

Les fourmis
J’aime m’allonger sur la galerie fraîche pour regarder les colonnes de fourmis noyées dans les fentes des briques. Avec un brin d’herbe, je tente d’en sauver quelques-unes. Les fourmis ne nagent pas. Elles se laissent emporter par le courant jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’agripper quelque part. Je peux les suivre comme ça pendant des heures. Da boit son café. J’observe les fourmis. Le temps n’existe pas.
Chaque fois qu’il va pleuvoir, je remarque que les fourmis s’affairent de plus en plus. Elles doivent rentrer les marchandises rapidement, sinon c’est la faillite. Même les fourmis ailées se mettent au travail, alors qu’elles ne font rien en temps normal.
– L’odeur du café

Le chien Marquis
Nous avons un chien, mais il est si maigre et si laid que je fais semblant de ne pas le connaître. Il a eu un accident et depuis, il a une drôle de démarche. On dirait qu’il porte des chaussures à talons hauts, et qu’il a adopté la démarche prudente et élégante des vieilles dames qui reviennent de l’église. On l’appelle Marquis, mais mes amis le surnomment « madame la marquise ».
J’ai pas vu arriver Marquis. Il était là un matin. Maigre avec de grands yeux noirs. On lui a donné à manger et on a attendu qu’il s’en aille. Il avait décidé que c’est ici qu’il allait vivre. De plus il avait choisi de dormir sur mes jambes la nuit. Au début je faisais des rêves où je n’arrivais pas à bouger jusqu’à ce que j’aie compris qu’il en était la cause. Depuis je le retrouvais souvent dans mes rêves, marchant à mes côtés. Da est plus rassurée quand je pars en vadrouille avec Marquis.
Il a eu un accident de voiture et depuis il boite. Une fois je ne l’ai pas vu à mon réveil. On l’a cherché partout en vain. Les gens disaient qu’ils l’avaient aperçu quelque part mais c’était toujours une fausse alerte. Un jour, ou plutôt une nuit, je sentis que mes jambes s’alourdissaient dans mon rêve, et je me suis réveillée en sueur et en joie. C’était Marquis.
– L’odeur du café
– Vers d’autres rives

L’oiseau schizophone


Les petites araignées
Les petites araignées aux pattes frêles sortent des trous que creuse la pluie. Elles envahissent tranquillement la galerie. C’est le territoire des fourmis. Elles sont mignonnes ces petites araignées bleues. Des bébés. Elles vont se faire dévorer par de vieilles fourmis rusées, sournoises et féroces. Une guerre sans merci.
– L’odeur du café

Les canards de Da
Naréus a donné un couple de canards à Da il y a quelques années et elle en prend soin. Aujourd’hui on en a une cinquantaine qui se baladent dans les environs de mare à mare. Tout le plaisir de Da c’est de les voir rentrer le soir à la queue leu leu ; jusqu’aux plus petits toujours à traîner en chemin. La différence entre Naréus et Da c’est que Naréus mange ses canards avec ses amis alcooliques et Da, point. Les canards de Da ont cet air serein que n’ont pas les autres, qui anticipent leur destin tragique. Il arrive parfois qu’un alcoolique mange un canard de Da et la punition tombe comme un couperet : il est privé de café pendant un mois. Disgrâce temporaire mais il refait le coup, c’est le déshonneur. Il arrive même qu’on lui ramène un petit canard rendu trop loin de sa famille. Tout Petit-Goâve prend soin des canards sacrés. Il y a toujours ce vieux canard qui, chaque matin, vient dire à Da la date de sa mort et Da fait semblant de ne pas comprendre, ce qui le vexe. Il s’en va avec des coin-coin sonores et furieux.
– Vers d’autres rives

