Mais tu n’aimais pas l’hiver?
– Je n’aime toujours pas l’hiver.
– Alors tu vas retourner à Miami?
– Non, puisque j’habite à Montréal. Un long moment.
– C’est pas juste, je travaille toute ma vie pour pouvoir finir mes jours à Miami, et toi, tu reviens à Montréal en plein hiver. Même les oiseaux qui n’ont pas de cervelle savent qu’il faut descendre vers le sud en hiver.
Je le regarde, un moment, descendre en direction du fleuve, le plus loin qu’il peut aller vers son cher sud.
Dans un café
Je rentre dans ce café branché sur la rue Saint-Laurent pour prendre un thé. Cela fait longtemps que je ne supporte plus le café. Un journal traîne sur le comptoir. Montréal compte pas moins de cinq quotidiens (trois en français, un en anglais et un dans le métro), et à peu près autant d’hebdomadaires gratuits. Miami, cette grande ville du sud, ne possède qu’un seul quotidien. C’est peut-être un autre effet de la température. À Miami, les gens traînent souvent dans la rue, ils n’auraient pas le temps de lire tous ces journaux. À Montréal, quand il fait froid, on se donne souvent rendez-vous dans un café, et pour passer le temps, on feuillette les journaux. J’avais le nez dans le journal, une tasse de thé chaud à portée de la main (le bonheur, quoi!), quand cette jeune fille aux cheveux rouges se penche vers moi.
— J’ai appris que tu vis à Montréal, et cela me fait plaisir… Je ne comprenais pas ton départ. On ne t’avait pas maltraité à ce que je sache?
— C’est que je ne donne pas aux gens la possibilité de me traiter, en bien ou en mal. Ma vie ne regarde que moi.
Elle sourit.
— Je suis tout à fait d’accord, mais je ne te voyais pas à Miami… Je pensais que tu allais plutôt choisir Paris.
Les gens ont cette capacité incroyable de phantasmer la vie des autres. Elle m’imaginait devant une carte du monde me demandant quelle ville serait digne de me recevoir.
— Pourquoi Paris?
Elle ouvre de grands yeux verts.
— Paris, c’est la ville des artistes… Miami, c’est tellement vulgaire…
— Justement, on a plus de chance de créer dans un contexte vulgaire… On n’a pas besoin des autres écrivains pour écrire. La seule matière possible, c’est la vie au premier degré, celle des gens qui ne baignent précisément pas dans un milieu culturel.
— Remarque, je ne suis jamais allée à Miami, et je n’irai pas non plus tant que ma belle-mère y sera…
Est-ce indiscret de te demander dans quel quartier tu vis à Montréal ?
— Villeray.
— De toute façon, j’aime tous les quartiers de Montréal, sauf le Plateau.
— Et où habites-tu ?
— Pour le moment sur le Plateau, mais je cherche quelque chose à Pointe Saint-Charles ou Saint-Henri… Je voulais simplement te dire que je suis contente que tu sois parmi nous, malgré le fait que je ne partage pas souvent tes opinions. Tu dis crûment ce que tu penses, et cela, on en a besoin ici.
Et elle file vers son ami assis près de la fenêtre.


L’île
Je suis arrivé sur l’île d’Omabarigore un soir où j’étais plus triste qu’à l’ordinaire. Assis sur un banc dans ce minuscule parc, je me laissais bercer par le chant des feuilles. Les arbres, musiciens patients. Douce somnolence.
Un rêve remonte alors, venu de l’enfance. Me voilà à survoler une petite île pimpante et fraîche : des arbres fruitiers, des oiseaux colorés, des anolis musclés. Et ce sentiment, nullement angoissant, d’être seul au monde. Un univers si différent de Port-au-Prince, cette ville scandaleuse « qui passe à côté de son cri », comme dit Césaire à propos de Fort-de-France.
J’étais encore en train de parcourir l’île quand quelqu’un m’a, sans raison, réveillé.
