Chroniques sur le racisme en Amérique

Moi, je suis un orgueilleux. Je croyais exister dans ce pays.
– Dany Laferrière, La Presse
15 mai 1987

Victime de racisme?

Montréal victime de racisme ?
Cela fait deux mois que je cherche un appartement. J’ai toutes les garanties nécessaires: je travaille, ma femme aussi, je suis père de famille, je réside à Montréal. Jusqu’à présent, je n’ai eu que deux sortes de réponses: a) on me dit que c’est déjà loué; b) on me fait remplir un formulaire et je n’en n’entends plus jamais parler. À propos de formulaire, je dois aussi indiquer que je suis immigrant, donner la date de mon arrivée à Montréal et le numéro de mon compte en banque. Ajoutez à cela un interrogatoire en règle sur ma façon de vivre, rempli d’insinuations. Deux anecdotes: Je vais visiter un appartement. J’arrive avec ma fille (6 ans). Je sonne. Une dame ouvre et ferme la porte du même geste. Ma fille m’a demandé pourquoi on ne nous a pas laissés entrer. En face de chez moi. il y a un appartement libre, je le visite. Le concierge me déconseille l’appartement. Je le trouve à mon goût et fais une demande. On me dit plus tard que c’est pris. L’affiche est encore là et ça fait un mois. J’en parle au concierge. Il ne me répond pas. Moi, je suis un orgueilleux. Je croyais exister dans ce pays. J’ai honte pour le pays de mon ami Yves Beauchemin, de mon éditeur Jacques Lanctôt. Je suis fatigué.

*

Personne n’ignore qu’au Québec on vit de symboles. On n’a qu’à toucher à notre langue, à notre fierté, à nos rêves, et même depuis peu à notre religion pour que nous nous mettions debout comme un seul être.
– Dany Laferrière, La Presse
26 mai 2008

Reine-nègre: une insulte!

Il n’y a pas pire gifle que quand on part de ce que vous êtes pour vous ridiculiser

Personne n’ignore qu’au Québec on vit de symboles. On n’a qu’à toucher à notre langue, à notre fierté, à nos rêves, et même depuis peu à notre religion pour que nous nous mettions debout comme un seul être. Le moindre animateur de télévision française (Thierry Ardisson) ou écrivain (Françoise Sagan) ou académicien autrefois aimé ici (Maurice Druon) qui rigole à propos de notre accent se retrouve instantanément dans l’eau bouillante. L’homme de la rue, comme le politicien influent, ou la mondaine réagissent de la même manière sur ce délicat sujet. Voilà ce qu’on appelle un puissant symbole collectif.

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne discute pas ici de la question de la langue. C’est notre sport national, parfois même avant le hockey. La qualité de la langue, sa place dans l’histoire, tout cela nous touche au plus haut point. J’ai su que j’étais québécois quand pour la première fois en 1982, un étranger a fait une remarque à propos de l’accent du Québec et que j’ai senti mon sang faire un vif tour dans mon corps (l’amour est physique). S’il avait raison (on a tous un accent et il est souvent étrange pour l’autre), je sentais qu’il se cachait autre chose derrière son argumentation. Le désir de blesser n’y était pas absent.

Au Québec, on vit de symboles en ignorant parfois que les autres peuvent en avoir aussi. On doit savoir que nous ne sommes pas les seuls à réagir vivement quand on touche à ce qui fait notre matière première. Nous avons l’habitude de croire, dès que nous nous installons dans une légitimité politique ou morale, que nous pouvons détruire l’autre. Le gifler, l’insulter, le traîner dans la boue. C’est un comportement d’enfant. L’adulte doit chercher plutôt à convaincre. Sauf s’il est à court d’arguments. Cela part d’un simple principe: du moment qu’on ne touche pas à la personne physique, on peut y aller comme on veut. Lynchage psychologique, lapidation symbolique, exil mental (on efface le coupable du portrait de groupe): c’est une société qui pratique une terrifiante violence abstraite. Ce qui parfois n’est pas loin de la violence physique. On poignarde sans couteau, enlevant ainsi à la victime son premier droit: celui de se plaindre.

Depuis quelque temps, on semble avoir trouvé une expression pour désigner Michaëlle Jean, la gouverneure générale du Canada: « la reine-nègre ». On l’a appelée au début « la princesse noire » toujours dans le but d’insulter. Je le dis à cause du contexte de l’article. Car, comme vous le savez, le contexte existe. On n’est pas assez bête pour ne pas sentir une gifle. Et il n’y a pas pire gifle que quand on part de ce que vous êtes pour vous ridiculiser. C’est le principe même de la colonisation: l’humiliation. Il faut trouver un moyen à ce que l’autre ait honte de ce qu’il est. Et quand on a vécu cela, on a toujours envie spontanément de le faire subir à un autre. Est-ce une malédiction que, pour sortir de sa condition de colonisé, il faut chercher à coloniser un autre plus faible? Je sais que le Québec a assez de force d’âme pour rompre avec ce cercle vicieux. Mais pour cela, on ne peut pas se contenter de regarder ailleurs quand quelqu’un se fait ainsi humilier dans sa personne. L’insulte publique est un acte qui regarde la collectivité. Ce silence, quand un autre dont on ne partage pas le point de vue se fait insulter, finira par anesthésier notre sensibilité profonde. L’expression « reine-nègre » est, pour moi, une insulte. Peut-être même plus. Pour se défendre, on répond que c’est une expression généralement employée contre celui qu’un État colonisateur place au pouvoir pour en faire une marionnette. Je veux bien, alors pourquoi on ne l’a pas employée pour Jeanne Sauvé ou pour personne d’autre ici? Pourquoi comme par hasard Michaëlle Jean est noire? Et on ose dire que c’est parce qu’elle est noire que cela provoque tant de bruits. Au pays même des symboles à ne pas toucher avec des pincettes.

L’auteur est écrivain. Il répond ici au texte signé Victor-Lévy Beaulieu et publié dans L’Aut’journal, au sujet de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean.

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L’Amérique n’imaginait pas qu’en s’enrichissant ainsi de l’énergie d’une race entière, elle allait créer un problème auquel elle ne pourra jamais échapper : le racisme.
– Dany Laferrière, La Presse
9 novembre 2008

La nuit la plus longue

L’élection d’Obama sera-t-elle l’aboutissement de cette longue nuit sanglante de l’histoire des Noirs en Amérique? Ou une simple étape?

J’ai voulu être seul cette nuit-là pour me rapprocher d’Obama. J’avais l’impression que, malgré cette foule innombrable qui l’entourait, il était déjà dans la solitude glaciale du pouvoir. Je lisais son bref essai (De la race en Amérique, Grasset, 2008) qui est en fait le fameux discours de Philadelphie. Du coin de l’oeil je l’observais sur le petit écran. J’avais baissé le son, car les mots ne me semblaient plus nécessaires. Sur son visage défilait cette histoire qui courait, depuis l’enfance, dans mes veines.

La traite négrière

Dès 1503 et ce, pendant plus de trois siècles, la traite négrière vida l’Afrique de ses guerriers pour en faire des esclaves en Amérique. Les Indiens mouraient en grand nombre, épuisés par les durs travaux que les colons européens leur imposaient. On fit venir les Noirs capables, paraît-il, de soutenir une telle cadence sous ce climat intolérable où le froid le plus vif alterne avec la plus étouffante chaleur.

Mais l’Amérique n’imaginait pas qu’en s’enrichissant ainsi de l’énergie d’une race entière, elle allait créer un problème auquel elle ne pourra jamais échapper: le racisme. Quand le racisme se mélange au calvinisme, quand la mauvaise foi se mélange à la mauvaise conscience, cela fait un cocktail explosif. La première explosion arriva avec la Guerre civile de 1861 où le Nord attaqua le Sud. Et où se distingua Abraham Lincoln, celui qui affronta les siens pour libérer l’esclave.

Les esclaves émigrèrent massivement au Nord pour devenir ouvriers. Ce qui n’était pas forcément mieux. Vivant près des usines, ils commençaient à travailler avant l’aube pour finir presque dans la nuit. Ils se consolèrent, au fil du temps, en écoutant la musique triste de Bessie Smith, ensoleillée de Duke Ellington, tragique de Charlie Parker, et plus tard torturée de Miles Davis.

Dans le sud des États-Unis, la ségrégation régnait encore. Les Noirs n’avaient pas le droit de respirer le même air que les Blancs. Toute la vie était séparée par un mur invisible. Le Ku Klux Klan semait la terreur. C’est ainsi qu’un jour de décembre 1955 une jeune femme, du nom de Rosa Parks, s’assit dans un bus à moitié vide dans la section réservée aux Blancs. Le chauffeur lui intima l’ordre de libérer le siège. Elle refusa calmement. Ce geste accéléra la longue bataille des droits civiques qui culmina avec le discours du pasteur Martin Luther King, « I have a dream ». Ce discours eut le mérite de donner à l’espoir les ailes du rêve.

Le cortège d’ombres

C’est toute l’Amérique qui s’est mise en branle depuis la fin des années 50. Les émeutes sanglantes de Watts, le poing ganté de noir que Tommie Smith brandit aux Jeux olympiques de Mexico, la bataille pour la déségrégation des écoles où on a vu des enfants noirs se faire accompagner par la garde nationale pour pouvoir entrer dans leur nouvelle école, l’assassinat de Malcolm X suivi de celui de Martin Luther King. Et sur leurs cendres un jeune tigre bondissant: Mohamed Ali.

On vit de notables changements à partir des années 70. Hollywood commença à bouger. De plus en plus de comédiens noirs à la télé. Le sport, la musique. Mais dans la vie quotidienne, rien n’a changé. Les Noirs vivent toujours dans les quartiers les plus pauvres où sévissent la violence et la drogue. Et continuent à remplir les prisons et les hôpitaux.

Dans un tel contexte économique et social, le rêve de Martin Luther King semblait au plus bas quand, contre toute attente, apparut ce long et frêle jeune homme de l’État de l’Illinois. Il porte souvent une chemise blanche, ouvre grand ses bras en parlant. Son sourire est tour à tour chaleureux et carnassier. Et toute l’Amérique semble voir en lui celui qui la sortira du désert. Il a mené cette campagne électorale avec tant d’aisance qu’on le sent capable de porter pareille charge. Barack Obama, c’est bien son nom, est devenu le 44e président des États-Unis. Sera-t-il l’aboutissement de cette longue nuit sanglante de l’histoire des Noirs en Amérique? Ou une simple étape? En le voyant entrer à la Maison-Blanche, le 20 janvier prochain, on pourra paraphraser Malraux: « Entre ici Barack Obama avec ton terrible cortège. »

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Le racisme est un virus
10 juin 2020
Si le Blanc pense que c’est avec le Noir que ce virus est arrivé en Amérique, le Noir croit, lui, que c’est la cupidité du Blanc à vouloir exploiter son énergie qui le garde encore vivant. Il n’y a pas de Noir sans Blanc comme il n’y a pas de Blanc sans Noir.

Bon, soyons clair, le racisme naît, vit et pourrait même mourir un jour. Il est contagieux, et se transmet d’un être humain à un autre. Toutefois sa rapidité de contagion varie selon le lieu ou la situation. On peut d’ailleurs créer de toutes pièces des situations qui augmenteraient sa vitesse et sa puissance, alors que d’autres la diminueraient.

À certains moments on annonce de nouvelles vagues à l’horizon. On s’en étonne alors que des signes avant-coureurs avertissaient de l’imminence du danger. Le chômage, la misère, la violence urbaine et l’absence de courtoisie sont des agents capables d’accélérer son éclosion dans un lieu où sa présence était embryonnaire.

Mais le racisme a cette particularité de ne jamais naître à l’endroit où on se trouve. C’est un virus qui vient toujours d’ailleurs. Si le chômage fait soudain rage, on montre alors du doigt les nouveaux venus qui conservent en eux, semble-t-il, ce gène de la misère qui permet au racisme de féconder. C’est en voyant un malade qu’on apprend l’existence du virus, sinon il reste invisible. Ce qui fonde l’idée que le malade est responsable de la maladie.

Si le Blanc pense que c’est avec le Noir que ce virus est arrivé en Amérique, le Noir croit, lui, que c’est la cupidité du Blanc à vouloir exploiter son énergie qui le garde encore vivant. Il n’y a pas de Noir sans Blanc comme il n’y a pas de Blanc sans Noir.

Chacun devant son existence à l’autre. Voilà un nouveau produit identitaire aussi américain que le hamburger. Une identité créée par un virus. On aimerait assister à cette naissance en laboratoire. Quant aux Amérindiens, ils sont encore en confinement dans les réserves.

Le moment historique
On se demande quand tout a commencé en Amérique. Il y a 400 ans avec le commerce d’esclaves. Les premiers bateaux négriers sont arrivés à ce moment-là sur les côtes d’Amérique. Cela peut sembler lointain, mais sur un plan historique, c’était hier. Les petits-fils d’esclaves font tout pour se rappeler « ces siècles sanglants », tandis que les petits-fils de colons font tout pour les oublier. On ne pense pas toujours à la même chose au même moment. On peut faire remonter la conception du virus quand l’Europe s’est mise à fantasmer sur cette énergie gratuite et inépuisable : la force de travail de l’esclave. Le but, c’est l’argent. Faire travailler les autres gratuitement, avec droit de vie et de mort sur eux. On trouve encore des gens aux États-Unis qui pensent avec nostalgie à cette époque. Je dis États-Unis parce que les derniers événements s’y sont déroulés, mais je souris de voir l’Europe s’étonner de la violence du racisme américain, oubliant qu’elle était à l’origine de toute cette histoire. C’était la première pandémie puisqu’au moins trois continents étaient impliqués : l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

Le mystère
Il y a un point qui reste mystérieux : le racisme est capable d’apparaître dans les régions les plus reculées, là où il n’y a ni misère, ni chômage, ni même un Noir. On croyait pourtant connaître son mode de fonctionnement. Son territoire est-il illimité ? Son temps, infini ? Il y a tant de choses qu’on ignore dans le comportement du virus. On navigue à vue. La seule évidence, c’est la souffrance qu’il produit sur un seul groupe : les Noirs. On serait étonné de la diversité des études faites sur le comportement du virus. Par exemple, le virus peut-il passer de l’homme à l’animal ? On pourrait le croire en voyant dans le sud des États-Unis, il n’y a pas si longtemps, des endroits publics où c’est affiché : « interdits aux Nègres et aux chiens ». On pourrait croire que c’est la fantaisie d’un chercheur en laboratoire, en réalité cela fait partie d’un processus de déshumanisation.

La déshumanisation
Pour que l’esclave puisse accepter sa condition de bête de somme, cela requiert une participation de tous les corps de métier qui ont une certaine influence sur la société. L’élite politique, intellectuelle et religieuse de l’époque s’est engagée à convaincre l’esclave qu’il est à sa place dans l’organisation de la société coloniale. Ce qu’il est ? Une simple marchandise qu’on cherche à vendre au plus offrant. L’Église lui fait comprendre que tant de souffrance sera récompensée par une place certaine au paradis. Un article du Code Noir qui régit tous les aspects de la vie de l’esclave stipule que « le Nègre est un bien meuble ». On est en plein siècle des Lumières. Pourtant l’esclavage va fleurir durant cette époque de haute philosophie et de progrès scientifique. On se demande même si le Noir possède une âme. On remarque alors que plus le virus s’installe, plus la police se croit puissante. Une fois qu’il est là, c’est difficile de l’extirper du corps. On cherche ou on fait semblant de chercher un vaccin pour le tuer. Ce vaccin-là, c’est le siècle des Lumières qui le propose avec l’idée du progrès dans tous les domaines. La révolution française a tenté un bref moment de tordre le cou à l’esclavage (« périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » Robespierre sur l’esclavage). Mais en fait, c’était sans compter sur la pièce maîtresse : l’argent. Car tout le monde cherche à s’enrichir par la traite négrière. Même les philosophes — Voltaire en tête — possédaient des actions à la Compagnie des Indes.

L’argent
C’est l’argent qui a permis au virus de se propager. Il se nourrit du désir insatiable de l’homme de s’enrichir à peu de frais. Des ouvriers qu’on n’a pas à payer. Aux États-Unis, Abraham Lincoln croit que l’esclavage ne va pas avec son projet d’une Amérique nouvelle. Guerre de sécession. Le Nord gagne. Massivement les Noirs montent au nord pour devenir des salariés. On déchante rapidement. Les anciens esclaves devenus ouvriers avaient maintenant un salaire, mais ils travaillaient presque autant qu’avant et devaient vivre dans des taudis à rats qu’ils payaient cher. Ils découvrent que l’ouvrier est un esclave qui règle lui-même ses factures. Mais sa condition n’est pas si différente de celle d’avant. Le problème reste entier. L’esclavage est dur, mais le capitalisme n’est pas une plaisanterie non plus. Le Nord est un Sud exempt de culpabilité. Le virus s’adapte rapidement à la nouvelle situation. Pour toucher du doigt le problème, il faudrait mettre le Blanc (Nord et Sud) sur le divan du docteur Freud, car le virus s’est caché si bien dans les replis du corps social qu’il est impossible de le débusquer. Au point que le raciste se demande de quoi on l’accuse. Un peu comme quand le violeur se met à croire que c’est la petite fille qui l’a provoqué.

La distanciation sociale
Si l’Afrique du Sud l’a perfectionnée avec l’Apartheid, l’Amérique avait compris longtemps avant qu’il fallait une distance sociale. Étrangement cette fois, la distanciation sociale permet au virus de garder sa vigueur. Rapidement les États du Sud ont mis en place un système sanitaire qui écarte dans tous les actes de la vie quotidienne le Blanc du Noir. Il ne fallait pas qu’ils soient ensemble dans la même pièce ni qu’ils passent par la même porte pour entrer dans un lieu public ou privé (les Noirs par la porte de derrière, les Blancs par la porte de devant). Il ne fallait pas qu’ils fréquentent les mêmes bars sauf s’il y a deux entrées et deux salles qui ne communiquent pas. Ils ne mangeaient pas, ne dansaient pas, ne dormaient pas dans la même maison (la maison des maîtres, et au fond de la cour les baraques des esclaves). Les règles étaient strictement observées à l’époque, car les châtiments étaient lourds. C’était aux Noirs de se tenir à distance. Le Blanc pouvait circuler partout, même dans la case du Noir, mais c’est à ce dernier d’éviter de se trouver sur son chemin, même s’il le trouve avec sa femme.

Un virus particulier
Je ne sais pas par quel étrange raisonnement on a conclu que le virus du racisme n’était pas chez le Blanc, mais chez le Noir, qu’il n’était pas chez le Maître, mais chez l’esclave. Comme on a cru que la femme était responsable de son viol. C’est pour cela qu’on a mandaté la police de protéger le Blanc du Noir. Car c’est de sa faute si le Blanc est raciste. On ne lui reproche rien d’autre que d’être noir. Des penseurs ont affirmé que n’importe qui peut être raciste. N’importe qui peut être un salaud ou un tueur, mais le racisme est un virus particulier. Il a besoin d’un porteur qui se croit supérieur à tout autre individu différent de lui, tout en pensant que le Noir est au bas de l’échelle. Il faut qu’il soit aussi membre d’un groupe puissant et dominateur. Il faut surtout qu’il croie que sa supériorité remonte à des temps immémoriaux. D’un autre côté, le système doit faire en sorte que le Noir accepte ce bouquet de privilèges comme une évidence. Résultat : quand un Blanc croise un Noir, même dans cette Amérique, il sait qu’il y a quelques siècles cet homme aurait été son « bien meuble ». Pour le test : si vous échouez à répondre à ces questions, c’est que vous n’avez pas le virus.

Les porteurs sains
Pendant longtemps on a cru que le raciste ressemblait à ces hommes qui portent des cagoules pointues et de longues robes blanches pour se réunir la nuit sous de grands arbres avec des torches et une croix en flammes. Ils font des discours haineux qui affirment la suprématie des Blancs. Plus tard, on a cru aussi que la nouvelle génération était formée de jeunes punks racistes au crâne rasé et au regard aussi pointu que leur couteau qui monologuent un sabir fait de borborygmes qu’ils accompagnent de saluts nazis en vendant de vieux exemplaires de Mein Kampf. On sait aujourd’hui que le virus a atteint presque tout le monde après quatre siècles. Et que la plupart des porteurs sont sains, c’est-à-dire qu’ils l’ont, mais n’en souffrent pas. Le pire, c’est qu’ils peuvent le transmettre. Supposons que nous en sommes tous atteints : ceux qui subissent comme ceux qui infligent, et qu’il n’y a pas de guérison possible sans un effort collectif. Vous avez vu l’énergie et l’argent dépensés pour l’autre virus, et cela même sans espoir d’une éradication totale. Si nous mettons le même effort, même s’il faut bloquer un moment le système, pour éradiquer une fois pour toutes ce virus du corps humain. Juste un effort pour détruire le virus, sans le relier à une race, ou à un passé même sanglant, même injuste. Ce sera un très lent processus, mais si nous réussissons nous aurons l’impression d’être moins idiots et de pouvoir rire en racontant plus tard aux enfants qu’il y a à peine quelques décennies, le monde était divisé en races et qu’un individu pouvait mourir à cause de la couleur de sa peau.

Dany Laferrière
10 juin 2020

Publié dans Le Devoir, Le journal de Montréal, Le Nouvel Obs et La Presse

*

On a tous été nourris aux fables
durant cette lumineuse enfance
et comme dans les fables tout finit bien
rêvons d’une introspection pour faire
sortir la Bête du plus profond de soi.

Dany Laferrière, Petit traité sur le racisme
22 avril 2021

1
Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer
car il y a des gens qui savent
comment faire pour dire le contraire
de ce qu’ils pensent.

2
Il faut descendre plus bas.
Là où l’identité se forme.
Là où on banalise la vie de l’autre.
Là où on lui fait comprendre que ce qu’on dit de lui
est une blague amusante
et ce qu’il dit du colon est une insupportable insulte.

3
On veut croire ou faire croire
que c’est une vérité profonde
que cette supériorité d’un individu
sur un autre
d’un Blanc sur un Noir.
On crée une tension
jusqu’à imposer
ce sentiment d’infériorité
chez le Noir.

4
Sartre dit que tout homme
qui ne ressent pas un malaise
en présence d’un policier
est un délateur.
Ce malaise est constant chez
le Noir en Amérique.

5
Le racisme ordinaire est un fait exceptionnel
qui change l’autre, le Noir,
en un monstre
sur qui il faut tirer le premier
ou un cancrelat
qu’il faut écraser de son mépris.

6
On discute abondamment du racisme
dans les salons, dans les cafés,
dans les cocktails avec un verre de vin blanc
alors qu’on fait semblant de ne pas voir
le raciste à trois pas de nous.

7
On me dit que n’importe qui peut être raciste
sûrement
mais on n’a pas toujours
les moyens pour passer
de la théorie à la pratique
et la protection nécessaire pour s’en sortir
sans une éraflure.

8
Le raciste n’est pas uniquement un policier blanc
qui tire sans sommation sur un jeune Noir
c’est aussi un honnête citoyen
qui fait comprendre à ce jeune Noir
qu’il n’est rien avant même de savoir
ce qu’il sait faire.

