Sur la petite étagère

À la question qui revient souvent : d’où venez-vous, j’ai toujours pris soin de mentionner la bibliothèque.  C’est vrai qu’on vient d’un lieu précis, et que ce lieu forme notre sensibilité. C’est durant l’enfance que tout se joue. Et cela pour tout le monde. Mais pour un écrivain, il y a un autre lieu tout aussi important et c’est la bibliothèque.
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© Dozias, Archives Dany Laferrière

J’avais déjà ouvert le grand livre de la vie en apprenant de Da à ne jamais penser du mal des gens.
– Dany Laferrière, Haïti en marche «Le livre de Da»
9 juin 2021

Le livre de Da

Ce titre, modeste, je l’ai trouvé il y a quelques années, en pensant à mes lectures d’adolescence. Je me revois à Petit-Goâve, couché dans la chambre de ma grand-mère, à côté d’un placard où mes tantes accrochaient leurs vêtements. Les chapeaux allaient sur le sommet de l’armoire, de l’autre côté de la chambre. De mon lit, je pouvais voir, en diagonale, une statue de la Vierge tenant dans ses bras l’Enfant Jésus, devant laquelle je faisais ma prière le soir avec ma grand-mère. En fait, je fermais les yeux et je pensais à autre chose. Mais le matin, j’écoutais ma grand-mère converser avec la Vierge. Elle lui racontait en détail la situation et remettait le sort de la maison entre ses mains.

Aujourd’hui, je sais que si nous avons pu traverser ces décennies noires de dictature, c’est parce que des gens comme Da ont tant prié. Il ne faut pas voir l’aspect religieux de l’affaire. On n’a qu’à penser à ces millions de gens de bonne volonté qui ne pensent qu’au bien, qui n’ont que des mots doux à la bouche et des pensées pures à l’esprit. Je n’ai jamais entendu Da demander la mort ou la faillite de quiconque dans une prière.

C’est cela, à mon avis, la culture — je l’ai dit plusieurs fois — : faire son possible pour ne pas ajouter au malheur du monde. J’ai passé mon enfance dans une pareille atmosphère.

Quand ma mère a fini sa prière, elle se relève lourdement, lisse sa robe en glissant ses deux mains de ses hanches jusqu’aux genoux, avant de se diriger vers la petite tonnelle dans la cour pour se préparer le premier d’une longue lignée de cafés qui lui serviront de carburant pour la journée. C’est tout ce qu’elle avalera durant la journée. Le reste, la vraie nourriture, c’est pour sa famille.

Je n’ai jamais su exactement où s’arrêtaient les frontières de cette famille. Elle pouvait aller jusqu’à la rue Desvignes, par-derrière, et, par-devant, traverser aisément la rue Dessalines jusqu’au lycée Faustin Soulouque, à côté du terrain de football, près du lycée.

J’avais déjà ouvert le grand livre de la vie en apprenant de Da à ne jamais penser du mal des gens. D’autre part, elle m’apprenait la générosité, qui exige de tenir compte de ceux qui nous entourent, de laisser passer ceux qui semblent pressés, car nous ignorons tout de leur agenda. Et surtout, le courage de faire face aux multiples difficultés du quotidien.

Plus tard, j’ouvrirai d’autres livres, je voyagerai partout à travers le monde pour dire cette enfance dans toutes les langues. Je converserai avec des gueux, des philosophes affamés, des poètes anguleux, de puissants hommes politiques ou de riches marchands. Je n’oublierai jamais ces premières leçons apprises sans douleur, couché au fond de mon petit lit, sous le placard.

Je dormais si bien en entendant la pluie crépiter sur la toiture de tôle. Une nuit rythmée par le bruit des mangues qui tombaient dans la cour. Et la fièvre qui me prenait quand Vava me visitait dans mes rêves.

C’est une chronique atypique, car je parlerai des livres qu’il me semble essentiel de lire, sinon au moins de savoir qu’ils existent. Car je crois que, dans ces moments de turbulence, le livre peut apporter une parenthèse de joie pure. Comme une trêve.

Aujourd’hui, c’est le grand livre de la vie, celui qu’on ouvre tout au début, au moment où, sans arrière-pensée, nous ouvrons les bras à cette aventure. Notre vie est précieuse, et elle compte.

Dany Laferrière
Haïti en marche

© Dany Laferrière

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Les vivants donnent la main aux morts afin que l’esprit soit toujours jeune et vieux à la fois : jeune pour l’action, vieux par l’expérience.
– Dany Laferrière, Haïti en marche «Lacarrière chez Césaire»
16 juin 2021

Lacarrière chez Césaire

J’ai reçu dernièrement (à ce moment-là, Césaire n’était pas encore mort) ce livre assez mince, moins de cent pages, de l’helléniste Jacques Lacarrière, très joliment édité par Bibliophane, avec des dessins du peintre cubain Wifredo Lam. C’est le titre qui m’a alerté : Ce que je dois à Aimé Césaire.

La question de la dette est importante dans la filiation. On reconnaît, de nos jours, avec une certaine réticence, les apports de ceux qui nous ont précédés sur la route. Comme si les problèmes nous attendaient pour être résolus, ou pire, comme s’ils naissaient sous nos yeux. D’où cette affirmation qui revient sans cesse : « C’est la première fois qu’un tel événement se produit dans l’histoire de l’humanité. »

Faut-il comprendre que ceux qui sont morts, ou ceux qui ont plus de quatre-vingts ans, n’avaient rien fait et que rien ne s’était passé durant le cours de leur existence ? Le monde est au présent. Le monde naît avec nous et, si l’on continue à penser ainsi, il mourra aussi avec nous. Parce qu’en réalité, la vie est un mouvement continu. Une ensorcelante énergie. Une étonnante sarabande. Les vivants donnent la main aux morts afin que l’esprit soit toujours jeune et vieux à la fois : jeune pour l’action, vieux par l’expérience.

C’est ce qui se passe quand on lit un livre comme celui de Lacarrière, qui met en scène une œuvre volcanique comme celle de Césaire (pour Maximin, Césaire était « frère volcan »).

Les deux auteurs, Lacarrière et Césaire, sont morts depuis un moment déjà, et pourtant je les vois qui bougent sous mes yeux éberlués. C’est le miracle de la littérature : les morts nous font taire pour mieux distiller leur savoir dans notre esprit. Puis ils s’écartent discrètement afin que nous puissions croire que les idées viennent de nous.

On peut les observer à tout âge. On voit le jeune Lacarrière qui apprend le français chez Ronsard et Du Bellay, sur les rives de la Loire, dans son Orléans natal. Et là, à vingt ans, un jour de l’automne 1947, il tombe sur Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire (édition Présence Africaine, 1939), ce texte dont Breton avait signalé dans sa préface qu’il était « le plus grand poème lyrique de son temps ».

Et Lacarrière est subitement pris d’une palpitation cardiaque devant « ce jeu constant de dérives et de dérèglements des mots et des images » qu’il découvre au fur et à mesure de sa lecture. Près d’un demi-siècle plus tard, il est encore ébahi que le mouvement poétique, toujours si rapide, de Césaire puisse passer « dans le cours d’un même instant, de l’éclaircie à l’ouragan, du rire clownesque à l’élégie, et du cadavre exquis à un conte nécrophage ».

C’est un moment qui mérite d’être souligné : celui où un jeune homme découvre un poème d’un auteur dont il ne sait rien. Il n’y a que les vers qui lui font signe de monter dans la pirogue. Il va glisser sur le dos sombre de l’eau, irrésistiblement attiré par les dangereuses chutes dont on ne sort jamais indemne. Il se laisse emporter, à la fois confiant et terrifié, par cette force obscure dont il perçoit, au centre, une vive lumière. Il comprendra en route que ce brutal contraste — la nuit en plein jour — est le fait poétique même.

Un tel enthousiasme m’a poussé à reprendre, sur la petite étagère, le recueil du poète martiniquais Aimé Césaire. Je l’avais lu il y a une vingtaine d’années, et je ne me souvenais pas d’avoir été impressionné par ce que je croyais être un simple cri primal contre le colonialisme. Ce n’est qu’après la lecture du commentaire de Lacarrière que j’ai repris le texte pour découvrir, avec un étonnement grandissant, ce mélange de force tellurique et de subtils raffinements que recèle la poésie de Césaire.

Il m’a semblé, au début, que c’était uniquement un dialogue entre le Martiniquais et la France, disons entre le colonisé et son colonisateur. Et ce débat ne m’intéressait déjà plus. Mais je comprends aujourd’hui que c’est aussi le réveil d’un homme qui découvre — j’abuse du verbe découvrir, je sais, mais c’est le seul qui convienne —, éberlué, que c’est au cœur de cette culture humiliée que se cache la pulsion de vie qui le libérera un jour de cet état de dépendance coloniale.

