
L’énigme du retour d’un manuscrit
Le premier éblouissement n’est pas le texte, mais sa forme, avant même de lire. Tout Laferrière est déjà là, jusqu’à celui qui dessinera à la main ses livres, en artisan. L’amour de la littérature, du cinéma, du jazz, bien sûr, mais aussi l’écriture en fragments bien avant que ça ne devienne à la mode, le tout tapé fébrilement à la machine à écrire Remington, et surtout accompagné d’une multitude de photos d’artistes entourées de mots méticuleusement mis en page pour les contourner – et il tapait à un doigt ! Laferrière utilise les vrais noms de ses amis, par exemple Roland Désir, transformé en Bouba dans la version publiée en 1985, qui lui est d’ailleurs dédiée.
Chantal Guy, La Presse ↗
L’énigme du retour d’un manuscrit
J’ai versé du vin dans un verre et mis du Charlie Parker dans mes oreilles, en m’installant au lit avec le précieux document. Le premier manuscrit de Dany Laferrière, qui allait donner naissance à Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer – et à un écrivain.
« Faut lire Hemingway debout, Basho en marchant, Proust dans un bain chaud, Cervantès à l’hôpital, Simenon dans le train (Canadian Pacific), Dante au Paradis, Dostoievsky (sic) en Enfer, Miller dans un bar enfumé avec hot-dog, frites et coke… »
Camille, son agente, m’avait apporté dans l’après-midi ce manuscrit, dans un cartable où elle a pris soin de protéger chaque page. C’est stressant, un manuscrit original qui n’a pas vu la lumière du jour depuis plus de 35 ans. Il traînait dans les boîtes d’une amie de Dany depuis sa création, il m’a fait le cadeau de le lire. En tout cas, on ne peut pas le lire dans le bain, même si son auteur a toujours fait l’éloge de la lecture en baignoire. Mais ça m’émeut tout le temps, surtout que ça n’existe plus, ce genre de truc, depuis l’ordinateur.
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Le premier éblouissement n’est pas le texte, mais sa forme, avant même de lire. Tout Laferrière est déjà là, jusqu’à celui qui dessinera à la main ses livres, en artisan. L’amour de la littérature, du cinéma, du jazz, bien sûr, mais aussi l’écriture en fragments bien avant que ça ne devienne à la mode, le tout tapé fébrilement à la machine à écrire Remington, et surtout accompagné d’une multitude de photos d’artistes entourées de mots méticuleusement mis en page pour les contourner – et il tapait à un doigt! Laferrière utilise les vrais noms de ses amis, par exemple Roland Désir, transformé en Bouba dans la version publiée en 1985, qui lui est d’ailleurs dédiée.
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La citation en épigraphe de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer est tirée du Code noir français de 1685 qui affirmait que le Noir « est un meuble ». On ouvre le manuscrit sur une citation de Virginia Woolf (avec sa photo) : « It is a great thing being an ennuch as I am. »
Dans sa chambre à lui, il se trouvait des affinités avec l’auteure d’Une chambre à soi.
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Nous avons donné rendez-vous à Dany Laferrière au carré Saint-Louis, qu’il considère comme son fief littéraire, près de l’appartement où il habitait quand il a écrit ce manuscrit. Le hasard est un grand écrivain, car c’est dans ce même immeuble, un peu minable à l’époque, que mes amis et moi allions acheter de la drogue à un pusher quand nous étions ados. J’étais en quête de mes premiers paradis artificiels en lisant Baudelaire sur le gazon du carré Saint-Louis. Un peu Miz Punk, Miz Littérature et Miz Suicide, au fond. Mais comment aurais-je pu savoir qu’avait vécu là un jeune Haïtien qui venait de publier sa bombe et que son œuvre allait me mener jusqu’en Haïti la veille du tremblement de terre de 2010 ?
