Borges

«Êtes-vous Jorge Luis Borges?» «Parfois» © Archives Dany Laferrière

L’art d’être Borges 1

Je n’ai jamais conseillé à personne de lire un écrivain
encore moins Borges. Il est devenu, au fil du temps
une affaire personnelle. Je ne cherche plus à l’expliquer
ni même à le commenter. Borges me suffit. Je peux encore
l’évoquer par une anecdote ou une réflexion amusante
mais c’est tout.

Tout le problème vient
du fait que l’écrivain soit devenu
plus connu que son livre.
Mais Borges, lui-même, n’existe pas.
Il dit Mes traducteurs m’ont inventé.

Il y a une nouvelle de Borges dans Fictions « Funes ou la mémoire » qui raconte l’histoire d’un jeune garçon qui se souvient de tout ce qu’il a vu, de tout ce qu’on lui a dit, de tout ce qu’il a fait. Cette mémoire qui ne sait pas faire le tri n’est pas loin du cauchemar.

À propos des deux catastrophes de sa vie
Borges note sobrement : La cécité, comme
la célébrité, m’est venue un peu tard. Le poète
aveugle se rappellera que le jaune lui est resté
fidèle jusqu’à la fin.

À quelqu’un qui l’aborda avec cette question indiscrète
« Qu’est-ce qui vous étonne, Borges ? » il répondit avec la
gourmandise de l’enfant et un zeste de scepticisme :
Tout, je m’étonne qu’une clé puisse ouvrir une porte.

Il faudrait réactiver cette chose délicieuse
qui consiste à réfléchir sans se croire obligé
d’accrocher une opinion au bout de sa
pensée. Nous n’arrêtons pas d’opiner et
cela fait un bruit exaspérant à l’oreille
d’un aveugle.

Il aurait tant voulu être un poète.
Les autres lui reprochent de n’avoir
pas écrit de roman.
Il n’a pas eu le Nobel, mais
L’éternité me guette croit-il.
Je préfère quand il dit J’ai mal d’une femme
dans mon vieux corps de 70 ans.

On m’avait proposé de rencontrer Borges, et j’avais refusé tout net car on ne rencontre pas Homère. Mais si c’était possible je l’aurais remercié pour cette nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte qui a permis ce journal que vous lisez par-dessus mon épaule. L’idée de la répétition impossible y est.

J’ai toujours su que Mishima était mon voisin
Dumas, un cousin, Virgile, l’ami de mon père
et Virginia Woolf, une tante qui vivait
de l’autre côté du petit cimetière. Ainsi je rapatriais
tous ceux que je lisais à l’époque. Il n’y a que Borges
qui brille, en solitaire, dans le ciel noir de mon patelin.

Ce sentiment de culpabilité, que l’aveugle de
Buenos Aires traîne depuis trois jours pour
n’avoir pas pu dicter à sa mère une seule ligne, sera
l’étincelle qui fera repartir la machine.

Borges remarque, et je ne peux qu’approuver, qu’il n’y a pas de plaisir plus complexe que de penser. Ce qu’il a fait en démontrant que Kafka a influencé ses prédécesseurs.

J’ai toujours ses livres à portée de main.
C’est le seul capable d’effacer une angoisse.
J’ouvre et je lis : Ordonner une
bibliothèque est une façon silencieuse
d’exercer l’art de la critique.

Mais il devient Borges, à mes yeux
quand il répond de manière si naturelle
et étonnante au premier interlocuteur
venu sans jamais chercher à savoir qui il est.
En fait, il ne trouve son plaisir que dans
la conversation.

Ce goût du lointain fait de son esprit une splendide machine à remonter le temps. Sur la route de Thèbes, le vieil aveugle de Buenos Aires croise Œdipe. Lui, qui a vécu avec sa mère, dans cette maison de la rue Maipú jusqu’à la mort de cette dernière à 99 ans.