C’est ce qui avait naguère attiré le poète québécois Gaston Miron chez Césaire. Il l’a bien fréquenté durant les années 1960, au moment où Césaire élaborait sa propre poétique. C’est toujours étonnant d’observer ces correspondances où les poètes se montrent insouciants du lieu d’origine comme des conditions sociales de leur vis-à-vis. Malgré leurs natures différentes, ils se mettent à ressentir les mêmes vibrations et à penser à des révolutions jumelles qui se passent sur deux rives opposées.

Parce qu’il m’a fait revisiter ce grand poème qui m’avait échappé à la première lecture, je place sur la petite étagère, à côté du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, l’élégant hommage que lui a rendu Jacques Lacarrière.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Une fenêtre sur la vie
23 juin 2021
Aujourd’hui, que je suis à la troisième livraison de cette chronique littéraire qui se révèle être une sorte de promenade avec des ombres – des écrivains qui comblaient ma solitude à mon arrivée à Montréal –, il serait temps de préciser un peu mon projet.

Je suis bien au courant que ce pays est encore une fois au bord, ou plutôt au cœur, d’une crise majeure, et que beaucoup se demandent pourquoi une pareille fantaisie. Parler de littérature, d’écrivains qui ne sont pas toujours engagés dans une cause nationale, en quoi cela nous concerne-t-il aujourd’hui ? Précisément, au moment où l’on ne voit que des crocs de bourreaux et qu’on n’entend que des hurlements de victimes, il est urgent de rappeler qu’une autre forme de vie est possible, et qu’elle est toujours là, silencieuse et discrète, mais prête à ressurgir. Je lis Haïti en marche chaque semaine, où que je sois dans le monde, à Berlin comme à Rome, à Hong Kong comme à Moscou (il faut remercier la technologie contemporaine), et de semaine en semaine le journal devenait plus sanglant. Un journal est d’abord un miroir, et Haïti en marche se doit de refléter la réalité.

Et je me demandais ce que je pouvais faire qui ne serait pas de vains mots d’un analyste impuissant, si loin du théâtre des opérations. Et je me suis rappelé d’un commentaire fait à René Depestre (un ami précieux que j’ai visité, il y a quelque temps, à Lézignan-Corbières) au milieu des années 70. J’étais au Petit Samedi Soir et Depestre venait de publier Le mât de cocagne, qu’il avait situé durant la dictature de Papa Doc. J’avais prié Depestre, dans mon article, d’arrêter de nous raconter ce que nous vivons mais de nous redonner plutôt, en poète, quelques parcelles de notre sensibilité. En un mot, un peu d’oxygène, René, nous étouffons. On veut ton regard de voyageur doux. Ouvre la fenêtre, car nous sommes trop pris parfois avec nous-mêmes. Et il suffit de peu pour faire un matin. Je me souviens de ce sentiment de joie irrépressible quand René Philoctète nous apportait, à Fontamara où se trouvait l’hebdomadaire, un nouveau poème (poésie concrète). Il a beau vouloir dire les choses de façon crue, Philoctète finit toujours par provoquer un transport chez le lecteur et, au dernier vers, on se retrouvait ailleurs. Ce vers qui m’avait tant ému : « La lune comme une obole dans la paume du pauvre. » Je ne suis même plus sûr si ma mémoire ne me joue pas un tour. Est-ce de lui ? Est-ce exact ? Y a-t-il quelqu’un que ça intéresse aujourd’hui de savoir qu’un vers a fait ma journée il y a plus de 45 ans ? Peut-on savoir de qui était ce vers ? Je mettrai ma paume au feu que c’est de Philoctète. Je me souviens de la discussion politique qu’on a eue à propos d’un autre vers du même poète. C’était à propos du mur de Berlin : Philoctète écrit de ce mur qui séparait les deux Allemagnes qu’il était « un baiser interrompu ». Fignolé, fin critique et lecteur attentif de Philoctète (pour Une poésie de l’authentique et du solidaire, où il analyse Ces îles qui marchent) tiquait un peu à propos de la justesse politique du vers. Le mur était là pour empêcher que l’Ouest ne s’empare de l’Est. Mais le poète avait vu un baiser interrompu. On a finalement enlevé le vers du poème, mais je l’ai gardé dans mon cœur. Il n’était peut-être pas dans le goût de Moscou, mais il goûtait bon dans ma bouche, comme une mangue juteuse. Et pourtant, le poète ne décrit pas un moment heureux puisqu’il signale un baiser interrompu ; alors pourquoi le lecteur reste-t-il charmé ? C’est la fenêtre que le poète a ouverte : on se demande comment il a fait entrer une bourrasque dans l’espace si mince d’un vers. Si mince, et en même temps si proche de l’infini.

Dans ce studio où je me trouve à Paris, j’ai écrit des vers sur le mur, qui sont aussi des fenêtres qui me permettent de m’échapper du quotidien. L’un est une question posée à Borges : « Qu’est-ce qui vous étonne, Borges ? Tout, je m’étonne qu’une clé puisse ouvrir une porte. » On remarque que Borges est là tout entier dans cette réponse qui pourrait paraître triviale à une question qui semble grandiose. En relisant, on découvre qu’un étrange déplacement s’opère sous nos yeux : la question devient banale et la réponse est à la fois pratique mais aussi philosophique, métaphysique même — ah, la clé. Je dois dire que je lui trouve un sens nouveau chaque jour. C’est un poète concret, selon Philoctète. Une clé qui ouvre une porte, n’est-ce pas étrange ? Concret dans le sens d’un réel qui peut déraper à tout moment. Voilà le genre de chose qui stimule mon esprit et m’empêche de s’engluer dans une réalité qui chemine souvent parallèlement à la vie. J’entends des gens dire que la faim est au cœur de la vie, comme les coups de feu ou ce désespoir sans fin. On n’y coupera pas, mais cela rend-t-il inopérant le charme du poème de Ungaretti sur mon mur ? « Je m’éblouis d’infini. » Ça ne coûte pas un sou de rouler ce vers une journée entière dans sa bouche, comme dans son cœur. C’est l’obole dans la paume du pauvre. Le poète vous offre la lune. Ce n’est pas la même lune qu’on vous promet sans qu’on ne la voit jamais. C’est une lune concrète, réelle, vraie et invisible. On ne peut pas vous la voler. Elle n’apparaît qu’aux cœurs purs. Je veux dire à celui qui ne cherche pas à la vendre. Ce vers provoque un réchauffement du corps. Brusquement, on se sent plus vivant qu’avant. Mais il faut y croire, il faut vraiment croire que la poésie provoque une soudaine accélération de tout ce qui nous entoure. Tout se met à vibrer, et l’espace d’un instant, on échappe à l’emprise des forces obscures. Et le monde se divise en corps phosphorescents et en corps morts. Est-ce pourquoi les mitraillettes chantent la mort ainsi, par jalousie de ne rien ressentir quand souffle le vieux vent caraïbe du poète solaire ? Cette poésie est si simple qu’un enfant pourrait l’écrire. Quant à Davertige, il rejoint l’enfance immédiate avec ce vers, juste devant moi sur le mur, entre deux fenêtres ouvertes. Le poète voit (voyant) : « Ma chambre est plus fleurie que la saison des fruits. » Je me sens tout à coup dans la haute enfance, du temps où l’espace était ouvert. Ma chambre n’est pas forcément un endroit précis. Il suffit de s’allonger pour une sieste sous un manguier, en pensant que c’est sa chambre.

J’ai une photo de lui découpée d’un vieux magazine. C’est une photo prise (volée) par un paparazzi, alors que l’écrivain se dirigeait vers sa voiture dans le parking d’un centre d’achat. Avec cette coiffure de collégien propret des années 50, ce veston en tweed et ce chandail usé, il garde encore une allure juvénile. Caché entre deux rangées de voitures, le photographe a dû se lancer d’un bond sur lui pour le mitrailler. J’ai rarement vu une telle fureur sur un visage. Deux revolvers lui sortant des orbites. Une bouche tordue par la colère. Tout son être hurle la haine et le mépris qu’il éprouve pour une époque si vulgaire que des gens se croient autorisés à vous photographier sans votre permission. Je parle de l’écrivain J.D. Salinger, qui a choisi de vivre loin de toute la folle rumeur du monde (il s’est retiré au Vermont où régulièrement des journalistes viennent l’importuner). Mais c’est d’abord l’auteur d’un des romans contemporains les plus émouvants.