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Dany est arrivé au parc avec sa vieille Remington pour reproduire une fois de plus la photo en couverture de son premier livre, où on le voit sur un banc, pieds nus, avec sa machine à écrire, une bouteille de bière dans un sac de papier brun. Il traîne aussi dans un coffret les carnets de ses prochains livres, parce que la pandémie lui a donné la fièvre créatrice. Il en a écrit quatre ! « Une pandémie, c’est un rêve pour un écrivain », confesse-t-il en enlevant ses souliers. À l’époque de la sortie de son premier roman, il voulait une photo de lui sur un matelas crasseux, pour faire comme l’écrivain Bukowski, et Jacques Lanctôt lui avait dit que ça tapait trop dans le cliché du Noir pauvre. « Mais je veux faire comme Bukowski !», avait-il protesté.
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Ce manuscrit n’était pas perdu. Il avait été confié à Annick Bengle, fille de Rollande Bengle, propriétaire de la librairie Québec Amérique où Dany passait ses samedis. La librairie appartenait avant à Victor-Lévy Beaulieu, qui avait « le génie de la faillite », dit Dany. « Québec-Amérique, tout VLB est là-dedans », ajoute-t-il, en précisant que son livre sur Melville est un chef-d’œuvre.
En fait, le seul manuscrit perdu de Dany s’intitulait Hotel King Salomon Star, d’après le nom d’un hôtel de passe près de son école en Haïti. Il est content de l’avoir perdu. « Tu imagines si j’avais commencé avec Hotel King Salomon Star ? J’aurais été un écrivain local ! » Il est plutôt devenu un immortel de l’Académie française, en se donnant naissance au carré Saint-Louis. Selon lui, un écrivain doit commencer par la fin, là où il est précisément dans sa vie, avant de dérouler le fil du passé. C’est exactement ce qu’il a fait avec Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, qui a saisi une époque précise de Montréal, pour devenir un marqueur de la littérature québécoise.
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Annick était une femme recluse, un peu agoraphobe, dont il était le seul ami, et vice-versa, quand il ne connaissait encore personne ici. C’est elle qui a collé les photos sur les pages et l’a convaincu de publier. Rollande et ses deux filles, Annick et Dominique, ont été les trois fées de Dany, gâté dès le début par des femmes magiques penchées sur son berceau. Je pense ici aussi à Maggie, sa femme, mère de ses filles, avec qui il vit depuis 1979, que j’adore. À la mort d’Annick, le document s’est retrouvé chez l’un de ses frères pendant quelques années, avant de revenir il y a environ deux semaines vers Dany, alors qu’on vient de souligner les 35 ans du roman.
Des pages complètes se retrouvent dans le livre publié, mais il a enlevé de ce manuscrit écrit pour son seul plaisir le côté précieux, où le jeune critique de cinéma passait des heures au Ouimetoscope à voir les films de Duras ou de Godard. L’environnement culturel montréalais des années 1980 est très présent dans le texte ; si le narrateur tire le diable par la queue, on n’est pas pour autant chez les incultes, et j’ai reconnu tous les endroits où je bouffais de la culture, moi aussi.
« Ce manuscrit est encore plus en rupture que le livre publié. À Montréal, j’étais à l’endroit exact où devenir quelqu’un d’autre, ce qui est pour moi la grande promesse humaine. Tout le contraire de ces histoires d’appropriation culturelle. Nous sommes nés pour devenir quelqu’un d’autre. »
— Dany Laferrière
« L’esprit est plus raffiné, plus cultivé, plus libre, mais quand je me suis mis à la tâche, j’ai pensé au lecteur et j’ai refait le livre, se souvient Laferrière. J’ai enlevé les choses qui auraient pu paraître trop « fancy », pour être plus grand public. » Ensuite, il n’a fait qu’à sa tête, et le public est resté. D’ailleurs, des passants nous interrompent deux ou trois fois pendant l’entrevue pour faire des photos avec l’écrivain.