9
Le raciste c’est celui qui dit à n’importe quel Noir
en Amérique du Nord
qu’il soit médecin, ministre ou ouvrier :
« T’es rien, c’est moi qui t’ai fait, et je peux te retourner
d’où tu viens, en claquant les doigts. »
Alors que ce grossier personnage ne lui arrive pas
à la cheville moralement ni même socialement.

10
Quand une femme dit NON
vous devez arrêter
quand un NOIR dit
J’étouffe
Vous devez arrêter aussi.

11
Le racisme fleurit dans une ambiance particulière.
Le comportement d’un chef comme Trump
lui permet une éclosion rapide.
Cette suggestivité qui déborde de partout
jusqu’à effacer toute distance entre les gens.
On vous arrose d’insultes.
Puis on vous piétine.
Pour enfin se plaindre de ne pouvoir faire plus.

12
Je me méfie de cette Amérique qui proclame
que c’est un jour historique parce qu’un policier
qui a étouffé un Noir pendant près de dix minutes
est condamné pour « meurtre involontaire », car je
ne vois pas où c’est involontaire.
Lui a-t-on fait un cours sur l’anatomie et la biologie
avant de l’envoyer dans la rue
afin qu’il sache que l’oxygène est nécessaire à la vie ?
Il est vrai que si on ignore cela ça devient involontaire.

13
Deux poids, deux mesures.
Ces quatre mots résument souvent
la vie ici.
Un jeune Noir qui tire sur un policier blanc
même dans le noir, même en panique,
sera condamné, lui, pour meurtre au premier degré.
Les prisons américaines regorgent de jeunes assassins
aux grands yeux effarés
devant un destin qui se referme.

14
L’Amérique a fait ouf hier soir.
Je me demande combien ce geste d’humanité
va coûter aux Noirs ?
Et combien de temps cela prendra pour trouver
un policier assez bête pour le faire devant la télé
pendant dix minutes ?
La mort exposée ainsi est pornographique.

15
On a tous été nourris aux fables
durant cette lumineuse enfance
et comme dans les fables tout finit bien
rêvons d’une introspection pour faire
sortir la Bête du plus profond de soi.

repris par plusieurs médias en France, au Québec et aux États-Unis, notamment Le Devoir, La Presse (22 avril)

*

La chaîne
4 janvier 2023
Le maître ne paie aucun salaire. L’énergie de l’esclave lui appartient en propre. Quand l’esclavage devient illégal le racisme ipso facto prend sa suite. On ne sort pas de ce cercle de feu sans se brûler jusqu’à l’os.
Petit traité du racisme en Amérique

Ce livre “Petit traité du racisme en Amérique” sort en librairie aujourd’hui 4 janvier. C’est une seconde édition augmentée. La première édition était parue l’année dernière au Québec. Pourquoi une nouvelle édition? Parce que le Québec, se trouvant en Amérique du nord, a une longueur d’avance sur l’Europe, sur les sujets que je traite dans ce livre. Du moins certaines particularités car le thème  principal, le racisme, s’acclimate partout comme la mauvaise herbe. Il est rapidement compris par tous ceux qui veulent faire le maximum de profit. On ne le dira jamais assez, l’argent est la source de toutes les discriminations. Qu’il s’agit de classe, de sexe ou de race (étrangement le racisme existe, bien que la notion race n’ait aucun fondement scientifique). Étant toujours vu comme un corps étranger, le Noir ne bénéficie d’aucune protection sociale. L’ultime rêve économique reste l’esclave qu’on n’a pas à payer puisqu’il est, selon le Code Noir, “un bien meuble”. Je voulais savoir où on en était dans ce débat. Avons-nous fait quelques progrès dans un sens ou un autre? Après les quatre ans de Trump, j’ai tendance à croire qu’on a reculé. Et ce recul se remarque un peu partout dans le monde, et cela même dans les pays qui se battent, légitimement, pour leur autonomie. En fait, la question ne concerne pas uniquement les Noirs Américains. Il faut croire que cette question touche plus directement Haïti puisqu’elle revendique cette indépendance conquise depuis 219 ans. Ayant beaucoup voyagé, je dois dire que les autres nations nous observent à la loupe pour savoir comment traverser le temps avec un tel fardeau sur les épaules. Pourquoi? On peut parler de fardeau parce que si cela fait près de 220 ans qu’on a gagné notre liberté par les armes, on a essuyé au fil du temps de multiples coups d’État, à chaque fois suivi d’une brutale  dictature. Quoi qu’on dise, on s’est débarrassé du Colon. La névrose dictatoriale a remplacé, chez nous, la névrose coloniale. Est-ce pour cette raison que l’Haïtien garde une plus grande distance face au racisme que le Noir américain? On n’accorde pas tant de pouvoir au raciste. Je voudrais analyser cette question en tenant compte de cette nuance. Contrairement aux Américains noirs qui vivent au cœur du problème puisque l’ancien maître partage encore le même espace que l’ancien esclave (une colère qui se renouvelle quotidiennement), nous nous sommes retrouvés entre nous, avec une rage inassouvie, et cela malgré la tuerie qui a suivi l’indépendance. Ce qui m’intéresse ici ce sont les méfaits du racisme aux États-Unis, et de quelle manière ils structurent la sensibilité des Noirs américains aujourd’hui. On doit tenir compte du passé si on veut comprendre certaines flambées de violence, comme l’affaire George Floyd. Il faut croire que c’est dû à cette accumulation continue d’humiliations et de rejets qui rend le fardeau plus lourd à porter qu’ailleurs. La pression sur les nerfs de l’esclave fut constante durant ces siècles où il était taillable et corvéable à merci,  sauf un temps bref après la guerre de sécession. Puis les affaires ont repris et l’ancien esclave est devenu un ouvrier surexploité, conscient que sa condition ne changera pas sans un chambardement total des valeurs établies. Cette révolution n’épargnera pas le Sud, ni même le Nord, car on aura compris que chacun veille à ses profits personnels. Ce sont deux ou trois choses que je voudrais dire afin qu’on comprenne que dans le cas du racisme le passé est toujours présent.   

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»

Le sujet
5 janvier 2023
Je suis conscient de marcher sur une étroite bande au-dessus du vide. L’intérêt d’un tel sujet c’est de bien viser. Restons alors dans le sujet et n’ayons pas peur des mots. C’est ici une affaire de Blanc et de Noir où le Blanc concentre entre ses mains tous les pouvoirs. On doit comprendre que le mot Noir ne renferme pas tous les Noirs, de même que le mot Blanc ne contient pas tous les Blancs. Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut avancer sur un terrain si miné. Je tiens la nuance pour la forme la plus persuasive qui soit et parfois la plus subversive. Ne pas mettre tout le monde dans le même panier, qui était la base de toute réflexion, est devenu une rareté qui confine à l’originalité.
Petit traité du racisme en Amérique

Il est important de hurler sa douleur comme on le fait certaines nuits chaudes – et je ne parle pas de météo – dans les rues de Harlem, de Chicago ou de Los Angeles, mais il faut savoir que c’est ce que cherche le pouvoir. Il veut sentir votre désespoir. Cela fait son affaire quand la colère vous aveugle au point de tirer dans vos propres rangs. De toute façon, les puissants ne sont jamais à portée de votre colère (ils habitent dans des banlieues cossues et se déplacent en hélicoptère). Vous ne pourrez atteindre que leurs hommes de main. Sachez que le maître vous observe derrière les baies vitrées de Manhattan protégé par l’argent. Ce qui l’ébranle c’est de se sentir observé par vous. D’avoir l’impression que vous comprenez son jeu, et que vous n’attendez que le bon moment pour bondir. C’est la stratégie de Malcolm X. En tout temps, Malcolm X a privilégié l’intelligence, qui permet de distinguer le véritable ennemi dans le brouillard des anecdotes et des ragots de médisants dont le grand manipulateur fut l’ancien patron du FBI J. Edgar Hoover. Et bien sûr l’action qui donne son sens à la réflexion. Alors que la stratégie de Martin Luther King, plus subtile, propose de se battre contre les lois iniques et les injustices plutôt que contre les hommes. Il cherche à recruter des alliés dans l’autre camp, sachant que les Noirs ne seront jamais assez nombreux pour gagner cette bataille. De plus, son sens chrétien l’oblige à dépasser la notion de race. On doit admettre que le débat n’a pas bougé d’un iota dans cette Amérique explosive. Je voudrais faire comprendre aux jeunes gens que ce que nous vivons aujourd’hui prend sa source dans ces années 1960 survoltées, et bien plus loin, jusqu’au premier bateau négrier, parti des côtes d’Afrique, pour arriver en Virginie en plein mois d’août de l’année 1619 avec une vingtaine d’esclaves dans les cales. Le destin de l’Amérique bascula ce jour-là. La réponse à cette angoissante question de la responsabilité de ce fleuve de sang qui traversera tout un continent viendra d’un jeune intellectuel de Harlem dont les rapports avec le père furent difficiles durant cette adolescence mouvementée. Le point de rupture fut la question du racisme que le vieux Baldwin croyait pouvoir éviter en menant une vie discrète. Mais justement, lui dit le fils, c’est ce qu’attend de vous le maître. La proie rêvée est un être isolé, discret et fragile. Et James Baldwin plongea alors dans la bataille intellectuelle qui précède tout combat par les armes, d’où son désaccord avec Malcolm X. Ce qui provoqua la colère des jeunes militants qui entourèrent Malcolm. On l’accusa de tous les noms dont celui de traître n’est pas le moindre, tout ça parce qu’il a osé penser au moment où, croit-on, il fallait agir. Mais aucune action n’est possible sans réflexion. On se demande encore aujourd’hui comment ce jeune homme de Harlem s’est-il retrouvé au cœur d’un tel débat qui ronge l’Amérique depuis ce mois d’août 1619? Il avait compris, comme Frederick Douglass (l’esclave dont les “mémoires” continuent de fasciner une Amérique étonnée du fait qu’un esclave soit parvenu à penser objectivement sa condition ainsi que celle de son propriétaire) que l’esprit reste l’élément imprévisible dans cette lutte. Il a réfléchi, et c’est la chose la plus subversive qui soit. Le maître attend qu’on réagisse à ses propositions, mais pas qu’on questionne le fond de sa pensée. On attendait d’un gars de Harlem qu’il chante, danse ou court, mais pas qu’il analyse. L’analyse suppose de solides études à Havard, une condition économique confortable, du silence autour de soi pour réfléchir, alors que la vie à Harlem n’est que misère, inconfort et bruit. La vie quotidienne vous prend constamment à la gorge: la nourriture, le loyer, les dettes, les enfants toujours nombreux, et la honte de vivre dans de telles conditions. Et voilà que Baldwin a osé menacer le maître non pas de la colère de Dieu, comme on fait dans ce milieu pieux, mais de celle des hommes afin de mettre un terme à ce flot continu d’injustices qu’est le racisme ordinaire. Ce n’était pas une menace, et c’est là la force de Baldwin (on ne pouvait pas le jeter aux fers), c’était une prophétie qu’on trouve dans la Bible. Baldwin voulait empêcher un affrontement sanglant, et pour cela, l’Amérique devait changer. Et cette élite blanche s’est demandée alors ce qui s’est passé dans leur système pour qu’apparaisse une telle figure sur la scène. Ce livre, La prochaine fois, le feu, n’était pas une plainte, mais le début de longues négociations. Et ce feu était celui d’un esprit froid, lucide et déterminé. Rien n’a changé depuis mais on connaît les raisons de cette rage.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Le mot Nègre
6 janvier 2023
Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer
car il y a des gens qui savent comment faire
pour dire le contraire de ce qu’ils pensent.
Petit traité du racisme en Amérique

C’est très difficile d’avoir un avis général sur l’emploi acceptable ou sur l’emploi tout court du mot Nègre. Sur son emploi tout court, cela ne devrait pas poser de question du moment qu’il est dans le dictionnaire. C’est étonnant que tant de gens ou même d’associations exigent le charcutage d’un mot sans qu’on songe à en demander son retrait du dictionnaire. On se demande à quoi est due cette retenue? On enlève un mot du dictionnaire si personne ne l’emploie, à l’écrit comme à l’oral, et cela depuis quelques décennies. On veut d’abord s’assurer de sa disparition de l’usage. Et même là, il faut faire attention car il y en a qui reviennent après une longue disparition. Le mot se tient à l’écart, et si on l’appelle il arrive en courant, tout heureux de reprendre vie. Le dictionnaire ne reconnaît pas le charcutage, il ne propose que des mots entiers. Vous ne trouverez dans aucun dictionnaire le mot en N. Simplement le mot Nègre. Il est élégamment formé de cinq lettres dont deux voyelles et trois consonnes. Par contre ce mot peut créer un malaise. On a appris à prononcer certains mots différemment, ou même à les déformer complètement afin de protéger l’oreille des enfants. Mais nous continuons à l’écrire de la bonne manière. C’est une manipulation qui se fait dans la conversation. Alors comment cela se passe-t-il chez les adultes? On est censé être capable de tout lire, sinon on laisse tomber le livre, et on en choisit un autre. On peut aussi le ranger hors de portée des enfants ou de certaines personnes que l’on sait trop sensibles. Mais c’est plus compliqué de vouloir l’effacer de l’espace public. Le dictionnaire n’est pas un catéchiste, il ne juge pas moralement son usager. Cela étant dit, un débat est toujours possible sur n’importe quel sujet. On dit que le mot Nègre pourrait blesser certaines natures sensibles en réveillant un passé de violences et d’injustices. On dit aussi que son emploi reste suspect de nos jours, et qu’il n’est utilisé que par des racistes. En réalité, ce mot est riche de sens. C’est un mot migrateur qui change de couleur en changeant de lieu. Son impact dépend du lieu où le mot est lancé, de l’ambiance dans laquelle il est évoqué, de la charge historique qu’il porte, des origines de celui qui l’emploie. Tout cela en fait un mot extrêmement vivant, ce qui lui assure une certaine longévité. Il continue à s’agiter même avec une seule lettre. On connaît la force de l’interdiction: si on veut attirer l’attention du public on n’a qu’à censurer un livre ou un film. Alors pourquoi éclate-t-il aujourd’hui sur la scène nord-américaine, principalement dans les universités, comme une bombe? Nous vivons un moment de revendications identitaires de toutes sortes touchant le genre, la langue, et quelques frustrations mineures. Tout ce qui permet d’éviter les graves problèmes de notre époque que sont la famine, la guerre, l’exploitation sexuelle, les inégalités économiques, les épidémies, les drames sanitaires à rayonnement mondial. Ce qui devrait constituer nos préoccupations avant que cette génération ne tombe, tête baissée, dans le piège identitaire qui fait qu’on oublie le sol sur lequel on se tient debout. Au lieu de s’attaquer à ces problèmes qui réclament urgemment notre attention, on perd du temps à consoler notre ego. Brusquement on semble avoir tous un problème d’identité; une situation qui se complique quand on cherche à hiérarchiser les identités. Il y a des identités principales qui viennent de sociétés fortunées, et des identités secondaires qui fleurissent dans les contrées sauvages. On ne parle plus de classes sociales, aujourd’hui, mais d’identités. Ce qui efface la fortune. Je me souviens de Balzac qui disait que derrière toute richesse il y a un crime. Ce criminel devient, aujourd’hui, une victime parce qu’il a une identité douloureuse. Le principe est simple, on cache les mots qui blessent en espérant que la douleur disparaisse. Peut-on mettre sur le même plan ces désagréments et le petit garçon dont les mouches dévorent les yeux? Ne croyez pas que je change de sujet, on y est au cœur en banalisant ce qui fait vraiment mal pour le remplacer par une analyse de la douleur. Si j’ai intervenu dernièrement sur la question de l’interdiction du mot Nègre c’était pour dire que le mot a une signification historique pour les Haïtiens. En Haïti, le mot Nègre signifie homme, et si on le bannit, on effacera du même coup la trace historique d’un peuple dont le bien le plus précieux est son histoire. Je me demande pourquoi les peuples, parmi les plus anciens, s’accrochent tant à leur histoire, même quand certains pans sont affreux, pendant qu’on accuse les Haïtiens de revenir sans cesse sur la leur. Et d’où vient cette accusation? Souvent des mêmes Haïtiens, toujours durs avec eux-mêmes. Ce sentiment d’illégitimité n’est-il pas une des dernières traces de la colonisation? Si pour vous consoler de l’esclavage, et du racisme qui a suivi, on n’a qu’a effacer ce mot honni, et avec lui l’histoire qu’il garde dans sa cale, ne vous inquiétez pas, l’Occident le fera avec plaisir. Et trois générations plus tard, on mettra en doute le passé esclavagiste, comme certains questionnent depuis un moment la barbarie nazie alors qu’il reste encore des témoins qui travaillent activement à garder dans la mémoire contemporaine l’horreur des camps de concentration. Par contre le mot Nigger n’a qu’une signification raciste tandis que le mot Nègre dépend de celui qui l’emploie, du contexte dans lequel il est employé, comme je l’ai dit au début, et de l’usage qu’on en fait. Césaire l’a annoblit avec le terme Négritude, et l’art nègre a pris le relais. Ce serait dommage qu’on étouffe ce que ce mot a de plus beau: sa sonorité si élégante.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Là-haut
7 janvier 2023
Il faut descendre plus bas.
Là où l’identité se forme.
Là où on banalise la vie de l’autre.
Là où on lui fait comprendre
que ce qu’on dit de lui
est une blague amusante
et ce qu’il dit du maître
est une insupportable insulte.

Petit traité du racisme en Amérique

Si on descend dans une zone souterraine où d’étranges poissons nagent dans des paysages lunaires, cette zone réservée aux psychologues, psychiatres et autres psychanalystes, on trouvera peut-être quelques raisons à cette maladie de supériorité, ce goût de domination. Avant de consulter ces professionnels de l’âme – on dira aujourd’hui de l’inconscient – je me pose simplement la question: pourquoi l’Occident, dont un grand pan de la culture s’appuie sur la mort, a choisi de construire sa société autour de la notion de hiérarchie? Si on doit tous mourir, qu’est-ce qui peut nous pousser à ce point à vouloir écraser l’autre? On sait aujourd’hui qu’on ne déteste rien plus que celui qui nous ressemble tant. La haine du semblable domine le hit-parade de la haine. L’impression de se retrouver dans un mauvais jeu vidéo dont on ne comprend pas les règles. Notre vie est bien la seule chose concrète dans cette pagaille absurde. Et pour boire jusqu’à la dernière goutte cette mixture amère qu’est devenue notre vie, nous nous révélons prêts à toutes les compromissions. Nous comprenons que les salissures de la vie quotidienne, même si elles nous minent au plus profond, ne sont rien en comparaison de notre disparition définitive. La mort reste l’injustice suprême pour ceux qui n’ont bénéficié d’aucun privilège dans ce monde, et qui n’ont pour toute possession que la vie elle-même. Pourtant cet Occident, cartésien et chrétien à la fois, mise tout, comme au poker, sur ce qui se passe après la mort pour éviter de voir la souffrance si concrète qu’il a généré dans cette vie. On va jusqu’à envisager la possibilité de vivre sur d’autres planètes, où on espère trouver une vie neuve et vierge, différente de celle qu’on a contribué à ternir ici. À vivre de façon décente afin de garder cette planète en santé le plus longtemps possible, on préfère la polluer sans retour tout en imaginant l’idée d’un univers jetable. Ce qu’on a fait avec le paysage, on le fera avec les gens qui y vivent. Il suffit de leur faire accepter qu’ils ne valent pas mieux que ces déchets radioactifs qu’on enterre partout comme s’il s’agit de cadavres humains chimiques, ce que nous deviendrons peut-être un jour. Et à ce jeu de l’humiliation nous sommes devenus imbattables. Chacun cherchant à humilier un plus petit, jusqu’au plus misérable qui donnera un coup de pied au chien. Certains jouent à ce jeu sans en connaître le sens. Les puissants le font pour légitimer leur autorité. Et les autres parce qu’ils croient ainsi faire partie d’un club sélect. On n’arrivera pas à leur faire comprendre qu’il ne s’agit pas ici de mondanité mais d’une guerre sociale, et qu’eux-mêmes se retrouveront pris, au bout du compte, dans l’engrenage de la machine. En fait, nous ne faisons pas assez attention aux prophéties des auteurs de science-fiction qui depuis des décennies nous annoncent une apocalypse si complexe et jouissive qu’on n’a pas cru qu’elle était réelle. C’est là pourtant que les puissants ont puisé l’idée d’une vie sur une autre planète. Mais avant de filer ailleurs, ils comptent gaspiller toute l’énergie possible sur cette terre pour laisser finalement notre planète aussi aride qu’un raisin sec. C’est ainsi qu’ils évaluent la vie de l’autre. C’est peut-être la raison de toutes ces recherches scientifiques et l’investissement de ces milliards dans ce qu’on appelle l’aventure de l’espace. Pour nous faire avaler ce projet sordide, on l’a enrobé de la vaseline de l’enfance. Quel enfant n’a pas regardé un ciel étoilé d’été sans rêver de se retrouver un jour dans une pareille féérie. Je me souviens de ces soirs où assis sur la galerie, à Petit-Goâve, avec ma grand-mère, on regardait, ébahis, la voie lactée. On y palpait une poésie particulière née de l’infini. Et on imaginait là-bas une vie tranquille. Ma grand-mère me montrait ce marchand de bois qui rentrait chez lui sur la lune. On pouvait admirer ce splendide univers sans penser à le fouler. La magie du rêve. Mais ces milliardaires, soucieux de s’extraire d’une planète qu’ils ont tant contribué à polluer, ont vu là-haut une ultime solution. Est-ce pourquoi ils ont recommencé à subventionner les recherches spatiales. Après le voyage sur la lune de Kennedy où il y avait encore un parfum poétique dû à un président qui espérait ainsi enflammer l’imaginaire d’un monde au bord du désespoir, et les échecs successifs qui ont suivi durant l’envol des fusées. Le rêve de la conquête de l’espace était rangé dans les placards de la NASA. Aujourd’hui, avec cette possibilité d’habitation, on y voit la chance inouïe de régler d’un coup deux problèmes insolubles de notre époque: la race et la classe. Il suffit d’exiger un coût de billet si exorbitant que seuls les maîtres du monde pourraient se retrouver là-haut.           

