L’odeur du cafĂ©

🏅 Prix Carbet de la Caraïbe

J’ai passĂ© mon enfance Ă  Petit-GoĂąve, Ă  quelques kilomĂštres de Port-au-Prince.

FRANCE

ISBN: 978-2-84304-775-6
240 pages

éditions Zulma
2016

[Vlb, 1991]

CANADA

ISBN: 9782892953244
240 pages

éditions Typo
2010

[Vlb, 1991]

À Da, ma grand-mĂšre, Ă  Marie, ma mĂšre, Ă  Ketty, ma soeur, Ă  mes tantes, RenĂ©e, Gilberte, Raymonde, Ninine, Ă  Maggie, ma femme, et Ă  Melissa, Sarah, et Alexandra, mes filles, cette lignĂ©e interminable de femmes qui, de nuit en nuit, m’ont conçu et engendrĂ©.

Au cƓur de ce rĂ©cit, il y a l’enfance. Celle d’un petit garçon passant ses vacances Ă  Petit-GoĂąve, dans le giron de Da, sa grand-mĂšre. Un accĂšs de fiĂšvre, et le voici privĂ© de jeux avec ses camarades. Alors il reste sur la galerie, assis aux pieds de Da qui se balance sur sa dodine, une tasse de cafĂ© toujours Ă  portĂ©e de main, pour les passants et les voisins. Le long des lattes de bois, l’enfant observe, rĂȘve, se rĂ©gale : la lutte inĂ©gale des fourmis et des araignĂ©es, les gouttes de pluie picorant le sol, les adultes comme ils s’occupent et bavardent, son chien Marquis « Ă  la dĂ©marche de vieille dame »  Il respire les odeurs de la vie.

Chronique des sensations Ă©vanouies et retrouvĂ©es, L’odeur du cafĂ© est une magnifique Ă©chappĂ©e – au temps magique d’une enfance singuliĂšre.

J’ai Ă©crit ce livre pour toutes sortes de raisons. Pour faire l’éloge de ce cafĂ© (le cafĂ© des Palmes) que Da aime tant et pour parler de Da que j’aime tant.
– D. L., extrait du livre

Pour ne jamais oublier cette libellule couverte de fourmis. Ni l’odeur de la terre. Ni les pluies de Jacmel. Ni la mer derriĂšre les cocotiers. Ni le vent du soir. Ni Vava, ce brĂ»lant premier amour. Ni le terrible soleil de midi. Ni Auguste, Frantz, Rico, mes amis d’enfance. Ni Didi, ma cousine, ni Zina, ni Sylphise, la jeune morte, ni mĂȘme ce bon vieux Marquis. Mais j’ai Ă©crit ce livre surtout pour cette seule scĂšne qui m’a poursuivi si longtemps : un petit garçon assis aux pieds de sa grand-mĂšre sur la galerie ensoleillĂ©e d’une petite ville de province. Bonne nuit, Da !

*

Puis j’ai posĂ© ma machine Ă  Ă©crire en face de la fenĂȘtre qui donne sur la cour. Je n’avais qu’à allonger le bras pour caresser les feuilles de l’arbre qui se trouvait dans l’embrasure de ma fenĂȘtre et dont le vent dans les feuilles faisait une musique qui me berçait Ă  l’heure de la sieste.
– D. L., PrĂ©face
29 septembre 2010

Je fuyais l’hiver montrĂ©alais en remontant le cours de ma mĂ©moire jusqu’à la source chaude de mon enfance. Je quittais aussi le bruit et la fureur que gĂ©nĂšrent les mĂ©tropoles nord-amĂ©ricaines pour me rĂ©fugier, au pied de ma grand-mĂšre, sur cette petite galerie de Petit-GoĂąve. Comme il m’était difficile, Ă  l’époque, de songer Ă  vivre en HaĂŻti avec ma famille, je me suis arrĂȘtĂ© Ă  Miami. On a trouvĂ© une maison, dans un quartier tranquille de la ville, devant laquelle j’ai tout de suite plantĂ© un bougainvillier. Puis j’ai posĂ© ma machine Ă  Ă©crire en face de la fenĂȘtre qui donne sur la cour. Je n’avais qu’à allonger le bras pour caresser les feuilles de l’arbre qui se trouvait dans l’embrasure de ma fenĂȘtre et dont le vent dans les feuilles faisait une musique qui me berçait Ă  l’heure de la sieste. C’est dans un pareil moment que surgit le visage Ă  la fois doux et ridĂ© de ma grand-mĂšre qui me souriait et, tout Ă  coup, un grand soleil illumina la piĂšce. C’est pour la garder plus longtemps avec moi que je me mis Ă  Ă©crire L’odeur du cafĂ©. Cette odeur s’était infiltrĂ©e dans tous les recoins de mon enfance. Chaque matin, Ă  Miami, je partais faire le tour du petit lac, pas loin de chez moi, en tentant de ramener au retour quelques images lumineuses d’une Ă©poque magique. Je revenais parfois bredouille, d’autres fois avec une pĂȘche miraculeuse. J’avançais par petites touches. Un matin, j’essayais de faire remonter Ă  la surface tout le bruit de la rue Lamarre un samedi matin. Quelques jours plus tard, je dĂ©crivais la maison, le 88, oĂč je vivais avec ma grand-mĂšre, quelques tantes et mon chien. Puis ce fut la galerie oĂč nous passions le plus clair de notre temps. Cette galerie, je la connaissais bien. Je pouvais me rappeler tout ce monde si grouillant mais invisible aux yeux des adultes qui s’y agitaient. Ma grand-mĂšre qui savait parler aux canards y avait accĂšs. Je me suis longtemps demandĂ© si une des vertus du cafĂ© n’était pas d’effacer les frontiĂšres entre l’univers de l’enfant et celui de l’adulte. Ma grand-mĂšre buvait constamment du cafĂ©. Comment restituer de tels moments en apparence si naĂŻfs, mais plutĂŽt complexes quand on y plonge ? J’ai dĂ©cidĂ© de ne plus chercher une forme particuliĂšre, mais de permettre Ă  cette montagne de dĂ©tails et d’émotions de trouver sa forme dĂ©finitive. La rĂ©alitĂ© impose son style. Je me mets dans l’ambiance de mon enfance et j’essaie d’écrire sans faire attention aux mots. En fait, je n’écris pas, je peins. Tout en rĂȘvant de l’art de ces peintres naĂŻfs dont les tableaux aux traits parfois grossiers et aux couleurs chatoyantes dĂ©gagent une Ă©nergie si primitive qu’on oublie tout esprit critique pour vivre le moment. Pour ma part, je souhaite que le lecteur cesse de lire pour traverser la page et venir flĂąner dans les rues de Petit-GoĂąve. Je suis sĂ»r que si ce pas l’amĂšne Ă  la rue Lamarre, Da lui offrira une tasse de cafĂ© pour fĂȘter les vingt ans de L’odeur du cafĂ©, le roman de son petit-fils. Il me trouvera sur la galerie, toujours fascinĂ© par l’agitation des fourmis. Le temps n’existe pas. Et l’éternitĂ© guette Da.

Dany LaferriĂšre
Paris, 29 septembre 2010.


Quelques extraits

Mon nom
Personne ne connaĂźt mon nom, Ă  part Da. Je veux dire mon vrai nom. Parce que j’ai un autre nom. Da m’appelle quelquefois Vieux Os. J’aime vraiment me coucher le plus tard possible. Quand Da m’appelle ainsi, j’ai vĂ©ritablement l’impression d’avoir cent ans. C’est moi qui ai demandĂ© Ă  Da de garder secret mon nom. Je veux dire mon vrai nom.

Le paradis
Un jour, j’ai demandĂ© Ă  Da de m’expliquer le paradis. Elle m’a montrĂ© sa cafetiĂšre. C’est le cafĂ© des Palmes que Da prĂ©fĂšre, surtout Ă  cause de son odeur. L’odeur du cafĂ© des Palmes. Da ferme les yeux. Moi, l’odeur me donne des vertiges.

Les fourmis
La galerie est pavée de briques jaunes. Dans les interstices vivent des colonies de fourmis. Il y a les petites fourmis noires, gaies et un peu folles. Les fourmis rouges, cruelles et carnivores. Et les pires, les fourmis ailées.
Sur ma gauche : une libellule couverte de fourmis.

La nuit
Da aime veiller tard. Une fois, elle a vu GĂ©dĂ©on, suivi de son chien blanc, qui se dirigeait du cĂŽtĂ© de la riviĂšre. Et cela, un mois aprĂšs la mort de GĂ©dĂ©on. Da n’a peur de rien. Elle a mĂȘme appelĂ© GĂ©dĂ©on qui se cachait derriĂšre un grand chapeau de paille. Il a murmurĂ© quelque chose que Da n’a pas compris.
C’était bien GĂ©dĂ©on puisque son chien le suivait.

Le notaire
Un homme marche sous la pluie. C’est le notaire. Il est habillĂ© de blanc, avec canne et chapeau. Autour de lui, les gens courent dans toutes les directions. On dirait des fourmis ailĂ©es.
Le notaire LonĂ©, de la rue Desvignes, croit qu’un homme digne de ce nom ne court jamais sous la pluie.

Robe jaune
Je ne l’ai pas vue venir. Elle est arrivĂ©e dans mon dos, comme toujours. Elle revenait de la messe de l’aprĂšs-midi avec sa mĂšre. Vava habite en haut de la pente. Elle porte une robe jaune. Comme la fiĂšvre du mĂȘme nom.

Cerf-volant
Je la regarde longuement. Sa mĂšre lui tient fermement la main. Je compte le nombre de pas qu’il lui faut pour arriver chez elle. Des fois, elle me donne l’impression d’ĂȘtre un cerf-volant au-dessus des arbres. Le fil est invisible.

PaupiĂšres
Les paupiùres de Vava. Des papillons noirs. Deux larges ailes. Un battement doux, ample. J’ai mal au cƓur. Noir. Rouge. Je choisis le jaune.

La mer
Je n’ai qu’à me tourner pour voir un soleil rouge plonger doucement dans la mer turquoise. La mer des Caraïbes se trouve au bout de ma rue. Je la vois scintiller entre les cocotiers, derriùre les casernes.

La bicyclette rouge
Cet Ă©tĂ© encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rĂȘvĂ©e. La bicyclette rouge promise. Bien sĂ»r, je n’aurais pas pu la monter Ă  cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge.