Il y a une cinquantaine d’années, un jeune bourgeois maladivement doué de Manhattan entreprit d’écrire un roman racontant d’une manière désinvolte la dépression nerveuse du jeune narrateur, Holden Caulfield, qui semblait aussi talentueux et fragile que l’écrivain lui-même. Cet adolescent paumé, renvoyé d’une riche école privée, tarde à rentrer chez lui. Il traîne dans les boîtes de jazz, dans un hôtel minable où il fait d’étranges rencontres, sans oublier cette hilarante balade avec un chauffeur de taxi hargneux dans Central Park. Il semble, malgré cette apparente désinvolture, profondément torturé. La sortie de l’adolescence n’est pas une mince affaire. Il pense à son frère aîné, un écrivain admirable, qui vend actuellement son talent à Hollywood, à sa sœur adorée Phoebe, au gant de baseball de son jeune frère Ollie, et surtout à cette fille dont il est amoureux (ils se sont à peine tenu la main). Tout le romantisme des années 50 est là (pas le romantisme larmoyant et kitsch que le cinéma a contribué à populariser — Salinger déteste le cinéma). Ce roman, L’Attrape-Coeurs, m’a brisé le cœur quand je l’ai lu à 20 ans. Les Américains le lisent souvent par nostalgie, mais ce n’est pas uniquement cela. Pour d’autres, c’est une version assez décontractée de L’Odyssée, mais là encore, c’est un peu court. Ce roman n’évoque, à mes yeux, ni la réminiscence d’un classique grec ni une époque révolue, mais plutôt un mystère si simple qu’il devient indéchiffrable (l’art au cœur d’une balade nocturne). Pour cette seule raison, L’Attrape-Coeurs mérite sa place sur la petite étagère.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Un adolescent américain
30 juin 2021
Le plus célèbre adolescent américain n’est pas une précoce star du rock, ni un génial joueur d’échecs, ni un basketteur surdoué, c’est un personnage de roman apparu sur la scène littéraire le 16 juillet 1951 – tout est sérieusement documenté dans son cas. Et depuis, il s’est fait au moins 65 millions d’amis, je dis « au moins » si l’on estime que chaque lecteur se garde de le passer à un autre. Ce qui est inimaginable en Haïti, où les livres se promènent comme s’ils avaient des jambes, et où il arrive qu’on découvre un livre qui nous appartient chez des gens que l’on visite pour la première fois. Car s’il est mal vu dans ce pays de rendre un livre qu’on a emprunté, il n’est pas interdit de le faire circuler. C’est ainsi que le livre fait le tour de la ville en espérant un jour rentrer au bercail.

Il faut dire aussi que pour les Américains, ce roman occupe une place si importante dans leur psychée qu’ils le conservent parfois toute leur vie comme un talisman. C’est souvent tout ce qu’ils gardent de leurs années de “high school”, l’équivalent du lycée. Dans cette société si matérialiste, avec un sens peut-être déformé mais certain du spirituel, ce livre et son auteur ont tout pour fasciner des adolescents impressionnables. Et ces derniers, plus tard, le refilent à leurs enfants comme une sorte de photo de leur sensibilité.

Mais qu’y a-t-il dans ce livre et surtout que trouvent-ils à ce mystérieux J.D. Salinger ? C’est un écrivain étrange qui, à part deux ou trois fois, n’est pas paru en public depuis l’époque où il publiait ses fascinantes nouvelles (Un jour rêvé pour le poisson-banane ou Franny et Zooey) dans le New Yorker. Il refuse de se laisser photographier, ne donne pas d’interview, fait des procès à ceux qui voudraient écrire son autobiographie, a vécu en ermite une grande partie de sa vie dans l’État du Vermont, professe un mode de vie strict de végétarien avant la lettre, entretient des rapports difficiles avec les femmes, et ne lit que les gourous indiens qui conseillent d’adopter un rythme différent de celui de notre époque survoltée. De plus, Salinger ne publie qu’à compte-goutte. Voilà un minimaliste dans un univers si obsédé par la surconsommation.

Son personnage principal, Holden Caulfield, est un adolescent qui ne parvient pas à s’adapter au monde dans lequel il évolue. Holden, au moment où il entame ce long monologue plaintif qui constitue la trame du roman, vient d’être renvoyé de son lycée. Il est brillant, mais refuse d’accepter les codes de la société, ce qui le met souvent en difficulté d’adaptation. Il observe avec une terrible lucidité toutes les attitudes hypocrites de son entourage, depuis le directeur jusqu’à ses camarades de classe. Le jour des rencontres avec les parents, les repas à la cafétéria sont toujours plus copieux, afin de rassurer ces derniers qui ont l’habitude de poser la même question à leur gosse : « Qu’as-tu mangé ce midi ? » Et le directeur de converser longuement avec les parents moins fortunés pour qu’on le perçoive comme un homme bien. Toute cette hypocrisie donne envie de vomir à Holden.

Il quitte l’école mais n’a pas envie de rentrer tout de suite chez lui pour ne pas avoir à raconter qu’il s’est encore une fois fait mettre à la porte. Il parcourt Manhattan en taxi ou à pied avec cette boule dans l’estomac. Il se croit cool, mais on voit bien que ce garçon file un mauvais coton ; pour dire les choses brutalement, il fait une dépression nerveuse. Oh, c’est une histoire qui a commencé avec le départ de son grand frère, la mort de son petit frère ; il ne lui reste que sa petite sœur qui l’adore et qui semble être la seule personne avec qui il a un vrai contact dans la vie. Il y a aussi cette fille dont il est amoureux, mais enfin, c’est la fille du directeur du lycée d’où il vient d’être renvoyé. Ce qui tracasse ce jeune Ulysse, si semblable au héros grec, qui n’arrive pas à rentrer chez lui, c’est la vulgarité du monde. L’argent semble tout corrompre. Même l’art est commercialisé. Il se sent moins chez lui à chaque nouvelle étape. Il sombre dans la nostalgie, et passe son temps à rejouer une partie de baseball avec son jeune frère mort. Dehors, il ne fait pas beau vivre. Dedans, l’attend la déception de ses parents. Phoebe, sa petite sœur, reste son unique consolation.

Holden est un indécis, en apparence, car s’il ne sait pas ce qu’il veut, il sait parfaitement ce qu’il ne veut pas. Si l’on se demande pourquoi ces Américains adorent autant les sectes religieuses, les rapports avec les gourous, les voyages en Inde, il faut lire L’attrape-cœurs de Salinger. Le style est vivant, précis et lumineux malgré la noirceur du fond. Par moments, on a l’impression de plonger dans une piscine d’eau froide en pleine canicule pour ressortir neuf, comme après un baptême. Ce livre, à sa sortie, avait irrité les écrivains de l’époque, qui ne s’attendaient pas à trouver un rival dans ce mince roman un peu larmoyant. Norman Mailer reprochait à Salinger de faire retomber dans l’adolescence le roman américain. On n’était plus dans la lignée de cette littérature musclée d’Hemingway, de Dos Passos ou de celle plus ouvertement sexuelle de Miller, ou même de celle plus engagée de Steinbeck. Salinger questionne la fausse virilité de ces écrivains et signale d’une certaine manière que l’Amérique n’a pas fini de régler ses problèmes d’adolescence.

Quand on voit la manière dont Trump dirige cette nation, on se demande s’il ne s’agit pas véritablement d’un pays où le prince est un adolescent enfermé dans une salle de machines à jouer. Toute cette violence, ce n’est que pour cacher une faille émotionnelle sismique. On comprend alors pourquoi l’écrivain préféré de Salinger n’est pas Hemingway, mais Fitzgerald, celui-là même qui a dit que “Hemingway et moi, nous avons tous deux échoué de la même manière : lui, par la mégalomanie, moi par la mélancolie.” Holden est un mélancolique, comme Salinger ou Fitzgerald. C’est cette adéquation entre l’auteur et le personnage qui a fait croire au lecteur que L’attrape-cœurs est un roman qui dit vrai. Ce qui est étonnant, si l’on oublie les millions de lecteurs, c’est que cette petite histoire d’une fugue d’un adolescent new-yorkais soit devenue un classique d’une littérature qui ne reconnaît aujourd’hui que des romans volumineux où les scènes de violence alternent avec une sexualité hurlante. Le récit de Salinger, paru en 1951, étant une des rares œuvres de cette époque à la morale pudibonde, a traversé aisément ces dernières décennies tumultueuses d’une Amérique qui n’arrête pas de se muer comme un serpent de mer.

Dany Laferrière
Haïti en marche

On écrit parce que d’autres ont écrit avant nous.  Pour répondre à cette question d’où je viens, j’invite donc les lecteurs à visiter ma bibliothèque.
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Les écrivains sud-américains à Sensation Bar
7 juillet 2021
Je me souviens d’avoir lu l’écrivain brésilien Jorge Amado avec une telle avidité qu’il me semblait qu’aucun autre monde ne pouvait être plus crédible que celui qu’il nous proposait dans ses romans. C’était un univers coloré, chatoyant, avec des personnages si vivants que j’avais l’impression de pouvoir les toucher.