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Toussaint
8 janvier 2023
On préfère continuer avec la question raciale qui permet de diviser la classe ouvrière en deux groupes qui se font la guerre pour une vie de misère plutôt que d’analyser la chose sous l’angle de la classe sociale. C’est ce que dit Angela Davis.
Petit traité du racisme en Amérique

La victime n’est pas forcément la bonne personne pour faire face à son oppresseur, ni même pour identifier proprement cet oppresseur. Il faut un sang-froid qu’on trouve difficilement sous le joug de la douleur. De plus, le vrai maître n’est jamais sur le terrain des opérations. Analysant cette situation, Glissant remarque, avec une impeccable intuition, que le drame de l’esclave est que, durant cette sanglante guerre coloniale, il n’a jamais fait face à son vrai propriétaire, un absentéiste resté à Nantes, Bordeaux ou Paris. Il n’a jamais vu le visage nu de celui qui lui refuse toute humanité. Cela ne remet pas en cause l’importance historique de cette victoire qui ne concerne pas uniquement Haïti mais précisément l’humanité entière. Il fallait la perspicacité d’un Toussaint pour comprendre qu’il faut porter à la fois le combat à Saint-Domingue et en Europe et qu’il s’agissait d’une guerre militaire autant que politique. Là où les autres ne voyaient pas plus loin que l’espace colonial, Toussaint scrutait l’horizon afin d’interpréter les mouvements ennemis. Il analysait la situation économique de la France, les rapports avec ses voisins immédiats, les guerres intestines autour du pouvoir qui divisaient la classe politique, la pénétration des idées des lumières dans la société française et le choc de 1789. Sachant qu’un stratège doit constamment se tenir informé, Toussaint correspondait quotidiennement avec plus d’une centaine d’individus œuvrant dans tous les secteurs de la vie sociale et politique en Europe. On reste aujourd’hui stupéfait par la largeur de ses vues. C’est qu’il ne s’est pas contenté d’être un homme politique brillant, un chef de guerre visionnaire, il fut aussi un travailleur infatigable, et un irrésistible séducteur. D’où le respect de ses officiers. On devine que ce n’est pas une mince affaire de commander des hommes comme Dessalines ou Christophe. Mais Toussaint avait compris que ce qui se déroulait ici, à Saint-Domingue, était pensé à Paris. C’est là qu’on devait être si on voulait changer durablement la situation coloniale. Le sort de millions de gens se joue dans des soirées mondaines à Nantes ou dans les couloirs du ministère de la marine et des colonies. Alors permettez cette uchronie (“récit imaginaire prenant pour base de départ une évolution alternative de l’Histoire”). Toussaint encore une fois tente une ouverture: pour faire cesser cette guerre qui s’annonce sanglante, il va essayer de convaincre celui qui peut tout arrêter. N’étant pas un homme d’antichambre, Toussaint cherchera plutôt un tête à tête avec le premier consul Bonaparte. Toussaint savait qu’il était impossible de régler nos difficultés sur le terrain local, d’autant que ces problèmes ont commencé bien avant notre arrivée en Amérique. Et qu’il y a un lien sûr, même avec de notables différences, entre les esclaves et ceux que Hugo appellera plus tard “les misérables”. C’est ce lien, que Toussaint n’a pas eu le temps de tisser, qui manquera cruellement dans le reste de l’histoire. Ce n’est donc pas un hasard si Toussaint est mort en France. Il est peut-être le seul homme politique de cette envergure (général de division et lieutenant-gouverneur de l’île) à atteindre l’autre rive. Je ne parle pas des officiers noirs ou mulâtres qui sont retournés à Saint-Domingue, en 1802, avec l’expédition militaire envoyée par Bonaparte pour faire rentrer les esclaves dans les plantations. Toussaint ne pensait pas que ça se passerait ainsi en France, que Bonaparte le jetterait en prison dès son arrivée, bien qu’il fut seul et désarmé. Que pouvait-il représenter comme danger pour la France? Il se voyait dans le jeu politique cherchant par tous les moyens à influer sur de puissants personnages en faveur de sa nation. Il cherchait même à convaincre Bonaparte de la justesse de sa proposition de faire de la France la principale alliée du nouvel État autonome avec une constitution en bonne et due forme qu’il avait établie. Si on ne l’avait pas jeté stupidement en prison (Bonaparte le regrettera à Sainte-Hélène), il aurait été le premier homme d’État du sud à connaître à fond un pays du nord. Quelle somme d’expériences cela aurait été pour cette époque qu’un tel homme ait pu observer profondément ces deux sociétés: celle du maître et celle de l’esclave. La race et la classe dont parle Angela Davis. Marx aurait été  ravi de connaître les réflexions de Toussaint sur cette nouvelle complexité. On aurait mieux compris cette réalité, l’esclavage, si elle était expliquée par un ancien esclave qui fut lui-même propriétaire d’esclaves que par un économiste allemand qui naîtra quinze ans après la mort de Toussaint. D’ailleurs Marx a littéralement ignoré la révolution des esclaves dans son étude sur l’économie, alors qu’une grande part de la richesse européenne venait de leur énergie. Malheureusement cette pièce du puzzle manquera toujours pour qui voudra mieux comprendre une époque plantée comme un pieu dans le cœur de l’Europe. Malgré cet échec, Toussaint reste l’un des plus fins observateurs (et acteurs) d’une société en constante ébullition, et surtout l’un des plus agiles stratèges  politiques de tous les temps.  J’aurais aimé qu’il soit là aujourd’hui.        

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Le néoracisme
11 janvier 2023       
On veut croire
ou faire croire
que c’est une vérité profonde
que cette supériorité
d’un individu sur un autre.
d’un individu sur un autre.
D’un Blanc sur un Noir.
On crée un malaise
jusqu’à imposer
ce sentiment d’infériorité
chez le Noir.

Petit traité du racisme en Amérique

Rousseau, que je cite souvent dans ce livre (Petit traité du racisme en Amérique), dont la lucidité foudroyante a fait de lui l’un des esprits les plus indépendants de son époque, au point d’être pourchassé par ses ennemis comme par ses anciens amis, Voltaire en tête, remarque que “le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir.” Il savait que dans cette histoire rien n’était laissé au hasard, qu’il s’agissait d’un système. Voilà le mot est dit, système, ce mot que les États refusent qu’on applique sur le racisme. On veut nous faire croire que le racisme est l’attitude d’un individu frustré, en espérant que si on était tous heureux il n’y aurait plus de racisme. Malheureusement le bonheur ne rend pas toujours généreux, car certains pour être heureux doivent s’assurer que leur voisin soit malheureux. C’est simple, croit-on, on n’a qu’à identifier ces cas déviants, pour ensuite les neutraliser, afin d’effacer le racisme de la planète. Tout cela semble bien chrétien, mais en fait c’est beaucoup plus froid, plus calculé. Et surtout beaucoup plus large puisque cette idéologie va au-delà de la culture pour devenir un fait de civilisation. Le raciste, contrairement à ce que l’on croit, n’est pas toujours un bouseux (redneck) qui conduit un pick-up, avec des tatouages sur les bras et la poitrine, et le drapeau confédéré bien en évidence. On serait étonné de découvrir que, malgré un violent passé esclavagiste, les gens sont plus courtois dans les États du sud que dans le nord. On est généralement accueilli dans le sud avec un large sourire et le mot “honey” modulé avec cet accent chantant typique. Mais en franchissant certaines barrières on découvre que tout est resté comme avant la guerre de sécession, sauf l’esclavage. C’est le racisme qui a remplacé l’esclavage; le racisme étant parfois un esclavage sans la plantation à l’ancienne. Aujourd’hui les plantations sont “dédiabolisées” et deviennent des centres culturels ou des comptoirs de tourisme. On reste interdit face à de pareils détournements, comme de vouloir faire des affaires à tout prix. On a la réponse dans le film de Coppola quand un mafioso lance à son rival cette réplique lumineuse avant de lui flanquer une balle à la tête: “C’est pas personnel, c’est les affaires”. Voilà comment la mafia, cette industrie autrefois familiale, est entrée dans la modernité, et c’est ce qui s’est passé aussi dans le sud. Ce n’est pas le mot “affaires” qui détonne, mais l’absence de tout affect au moment d’accomplir un acte aussi intime que donner la mort. C’est qu’on n’est plus dans un village sicilien où tout le monde se connaît, mais à New York où les gens viennent de partout. En fait, il fallait dire “Ce n’est plus personnel…” Jusqu’à ce commentaire du mafioso, je n’avais pas compris le véritable enjeu du racisme. La pression, au moment de tirer, n’était pas sur le faible pour qu’il accepte d’être un être inférieur qu’on peut tuer sans la moindre émotion, mais sur le fort pour qu’il comprenne qu’il a droit de vie et de mort sur un plus faible. On porte trop souvent le projecteur sur la victime, et pas assez sur le bourreau. Ce n’est pas étonnant qu’on se retrouve avec la moitié du problème résolu. Je me souviens de ce roman Les Bienveillantes de Jonathan Liddell. Pour éliminer cette mauvaise conscience chez le fonctionnaire allemand qui doit donner l’ordre de tuer sans état d’âme, on a augmenté la charge administrative de ce dernier jusqu’à effacer toute émotion au moment de l’acte, comme pour le mafioso new-yorkais, et comme aussi pour le néoraciste. En se concentrant sur son travail de fonctionnaire, le nazi finit par oublier la nature de ce travail. On l’entend s’exclamer devant la pile de papiers à remplir “Berlin nous empêche de travailler.” Quel fonctionnaire consciencieux n’a pas lancé pareil anathème contre un bureau central déconnecté de la réalité sur le terrain! Voilà comment on a dépassionné le nazisme. Quand après la guerre, on découvrira des charniers partout, personne ne se sentira coupable. L’impression finale que les crimes étaient commis par cet État sans visage nommé le troisième Reich. La façade reste encore belle, semblable à ces maisons blanches à colonnades qui pullulent dans le sud des États-Unis. Dernièrement quelqu’un faisait l’éloge d’une plantation à la Nouvelle Orléans, où il est le gérant, sans que ne lui vienne à l’esprit que c’est le même mot employé durant l’esclavage, et au même endroit. C’est comme si on réhabilitait Auschwitz en en faisant un complexe agro-culturel tout en gardant le même nom (“Je travaille à Auschwitz, vous savez l’ancien camp.”). Pour arriver à cette douce harmonie polie au cours des siècles, ou à part une pâle minorité, tout le monde semblait d’accord avec le traitement fait aux esclaves, il fallait revoir la notion de chrétienté. On se demandait dans divers milieux si le Nègre avait une âme. Le pape a donné son aval à l’esclavage. Il faut imaginer maintenant ces puissances conjuguées (l’Église, l’État, l’argent, les armes, la science) qui ne cessent de tomber à bras raccourcis sur le pauvre Nègre dans l’unique but de lui faire accepter son sort comme un fait naturel. Si le supérieur accepte d’être un supérieur, et si l’inférieur vit sereinement sa condition animale, alors l’ordre pourra régner pendant des siècles. Contrairement à ce qu’on croit ce n’est pas si facile de faire admettre cette notion de supériorité à tout le monde. Il y a toujours dans les bonnes familles un mouton noir, et c’est souvent le grain de sable qui fera dérailler le train, avant de devenir plus tard celui qui rétablira l’ordre, comme Michaël Corleone, s’il faut rester dans la métaphore mafieuse. Aujourd’hui le néoraciste se bat pour qu’on lui reconnaisse une place légale dans la société, au nom de la démocratie, car lui aussi se sent, d’une certaine manière lésé, pour ne pas dire lesté de ce sentiment de supériorité qui constituait le cœur battant de son identité.     

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

La grande invasion
12 janvier  2023
Jusque‐là la peur accompagnait partout
le plus faible.
Elle l’habitait, le paralysait même.
Mais pour une raison qu’il serait
trop long d’expliquer ici
cette peur a changé de camp et de sens
pour devenir une arme
que le puissant brandit sur toutes les tribunes
en gueulant son besoin de sécurité

Petit traité du racisme en Amérique

J’écrivais, à cette époque, une chronique dominicale pour La Presse, le quotidien de Montréal, quand j’ai eu le sentiment qu’il se passait quelque chose de neuf dans l’atmosphère. Une vibration particulière. J’ai eu la sensation nette que le monde tournait sur ses gonds de lumière et de ténèbres. C’était peu de temps après l’effondrement des Twin Towers, à New York. Personne, à ce moment-là, ne pouvait prévoir l’impact exact de cet événement sur les nerfs de l’Amérique. Ni de quelle manière ce pays allait réagir. Il y eut ce moment où le monde s’était figé, comme si nous nous retrouvions coincés dans l’espace étroit compris entre l’éclair qui venait de zébrer le ciel, juste au-dessus de notre tête, et le tonnerre qui s’ensuivit. J’étais d’autant plus sensible à la situation que j’écrivais lors une chronique libre, comme celle-ci, qui tentait de comprendre l’époque. Écrire me permet de mieux appréhender le monde dans ses diverses modulations. J’avais remarqué que l’Amérique redoublait de puissance au moment où on découvrait son impuissance. Les Américains avaient découvert un nouveau chant: la plainte. Voilà un projet à la mesure de Steven Spielberg : mettre en scène une Amérique inquiète, déboussolée. King Kong fait un cauchemar et sa maman n’est pas à son chevet. Le monde entier allait découvrir à quel point les États-Unis occupaient notre imaginaire. Qu’on soit pour ou contre, on savait qu’à ce moment-là une ligne rouge avait été franchie. Depuis, on vit en si constante alerte qu’on oublie parfois la raison de cette palpitation continue. Le bonheur des Américains ne regardent qu’eux, tandis que leur malheur nous atteint tous, et de manière aussi concrète qu’une rage de dents. Voilà une culture qui s’est imposée de manière envahissante, faisant des autres, aujourd’hui avec l’aide de l’Internet, le spectateur impuissant de ses gestes les plus intimes. On l’a surtout vu lors du passage de Trump à la Maison Blanche. On suivait tweet après tweet le strip-tease moral du président dans le bureau ovale, délirant comme un Caligula de poche. Mais voilà que cette culture suinte la peur depuis plus de vingt ans. Et cette peur nous contamine tous. Certains pointent le fait que des dirigeants complètement fous, comme celui de la Corée du nord, dorment avec le doigt sur le bouton rouge de la bombe nucléaire, d’autres croient qu’on paie le fait d’avoir annoncé trop tôt “la mort de Dieu” ou “la fin de l’Histoire”. En fait la grande panique c’est la foule innombrable qui débarque. Ces populations du sud qui ne cessent d’envahir le nord. Ces marées, hautes et basses selon les saisons, provoquent une terreur si particulière en Occident qu’elle pousse les gouvernements à élire des dirigeants délirants. C’est une bombe nucléaire sociale. Mais pourquoi cette peur semble toucher des zones sensibles de la raison? L’impression que ce flot d’immigrants n’a pas de fin et qu’il s’infiltre partout, et que rien ne pourra l’arrêter. Aucun argument, même pas la mort, ne parviendra à stopper ces gens désespérés. Ils ont attendu pendant des siècles (la patience des paysans) qu’un changement leur permette de respirer. Rien n’est venu, alors les voici. Et là c’est un aller simple. Leur simple présence crée la panique. Alors on multiplie les lois sur l’immigration. Rien n’y fait. On se renvoie la culpabilité d’un pays riche à un autre. Résultat: les gouvernements européens et nord-américains se sentent obligés de faire de l’immigration le centre de leur politique, alors que ces populations, il y a quelques décennies à peine, ne comptaient pas à leurs yeux. On n’en tenait aucun compte. Aujourd’hui on les compte un à un et on les traque à cheval s’il le faut. C’est une guerre avec, en face, une armée composée uniquement de soldats désarmés. Une armée de chair à canon. On laisse à l’arrière ceux qui ne peuvent pas avancer, on laisse au sol ceux qui meurent en chemin. On sourit en pensant, qu’en d’autres temps, on allait les chercher en Afrique pour les obliger à travailler comme des bêtes. Et aujourd’hui, ils arrivent d’eux-mêmes, en risquant leur vie, sans savoir ce qui les attend, et on leur ferme la porte au nez. Et surtout, on refuse toute évocation de ce passé pas si lointain, affirmant qu’il n’y a aucun lien entre leur exploitation à l’époque de l’esclavage et la richesse de l’Occident aujourd’hui. On est plutôt étonné par cette mémoire historique qui habite le continent africain, ou la Caraïbe, quand on sait qu’on a effacé toute trace de ce saccage qui a duré des siècles. Ces anciens esclaves ont donc un sens du temps, de la mémoire, et de la route. Et les voilà. Et depuis il ne se passe pas un jour sans qu’un ministre, un journaliste, une ménagère, un ouvrier, un milliardaire, n’exprime à la télévision une peur si primaire qu’elle déforme leur visage. La peur d’une situation totalement incontrôlable, la peur d’un avenir incertain dominé par de nouveaux individus qui pourraient toucher à l’ADN même du pays. Il se peut que nous ne serions plus, dans moins de cinquante ans, un pays de blancs, hurle-t-on à toutes les tribunes. Est-ce la fin possible de la question raciale? Je voudrais être aux premières loges pour voir 10% de la population (jusqu’à présent 10% de la horde ont pu franchir l’étroite barrière frontalière), celle formée de chômeurs, d’ouvriers illégaux et d’immigrants de fraîche date, avaler les 90% en face. Alors pourquoi cette peur? Elle est viscérale.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

L’amitié
13 janvier 2023     
Une romancière blanche m’a dit qu’à part la couleur la vie de Maya Angelou est exactement la même qu’elle a vécue. La différence c’est que sa couleur est à l’origine de tout chez elle: sa douleur et sa détermination. Tout ce qui me manque, gémit-elle.
Petit traité du racisme en Amérique

L’amitié, cette tendresse de l’esprit et du cœur, surtout celle qui unissait Maya Angelou et Toni Morrison. Le cœur et l’esprit forment un alliage plus rare qu’on ne le pense, mais d’autant plus précieux. Il y avait aussi, entre ces deux femmes, cette mise en commun des forces pour faire face à la tempête de la vie, mais surtout à des adversités plus concrètes et plus sournoises. Elles ont eu deux vies parallèles avant de connaître la gloire la même année. En 1993, Bill Clinton arrive au pouvoir et demande à Maya Angelou de composer un poème pour son investiture. Elle a lu “On the pulse of morning”. Maya était déjà une célébrité pour la moitié du pays; l’autre moitié l’a découverte ce jour-là. Cette Amérique coupée en deux comme une poire s’était réconciliée le temps d’un poème. La même année, Toni Morrison obtient le Nobel. Une année faste pour l’Amérique noire, disons pour l’Amérique tout court, car à cette hauteur, la notion de race perd tout son sens. C’est l’Amérique entière qui jubile, non pour un boxeur, un sprinter ou un chanteur, mais pour deux femmes de lettres. Du jamais vu. Pourtant elles viennent de loin, du fond des cales d’un négrier, pourrait-on dire. Maya Angelou surtout. Elle s’est battue littéralement pour exister. Elle s’est battue pour sa dignité dans le sud contre le Ku Klux Klan alors qu’elle était adolescente, elle s’est battue contre ses parents pour élever son enfant alors qu’elle était étudiante, elle s’est battue contre les hommes parce qu’elle avait du sex-appeal et de l’esprit, un cocktail dangereux. Elle a fait tous les petits boulots avant de rencontrer en Afrique Malcolm X. Puis à la mort de celui-ci, Martin Luther King avec qui elle a continué le combat pour les droits civiques. Toni Morrison a eu une vie plus studieuse. Elle a fait sa thèse sur le suicide dans l’oeuvre de Virginia Woolf, c’est une intellectuelle de choc. Elle est née à Lorain, dans l’État de l’Ohio. Ses parents ont eu quatre enfants, ce qui n’est pas une grosse contribution. Ils ne sont pas riches non plus, le père soudeur, la mère femme de ménage, mais personne ne meurt de faim, comme on disait à l’époque. Elle lisait Tolstoï quand elle a rencontré le philosophe de Harlem, Alan Locke, qui l’a prise sous son aile. C’était un dandy qui croyait que la libération des Noirs américains passait par la culture. Il a glissé cette foi à la jeune Toni Morrison. Harlem était en pleine effervescence, renaissant, grâce à l’énergie électrique du poète Langston Hughes. Elle aussi a dû élever seule ses deux enfants tout en écrivant. Elle a publié quelques romans intéressants dont le récit de cette petite fille noire aux yeux bleus (L’œil le plus bleu) jusqu’à Beloved pour qui elle a eu le prix pulitzer. C’est la célébrité et sa traînée de haine. Tous ces gens qui se font, à chaque carrefour de l’Histoire, un devoir de casser tous les modèles qui pouvaient montrer le chemin aux jeunes. À leurs yeux, il fallait couper l’arbre à la racine en les salissant. Ces suprémacistes, aux États-Unis, n’hésitaient pas à tronquer les interviews que donnaient ces femmes un peu partout dans le monde, car elles étaient toujours sollicitées. Ils espéraient leur faire courber la tête, les pousser à se cacher, comme dit Maya Angelou, “dans les fientes des poules”. Maya a vécu sa vie durant une violence verbale (et parfois physique) de plus en plus déchaînée au fil du temps, la violence de tous ceux qui veulent écraser le moindre talent qui tente de faire surface, mais elle y a répondu avec son humour particulier et cette impertinence qui la caractérisent : “Chaque fois qu’ils m’attaquent j’écris un livre, ainsi j’ai écrit sept livres.” Quelle belle technique, chère Maya, de les attirer là où ils ne peuvent pas te suivre. Car écrire un livre exige une patience, un art, un caractère et une générosité qui leur feront toujours défaut. Ils peuvent s’agiter ils ne pourront jamais atteindre tes chevilles, et c’est ce qui les rend si amers et enragés. Le point de vue de Toni est encore plus tranchant, n’étant pas du genre à se laisser faire. On dit même qu’elle a mauvais caractère. En fait, elle garde toute son énergie pour l’écriture et la recherche, car ses livres, de plus en plus historiques, exigent une solide documentation. Tout ce qui reste à ses détracteurs c’est la calomnie, alors qu’elle ignore même leur nom, les faisant ainsi passer pour ces lianes qui, pour subsister, s’enroulent autour de troncs d’arbres plus forts. Des parasites, en somme. Elles sont tranchantes avec les autres, mais rondes et affectueuses l’une envers l’autre. Les agressions viennent de droite comme de gauche, de noirs comme de blancs, mais majoritairement d’hommes. Elles font face au racisme et au sexisme, sans oublier la notion de classe, car elles viennent toutes les deux de milieux modestes. Certains leur reprochent de trahir leurs origines, d’autres de n’avoir pas assez de classe. Une femme qui réussit, c’est insupportable. C’est dommage, elles n’ont pas assez parlé de cet aspect, croyant qu’il s’agissait de leur intimité. Justement à ce stade de réussite tout devient public. Leur vie est constamment exposée. Elles se sont finalement associées pour faire face à ces attaques et une émouvante amitié a éclos. Elles ne se quittaient plus depuis, se tenant partout par la main comme deux petites écolières au retour des grandes vacances. Elles venaient pourtant de franchir la barre des 80 ans toutes les deux. On a vu à la télé Maya faire la cuisine pour son amie Toni. Leur amitié était devenue un rempart contre toute cette boue que leur talent et leur courage avaient déclenché. Vers la toute fin Maya Angelou a reçu “la médaille du président”, l’une des plus prestigieuses distinctions américaines. Et c’était Barack Obama qui la lui remettait. Elle n’aurait pas pu rêver mieux. Maya Angelou a pleuré de joie, ce jour-là, elle qui a tant pleuré de douleur. Toni n’était pas loin. C’était une amitié de plus de 40 ans. And still I rise, comme disait Maya: “Tu peux m’abattre avec tes mots, me découper avec tes yeux, me tuer de toute ta haine, mais toujours comme l’air je m’élève.” Et personne ne peut les empêcher de filer, à tire d’aile, vers l’horizon.

La rage en Amérique
15 janvier 2023     
Le mot rage est juste car si on dit
qu’on a une migraine pour un mal de tête
ou simplement mal au ventre
on hurle sa rage de dents
car la douleur vient de monter d’un cran
et provoque une fureur aveugle qui
pousse à mettre le feu dans
son propre quartier.