Éditions antĂ©rieures

Regard sur l’Ɠuvre 

L’odeur du cafĂ© est un livre remarquable. Un extraordinaire retour Ă  l’enfance, une plongĂ©e dans le souvenir, un rĂ©cit parfaitement rĂ©ussi. D’une finesse d’observation, et d’une tendresse retenue qui n’Ă©clate qu’en une derniĂšre ligne, en mĂȘme temps que d’un classicisme de forme exceptionnel. C’est Ă  la fois japonais et antillais. Et Dany LaferriĂšre est un Ă©crivain

Robert Lévesque, Le Devoir
28 septembre 1991

Vieux os

CE N’EST PAS parce que vous l’avez vu parmi la «bande des six» qu’il est n’importe qui!

Dany LaferriĂšre est un Ă©crivain. Et un homme de culture, la nuance Ă©tant parfois utile, au QuĂ©bec. Dans la bande il ne dĂ©tonnait pas tant par sa couleur de peau que sa couleur d’esprit. Dans l’hystĂ©rie superficielle, on constatait parfois qu’il tentait d’Ă©largir le vocabulaire, d’atteindre le contenu, de faire de la perspective.

Comme un personnage de William Inge, il est arrivĂ© un jour Ă  MontrĂ©al et un bon matin il en est reparti
. Il avait eu le temps de faire de la mĂ©tĂ©o comme un martien, d’Ă©crire deux romans, l’un assez Ă©clatant, l’autre assez ratĂ©, et de perdre un peu de sa crĂ©dibilitĂ© dans une Ă©mission dĂ©bilitante.

Dany LaferriĂšre a lu beaucoup, avant d’Ă©crire. Il lira encore beaucoup, puisque la lecture, quand on l’attrape un bon soir Ă  l’adolescence, et puis toute une nuit, est un vice solitaire qui augmente en vitalitĂ© avec l’Ăąge


Il rit beaucoup, LaferriĂšre. Son rire est bon. On ne peut le connaĂźtre vraiment sans avoir une fois entendu ce rire, dans une salle de théùtre, dans un cafĂ©, au lavoir. C’est une Ă©ruption. Toute une enfance en remonte. Une enfance de soleil, de bananes, de fourmis, de poules, une enfance de bonheur du cĂŽtĂ© de Petit GoĂąve.

Et la voilĂ  enfin cette enfance, en 200 pages. Il en parlait depuis le succĂšs de Comment faire l’amour avec un nĂšgre sans se fatiguer. Il m’avait dit un jour, parlant de ce

livre Ă  venir: c’est une grand-mĂšre et un petit garçon sur une galerie, et la grand-mĂšre lui dit – je crois bien qu’on fera de vieux os, ce soir.

L’odeur du cafĂ© est un livre remarquable, l’un des plus beaux issus de la diaspora haĂŻtienne. En six grandes parties et 38 courts chapitres comprenant chacun plusieurs petits blocs, tous titrĂ©s comme, on Ă©tiquĂšte des piĂšces d’archive, ce jeu de blocs est un extraordinaire retour Ă  l’enfance, une plongĂ©e dans le souvenir, un rĂ©cit parfaitement rĂ©ussi. D’une finesse d’observation, et d’une tendresse retenue qui n’Ă©clate qu’en une derniĂšre ligne, en mĂȘme temps que d’un classicisme de forme exceptionnel. C’est Ă  la fois japonais et antillais. Et Dany LaferriĂšre est un Ă©crivain


Comme dans son premier roman, dans le meublĂ© du carrĂ© Saint-Louis oĂč Bouba restait au lit, attendant que le bonheur passe, l’immobilisme est au coeur du rĂ©cit. C’est l’Ă©tĂ© 1963 Ă Petit-GoĂąve. Le narrateur a 10 ans, il a eu des fiĂšvres et le docteur Cayemitte a conseillĂ© Ă  Da, sa grand-mĂšre oĂč il vit, de le garder au lit durant les grandes vacances. En fait, il restera sur la galerie, aux pieds de Da qui se berce et qui boit du cafĂ©.

De cet observatoire, en haut de la rue Lamarre, pas loin du parc Ă  bestiaux oĂč ses copains jouent au football, avec la mer des CaraĂŻbes au bout de la rue, les casernes, les cocotiers et les montagnes chauves, et la jolie Vava qui passe, et les fourmis qui bossent, le narrateur (Ă  la recherche du temps perdu) va nommer les choses; c’est quelqu’un qui a rĂ©ussi Ă  revenir en arriĂšre, Ă  rĂ©investir la peau du gamin qu’il fut, et qui, au temps prĂ©sent, dans le saisi du souvenir, dit, raconte. Tout ça vient d’arriver. Comme dans un rĂȘve oĂč l’on tĂ©moigne hypnotisĂ©, le narrateur dit : nous avons un chien, mais il est si maigre et si laid que je fais semblant de ne pas le connaĂźtre.

Le monde tourne autour de Da. Et le paradis c’est la cafetiĂšre de Da, c’est l’odeur du cafĂ© des Palmes. Y ont droit c eux qui s’approchent, la vieille marchande de poules, le cireur de chaussures qui fait le diable au carnaval, le notaire LonĂ© de la rue Desvignes, et mĂȘme GĂ©dĂ©on un mois aprĂšs sa mort.

Il y a un travail fou dans ce genre de mosaĂŻque littĂ©raire. Le dĂ©coupage contient en centaines de blocs autant d’impressions revĂ©cues, d’Ă©motions contenues, c’est un parcours en dĂ©licatesse, en finesse. Toute l’intelligence du monde passe dans la façon qu’a LaferriĂšre de simplifier une allusion, de cerner un souvenir, de retenir une Ă©motion, de taire un commentaire.

L’odeur de cafĂ©, Dany LaferriĂšre, VLB Ă©diteur, 1991.

*

À certains Ă©gards, son rĂ©cit est si peu haĂŻtien, qu’on n’aurait qu’Ă  remplacer le sable par la neige pour le trouver quĂ©bĂ©cois. La dictature et la misĂšre absolue n’y sont pas non plus. Elles viendront bien assez vite. Et pour les yeux Ă©merveillĂ©s de l’enfant qui dĂ©couvre le monde, il y a bien dĂ©jĂ  assez de mystĂšres Ă  comprendre.
Entrevue avec Bruno Dostie, La Presse
29 septembre 1991

Dany LaferriĂšre: une parenthĂšse de bonheur!

« Je la regarde longuement. Sa mĂšre lui tient fermement la main. Je compte le nombre de pas qu’il lui faut pour arriver chez elle. Des fois, elle me donne l’impression d’ĂȘtre un cerf-volant au-dessus des arbres. Le fil est invisible. »

Tout le livre, fait de ces courts paragraphes portant chacun son titre, est Ă©crit dans ce style trĂšs dĂ©pouillĂ©, et sensuel. L’ odeur du cafĂ©. Le bruit de la rue. La couleur du ciel. « C’est japonais », commente l’auteur Dany LaferriĂšre.

Son troisiĂšme livre L’Odeur du cafĂ© raconte ses grandes vacances de l’Ă©tĂ© 1963, Ă  Petit-GoĂąve, alors que la maladie le retenait Ă  la maison. Il est toujours publiĂ© Ă  MontrĂ©al, chez VLB, comme ses deux premiers romans, mĂȘme s’il vit pour l’instant Ă  Miami, et mĂȘme si le succĂšs international de Comment faire l’amour avec un nĂšgre sans se fatiguer en 1985, et du film qui en a Ă©tĂ© tirĂ©, lui ouvrirait des portes Ă  Paris comme Ă  New York.

Mais mĂȘme s’il se « sent de plus en plus HaĂŻtien, QuĂ©bĂ©cois et AmĂ©ricain Ă  la fois », il reste fidĂšle Ă  MontrĂ©al, oĂč il s’est dĂ©couvert aprĂšs y avoir trouvĂ© un refuge dĂ©finitif en 1978. C’est que l’anglais, il « ne le parle toujours pas »; que Paris, « a une odeur de cliché »; et que « MontrĂ©al, est un lieu nouveau, qu’il est intĂ©ressant de faire dĂ©couvrir. On l’a un peu mĂ©prisĂ©, mais un jour ça va ĂȘtre son tour, comme Vienne a eu le sien. »

Pour l’instant, c’est au tour de Petit-GoĂąve, la petite ville d’HaĂŻti oĂč il a vĂ©cu les premiĂšres annĂ©es de sa vie, et que « mĂȘme les gens de Port-au-Prince vont dĂ©couvrir Ă  travers mon rĂ©cit. Je n’ai jamais lu un bon reportage sur HaĂŻti. Depuis 30 ans, les Ă©crivains ne parlent que de la dictature. Moi, mon obsession a toujours Ă©tĂ© de ne pas ĂȘtre avalĂ© par mon contraire: le

DuvaliĂ©risme en HaĂŻti, le racisme ici. J’ai voulu dĂ©crire une petite ville oĂč, en apparence, il ne se passait rien. Rentrer dans la tĂȘte des gens. Chaque petit dĂ©tail est d’une prĂ©cision maniaque. »

Et mĂȘme si le texte garde cette dĂ©sinvolture apparente qui est la quintessence du style pour Dany LaferriĂšre qui croit que l’ »élĂ©gance, c’est d’effacer ses traces », il reste trĂšs « écrit ». Il a repassĂ© par-dessus l’enfant qui le raconte.

Au 88 de la rue Lamarre

Le « je » du livre, c’est lui Ă  dix ans. Et son personnage central est sa grand-mĂšre maternelle Da dont il observe le manĂšge. Sans jamais quitter sa galerie du 88 de la rue Lamarre, elle semble rĂ©gner sur la vie de tout le quartier. Chacun passe Ă  tour de rĂŽle. L’informe des derniĂšres rumeurs. Demande conseil. Aux uns, elle accorde audience, et sert un cafĂ© qui est sa seule nourriture. Aux autres, qui n’ont qu’Ă  passer leur chemin, elle le refuse. En disant aussi long Ă  l’enfant qui boit ses mots par ces silences calculĂ©s que par ses rĂ©flexions imagĂ©es.

Car l’enfant que personne ne semble remarquer, et auquel on ne s’adresse jamais que comme s’il n’Ă©tait pas lĂ , par l’entremise de sa grand-mĂšre, est toujours lĂ . Il observe tout. Retient tout. Apprend de l’ancĂȘtre, la vie, et la sagesse immĂ©moriale. « C’est un livre d’initiation. J’Ă©tais celui qui n’Ă©tait pas beau, qui n’Ă©tait pas aimĂ© des filles. Alors je me souviens. Frantz lui – le camarade d’enfance du rĂ©cit dont toutes les filles sont amoureuses – ne se souvient probablement de rien. »

Mais c’Ă©tait encore au beau temps de l’enfance, des amours enfantines, de « la parenthĂšse de bonheur », comme il dit, « avant que le sexe et le dĂ©sir ne viennent tout gĂącher. Quand je rĂȘve, c’est Ă  ça: Ă  Petit-GoĂąve, entre 1953 et 1963.