Pour être lu, de nos jours, il faut être vu, mais
si on est vu on sera mal lu, semble penser avec
un certain rictus l’écrivain Ernesto Sábato
qu’on a vu si peu dans les rues de Buenos Aires
que des lecteurs ont cru qu’il était sorti de
l’imagination de Borges qui, se sentant trop vu
s’était inventé un double plus discret.

Les gens veulent savoir d’où naissent toutes ces idées qu’ils découvrent dans les livres. Il ne leur est jamais venu à l’esprit qu’elles viennent d’eux. Sans cette modestie du lecteur, il n’y aurait pas de littérature. Ma vanité me fait croire que cette approximative réflexion aurait plu à Borges.

Borges a été fidèle sa vie durant aux histoires fabuleuses des Mille et une nuits. Il les a lues et relues dans diverses traductions dont la moins bonne est celle d’Antoine Galland. Et pourtant c’est celle qui l’a ému aux larmes (Borges pleure facilement) pour la simple raison que c’est dans cette traduction qu’il a aperçu, pour la première fois, Shéhérazade.

Borges est mort le 14 juin 1986, à Genève, mettant ce jour-là
notre esprit en berne.

Dany Laferrière

© Dany Laferrière 2

Borges, le bibliothécaire aveugle 3

Je me souviens de cette vieille voisine qui a empoisonné mon enfance en répétant à tout bout de champ que «toute bonne chose avait une fin». Chaque fois qu’elle lançait sa malédiction, en prenant toujours soin de souligner combien elle avait hâte de mourir (ces gens-là ne meurent jamais), je répliquais tout bas: «Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai».
Pour moi, les choses n’ont pas de fin, elles disparaissent simplement de notre regard pour continuer leur chemin ailleurs. Par contre, elles ont un commencement. C’est ce moment mystérieux où tout un univers (le mien, le vôtre) s’apprête à basculer qui m’a toujours intrigué. Quand est-ce que j’ai lu pour la première fois une phrase de Borges? Cela fait des jours que je ne cesse d’y penser. Était-ce chez quelqu’un? Possible, car dès que je pénètre dans une maison, je me dirige d’abord vers la petite bibliothèque du salon. C’est souvent rempli de gros livres d’art disposés là pour épater la galerie. Il arrive qu’on y fasse de jolies découvertes (un vrai livre gisant entre deux mastodontes).
C’est ainsi que je suis tombé sur Cendrars. Comme la maîtresse de maison semblait diablement occupée à préparer le cocktail, j’en profitai pour feuilleter le bouquin. Je ne pouvais me détacher de cette prose claire, décontractée, en prise directe avec la vie. Je me suis arrangé pour emporter le bouquin (c’était Le Lotissement du ciel) avec moi en partant.
Je me sentais encore bien dans ma petite chambre à lire des romans de Carter Brown tout en regardant Colombo à la télé, jusqu’à ce que ce vagabond de Cendrars, que je venais à peine de rencontrer, m’offe en riant l’Asie. Mais il fallait tout quitter si on voulait le rejoindre dans le transsibérien qui s’enfonce dans les steppes glacées. Ce que j’ai fait. Je n’avais goûté à aucun alcool aussi fort depuis Kerouac.
C’est étonnant quand on y pense, j’ai connu Kerouac avant Cendrars, et Miller avant Kerouac. Pourtant Miller aurait dû me conduire à Cendrars, c’est un de ses potes. Miller est un de ces écrivains rabatteurs qui ne cessent de vous présenter à ses copains toujours «exceptionnels». On marche dans la combine avant de découvrir que Miller est toujours plus intéressant que sa cohorte d’amis. D’ailleurs, c’est Miller qui les a inventés; ils ne prennent vie que sous sa plume (plutôt sa machine à écrire). C’est en cessant de lire les bouquins des amis de Miller que j’ai raté Cendrars. Mais on était à Borges, si je ne me trompe.