Petit traité du racisme en Amérique

Une fois, j’ai pris la route en voiture, de Miami à New York. Je venais de relire « Sur la route » de Kerouac. Je l’ai lu cette fois en anglais, alors que je maîtrisais à peine l’anglais de conversation. C’est en parcourant les pages trépidantes de ce roman délirant que j’ai enfin compris pourquoi j’avançais si lentement dans l’anglais oral et si rapidement dans sa forme écrite. Les écrivains ont toujours des choses intéressantes à dire, alors que les conversations de mes voisins tournaient autour des mêmes sujets insipides. J’ai découvert, d’autre part, que Kerouac en anglais n’est pas du tout le même écrivain que Kerouac en français. J’aurais aimé avoir du temps pour développer cette idée, d’autant que Ti-Jean (son vrai nom est Jean-Louis Kerouac et ses parents sont des Canadiens-Français, aujourd’hui appelés Québécois) a même écrit un récit en français.

C’est un long voyage, le mien, pas celui de Kerouac, où il faut traverser une bonne partie du sud des États-Unis (la Floride, la Georgie, les deux Caroline) mais j’avais fait mon plein de musique et de gazoline. Je ne suis pas amateur de musique, mon oreille ne captant, à l’époque, que le staccato de la machine à écrire, et surtout la musique qu’on entend quand le vent joue dans les phrases. Bon, j’écoutais aussi du rara de Léogâne, beaucoup de Manno Charlemagne, Ferré chantant Aragon, et du bossa nova quand j’ai le cœur en berne. Longue route bordée de magnolias, ces grands arbres où l’on pendait les esclaves fugitifs qui s’étaient révoltés contre les mauvais traitements qu’on leur infligeait du matin au soir dans ce décor bucolique. Quelqu’un, un poète juif, a noté que ces pendus ressemblent à d’étranges fruits, et Billie Holliday a chanté cette horreur (« Strange fruit »), pour rappeler aux jeunes dans quel univers dément on vivait avant, mais cela n’a pas beaucoup changé.

Je traverse, la gorge nouée, ces villes où le Ku Klux Klan sévit encore, peut-être avec plus de discrétion qu’avant. Je me sens tout de suite envahi par un sentiment où alternent la panique et la compassion. La colère aussi quand je traversais de si jolies petites villes avec de blanches maisons à colonnades entourées d’un gazon vert aussi grand qu’un terrain de golf. Et ce goût amer dans la bouche quand tout de suite après je tombais dans une zone délabrée. Je devais rester attentif afin de ne pas me tromper de quartier, car la police veille à séparer le bon grain de l’ivraie. Je  quitte la route principale pour me retrouver dans un coin isolé où les maisons, dévorées par les mauvaises herbes, semblaient laissées à l’abandon.

Pourtant je voyais des gens vaquer à leurs occupations dans des arrière-cours encombrées de carcasses rouillées de voitures. Des hommes en salopette étaient assis dans de vieux fauteuils défoncés qu’il ont dû ramasser, il y a un moment déjà, dans un quartier huppé pas trop loin. Une rugissante misère voisinait parfois avec une éclatante richesse. Manno Charlemagne chantait « Ayiti Pa Fore ». Sa voix est si distinctive (une sorte de calme étrange au cœur de l’enfer) que je pourrais la reconnaître même dans mon sommeil. J’ai quand même reçu un choc à l’entendre, et cela m’a fait la même impression que si j’avais ramassé, par mégarde, un câble électrique sans protection dans ma main nue. J’étais dans l’envers d’un décor de carton-pâte, la face cachée d’une promesse frauduleuse.

On comprend la pauvreté de certains pays, même si c’est intolérable, mais ici dans cette Amérique si obscènement riche on a du mal à accepter une pareille misère. Et surtout à se rappeler qu’on ne cesse de dire que les Américains noirs sont paresseux et alcooliques. Il y a du travail pour eux mais ils préfèrent boire de l’alcool frelaté et se tourner le pouce en attendant le chèque du gouvernement. S’ils font beaucoup d’enfants c’est pour recevoir un plus gros chèque du Welfare. C’est à la fois vrai et faux, vrai parce c’est la réalité dans laquelle on les laisse croupir, et faux parce que ce n’est pas rien de se retrouver écrasé par son propre gouvernement, qui se trouve être celui du plus puissant pays au monde.

L’Amérique n’a pas oublié que « le Nègre est né pour être esclave », et dans le sud chaque fois qu’un petit-fils de propriétaire de plantations croise un petit-fils d’esclave il a l’impression que c’est un bien qu’Abraham Lincoln lui a volé pour le gaspiller en le donnant à ces demi-civilisés. Presque tous les immigrants, les Haïtiens compris, croient qu’ils valent mieux que les Américains noirs, ignorant que si les Américains noirs sont ainsi tenus en laisse c’est parce que l’Amérique blanche sait qu’elle dort sur un volcan qui risque d’exploser un jour. C’est ce qu’a dit l’écrivain de « Harlem », James Baldwin. En attendant, ces Noirs, après chaque injustice flagrante, se contentent de mettre le feu dans leur propre quartier. Sont-ils bêtes ? La raison est que le système se protège par des barrages infranchissables de policiers. Et ces manifestants déchaînés n’arrivant pas à rentrer leur colère dans leur ventre, finissent par mettre le feu partout autour d’eux.

La voix de Manno Charlemagne fait écho avec « Dwa de Lom ». Les interrogations continuent et je me demande si la colère noire américaine possédait une voix aussi brûlante, efficace et poétique que celle de Manno Charlemagne. Ce n’est pas du nationalisme de ma part, car je connais la richesse et la puissance de cette musique née dans les plantations de coton et dans les villes près des grands fleuves (Mississippi et Missouri). Je connais et j’apprécie la rage de Nina Simone et de Bessie Smith, la douceur enveloppante de Marian Anderson, la violence cachée de Billie Holiday chantant « Strange fruit », la puissance de James Brown ou l’inquiétude poétique de Tupac Shakur. Je parle de cette urgence brûlante qu’on trouve dans la voix de Manno, et que je ne retrouve que chez Brel parfois, un Brel qui aurait connu la misère de Carrefour.

Mais l’autre versant existe aussi dans cette Amérique. Je me souviens de mon étonnement en lisant les romans d’Erskine Caldwell, à New York, à la fin des années 70. Je les lisais avidement car j’ignorais que des Blancs pouvaient vivre dans une pareille misère. Par misère, il ne faut pas entendre uniquement la famine, ni des problèmes sanitaires ou d’éducation, mais aussi une constante dégradation des valeurs sociales. Ces gens, des Blancs pauvres, n’étaient pas capables de m’indiquer correctement la route. Ils s’exprimaient dans un sabir que ma femme élevée à New York n’arrivait pas à comprendre, donnant l’impression qu’ils n’avaient pas parlé à un étranger depuis des années. On ne m’aurait pas cru si on n’avait pas vu cette foule, déguisée comme au carnaval, qui a envahi et saccagé dernièrement le Congrès américain.

Ce jour-là on a enfin compris dans quel monde vivaient les Noirs américains. On doit les croire quand ils évoquent l’Amérique comme une terre primitive zébrée de violences mauves. Ce sont des qualificatifs généralement réservés aux Noirs en pensant à des mœurs rapportées de l’Afrique profonde. D’où l’impossibilité de les civiliser jusqu’au bout. Mais d’où venaient ces hordes de Blancs ? De quelles contrées profondes et sauvages ? On n’ose imaginer ce qui se passerait si ces gens ivres de haine croisaient alors un Noir sur leur chemin ? Les Noirs détruisent leur quartier pauvre, tandis que les Blancs détruisent le Congrès américain. Sûr qu’on n’aurait jamais laissé entrer des Noirs dans cette enceinte sacrée. Et s’ils l’avaient fait, on ne sait pas ce qui se serait passé ce jour-là. L’Amérique en feu.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

La rumeur
16 janvier 2023
La rumeur circule librement en toute saison, allant de-ci, de-là, comme une feuille au vent. On a l’impression qu’elle ne naît de rien, et qu’elle apparaît un matin sans aucune raison, juste pour la destruction. Le but atteint, elle disparaît. En réalité, il y a toujours quelqu’un derrière une rumeur. Pendant longtemps, le grand prêtre de la rumeur était l’omnipotent directeur du FBI, J. Edgar Hoover. Son travail consistait à démolir la réputation des gens.
Petit traité du racisme en Amérique

Nous vivons une époque où la rumeur règne sur tout. Elle semble avoir les mêmes qualités que l’eau: incolore, inodore, sans saveur et sans germe de maladie (pas sûr). Alors pourquoi l’eau est-elle si nécessaire à la vie tandis que la rumeur cherche à la détruire par tous les moyens? La rumeur s’infiltre partout en s’activant à corrompre les cœurs et les esprits. Il arrive que la rumeur annonce un succès, mais dans la plupart des cas, elle est nuisible. On peut refuser 90% des informations frauduleuses qui circulent, il y a toujours une qui chante juste à nos oreilles, celle qui cherche à salir quelqu’un que l’on déteste. Et surtout quelqu’un qu’on a peut-être raison de détester pour son arrogance, son indifférence, sa violence, sauf que cette rumeur est fausse. On est d’abord content du mauvais sort qui lui tombe dessus, et on s’apprête à téléphoner ou à envoyer un courriel à un ami pour permettre à la rumeur de continuer sa route allègrement, de se répandre sur la toile. Mais on a un doute, car ça ne colle pas, ce n’est pas son genre. D’ailleurs aucune preuve ne valide cette information. Ce n’est donc pas un fait, mais une rumeur. De plus, les gens qui la répandent sont ceux qu’on méprise généralement, ceux qui disent n’importe quoi pour donner un sens à leur vie ignoble. Ceux avec qui on ne pourra jamais prendre un café. On se sent sali rien qu’à les voir. Ce sont eux qui battent ce tambour qu’on entend d’une colline à l’autre. Est-ce qu’on entre dans la danse? On doute jusqu’au moment où on voit défiler des noms qu’on reconnaît, des noms jusque-là honorables qui valident par leur présence cette rumeur qu’ils savent sûrement fausse. Alors on plonge? Et la rumeur est complètement validée. On ne la questionnera plus; elle devient instantanément un fait. Ce n’est plus une rumeur, et cela même si un tribunal la rejette. De toute façon, ceux qui l’ont lancée n’arrêteront pas de la répandre pour si peu. Si la rumeur ne reconnaît pas les faits, ni les tribunaux, elle ignore aussi la logique. Ne croyez pas que vous pouvez convaincre, avec des arguments, le petit groupe à l’origine de la rumeur. On a affaire à un genre d’individus qui ignorent les notions morales de base. Ils se disent dans leurs droits de détruire tous ceux qui ne partagent pas leur point de vue. En fait, ils n’ont aucune vision, ce ne sont que des nerfs constamment à vif, des instincts délestés de toute humanité. Les mêmes qui, dans les cours de récréation, ne cessaient de martyriser un adolescent discret, isolé et faible. Ils avancent en meute, comme ces gangs dont ils reproduisent le fonctionnement. L’un, avec des armes; l’autre, des mots. Comment a-t-on pu croire qu’une telle violence se cantonnerait dans un seul milieu? C’est penser que la violence est une affaire de pauvres. Et que les lettrés agissent différemment de ceux qui sont moins éduqués. La majorité de ceux qui accompagnent le chef de file de la rumeur ne le fait que parce qu’ils ont peur de subir le même sort que les victimes qu’ils martyrisent. C’est avec la peur que les nazis ont recruté un grand nombre de sympathisants. On dit que si on refuse de danser avec le diable, il vous dévorera. Si on regarde attentivement la petite foule de manipulateurs en activité, on verra des visages apeurés, des gens qui cachent leur honte. La honte de se retrouver “en uniforme”, au service d’une fripouille. Graham Greene affirme que si les tonton-macoutes portent des lunettes noires c’est pour qu’on ne voie pas leurs yeux, en un mot leur détresse (Graham Greene est bien un écrivain catholique). Mais revenons à celui qu’on a laissé, tout à l’heure, pendu à un point d’interrogation. Le doigt en l’air, prêt à faire un “like”. Un simple geste et on rejoint le groupe des salauds. Ainsi on est sûr de ne plus se retrouver sur une mauvaise liste puisqu’on fait partie de la meute, et à peu de frais. On se souvient de Don Corleone qui ne demandait qu’une chose, qu’on lui prête allégeance. Et il ajouta “qu’un jour qui n’est pas proche, et qui ne viendra peut-être jamais, je vous demanderai un service”. Ainsi on prête allégeance au diable. Il n’y a plus aucune différence entre lui et vous. Vous pouvez arguer que vous n’avez jamais blessé personne, comme il l’a fait, vous êtes quand même complice de tous les méfaits qu’il a commis. Un seul clic. Vous lui avez cédé votre libre-arbitre. Une seule possibilité de rupture, c’est quand la rumeur s’en prend à un être qui vous est cher. Là, elle redevient rumeur, et vous découvrez son ampleur, sa bêtise, sa violence, et la lâcheté qui l’anime. La rumeur, quand elle s’attaque à quelqu’un, brûle tout autour de lui. Brusquement, le téléphone se tait. Le petit appareil noir, au creux de votre paume, qui ne connaît pas de répit, s’arrête. Un silence de mort. Et des gens que vous fréquentiez vous lancent des fléchettes, de petites choses qui ne font pas mal, mais qui vous étonnent de leur part. Ou ils font semblant d’être contre la rumeur tout en utilisant un langage contourné, imprécis, qui laisse entendre que si vous n’avez pas tort, vous n’avez pas forcément raison. Tout semble interchangeable. Mais qu’en est-il des motivations profondes de la rumeur? Oh assez diverses, mais dans la majorité des cas, elles sont très personnelles. Une mauvaise blague qui remonte à l’adolescence, un rejet qui implique deux hommes et une femme ou vice-versa, une dette non remboursée (étrangement c’est le débiteur qui en veut à mort au créditeur), une blessure d’amour-propre. C’est toujours de vieux comptes qu’on cherche à régler, mais qu’on met sur le dos de la politique. Ah j’allais oublier un point fort: la jalousie. C’est un moteur de haine qu’on trouve même dans la Bible. Judas était jaloux. Ils vont jusqu’à se détruire si cela leur permet d’écraser l’autre. A-t-on une explication à une telle fureur? Tous les spécialistes se sont cassé les dents dessus avant de conclure que c’est le propre de la nature humaine. Ce qui veut dire qu’on n’y peut rien. Faux, la grande majorité des gens se conduisent très bien, et vivent avec dignité dans la plus grande douleur. Ce sont de petits voyous, qui ont été bien élevés pourtant, qui s’adonnent à ces jeux sanglants, tout en se cachant pour ne pas payer les frais. Et ils se donnent bonne conscience en affirmant que la fin justifie les moyens, et qu’ils font ça pour la bonne cause. On a entendu si souvent cet argument. Tout au fond d’eux-mêmes, ils savent que c’est faux et qu’ils se sont salis en dansant avec le diable. C’est simple, regardez ceux qui sont autour de vous, ceux avec qui vous dansez, et vous verrez ce que vous êtes devenu.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Double visage
18 janvier 2023
Sartre dit que tout homme
qui ne ressent pas de malaise
en présence d’un policier
est un délateur.
Ce malaise est constant chez
le Noir en Amérique.

Petit traité du racisme en Amérique

Le titre de ce texte n’est pas juste, il donne l’impression que je parle de quelqu’un qui montre un visage agréable tout en cachant sa vraie nature de fourbe. On n’en connaît qu’un et c’est le Tartuffe de Molière. Alors qu’il s’agit ici de deux personnages distincts et opposés. Deux grandes figures de la plantation: oncle Tom et oncle Tolérance. Deux hommes. Si je devais considérer une femme, et c’est rare qu’on met en épingle la femme dans l’univers concentrationnaire de l’esclavage, c’est vers la romancière Évelyne Trouillot que je me tournerais. Elle a fait surgir de la nuit coloniale un groupe de femmes qui vivaient sur une plantation à Saint-Domingue et dont le seul lien était une certaine Rosalie. Je ne dirai rien de cette Rosalie, car la découverte de son identité fut, pour moi, un vrai choc émotionnel. Le livre fut aussi un choc littéraire. Un ouvrage d’orfèvre où chaque mot, chaque image, est pesé sur une délicate balance. En tout cas, je suis très heureux de voir que tant de gens le considèrent comme un roman majeur de notre littérature, une œuvre qui a franchi allègrement nos frontières vers de lointaines contrées. Si vous ouvrez ce magnifique roman, vous comprendrez immédiatement ce rapport d’ambiance entre ce livre et ce texte. Les personnages du roman vivent dans un univers bien ordonné, mais traversé de secrets, de mensonges, de douleurs tues, de jalousies, et de trompes l’oeil. Bien sûr, ce n’est qu’un article ici, et il n’a ni l’ambition, ni la portée d’une œuvre telle Rosalie, l’infâme. Mais on devrait apercevoir, au loin, les mêmes flammes, celles qui brûlent les âmes et les champs de canne-à-sucre de la colonie. Sauf que cette plantation se trouvait au sud des États-Unis et non à Saint-Domingue. Et cette histoire est racontée par une femme exceptionnelle, dans un roman poignant, La case de l’oncle Tom. Elle s’appelle Harriet Beecher Stowe, la fille d’un pasteur presbytérien. Elle est née en 1811 et mourra en 1896. Son roman, La case de l’oncle Tom, fut le best-seller du 19e siècle. Elle a créé un personnage qu’on cite encore aux États-Unis, mais qui a connu des fortunes diverses. Ce roman a provoqué une commotion à sa parution en feuilleton en 1852. On raconte que l’émotion fut si grande qu’elle convertit beaucoup de gens à la cause abolitionniste. Et même que le livre aurait accéléré la guerre de sécession. L’oncle Tom, aujourd’hui honni par les Noirs aux États-Unis, fut une figure adorée dans son siècle. Et la rencontre de Harriet Beecher Stowe avec Abraham Lincoln, inventée ou pas, reste un moment épique de cette guerre. Abraham Lincoln lui aurait dit: “C’est vous, la petite dame qui a provoqué une si grande guerre.” Il faudrait penser aussi à tous ces jeunes soldats blancs qui sont morts pour une cause qui n’était pas la leur. Et dire que tout ça découle d’un roman, d’un personnage de fiction. Permettez que je cite les deux dernières phrases du portrait que j’ai fait d’elle dans Petit traité du racisme en Amérique : “Chaque fois que je pense à Harriet Beecher Stowe, je me demande qui est celui qu’on aime aujourd’hui et qu’on détruira demain. Il paraît que c’est dans notre nature de tuer ceux qu’on aime.” L’autre personnage est un être fictionnel, et il ne vient pas de Harriet Beecher Stowe, mais de mon imagination. C’est oncle Tolérance. C’est un mot complexe, Tolérance, il ne veut pas dire la même chose en Europe qu’en Haïti. En Europe on le relie à la guerre de religions, le mot a servi dans les négociations pour mettre fin aux conflits entre catholiques et protestants. Voltaire le défend dans son Traité sur la Tolérance. Certains voient la tolérance comme une valeur sociale. Pour les Haïtiens, ça peut être un grand-père qui gâte trop ses petits-enfants (oncle Tom) ou un homme qui, par cynisme, ne fait plus de différence entre le bien et le mal (oncle Tolérance). Sur les plantations, il y a eu quelques oncles Tolérance. Je vous esquisse son portrait. “Oncle Tolérance vit en banlieue de l’esprit dans une minuscule case, au bout de la plantation. Ayant brûlé tous ses vaisseaux et ne sachant pas où aller, il tire des flèches empoisonnées d’envie sur tous ceux qui portent encore le rêve de liberté. Ce petit monsieur, à l’esprit subalterne, cherche désespérément un maître à qui offrir son allégeance. On rencontre d’étranges individus dans ces tristes champs de coton.” On ne saura jamais tout le mal qu’a pu faire un homme aussi désabusé. Et je m’étonne qu’on ne trouve pas assez souvent ce genre d’individus dans les romans sur l’esclavage. On en voit un dans le film «Django déchaîné» de Quentin Tarantino, et il est magistralement interprété par Samuel L. Jackson. C’est le majordome noir de la plantation. Il se présente toujours sous un jour modeste, souriant et obséquieux, mais en réalité c’est le plus cruel de tous. À ces défauts, il faut ajouter celui de lâche pour oncle Tolérance car c’est de nuit qu’il traverse la plantation pour aller rendre compte au maître de tout ce qu’il a vu ou entendu. Il a des yeux et des oreilles partout. Comme il est agréable, et qu’il semble tout tolérer, on se confesse volontiers à lui. Ce personnage existe déjà dans la littérature. Le plus célèbre est sans doute L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson, où l’on sent que Stevenson a diagnostiqué là un cas clinique. Stevenson se révèle à l’opposé de Graham Greene qui perçoit dans les lunettes noires des tontons-macoute la lutte du bien et du mal. J’y vois, avec Hannah Arendt, La banalité du mal. Un spécimen assez répandu. On devrait s’y attendre: ce n’est pas oncle Tolérance que l’histoire a jugé, mais plutôt le bon oncle Tom. À la question: Qui faut-il gracier Jésus ou Barabbas? La foule répond toujours Barabbas. Ils ont raison, d’une certaine manière, la bonté est plus subversive et plus dangereuse pour les systèmes que la cruauté. On l’a vu avec Martin Luther King, Gandhi et Mandela. Un acte de bonté est toujours une surprise, tandis qu’une saloperie ne nous étonne pas. La vraie question c’est dans quelle mesure la bonté est plus contagieuse que la cruauté. A-t-on plus envie de faire du bien, quand d’autres ont été charitables avec nous, que de faire du mal dans le cas contraire? Ne répondez pas tout de suite. Peut-être qu’on a tous un double visage, et qu’il faut ça pour jouer son rôle dans cet étrange théâtre de la vie qui a tant fasciné Shakespeare et Tchekhov. Sinon pourquoi les comédiens qui ont tant impressionné le public dans des personnages au grand cœur ne rêvent que de jouer les salauds. C’est qu’ils veulent goûter à toutes les passions humaines. Tout de même jouer un rôle de salaud me semble différent que d’être un salaud dans la vie, ne serait-ce que parce qu’ils sont souvent lâches. Ils portent toujours un masque et signent rarement leurs mauvais coups, ou s’ils signent c’est parce qu’ils se sentent protégés par la meute. En dernier lieu oncle Tolérance s’est jeté dans le vieux puits de la plantation, on a brûlé sa case, et on s’est dépêché d’oublier son nom. 

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Une virée à New-York
19 janvier 2023
On se déplace à Harlem
le grand quartier noir de New York
le centre névralgique
de cette Amérique
rejetée vers les marges.