Comme si une fine vitre nous séparait. La littérature sud-américaine venait d’éclater littéralement dans mon ciel de lecteur ébloui. Cette littérature m’a révélé un monde étonnamment proche de ma sensibilité. Je n’avais qu’à lever les yeux pour voir, par l’embrasure de la fenêtre, un paysage identique à celui décrit dans le livre que j’étais en train de lire. J’ai tout de suite compris que les gens qui m’entouraient n’étaient pas différents des personnages de ces romans sud-américains. J’apprendrai plus tard qu’Haïti, par le culte du vaudou ou du candomblé, le goût immodéré pour le café et la passion du football, est une extension caribéenne du Brésil. Il faut y ajouter cette mégalomanie devenue sport national qui fait croire, là-bas, que Dieu est brésilien, et ici que nous avons fait la plus grande révolution de tous les temps.

Jusqu’à cette rencontre avec ces magnifiques écrivains sud-américains, la littérature me semblait un divertissement bourgeois où l’on ne voyait passer que des bellâtres avec une raquette de tennis et cet air d’ennui bien affiché. En aucun cas les gens de mon voisinage ne pouvaient aspirer à la même noblesse que ces aristocrates désargentés, ou plus souvent désenchantés, qui peuplaient la littérature européenne, à part chez Zola, Hugo ou Dickens. Vous imaginez alors ma stupéfaction en découvrant, au fil des pages ensoleillées du merveilleux roman de Jorge Amado, que ce propriétaire de restaurant dans Gabriela, girofle et cannelle pouvait être mon voisin. La cuisine épicée qu’il proposait n’était pas loin des plats succulents des restaurants en plein air de Port-au-Prince où les clients debout avalaient en silence leur nourriture. Je me demandais alors pourquoi les personnages avec qui j’avais tant d’affinités n’étaient jamais dans les classiques qu’on étudiait en classe, sauf chez les romanciers de la Ronde (Marcellin, Hibbert et Lhérisson), mais eux, c’était la famille. Je voulais savoir si ma vie, mes rêves, mes idées, mes émotions pouvaient avoir un écho ailleurs que sur l’île où je vivais.
Les écrivains sud-américains allaient tout changer. J’étais comme un adolescent nourri de musique classique qui venait de découvrir la méringue et le konpa. Les romans d’Amado me faisaient penser à ces bonnes mangues juteuses que je dévorais en rentrant de l’école. Puis ce fut, par hasard, chez un ami amateur de jazz, que j’ai croisé Pablo Neruda. Il m’a fait le même effet que m’avait fait Prévert quelques années plus tôt : une facilité extrême, proche de la désinvolture, qui n’exclut pas la nuance ni la subversion. Neruda, naturellement, est plus tropical, donc avec un lyrisme plus touffu et une sensualité explicite. Si Prévert penche vers l’anarchie, Neruda exige un changement radical des conditions de vie au Chili, qui ne passe pas uniquement par une application du marxisme-léninisme dont il était pourtant proche. Il exige le luxe de la poésie pour tous, le droit au rêve. Les poèmes de Neruda sont de petits bosquets où l’on entend toutes sortes d’oiseaux et où parfois apparaît un paon, car le poète peut être coquet.
Un ami, passionné de littérature sud-américaine, Michel Soukar, m’a glissé l’adresse de ce bar secret où je pouvais croiser, le samedi soir, tous ces poètes et romanciers qui peuplaient mes nuits. Sensation-Bar, c’est le nom du bordel qui se trouve sur la route du Sud, où étincelle la ravissante Nina Estrellita. Je me suis embusqué pour voir arriver tous les flibustiers de la littérature de ce continent si productif qu’on aurait intérêt à proposer à nos étudiants si l’on espère un engouement réel pour la littérature. Une main sur mon épaule me fit me retourner, craignant de me retrouver face à un des sbires de la préfecture de Port-au-Prince, sachant que cette officine n’a jamais vu d’un bon œil les artistes. C’était Michel Soukar. Ah, voici Jacques Stephen Alexis qui arrive entre Roumain et Carpentier, avec un Montecristo fiché au coin de la bouche. J’ai à peine le temps de jouir de cette image fabuleuse que Miguel Ángel Asturias s’amène, tout auréolé de la gloire de son Nobel. Soukar me fait remarquer que cet homme seul dans son coin, Ernesto Sabato, a écrit le plus étouffant roman sur la solitude et la passion amoureuse dans cette Argentine que l’on imaginait toujours en train de danser un langoureux tango. Jamais un sans deux, voici l’autre solitaire de la littérature mexicaine, Juan Rulfo, l’auteur de Pedro Páramo, suivi de la poétesse Gabriela Mistral, elle aussi prix Nobel, avec sa guitare sous le bras. La Brésilienne Clarice Lispector, qui se mêle rarement aux autres, a fait le déplacement. Il était temps que j’aille voir ce qui se passe à l’intérieur. Papa Doc, qui se croit écrivain, n’a aucune idée de cette fête des émotions, des saveurs et des sensations qui se déroule sous son nez.
Une révolution littéraire se prépare, car voilà le Cubain Carpentier, l’auteur de ce manifeste pour “un réel merveilleux” dont on ressent les premiers effets dans ce chef-d’œuvre qu’est Le Royaume de ce monde, dont l’histoire se passe en partie au Cap-Français. Jacques Stephen Alexis le reprendra plus tard sous le titre de “Prolégomènes pour un réalisme merveilleux”, et qui deviendra “réalisme magique” avec García Márquez et ses romans débordants de fantaisie, d’aventures loufoques, de dictateurs fous, de révolutions ratées et de passions amoureuses. Tiens, Gabo n’est pas encore arrivé. Je parie qu’il se pointera tard, avec son acolyte Vargas Llosa, déjà bien éméché. Cela ne m’a pas étonné de voir Neruda assis au comptoir de Sensation-Bar, un gros cigare à la main gauche et le bras droit entourant la taille d’une des serveuses. Bruits de verre brisé : on voit El Caucho dans une bagarre avec trois marins américains qui, paraît-il, ont manqué de respect à la Nina Estrellita. Miguel Ángel Asturias signe, au Paraguayen Augusto Roa Bastos, son étonnant Monsieur le Président, paru en 1952, premier portrait halluciné d’un dictateur sud-américain. Et l’autre, celui qui a publié Roulements de tambours pour Rancas et dont j’ai oublié le nom — Manuel Scorza, je crois. Naturellement, Borges brille par son absence.
Les serveuses, plutôt des filles dites “de joie”, viennent toutes du roman d’Alexis, l’hôte de la fête. J’observe, assis à une table sur la plage, Octavio Paz en pleine conversation avec Rubén Darío, ce splendide poète inconnu qui marquera pourtant la poésie sud-américaine en éblouissant Borges au passage. Soukar me dira, en partant : “Tu vois, cher ami, je me demande combien de jeunes lecteurs aujourd’hui pourront identifier, à première vue, cinq de ces écrivains avec qui on a passé la nuit ?” Toujours optimiste, j’ai répliqué que ces écrivains sont encore connus chez nous — peut-être pas Rubén Darío, Michel, je te l’accorde, mais la bonne majorité, oui.”
“Je t’offre un verre, samedi prochain au Sensation-Bar, si Haïti en marche reçoit quelques messages de lecteurs qui gardent en mémoire ces merveilleux écrivains qui ont structuré la sensibilité littéraire de notre génération.” Pari tenu. Dehors, “la nuit respirait fortement”.

(La semaine prochaine : Le duel García Márquez / Vargas Llosa)

Dany Laferrière
Haïti en marche

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García Márquez et Vargas Llosa se réconcilient à Sensation bar
14 juillet 2021
La nuit du samedi a été mouvementée. Je n’ose pas décrire ce mémorable ciel étoilé admiré sur la plage en compagnie du taciturne Juan Rulfo. Quand j’ai quitté Sensation Bar, il n’y avait plus personne à part Arnold Antonin qui buvait seul, au comptoir, face au portrait en pied de Bolívar. Assise sur un petit banc près d’un bosquet, la Niña Estrellita fumait une longue cigarette américaine, ce qui dit la nationalité de son dernier client.

J’étais déjà sur le trottoir attendant un tap-tap pour rentrer quand Jacques Stephen Alexis surgit devant moi. Il m’invita à revenir au début de l’après-midi. Un dimanche ? Oui, mais c’est important. Il me faut un témoin. Pourquoi ? Après une longue hésitation, il finit par murmurer que ça concerne Gabriel García Márquez et Mario Vargas Llosa. Et qu’est-ce qui se passe avec eux ? Tu sauras si tu viens, lâche-t-il, en me donnant une tape dans le dos. À peine assis dans le tap-tap, je sentis passer une bourrasque qui emporta le véhicule, me donnant l’impression d’être sur un tapis volant.