Loin de Vieux et de Bouba


Dany LaferriĂšre est nĂ© le 13 avril 1953 Ă  Port-au-Prince. « À minuit »! L’heure du crime, ou l’heure du rĂȘve. Son nom est encore Windsor KlĂ©bert. Le nom secret que sa grand-mĂšre lui donnera, et qu’il faut protĂ©ger comme son Ăąme sous peine d’ĂȘtre envoĂ»tĂ©, ne sortira au grand jour que beaucoup plus tard, sur la couverture de ses livres. Pour l’instant, son pĂšre qui conteste le rĂ©gime – c’est un ex-compagnon de Duvalier, un ex-maire de la capitale devenu « rĂ©volutionnaire » comme on dit en HaĂŻti – le confie pour sa sĂ©curitĂ© Ă  la tranquillitĂ© de Petit-GoĂąve, et aux bons soins de sa grand-mĂšre.

Il ne reverra plus son pĂšre qu’Ă  sa mort, en exil Ă  New York, et grandira dans un monde de femmes. On remarquera en lisant son rĂ©cit, que lui autant que pour les enfants qui l’entourent, c’est une femme, mĂšre ou grand-mĂšre, qui voit Ă  leur Ă©ducation. « Ça, rĂ©pond-il, c’est HaĂŻti pur, ça n’est pas une intention. » Comme sans doute beaucoup de choses de ce rĂ©cit nĂ© de « notations spontanĂ©es », ramassĂ©es au fil des ans, « pour un truc plus rond ».

On comprend une oeuvre plus ambitieuse, un truc moins « japonais » que ce rĂ©cit classique, ramassĂ©, avec son unitĂ© de temps – un Ă©tĂ© – et de lieu: une galerie. Un rĂ©cit centrĂ© « non pas sur les anecdotes, mais sur les Ă©motions: la vie et la mort, le ciel, la pluie, un regard », comme celui qu’il jette sur Vava, la petite fille cerf-volant qu’il admire.

À certains Ă©gards, son rĂ©cit est si peu haĂŻtien, qu’on n’aurait qu’Ă  remplacer le sable par la neige pour le trouver quĂ©bĂ©cois. La dictature et la misĂšre absolue n’y sont pas non plus. Elles viendront bien assez vite. Et pour les yeux Ă©merveillĂ©s de l’enfant qui dĂ©couvre le monde, il y a bien dĂ©jĂ  assez de mystĂšres Ă  comprendre. MĂȘme les rumeurs de sorcellerie qui le traversent, si elles renvoient au vaudou, ne sont pas celles du folklore haĂŻtien: elles renvoient au Grand Meaulne comme aux « contes pour tous » de Rock Demers: tous les enfants du monde ont un jour fait un « sorcier » d’un voisin un peu Ă©trange, une « princesse » d’une petite roturiĂšre, un « chĂąteau » d’une arriĂšre-boutique, et cru sincĂšrement qu’un monstre marin hantait une plage familiĂšre


Le parfum du scandale

On semble bien loin de Vieux et de Bouba, ses personnages dĂ©rangeants et plus cyniques du CarrĂ© Saint-Louis de Comment faire l’amour avec un nĂšgre sans se fatiguer. Mais pas tant que ça. Eux aussi, si l’on oublie la problĂ©matique de l’Occidentale blanche assoiffĂ©e de chair tribale, et du noir qui joue la carte de la jungle pour pogner mĂȘme s’il ne rĂȘve que d’intĂ©gration Ă  l’Occident et Ă  la modernitĂ©, ils mĂšnent une vie de bohĂšme, et tiennent des propos qui ne renvoient guĂšre au ghetto.

On semble bien loin aussi de l’image de clown gentiment provocateur que s’est donnĂ©e l’auteur lui-mĂȘme, et qui s’acquitte avec toute la fougue et la drĂŽlerie qu’on lui connaĂźt, de la promotion de son nouveau livre. Le tourbillon de l’actualitĂ© l’emporte. On parle Meech, Mordecai Richler, CĂ©line Dion, nationalisme frileux et guerre des fumeurs et des anti-fumeurs.

On parlera peu de son livre, de sa parenthĂšse de tendresse. S’il est déçu, il le gardera pour lui, content au moins d’avoir prouvĂ© avec L’odeur du cafĂ©, qu’il n’a jamais menti, que derriĂšre les jeunes hommes en colĂšre de Comment faire l’amour, se cachait un garçon tendre qui Ă©tait dĂ©jĂ  parfaitement justifiĂ© de glisser un peu de tendresse dans ce premier cri.

– Mais sans la provocation, est-ce qu’il s’en vendra autant?
– On n’a pas lu tant que ça Comment faire l’amour, alors qu’il y a des livres comme L’odeur du cafĂ© qui sont lus partout sans qu’il y ait scandale. »

Da, la grand-mĂšre maternelle de Dany LaferriĂšre, est le personnage central du livre.

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C’est, j’ose le dire, Ă©crit de main de maĂźtre. A ranger dans l’espĂšce peu nombreuse des livres de vĂ©ritĂ©s.
– Gilles Marcotte, L’actualitĂ©
1 février 1992

Oubliez le NĂšgre que vous savez. Laissez-vous transporter dans une HaĂŻti d’avant Aristide, une HaĂŻti qui d’ailleurs n’a rien de folklorique, Ă  mille lieues des dĂ©bordements Ă©motionnels et stylistique dont le roman haĂŻtien est coutumier. Dans de brefs morceaux de texte qui, chacun, ont leur titre, LaferriĂšre raconte avec une sobriĂ©tĂ©, une pudeur, une justesse extrĂȘmes, les menus incidents de son enfance, dans l’ombre tutĂ©laire de la grand-mĂšre Da, grande buveuse de cafĂ©. C’est, j’ose le dire, Ă©crit de main de maĂźtre. A ranger dans l’espĂšce peu nombreuse des livres de vĂ©ritĂ©s.

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Comme de coutume dans ses textes, l’on retrouve avec ravissement le ton et les mots si justes et touchants de Dany Laferriùre.
– HĂ©lĂšne Boyeldieu, librairie L’ArmitiĂšre, Rouen

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Surtout ne rien oublier de l’enfance à Petit-Goñve, prùs de Port-au-Prince, Dany Laferriùre s’est fait trùs jeune cette promesse, et il la tient fermement dans ces deux livres, qui multiplient les scùnes quotidiennes comme autant de poùmes singuliers.
– Christine Ferniot, Telerama
21 mai 2016

L’Odeur du cafĂ© Le Charme des aprĂšs-midi sans fin Dany LaferriĂšre
Livres / Romans / Poches

Surtout, ne rien oublier de l’enfance Ă  Petit-GoĂąve, prĂšs de Port-au-Prince. Dany LaferriĂšre s’est fait trĂšs jeune cette promesse, et il la tient fermement dans ces deux livres, qui multiplient les scĂšnes quotidiennes comme autant de poĂšmes singuliers. Voici qu’apparaissent Vava et sa robe jaune. Puis l’air s’imprĂšgne d’une odeur vertigineuse : celle du cafĂ© des Palmes, la prĂ©fĂ©rĂ©e de Da, la grand-mĂšre du narrateur. Â« Da boit son cafĂ©. J’observe les fourmis. Le temps n’existe pas… » De cet Ă©tĂ© 1963, il conserve chaque parfum, les lumiĂšres dans le soir comme la caresse du matin. Plus tard viendra l’heure de l’adolescence, avec les copains qui ricanent et les filles parfumĂ©es comme des mangues. Les vieux font la sieste, les enfants ne croient pas encore aux annĂ©es qui passent mais, dehors, on entend le bruit des fusils. Ces instantanĂ©s pleins de soleil se teintent alors de sang. – C.F.

Ed. Zulma, coll. Z, 240 p., 9,95 € chacun.

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Dany LaferriĂšre fait son inventaire Ă  la PrĂ©vert. Le fil rouge de cette mĂ©moire sont les dialogues incessants sur la Galerie avec sa Grand-MĂšre « Da » et son CafĂ©. VĂ©ritables points de repĂšre et d’appui de son enfance Ă  Petit-GoĂąve, constitutifs de l’auteur qu’il est devenu. Un carnet de voyage frais, joyeux et Ă©mouvant. 
– David, Fnac Paris, Forum des Halles

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L’origine de son Ă©criture. Une enfance en HaĂŻti, une grand-mĂšre buveuse de cafĂ© avec ses voisines pour parler, Ă©changer des nouvelles, en inventer..
La Montagne
29 mai 2016

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C’est aussi cela la littĂ©rature, une façon de vivre plusieurs fois, dans plusieurs mondes, dans plusieurs temps et de prolonger le passĂ©, mais aussi le prĂ©sent et sans doute l’avenir, jusqu’à ce qu’ils dĂ©passent le temps.
– Marc Ossorguine, La Cause

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Il m’arrive de croire que l’homme est un arbre qui marche. Les arbres sont donc le peuple de la Terre. Il n’y a aucune diffĂ©rence entre la terre et nous.
D. L., en entrevue avec Jean-Yves Estre, Le Dauphiné Libéré
12 juin 2016

VIENNE | L’écrivain, membre de l’AcadĂ©mie française, sera l’invitĂ© de la librairie Lucioles mardi.

Dany LaferriĂšre : « L’homme est un arbre qui marche »

Dany LaferriĂšre, de l’AcadĂ©mie française, sera reçu mardi Ă  la librairie Lucioles Ă  l’occasion de la sortie en collection de poche de « L’Odeur du cafĂ© » et « Le Charme des aprĂšs-midi sans fin » (Éditions Zulma).

L’odeur du cafĂ©, pour vous, n’est-ce pas un peu celui dans lequel Marcel Proust trempait sa madeleine ?

Je n’irai pas jusqu’à Proust, je crois plutĂŽt que l’odeur du cafĂ© me rappelle ma grand-mĂšre. Proust fait une recherche, dans mon cas c’est une simple Ă©vocation. Je voulais simplement revoir le visage ridĂ©, tendre et serein de cette femme, Da, qui a tant comptĂ© durant mon enfance.

Ce voyage à Petit-Goñve auquel vous conviez le lecteur est aussi un voyage dans le temps, au pays de l’enfance ?