Borges pour la vie
J’ai pris Jean Barbe (Comment devenir un monstre, Leméac, 2004) dans ma voiture, l’autre jour. À peine installé, il remarque un bouquin sur le tableau de bord, à côté de mon cahier mauve où je prends constamment des notes. Ah, dit-il, toujours Borges, celui-là t’aura accompagné toute ta vie. J’ai aimé sa remarque, mais j’ai surtout apprécié le fait qu’il n’ait rien ajouté après, car Borges agit toujours sur les neurones comme un excitant. Il est à la réflexion ce que la cigarette est au café; l’un suit l’autre.
Mais Borges ne me pousse plus à penser, il est simplement là, comme un objet devenu indispensable avec le temps: le téléphone ou un dictionnaire. On devrait donner le nom de Borges non à une place ou à une rue, mais plutôt à une encyclopédie, lui qui n’a jamais cessé de fréquenter l’Encyclopedia Universalis. Le Borges.
Mais qui est donc cet homme qui reste pour moi le seul écrivain contemporain à saveur antique? Il est né à Buenos Aires en 1899. Selon la petite chronologie préparée par Rodriguez Monegal pour la fameuse collection du Seuil  » Écrivains de toujours « : à l’âge de 6 ans, Jorge Luis Borges déclare à son père qu’il veut être écrivain et ce dernier l’y encourage. À 7 ans, il écrit en anglais un résumé de la mythologie grecque, à 8 ans son premier conte, La Visière fatale, inspiré d’un épisode du Quichotte, et à 9 ans, il traduit de l’anglais à l’espagnol Le Prince heureux, d’Oscar Wilde, qui sera publié dans le grand quotidien de Buenos Aires. Ce n’est pourtant pas ce côté enfant prodige qui retient l’attention, mais plutôt l’image puissante d’un vieil OEdipe aux yeux crevés par la culture.
Borges a commencé par cette poésie (il fréquentait alors des jeunes gens assez agités), qui accordait décidément une trop grande importance à l’image. Suit une époque où se mêlent provincialisme, nationalisme et mauvaise conscience d’un petit-bourgeois qui croit encore que seule la culture populaire est légitime (il concocte donc la biographie d’une vedette des faubourgs: Macedonio Fernandez). De retour d’Europe, il replonge dans le Buenos Aires de son enfance, et cette émotion lui fait retrouver cette manière assez naïve qui rappelle les dessins d’enfant:

Les rues de Buenos Aires
Sont déjà passées dans ma chair.
Non pas les rues énergiques
agitées de hâte et de trafic
mais bien la douce rue du faubourg
attendrie d’arbres et de couchers de soleil