Je descendis au portail Léogâne et pris la rue (je n’ai jamais su le nom de cette rue) qui passait entre le grand cimetière de Port-au-Prince et le stade Sylvio Cator. Je me souviens d’un joli conte de Christophe Charles qui se passait au cimetière. Je me souviens surtout du bref article de Léon Laleau qui l’appréciait bien. Étrange hein, je ne sais pas pourquoi Alexis n’avait pas invité Laleau à la fête à Sensation Bar. Laleau, parce qu’il avait écrit « Le rayon des jupes » où il semble compter les nombreuses femmes (Leilah, Aline, Elsy, Hilda, Gilberte, etc.) qui habitent son esprit, attendait son invitation par l’auteur de « L’Espace d’un cillement », un roman qui se passe dans un bordel. Laleau est le souffre-douleur tout désigné d’Alexis qui se trouve à l’autre bout du spectre. « L’Espace d’un cillement » se passe, il est vrai, dans un bordel, mais Alexis ne regarde pas la femme du même angle que Laleau. L’auteur de « Compère Général Soleil » est le fondateur d’un parti communiste, le Parti d’Entente Populaire. « L’Espace d’un cillement », qui se passe dans un bordel, est une pudique histoire d’amour qu’Alexis a écrite pour montrer qu’il pouvait écrire une deuxième plus belle histoire d’amour, après celle qui unit Manuel et Anaïse. Il ne faut pas que le lecteur puisse retrouver une ressemblance entre ces deux histoires. Miroir inversé. Si « Gouverneurs de la rosée » se passe dans la paysannerie, Alexis a planté sa tente dans un bordel des environs de la capitale. Si Manuel revient de Cuba, les deux personnages d’Alexis sont cubains. Alexis aimait Cuba et aurait adoré parler couramment l’espagnol. Il le lisait bien sûr. Les histoires d’amour des écrivains communistes font souvent l’éloge de la monogamie. Aragon en était devenu le chantre absolu avec « Les yeux d’Elsa ». On peut être fou d’amour mais d’une femme à la fois. Je ne sais pas si les communistes haïtiens, grands buveurs de rhum et amateurs de danses survoltées ou de langoureux boléros, capables aussi de consulter les dieux du vaudou quand la situation l’exige, obéissaient aux diktats de Staline en matière de relation amoureuse. Je me suis endormi en me demandant comment un écrivain comme Alexis, qui voyait tout avec les yeux d’un enfant fabulateur, cet homme qui ne pensait qu’à réinventer la vie, ou qui prenait la réalité pour un rêve, pouvait-il comprendre cette vie quotidienne où l’on doit nourrir des millions de gens au moins deux fois par jour, habiller et éduquer les enfants, et s’occuper de la santé et de l’agriculture en même temps ? La vie est une machine à sous qui ne s’arrête jamais et ne laisse aucune possibilité aux gens pour voir la vie, ne serait-ce qu’une fois, comme un poème. Je vois chaque matin ma mère compter ses piécettes pour les dépenses du jour.
Après le repas, je sors en lançant que j’allais travailler la dissertation sur l’opposition entre Price-Mars et Villaire avec mon ami Raphaël, pour filer à Sensation Bar. Qui va au bordel un dimanche après-midi ? À part un dégénéré comme Roussan Camille ou Magloire Saint-Aude. Camille pour se soûler et Magloire Saint-Aude pour capter ces petits faits vrais qu’il glissera dans ses poèmes, apparemment sans queue ni tête, transcrits sur un mode énigmatique. Alexis m’attendait près du bosquet, en compagnie d’El Caucho. Depuis qu’El Caucho a rencontré Roumain hier soir, il ne pense qu’à le revoir. Alexis me dit avec un sourire que c’est la première fois qu’un personnage de roman manifeste le désir de changer de roman. Il voudrait la place de Manuel auprès d’Anaïse. Mais, dis-je, la Niña Estrellita est une splendeur, tous les lecteurs l’adorent, tous mes amis rêvent d’être aimés par une pareille femme. El Caucho me dit que si le lecteur lit des mots, lui, il vit des situations qui ne sont pas toujours heureuses. Alexis, pour garder son lecteur, doit retarder le dénouement, et ça c’est une terrible souffrance pour le personnage. Même qu’il a pensé monter un syndicat des amoureux dans les romans à suspense. Quand on est lecteur, il faut éviter de se mêler des histoires d’écriture.
Brusquement, Alexis m’entraîne dans une chambre vide pour cracher le morceau. García Márquez, dit Gabo, et Vargas Llosa, couramment appelé Mario, mes idoles, ne se parlent plus depuis des années, et ça c’est inadmissible. Je regarde, interdit, Alexis. Cette phrase est trop chargée, je voudrais la revoir tranquillement. Si Alexis, né en 1922, a pu lire et apprécier García Márquez, né lui en 1927, dont le premier roman (« Des feuilles dans la bourrasque ») paraît en même temps, en 1955, que « Compère Général Soleil » d’Alexis, il ne pourrait admirer autant García Márquez qu’il le dit aujourd’hui, car les deux écrivains étaient de même poids à ce moment-là. Alexis l’aurait même battu s’il ne s’était pas tenu si proche des préceptes du parti dans l’écriture de son livre. En tout cas, l’éclat d’Alexis en 1955 était plus dense que celui de García Márquez.

Quant à Vargas Llosa, né en 1936, quatorze ans après Alexis, son éclatant premier roman, « La ville et les chiens », paru en 1963, qui lui assura une gloire soudaine, eh bien Alexis, mort en 1961, l’a raté de peu. Alexis, fauché en plein vol, n’a pas pu continuer la route avec ces fusées. On ne doute pas qu’il en avait les moyens. Comment expliquer à un type mort, qui était déjà un fabulateur de son vivant, que la vie se passe dans un temps linéaire ? Les années avancent, les unes à la suite des autres. Même si la nuit dernière semblait surréaliste. J’étais aussi heureux qu’un enfant qu’on a oublié dans une confiserie. Mais tout de même, que voulait me dire Alexis à propos de ses deux confrères ?

García Márquez s’est brouillé à mort avec Vargas Llosa et Alexis entendait les réconcilier, comme il a jadis tenté de réconcilier Mao avec Staline. N’oublions pas qu’il est le fondateur du Parti d’Entente Populaire. Sait-on la raison de cette brouille ? Alexis répond qu’on raconte des histoires mais qu’en réalité c’est à propos de Castro. Ils étaient tous deux admirateurs de Castro, puis Mario a pris une direction opposée, vers un capitalisme de stricte observance. Et Gabo est resté avec Fidel. Dis-moi à propos des histoires qu’on raconte. Les communistes n’aiment pas les histoires de sexe, c’est ce qui manque à leurs romans souvent. Après une bonne heure, j’ai pu comprendre que Mario, toujours excité par une cheville, est tombé follement amoureux d’une femme rencontrée sur un bateau, au point de quitter ou de délaisser Patricia, sa femme. Que fait Gabo dans tout ça ? Ce sont les meilleurs amis du monde, ils étaient inséparables, alors, dépitée, Patricia est allée se faire consoler par Gabo. L’apprenant, Mario a donné un coup de poing à Gabo, qui l’a étendu par terre. Gabo était le parrain du fils de Mario, et ce dernier avait sa thèse de doctorat, 600 pages, sur Gabo. Ils étaient toujours ensemble, discutant dans les restaurants, dans les bars, dans les hôtels, de cette révolution dans le roman sud-américain qu’ils mettaient en place. Il fallait couper le «réalisme magique» en deux : le réel pour Mario, et le magique pour Gabo. On voit bien le projet avec le portrait du dictateur, inévitable pour un écrivain sud-américain : « L’Automne du patriarche», ce portrait imaginaire du dictateur pour Gabo, et « La fête au bouc », ce Trujillo autant rêvé que réel pour Mario. Mario a gagné, mais Gabo était déjà mort. Mais Gabo a emporté le morceau avec « Cent ans de solitude », et la trace lumineuse de ce roman magique continue à éclairer le chemin des jeunes écrivains du continent. Mais comment réconcilier un mort et un vivant ? Le Nobel l’a fait. Gabo l’a eu en 1982 et Mario l’a eu en 2010. Je mettrais ma main au feu qu’Alexis l’aurait eu aussi. Cette année, on fête les cent ans du plus éblouissant de nos écrivains pendant que le pays oscille entre la folie et le désespoir. Si ce sont là de bons ingrédients pour la littérature, ça reste une atmosphère invivable pour les humains

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Juan Rulfo à Petit-Goâve
21 juillet 2021
Par un de ces après-midis d’été, j’étais à Petit-Goâve, assis sur la petite galerie avec ma grand-mère. Da connaissait tout le monde et elle me faisait un portrait amusé de tous ceux qui s’arrêtaient pour prendre un café. Un homme passa sans saluer. Pour la première fois, Da n’avait rien à dire sur quelqu’un. Et mon imagination s’enflamma.