— T’as pas une cigarette ?
Rage. Je réalise, curieusement, que ce voyage n’avait duré qu’une dizaine de minutes.
Mon île ne connaît ni loi ni dieu. C’est mon ultime refuge quand je n’arrive plus à respirer dans ce monde qui croit encore que le travail est un remède contre l’ennui.


Parlez-vous Danois?
20 mars 2005 ↗
D’abord, il n’y a aucune chance de survivre au Danemark si on ne fait pas, tout de suite, non pas allégeance, mais au moins bon accueil à la langue danoise. Le prince consort Henrik, un Français du nom de Henri de Monpezat, le mari de la reine Margrethe II (Margrethe Ire étant morte en 1412, c’est vous dire que ça fait un bail qu’une femme n’est pas montée sur ce trône), eh bien ce Henrik a un peu hésité avant d’apprendre le danois. Mal lui en prit, car il perdit à tout jamais l’affection des Danois.
Rachel Bernier, de l’ambassade du Canada au Danemark, qui est venue m’accueillir à l’aéroport, parle danois. Elle vit à Copenhague avec sa famille depuis un an et demi. C’est peu pour parler une langue aussi complexe. En fait, elle parle le danois, mais elle ne l’entend pas (comme si elle possédait un émetteur mais pas de récepteur). Pourtant, elle fait un effort constant pour s’adresser aux chauffeurs de taxis (ou aux serveurs de restaurants) en danois. Rachel Bernier me signale que, si elle s’investit à ce point, c’est surtout par respect pour les gens du pays, et aussi parce que, en tant que Québécoise, elle reste sensible à ce problème de la langue blessée que connaît le Danemark depuis toujours. Peut-être qu’elle est aussi sensible au fait que le Danemark et le Québec, ces deux pays nordiques qui s’estiment latins dans leur manière de vivre, partagent un certain nombre de points en commun. Quand j’étais à Stockholm, on m’avait signalé, avec un brin d’ironie, que le danois était une langue si difficile que seul un Danois pouvait le parler. C’est surtout un problème de tonalité, semble-t-il. Le plus léger déplacement d’accent sur un mot et on tombe dans un univers parallèle. Rachel Bernier croit qu’on a une chance de lire assez rapidement le danois si on connaît bien l’anglais et l’allemand, et elle estime que la structure grammaticale du danois paraît plus simple que celle de l’anglais. Mais si le danois est si facile à lire, pourquoi n’arrive-t-on pas à le comprendre lorsqu’on l’entend ? Le problème tient à cette manière danoise de garder les sons dans la bouche. Le Danois mange la moitié du mot (on doit avouer que ce n’est pas le seul peuple qui agit ainsi) avant de cracher le reste. Le mot parlé ne semble plus avoir trop de lien avec le mot écrit (le son ne correspondant pas à la lettre). C’est pourquoi il arrive qu’on puisse lire couramment le danois sans parvenir à le parler correctement.
En fait, il est difficile d’avoir un réel état de la situation, puisque les 5,5 millions de Danois sont les seuls à parler le danois. On se demande si ce n’est pas quelque peu arrogant d’affirmer qu’un peuple parle mal sa langue maternelle (ainsi que semblent l’insinuer ses voisins, la Suède et la Norvège, quand celle-ci n’est parlée nulle part ailleurs). On parle mal par rapport à une norme, mais où est la norme dans ce cas ? Ce qui semble clair, c’est que les Danois acceptent n’importe quelle critique, sauf celle qui les compare désavantageusement avec la Norvège. Et dire que ces pays ont déjà fait partie de la grande Scandinavie unifiée par la reine Margrethe Ire, qui a régné vers la fin du XIVe siècle.
Une vie réglée.