La bibliothèque personnelle
Il faut imaginer deux enfants, impeccablement habillés, jouant dans un joli petit jardin intérieur: Borges et sa soeur Norah, qui deviendra peintre par la suite. Plus d’un demi-siècle plus tard, Borges raconte qu’un jour, las de ces jeux d’enfants, il entra dans cette chambre toujours obscure et fraîche qui servait de bibliothèque à son père: «Mon père avait une grande bibliothèque. On me permettait de lire m’importe quel livre, même ceux qu’on interdit aux enfants.»
C’est là qu’il découvrit tout de suite Les Mille et Une Nuits dans la traduction plutôt salace du capitaine Burton. Il y eut aussi la découverte d’un autre livre capital dans la formation de sa sensibilité: Don Quichotte qu’il a lu dans l’ancienne édition Garnier. C’était une édition assez médiocre, mais Borges resta fidèle toute sa vie à cette première impression. Par la suite, il a souvent reçu en cadeau d’autres éditions moins fautives et plus complètes que celle de Garnier, mais il les consultera toujours distraitement en ayant l’impression que ce n’est jamais le vrai Quichotte. Le vrai Quichotte, c’est celui de la première lecture.
C’était une bibliothèque bourrée de livres classiques, celle de tout Argentin cultivé de cette époque. Pour Borges, la lecture est une conversation avec l’auteur. Alors pour lui, relire c’est revoir un ami. Cette constante fréquentation des meilleurs esprits a développé chez l’enfant un goût si sûr que tout jeune on le consultait déjà pour juger de la qualité d’une oeuvre. Pour lui, ce n’était qu’un jeu, un jeu infini, car le livre change à chaque lecture. Et ce n’est jamais le même lecteur qui relit, car il a lu, entre temps, d’autres livres et connu d’autres expériences.
On sent cette joie physique qui habite Borges quand il trouve quelqu’un pour parler de ses auteurs favoris (Chesterton, De Quincey, Dante, Cervantès, Keats). Cette énergie enfantine, combinée à une mémoire fabuleuse (il me fait alors penser à Irenée Funes, ce personnage qui est une métaphore de l’insomnie), et un sens aigu de l’analyse font de lui le lecteur parfait qui est simplement un lecteur heureux. On doit parler dans son cas d’érudition merveilleuse. Toute son oeuvre brode autour de la bibliothèque, qu’il voit comme une sorte de banlieue du paradis.
L’un de ses plus célèbres textes, La Bibliothèque de Babel, débute ainsi: «L’univers que d’autres nomment la Bibliothèque…» Borges croit que tous les livres ont été écrits par un seul auteur anonyme car, pour lui, «l’originalité n’est qu’une superstition moderne».

La bibliothèque publique
Depuis l’accident, sa vue s’est mise doucement à baisser (le jaune fut la dernière couleur qu’il perçut). Borges en parle avec une certaine élégance: «La célébrité comme la cécité m’est venue un peu tard», murmure-t-il sans aucune amertume apparente. En fait, il cherche à cacher sa tristesse à sa mère dont le mari (Borges tient beaucoup de son père- sa timidité et cette désarmante modestie) est mort aveugle. D’où peut-être cette fascination pour les grands aveugles de la littérature: Milton, Homère.
La seule haine qu’on lui connaît va au dictateur Perón dont la vulgarité l’indispose fortement, car pour Borges la démagogie reste la faute inexpiable. Il fut révoqué, sans raison officielle, de son poste (il était directeur d’une modeste bibliothèque de banlieue) pour être nommé inspecteur des volailles au marché. La gifle publique.
Après la chute de Perón, le nouveau gouvernement le nomma directeur de la Bibliothèque nationale. Il écrivit un poème (Le Don) qui parle de ce destin qui lui accorda en même temps  » les livres et la nuit « . Il est le premier à arriver au bureau et le dernier à le quitter, ne laissant dernière lui que le chat. Borges croit que les chats lisent la nuit. Les chats et les fantômes, car il a vite appris qu’il ne fut pas le seul aveugle à occuper ce fauteuil. Deux autres l’ont précédé.
Pourtant quand Rodriguez Monegal le visita, le critique fut véritablement impressionné par sa connaissance si précise des lieux. Il note: «Dans l’obscurité de la bibliothèque, Borges se fraye son chemin avec la délicate précision d’un funambule. Voici enfin que le monde dans lequel je suis momentanément inséré n’est pas réel: c’est un monde fait de mots, de signes, de symboles. C’est la Bibliothèque de Babel. C’est un rêve de Borges.»
Entre-temps, le vieux poète s’est cristallisé pour rejoindre les éléments dans cet étrange autoportrait où l’on retrouve toutes ses obsessions:
«Le temps est un fleuve qui m’emporte, mais je suis le fleuve; c’est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre. C’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. Le monde, malheureusement est réel; moi, malheureusement, je suis Borges.»
Et pour Borges, l’univers n’est qu’une vaste bibliothèque.

Dany Laferrière

  1. Un certain art de vivre, 2023 ↩︎
  2. Autoportrait de Paris avec Chat, 2019 ↩︎
  3. La Presse, 24 avril 2005 ↩︎