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Dany n’avait pas ouvert ce manuscrit depuis des lustres. Qu’est-ce que ça lui fait de le tenir entre ses mains aujourd’hui ? « Je ne savais pas que c’était aussi bon, je pensais que c’était plus brouillon. » J’éclate de rire. C’est cette assurance à tout casser que j’ai toujours aimée chez lui, quelque chose d’assez rare chez les écrivains, surtout au Québec. Quelque chose de très haïtien aussi, qu’il souligne en rappelant ce voyage que nous avions fait dans son village de Petit-Goâve, où il avait été reçu en grande pompe, après le prix Médicis pour L’énigme du retour. On avait demandé à une fillette de 12 ans ce qu’elle voulait devenir quand elle serait grande et elle avait répondu : « Mieux que Dany Laferrière. » Il avait adoré.
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C’est cet esprit-là qui a guidé ce manuscrit, écrit dans la joie la plus totale. Ça suinte par tous les pores du papier. Un dandy venait d’arriver en ville, et il s’apprêtait à dégainer avec sa Remington. Il n’avait même pas l’intention de publier, il faisait ça pour se libérer de l’usine de Salaberry-de-Valleyfield où il a travaillé de nuit pendant huit ans, comme ouvrier « illégal », à faire des tapis en peaux d’animaux. Avec une grande conscience de sa valeur et de son talent. De 18 à 23 ans, il était critique de cinéma et de littérature en Haïti, rappelle-t-il. Il avait connu une enfance et une adolescence heureuses de la classe moyenne, couvé par les femmes de sa famille, à lire autant qu’il le voulait. « Quand je suis arrivé à Montréal, j’étais déjà un être accompli. J’ai fait l’apprentissage de la vie. J’étais payé au noir pour un travail abominable et quand je me mettais à faire ça, dit-il en montrant les pages, je savais que j’étais dans le luxe. »
« Ce monde-là devait être réveillé, celui de la culture, où j’étais en Haïti. C’était impossible que je recule. Seule la littérature pouvait me permettre ça. Si j’étais resté en Haïti, peut-être que je n’aurais même pas écrit. »
— Dany Laferrière
Je comprends cette certitude du luxe qu’apporte la littérature. Je suis entrée dans l’univers Laferrière par Chronique de la dérive douce, qui demeure un de mes livres préférés à vie, car il m’a donné du courage très jeune. Il me confirmait dans le choix de la littérature, quand je revendais des livres pour manger, tandis que Dany, lui, coupait dans la bouffe (et lorgnait les pigeons du carré Saint-Louis) pour s’acheter des livres. Il croyait comme moi qu’on ne pouvait être démuni quand on avait la littérature de son bord – avec en plus la beauté de Montréal en ouvrant simplement la fenêtre. Je venais de découvrir un frère. The rest is history, comme on dit.
13 août 2021




Dany Laferrière faisait la météo, à sa façon, en se promenant en ville, avec sa caméra sur le dos, et en posant toutes sortes de questions à monsieur et madame tout le monde. Les auditeurs ont protesté, en faisant valoir qu’ils ne pouvaient s’habituer à voir un Noir du sud se promener dans la neige. La direction de TQS a lors muté notre brave reporter au Petit journal, un vrai téléjournal diffusé en fin d’avant-midi pour les jeunes. Laferrière nous a raconté cette histoire abracadabrante lors d’un congrès du Centre de journaliste d’enquête. Sans amertume, il s’est contenté de conclure: «Le Noir dans la neige a frappé en plein coeur de l’inconscient collectif des Québécois.» Tout le monde a ri , mais le message était limpide.
Gerald LeBlanc, La Presse ↗

Il faut être un peu fou pour écrire un livre intitulé Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Dany Laferrière est en effet un plaisant farfelu. Plus je le vois, plus je le trouve drôle.
Même devant les pires injustices et les plus navrantes absurdités, ce fils d’Haïti garde un fond de confiance dans la vie qui désarme les cœurs les plus endurcis. Dany fait partie de la poignée de journalistes « ethniques » embauchés par le réseau de télévision Quatre-Saisons. Cette innovation — une des rares dignes de mention à QS — continue de faire honte à la vénérable société Radio-Canada.