Je ne sais pourquoi je me mis à penser qu’il s’agissait de cet écrivain dont je venais de lire le roman avec fièvre. J’avais trouvé le livre dans la vieille armoire, sous une pile de serviettes. Il manquait la couverture et les premières pages. Je n’avais aucun doute : cet homme mystérieux ne pouvait être que l’auteur du livre qui m’avait coûté une nuit blanche. Il m’arrivait même de penser qu’il était un ancien fiancé de ma grand-mère et qu’elle avait rompu avec lui pour épouser mon grand-père. Mon esprit s’évadait du livre pour flâner dans la ville. Mon imaginaire transformait la réalité sous mes yeux. En fait, je venais de découvrir le plus beau jouet du monde. Quand j’ai su, des années plus tard, le nom de l’auteur, j’ai eu l’impression de retrouver un vieil oncle. Ce qui m’a suggéré cette paradoxale théorie littéraire : l’écrivain est toujours du pays de son lecteur. Ainsi, les écrivains se tiennent la main en une ronde autour du monde, et cette fraternité est la vraie promesse de la littérature. Je vous présente, aujourd’hui que j’en sais plus, le roman de Juan Rulfo.

Pedro Páramo, de l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), est un des livres qui m’ont le plus profondément marqué dans cette vie où la lecture a une part si importante. Si, avec Cent ans de solitude, le Colombien García Márquez nous invite à pénétrer dans un monde étrange et magique, celui du village de Macondo, l’impression est tout autre avec Pedro Páramo de Juan Rulfo puisque cette fois c’est le village de Comala qui nous pénètre en nous glaçant le sang. Je me souviens qu’après ma lecture de ce mince (145 pages) mais si dense roman, je suis resté un long moment silencieux. Ce n’est pas chaque jour que je me retrouve face à un pareil univers.

Le village de Comala se referme derrière quiconque en franchit l’entrée, et il n’y a plus aucune possibilité de s’en échapper, la mort étant la seule façon de quitter Comala ; la mère du narrateur étant l’unique exception à cette implacable règle. En 1955, deux ans après la publication d’un recueil de nouvelles qui était passé inaperçu, un photographe mexicain de trente-huit ans publie un bref roman qui connaît un succès immédiat auprès du public comme de la critique. À peine paru, le roman était hissé au rang de classique de la littérature mexicaine. Son auteur meurt trente et un ans plus tard sans avoir pu écrire un nouveau livre. C’est que Juan Rulfo ne portait qu’un seul roman (il avait d’abord publié un recueil de nouvelles, La plaine en flammes, et quelques Lettres à Clara).

Pedro Páramo s’est abreuvé du surréalisme d’André Breton, que Rulfo a croisé d’ailleurs à Paris. D’autre part, ce roman annonce « le réalisme magique » dont le Cubain Alejo Carpentier dessinera les contours, ce réalisme magique qui aura une influence décisive sur la littérature sud-américaine et, chez nous, chez Jacques Stephen Alexis. Carlos Fuentes et Julio Cortázar se rangèrent immédiatement derrière ce Juan Rulfo dont l’art à la fois discret et acéré se démarque sensiblement des romans carnavalesques de l’époque. Borges, si distant d’ordinaire avec la littérature locale, repéra des accents de tragédie grecque dans ce « laconique chef-d’œuvre ».

C’est l’histoire d’un fils élevé par sa mère, loin du village natal de cette dernière. La mère, en mourant, lui fait jurer de retourner au village pour retrouver son père et lui faire payer cher cette vie de misère qui l’a transformée en une femme amère. Dans la mémoire de la mère, comme c’est souvent le cas quand la nostalgie se mêle de la partie, ce village de Comala est un endroit paradisiaque. Le roman débute à l’arrivée du fils au village : « Je suis venu à Comala parce qu’on m’a dit qu’ici vivait mon père, un certain Pedro Páramo. ».

À Comala ou à Petit-Goâve, c’est pareil : l’exil avec la mère, le retour vers le père. J’ai connu l’inverse : l’exil avec le père, le retour vers la mère. Les livres que nous aimons portent d’une manière ou d’une autre des traces de notre histoire. Juan Preciado arrive donc sur les lieux pour découvrir un misérable village dans une région complètement déboisée. Désertique. La chaleur y est si intense que les morts emportent avec eux une couverture parce qu’il fera sûrement moins chaud en enfer. On croise des silhouettes fantomatiques dans ce village poussiéreux que la vie semble avoir abandonné.

Petit à petit, grâce aux amies d’enfance de sa mère, le narrateur devine plus qu’il ne comprend le théâtre d’ombres qui se déroule sous ses yeux. Je dis tout de suite que le but de ce livre n’est pas de faire peur en enchaînant des scènes d’horreur. L’horreur est ailleurs : dans la vie des femmes de ce village dont l’énergie a été aspirée par un tyran local. Justement, ce Pedro Páramo dont il est le fils et qui semble être le père, le mari ou l’amant de la plupart des femmes qu’il croise sur son chemin.

Pedro Páramo règne en maître absolu sur les âmes. Il achète la conscience des hommes et viole les femmes qui se refusent à lui. Il a enfin le pouvoir mais il sent la mort, car il lui manque l’amour. Il brûle pour une femme dont la raison vacille. Quant au narrateur, Juan Preciado, il étouffe dans ce marécage de secrets gluants.

Juan Rulfo, obstinément, note tout ce qui se chuchote dans la nuit de Comala. Tous ces cris étouffés trouvent l’oreille d’un poète attentif dont la force est qu’il refuse d’interpréter cette douleur. Les voix se chevauchent, celles des morts croisant celles des vivants. À Comala, il n’y a plus de frontière entre la mort et la vie. Pour arriver à un pareil résultat, le tyran a éliminé tout espoir. La seule femme qui a pu s’échapper de cette terre brûlée par la cruauté d’un tueur insatiable, c’est la mère du narrateur, mais elle mourra là-bas, le visage tourné vers le village natal, le cœur rempli d’amertume, comme si elle n’avait jamais quitté Comala.

C’est qu’on ne quitte pas Comala. C’est un destin collectif. Aucune sortie individuelle n’est possible. À un certain moment, j’ai cru que cette fable, qui suit la structure erratique du cauchemar dans ses répétitions et ses mouvements circulaires, n’était qu’une esquisse du Mexique d’alors. Ce serait un portrait juste de cette époque dure, ce Mexique des propriétaires terriens qui affament les paysans, provoquant la colère d’un Pancho Villa. Mais ce serait réduire la portée de ce poème noir en lui donnant un quelconque but social. Rulfo vise plus haut. Il cible le cœur des hommes, sachant que la peur est un sentiment commun. Ce pari a fait de ce mince roman une œuvre à portée universelle qui me fait penser au Gouverneurs de la rosée de Roumain (ou, plus près de nous, aux Villages de Dieu d’Emmelie Prophète). Mais si Gouverneurs de la rosée est le roman du jour et de l’espoir, Pedro Páramo est le livre de la nuit et du désespoir.

Quant à ce Juan Rulfo que j’ai aperçu jadis à Petit-Goâve, son image reste indélébile dans ma mémoire, car aucun savoir ne remplacera la saveur d’une première lecture.

Dany Laferrière
Haïti en marche

Une bibliothèque se fait autant avec les livres qu’on a lus
et ceux qu’on espère lire.
C’est un espace de jouissance comme de désir.
D L

L’homme à la fenêtre
28 juillet 2021
Vue de loin, la vie se résume à la passion d’un individu. Et le temps, à l’assouvissement de son ambition. Le collectif ne semble être qu’une accumulation d’hommes et de femmes qui tentent de se frayer un chemin vers la coupe. La vie est un sport extrême où l’on croise des sprinters, des coureurs de fond, et la foule des marathoniens qui arriveront au stade quand les spectateurs auront depuis longtemps quitté les lieux. La passion est un spasme qui rétrécit ce temps que l’on voudrait tenir dans sa paume un jour.