La petite souris
J’ouvre la porte.
La petite souris
file derrière l’évier.
Je reste sans bouger
quelques secondes,
pour voir cet éclair
traverser la chambre
en diagonale. ↗
Nathalie dort encore.
J’observe son corps ferme
de nageuse du samedi matin
à la piscine municipale.
Elle marmonne
dans son sommeil.
La souris sous la table
me fait presque un clin d’œil.
Cette faible pluie annule
tous les autres bruits.
La petite souris s’est approchée
de mon lit.
Je laisse glisser
ma main par terre.
Elle semble fascinée par mes doigts,
surtout mon pouce
qu’elle essaie de ronger
de ses petites dents pointues.
Un léger bruit.
La petite souris se fige.
Un second bruit
la fait fuir.
Elle se retourne
juste avant de rentrer
dans une cavité
et me regarde.
Ses yeux vifs
sont d’une insoutenable
douceur.
Quand le temps est si gris
je suis d’une humeur
massacrante
et la petite souris sait
qu’elle ne doit m’adresser
la parole
sous aucun prétexte.
La petite souris
montre le bout
de son nez
à l’instant.
Je lui coupe
de petits morceaux
de fromage
qu’elle grignote sur la table.
Nathalie pousse un cri.
Elle vient de voir une souris
sur mon dos.
Je reprends mon calme
pour lui expliquer
que la petite souris
a l’habitude
de se promener sur moi
quand je fais la sieste.
J’ai passé l’après-midi
à rassurer Nathalie,
à boire
de la vodka,
et à essayer
de faire comprendre
à la souris,
bien sûr après le départ
de Nathalie,
qu’elle est ici chez elle
et qu’elle n’a pas à avoir peur comme ça.
Quand les nuits d’hiver
sont longues,
c’est à la souris
que je raconte
mes angoisses.
Elle aussi a
ses propres problèmes.
Cela fait trois jours
que je mets sous le lit
une soucoupe de lait
pour la souris
et qu’elle la dédaigne.
Ce soir, j’essaierai
du fromage.
La petite souris,
cette vieille complice
des mauvais jours.
Elle est morte hier soir.
Je l’ai découverte
au pied de la table.
Rien
de plus doux
dans ce monde
qu’un corps de souris
morte.
La mouche, partie.
La souris, morte.
Je suis donc le dernier représentant
du règne animal
dans cette petite chambre
crasseuse mais lumineuse.

Le Mosasaurus hoffmanni
Et si Izo venait de la mer ? J’ai fait mes recherches afin de remonter son arbre généalogique. Je préviens que c’est technique.
J’ai vu chez un ami dernièrement le film Batman Returns où Danny DeVito joue le rôle du Pingouin qui a pris forme humaine pour avoir le contrôle de Gotham City en devenant son maire. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille c’est qu’à la fin le Pingouin s’est enfui en se glissant dans l’eau alors que je venais d’apprendre que Izo s’était construit un petit wharf personnel. Et si Izo venait de la mer ? J’ai fait mes recherches afin de remonter son arbre généalogique. Je préviens que c’est technique. Voilà l’ancêtre. « Le Mosasaurus hoffmanni, grand reptile du Crétacé supérieur, appartient à la famille des Mosasauridae, un clade de squamates diapsides étroitement liés aux vananoïdes modernes (Izo est-il donc un vananoïde moderne ?) Morphologiquement, il présente un crâne robuste avec des arcs temporaux diapsides et une dentition conique acrodonte adaptée à la prédation active. Ce prédateur apex mesurait jusqu’à 17 mètres et possédait un corps fusiforme (aujourd’hui on dirait un petit baril) hydrodynamique, des membres antérieurs et postérieurs transformés en palettes natatoires et une queue hypocodale (bien cachée
aujourd’hui) renforcée d’une structure favorisant la propulsion rapide dans les eaux épicontinentales (le wharf). La microstructure osseuse dense et les adaptations pulmonaires suggèrent une capacité de plongée prolongée. » Un ancien lieutenant de Izo a confirmé tout ça.