En fait l’enfance ne m’a jamais quittĂ©. Ma vie n’a ni passĂ©, ni futur, c’est un prĂ©sent continu. Ma vision du monde est Ă©troitement liĂ©e Ă  celle de ma grand-mĂšre. J’ai l’impression d’ĂȘtre toujours assis Ă  ses pieds sur cette petite galerie de Petit-GoĂąve Ă  observer les fourmis pendant qu’elle offre du cafĂ© aux gens qui passent dans la rue. C’est lĂ  que j’ai appris Ă  Ă©couter, Ă  observer, en un mot Ă  Ă©crire.

N’est-ce pas un moyen pour chaque lecteur de se replonger dans sa propre enfance ?

Rien n’est plus universel que ce moment oĂč l’on dĂ©couvre l’odeur de la terre aprĂšs une forte pluie, les couleurs fastueuses du papillon, l’élĂ©gance de la libellule, le goĂ»t de la mangue Ă  midi, et mille autres petites rĂ©vĂ©lations de la richesse de la vie.

Pour vous, la Terre est une personne, tout autant que les humains ?

Je pense que la Terre est un ĂȘtre vivant qui connaĂźt des Ă©motions aussi fortes que chacun de nous. Je crois aussi qu’elle a une sensibilitĂ© propre. Il m’arrive de croire que l’homme est un arbre qui marche. Les arbres sont donc le peuple de la Terre. Il n’y a aucune diffĂ©rence entre la terre et nous. Elle peut se mettre en colĂšre, et c’est un tremblement qui Ă©branle tout ce qui se trouve Ă  sa surface.

De mĂȘme, on peut Ă©tablir des parallĂšles entre les animaux et les humains


Oui, ils partagent la mĂȘme destinĂ©e. J’ai ressenti cette fraternitĂ© au moment du tremblement de terre de Port-au-Prince oĂč hommes et bĂȘtes se sont retrouvĂ©s face au mĂȘme danger. Si nous pouvons mourir du mĂȘme mal c’est que nous sommes pareils !

La mort rîde partout, dans ce livre comme ailleurs. Pour votre grand-mùre, c’est un sommeil. Et pour vous ?

Oh la mort pour moi n’est pas une certitude
 Je suis toujours un enfant qui croit qu’il arrivera toujours au dernier moment un Ă©vĂ©nement qui attirera l’attention de la mort ailleurs. Il suffit de bien se cacher pour qu’elle ne vous trouve pas. Ce jeu peut durer des siĂšcles, je crois. »

Il y a tout juste un an, vous étiez reçu sous la Coupole. Est-ce que pour vous cela a changé quelque chose ?

Oui, ma vie a changĂ© depuis mon entrĂ©e Ă  l’AcadĂ©mie française, mais pas autant lorsque j’ai quittĂ© l’usine pour Ă©crire et publier mon premier livre !

Mardi 14 juin, à la librairie Lucioles, place Charles-de-Gaulle à Vienne : rencontre-dédicace de 18 à 19 heures et conversation-lecture animée par Michel Bazin à partir de 19 heures.

Une mer d’encre


«Je suis heureux de retrouver la librairie Lucioles, que je connais bien, et de revoir mon ami Michel Bazin, confie Dany LaferriĂšre, qui ajoute : J’adore me retrouver dans une librairie, je m’y sens en sĂ©curitĂ©. J’aime l’odeur du papier, les conversations des lecteurs avec les libraires. Cette complicitĂ© m’émeut. On a l’impression de se retrouver enfin sur une planĂšte particuliĂšre oĂč tous les gens qui se trouvent autour de nous sont de la mĂȘme espĂšce. Tous des rĂȘveurs Ă©veillĂ©s. On dort sur la page dans une mer d’encre. »

*

Sous le regard de Monique Boucher, Chercheure associée, Université de Moncton. Revue Tangence, 18 octobre 2013.

Sous le regard de Da : enfance et destin dans L’odeur du cafĂ© et Le charme des aprĂšs-midi sans fin de Dany LaferriĂšre

Si les souvenirs olfactifs de Marcel Proust – et sa cĂ©lĂšbre madeleine – ont Ă©tĂ© les Ă©lĂ©ments dĂ©clencheurs d’une grande fresque cĂ©lĂ©brant son enfance et sa jeunesse, ceux de Dany LaferriĂšre, principalement mais non exclusivement centrĂ©s sur la prĂ©sence de Da, sa grand-mĂšre, offrent aux lecteurs des romans oĂč l’autobiographie est plutĂŽt prĂ©sentĂ©e comme une toile impressionniste, sous forme de petits coups de pinceaux Ă©vocateurs ou encore comme une sĂ©rie de photographies annotĂ©es, comme l’a fort justement remarquĂ© Pierre L’HĂ©rault, il y a quelque temps dĂ©jĂ . MĂȘme si dans les deux cas, celui de Proust et celui de LaferriĂšre, les rĂ©cits ou romans ne sont pas explicitement prĂ©sentĂ©s comme une authentique autobiographie, les Ă©vĂ©nements relatĂ©s ainsi que les personnages mis en cause suggĂšrent une reviviscence du passĂ© oĂč l’on s’entend Ă  reconnaĂźtre des Ă©lĂ©ments Ă  caractĂšre autobiographique certain. DĂšs les premiĂšres publications, on comprend que le projet de LaferriĂšre est d’offrir un regard sur son passĂ©, sur son enfance et sur ses origines, donnant ainsi aux lecteurs l’occasion d’apprĂ©hender son parcours littĂ©raire et plus globalement, les douleurs associĂ©es Ă  l’exil. La boucle est symboliquement bouclĂ©e dans L’énigme du retour oĂč l’auteur rĂ©pond en quelque sorte, et de façon poĂ©tique, au Cahier d’un retour au pays natal de son aĂźnĂ© CĂ©saire. Tous les deux proposent en effet une forme de mĂ©moire des peuples des CaraĂŻbes, un regard sur le passĂ© collectif pour CĂ©saire et plus personnalisĂ© chez LaferriĂšre, mais nĂ©anmoins rĂ©vĂ©lateur des souffrances associĂ©es Ă  l’histoire particuliĂšre de cette rĂ©gion du globe. Or le long rĂ©cit fragmentĂ© prĂ©sentĂ© dans L’odeur du cafĂ© comme dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin peut aisĂ©ment ĂȘtre associĂ© aux mythes initiatiques en ce sens qu’il propose le parcours d’un jeune hĂ©ros qui, aprĂšs avoir affrontĂ© la mort, doit s’affranchir de l’univers de l’enfance pour plonger dans celui beaucoup plus complexe des adultes.

’originalitĂ© de l’auteur, c’est d’avoir associĂ© Ă  ce parcours initiatique non pas un modĂšle masculin et/ou paternel, comme on pourrait s’y attendre, mais bien celui d’une femme, une grand-mĂšre, qui s’apparente Ă  l’image des grandes dĂ©esses de la mythologie universelle. Cela est Ă©vident, l’univers des deux oeuvres Ă©tudiĂ©es est en effet marquĂ© par l’omniprĂ©sence de Da, sa grand-mĂšre. Celle-ci est d’ailleurs la premiĂšre destinataire des romans, selon l’auteur. De consolatrice et soignante Ă  confidente et complice, Da devient celle qui aidera Vieux Os Ă  non seulement comprendre ses origines, mais Ă©galement Ă  traverser les Ă©preuves pour devenir l’adulte qu’il est maintenant. Et cela, en proposant aux Occidentaux un regard sur l’univers crĂ©ole, dans cette nostalgie qu’a fort justement analysĂ©e l’historien des religions, Mircea Eliade. Dans son Ă©tude des littĂ©ratures d’AmĂ©rique, celui-ci affirme en effet que le dĂ©sir du retour aux origines dĂ©note la « nostalgie du Paradis terrestre Â» et que ce regard sur le passĂ© « trahit le dĂ©sir de recouvrer les origines religieuses, donc une histoire primordiale, des États transatlantiques rĂ©cents». Bien que le projet de LaferriĂšre ne puisse pas ĂȘtre associĂ© directement Ă  un mythe national, la lecture des deux oeuvres Ă  l’étude rĂ©vĂšle tout de mĂȘme un regard sur l’enfance de l’auteur, rappelant ainsi une sorte de temps paradisiaque — malgrĂ© les Ă©lĂ©ments disphoriques comme la maladie ou la mort â€” oĂč sa grand-mĂšre, Da, le protĂ©geait des douleurs associĂ©es Ă  l’expulsion Ă©dĂ©nique. Son « histoire primordiale Â» personnelle nous en est ainsi, en quelque sorte, dĂ©voilĂ©e.

Da : grand-mĂšre et Grande MĂšre

D’emblĂ©e, dans L’odeur du cafĂ©, le lecteur des rĂ©cit/roman de Dany LaferriĂšre accompagne le narrateur-enfant dans un univers marquĂ© par l’omniprĂ©sence de Da, sa grand-mĂšre protectrice, bienfaisante et gĂ©nĂ©reuse. La trame narrative de L’odeur du cafĂ© est en effet centrĂ©e sur la cure de repos qui doit guĂ©rir le narrateur-enfant de sa fiĂšvre, cure recommandĂ©e par le docteur Cayemitte. C’est donc Da qui est chargĂ©e de soigner et de garder Vieux Os — surnom affectueux donnĂ© par Da elle-mĂȘme Ă  l’enfant qui aimait veiller tard â€”, le temps de l’étĂ© 1963. En consĂ©quence, elle assume toutes les tĂąches qui assurent sa guĂ©rison. Ainsi, nous sommes plongĂ©s dans un univers intime, centrĂ© sur la maison, sur la galerie qui lui sert de refuge et de lieu d’observation des fourmis — jeu qui lui permet d’oublier son immobilitĂ© forcĂ©e â€” et sur la place qu’occupe Da dans cet univers. DĂ©crivant les piĂšces de la maison, il affirme que la salle Ă  manger Ă©tait, de façon attendue, « le royaume de Da Â». C’est elle qui doit le nourrir de « foie de boeuf avec du cresson et beaucoup de lait Â» (OC, p. 54) sur recommandation du mĂ©decin, pour qu’il reprenne des forces, et qui le met au rĂ©gime forcĂ©, un peu plus loin, car il reste « maigre comme un clou Â» (OC, p. 78). C’est aussi Da qui lui laisse « une demi-douzaine de mangues juteuses Â» (OC, p. 169) Ă  dĂ©guster, fruit qu’affectionne particuliĂšrement le narrateur. Il faut lire Ă  ce sujet l’extrait intitulĂ© « Trois mangues Â» dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, particuliĂšrement savoureux, pour saisir la sensualitĂ© que LaferriĂšre prĂȘte Ă  ce fruit.