Le temps des sprinters
Nous savons qu’une vie dure plus que les dix ou huit secondes qui permettent à un sprinter de prendre place aux côtés des dieux du stade. Les dix secondes qu’il nous faut pour triompher ou pour mourir ne sont pas différentes de celles qui nous permettent de savoir, en regardant le ciel, s’il pleuvra ce soir. À la bourse de la vie, le temps n’a pas de prix fixe. Un riche qui meurt regarde avec envie un pauvre qui se débat pour survivre. On ne peut pas non plus passer sa vie sur un podium sans attraper un vertige chronique. Pour celui-ci, il faut moins d’une décennie pour qu’on assiste à son ascension et sa chute sous les projecteurs. La vie intense mais si brève du sprinter. Du temps de sa gloire, ce demi-dieu s’étonne de nous voir accepter, sans une plainte, ce rôle de simple mortel où notre individualité se perd dans la foule. Comment font-ils pour accepter de s’entasser ainsi dans les wagons sans manifester la moindre ambition ? se demande-t-on dans la locomotive. En fait, on ne peut pas tout expliquer par l’économie, il y a une part secrète chez l’être humain : c’est sa relation avec le temps. Peut-être qu’une plus grande connaissance de la mécanique de la vie leur ferait comprendre qu’une locomotive sans wagons n’a aucun sens. C’est en accrochant son moteur aux wagons que le train se fait. La locomotive ne peut pas aller plus vite que les wagons, même si ça l’enrage souvent.
D’où me vient cette métaphore du train ? Faut-il rappeler que la compagnie McDonald, en 1911, espérait faire d’Haïti une république de bananes en y installant une vaste bananeraie des deux côtés du chemin de fer ? McDonald a failli, s’est enfui dit-on, et Haïti a dû rembourser les investisseurs, comme toujours. Puis quelqu’un d’autre, il n’y a pas si longtemps, a eu aussi l’ambition de cette monoculture impropre à la nature haïtienne, si avide de diversité (le bourg-jardin de Georges Anglade). Je précise que je ne suis ni philosophe ni physicien, peut-être poète, si la poésie s’intéresse encore à la vie nue en dédaignant les passions secondaires pour ne retenir que cette effervescence, cette gaieté intime qui n’exclut pas la gravité. Ce faisceau de sentiments, de sensations et d’émotions qui s’entrecroisent dans le cœur battant du sprinter avant le coup de feu. Certaines vies se terminent par une explosion.

Le temps des marathoniens
On aimerait savoir de quoi se nourrissent ces gens qui meurent à petits feux ? Eh bien, du temps (« nous sommes ces fruits qui même mûrs ne tombent jamais »). Le temps long, un temps ignoré des sprinters. Il arrive qu’un sprinter se cache parmi les marathoniens, comme Abebe Bikila, qui a redonné son naturel au marathon en gagnant pieds nus les Jeux de Rome de 1960. Combien de jeunes coureurs rêvent de partir du dernier wagon pour rejoindre la locomotive ? Ce n’est qu’arrivés à destination qu’ils comprennent que la locomotive ne va pas plus vite que les wagons. Et qu’il n’y a pas de retour possible. Seule la mort permet de revenir au village pour s’allonger entre père et mère. Toute cette agitation pour en arriver là.
Je ne pourrai pas avancer dans ce récit funèbre sans faire une ou deux mises au point, de peur de passer pour un lecteur désabusé de l’Ecclésiaste. Ce goût de la vitesse des sprinters est un penchant naturel chez les humains, et l’ambition l’est tout autant, d’où l’importance de la locomotive. Sans la locomotive, les wagons restent sur place. Le temps immobile se rapprochant du point mort, mais le temps lent permet la distance avec les événements.
Cet homme raconte : « Je m’accoude parfois à la fenêtre de ma bicoque pour observer le carnaval de la vie. » Ce qui ne l’empêche pas de descendre de temps en temps dans la rue pour se fondre dans cette étrange cérémonie alimentée par des rituels absurdes. Il distingue assez vite un petit groupe de gens, mieux vêtus que les autres, et dont l’objectif est de se faire voir. Certains parmi les plus actifs se retrouvent en avant à donner des ordres à tout le monde. En quelle qualité ? On l’ignore. Il faut, je crois, une bonne voix, et un vocabulaire d’une dizaine de mots qui reviennent et font, à chaque fois, monter la température. Jusqu’à ce qu’un mot, comme un hameçon, accroche la foule à la gorge et provoque des hurlements de bête blessée.
Effrayé, l’homme se dépêche de retrouver sa fenêtre (pourquoi cette idée de fenêtre m’habite-t-elle à ce point ? C’est l’image la plus riche que je connaisse). Mais qu’est-ce qui se passe quand cet homme n’est pas à sa fenêtre ? Pense-t-il encore au carnaval de la rue ? De quoi est faite sa vie sans ce bruit incessant qui lui est devenu consubstantiel ? Les hommes en noir de la locomotive ont acheté le silence, ce bien plus précieux que l’or. Tension impossible à assouplir puisque née du bruit (bruits de voix en colère, de voitures cabossées qui se traînent dans des rues lézardées, de chiens qui ne trouvent nulle part où se cacher de la méchanceté ordinaire). Cris de douleur, hurlements d’une foule en sueur, comme on l’a entendu dans le premier roman de Clitandre (Cathédrale du mois d’août).
On affronte ici une multitude de détails qui s’accumulent au point de nous ensevelir. Beaucoup sont des problèmes matériels, insignifiants pour certains, déterminants pour d’autres. Pour rester dans la course, ils sont prêts à tous les sacrifices. Le corps meurtri, le cerveau épuisé, les nerfs en lambeaux, à bout de souffle, mais toujours debout dans la tempête de la vie.

Le temps de la folie
Qu’est-ce qui reste alors pour la simple relation humaine quand on est réduit à ça ? Le sprinter ne regarde que le fil d’arrivée. Le marathonien a le temps de contempler le paysage. De retour à la fenêtre, l’homme observe la foule qui arrive enfin au stade, chacun une branche d’arbre à la main, laissant derrière eux un paysage désolé. Il est temps pour l’homme à la fenêtre de rentrer faire la sieste, cette courtoisie que l’on doit à son corps si l’on veut se garder un esprit sain. Sinon, c’est la folie, dont parle Gary Victor, qui nous attend.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Du vent dans le dos
4 août 2021
Je crois que Jacques Stephen Alexis a été le chantre du vent. Il en a fait un personnage (Vieux Vent caraïbe) dans son magnifique recueil de contes Romancero aux étoiles. Il nous a rappelé qu’on était une de ses îles sous le vent dans la mer des Caraïbes. Ce vent génère une incroyable énergie qui crée le mouvement. Et comme on est une presqu’île, on n’a qu’à se laisser porter par les vagues.