Petit traité du racisme en Amérique

J’étais avec des amis dans une vieille Ford que j’avais payée 300 dollars à Montréal, alors que je ne savais pas encore conduire. Plutôt étonné que l’on me permette d’acheter une voiture sans permis de conduire. C’était l’été, on était quatre ou cinq dans cette guimbarde qui atteignait difficilement les quarante milles à l’heure. On mangeait et causait durant tout le trajet. À chaque fois qu’un de nous terminait un récit invraisemblable, tiré de sa vie en Amérique du Nord, un autre en racontait un plus surréaliste. Tous mettent en scène des péripéties marquées par les humiliations que subissent ceux qui se retrouvent au sous-sol de la vie. Nous étions de jeunes ouvriers qui faisaient une virée à New York. Je vous épargne les tracasseries avec la police routière. J’ai failli oublier le principal, il y avait une jeune femme blanche dans la voiture. La traite des blanches remplace, aux yeux de ces shérifs, la traite négrière. On en riait alors qu’il fallait pleurer. Je chroniquais pour un hebdomadaire haïtien basé à New York, Haïti-Observateur, de petits faits cocasses de la vie quotidienne, et de vifs portraits d’écrivains ou de peintres. J’étais dans cette voiture, assis à l’arrière, à rêver d’être Henry Miller. Lui aussi s’était retrouvé un jour, à l’arrière d’une voiture dans Brooklyn, à rêver d’être un grand écrivain. En fait, Miller n’a jamais rêvé, il était absolument sûr avant même d’écrire la moindre ligne qu’il était Miller. Le nom qui ouvrira plus tard aux lecteurs toutes les portes étroites de la fantaisie, une fantaisie qui ne se déleste jamais du réel. Comment s’y prenait-il? Il n’avait qu’à écrire qu’il sort acheter des fruits, des légumes et une bouteille de vin rouge pour que le lecteur lui emboîte le pas. Et s’il ajoute qu’il est entré, par hasard, dans une minuscule boîte de nuit, en plein jour, où il tombe sur une jeune chanteuse japonaise qui répétait son numéro pour le soir, alors là, on ne le lâche plus. C’est le magicien qui vous donne l’impression que la réalité se faisait devant vous. Avec toutes ces conversations criblées de rires dans la voiture, ces cris chaque fois qu’on croise une camionnette remplies de filles d’été qui riaient autant que nous, et mes rêveries sur Miller que je ne partageais avec personne, je finis par m’assoupir. J’ai dû dormir à poings fermés car quelqu’un m’a secoué l’épaule pour me dire qu’on venait de traverser Harlem. Moi qui voulais tant voir Harlem, la ville de celui que je tenais pour un poète funambule. Je l’imaginais capable de marcher sur les toits durant les chaudes nuits de juillet. Si Miller a passé son enfance à Brooklyn, qu’on traverse en ce moment, Langston Hughes est de Harlem. New-York scintille à mes yeux. Pour comprendre Langston Hughes, il faut savoir qu’il a au moins une triple vie. Je ne parle pas ici de sa vie personnelle, celle qu’il a le droit de mener comme il l’entend. C’est son enfance cabossée et vagabonde qui m’intéresse. Il passait de la maison familiale où tout était dysfonctionnel (son père, inquiet et instable, est un homme brûlé par le racisme) à celle de sa grand-mère plus calme, puis chez un couple ami de la famille, pour finalement rejoindre sa mère qui vivait avec un autre homme dans l’Illinois. Toutes ces difficultés vont structurer sa personnalité. Il commence à lire Carl Sandburg, un poète dont les origines suédoises ont apporté un accent particulier dans la poésie américaine, mais je soupçonne que ce qui l’attire chez Sandburg c’est la fougue qu’il met à dénoncer les injustices de toutes sortes. De plus, il est particulièrement sensible à la cause des Noirs. Mais au détour du chemin, j’ai trouvé ce vers dans l’œuvre de Sandburg, un vers qui a dû intéresser Langston Hughes, comme il fascinera plus tard René Depestre: « La poésie est le journal d’un animal marin qui vit sur terre et qui voudrait voler.” Il y a ici tout un art poétique auquel il sera sensible sa vie durant. Surtout cette idée de voler. Dans cette gestation, il faut ajouter le poète Paul Laurence Dunbar, ce petit-fils d’esclave du Kentucky, qui passe avec une folle aisance d’une langue vernaculaire d’avant la guerre de sécession à un anglais classique parfaitement maîtrisé. Là encore on retrouve chez Langston cet appétit pour les extrêmes. C’est le point focal de son originalité quand la plupart des artistes de son époque se cantonnent dans un milieu déterminé. Il lui reste un rythme, ce qu’il trouvera étonnement à Paris, dans un café où il officiait comme serveur, le Grand Duc, rue Pigalle, au cœur d’un Paris jazz fréquenté par Joséphine Baker et Aragon. Il fut instantanément attiré par ce rythme infernal en même temps si fluide. Il se mettait à côté pour écrire quelques vers sur la musique jusqu’à tomber, tête première, dans ce fleuve qui l’emporta. Il nota: “J’ai connu des fleuves, fleuves anciens et ténébreux. Mon âme  est devenue aussi profonde que les fleuves.” Mais il n’oubliera dans sa poésie, ni la souffrance de ceux qui doivent se rendre tôt le matin à l’usine, ni le racisme qu’il a subi, lui, à l’université ou ailleurs, un peu partout dans cette Amérique des années 1930. Mais là où il survole son époque, c’est dans ce regard panoramique qu’il jette sur les êtres et les choses, contrairement à ceux qui ont toujours le nez collé sur leurs petits drames singuliers. Il écrit: “J’ai cherché à comprendre et à décrire la vie des Noirs aux États-Unis et, d’une manière éloignée, celle de tout humain.” Une autre de ses particularités c’est qu’il ne geint pas, toujours ce côté nonchalant et cette touche légère qui le rendent si séduisant. C’est la grande nouveauté dans cette poésie parfois lourde où l’on insistait sur les déchirements intérieurs. Langston Hughes propose un nouveau ton: il danse et chante au cœur de la tragédie. La douleur ne l’empêche pas de vivre en dandy. Ainsi il devient irrésistible. Comme il le dit: “Je deviens jazz”. Son père, avec qui il a eu toute sa vie des rapports conflictuels, mais dont il partageait le goût du voyage. Il garde cette frustration d’avoir, tout jeune marin sur le S.S. Malone, vers 1923, longé les côtes africaines sans jamais toucher terre. Plus tard, il ira voir à la Havane, où son père a vécu, le poète Nicolás Guillén. Il a traduit Guillén en anglais. Je ne sais pas si c’est Guillén qui lui a parlé de Roumain, en tout cas ils ne tardèrent pas à former un “Dream Team”. S’écrivant, se lisant, se traduisant. Il a fait une narration chaleureuse et poétique de son passage à Port-au-Prince. Son voilier a dérivé jusqu’à cette baie mythique, Port-au-Prince. Pour tout Américain noir, Haïti était un trou noir. Après l’indépendance, l’establishment blanc a effacé ce pays de sa carte mentale. Cette révolution mettait en danger le système esclavagiste. Il ne fallait surtout pas que les esclaves apprennent qu’à quelques encablures de la Floride des esclaves s’étaient révoltés pour fonder un pays. Danger pour une Amérique dont la richesse se base sur l’esclavage. Et voici que le poète de Harlem débarque sur ce voilier avec un ami photographe pour voir l’intellectuel le plus en vue de cette région, Jacques Roumain. Roumain n’était pas encore l’auteur de Gouverneurs de la rosée qui sera publié après sa mort, en 1944. Une mort qui poussera sur la scène un jeune intellectuel activiste, Jacques Stephen Alexis, qui se fera connaître tout de suite avec une ardente oraison funèbre qu’il enverra au Nouvelliste, le journal que vous lisez en ce moment. Langston Hughes se souviendra de la chaleur de Port-au-Prince, d’autant qu’il a marché du port jusqu’à la maison des Roumain, sans oublier de passer voir une amie, avant de revenir vers le bateau pour dîner avec son camarade. Ils étaient torse nu quand une délégation, emmenée par Roumain, suivie de porteurs, débarqua sur le voilier. On leur remit assez de nourriture pour continuer le voyage, et Jacques Roumain a pû dire adieu à son ami, le poète de Harlem.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Match de boxe
20 janvier 2023
Chaque fois qu’un Noir
se plaint
on lui oppose
une souffrance parallèle
pour qu’il comprenne
que l’esclavage
qui a duré trois cents ans
est en fait un mauvais moment
à oublier
et qu’il doit arrêter de ressasser
des douleurs fantômes.

Petit traité du racisme en Amérique

Parfois je vois Baldwin se démener à la télévision, comme dans un match de boxe, pour défendre son point de vue. Il lance ses arguments en contournant l’adversaire. Souvent un intellectuel blanc, placé en face de lui, non pas pour discuter d’un sujet, mais pour le démolir. On a l’impression que l’animateur ne cherche même pas à être objectif, qu’il accorde à l’intellectuel blanc tout le temps nécessaire pour développer ses théories, et ne cesse de couper la parole à Baldwin chaque fois que ce dernier tente une analyse originale. Jusqu’à le pousser à élever la voix. L’animateur sourit alors, satisfait d’être parvenu à faire perdre son sang-froid à Baldwin. Tout est là: le présenter aux téléspectateurs comme un homme incapable de se maîtriser. La position de Baldwin est difficile car s’il doit rendre coup pour coup, répondre à chaque argument, il lui faut en même temps faire comprendre à son vis-à-vis que ce problème le concerne au plus haut point. C’est la partie la plus difficile: expliquer à un intellectuel blanc de la bonne bourgeoisie, comme William F. Buckley ou un autre, que le racisme le concerne peut-être plus qu’il ne concerne un Noir. Il ne voit pas le lien car il ne se considère pas comme un raciste. Et Baldwin d’entrer dans cette brèche pour lui signifier que c’est justement là le problème. Être né en Amérique et se retrouver dans la classe dominante supposent des privilèges acquis au fil du temps. Si l’on remonte ce temps, on risque de se retrouver assez rapidement sur une plantation.  L’intellectuel blanc fronce les sourcils, et l’animateur trouve cet argument tiré par les cheveux, car l’esclavage n’est pas forcément la seule source de richesse en Amérique. Baldwin contre-attaque alors en précisant qu’aucun Américain ne peut échapper à cette confrontation. L’esclavage est incontournable, on doit l’affronter un jour ou l’autre. Sinon il restera planté comme un pieu dans la conscience collective. Même si l’argent nous permet de ne pas croiser souvent un Noir sur notre chemin, nous ne pouvons éliminer, d’un coup de baguette magique, 45 millions de gens de l’espace public. En un mot, il n’y a pas de sortie individuelle dans cette histoire. Alors, dit l’animateur, où est la sortie? À chaque discussion, l’animateur cherche toujours à conclure par une note d’espoir, un espoir qui doit rassurer les téléspectateurs, en majorité blancs, que la révolution n’est pas pour ce soir. C’est le Noir qui subit le racisme et c’est à lui de trouver la sortie de ce labyrinthe. Baldwin refuse d’être à la fois la maladie et le remède. Et soudain change de ton, il devient ironique. On comprend que l’ironie est l’arme fatale de ceux qui ne disposent pas d’autres pouvoirs que celui de l’esprit. Baldwin est imbattable sur ce terrain. Sa nature chétive, l’impression qu’il a depuis l’adolescence d’être laid, lui a permis de développer cette technique qui déséquilibre l’adversaire. On l’attaque sur tous les angles. On l’étourdit en changeant constamment de sujets. Baldwin renonce à ces analyses compliquées, comme il en a l’habitude, dont le but est de montrer aux Blancs qu’un Noir peut penser. Finalement, une stratégie de colonisé. Il revient à la vieille technique de combat apprise dans les rues de Harlem. Des pointes, des jeux de mots, des répliques vives, et même quelques bonnes blagues pour mettre les rieurs de son côté, tout cela enrobé d’une solide mauvaise foi. L’animateur n’est pas épargné. L’adversaire, lui, ne comprend pas tout de suite que c’est un nouveau jeu avec des règles qu’on ne vous apprend pas à Harvard.  Il tente de se défendre et, finalement, laisse tomber sa posture objective. Cette armure faite de morgue et de mépris. Et au moment où il tente une contre-attaque sur la gauche, lui pourtant un homme de droite conservatrice, Baldwin passe à l’autodérision qui lui offre une plus grande liberté. Il reprend à son compte les pires clichés contre les Noirs (“À blanchir un Nègre, on perd son savon”). Le public, d’abord, ne comprend pas, puis éclate de rire. Il parvient ainsi à dévitaliser les pires insultes racistes auxquelles doit penser en ce moment son adversaire. Et c’est le gong final. Baldwin quitte le ring en sueur mais radieux.

L’autre match se passe sur un vrai ring, entre le champion de boxe anglais, Henry Cooper et Mohamed Ali. Cooper se tient sur de solides jambes avec un nez cassé; il a la gueule classique du boxeur qui gagne en allant au charbon. Mohamed Ali, lui, est beau comme un jeune dieu. Cooper, sans trop bouger, laisse Ali tourner autour de lui. Il danse tandis que Cooper donne l’impression d’un boxeur sérieux qui se retrouve face à un adversaire dont il se demande si ce n’est pas un clown qui a eu de la chance jusque-là. Il se doute de quelque chose en même temps. C’est cette incertitude qu’Ali cherche à glisser dans son esprit afin de le perturber. On entend des hurlements et je ne peux pas savoir lequel des deux boxeurs a la faveur du public. Cooper défend un pays, l’Angleterre, et Ali, un peuple en souffrance qui n’espère que ce genre de victoire, sur un ring, pour garder sa dignité. En tout cas, au fil des minutes, on sent que Cooper commence à prendre Ali au sérieux. Ali, lui, continue à prendre sa mesure, comme le ferait un croque-mort. Ali tourne autour de Cooper, pour s’approcher le plus près possible afin de lui décrocher, en une fraction de seconde, un direct au visage. La foule se fait silencieuse. Cooper remonte le courant. Il a du souffle. Il parvient à frapper Ali qui garde tout de même sa grâce: rester élégant sous la plus haute pression. Le combat continue, et Ali le regarde droit dans les yeux. Il fait ça quand il veut en finir. Cooper fléchit. Ali le frappe à la tête. Il tente d’essuyer son visage en sang. C’est difficile avec un gant de boxe. Le sang continue à couler. L’arbitre arrête le match. Ali a gagné. On voit les deux boxeurs, côte à côte, pour la photo de presse. Le visage tuméfié de Cooper comme s’il avait été tabassé par des hommes de la mafia du coin. Et Ali encore frais. D’où vient cette énergie qui semble surhumaine? D’une scène arrivée juste après sa victoire aux jeux olympiques de 1960, à Rome. Le jeune Cassius Clay rentre au pays auréolé de gloire. Il a dix-huit ans, et tous les chroniqueurs sportifs s’accordent pour lui prédire un fabuleux destin. Il va fêter ça dans un bar, mais ne fait pas attention à la porte d’entrée. Il n’a pas vu que cette partie était interdite aux Noirs. Peut-être qu’il ne se voyait plus comme un Noir. Tant de Blancs l’ont félicité depuis cette médaille d’or qu’il porte à son cou. Il n’a pas eu le temps de placer une commande que les Blancs l’ont foutu à la porte à coups de pied. Il est d’abord vexé, puis s’est senti humilié. Si meurtri qu’il est allé jeté sa médaille, dit-on, dans la rivière. Ce moment le définit. Il aurait pu plonger dans la dépression. Il en sort plus fort. Plus déterminé. Il fait du ring un tribunal pour juger cette culture qui l’a exclu. Pendant un temps, il ne se battait plus contre des adversaires mais contre les figures grimaçantes du racisme. Il a fallu longtemps pour qu’il se remette à la boxe, la passion de sa vie. Lentement, il a tatônné dans le noir avant de voir la lumière, et de reprendre cette forme poétique proche du rap qu’il affectionne, et la joie de boxer en dansant.

Il ne s’agit pas ici de boxe, même s’il y a des gants noirs. Ça s’est passé huit ans après la mésaventure d’Ali. On est en 1968, une année horrible pour l’Amérique. Martin Luther King meurt assassiné à Memphis, le 4 avril, sur le balcon du Lorraine Môtel. Deux mois plus tard, le 6 juin, Robert Kennedy meurt sous les balles d’un jeune homme de 24 ans, Sirhan Sirhan. Les jeux olympiques se déroulent à Mexico dans une atmosphère électrique. Les athlètes noirs sont en colère. Ils ne veulent plus continuer, comme ils disent, à courir à l’étranger, pour rapporter des médailles à une Amérique qui les oblige à ramper. Apprenant la fronde qui se prépare, le président des jeux olympiques, Avery Brundage, avertit qu’il ne tolérerait aucune manifestation durant ces jeux. Il est immédiatement accusé de racisme. C’est dans cette atmosphère que les Jeux ont débuté. La plupart des athlètes noirs se sont tenus à carreau, redoutant de lourdes sanctions dont la plus légère serait de quitter le stade. Sauf deux coureurs (Tommie Smith et John Carlos), mais pas les moindres, puisque Tommie Smith détient à lui seul onze records du monde. Ils ont préparé leur coup. Au moment de l’hymne national américain (Tommie Smith, médaille d’or) les deux athlètes noirs ont levé leurs poings gantés de noir, en signe de protestation contre l’Amérique raciste. Un tollé. Mis à la porte du stade, ils sont rentrés chez eux pour découvrir que leurs gestes n’étaient pas compris de la même manière par tout le monde. L’Amérique étant divisée à ce sujet. Tommie Smith et John Carlos ont payé très cher ce geste. Tommie Smith qui venait d’avoir un bébé est resté longtemps sans travail. Ce n’est que trente-sept ans plus tard, en 2005, qu’ils ont été réhabilités. Le troisième homme sur le podium, l’athlète australien, avait porté un macaron, en solidarité, avec les athlètes américains. Les athlètes de pays rivaux ont des rapports plus étroits entre eux que leurs pays respectifs. Il arrive même que deux athlètes qui s’affrontent sans complaisance durant les jeux, sont en fait de grands amis. C’est un club fermé que celui des champions. Ils savent tous les sacrifices qu’il faut faire pour remporter une médaille. Et s’inclinent devant le champion en titre. Et quand ils voient des athlètes dont la renommée traverse le temps, ils sont pris d’un vertige, se demandant comment un être humain peut être détenteur de onze records du monde quand ils n’en ont pas un. S’agissant de Mohamed Ali, on perd de l’oxygène en sa présence, surtout quand on pense qu’en l’an 2000, il a été nommé par l’ensemble des chroniqueurs sportifs “meilleur athlète du vingtième siècle.” Tout un siècle!

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

L’aigle à deux têtes
21 janvier 2023
Baldwin déteste Wright
quand il est en haut, mais
ne peut tolérer qu’il soit par terre.
Il se précipite alors pour le relever.
Il ne voudrait aucunement que
la dégringolade de Wright vienne
de lui, ni que son talent triomphe
de la chute de ce dernier.