Ce rĂŽle de mĂšre nourriciĂšre, Da l’assume tout en protĂ©geant l’enfant des dangers extĂ©rieurs, ceux qui pourraient retarder sa guĂ©rison comme ceux qui pourraient le jeter hors de l’enfance. Protectrice comme une terre natale devrait — ou pourrait â€” l’ĂȘtre, du moins dans le rappel d’une enfance heureuse, Da l’est de plusieurs façons dans L’odeur du cafĂ©. C’est elle qui attend Vieux Os lorsqu’il s’éloigne pour une premiĂšre fois de la maison, sur une bicyclette « empruntĂ©e Â» au forgeron Montilas (OC, p. 16). C’est aussi elle qui le prĂ©vient du danger des bĂȘtes endormies : « Les bĂȘtes sont dangereuses. Il faut surtout surveiller celles qui font semblant de dormir. [
] Il ne faut jamais se mettre derriĂšre une bĂȘte. C’est ce que Da me dit chaque fois que je vais au parc Â» (OC, p. 21). Quand le lecteur apprend un peu plus loin que l’enfant est habile Ă  feindre le sommeil pour mieux Ă©couter les discussions des adultes, habiletĂ© que connaĂźt Da, il ne peut que sourire Ă  cette allusion (OC, p. 54). C’est encore Da qui le dĂ©fend lorsque Fancillon l’accuse, fort justement par ailleurs, d’avoir tentĂ© de lui voler une poule (OC, p. 128-130), sans ĂȘtre dupe cependant de son alibi. Elle protĂšge Ă©galement l’enfant de rĂ©alitĂ©s plus crues, comme celle de l’accouplement d’une jument et d’un Ă©talon, en l’envoyant « chercher sa cafetiĂšre juste Ă  ce moment Â» (OC, p. 84). Et dĂšs le dĂ©but du rĂ©cit, c’est Da qui l’empĂȘche de rejoindre ses copains qui jouent au football, de façon Ă  Ă©viter l’aggravation de son Ă©tat, malgrĂ© l’envie Ă©vidente de ce dernier qui Ă©coute les « cris fous de [ceux-ci] Â» (OC, p. 14) l’enjoignant de s’éloigner de la galerie-refuge. Ainsi, souffrant de la fiĂšvre jaune, jaune comme l’approche de la mort qu’il dĂ©crit comme Ă©tant teintĂ©e de lumiĂšres jaunes, justement, Vieux Os, on le comprend, doit sa survie Ă  la bienveillance de Da. Lors d’une poussĂ©e de fiĂšvre virulente, elle veille l’enfant pendant deux jours en l’appelant par son « nom secret Â» (OC, p. 98). Un peu plus loin, les soins se prolongent ainsi :

Da me fait respirer du camphre. J’aime l’odeur. Elle me picote le nez et me monte Ă  la tĂȘte. Alors je ferme les yeux pour voir les lueurs jaunes. [
] J’ai l’impression de m’enfoncer dans un tunnel sans fin. Je veux toucher la source de la lumiĂšre jaune. Je m’enfonce de plus en plus. [
] La chambre sent le camphre. J’ai une compresse d’eau froide sur la tĂȘte depuis deux jours. La fiĂšvre est tombĂ©e. Da ne veut pas que je quitte la chambre.OC, p. 99-100

Au-delĂ  de l’image du tunnel et de la lumiĂšre pour suggĂ©rer la proximitĂ© de la mort — image qui se rapproche ici du clichĂ© â€”, cet extrait souligne la gĂ©nĂ©rositĂ© de Da et son abnĂ©gation. D’ailleurs, ce rĂ©cit revient dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, quand Vieux Os, fumant une cigarette avec son ami Frantz, lui raconte comment il a frĂŽlĂ© la mort :

C’est arrivĂ© l’annĂ©e derniĂšre. J’avais une forte fiĂšvre. J’étais seul dans la chambre. Da Ă©tait sur la galerie. Brusquement, tout Ă©tait devenu jaune. Je voyais tout distinctement, mais en jaune. [
] Et il y avait cette odeur de fleur d’oranger qui m’étouffait. Je suffoquais littĂ©ralement. À partir d’un certain moment, j’ai commencĂ© Ă  me sentir bien. TrĂšs bien mĂȘme. Je ne souffrais plus. C’était merveilleux.
— Et alors ?
— Da est entrĂ©e dans la chambre et a poussĂ© un cri. On a fait venir le docteur Cayemitte qui m’a fait une piqĂ»re. Da m’a dit, quelque temps plus tard, que, selon le docteur Cayemitte, c’était une affaire de minutes. Si Da Ă©tait restĂ©e une dizaine de minutes de plus sur la galerie


À la lecture de cet extrait, on comprend la reconnaissance du narrateur envers celle qui l’a sauvĂ© d’une mort certaine. Mais on comprend aussi toute la place que sa grand-mĂšre a occupĂ©e dans l’univers de LaferriĂšre enfant. Sans Da, Dany n’existerait pas.

On notera Ă©galement, dans le premier extrait, l’odeur du camphre qui Ă©tourdit et soigne, puisque diffĂ©rentes odeurs ponctuent le rĂ©cit. L’odeur du fumier apparaĂźt la premiĂšre (OC, p. 14), et reviendra un peu plus loin (OC, p. 21), suivie de l’odeur des roses mortuaires, compagnes de son tyrannique grand-pĂšre qui les aimait tant, une « odeur lourde, Ă©touffante Â» (OC, p. 45). L’odeur de la terre est par la suite l’objet d’un passage qu’il convient de souligner ici, tant la symbolique nous ramĂšne au coeur mĂȘme de notre propos :

Le goût de la terre
D’oĂč vient, quand il pleut, cette envie folle de manger de la terre ? À cause de son odeur, sĂ»rement. Au dĂ©but, on ne sent rien. Puis quand la pluie commence Ă  tomber, l’odeur monte. L’odeur de la terre. La mangue sent la mangue. L’ananas sent l’ananas. Le cachiman ne sent pas autre chose que le cachiman. La terre sent la terre.

Si l’odeur du cafĂ© n’est autre que celle de Da, tant Ă  cause de l’histoire familiale (le grand-pĂšre, Ă©poux de Da donc, Ă©tait commerçant de cafĂ©) que parce qu’elle est l’emblĂšme mĂȘme du personnage, les autres odeurs gravitent autour de celle-ci, pour mieux rappeler au lecteur la place centrale qu’occupe la mĂ©moire olfactive et, surtout, Da, dans cette rĂ©surgence de l’enfance et de la terre natale. Ce rapprochement, entre les origines matrilinĂ©aires du narrateur et la patrie, vient corroborer, en quelque sorte, celui proposĂ© par Claude-Gilbert Dubois lorsqu’il affirme qu’il faudrait peut-ĂȘtre dire « matrie Â» plutĂŽt que patrie lorsque l’on parle de la terre natale, tant la collusion entre les deux — terre et mĂšre â€” est universelle, rattachĂ©e au concept mĂȘme de la Terre MĂšre, celui-ci Ă©tant quasi universel et archaĂŻque. Ceci est d’autant plus vrai dans l’oeuvre de LaferriĂšre que HaĂŻti est dĂ©crit comme un espace oĂč les pĂšres sont absents puisque mis en prison ou envoyĂ©s en exil, sous le rĂ©gime de Duvalier. À la suite des travaux de Carl Gustav Jung sur l’archĂ©type de la Grande MĂšre, que le thĂ©oricien considĂšre comme un phĂ©nomĂšne presque « naturel Â» de la psychĂ© collective, l’anthropologue Gilbert Durand affirme que :

À toutes les Ă©poques donc, et dans toutes les cultures, les hommes ont imaginĂ© une Grande MĂšre, une femme maternelle vers laquelle rĂ©gressent les dĂ©sirs de l’humanitĂ©. La Grande MĂšre est sĂ»rement l’entitĂ© religieuse et psychologique la plus universelle, et [tous] ses noms [sont ceux] qui tantĂŽt nous renvoient Ă  des attributs telluriques, tantĂŽt aux Ă©pithĂštes aquatiques, mais toujours sont symboles d’un retour ou d’un regret.

Or, l’incarnation de l’archĂ©type en un personnage rĂ©el, Da, correspond tout Ă  fait au processus puisqu’il s’agit bien ici, chez LaferriĂšre, d’un retour — dans la mĂ©moire â€” et de regrets, regrets qu’amplifie la souffrance mĂȘme de l’exil qui conclut Le charme des aprĂšs-midi sans fin. En effet, si la terre natale, Petit-GoĂąve, se fait menaçante Ă  la fin de ce deuxiĂšme ouvrage puisque le narrateur doit la quitter pour fuir la violence des miliciens, elle reste associĂ©e, par voie symbolique, Ă  sa grand-mĂšre. Et c’est cette grand-mĂšre qu’il quitte aussi par le fait mĂȘme, celle pour qui il aurait dĂ» ĂȘtre un « bĂąton de vieillesse Â» (OC, p. 81). Dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, ce renversement des rĂŽles est peu Ă  peu intĂ©grĂ© Ă  mesure que l’enfant qu’il Ă©tait rentre tranquillement dans l’adolescence, s’éloigne peu Ă  peu de la galerie, port d’attache qui ouvre et clĂŽt L’odeur du cafĂ©, pour plutĂŽt se faire le complice de sa grand-mĂšre.

La complicité ou comment grandir sous le regard de Da

Dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, Da continue de jouer le rĂŽle qui est le sien. Mais l’omniscience de Da, dans L’odeur du cafĂ©, est peu Ă  peu remplacĂ©e par une complicitĂ© qui place l’enfant et la grand-mĂšre sur un pied d’égalitĂ©, ou presque. Le rapport se fait ici beaucoup plus complice que hiĂ©rarchique. C’est encore elle, cependant, qui lui dĂ©fend de manger chez Izma pour le protĂ©ger d’une contagion possible. Mais dĂ©jĂ , dĂšs cette premiĂšre apparition, l’avertissement n’est qu’entre parenthĂšses : « Da me dĂ©fend formellement (Da dit toujours ça : “Je te dĂ©fends formellement de faire ci ou ça”) de manger chez Izma parce qu’il paraĂźt que le fils d’Izma est atteint de tuberculose Â» (CAF, p. 14). Da persiste Ă  surveiller Vieux Os, Ă  veiller sur lui. Lorsqu’il ressent une douleur similaire Ă  celle de Vava, son amour passionnĂ© et secret, « Da [lui] caresse les cheveux pour faire passer la douleur Â» (CAF, p. 168). On comprend que cette douleur n’est autre que celle partagĂ©e avec celle qu’il adule, Vava, puisqu’elle disparaĂźt dans le rĂ©cit, contrairement Ă  la fiĂšvre menaçante de L’odeur du cafĂ©. Le procĂ©dĂ© semble anodin, mais il traduit le fait que l’image de Da, qui plane au-dessus de l’enfant tout au long du premier texte, est ramenĂ©e Ă  celle d’une femme protectrice, soit, aimante aussi, mais devenue peu Ă  peu le tĂ©moin de ses premiers Ă©mois. Le geste posĂ© semble plus celui d’une complicitĂ© silencieuse que celui d’une surveillance Ă©troite.