Dany faisait la météo à sa façon, en se promenant en ville, caméra sur l’épaule, posant toutes sortes de questions à monsieur et madame Tout-le-Monde. Les auditeurs ont protesté, affirmant qu’ils ne pouvaient s’habituer à voir un Noir du Sud se promener dans la neige. La direction de QS a alors muté notre brave reporter au Petit Journal, un véritable téléjournal diffusé en fin d’avant-midi pour les jeunes. Dany nous a raconté cette histoire abracadabrante lors d’un congrès du Centre des journalistes d’enquête. Sans amertume, il s’est contenté de conclure : « Le Noir dans la neige a frappé en plein cœur de l’inconscient collectif des Québécois. » Tout le monde a ri, mais le message était limpide.
C’est à une autre rencontre de journalistes que j’ai revu Dany Laferrière. Le dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), tenu en décembre, portait justement sur l’ouverture des médias d’information à la réalité multiethnique de Montréal. Prêchant par l’exemple, la FPJQ en avait profité pour se doter d’un conseil d’administration reflétant la diversité de la société montréalaise. Avant chaque élection, on faisait valoir qu’une telle était Noire, qu’un autre était Montagnais, etc.
On comptait les derniers votes lorsque Dany s’est avancé solennellement au micro pour dire : « Monsieur le président, je tiens à protester avec toute l’énergie dont je suis capable. Je n’ai en effet été proposé à aucun poste. Et pourtant, je suis Noir, j’ai eu une enfance malheureuse — très malheureuse même — car mes parents se sont séparés quand j’étais tout jeune. Il est vrai que je ne suis pas une femme, mais ma femme est une femme…»
Après un moment de gêne, tout le monde a éclaté de rire. En nous rappelant de ne pas dramatiser, de ne pas trop nous prendre au sérieux même en discutant des problèmes les plus graves, Dany venait de libérer chacun de cette culpabilité et de cette prétention à l’angélisme qui ne mènent nulle part.
J’ai revu Dany Laferrière dimanche soir à Quatre-Saisons, lors d’un quiz visant à mesurer notre degré de racisme. Sa seule présence m’a convaincu de regarder cette émission spéciale de Caméra 88, qui verse hélas trop souvent dans le voyeurisme du genre « freak show ».
L’épais CF, personnifié par le grossier Gérard Laflaque, et l’innocente victime haïtienne, incarnée par le gentil Laferrière, formaient le couple idéal du bon et du méchant, de l’oppresseur et de l’opprimé. Ce fut une bonne émission — pas très subtile sans doute — mais assez directe pour ne pas noyer le message dans des nuances ondulantes.
Comme toujours, Dany Laferrière y a projeté non pas la haine ni le désespoir, mais la force de celui qui nous pousse à rire de nos travers en riant des siens. Certains diront peut-être que Dany est en train de devenir un « Uncle Tom », un gentil Noir qui fait rire les Blancs. Je crois plutôt qu’il contribue, avec talent et passion, à un changement de mentalité dont nous avons un urgent besoin à Montréal.
Castigat ridendo mores ! ou « Elle corrige les mœurs en riant ! » — c’est la devise de la comédie, mais aussi celle de Dany Laferrière, qui pourrait bien devenir un de nos grands comiques.
La Presse, 9 mars 1988

Pourquoi écrivez-vous?
Blessé: Vous me demandez ça comme si je n’avais aucun talent pour écrire !
Intéressé : Parce que je ne danse pas, je ne chante pas, je ne joue ni au saxe ni au basket et que les filles me sont interdites.
Torturé : Parce que je suis masochiste et que la phrase est un terrible fouet. Aïe !
Psychanalysé : Parce qu’un jour ma mère m’a laissé dans le noir.
Sauvé : Parce que sinon je serais encore à l’usine.
Surpris : Parce qu’une telle question est franchement indiscrète.