Je suis descendu à l’hôtel du Square (un design très particulier et résolument moderne), et ma fenêtre donne sur la place de l’hôtel de ville. Tous les immeubles de l’autre côté de la petite place sont occupés par des marchands étrangers : Sony, McDonald, Re-Max, Konica, Minolta, Burger King. Nul besoin de voyager si c’est pour voir ça. La télé, au bout du lit, ne vaut guère mieux : huit émissions sur dix sont américaines. Il faut dire que les États-Unis sont bien vus ici. Bon, pas par tout le monde. On aime la force des Américains tout en méprisant leur vulgarité. Les Vikings ont été les Américains de leur époque : bruyants, colorés, puissants, riches, cruels, et farouchement démocrates. Démocrates en ce sens que personne dans le groupe ne peut se croire supérieur à un autre, et que toute décision doit se prendre en assemblée. Mais c’est une règle qui ne s’applique qu’à l’intérieur du fameux cercle. Tout ce qui est à l’extérieur ne compte pas. Les Danois d’aujourd’hui rêvent de la puissance américaine sans remettre en question ce qui fait leur force : cet art de vivre, qui est en fait un mélange harmonieux de tradition et de modernité, bien que tout penche presque dangereusement aujourd’hui vers la modernité. Ils ont la plus vieille monarchie encore en activité (une Margrethe II, très aimée de son peuple, qui fume comme une cheminée et fait, une fois l’an, des discours plutôt personnels et percutants qui ont l’air de plaire à la foule). Ces Danois sont aussi des mordus de technologie moderne (à peu près un ordinateur par élève et un cellulaire par habitant). Mais ils ont beau être à la fine pointe de la modernité, leur vie est tout de même réglée par un hiver trop long et ce temps constamment pluvieux. À ce climat monotone, il faut ajouter une religion stricte, presque sans rituel, et abhorrant tout étalage de soi.
Un petit pain.
En 1930, Axel Sandermose, un écrivain à la fois norvégien et danois, remarqua, dans un célèbre roman, que la société danoise vivait selon des règles sociales très strictes. Ce sont les dix commandements de la Loi de Jante, du nom de la petite ville imaginaire de son roman, qui ressemble étrangement à sa ville natale. 1. — Ne pense pas que tu es quelqu’un. 2. — Ne pense pas que tu es aussi bon que nous. 3. — Ne pense pas que tu es plus intelligent que nous. 4. — Ne pense pas que tu es mieux que nous. 5. — Ne pense pas que tu en sais plus que nous. 6. — Ne pense pas que tu es plus important que nous. 7. — Ne pense pas que tu seras un jour quelqu’un. 8. — Ne pense pas que tu peux rire de nous. 9. — Ne pense pas une seconde que quelqu’un pourra un jour s’intéresser à toi. 10. — Ne pense surtout pas que tu pourras nous apprendre quelque chose. On pourrait résumer toute cette table de lois par un tonitruant : « Tu es né pour un petit pain. »
Porc ou poisson.
D’abord, il n’y a aucune chance de survivre au Danemark si on ne fait pas, tout de suite, non pas allégeance, mais au moins bon accueil à la langue danoise. Le prince consort Henrik, un Français du nom de Henri de Monpezat, le mari de la reine Margrethe II (Margrethe Ire étant morte en 1412, c’est vous dire que ça fait un bail qu’une femme n’est pas montée sur ce trône), eh bien ce Henrik a un peu hésité avant d’apprendre le danois. Mal lui en prit, car il perdit à tout jamais l’affection des Danois. Trente-cinq ans plus tard, malgré de beaux enfants qu’il a donnés à la couronne (la couronne est aussi la monnaie nationale) et un danois potable, il n’a jamais été pardonné. On ne badine pas ici avec la question de la langue (tiens, ça me rappelle quelqu’un).