Progressivement, les rĂŽles sont renversĂ©s et c’est l’enfant qui protĂšge Ă  son tour Da de la souffrance. C’est lui qui va porter des documents au notaire LonĂ© pour tenter de contrecarrer l’expulsion possible de Da, qui ne parvient pas Ă  rembourser une hypothĂšque contractĂ©e par son dĂ©funt mari. Les liens entre l’enfant et le notaire deviennent peu Ă  peu plus serrĂ©s et plus complices, frĂŽlant ceux d’une amitiĂ© adulte. Le lecteur apprend d’ailleurs que « [d]eux hommes ont aimĂ© Da : [le] grand-pĂšre et son ami et rival, le notaire LonĂ© de la rue Desvignes Â» (CAF, p. 31). Quand on sait l’amour qui unit la grand-mĂšre et l’enfant, on comprend que LonĂ© peut facilement gagner le coeur de l’enfant, d’autant plus qu’au contraire du grand-pĂšre qui Ă©tait tyrannique, « il est trĂšs chaleureux, et surtout, il ne [le] traite pas comme un demeurĂ© parce qu’[il est] un enfant. Il parle Ă  tout le monde de la mĂȘme maniĂšre : directe et franche. C’est le seul adulte Ă  [sa] connaissance, Ă  part Da, qui agit ainsi Â» (CAF, p. 32). Le notaire occupe d’ailleurs une place assez importante dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, amenant l’enfant regarder les joueurs d’échec au salon de coiffure de Saint-Vil Mayard ou encore, dans un extrait plutĂŽt long, contrairement aux petits rĂ©cits courts, circonstanciels de L’odeur du cafĂ©, l’accompagnant toute une journĂ©e dans les rues de Petit-GoĂąve, au grand dam de sa grand-mĂšre. Il s’agit d’un passage trĂšs important du rĂ©cit, qui marque justement la transition entre l’univers des femmes — celui de L’odeur du cafĂ©, avec cette maison hantĂ©e par toutes les femmes de la vie du narrateur â€” et celui des hommes. C’est en effet le notaire qui initie l’enfant aux secrets du monde extĂ©rieur, le promenant du tribunal au « restaurant des aveugles Â» (CAF, p. 103-105), en passant par le hougan Josaphat qui se fait appeler « NĂšg-Feuilles Â», dĂ©mystifiant ainsi pour lui la supposĂ©e clairvoyance de celui-ci, ainsi que l’espace social et politique haĂŻtien. Vieux Os habite d’ailleurs avec Da pour fuir la violence de Port-au-Prince et, Ă  la fin du Charme des aprĂšs-midi sans fin, cette violence politique le rattrape et oblige le retour vers la ville. L’image de la grand-mĂšre continue de flotter et de protĂ©ger le couple qu’ils forment, si on se rappelle que celle-ci a Ă©tĂ© aimĂ©e du notaire.

Dans ses relations sociales mĂȘmes, Vieux Os vivra des Ă©vĂ©nements qui l’amĂšneront Ă  s’affranchir peu Ă  peu de son rĂŽle d’enfant protĂ©gĂ©. Par exemple, aprĂšs un passage Ă©vocateur sur un « nid de filles Â» (CAF, p. 41-43) qui, sous prĂ©texte de charmer les garçons, en profitent pour tenter de les convertir en tĂ©moins de JĂ©hovah, le narrateur affirme qu’il « rentre pour que Da ne s’inquiĂšte pas. Elle ne sait pas que je suis ici Â» (CAF, p. 45). Plus loin cependant, l’omniscience de Da est soulignĂ©e lorsque, de retour Ă  la maison aprĂšs avoir Ă©tĂ© tĂ©moin d’une bataille mĂ©morable entre un Ă©lĂšve du lycĂ©e public et un de l’école des FrĂšres qu’il frĂ©quente, Vieux Os tente de cacher Ă  Da l’accroc fait Ă  son pantalon. « Da sait bien que j’étais avec eux Â», nous apprend-il. « Elle sait aussi que je sais qu’elle le sait Â», rajoute-t-il, pour terminer par ces mots : « C’est une vieille histoire entre nous Â» (CAF, p. 66). Vieille histoire en effet, car dĂ©jĂ , dans L’odeur du cafĂ©, cette complicitĂ© avait Ă©tĂ© dĂ©crite. Mais c’était alors beaucoup plus une complicitĂ© faite d’humour et de moments comiques, rappelant les moments magiques de l’enfance, que ce regard presque lucide de l’enfant qui s’éloigne peu Ă  peu du giron grand-maternel. Par exemple, cet extrait plutĂŽt truculent exprime le double regard posĂ© sur la rĂ©alitĂ© environnante, celui de Da et celui de Vieux Os, rĂ©unis, harmonieux et confondus dans une mĂȘme courte phrase qui l’exprime :

Une fois, une paysanne s’est arrĂȘtĂ©e presque devant notre galerie. Elle a Ă©cartĂ© ses jambes maigres sous la robe noire et un puissant jet de liquide jaune a suivi le mouvement. Elle a relevĂ© lĂ©gĂšrement sa robe tout en regardant droit devant elle. Le sac de charbon n’a pas bougĂ©.
Un fou rire.

Le fou rire, ce sont les deux personnages qui le partagent, le retour Ă  la ligne ne laisse aucun doute ici. Ce genre de petits extraits amusants disparaĂźt, ou presque, dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, plus axĂ© sur la vie sociale de Vieux Os et sur la menace politique grandissante — annoncĂ©e par une succession d’indices â€” que sur les Ă©vĂ©nements anecdotiques du premier rĂ©cit. Ainsi, le regard que Vieux Os porte sur sa grand-mĂšre se transforme peu Ă  peu. Et cette Ă©volution n’influe pas que sur l’enfant. En effet, du cercle familial vers la citĂ©, Da continue d’ĂȘtre omnisciente et la transition qui touche l’enfant — qui s’éloigne des dĂ©couvertes enfantines (les fourmis, par exemple) pour se tourner vers des prĂ©occupations sociales â€”, a des rĂ©percussions sur le regard de Da qui se porte aussi, beaucoup plus, vers l’extĂ©rieur. Le lien de complicitĂ© entre les deux personnages sert en quelque sorte le propos. L’enfant Ă©volue, le regard de Da aussi.

DĂ©jĂ , dans L’odeur du cafĂ©, Da Ă©tait prĂ©sentĂ©e non seulement comme une grand-mĂšre « totale Â», archĂ©typale, mais Ă©galement comme une matriarche veillant sur l’ensemble de la famille :

Da a toujours nourri tout le monde. Je veux dire sa famille, les voisins et aussi les indigents qui passent toujours au bon moment. [
] Da n’a jamais oubliĂ© personne, sauf tante Gilberte. Et on ne sait pas pourquoi. [
] Je n’ai jamais vu Da en train de manger. Quand tout le monde a fini, Da se fait un cafĂ© qu’elle va siroter sous le manguier.

Pourtant, le lecteur comprend cet oubli puisque le narrateur a pris soin de lui indiquer, quelques pages auparavant, que cette tante Ă©tait la plus timide et effacĂ©e de la famille (OC, p. 33). D’ailleurs, Da prend soin de lui donner son propre bol, comme pour lui redonner l’importance que celle-ci n’a pas, une importance qu’elle assume, elle ! L’auteur a-t-il voulu souligner ici la dĂ©licatesse de Da ? Il est permis de le penser. Mais c’est aussi une façon de proposer au lecteur une image d’une grand-mĂšre qui, par ses gestes, enveloppe et protĂšge l’ensemble de la communautĂ©, en quelque sorte. Partageant son cafĂ© avec les passants, qu’elle connaĂźt tous, elle rassure Zette qui ne comprend pas le passage du temps (OC, p. 51), alors que Da, elle, est presque prĂ©sentĂ©e comme Ă©ternelle un peu plus loin :

Un homme passe en courant derriĂšre une mule et s’adresse Ă  Da sans mĂȘme s’arrĂȘter.
— Da, j’ai quelque chose Ă  vous dire, mais je suis pressĂ©, je dois voir JĂ©rĂŽme avant la nuit.
— Une autre fois, Absalom
 Je suis toujours ici.

On comprend que le terme « ici Â» renvoie Ă  la galerie qui lui sert d’observatoire et que le « toujours Â» peut signifier qu’elle ne bouge pas de sa maison, mais on comprend aussi, par la suite, que, pour l’enfant, Da est Ă©ternelle. D’ailleurs, la grand-mĂšre de l’auteur est morte trĂšs vieille, Ă  l’ñge de 96 ans. Dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, son rĂŽle social est accentuĂ© du fait mĂȘme des Ă©vĂ©nements politiques qui y sont prĂ©sentĂ©s. Elle protĂšge Fatal qui se rĂ©fugie chez elle, alors que les miliciens tentent de l’arrĂȘter, soigne un des frĂšres ProphĂšte qui a Ă©tĂ© rouĂ© de coups (CAF, p. 144-153), s’informe de la maison du notaire LonĂ© en envoyant Vieux Os espionner pendant la levĂ©e du couvre-feu. En fait, l’ensemble du rĂ©cit est construit de façon Ă  faire comprendre au lecteur que de grand-mĂšre aimante qu’elle Ă©tait dans L’odeur du cafĂ©, Da est passĂ©e au rĂŽle de matriarche bienveillante et lucide, apprenant Ă  Vieux Os la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure de sa maison, au mĂȘme titre que le fait le notaire, en dĂ©ambulant avec lui dans Petit-GoĂąve. La vieille marchande qui rĂ©ussit Ă  soutirer dix centimes Ă  Vieux Os le corrobore en s’exclamant : « Qui ne connaĂźt pas Da ! Â» (CAF, p. 209) On aurait envie de rajouter, Ă  la lecture des deux rĂ©cits : et qui Da ne connaĂźt-elle pas ? Ainsi donc, la valeur surajoutĂ©e, en quelque sorte, de Da, accentue les processus du retour dans le passĂ© du narrateur, lui donnant l’occasion de prĂ©ciser que c’est bel et bien sous le regard de Da qu’il est passĂ© de l’enfance Ă  l’adolescence, tant par le fait qu’elle l’a accompagnĂ© dans ce passage que par le fait qu’elle lui a ouvert les yeux sur le monde. Grand-mĂšre et incarnation de la Grande MĂšre archĂ©typale, Da assume non seulement ce rĂŽle pour Vieux Os, mais Ă©galement pour la communautĂ©. Ainsi Ă©galement, l’auteur profite en quelque sorte de cette remĂ©moration pour prĂ©senter au lecteur non seulement l’enfance qui a Ă©tĂ© la sienne, mais aussi le pays de son enfance, par le biais d’anecdotes diverses, de tableaux amusants comme par la rĂ©surgence de la violence qui en attĂ©nue la beautĂ©. On pourrait comprendre qu’en une sorte de « psychanalyse Â» littĂ©raire, l’auteur peut avoir exorcisĂ© la souffrance de la perte, celle de sa grand-mĂšre et celle de son pays, celle de sa « matrie Â».