C’est la question qui importe
Dans quelle langue écrivez-vous ?, me demande Le Monde. Bien sûr le mot langue qui tient un certain nombre d’écrivains, ceux du Tiers-monde notamment, à la porte de la littérature – on arrivera un jour à la question du style -, est encore là, mais la vieille question a changé si radicalement de forme que j’ai dû la relire trois fois pour bien la comprendre.
Dany Laferrière, Le Monde, 26 mars 2010 ↗

J’étais habitué à ce qu’on me fasse le reproche de ne pas écrire dans ma langue maternelle. Comme si un huissier m’indiquait brutalement que le terrain sur lequel je venais de construire ma maison ne m’appartenait pas. Avec cette dernière question, j’ai l’impression d’avoir enfin le choix. Un vent frais. Et si je la garde un peu dans ma main, la retournant dans tous les sens, comme un enfant fait avec un objet étrange et beau qu’il vient de trouver et dont il se demande à quoi ça peut bien servir, c’est que je veux savourer le moment. En vingt-cinq ans de présence sur la scène littéraire, c’est la première fois que je ne me gratte pas l’avant-bras avant de répondre à une question.
Ceux qui écrivent dans leur langue maternelle, ignorant le drame des pays conquis, ne comprendront pas ma surprise. Au pire, ils se demanderont si le Journal n’est pas en train de prolonger l’interrogatoire de l’agent d’immigration. Au mieux ils y verront un rapport avec le style. La langue littéraire. Le moi écrivain. Ce sera pour eux un moyen pour expliquer à ces gens bornés de la droite identitaire que la littérature est une fenêtre par où s’envole l’esprit, que la nation tente justement de garder enfermé. Ce sera pour ces écrivains, à qui personne n’a jamais reproché de ne pas écrire dans leur langue maternelle, une bonne occasion pour souligner que c’est le regard qui fait la grammaire et non le contraire. L’écriture étant plus une posture qu’une servitude. Je sens pointer un nouveau débat.
Au risque qu’on me ferme la porte au nez, je vais continuer à savourer la question. Je la trouve enjouée, subversive, toute pleine de surprises. J’aurais bien aimé la poser à Diderot, celui du début du Neveu de Rameau. C’est une question qui invite à s’asseoir sur un banc de parc par une journée de printemps. Si vous savez dans quelle langue vous écrivez, c’est que vous êtes tout sauf un écrivain. C’est croire que vous couper les veines vous permettra de mieux voir courir votre sang. Je vous assure que ce n’est pas chaque jour qu’on croise une question qui ne semble pas chercher de réponse. Elle laisse soupçonner, et ce n’est pas rien, que la langue littéraire n’est pas celle du pays où l’on est né.
Mais ôtez-moi de ce léger doute. Dans quelle langue écrivez-vous ? On ne s’attend pas, j’espère, à une réponse de premier niveau, où j’aurai à expliquer que j’écris en français même si ma langue maternelle est le créole. Il m’est déjà arrivé de voir de la subtilité là où il n’y en avait pas. Je ne risque rien de tel avec Le Monde. J’ai bien compris : c’est une question raffinée. Je ne m’emballe pas pour rien. C’est qu’un tel luxe se fait rare de nos jours. Alors je me souviens avoir dit à mon traducteur américain à propos de mon premier livre : ce sera facile à traduire car c’est déjà écrit en anglais, seuls les mots sont en français. Et pour prouver que je peux écrire en français dans toutes les langues du monde, j’ai titré l’un de mes romans : Je suis un écrivain japonais.
On écrit précisément pour quitter son corps et l’espace où l’on vit. Pour être un autre. J’écris dans la langue de celui qui est en train de me lire.
Dany Laferrière, Le Monde des livres
Spécial Salon du livre
30 ans de littérature française
Pour une littérature en langues françaises

Pour une fois avec Martin Matte
Martin Matte répond au Questionnaire de la règle de trois de Dany Laferrière ↗
Le développement doit obéir au principe d’unité défini par Boileau. La règle de trois visant à renforcer l’illusion théâtrale en réduisant l’écart entre action et représentation.
Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.
- Quand vous voyez une fenêtre ouverte, pensez-vous à un voleur, à un amant ou à la pleine lune.