Ce midi, je suis allé manger dans un bon restaurant, tout à côté de l’hôtel (je suis le touriste parfait). J’avais le choix entre le porc (une spécialité du pays) et le turbot (ne pas oublier que c’est un peuple de pêcheurs). J’ai pris le porc. Nous, les Antillais, on a un contentieux avec le poisson. Et une bière danoise. Ici, il n’y a pas de vigne, mais beaucoup de marques de bière. Et on boit énormément (ce n’est pas un cliché, mais un problème, surtout chez les jeunes). Avant le resto, j’ai rencontré les élèves du lycée français (des adolescents de 14-15 ans, la meilleure tranche d’âge pour discuter). Après la bouffe, on a pris la direction d’un petit café-librairie (le Den franske bogcafé) où j’ai parlé du Québec, d’Haïti, des États-Unis, de l’écriture, de la littérature, du vin et des femmes (le buffet habituel). Remarquez que c’est toujours le public qui aborde le sujet du sexe (avec un rire de gorge !) avec moi. La patronne m’a refilé après une bouteille de vin (un Bordeaux — Château Charron, 2000) parce que, durant la causerie, j’avais mentionné que j’aimais bien le vin (faut faire attention à ce qu’on dit). Je dis patronne, mais c’est plutôt une jeune Française riante, amoureuse de littérature et du grand large.
Leçon de danois.
Voilà qu’il fait déjà soleil, j’en profite pour flâner un peu dans cette ville qui tient compte des piétons. On parle de faire de Copenhague une ville complètement piétonne. Et c’est cela, le paradoxe danois : des gens prudents, sobres, réservés, qui, quand ils se lancent dans une aventure, ne regardent plus en arrière. Oh, la jolie Danoise qui vient de passer à vélo. C’est aussi une ville de bicyclette, comme à peu près toute la Scandinavie. Le transport en commun y est aussi efficace. Tout paraît si propre. Partout, on ne voit qu’Andersen, celui qui a perturbé mon enfance avec ses contes si durs : Le Vilain Petit Canard ou La Petite Fille aux allumettes. Les Danois semblent avoir une préférence pour La Petite Sirène (Den lille havfrue). C’est le 200e anniversaire de la naissance d’Andersen et la presse le présente sous un nouveau jour : pour dire qu’il était bisexuel et pique-assiette. Les Danois détestent que quelqu’un s’élève au-dessus de la mêlée. Ne vous méprenez pas, ils n’accepteront pas non plus qu’un étranger touche à leur Andersen. Mais Andersen n’appartient pas au Danemark, c’est le petit prince du pays de l’enfance. Aujourd’hui, les enfants danois, habitués du Nintendo, ne lisent plus beaucoup Andersen, le trouvant trop lent à leur goût.
Plus tard, Lise Toft (une grande Danoise au sourire brutal et désarmant rappelant un peu l’actrice anglaise Glenda Jackson), qui enseigne à l’université de Copenhague, est passée me donner ma première leçon de danois. D’abord la phrase fondamentale qui résume la culture nationale : Tout le monde est égal (traduction : Alle er lige). Ensuite les mots de la tribu. Langue : sprog. Hypocrisie : hykleri (un grand sens de culpabilité luthérienne habite la conscience danoise). Terre : jord. Mer : viking. Passé : fortid (on veut oublier le passé ces jours-ci pour lancer le grand bateau viking dans l’aventure de la modernité). Pluie : regn (quand il fait soleil, il faut en jouir sur-le-champ car il risque de pleuvoir dans l’heure suivante). Lumière : lys. Vélo : cykle. Tradition : tradition. Paysan : bønder (c’est un peuple jamais loin de ses racines paysannes). Design : design (le principe, c’est que rien ne doit être mis en relief). Nature : natur (un grand souci de l’environnement). Argent : penge (on n’a pas l’impression qu’ils sont riches, malgré le fait que le Danemark soit le pays le plus riche du monde par tête d’habitant). Taxes : skat (60 % du salaire va à l’État, qui s’en occupe assez bien). Religion : religion (ce sont des luthériens qui ne vont plus à l’église mais qui gardent encore cette allure de pasteur missionnaire). Ouf ! la leçon est terminée.
Dany Laferrière
La Presse, 20 mars 2005
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