Bonne sainte Anne et sorciĂšre : une dualitĂ© Ă©vocatrice

Que Da assume l’éducation religieuse — entendre catholique â€” de Vieux Os, cela va presque de soi, compte tenu encore une fois du rĂŽle traditionnel qui lui est attribuĂ©. Se remĂ©morant un moment oĂč les « cinq reines Â» de la famille — les filles de Da confondues en une seule image â€” se prĂ©parent Ă  aller au bal, le narrateur termine la description des prĂ©paratifs en dĂ©peignant ainsi la maison : « Tout le monde est en retard. L’heure fatidique arrive. Et cinq reines [
] sortent de la chambre qu’elles laissent aussi dĂ©vastĂ©e qu’un champ de bataille. Le silence. Da et moi restons dans la chambre. Puis nous faisons une petite priĂšre avant de nous endormir Â» (OC, p. 42). Quand Vieux Os raconte au lecteur le moment oĂč il a frĂŽlĂ© la mort, les priĂšres de Da accompagnent encore ses souvenirs :

Sur la petite table, prĂšs du mur qui sĂ©pare la grande chambre de l’ancienne chambre de mon grand-pĂšre, il y a une vierge illuminĂ©e. Da s’agenouille devant la statue chaque fois qu’elle traverse la chambre. Les bras de la vierge sont ouverts. [
] Da commence toujours sa litanie en psalmodiant les diffĂ©rents noms de la Vierge : Notre-Dame-du-Mont-Carmel, ImmaculĂ©e-Conception, Notre-Dame-du-PerpĂ©tuel-Secours, Marie et Marie-mĂšre de Dieu.

On notera, et c’est Ă©vident dans les deux textes, que la foi est centrĂ©e sur l’image de la mĂšre du Christ plutĂŽt que sur celle du Christ lui-mĂȘme. Dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, alors que Vieux Os rentre un peu trop tard aprĂšs avoir traĂźnĂ© avec ses copains Frantz et Rico, Da lui ordonne de faire sa priĂšre, devant cette mĂȘme statue de la Vierge, on le comprend (CAF, p. 81).

La religion catholique fait Ă©galement partie des souvenirs de Vieux Os par le biais de son Ă©ducation scolaire, puisqu’il a frĂ©quentĂ© l’école des FrĂšres. Les propos qu’il tient Ă  ce sujet rappellent l’expĂ©rience commune des cours classiques pour garçons au QuĂ©bec. Par exemple, alors que Da et Vieux Os discutent de la mort du fils d’Izma — il souffrait de tuberculose â€”, la grand-mĂšre s’inquiĂšte d’une contagion possible et demande Ă  son petit-fils comment il a connu le malade. Vieux Os lui cache qu’il a dĂ©jĂ  mangĂ© chez Izma pour lui rĂ©pondre plutĂŽt que « [l]e frĂšre Armance [les] a fait prier pour lui pendant tout un mois Â» (CAF, p. 51). Tout lecteur familier de la culture quĂ©bĂ©coise peut reconnaĂźtre ici les rĂ©cits d’un Jacques Godbout ou d’un GĂ©rard Bessette sur l’omniprĂ©sence du clergĂ© dans leur Ă©ducation au cours des annĂ©es 1940 et 1950, ou encore sur le rejet de ce mĂȘme clergĂ© au cours des annĂ©es 1960. Le lecteur quĂ©bĂ©cois est donc en pays de reconnaissance et peut sourire Ă  cette allusion, Ă  cette ressemblance entre les deux cultures. Les mĂšres et les grands-mĂšres quĂ©bĂ©coises Ă©taient aussi celles qui assuraient la sauvegarde de la pratique religieuse et les romanciers y ont fait allusion, Ă  plusieurs reprises. Mais lĂ  s’arrĂȘte le parallĂšle, puisque ce qui distingue les deux sociĂ©tĂ©s est rapidement mis en Ă©vidence par l’auteur. Bien que Da s’occupe effectivement de l’éducation religieuse de son petit-fils, perpĂ©tuant ainsi la tradition des colonisateurs blancs, elle assure rapidement et plus souvent, par ailleurs, son Ă©ducation antillaise, lui proposant un regard sur la vie, la mort, les esprits et l’accĂšs Ă  l’invisible qui rappelle plutĂŽt les racines africaines. En effet, dĂšs L’odeur du cafĂ©, l’apprĂ©hension de la mort est prĂ©sentĂ©e de façon Ă  ce que le lecteur comprenne bien que le vaudou n’est pas une religion secondaire en HaĂŻti mais constitue un hĂ©ritage incontournable. Et c’est naturellement Da qui initie Vieux Os Ă  ses mystĂšres :

Da aime veiller tard. Une fois, elle a vu GĂ©dĂ©on suivi de son chien blanc, qui se dirigeait du cĂŽtĂ© de la riviĂšre. Et cela, un mois aprĂšs la mort de GĂ©dĂ©on. Da n’a peur de rien. Elle a mĂȘme appelĂ© GĂ©dĂ©on qui se cachait derriĂšre un grand chapeau de paille. Il a murmurĂ© quelque chose que Da n’a pas compris.
C’était bien GĂ©dĂ©on puisque son chien le suivait.

ImmĂ©diatement aprĂšs ce court extrait intitulĂ© « La nuit Â», le narrateur se remĂ©more les « histoires de zombies, de loups-garous et de diablesse Â» que Da lui racontait « jusqu’à ce qu’[il] s’endorme Â» (OC, p. 22). Extrait qui cette fois est intitulĂ© « Vieux Os Â», le surnom donnĂ© au narrateur, et qui se termine par ces mots : « Tout le monde, Ă  Petit-GoĂąve, sait que Passilus se transforme en cheval aprĂšs minuit Â» (OC, p. 23). Le rapprochement n’est pas fortuit. L’art de raconter des histoires, c’est bien Da qui l’a transmis Ă  Vieux Os, et si les contes de loups-garous et de diablesses appartiennent au folklore, le narrateur a vite fait de rappeler au lecteur leur rĂ©elle valeur : ce ne sont pas des histoires anodines, mais bien des histoires qui marquent l’aspect sacrĂ© de son hĂ©ritage haĂŻtien. Car, et il est important de le souligner ici, le rapport Ă  la mort et aux morts traverse les deux tomes autobiographiques de façon certaine, comme d’ailleurs il traverse l’ensemble de son oeuvre, ne serait-ce que par les questions posĂ©es par Vieux Os. AprĂšs avoir informĂ© le lecteur sur la place qu’occupe l’observation des fourmis dans sa convalescence, le narrateur interroge Da :

— Qu’est-ce qu’il y a aprĂšs la mort, Da ?
— Il n’y a que les fourmis qui en sachent quelque chose.
— Pourquoi elles ne nous disent rien ?
— Parce que la mort ne les intĂ©resse pas, Vieux Os.
— Et pourquoi la mort nous intĂ©resse ?
— C’est le secret de la vie.

Ce court extrait est, lui, suivi de prĂšs par la premiĂšre version sur la mort de la fille de Gros Simon, histoire qui occupe une quinzaine de pages achevant la premiĂšre partie, et qui constitue le morceau le plus « continu Â» des souvenirs Ă©pars proposĂ©s par l’auteur. Or, cette histoire est marquĂ©e par des rĂ©fĂ©rences aux pratiques vaudou que le notaire LonĂ©, dans sa rationalitĂ©, cherche Ă  dĂ©mentir. Il n’en demeure pas moins que l’ensemble de L’odeur du cafĂ© est habitĂ© par le pouvoir de Da, celui de voir la/les mort(s), de dialoguer avec ces morts et d’accĂ©der ainsi Ă  l’autre monde, en toute harmonie avec celui des vivants, ou plutĂŽt parallĂšlement Ă  celui-ci. C’est en fait ce que raconte Da Ă  Vieux Os :

Da prend le gobelet d’eau et jette l’eau trois fois par terre. Da dit qu’il faut saluer les morts.
Je dis Ă  Da :
— Les morts sont au cimetiùre.
Da me regarde et sourit. Pour Da, les morts sont partout. Et depuis le temps que les gens meurent, il doit y avoir plus de morts que de vivants sur la terre.
— Si les morts Ă©taient plus nombreux, Da, on aurait agrandi le cimetiĂšre.
— Le vrai cimetiĂšre est partout. LĂ  oĂč se trouve cette maison, il y a eu une tombe.

L’extrait se termine sur les mots suivants : « Selon Da, on est vraiment mort quand il n’y a personne pour se rappeler notre nom sur cette terre Â» (OC, p. 90). C’est toute une approche de la mort, d’une philosophie qui va Ă  l’encontre de la peur — les morts ne font pas peur, ils sont familiers â€” que propose ainsi Da Ă  l’enfant. Lui qui a frĂŽlĂ© la mort, c’est donc ainsi que Da lui suggĂšre de l’apprivoiser. Dans un passage oĂč il est question de rĂȘves, le narrateur raconte que « Da a rĂȘvĂ© que Mozart Ă©tait mort. [
] Da Ă©tait assise sur sa galerie quand elle a vu Mozart passer en coup de vent Â» (OC, p. 110). L’extrait qui suit immĂ©diatement, intitulĂ© « L’interprĂ©tation de Da Â», explique au lecteur que « mourir dans un rĂȘve, c’est un bon signe. Cela signifie qu’on est en bonne santĂ© Â» (OC, p. 111) et se termine en notant l’aspect prĂ©monitoire du rĂȘve. Mozart portait en effet un chapeau dans le rĂȘve, ce qui est signe de chance, toujours selon Da. Or, « [u]ne semaine aprĂšs ce rĂȘve, Mozart a gagnĂ© Ă  la loterie nationale (le troisiĂšme gros lot) et il a pu acheter un bout de terrain Ă  la Petite GuinĂ©e Â» (OC, p. 111).