- Si vous rencontrez une fleur au bord du chemin, vous la respirez sans l’arracher, vous la prenez pour l’offrir ou vous la gardez pour vous.
- Vers deux heures de n’importe quel après-midi d’été, sur une terrasse, que faîtes-vous? vous commandez une salade niçoise avec un verre de vin rouge en attendant quelqu’un, vous lisez un roman où il est question d’une tempête de neige ou vous dessinez dans un carnet les visages et les paysages qui vous entourent.
- Après l’amour, vous regardez le plafond en pensant que ce moment est unique, vous écoutez Nina Simone ou vous avez envie de retourner à ce petit restaurant manger une montagne de spaghetti.
- Durant vos nuits d’insomnie, repensez-vous à votre enfance pour vous calmer, repassez-vous la journée entière dans votre tête en analysant chaque détail ou vous levez-vous pour nettoyer la maison de fond en comble.
- Êtes-vous un romancier qui voudrait être une musicienne, un danseur qui rêve d’être cinéaste ou un peintre qui souhaiterait de toutes ses forces monter sur les planches.
- Quand vous entendez parler d’un artiste, vous cherchez à le connaître par sa production artistique sans nécessairement penser à ses origines, par des détails de sa vie qui pourraient le rapprocher de vous, ou attendez-vous patiemment le bon moment pour le découvrir.
- Quand vous pensez au cinéma, vous voyez-vous derrière la caméra, devant la caméra ou dans la production à ramasser l’argent et à réunir les gens qui font le film.
- Êtes-vous une obsessionnelle qui va jusqu’à la perfection de ce qu’elle entreprend, quelqu’un qui veut à chaque fois changer de forme et prendre des risques jusqu’à pénétrer dans des territoires inédits ou préférez-vous contempler plutôt que de produire.
- Les arts, est-ce pour mieux vivre, pour nous amener à réfléchir plus sur notre mode de vie, ou une façon de répondre à la violence du monde?
- Lisez-vous jusqu’au bout un livre que vous n’aimez pas?
- Êtes-vous du genre à faire lire à vos enfants les livres que vous avez aimé dans votre enfance même si ça vous paraît moins intéressant aujourd’hui?
- Est-ce que vous écrivez quelque chose que vous n’avouerez même pas sous la torture?
- Êtes-vous prêt à rompre avec quelqu’un qui détesterait un livre que vous avez adoré?
- Entre ces trois choses, mettez dans l’ordre de grandeur : un bon repas, un bon livre, une bonne nuit d’amour.
- Si vous étiez la petite Alice, choisiriez-vous de rester dans le monde magique de l’autre côté du miroir, ou de revenir dans la réalité pour raconter votre histoire?
- S’il y avait le feu chez vous, quel objet précieux emporteriez-vous?
- De quoi avez-vous encore peur?
- Souhaiteriez-vous avoir eu une enfance malheureuse si c’était la seule condition pour écrire une œuvre?
- Vous réveillez-vous la nuit pour lire ou pour écrire?
- Ressentez-vous de l’angoisse ou de l’excitation quand vous commencez à écrire?
- L’obscurité vous apaise-t-elle, ou vous fait-elle peur?
- Avez-vous de la réticence à jeter le moindre papier imprimé, ou faites-vous le ménage constamment dans vos tiroirs?
- Vous voyez-vous en chat, ou en chien?
- L’amour éteint-il la flamme créatrice chez vous, ou l’allume-t-il?
- Vous rappelez-vous vos rêves, ou sont-ils trop flous?
- Votre couleur préférée?
- Votre saison préférée?
- Aimez-vous la contrainte?
- Votre but est-il de vivre pour écrire, ou d’écrire pour vivre?
- Le livre que vous aimeriez avoir écrit?
- Êtes-vous paranoïaque, ou complètement zen?
- Comment se déroulerait un après-midi rêvé pour vous?
- Êtes-vous soleil ou lune?
- Entendez-vous des voix?
6 janvier 2023