Petit traité du racisme en Amérique

Je venais d’arriver à Miami, c’était en 1990. J’avais publié un premier roman qui m’avait immédiatement rendu célèbre. On m’invitait partout. Dans les cocktails littéraires que donnaient à l’hôtel Ritz de prestigieuses maisons d’éditions montréalaises, comme le Boréal, ou même dans des bars de la rue Saint-Denis, des serveurs passaient à toute vitesse devant des écrivains que j’admirais pour s’arrêter pile devant moi avec une flûte de champagne. Des jeunes filles me touchaient l’épaule, un crayon à la main, pour me demander un autographe en précisant que c’était la première fois qu’elles faisaient ça. Des éditeurs me tiraient par la manche pour me proposer de publier chez eux sans même savoir si j’avais un manuscrit. En fait, je n’en avais pas, j’avais le vertige, pas celui que donne la célébrité, oh je savais que c’était une affaire de saison et qu’un autre petit fûté attendait son tour dans la pénombre avec un sujet encore plus brûlant que le mien, et qui devait faire tourner la tête de mes admiratrices dans sa direction. Je savais qu’un jour, les serveurs passeraient devant moi, avec le champagne, sans me jeter un seul regard. Toute fête a une fin. Bon, il y avait un second roman, mais je ne l’avais pas écrit, il était inclus dans le premier. Mon éditeur avait compris qu’il alourdissait mon livre qui devait rester mince pour réaliser ce splendide sprint qui va de l’usine à la gloire tout en coiffant au poteau la misère. C’était ça le problème, cette petite mythologie américaine qui nous pousse à rêver jusqu’au firmament sans considérer la chute possible. Hier matin nous étions à l’usine, et ce soir nous sourions à cette animatrice de télé, dans une robe verte éblouissante, qui ne cessait de glousser en nous posant des questions à la limite de la décence intellectuelle. Et je répondais, comme si c’était tout à fait normal, que je passais mes soirées dans un bar enfumé de la rue Sainte-Catherine à discuter avec Henry Miller et Blaise Cendrars de la meilleure façon d’échafauder une bonne intrigue, ou des problèmes que pose un personnage secondaire qui tente de prendre la tangente. Le pire c’est qu’on prend goût à ces folles saisons et qu’on ne s’interroge plus à propos de cette constante gueule de bois au réveil. Si on n’y prend garde on risque de perdre notre plus saine énergie dans des conversations factices, de croire que la littérature c’est ce qu’on dit de nous, et non ce que nous écrivons en nous réveillant au milieu de la nuit couvert de sueur, et totalement paniqué à l’idée de perdre cette grâce. Et à chaque fois effaré par la perspective d’oublier ce bonheur fou d’être seul, à l’aube, avec ce jouet magique (les vingt-six lettres lumineuses de l’alphabet dans notre paume) qui nous permet d’assister à l’éclosion de ces phrases soyeuses qui remuent en nous des émotions si intenses qu’elles ébranlent notre système nerveux et, on espère un jour, le système lui-même. C’est parfois si oppressant que j’ai l’impression de devenir fou. Ce plaisir d’écrire qui n’a d’égal que celui que nous procure la lecture quand on se sent happé dans le tourbillon de l’imaginaire d’un inconnu, comme la petite Alice fut avalée un après-midi d’ennui par le trou d’un terrier de lapin qui l’amena jusqu’à l’entrée du pays des merveilles. Bon, vous avez compris pourquoi j’ai fait mes valises, et celles de ma famille, pour filer à Miami. C’était vital de pouvoir écrire en paix. Écrire c’est la rencontre de deux désirs pressants: l’envie de solitude et le goût de créer. Je ne connais pas de drogues plus fortes. Et voilà Miami qui m’offre assez de chaleur pour chasser l’hiver de ma mémoire, la tranquillité nécessaire pour tenter de construire une œuvre, et du temps pour lire les autres. À faire ça, on ne fait de mal à personne. Un écrivain plonge dans l’encrier pour retrouver son enfance. J’étais à peine arrivé que j’ai découvert un cocotier dans l’encadrement de ma fenêtre. Et l’odeur du café m’est montée à la tête, en même temps que celle du camphre. Le camphre parce que j’ai eu une enfance fiévreuse qui me rendait si sensible à mon environnement. J’étais à Miami pour devenir écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui voit le monde par la fenêtre. Un spectateur qui voudrait devenir acteur tout en sachant qu’il perdra cette perception privilégiée s’il s’approche trop près de l’événement. Il doit accepter de vivre dans cette tension. Celle du musicien qui anime la fête sans pouvoir y prendre part. Bien sûr il ne cesse pas d’être un citoyen qui se doit de participer aux affaires de la cité, mais il lui faut retourner à sa fenêtre afin de rester le témoin de son époque. Il y a autant de points de vue que d’écrivains. Il y a Borges, mais aussi Zola. Il y a Roumain, sans oublier Laleau. Il y a Virginia Woolf qui n’efface pas Marie Vieux-Chauvet. Il y a García Márquez, mais aussi Clarice Lispector. Il y a Tolstoï si on n’oublie pas Bashō. Et je ne cite qu’une infime partie de la ménagerie, en pensant cette fois à Marc Sony Ricot qui cherche fiévreusement, à Port-au-Prince, à monter une bibliothèque idéale pour les lecteurs du Nouvelliste. Nous sommes si nombreux à remonter le cours de ce fleuve d’encre dans tant de langues. La littérature ne se fait pas uniquement avec de l’encre, il y faut aussi du sang. Bonne chance si vous croyez pouvoir intéresser quelqu’un de si centré sur lui-même. Telle est la posture du lecteur juste avant d’ouvrir un livre. On se demande ce qu’on serait sans les livres? Des êtres obsédés par leur nombril. En tout cas, j’ai plongé dans l’encrier et j’ai fait des brasses, j’ai fait la planche, j’ai fait le poisson doré, et je ne remontais à la surface que pour faire le plein d’oxygène et d’images vivantes. Et cela pendant douze ans. Je n’étais disponible que pour ces personnages de fiction que j’accrochais au plafond bleu de ma chambre. Juste avant de tomber de sommeil, je les voyais scintiller autour de ma tête. Ils me faisaient des signes désespérés pour que je les retrouve dans ce monde hors de toute contingence. Je leur expliquais que si je pouvais les accrocher là-haut, comme Horace qui a vu en son ami Virgile une étoile dans la nuit, je n’étais pas admis dans ce cercle restreint des personnages de fiction. Être un écrivain, ce n’est rien par rapport à un personnage de fiction. On peut écrire un livre mais être dans un livre, c’est la gloire. L’écrivain n’a que la célébrité à sa portée. Et qu’est-ce que ça vous rapporte d’être célèbre, à part cette haine si pure qu’elle vous aveugle. Eh bien une solitude qui s’accentue avec le temps. S’il y a un écrivain américain noir qui a vécu cette tragédie de poche c’est bien Richard Wright, l’auteur d’Un enfant du pays. Le premier qui a correspondu avec l’image officielle du grand écrivain américain. Pour le public, un grand écrivain se doit d’être intimidant, il doit écrire dans un style classique avec des phrases inaccessibles, une construction romanesque à la fois simple et complexe. Complexe dans sa fabrication, et simple dans son exécution. Trop vertigineux, on risque de ne pas le lire. On ne doit pas snober cette adhésion populaire, de sorte que la moindre fièvre de sa part provoque une petite commotion dans les foyers. Il faut que les gens aient aussi l’impression que cet écrivain reste l’un des leurs. Wright a coché toutes les cases disponibles. Même celle de la trahison par son dauphin. Ce dauphin, c’est James Baldwin, et il raconte ses relations mouvementées dans un texte à la fois brillant et émouvant paru juste après la mort de Wright. Il en était inconsolable. Avant même que Baldwin ait écrit la moindre page, Wright l’avait repéré dans le coin où il se tenait, timide, mais prêt à bondir comme un tigre assoiffé de sang et d’encre. Son esprit aigu, vif, subtil et abrasif n’avait pas échappé à Wright qui semblait attendre depuis un moment un successeur. On le croyait jaloux, alors que c’était le contraire. Simplement les médiocres, toujours paresseux, n’intéressaient pas Richard Wright. Un bon écrivain aime bien rencontrer celui qui va continuer son travail, jusqu’à peut-être le dépasser. La postérité des rêves littéraires de Wright se trouvait entre les mains du jeune Baldwin. Wright le savait; Baldwin le sentait. Les voilà enfin face à face. C’est Wright qui a tout fait pour que Baldwin puisse partir en Europe. Il a rempli tous les papiers nécessaires afin que Baldwin puisse avoir une bourse et passer du temps à Paris. Qu’il ait un peu de répit par rapport à cette folie qu’est l’Amérique du début des  années 1950. Sortir de cet enfer où Baldwin n’arrivait pas à respirer. Wright s’est retrouvé à Paris avec Baldwin et Chester Himes. Baldwin n’étant pas de la génération de Wright, et n’avait pas non plus envie de vivre dans l’univers de celui-ci. Non seulement il l’esquivait, mais il cherchait une rupture, comme si Wright l’empêchait d’entendre sa vraie voix. À l’époque Baldwin écrivait La chambre de Giovanni, croyant que la question homosexuelle lui permettrait d’éviter l’inévitable question raciale. Il avait l’impression que la voix de Wright tendait à se superposer à la sienne. La rupture est venue avec cet article qui a tant blessé Wright où Baldwin a traité l’œuvre de son mentor de chant de révolte, “a protest song”. Sorte d’écrivain qui réclame un changement social et politique immédiat, en pensant trop peu au style. Il signale que Wright a sacrifié l’écriture pour la propagande. Ce qui a blessé à mort ce dernier, d’autant plus que c’était injuste. Il prend soin de dire que si Wright était devenu cet écrivain sans nerf, c’était par simple goût de plaire au plus grand nombre. À la mort de Wright en 1960, Baldwin a reconnu sa trahison, a retiré ses accusations, et a salué en Wright un grand écrivain et un homme sincère et bon. De plus Baldwin va reprendre la lutte avec plus de rage que Wright, et écrira coup sur coup des oeuvres majeures (Another country, 1962; Tell me how long the train’s been gone, 1968; If Beale street could talk, 1974; Just above my head, 1979). Mais c’est son “protest song” à lui qui le rendra célèbre (The fire next time, 1963). Wright avait raison depuis le premier jour où il a aperçu ce gamin anormalement intelligent, d’une sensibilité maladive, mais si furieusement indépendant. Baldwin était son successeur. Il fallait d’abord qu’il se révolte contre lui afin qu’ils puissent devenir un seul être. Ce grand écrivain à deux têtes qui devait rendre compte d’une  réalité que l’autre Amérique ne pouvait même pas soupçonner. Wright par la fiction, et Baldwin par la réflexion.       

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Le livre et la guerre
24 janvier 2023
De tout temps chaque fois
qu’il y a une guerre
le livre est
au cœur de la mêlée.
La Bible, le Coran
Le Capital, Mein Kampf
La Torah et Les Versets sataniques.

Petit traité du racisme en Amérique

Et je n’ai pas tout mis dans la marmite d’eau chaude. J’ai oublié l’exemple le plus évident, La Case de l’oncle Tom, évoqué pourtant dans ce Petit traité du racisme en Amérique où, pour une fois, c’est le chef de guerre lui-même qui reconnaît l’importance du livre. Ce chef de guerre n’est nul autre qu’Abraham Lincoln qui, la première fois qu’il rencontre Harriet Beecher Stowe, lui dit: “C’est vous la petite dame qui est à l’origine de cette grande guerre?”. En effet c’est elle l’auteur du roman contre l’esclavage qui a provoqué une émotion si forte dans la société qu’il a permis à Lincoln de convaincre les abolitionnistes du nord de s’armer contre le sud esclavagiste. Ne souriez pas trop largement, je sais bien que les choses ne sont jamais aussi simples, et que de gros intérêts économiques étaient aussi en jeu dans cette histoire. Mais il fallait cette émotion pour convaincre les volontaires, souvent des fermiers, à se mettre en rang et à marcher au pas comme des soldats de plomb. Parmi eux, des jeunes gens, pour la grande majorité des blancs, qui vont mourir sans même savoir pourquoi. On devait les attirer par un conte près du feu de camp, et c’est ce qu’a fait Harriet Beecher Stowe. On raconte que Bonaparte, traversant son campement la nuit qui précéda une grande bataille, et voyant ses soldats au repos, murmura: “Je gagne mes combats avec les rêves de mes soldats endormis.” La nuit est aussi dans la tête d’Alexandre le Grand. Durant toute cette fabuleuse campagne qu’il a menée en vue de conquérir le monde d’alors, le fils de Philippe de Macédoine dormait toujours avec son épée près de sa main et L’Iliade sous sa tête. On sait que L’Iliade d’Homère raconte la guerre de Troie. Je me suis toujours demandé qui était dans les rêves d’Alexandre: Achille, Hector ou Ulysse. Peut-être qu’il voulait être les trois. Il rêvait des qualités de ces grands guerriers: la colère d’Achille, la bravoure d’Hector et la ruse d’Ulysse. L’appétit des hommes. La dernière fois qu’on a contemplé une forêt de livres, brandis par des bras anonymes, espérant ainsi signaler que c’est l’esprit qui mène le corps, c’était lors des défilés devant Mao sur la place de Tiananmen. Le petit livre rouge surgissait, à tout propos et hors de tout propos, dans les mains de jeunes gens qui ne savaient pas toujours lire. L’objet rouge était en lui-même une attraction. Une arme de diffusion massive de la pensée maoïste. Une puissance de feu, sur un temps relativement bref, que n’aura jamais Le Capital de Marx. Mao face à Marx. Je suis arrivé au Québec en 1976, juste à temps pour assister aux derniers feux d’artifice en Amérique du Nord du Capital. À l’université, les classes sur le marxisme étaient toujours bondées. Des étudiants bivouaquaient dans les couloirs. Et moi qui venais de quitter un pays, Haïti, où le titre du livre, comme le nom de l’auteur, était interdit sous peine de disparition. La seule fois que j’ai vu l’œuvre complète de Marx c’était dans les bureaux du major Valmé (section Recherches criminelles). J’avais publié un long article dans Le Nouvelliste sur Le Ficus de Rassoul Labuchin qui m’avait valu une petite reconnaissance publique. Je croyais qu’on saluait l’élégance de mon style (la vanité du jeune écrivain) mais c’était parce que j’ignorais que Rassoul Labuchin était étroitement surveillé. Parce qu’il avait accompagné jadis Jacques Stephen Alexis durant son périple en Chine et en Russie. Le major Valmé voulait discuter avec moi de cet article. Et dans la petite bibliothèque de son bureau toute l’œuvre de Marx s’étalait sous mes yeux effarés. J’étais subjugué par le rouge puissant des couvertures. Le major a croisé mon regard, puis a souri. Le message était trop complexe pour mon esprit déjà paniqué. Voulait-il me faire croire qu’il était un communiste honteux ? Ou qu’il avait lu Marx, l’avait compris puis rejeté? J’ai réglé la question plus tard en me disant que c’était peut-être de simples boîtiers et qu’à l’intérieur on trouvait des revolvers. Guerre d’imagination. Mais revenons à Montréal où les étudiants ne cessaient d’ânonner les mêmes passages. Je n’étais pas le seul à soupçonner que les vrais lecteurs du Capital étaient rares puisque Althusser a jugé bon de titrer son livre majeur: Lire le Capital. Et même qu’il s’était entouré pour ce faire de quatre comparses dont Balibar et Rancière. Mais le livre a des fonctions plus plaisantes que idéologiques. Dans mon studio à Montréal, j’avais une petite table, un frigo, une cuisinière au gaz, un divan défoncé et un matelas épuisé. Le livre illuminait l’appartement. Mes visiteurs se précipitaient pour voir quels étaient mes auteurs favoris sans prêter attention au papier peint crasseux sur les murs. J’avais parfois des visiteuses, ce qui me poussait à acheter des auteurs qui donnaient une meilleure image de moi, car Miller, Bukowski et Casanova, ça faisait mauvais genre. Je dois à l’hiver la découverte de la solitude, et le goût de la lecture en profondeur. Je restais dans ma chambre à lire. Et j’attaquais des massifs comme Guerre et Paix de Tolstoï, Les somnambules de Broch ou Zola et ses Rougon-Macquart (j’ai calé à L’Assommoir) pour finir par les trois tomes du Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu. J’étais enfin au cœur de cette affaire qui a passionné les humains. En tout cas, ces livres ont illuminé des journées qui auraient pu être tristes et sans fin. Et certaines nuits où je craignais de sombrer dans la nostalgie du pays natal. Dans ce cas, je n’ai qu’à ouvrir un livre de Justin Lhérisson pour éclater de rire, ou ce recueil magique de René Philoctète (Ces îles qui marchent) pour sourire dans mon sommeil. Le livre peut protéger, consoler, éblouir, faire rêver, rire et sourire. Avec l’aide du livre, je menais une guerre intime, opiniâtre, contre l’ignorance. Et c’est possible parce que le livre est capable de s’infiltrer partout, dans les maisons comme dans les poches des lecteurs, de porter l’esprit au bout de la voix, de faire baisser le ton jusqu’au murmure, d’endormir comme de réveiller, de subir, à notre place, le fardeau de la mémoire du temps, et de faire reculer la mort puisqu’on a qu’à ouvrir un livre pour se retrouver en compagnie intelligente de quelqu’un du siècle passé. Le livre en papier a traversé allègrement les siècles depuis le papyrus jusqu’à l’imprimerie de Gutenberg. Ce serait dommage que l’internet le tue. S’il perd cette guerre, nous perdrons un art de vivre. De grâce, n’oubliez pas que le papier et la main sont liés. De temps en temps, on devrait ouvrir un vrai livre et écrire quelques mots à la main, si nous ne voulons pas être les derniers à former des lettres à l’ancienne. Vous avez vu à quelle vitesse la machine à écrire a disparu? Je ne dis pas ça par goût du passé mais parce que je crois que le livre en papier est plus moderne que le livre électronique (sans être contre): il n’a besoin pour fonctionner d’aucune autre énergie que notre désir de lire ou d’écrire. C’est le désir qui aura le dernier mot.  

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

L’honneur
25 janvier 2023
On ne saura jamais ce qui se passe
dans le cœur de la mère
d’un adolescent noir
tué par un policier blanc
qui a voulu faire croire qu’il s’agissait
d’un dangereux criminel
qui l’avait menacé.
Ce n’est pas assez d’avoir pris sa vie
il voulait aussi son honneur.

Petit traité du racisme en Amérique

Un enfant, c’est pour la vie. À l’adolescence, une mère doit négocier le rapport avec son fils. La fusion est terminée. Du regard déjà absent posé sur le visage marqué par les veilles de sa mère, l’adolescent se tourne dans un mouvement très lent vers le monde surchargé qui vient de s’offrir à lui. Et il perçoit ce qui l’attend. Un univers riche en contrastes, paradoxes et quelques coups de feu. La rupture avec la vie d’avant est nette. C’est un moment que presque toutes les mères du monde redoutent. Plus encore au Bronx. Elle regarde son fils avec une angoisse croissante. Désormais, elle le verra plus souvent de dos que de face. Elle lâchera, parfois, avec un soupir: “Ici, ce n’est pas un hôtel où on ne vient que pour manger et dormir.” Mais elle sera chaque soir soulagée de le voir revenir. Elle l’entend parfois rire avec sa jeune sœur, et cela lui rappelle les dimanches après-midi au grand parc, près de la rivière. Vous vous doutez bien pourquoi je parle du frère et non de la sœur. C’est que le garçon et la fille n’affrontent pas le même danger en Amérique du Nord. Et s’il est noir, l’angoisse de la mère peut atteindre des sommets certains soirs. Ces soirs où l’on entend plus souvent que d’habitude les sirènes des voitures de police combinées à celles des ambulances. Ce chant de la mort qui se déploie comme un long ruban de soie. Les sirènes, en fait, c’est un code. Dans les quartiers huppés, la police ne s’annonce pas toujours, surtout si on lui a signalé qu’un Noir rode dans le coin. Elle met les sirènes à fond quand elle se rend dans les quartiers noirs pour avertir les criminels qu’il est temps de décamper afin d’éviter un affrontement. Toutes ces violences exercées par des policiers armés sur de jeunes noirs menottés qui doivent se sentir bien seuls face à ces hommes musclés en uniforme. La police n’affronte un vrai bandit que si c’est inévitable, ce dernier étant souvent mieux armé que lui. Le policier américain qu’on envoie dans les quartiers noirs n’a pas pour vocation de mourir, ce qu’on comprend tout à fait, mais il n’hésite pas à tuer, ce qui n’est pas acceptable. À un appel à l’aide dans le Bronx, la police prend tout son temps avant de se rendre sur les lieux de la fusillade. Quant aux sirènes d’ambulances, on l’entend rarement dans les quartiers où pullulent les chômeurs, les Noirs et les immigrants. Nous sommes tous égaux, selon la loi, mais dans les faits c’est faux. Les fonctionnaires ont mis en place un système d’explications compliquées, qu’ils débitent sur un ton monocorde, pour démontrer qu’ils ont fait leur travail correctement. S’il a été difficile de prouver qu’un policier qui a pris 9 minutes 29 secondes, filmées et vues par la planète, pour étouffer un Noir est un meutrier (condamné seulement pour “meutre involontaire”) alors comment simplement juger ces policiers qui, en ne se rendant pas assez vite sur les lieux d’une fusillade, ont permis une hécatombe? On comprend dans quelle jungle la mère noire américaine voit partir son fils, même pour l’école. Cet adolescent doit d’abord éviter les voyous de son quartier qui lui offrent à vendre du crack pour eux dans l’école, sans jamais demander de l’aide à un policier blanc. Cela fait partie d’une série de règles à apprendre très vite pour survivre dans ces contrées sauvages. On comprend pourquoi sa mère l’attend anxieusement chaque soir. Ce qui dans d’autres parties du monde est une simple routine, je parle du fait de rentrer chez soi après les cours, est considéré ici comme un petit miracle quotidien. Puis vint le soir fatidique qui n’est pas différent des autres soirs avec son lot de sursauts cardiaques et de petits signes annonciateurs de tragédie que seule une mère peut capter. Un coup de feu. Des sirènes de police plus proches que d’habitude. Trois coups de feu. Des cris au loin. Puis ce silence inquiétant. Elle n’a plus conscience de ce qu’elle fait. Toutes les mères dans un rayon de cinq kilomètres vivent la même angoisse, et exécutent les mêmes gestes comme si elles n’étaient qu’une seule. On signale qu’il y a eu un mort. Un adolescent. On n’entend pas encore les sirènes de l’ambulance. Le corps de l’adolescent, toujours par terre. Des gens commencent à l’entourer. La rumeur enfle. À intervalle régulier, cette voix stridente qui annonce la mort. Les mères se bouchent les oreilles pour ne pas entendre le nom de l’infortuné. La vie du pauvre, et plus encore du Noir pauvre, ne vaut pas un clou. Soudain, on frappe à la porte. Les autres journées où l’angoisse avait atteint le même sommet, on avait frappé ailleurs, et son fils était rentré à temps pour le repas. Sa faible santé l’oblige à manger à heure fixe, et la mère est intransigeante sur ce point. Après, il peut ressortir pour aller jouer au basket, dans le petit parc. La mère le regarde jouer de la fenêtre en pensant que son père était un magnifique joueur avant de sombrer dans l’alcool. Que va devenir son fils? Est-ce le sort de tous les hommes du Bronx, en tout cas tous ceux dont l’avenir semble scellé par leur couleur? Il porte le même nom que ce père et lui ressemble comme un double. On continue à frapper à la porte. Elle avait espéré que ce soit à côté, mais la voisine n’a pas d’enfant. On peut tourner en rond, et chercher toutes les excuses possibles, le destin est juste derrière la porte. Deux policiers: un Noir et un Blanc. Dès qu’ils ont enlevé leur casquette elle avait compris mais n’a pas pu hurler. Elle les a fait entrer, leur a servi du café. Ils ont dit qu’ils n’avaient pas tous les éléments pour savoir ce qui s’était passé. Ils ont été d’une grande gentillesse avec elle, mais n’ont pas repris du café malgré son insistance. Elle n’a hurlé qu’en regardant le terrain de basket vide. Vide des amis de son fils. Ils sont tous chez eux avec leur mère qui respire enfin. Puis elle a ouvert la télé, et c’est là qu’elle a appris que c’était un policier qui avait tué son fils. Pris de vertige, elle a eu de la difficulté à se rendre à la salle de bains pour vomir. Dire qu’elle leur a offert du café. Elle aurait dû les recevoir avec un fusil.  Elle qui déteste tant les armes à feu. Elle n’a pas la force pour se rendre à la taverne où se trouve le père de son fils avec qui elle ne vit plus depuis un moment. Quand elle a besoin de lui, c’est son fils qu’elle envoie d’ordinaire, et il vient toujours immédiatement. Elle ne veut pas qu’il apprenne la nouvelle par la télé de la taverne. Ses genoux sont en coton, et elle pleure sans bruit. De plus, les policiers ne sont pas revenus comme promis, et c’est encore par la télé qu’elle a appris que son fils était armé et qu’il avait tiré sur les policiers. Et là, une colère qui remonte à la nuit des temps lui traverse le corps. Elle a retrouvé toute son énergie, et a ouvert la fenêtre pour hurler sa rage. Son fils qui n’a jamais touché une arme de sa vie aurait tiré sur la police. Elle a pris son téléphone et a ameuté tous les bandits qu’elle connaît, tous ceux avec qui elle a été à l’école, tous ceux qui ont vainement cherché à flirter avec elle, tous ceux qu’elle a interdit à son fils de saluer même de loin. Telle une furie, elle veut incendier le Bronx. Une pancarte s’est retrouvée dans sa main: VOUS POUVEZ LE TUER MAIS VOUS N’AUREZ PAS SON HONNEUR.      

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Un trio dans l’enfer du temps
26 janvier 2023
Pour Douglass, la leçon du jour est double
il découvre qu’il doit apprendre à lire
pour comprendre le monde qui l’entoure
et que la lecture est en même temps
la chose la plus dangereuse du monde.