Dans Le charme des aprĂšs-midi sans fin, le procĂ©dĂ© continue et s’accentue mĂȘme lors de l’évocation des rĂȘves de l’enfant. Dans un extrait intitulĂ© « Une voix Â», Vieux Os fait face, en rĂȘve, Ă  la solitude et termine ainsi son rĂ©cit : « Da dit que c’est ainsi la vie. Un moment, vous ĂȘtes lĂ , on ne voit que vous, on n’entend que vous, on ne parle que de vous, et un autre moment, on ne se souvient mĂȘme pas de votre visage. Moi, je veux me rappeler pour toujours les yeux de Vava Â» (CAF, p. 31). On a l’impression ici que l’auteur explique, en quelque sorte, la place qu’occupe l’écrivain dans une sociĂ©tĂ© — sa place donc â€”, d’une part, mais d’autre part, aussi celle de l’amour et du dĂ©sir dans sa vie et dans ses souvenirs


Par ce procĂ©dĂ©, Dany LaferriĂšre propose au lecteur une image de son pays d’origine qui vient corroborer ce que disent les historiens des religions Ă  ce sujet :

En HaĂŻti, oĂč les cinq millions d’habitants descendent soit d’esclaves, soit d’affranchis venus de Saint-Domingue, les statistiques officielles d’appartenance au catholicisme ne donnent pas une idĂ©e exacte de la situation rĂ©elle. En fait, prĂšs de 85 % de la population adhĂšrent au vaudou, amalgame complexe de polythĂ©isme africain et de catholicisme. [
] Par exemple, la sainte Vierge et sainte Anne se retrouvent frĂ©quemment en prĂ©sence de Erzulie et MaĂźtresse Nannanbouloukou. [
] Erzulie et MaĂźtresse Nannanbouloukou sont reconnues comme des loas plutĂŽt bienveillants. Elles incarnent sur le plan sacrĂ© un humanisme exemplaire rarement retrouvĂ© sur le plan profane parmi les leaders qui ont marquĂ© l’histoire encore rĂ©cente de l’esclavagisme.

Et c’est bien de syncrĂ©tisme religieux qu’il est question lorsque le village de Petit-GoĂąve est profanĂ©, en quelque sorte, par les miliciens qui sont pour Da des « bĂȘtes assoiffĂ©es de sang Â» (CAF, p. 155), des hommes fous et saouls, prĂ©sentĂ©s comme des voyous. S’agenouillant pour prier la Vierge afin de dĂ©livrer Petit-GoĂąve de ce malheur, Da Ă©voque « ses Â» morts : « Brice, Arince, InĂ©lia Beautrun, Lavertu, Charles Nelson
 DĂ©brouillez-vous afin de nous sortir de ce guĂȘpier Â» (CAF, p. 156). Et le narrateur de prĂ©ciser : « C’est ainsi que Da parle Ă  nos parents morts Â» (CAF, p. 156). Pour ajouter ensuite : « Aujourd’hui, en raison de la gravitĂ© des Ă©vĂ©nements, Da veut que je leur dise un mot aussi. — N’aie pas peur, ce sont tes morts. Ils sont de ta famille Â» (CAF, p. 156). L’association entre la tradition catholique et les pratiques vaudou est bien sĂ»r accentuĂ©e par les rĂ©fĂ©rences au Hougan ou Ă  l’ouangateuse (CAF, p. 38), par exemple, mais est surtout Ă©vidente dans le cas du personnage de Da. D’omniprĂ©sente, protectrice et complice, elle se fait Grande DĂ©esse, guĂ©risseuse, capable de soigner par les plantes, mais surtout capable de voir les morts, de leur parler, apprivoisant les secrets de l’invisible, pour elle et pour les autres. Elle s’apparente ainsi aux hĂ©roĂŻnes d’autres romans antillais et/ou afro-amĂ©ricains qui marquent la littĂ©rature des Noirs en AmĂ©rique. On pense au personnage de Tituba chez Maryse CondĂ© ou encore au roman Beloved de Toni Morrison. Et dans le cas qui nous intĂ©resse, ce procĂ©dĂ© sert en quelque sorte Ă  expliquer au lecteur qu’il s’agit, pour le narrateur, d’une forme d’initiation. En effet, en initiant son petit-fils, Da lui fait don d’une philosophie qui trace son destin, puisque ce destin, justement, comme l’avait prĂ©dit NĂšg-Feuilles, est particulier : « Ce garçon que tu vois lĂ , notaire, [dit-il Ă  LonĂ© lors de leur rencontre Ă  tous les trois], n’est pas comme les autres. N’oublie pas ce que je t’ai dit Â» (CAF, p. 99). Et on comprend que c’est bien parce que Da l’a initiĂ© aux mystĂšres de la vie et de la mort ainsi qu’à ceux de l’art du conte que l’enfant est devenu Ă©crivain. On apprend que « [l]ire, c’est [s]a passion secrĂšte Â» (CAF, p. 87), mais on comprend aussi que les histoires de Da sont celles qui l’inspirent ; celles de sa famille (CAF, P. 142), et aussi celles du pays. Et Vieux Os de mentionner qu’il « prĂ©fĂšre les histoires vraies de Da aux contes de la vieille CornĂ©lia Â» (CAF, p. 143). Pierre L’HĂ©rault, qui analyse le rĂŽle du narrateur dans L’odeur du cafĂ©, prĂ©cise :

L’hĂ©sitation du narrateur renvoie Ă  la discontinuitĂ© reliĂ©e certes Ă  la distance temporelle Ă©tablie entre l’adulte et l’enfant, mais aggravĂ©e par la distance spatiale de l’émigration et de l’exil, non mentionnĂ©s ailleurs que dans le paratexte : entre l’adulte et la photo de l’enfant, il y a le dĂ©placement de Petit-GoĂąve Ă  MontrĂ©al.

On peut aussi comprendre, avec Le charme des aprĂšs-midi sans fin, qu’il s’agit en effet d’un double exil, celui causĂ© par la fuite nĂ©cessaire et cruelle pour Ă©chapper au rĂ©gime tortionnaire, mais aussi celui de l’expulsion hors de l’enfance. En cela, Dany LaferriĂšre vient rejoindre, en quelque sorte, un mouvement qui a marquĂ© l’histoire du roman quĂ©bĂ©cois, mais qui rejoint plus largement un propos universel. Et comme dans le roman quĂ©bĂ©cois, l’omniprĂ©sence des personnages fĂ©minins, et surtout de la figure d’une Grande MĂšre protectrice et rĂ©vĂ©latrice Ă  la fois, marque cette expulsion. L’absence du pĂšre, qui n’est jamais nommĂ©, laisse toute leur place aux personnages fĂ©minins, une absence que l’auteur viendra toutefois combler en publiant L’énigme du retour.

Le narrateur quitte Ă  la fois l’enfance et Da, dans un mĂȘme mouvement marquĂ© par la souffrance, il va de soi, comme l’a si bien notĂ© L’HĂ©rault dans son analyse. L’expulsion est d’autant plus cruelle que les deux moments sont combinĂ©s. La fin du Charme des aprĂšs-midi sans fin est en soi la fin du « charme Â» tout court. Et il faut comprendre le mot au sens usuel — le charme de la sĂ©duction â€” comme au sens magique du terme. Quitter Da, c’est pour Vieux Os quitter le monde et la terre de son enfance. Écrire cette rupture, c’est en fait rĂ©gler un vieux compte pour Dany LaferriĂšre
 Son destin d’écrivain, il le doit bien Ă  Da. La narration en tĂ©moigne ; Ă  plusieurs endroits, on ne sait plus trĂšs bien qui, de Da, de Vieux Os ou de Dany, s’adresse Ă  nous. Dans un extrait oĂč le narrateur se dĂ©crit, on devine qu’il s’agit en fait d’une seule et mĂȘme voix : « J’ai un corps Ă©lastique. Je peux l’allonger, le raccourcir, le gonfler ou l’aplatir comme je veux. Mais gĂ©nĂ©ralement, j’ai un long corps sans os (comme une anguille). Quand on veut m’attraper, je glisse entre les doigts Â» (OC, p. 20). Est-ce Da qui le voit ainsi ? Est-ce l’enfant qui se dĂ©finit ? Ou est-ce l’auteur qui, par l’utilisation du prĂ©sent, indique au lecteur qu’il ne faut pas s’y tromper, malgrĂ© l’apparente vĂ©ritĂ© qui traverse les rĂ©cits, il ne se dĂ©voile qu’à demi, nous « glissant Â» ainsi entre les doigts ?

Le rĂ©cit comme le roman prĂ©sentent donc la figure grand-maternelle comme celle qui a marquĂ© non seulement l’enfance du narrateur/auteur, mais surtout comme celle qui lui a transmis un hĂ©ritage qui constitue la clef de voĂ»te de son destin. De l’image d’une grand-mĂšre protectrice et guĂ©risseuse, veillant sur l’enfance du narrateur et sur le village de Petit-GoĂąve, Ă  celle de bienveillante sorciĂšre vaudou, en passant par la complice de son entrĂ©e dans l’adolescence, le personnage de Da constitue un fil conducteur qui accompagne le lecteur. Dans ces textes Ă  la fois autobiographiques et initiatiques, l’auteur arrive en quelque sorte Ă  immortaliser la figure de cette Grande MĂšre et Ă  la hisser au rang d’archĂ©type. Da, l’enfance et HaĂŻti : les ruptures sont nombreuses et douloureuses, mais elles viennent en fait se rejoindre en une image bĂ©nĂ©fique traversant l’oeuvre de LaferriĂšre.

Note biographique
Monique Boucher enseigne au CollĂšge Ahuntsic depuis 1997. AprĂšs avoir terminĂ© un doctorat en mythocritique au Centre de Recherches sur l’Imaginaire de l’UniversitĂ© de Grenoble iii, elle a publiĂ© un essai intitulĂ© L’enfance et l’errance pour un appel Ă  l’autre (Nota bene, 2005). Elle poursuit ses recherches sur les littĂ©ratures quĂ©bĂ©coise et acadienne, tout en s’intĂ©ressant aux diffĂ©rentes littĂ©ratures postcoloniales, dont la littĂ©rature antillaise.


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ENFANCE HEUREUSE

FAMILLE, AMOUR, AMITIÉ

RELATION GRAND-MÈRE ET PETIT-FILS

PETIT-GOÂVE
Romans plus calmes, empreints de la tendresse de Da Ă  Petit-GoĂąve, sauf lorsque l’action se dĂ©roule pendant des Ă©pisodes de violence (dictature, tremblement de terre, rĂ©gime de terreur)