Petit traité du racisme en Amérique

Entre ces trois individus il y a un lien serré. Pourtant, le premier, Jean-Jacques Rousseau, est né en Suisse, en 1712 tandis que les deux autres Harriet Tubman et Frederick Douglass sont nés en esclavage dans l’État du Maryland, aux États-Unis. Douglass est né vers 1817-18, on n’est pas sûr, et Tubman, en 1820 (l’année de la mort d’Henri Christophe). Ce qui fait qu’il y a un siècle de distance entre ces deux Américains et le Suisse. Alors qu’est-ce qui les réunit? La contestation radicale d’un système inhumain. Je vais commencer par Rousseau puisque c’est l’aîné. Rousseau est un philosophe genevois et on oublie souvent qu’il est musicien. D’ailleurs ce qui est considéré comme le premier poème en créole Lisette quitté la plaine (“Lisette quitté la plaine. Moin pèdi bonhè moué; Zié moin semblé fontaine.”), écrit par Duvivier de la Mahautière en 1757, a été mis en musique par Jean-Jacques Rousseau sous le titre de “Chanson nègre”. Donc Rousseau était sensible à ce qui se passait dans cette partie du monde. Il ne captait pas uniquement dans le poème les lamentations d’un Blanc qui a vu son amoureuse quitté la plaine de Léogâne pour aller en ville, il entendait aussi les cris des esclaves. Dès la deuxième ligne du Contrat social, on lit “esclave”, un mot qu’on évite d’employer dans son milieu, alors qu’il se présente sans gêne comme “citoyen d’un État libre”. Il n’y va pas par quatre chemins pour faire savoir sa position en débutant ainsi le plus radical des écrits sur la condition humaine: “L’homme est né libre, et partout il est dans les fers, Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux. Comment ce changement s’est-il fait ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question.” Comme c’est rafraîchissant d’entendre un philosophe dire qu’il peut résoudre un problème aussi crasseux au lieu de tourner autour du pot. Même un mécanicien ne va pas aussi vite quand on lui amène notre voiture. J’écris crasseux parce qu’il lui faut mettre les mains dans le cambouis, tout en sachant qu’il va s’attirer la foudre des propriétaires. Toute cette élite intellectuelle avait des actions à la Compagnie des Indes, créée par Colbert, et qui avait certains liens avec l’esclavage. En un mot, on vivait sur le dos de la Bête, et la bête, dans ce cas, c’était l’esclave. Rousseau a pointé du doigt ce juteux trafic qu’est l’esclavage, et, étonnamment, il annonce “pouvoir résoudre cette question”. Il veut dire ce dilemme intellectuel, car pour comprendre vraiment le problème de l’esclavage il faudrait être sur le terrain. Et cela exige une longue enquête auprès des esclaves et des maîtres. Rejoignons en Amérique, dans l’État du Maryland, nos deux protagonistes: Harriet Tubman et Frederick Douglass. Quand Rousseau fait cette déclaration en 1762, on sait peu de choses du Maryland, mais l’essentiel en ce qui nous concerne, puisqu’on apprend que “la culture du tabac assure sa fortune”.  J’aime bien qu’on dise la culture du tabac comme si cela se faisait tout seul, alors qu’on sait que le mot tabac ne va pas sans esclavage. C’est ce qui arrive quand on jette un voile sur les mots pour ne pas blesser les sensibilités. On finit par changer la couleur des faits: le tabac blanc reste seul alors que disparait du paysage l’esclave noir. Il faut préciser que le Maryland était du côté d’Abraham Lincoln, donc contre l’esclavage, durant la Guerre de Sécession et qu’il a vécu une journée de bataille, mais la plus sanglante avec 23 000 morts et blessés. Frederick Douglass et Harriet Tubman venaient tout juste d’entamer leur quarantaine. Douglass mourra en 1895 et Tubman en 1913, un an avant la première guerre mondiale. De vrais témoins de cette histoire sanglante. Alors qu’ont-ils fait pour mériter notre attention? D’abord, Tubman passait le plus clair de son temps à préparer des voyages vers le nord. Rassurez-vous, elle n’était pas guide touristique, elle devait mener de petits groupes d’esclaves vers le nord libre, le sud des États-Unis étant encore esclavagiste. Tous les esclaves avaient les yeux fixés sur l’étoile du nord. C’était un voyage dangereux qui se faisait de jour comme de nuit. À vous faire prendre, on risquait la mort. C’était une atteinte à la prospérité du sud. En fait, l’esclave était leur bien. J’imagine avec quelles minuties Harriet Tubman préparait ses équipées car le système entendait se défendre. Il lançait à la poursuite des fugitifs des pisteurs accompagnés de chiens féroces. Tubman suivait les rails de train la nuit, et le jour passait par la forêt en évitant de laisser des traces, ce qui est difficile avec des gens apeurés, bien que déterminés, qui faisaient la route pour la première et la dernière fois, on espère. Pas Tubman qui a fait neuf voyages sans jamais se faire prendre – un record. “Je n’ai jamais perdu un seul fugitif” a-t-elle confié avec une légitime fierté à son ami Frederick Douglass. Mais qui est ce Frederick Douglass, de deux ans plus âgé que Tubman et dont une héroïne (un mot bien galvaudé de nos jours, un peu comme on appelle “légende” aux États-Unis la moindre starlette dans notre époque d’inflation verbale) de la dimension de Tubman est fière d’en être l’amie. Celui qui deviendra l’homme le plus photographié du dix-neuvième siècle a été mis en esclavage à l’âge de huit ans. Je pensais qu’on était né esclave. Voulait-on dire qu’il était né en liberté parce que ses parents avaient fui la plantation? Non, à peine né, il avait été enlevé des bras de sa mère, Harriet Bailey, ce qui était, paraît-il, une pratique courante. Son père était un blanc, mais cela ne l’empêche pas d’être un Noir. En fait, celui qui va devenir le plus célèbre orateur de son temps était complètement livré à lui-même durant son enfance. Personne n’en voulait vraiment, parce que trop chétif. Jusqu’à ce que son chemin croise celui de cette femme blanche qui le prit sous son aile. Elle entreprit de lui apprendre à lire et écrire, ce qui était interdit à l’époque car les propriétaires craignaient que si les esclaves apprenaient à lire, ils chercheraient à se révolter. Tout le système économique de cette nouvelle république était basée sur l’esclavage. On devrait interdire un pays d’esclaves de se dire république, comme on devrait interdire un pays où le racisme s’est infiltré par tous les interstices jusqu’à la gangrène de porter le nom de république. Le beau nom de république ne devrait être accordé qu’à un État où tous les citoyens sont égaux. Revenons à notre bon vieux Rousseau qui fait ici un éloge des principes dans le chapitre IV du Contrat social précisément intitulé De l’esclavage: “Puisqu’aucun homme n’a aucune autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes.” C’est clair: aucun homme n’a aucune autorité naturelle sur son semblable, et c’était publié à Amsterdam en février 1762, mais pensé bien avant puisqu’une première version avait été déposée à la Bibliothèque de Genève entre 1758 et août 1761). Puis le manuscrit a disparu avant d’être publié à nouveau en 1762. Un jour une riche famille suisse comprendra que ce manuscrit ne lui appartient pas, étant la propriété de l’humanité, puisque cette affaire d’esclavage a touché, d’une manière ou d’une autre, tout le monde, tout en en enrichissant une infime partie. Pour accumuler une telle richesse durant ces siècles, il a fallu faire basculer dans l’enfer du nouveau monde tout le continent africain, et cela pour que l’Europe puisse avoir les fonds necessaires pour se faire la guerre. La barbarie est de quel côté? Du côté de ceux qui sont estampillés sauvages ou de ceux qui, même en bénéficiant des lumières d’un Rousseau, n’ont pas pu comprendre que la liberté de l’un est reliée à celle de l’autre? Si j’ai insisté sur les dates du Contrat social c’est pour qu’on sache à quelle moment exact ce trafic à été mis à nu dans ses intentions. Déjà vers 1758, on le savait, ou pour être plus sûr en 1762. En fait, on le savait avant même de construire les bateaux négriers puisque l’Europe prenait de l’expansion et qu’il fallait aller chercher de l’énergie ailleurs. Des entrepreneurs se sont mis à rêver sur cette richesse endormie: l’énergie de l’Afrique. Le poète René Depestre avait narré l’histoire dans Minerai noir (“On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique pour assurer la relève du désespoir.”). Depestre a aussi dévoilé le motif de ce rapt en utilisant des images relatives aux richesses naturelles pour parler de ces millions d’êtres humains (“Alors commença la ruée vers l’inépuisable trésorerie de la chair noire.”)  Mais pour toucher le pactole, il fallait d’abord lever cet obstacle majeur: L’Occident chrétien ne saurait accepté qu’on traite des êtres humains comme des bêtes. L’argument est simple: ils n’ont pas d’âme. Le pape a donné son aval. Au fil du temps, quand les choses se sont établies, quand l’Europe a compris que c’était dans ses intérêts économiques de faire travailler des gens, jour et nuit, sans aucune compensation, ils ont voulu alors les christianiser. Beaucoup d’esclaves, comme Frederick Douglass, ont profité de cette christianisation pour s’instruire. Douglass a pu écrire ses Mémoires d’un esclave qui était autant lu en son temps, et vénéré, que Les Misérables de Hugo en France. Devenu célèbre, Douglass a parcourru le pays pour prononcer des discours contre l’esclavage. On dit même qu’il a donné une partie de l’argent ainsi gagné au capitaine John Brown pour qu’il prépare un vaste soulèvement afin de casser le système esclavagiste une fois pour toutes. Qui aurait pu croire que ce petit garçon malingre serait capable de briser une opération à la source de la richesse des Blancs, cette richesse qui les a incités à garder les Noirs en esclavage pendant des siècles. Aujourd’hui Douglass, qui fut ambassadeur des États-Unis en Haïti, est une des grandes figures américaines et on s’apprête à orner le vingt dollars du visage déterminé de son amie Harriet Tubman. Dans quelque temps quand un mendiant noir vous demandera un Tubman, le lui donner sera une façon de payer sa dette à cette inoubliable Américaine. Mais n’oublions pas Rousseau qui a sû trouver les mots justes pour nommer l’horreur.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Tupac, Spike et Basquiat
27 janvier 2023
Je me disais que ces jeunes hommes américains
qui jouent à se faire peur
n’avaient jamais affronté
de vrais adversaires : la faim, la tuberculose la malaria,
la misère totale et la dictature
qui fait qu’on se retrouve à chaque coin de rue
devant des hommes armés.

Petit traité du racisme en Amérique

Bon, je ne mettrai pas le cinéaste Spike Lee dans le même panier que le poète Tupac Shakur et ses amis de la mouvance rap. Je ne veux surtout pas dire que Tupac n’est qu’un voyou de quartier. S’il est voyou c’est comme Villon le fut. Quant à Basquiat, il n’est pas si étranger à ces deux univers, ceux de Tupac et de Spike, sauf que dans son cas tout s’est emballé si vite qu’il est passé en quelques années d’inconnu à célébrité, et qu’à sa mort la fusée a continué sa montée (et le prix des tableaux a grimpé en flèche) comme si elle avait une vie propre. Quand on dit Basquiat, on ne voit plus un peintre, ni même quelqu’un qui aurait vécu à notre époque, mais une étoile, l’image que Horace s’était servie pour dire la gloire de son ami Virgile. Et c’était la première fois qu’on comparait le rayonnement d’un homme à un astre. Avant de les prendre un par un, je les regroupe ici pour une photo de famille. Spike Lee est né en 1957, Basquiat, en 1960 et Tupac, en 1971. Spike Lee est le plus vieux, et s’il est encore vivant c’est parce qu’il a connu, même si vers la fin, cette douceur qui a précédé ces années furieuses qui seront celles de Basquiat et de Tupac. Basquiat est mort d’une overdose, et pour Tupac ce fut une fusillade. Ce sont des produits d’une saison terriblement mouvementée. Leur forme de célébrité tient à leur époque, de même que leur mort. Basquiat et Tupac ont annoncé chacun, à leur manière, leur mort dans leurs propres œuvres. Le but était de faire en sorte que la vie se superpose sur la mort. Leur art est fait de grandes brassées d’autofiction. Spike Lee a débuté par une douce autofiction où son personnage principal était une jeune femme du nom de Nola Darling qui jongle dans Brooklyn avec ses trois amants. Un récit intimiste qui garde un ton fantaisiste du début à la fin. Il n’y a aucun désir chez le cinéaste d’intégrer dans son film ces images surréalistes et une bande-son ardente (il fait toujours attention à la musique de ses films) qui donnent de lui l’image d’un artiste torturé. Dès que j’ai vu son premier film, un soir tard dans un cinéma sur l’avenue du Parc à Montréal, j’ai su qu’il vivrait longtemps, et qu’il serait un cinéaste fécond quoique inégal. Quant à Basquiat on se demandait combien de temps ça allait durer avant qu’il ne se fasse bouffer par les mille piqûres de guêpes métalliques qui l’assaillent quotidiennement. Et Tupac ressemblait à un enfant qui se demandait ce qu’il faisait là dans ce jeu sanglant et absurde de la vie dans cette Amérique contemporaine. Ces trois artistes dans des domaines différents (la peinture, le cinéma et la musique) sont ce que l’Amérique a produit de mieux ces dernières décennies. Je sais ce que vous vous dites mais je ne vois pas d’écrivain à leur niveau dans le paysage. En quoi sont-ils américains me demandez-vous? Pas parce qu’ils sont nés aux États-Unis, mais parce qu’ils participent à la construction de la nouvelle esthétique américaine. Ils sont plutôt de la classe moyenne, aisée pour Spike Lee et Basquiat, dont le père, Gérard, fut un comptable d’origine haïtienne. La mère de Tupac, Afeni Shakur, membre des Black Panthers, était en prison durant toute sa grossesse de Tupac qui naîtra un mois après sa mise en liberté. Elle était accusée d’avoir posé des bombes au pied des monuments de New York, et elle a croulé sous un fardeau de 150 accusations durant cette année fatidique pour les Black Panthers quand le gouvernement américain avait décidé de riposter. New York, ou plus précisément Brooklyn, reviendra souvent dans les visions de ces trois jeunes américains. Basquiat et Tupac sont nés à Brooklyn et Spike Lee a fait de Brooklyn sa ville de prédilection. Brooklyn est un point focal de cette nouvelle esthétique née de la rue. Basquiat, graffeur qui sera accueilli comme un  artiste à part entière, dès sa première exposition, avait barbouillé les murs de New York de ses dessins et opinions (SAMO). Il sera très vite mêlé à la drogue, mais comme consommateur, tandis que Tupac passera assez vite, à Los Angeles, du côté des vendeurs. Spike Lee est tout de suite dans la recherche d’un style. Tupac et Basquiat sont dedans, et Spike Lee toujours à côté. Je me sens plus proche de Spike Lee. On ne sort pas de la spirale de la drogue. Cela donne un sentiment de puissance pour certains, comme ceux du milieu du rap. On se souvient des affrontements mortels, au nom des labels de musique, dans les rues de Los Angeles. Tout ça finira par la mort violente de Tupac, le 13 septembre 1996, à tout juste 25 ans. Le pire c’est qu’on a l’impression que c’était un jeu, des gosses récemment riches, qui jouaient à se faire peur après avoir consommé une quantité astronomique de cocaïne. Pour Basquiat c’est la drogue elle-même qui aura sa peau le 12 août 1988, à 28 ans, parce qu’il avait assez d’argent pour se payer une overdose. Basquiat s’est servi de la drogue pour aiguiser sa sensibilité et élargir sa perception. Tupac l’a utilisé sûrement au début pour écrire une poésie plus directe, concrète, et qui tente de faire corps avec la réalité. Mais vers la fin c’était pour se donner du courage, afin de prendre le plus de risques possibles dans le simple but d’attirer l’attention d’un public toujours avide de sensations fortes. Un vrai rappeur est un transgresseur et pour sortir un album il lui faut accomplir un acte qui sort de l’ordinaire. C’est une escalade stimulée par la drogue, les producteurs et les fans qui sont pour la plupart des jeunes sans avenir. Ils savent que tout finira pour eux par un coup de feu dans une rue de New York, de Chicago ou de Los Angeles. Pour qu’ils admirent un artiste, il faut qu’ils aient la preuve que ce dernier n’a pas peur de la mort. L’art, pour eux, est une constante confrontation avec la mort. Sa jeunesse en offrande à la mort. Une esthétique romantique, sûre, mais différente de celle de Coriolan Ardouin qui a fait une overdose de tristesse et de tuberculose, à 23 ans, en griffonnant ces vers: “La mer que nul vent ne soulève/Mourir tranquille et sans voix.” Ce qui n’est pas le cas de ces jeunes américains qui voulaient partir dans le bruit. “Que ma mort fasse le plus grand bruit possible”, semble être un des mottos de cette génération. Et c’est ce qui s’est passé. Mais lui, Spike Lee, est d’une autre époque, même s’il est l’aîné de Basquiat de 3 ans, et qu’il a 14 ans de plus que Tupac. Il conçoit l’art dans la durée. Il a en tête de construire une œuvre ronde qui engloberait  diverses manières de dessiner le monde qui l’entoure sans cesser de monologuer ses passions et ses raisons. Là où il se rapproche de ses cadets qui filent dès le coup de feu de départ vers la ligne d’arrivée, c’est quand il se glisse dans l’œuvre. Les meilleurs films de Spike Lee sont, sans contestation, ceux où on sent la présence d’un narrateur qui n’est pas forcément l’auteur. Il atteint son sommet quand il ne s’exclut pas de ce qu’il raconte. Sa sensibilité est ainsi faite qu’il doit se trouver au cœur du récit pour que le paysage puisse s’animer. C’est presque pareil pour Woody Allen auquel on l’a comparé à ses débuts, du temps de Nola Darling et de Do the right thing. À un moment donné, comme il a fait de bonnes études cinématographiques, il a voulu prouver qu’il pouvait faire des romans-ciné et non des autobiographies romancées, il est alors  devenu un cinéaste comme les autres avec plus un savoir-faire qu’un art du savoir. Étonnamment, il a été sauvé par des biographies comme celles de Malcolm X, ou des documentaires comme celui de la marche vers Washington organisée par Farrakhan, le leader de la Nation de l’Islam. Il se tient hors de ses documentaires mais il reste animé, en les faisant, de cette passion d’enseigner l’Histoire à la jeunesse noire. L’impression qu’il fait ces films parce qu’il aurait aimé en voir de pareils à l’adolescence. D’une certaine manière, ces films font partie de son autobiographie: le cinéaste Spike Lee raconte le monde au jeune Spike Lee. Mais si on regarde sa filmographie, on est impressionné par l’éventail de ses curiosités. On dirait qu’il se sent investi de la mission d’être le grand cinéaste de sa génération face à Tarantino. Dans ce duel, il a perdu parce qu’il s’est limité esthétiquement par cet engagement strict envers les Noirs. Il y a des choses qu’il ne peut pas faire, qu’il ne s’autorise pas à faire non plus, même si tous ses acteurs ne sont pas noirs et tous ses récits ne tournent pas autour de la question raciale. On a l’impression qu’il ne s’amuse pas toujours, vous direz qu’il n’y a pas lieu, mais l’art doit permettre d’ouvrir des fenêtres qui donnent parfois sur de gais jardins ou la mer dont parle Rimbaud pour décrire l’éternité. Parfois Spike Lee semble à l’étroit. Tandis que le problème de Tarantino est à l’opposé: il est magnifique quand il donne l’impression de tout se permettre. Malheureusement des fois, il semble y croire et devient un gosse oublié dans une confiserie. Il y prend trop de plaisir, jusqu’à oublier le spectateur. Il devient fou et on le sent quand, dans Kill Bill, on se met à tirer partout et le sang à gicler sans cesse. C’est de la régression anale. Mais sa tête, non pas de sale gosse mais plutôt de gamin malicieux, le sauve. À le voir, on se dit “c’est lui, l’auteur de ces folies”. Ne pas oublier que personne aujourd’hui n’a un tel sens du récit – on a envie de manger ses films. Basquiat ne cherche pas à entrer dans son tableau puisqu’il croit que c’est lui le tableau. La toile est une projection de Jean-Michel. C’est beaucoup plus qu’un journal personnel, c’est une œuvre d’artiste. Il ne se remémore pas un passé, non, tout est dans un présent de l’indicatif d’une chaleur incroyable. En regardant un de ses tableaux dans une expo, on a l’impression qu’il est en train de le peindre ici même. Dès qu’on a vu une toile de lui, ses mouvements, ses traits, font immédiatement partie de notre sensibilité. Tupac se perd dans la foule de ces jeunes qui attendent tout de la poésie. Cet art du rap n’en est pas un de la solitude, ou peut-être qu’il est fait pour échapper à cette solitude qui date souvent de l’enfance. On a trimballé ce garçon, durant son enfance, d’une ville à une autre. La plupart des jeunes gens qui pratiquent cet art font corps avec ceux qui les écoutent. Ça fonctionne si tout est repris dans la forme exacte qu’avait rêvée le poète. La foule fait les mêmes gestes du bras, le doigt pointé vers le haut, déclament sur le même ton, et semble traversée par la même décharge électrique. En fait ce n’est pas un spectacle, c’est un rituel sacré. On semble croire que ce qui se passe ici est vrai. Et qu’il y aura un sacrifice humain à la fin de la cérémonie. Les mots à moitié mangés déboulent, les images, vivides, les émotions pleuvent comme si elles tombaient d’en haut, les sensations s’agglutinent autour des corps, mais pas de sentiment. On ne pleurera pas la mort de Tupac, ni celle de Notorious BIG, car en mourant ainsi ils sont devenus  de vrais poètes, des gens qui ne se paient pas de mots. D’où l’absence de sentiment dans les manifestations de rap, car le seul sentiment c’est la vérité. Il faut devenir vérité soi-même. On dit: “il est vrai, lui”. Le peintre se retrouve seul dans son atelier et quand il a fini la toile, il  l’accroche au mur, et voilà, c’est terminé. Bon, viendront plus tard les agents, les galiéristes, les critiques, ses premières, les premières des autres, les cocktails, mais il peut éviter tout ça s’il a du caractère et si son œuvre est exceptionnelle. Mais le rappeur a besoin de musiciens (beaucoup moins qu’un chanteur pop ou rock, ou jazz), il a besoin d’un endroit pour se produire, et en concert il doit être présent, contrairement au peintre. Pour le cinéaste c’est pire. Une œuvre singulière produite par une foule de gens qu’on voit au générique. Vous assistez parfois impuissant au massacre de votre film par les patrons des majors du cinéma. Après que les producteurs vous aient imposé parfois des acteurs, que le monteur ne semble pas avoir compris le sens du film, qu’on n’ait pas fait assez de publicité pour faire venir le public, enfin il y a beaucoup de monde dans cette histoire. Assez pour que  le cinéaste n’ait pas l’impression que c’est le film qu’il avait rêvé. Et enfin les autres artistes, cette foule d’égos qui veut votre mort. Deux d’entre eux, Tupac et Basquiat, sont vraiment morts, et le troisième est en cavale. Déjà, ils sont figés au firmament. De jeunes pousses venant d’on ne sait où s’apprêtent à occuper leur place, mais nos trois amis, Tupac, Spike et Basquiat, ceux qui ont structuré leur sensibilité dans les rues de Brooklyn, et qui ont fait leur part en dessinant les contours de l’art contemporain américain, ne bougeront pas du centre de notre coeur.                           

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Le juge Lynch, le viol et le KKK
28 janvier 2023
Je me souviens de mon grand‐père qui pour nous convaincre de lire la Constitution, affirmait que c’était un livre haletant, plein de rebondissements de terreurs, de consolations, enfin un livre qui raconte notre véritable histoire.
Petit traité du racisme en Amérique

C’est une période assez mouvementée qu’on peut dater aux États-Unis autour de 1860, et qui a débuté avec la guerre de sécession menée par Abraham Lincoln. On savait, depuis longtemps, Lincoln opposé à l’esclavage, alors dès qu’il est arrivé au pouvoir le Sud s’est mis en état maximal d’alerte. Ces États du sud dont l’économie, basée presque exclusivement sur le coton, ont besoin d’une main d’œuvre massive et peu coûteuse (les esclaves), contrairement au Nord qui s’est depuis industrialisé. De plus, on ne peut pas bouffer le coton, ce qui rend ces propriétaires encore plus dépendants. Ils se sont rassemblés autour d’un certain Jefferson Davies, un militaire formé à West Point, propriétaire d’esclaves et de 700 hectares de terre. La Caroline du Sud se détache le premier de l’Union pour rejoindre les Confédérés, suivie du Texas, du Missouri, du Kentucky, et à la fin ils étaient treize. Cette guerre civile a débuté à la bataille de Bull Run, en plein été. Le sort des esclaves s’est joué durant quatre ans, de 1861 à 1865, pour se terminer à la mort du soldat John J. Williams, à Palmito Ranch. J’insiste un peu parce que les Haïtiens ont l’habitude de croire que, s’agissant de cette question, il ne s’est rien passé ailleurs. Bien sûr la guerre de l’Indépendance d’Haïti reste la grande affaire, mais ce n’est nullement dégradant de s’intéresser un peu aux autres. C’est uniquement sur cette question qu’ils sont aussi intransigeants car, même en ce moment, quand un étranger monte dans un taxi haïtien et qu’il lâche  “Ça va mal, hein!”, le chauffeur demande qu’on précise: “ Vous parlez de qui? L’Iran, l’Ukraine, la Russie de Poutine, le Liban en roue libre, le Yémen, le virus en Chine, l’équipe du Brésil en débandade ou Haïti tête en bas, ça va mal partout.” Les gens me rapportent, ébahis, ces conversations sur l’actualité qu’ils ont dans les taxis haïtiens, à leurs yeux le peuple le moins nombriliste du monde. Pas sur la question de l’esclavage et de la résistance. Ils ne connaissent même pas le nom de Louis Delgrès, le héros de la Martinique. Pour eux l’esclavage aux États-Unis, c’est une histoire américaine, et ces Noirs n’ont rien à voir avec nous. Et jusqu’à aujourd’hui ils se croient supérieurs aux Noirs américains, ignorant que cette division fait le jeu du Ku Klux Klan et des racistes de tout poil. Mais le KKK est apparu, après la guerre civile américaine gagnée par le Nord, sous le commandement d’Abraham Lincoln qui sera assassiné le 14 avril 1865 alors qu’il assistait à une pièce de théâtre. Les Confédérés, par cet acte, voulaient déstabiliser le nouveau gouvernement fédéral. L’armée a poursuivi tous les complices qui furent jugés le 9 mai et quatre d’entre eux furent condamnés à la peine de mort et pendus le 7 juillet 1865. Bon, la table est mise, passons à nos sujets: le juge Lynch, le viol et le KKK. D’abord le juge Charles Lynch. C’est un planteur du Sud, colonel et juge improvisé, tout ça s’est passé pendant la révolution contre l’occupant anglais où il “aurait” mis en place cette justice expéditive. Il n’est pour rien dans le KKK puisque mort en 1796. Mais les membres du KKK vont se servir de sa méthode pour pendre les esclaves rebelles aux branches des grands magnolias du sud des États-Unis. L’esclavage est aboli sur le territoire depuis la fin de la guerre, mais le KKK surgit en 1866 pour défendre les intérêts des propriétaires d’esclaves. Leur motto “Le Nègre est né pour être esclave.” Ah, j’allais oublier de dire que le verbe lyncher vient du nom de ce juge, et il y a une ville, et même deux, qui existent encore aujourd’hui et qui s’appellent Lynchburg. Lynchburg a peut-être 100 000 habitants aujourd’hui car sa population est en croissance constante, et son indicatif téléphonique est 434.  Donc bien vivant. Est-ce qu’il y a des Noirs qui y vivent? Savent-ils la référence au lynchage? Le juge Lynch avait reçu de son beau-père, riche planteur, une propriété de 7 000 hectares en Virginie. Chaque fois qu’on se trouve devant un homme qui s’est illustré négativement dans cette affaire d’esclavage suivie de racisme, on découvre une richesse basée sur l’exploitation de la force musculaire des Noirs. C’est d’abord une question d’argent. Si vous avez de l’argent vous pouvez économiser votre énergie, mieux vous vous arrangerez facilement pour que les autres travaillent pour vous. Si on n’est pas obligé de les payer, on sera plus riche. Sauf que les humains finissent toujours par se révolter. Il faut en tuer quelques-uns pour les garder sur les plantations, et cela même si la mort d’un esclave est une perte sèche pour son propriétaire. Il ne suffit pas de les tuer, il faut le faire de telles manières que les autres esclaves y pensent à deux fois avant de se révolter ou de s’enfuir, ou pire, de lever les yeux sur la femme du maître ou sur sa fille. J’avais jadis écrit un livre sur cette question du désir que le titre résumait parfaitement: La Chair du maître. Je suis à chaque fois étonné que la question du désir ne soit pas assez étudiée dans les enquêtes sur la plantation. On peut tourner les choses comme on veut, l’esclave est un être humain. Il a des désirs, et les femmes qui vivent dans le même environnement aussi, c’est-à-dire la femme et la fille du maître. Le mot esclave n’est pas parvenu à pénétrer le subconscient du Noir. Il n’est pas un esclave, il est au pire un guerrier vaincu qui attend le moment de reprendre la bataille. Par ce mot, le maître a voulu fixer ces gens dans une éternité de servitude. Il reste malgré tout un homme. On connaît la condition ambigüe de la femme noire dans l’espace de la plantation. Le maître n’a qu’à pénétrer dans la case pour réclamer ce qui lui est dû. L’esclave appartient corps, âme et sexe, à son propriétaire. Le maître en abuse bien sûr. Pas tous, car certaines épouses ne permettent pas de tels encanaillements. La réciprocité est-elle possible? Le Nègre sait ce qui l’attend: le fouet ou la corde. Faire hurler l’autre sous les coups de fouet est la seule forme de contact possible entre le maître et son esclave. La torture crée une certaine intimité entre le bourreau et sa victime, un rapport qui va jusqu’à la dépendance. Au cinéma, il arrive que le maître voudrait torturer un esclave dans un espace privé, et en le voyant prendre son temps, on a l’impression d’assister à une scène sexuelle au ralenti. Et on se demande comment on vivait l’homosexualité dans un tel contexte. Le tabou sur ce sujet empêchait au maître de reconnaître sa passion pour tel esclave, et cela même si son désir fait loi. Il y a cet autre tabou, ce désir de la femme blanche pour le Nègre. Ce qui est normal quand on sait qu’il s’agit d’un homme et d’une femme. Et l’ambiance y joue un peu. Voilà des hommes musclés, toujours au travail, donc au top de leur forme, qui circulent dans le même espace que ces femmes parfumées, alanguies, qui se promènent sous le soleil mordant du sud avec une ombrelle colorée. Alors qu’on voit les Blancs toujours assis à manger, à boire, et à parler affaires, et qui traitent parfois très mal leurs femmes et leurs filles. C’est toujours le Deuxième sexe, selon Simone de Beauvoir. Deux groupes marginaux (Le Noir et la Blanche), même s’il y a quelques différences notables dans leur situation. Il devrait se passer quelque chose entre ces deux-là. Et on imagine la fureur du Colon dans ce cas. Le monstre a pénétré dans son sanctuaire. La désacralisation de la blancheur et de l’innocence virginale. Et j’imagine que, dans une telle situation, les avances viennent des femmes. Le désir entre des gens de classes sociales différentes est une des choses les plus subversives qui soit, dégradantes s’agissant de races. Voilà un cas de lynchage. Le lynchage attire beaucoup de gens dans un espace plutôt bucolique (il faut des arbres pour la  pendaison). Le lynchage est un usage qui permet, à l’aide d’un tribunal de savanne, de tuer. Naturellement même si la jeune femme avoue que c’est elle qui voulait, on pend le jeune Noir pour viol. De toute façon dans ces États confédérés, un Noir qui regarde une femme blanche dans les yeux, ça équivaut à un viol léger. C’est différent quand c’est le Blanc qui pénètre dans la case de l’esclave. Les jeunes Noirs musclés sont au courant de la susceptibilité du maître sur cette question, d’où la résistance qu’ils opposent aux désirs déchaînés de la jeune Blanche. Ils défendent leur vie. Alors le KKK? Disons qu’il est né de la grande frustration provoquée par la défaite des Confédérés du sud, ces propriétaires de plantations qui n’en reviennent pas de leur faillite. Les voilà obligés d’employer aujourd’hui des gens qui leur appartenaient en propre il n’y a pas si longtemps. Si ça se trouve on ne peut plus exercer de droit de cuissage. “Lincoln méritait la mort, clament-ils, mais il a eu le temps de nous mettre en faillite.” Tout a explosé après cet amendement de la Constitution américaine fait le 18 décembre 1865 qui dit laconiquement: le XIIIe amendement abolit l’esclavage. Ah la folle fureur que ça a soulevé. Le KKK est apparu quelques mois plus tard en 1866. Au départ, c’était un club de jeunes garçons festifs qui portaient comme capuchon une taie d’oreiller. Des adultes présents se sont intéressés au fait que si ça cache le visage ça pourrait faire peur. La peur est au cœur de la terreur. En fait ce qui fait peur c’est leurs croix de feu, ces pickups où ils jettent les gens qu’ils viennent de tuer pour les balancer quelque part dans un ravin. Et leur bêtise? Ils sont tellement bêtes qu’ils ne savent pas qu’ils sont lâches. Ils attaquent toujours en meute, et souvent la nuit. Ils ont commencé à semer la terreur même chez des fermiers blancs qui acceptent les nouvelles lois fédérales concernant la fin de l’esclavage. Au point que le président Ulysses Grant entendait imposer le XIVᵉ amendement qui dit que le Noir est un citoyen américain et, par conséquent, sous la protection de la loi. Du même coup, il a déclaré illégale cette nouvelle association de malfaiteurs. Le KKK se retire dans la clandestinité et devient L’Ordre des chevaliers de l’Empire invisible du Ku Klux Klan. Les imbéciles ont toujours en tête une grandeur passée. Ce n’est relié, ici, qu’à du vide. Ils se tiennent un temps cois avant de refaire surface en 1915. Sûrement quelques membres se sont enregistrés pour aller occuper Haïti. Et c’était parti. Ils ont mené des descentes dans les quartiers noirs. Ils étaient protégés par les pouvoirs économiques et politiques du sud. Ils multipliaient les lynchages. Organisaient des pique-niques sous les grands arbres durant ces lynchages. Se photographiaient durant le spectacle, à côté du “Nègre” pendu et s’en servaient comme cartes postales. Des cartes postales où on voyait, accompagnant des adultes, des enfants. Cette société était arrivée à un tel degré de cruauté qu’ils n’ont pas vu qu’ils étaient en train de saccager l’enfance de leurs propres progénitures. Billie Holiday a relaté cette horeur dans une chanson poignante qui est une dénonciation de leur inhumanité: Strange fruit. Ce fruit étrange c’est le pendu à la branche du magnolia qui reste jusqu’à aujourd’hui coincé dans la gorge de l’Amérique.         

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

Éloge de la nuance
31 janvier 2023
Ce n’est qu’avec les nuances qu’on peut
avancer sur un terrain si miné.
Je tiens la nuance pour la forme
la plus persuasive qui soit,
et parfois la plus subversive.
Ne pas mettre tout le monde
dans le même panier, qui était
la base de toute réflexion, est devenu
une rareté qui confine à l’originalité
.

Petit traité du racisme en Amérique

Ce n’est pas facile de garder son sang-froid surtout quand on se sent victime d’une injustice flagrante, et qu’en même temps on s’estime impuissant à répliquer. On reste assis dans la pénombre à ruminer des idées de vengeance jusqu’à ce qu’on découvre qu’on passe plus de temps à broyer du noir qu’à agir. Quel que soit le niveau de cette action, il vaut plus que l’immobilité qui permet au venin de circuler plus rapidement. En un rien de temps, on se retrouve empoisonné par la violence environnante. Quand on cherche des raisons pour être violent, on en trouve immanquablement. De toute façon, ceux qui vous ont frappés ont mille explications: des explications particulières c’est-à-dire pourquoi c’est vous qu’ils ont frappé, et d’autres plus générales qui concernent un règlement de compte avec la société. Vous voilà cerné alors que c’est vous la victime. Il faut chercher la source de cette violence ailleurs qu’à l’endroit où elle rayonne. C’est à ça que sert l’esprit. Depuis Trump, la violence raciale a atteint un tel niveau d’intensité aux États-Unis qu’on a l’impression d’un volcan à la veille d’une éruption. De plus cette violence s’est infiltrée dans toutes les interstices de la société, ne laissant aucune échappatoire possible. Nous voilà faits comme des rats. Dans un face à face, la violence relit l’agresseur à sa victime. Et cela, même si la victime rejette de toutes ses forces cette implication. C’est l’une des fonctions premières du viol: imposer un lien de sang et de feu. La plus grande violence vient du fait que l’autre s’impose avec une telle puissance dans votre vie. L’assassin de John Lennon, Mark Chapman, qui était un de ses plus fervents admirateurs, a déclaré tout de suite après le meurtre: “Je voulais être avec lui pour l’éternité.” Chaque fois qu’on prononce le nom de Lennon il voulait qu’on y ajoute le sien. Il entendait s’imposer dans sa vie, dans sa mort plutôt, se coller à lui à jamais. Sans aucun talent, sans avoir écrit une seule chanson, il espérait être le double de Lennon, son jumeau des ténèbres. John Lennon savait qu’il avait des ennemis, croyez-moi, on en a tous, mais il ne pouvait imaginer que la mort lui viendrait d’un admirateur. C’est pourtant assez courant que l’admirateur se change, sans raison apparente, en ennemi mortel. On pense à un déséquilibre d’éléments chimiques chez lui, lié à une trop forte charge d’émotions contrastées. Baldwin, lui-même, n’avait pas compris pourquoi son sentiment pour Richard Wright s’était changé tout d’un coup en répulsion. Brusquement on se met à haïr celui qu’on a aimé. Comme s’il y avait une date de péremption aux sentiments. Au-delà de cette limite, dirait Romain Gary, votre ticket sentimental n’est plus valable. On respire ce poison de violence qui pollue l’air, et les gens cherchent à rattraper le train fou de la dépendance en poussant sur les rails quiconque les empêche d’y parvenir. Comme si on avait intégré le fait qu’il faut un minimum de violence pour survivre dans un milieu si délétère. Le niveau de violence ayant augmenté de manière exponentielle, on cherche à diluer son fiel personnel dans cet océan d’agressivité avec cette excuse bidon : “Ce que je fais ne pèse pas lourd à côté de ce que les autres font.” Ces excuses répétées que Yanick Lahens appelle si justement dans ce magnifique recueil de nouvelles, La Petite corruption. On se glisse, avec sa bonne conscience, dans la foule des salauds en oubliant qu’on a fait aussi quelques victimes mineures. On est, malheureusement, de plus en plus nombreux à penser ainsi, assez pour que ça se généralise un jour. En attendant, chacun rejette la faute sur l’autre, et on revient, à chaque fois, avec l’argument que d’autres font pire que soi. D’où la nécessité qu’une seule personne porte le chapeau (l’arbre qui cache la forêt). Ne croyez pas qu’il s’agit toujours de politique. Cela se passe parfois dans la bonne société. Les petits meurtres de salon font baisser le niveau moral d’un pays. Cet entraînement irrésistible vers le bas, cette glissade sans fin. J’avais dix ans à peine quand j’ai vu cette dame riche, de mon quartier, plonger sur un buffet de mariage pour jeter les meilleurs morceaux dans son sac. La nourriture n’était même pas bonne, et je me suis toujours demandé pourquoi elle s’était comportée ainsi, elle qui pouvait se payer tout ce qu’elle voulait. La gloutonnerie qui fait qu’on n’en a jamais assez. Après, ce fut la ruée. On avait perdu toute retenue. Si elle se conduisait ainsi, se disait-on, on serait bête de continuer à faire le distingué. Sauf que je l’ai vue, et depuis je revois la scène chaque fois que je la croise quelque part. On croit toujours que le temps présent reste immobile, qu’il ne passera pas. Plus tard on devra rendre des comptes, ne serait-ce que parce qu’un témoin vous a fixé dans sa mémoire. En fait on n’y pense même pas, on se contente de vivre, toute morale envolée. Puis sans raison apparente, les choses commencent à bouger. La mer se retire et toutes les saletés qu’elle gardait dans son ventre s’étalent sur la plage. On a vu cette mise à nu d’une société, dernièrement, avec le sac du Congrès américain par une horde de barbares. Au moment de cette exposition des tripes de l’Amérique, Trump était au pouvoir, et on se réveillait chaque matin raide d’anxiété à l’idée qu’il s’est passé quelque chose d’irréparable durant la nuit. Avec Trump le scandale, privé ou public, intime ou planétaire, souvent les deux à la fois, était quotidien. Pour nous, le temps (les quatre ans de l’administration Trump) paraissait immobile. Puis Trump est parti et on revoit, sans cesse sur le petit écran, les images de ces hommes qui salissent, bafouent, piétinent une institution dont l’Amérique semblait, hier encore, si fière. Ils ont eu le temps de se calmer, et peut-être de repenser à leur comportement ou d’en discuter avec leurs enfants. Parce que les enfants posent souvent des questions dérangeantes. L’enfant est le parti d’opposition à la maison. Les vrais monstres ne cherchent pas à s’expliquer. Ils sont debout à jamais dans leurs bottes noires de violence. La haine est leur carburant, comme le café pour d’autres. La haine pure. Comme je l’ai noté dans ce petit traité sur le racisme : “Ne croyez pas que ceux qui font profession de vous haïr vous auraient moins détesté si vous étiez blanc.” Tous ceux qui haïssent sont dans le même clan, quelque soit leur sensibilité politique. On se souvient d’Antigone de Sophocle qui déclare d’entrée de jeu “ Je suis ici pour l’amour, pas la haine”. Au procès de Nuremberg, les chefs nazis ont emporté, sans aucun remords, leur haine avec eux dans la mort. Les petits salauds peuvent faire semblant de vivre au-dessus de leur conscience, en fait ils cherchent constamment une approbation. On a vu aussi l’Allemagne d’après-guerre barboter dans les confessions glauques, les autoflagellations et les mea-culpa. On ne peut pas mettre un pays en prison, mais on peut le confiner dans sa conscience. On a aussi vu les collabos français, si actifs pendant la guerre, disparaître à la libération comme des punaises dans les interstices du plancher national. Bien sûr qu’ils ont replongé dans la délation, à la première ouverture, à la vitesse d’un drogué après une cure ratée. Pourtant c’est dans ce défaut de cuirasse qu’il faut se glisser si on veut pénétrer au cœur de cette folie meurtrière afin de mieux comprendre sa mécanique. Je reste à l’affût de ce moment où le bruit s’estompe et que les gens semblent fatigués de toutes ces violences, petites ou grandes, pour faire cette proposition que j’ai entendue, dans mon enfance, de la bouche de ma grand-mère qui ne cessait de psalmodier comme une incantation : “ Ne pas ajouter à la douleur du monde”. Ainsi, les vagues vont et viennent, et je n’oublie pas l’idéologie, ni les notions de classe, ni les analyses économiques complexes, sauf que ce n’est pas mon sujet ici. Mon point de vue est minuscule, et peut même sembler ridicule par ces temps d’un cynisme galopant. Il s’agit de savoir comment se comporter quand tout va mal. Hemingway, que je ne cesserai jamais de citer sur cette question, note que le courage est l’art de se conduire avec élégance dans les moments difficiles. On peut croire que l’effondrement est total, et qu’on est libre de sombrer dans la plus grande brutalité de l’esprit et des armes. Ou que le tissu social, étant totalement déchiré, nul ne peut s’arroger le droit de juger l’autre. Faux, faux et faux. Mais si je place l’esprit avant les armes c’est parce que les fautes intellectuelles sont les moins pardonnables. D’ailleurs c’est souvent le premier (l’esprit) qui entraîne le second (les armes) sur le chemin de la sauvagerie. On peut relire La trahison des clercs où Benda fustige ceux qui font semblant d’être raisonnables alors que leur motivation est brumeusement idéologique (Nuit et brouillard). On croit parler avec des gens alors qu’on s’adresse à de petites machines, bien huilées, et manipulées à distance. Tout est décidé d’avance, chacun dans son camp, celui de l’argent, de la puissance ou de la peur. Que reste-t-il à faire de ce magma de folies, de délires et de cris incohérents? Si on n’y prend garde on aura, pour faire face à cette violence constante, que ces vieilles notions autrefois taxées de bourgeoises comme la nuance, la courtoisie et la tendresse. On me dira: C’est ça que vous proposez face aux armes des tueurs de Caroline du sud, de Memphis, de Chicago, de Los Angeles ou de New York? Le pauvre Noir qui se retrouve dans une ruelle ombragée et mal éclairée, face à des policiers noirs ou blancs, vous lui dites que s’il est poli on le laissera partir. C’est bien avant qu’il fallait repenser la société. Voici la proposition de James Baldwin que je cite intégralement : “Un pasteur me dit par exemple que je ne devrais absolument jamais, sous aucun prétexte, céder ma place, dans un transport public, à une femme blanche. Les Blancs ne se lèvent jamais pour une femme noire. Sans doute, en général ceci n’est-il que trop exact. Je comprenais ce qu’il voulait dire. Mais que signifiait, à quoi me servait d’être parmi les élus si je ne pouvais adopter une attitude d’amour envers les autres quelle que fût l’attitude qu’ils avaient envers moi?” Bien sûr, il y a ce relent biblique, difficile à passer en ces temps de catastrophe, mais n’oublions pas que les Américains noirs ont traversé l’enfer dans ces années 1960 et que Baldwin était là pour leur tenir la main, et personne à ce jour n’a remis en question le courage de cette figure intrépide des lettres américaines. Et si la petite lueur n’est pas la porte de sortie, elle indique au moins un chemin. Sinon quoi? On lui tourne le dos pour s’enfoncer dans la plus épaisse obscurité. C’est l’état du racisme aux États-Unis. L’impact sur les relations personnelles c’est qu’elles deviennent plus inhumaines à chaque jour. Cette rage inexplicable. Est-ce pourquoi ça explose dans des manifestations intempestives où on brûle tout sur son passage. Toujours le feu qui incendie pour régler ses problèmes, jamais l’eau qui éteint ce feu. Baldwin, c’est à la fois le feu et l’eau. Il annonce le feu (La prochaine fois, le feu, 1963) et jette l’eau sur la tête de ce groupe d’énervés qui voulaient lyncher intellectuellement le romancier Styron, à la sortie des Confessions de Nat Turner, dans les pages du New York Times. En faisant prédominer la liberté de l’écrivain contre la rumeur obscurantiste, venant de Noirs, Baldwin a redonné sa dignité au combat contre le racisme. Il faut s’attaquer au vrai monstre qui tue aveuglément et non s’en prendre aux gens qui vont dans la même direction que vous en prenant un autre chemin. D’un autre côté, Baldwin n’a jamais cessé de fustiger l’injustice des uns et la bêtise des autres avec la plus grande violence oratoire. Il peut être d’une douceur infinie, comme dans sa Lettre à son neveu où il explique à ce dernier comment la famille Baldwin a fait cercle autour de lui afin de le protéger des morsures du racisme. C’est une lettre d’amour, de l’amour infini d’un oncle pour son neveu adoré, comme on en lit peu de nos jours. On est dans une époque de muscles saillants, de biceps et d’invectives où on ne se sent vivant que si l’autre se retrouve sous notre talon. Et si on pensait un peu mieux à la force que dégage la nuance. Quand vous nuancez dans vos écrits, vous obligez l’autre à finir la lecture car il ne peut pas deviner votre conclusion. La nuance, cette arme de douce persuasion, fait plus de dégâts qu’on ne peut imaginer dans le cerveau adverse, et beaucoup de bien dans le cœur du juste, pour revenir aux intonations bibliques de Baldwin. De plus la nuance détricote ce qui était un magma de pensées confuses, d’affirmations péremptoires, de violences enfouies dans les replis du subconscient. En un mot, dans le bon sens du mot, elle civilise. Je vois que le dictionnaire dit à civiliser: “Faire passer une collectivité à un état social plus complexe, plus évolué”. Après ces dernières bavures policières, disons ces assassinats sous le regard d’un monde médusé, je parle de la planète, on doit espérer que les États-Unis visent au moins  à atteindre ce niveau “complexe et évolué”.

Dany Laferrière
Le Nouvelliste «À la Une, écrivain en résidence»  

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