Le problème, c’est que l’Haïtien se méfie de la mer, et cela depuis la Grande Traversée des côtes africaines jusqu’en Amérique. Très peu de gens savent nager dans ce pays car cette traversée a laissé un goût amer. Une part de notre mémoire est faite d’eau salée et de crocs ensanglantés de requins qui suivaient en bande les bateaux négriers. Malgré ces souvenirs terrifiants, on a toujours voyagé, dans les romans (Manuel, le personnage de Gouverneurs de la rosée, est allé à Cuba) ou dans la vie, et cela bien avant l’exil massif initié par la dictature. Pendant longtemps, on avait cru que l’exil ne concernait que les présidents qui venaient d’essuyer un coup d’État ou l’élite intellectuelle, majoritairement composée de professeurs, de poètes et d’opposants au régime en place. Mais si on regarde attentivement les choses, on verra que les gens du peuple ont toujours voyagé, naturellement, pour travailler là-bas dans les pires conditions. Je me souviens de cet homme rencontré à l’Île de la Tortue, du temps que j’étais journaliste au Petit Samedi Soir. Il me racontait ses voyages, sans aucun papier, à Nassau. Nous avons marché sur l’Île de la Tortue jusqu’à la mer, et là il m’a montré la masse de terre en face, en l’appelant la Grande Terre. C’était la première fois que je rencontrais un Haïtien qui ignorait la notion de pays. J’ai même essayé de savoir dans quelle mesure il était au courant de la dictature ou même de Duvalier. Il n’en avait aucune idée. Ses yeux restaient rivés sur les Bahamas où il faisait des affaires (il a refusé de me dire en quoi consistaient ces “affaires”). Ce côté mystérieux me fait penser à un personnage de V. S. Naipaul. J’avais publié, à l’époque, un reportage sur ce sujet dans Le Petit Samedi Soir. Cet homme se contentait de vivre au jour le jour. Je suis sûr que Naipaul l’aurait suivi dans une de ses pérégrinations et en aurait tiré une nouvelle, lui qui excellait dans ce genre de portrait, mais j’avais 21 ans à l’époque et ignorais tout des ruses de la narration. Sur la plage, j’avais rencontré un gendarme qui m’a demandé de rappeler au président, si je le croisais, qu’il était sur l’île depuis si longtemps qu’il avait l’impression qu’on l’avait oublié. Pour survivre, il rançonnait les pêcheurs obligés d’aller pêcher en pleine mer car les poissons de la plage étaient empoisonnés par le cuivre des bateaux naufragés. L’État, représenté par un seul gendarme, donnait une idée trop sommaire de la chose publique. C’est un des regrets de ma vie d’écrivain. J’aurais pu m’installer un mois sur cette île d’où l’on pouvait voir Cuba par temps clair. Sans compter le fait que la Tortue, jadis un célèbre repaire de pirates, avait attiré l’attention de Stevenson, qui nomma le bateau des pirates de son célèbre roman L’Hispaniola. Mais nous étions en pleine dictature et la prison de Fort-Dimanche ne fournit pas de papier si on veut écrire un roman.
Je me demande pourquoi les jeunes écrivains haïtiens ne reprennent pas, d’un point de vue haïtien, ces deux célèbres romans : L’Île au trésor de Stevenson et Les Comédiens de Graham Greene. C’est étonnant qu’il n’y ait pas de grand roman sur la dictature. Des fulgurances assurément, mais pas un de ces romans anglo-saxons avec des personnages de tous les milieux sociaux (on exclut généralement le riche dans notre littérature, sauf pour en faire une caricature), ficelé dans un récit serré comme un café cubain. Des héros et des traîtres, et bien sûr une histoire d’amour, comme celle d’El Caucho et de la Niña Estrellita, sans oublier cet arrière-fond de corruption, de tortures et d’anecdotes crapuleuses qui font le quotidien de la vie en dictature. D’un autre côté, nous sommes entourés de montagnes, avec quelques grottes et chutes, et nous avons rarement utilisé ce paysage comme décor dans notre littérature. Le squelette comme la chair de nos romans, c’est encore le discours structuré par l’idéologie. D’où cette raideur dans nos livres, qui nous prive d’une grande partie du lectorat, tous ceux qui ne partagent pas notre point de vue. Il nous faut prendre une légère distance avec nos allergies sociales. Cette souplesse qu’on retrouve dans le roman Les Villages de Dieu d’Emmelie Prophète en fait tout l’intérêt. Surtout quand elle signale qu’au cœur de l’enfer on tient le même discours que dans les groupes politiques les plus contestataires. Les tueurs ont les mêmes mots que les sauveurs. La raison : le discours ne vaut rien en Haïti. Duvalier, comme ses opposants, n’avait que le mot révolution à la bouche. Cela crée une terrible confusion et entraîne la faillite du discours. Est-ce pourquoi le lecteur a parfois l’impression de lire le même roman, le même poème et d’entendre la même chanson ? D’un côté, le discours des musiciens chrétiens qui se chante dans les vidéoclips avec un grand sourire, et de l’autre côté, le discours socio-politique des poètes engagés qui se débite en grimaçant. La dictature, la misère, les injustices sociales, la faillite de l’État ont poussé les paysans et une bonne part de la classe moyenne à prendre massivement la mer en direction de Miami dès les années 80. Les réfugiés haïtiens et cubains affrontent presque côte à côte une mer infestée de requins. Et des vedettes américaines sillonnent la région pour secourir les Cubains anti-castristes et chasser les Haïtiens déjà acquis à la politique américaine. Les États-Unis veulent montrer au monde que le système cubain a des ratés et quant aux Haïtiens, ils n’ont aucune valeur symbolique. Quand l’équipage des voiliers haïtiens voit arriver les gardes-côtes américains, ils poussent parfois les réfugiés à se jeter à l’eau. Des hommes, des femmes et des enfants qui ne savent pas nager. Tandis que les réfugiés cubains rejoignent leurs familles à Miami, les Haïtiens sont gardés dans un centre de détention où ils restent parfois des années sans aucune interrogation. Le romancier Jean-Claude Charles a chroniqué toutes les péripéties de ce voyage dans un livre précis et émouvant : De si jolies petites plages. Cette aventure n’a pas trop intéressé nos écrivains, sauf peut-être Néhémy Pierre-Dahomey, qui a évoqué assez brièvement une pareille traversée dans Rapatriés. Quand je discute avec de jeunes romanciers, j’ai l’impression que le discours de fond ne bouge pas depuis l’indigénisme, que la situation est à jamais désespérée, que la culpabilité a des relents historiques, que la question de couleur n’a jamais disparu. Quant à la forme, elle monte toujours vers le cri. Et cela même chez ceux qui se croient à la pointe de la modernité. Ils ne font, avec quelques chichis, que reprendre les vieilles recettes. Il faudra jeter un regard neuf sur la littérature si on veut sortir de l’indigénisme. Bon vent !

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Emmelie Prophète, médaille d’or aux olympiades de la littérature
11 août 2021
Je reste au lit ces derniers jours, complètement fasciné par les Jeux olympiques de Tokyo. On avait prédit un échec retentissant à cette édition 2020. Ce ne fut pas le cas. Si les Jeux ont tenu le coup, malgré l’absence du public dans le stade, c’est dû au fait de la nature de ces Jeux. Même si les journalistes du monde entier mitraillent chacun des participants, même si toutes les chaînes de télé retransmettent chaque mouvement de ces champions, les athlètes restent confinés dans leur bulle.

La championne investit dans sa discipline son énergie, sa douleur, ses rêves, en un mot sa vie. Elle s’entraîne souvent sans public, au petit matin, par temps glacial ou grande chaleur. Et il arrive qu’elle rate le podium par un centième de seconde. Durant les Jeux, des cris de joie alternent avec des hurlements de douleur sous une chaleur insoutenable. Les nuits sont courtes et remplies de cauchemars. C’est qu’à chaque fois, quatre ans d’une vie s’envolent en poussière. Le spectateur, couché dans son lit comme moi, ne doit jamais oublier que le plus médiocre des athlètes lui est infiniment supérieur dans son domaine.

Si j’ai fait cette longue entrée en matière, c’est parce qu’il y a un lien étroit entre le sport de haut niveau et la littérature. L’écriture se fait dans la solitude, le travail constant, la fièvre, le désespoir, et le goût de se relever, après chaque chute, pour continuer à ferrailler avec l’alphabet. Je signale que dans ces olympiades de la littérature, nous avons une médaille d’or cette année. Emmelie Prophète est montée sur le podium pour faire jouer la Dessalinienne puisqu’elle est numéro 1 au palmarès des libraires du Québec pour un livre publié en 2020 par une romancière qui ne vit pas sur place. Ça s’appelle un record. Je suis bien placé pour saluer cet exploit puisque, arrivé ici en 1976, j’observe depuis 45 ans le mécanisme subtil de l’édition québécoise. Son livre devance des romans, des essais, des recueils de poésie et des biographies d’auteurs québécois et étrangers de cette saison. Pourtant Les Villages de Dieu raconte une histoire de bandits locaux qui tuent aveuglément sur leur passage. Ils se cantonnent dans des quartiers où la misère fleurit sur des tas d’immondices. Ils bloquent la circulation selon leur désir, coupent le pays en deux en occupant les routes nationales, menacent de faire sauter la ville en ceinturant les stations de gazoline avec des torches à la main, tiennent tête au gouvernement, intimident les députés, en un mot prennent le pays en otage. Les journalistes ont toujours rendu compte de leurs actions, mais en se tenant à bonne distance. Emmelie Prophète installe son laboratoire au cœur de ces villages qui portent des noms bibliques. L’a-t-elle fait dans la réalité ? Nous sommes en littérature où toutes les ruses sont possibles pour dire la vérité. Le résultat est magnifique.

L’auteure a écrit ce livre à l’instinct, sans tenir compte des avis, des conseils, des règles à suivre. Dès les premières phrases, elle a compris que cette histoire ne lui appartenait pas, qu’elle écrivait sous influence. Elle a aussitôt cessé de faire des phrases pour faire voir, par des images percutantes, cet univers si vivant qui l’habite. Style fluide. Comme on dit, ça coule de source, même si la source est empoisonnée. Le sang coule dans ces villages. Le sang chaud des hommes, surtout. Comme partout dans ces territoires de misère, c’est à leurs cases qu’ils mettent le feu d’abord, et les membres d’un même clan ne cessent de s’entretuer. Ce n’est que quand ils ont besoin d’argent qu’ils kidnappent un riche, sinon tout se passe dans un territoire balisé. De Martissant, on voit difficilement Pétionville. On ne connaît bien que le coin où l’on vit. Ces kidnappeurs semblent trop bien informés (adresses, comptes en banque, habitudes de leur proie) pour ne pas l’être par des riches qui profitent de la violence de ces miséreux pour éliminer un concurrent. La haine ceinture le pays. Personne n’est à l’abri. La mort frappe parfois la tête du pays, et à la tête. Beaucoup de gens, toutes classes sociales confondues, ont les mains couvertes de sang. C’est par la description de ce microcosme que, dans une splendide lueur, Emmelie Prophète a trouvé la lucarne pour pénétrer dans le ventre de la bête. Si Roumain et Alexis ont cherché la solution à ces terribles problèmes, les deux en créant un parti communiste salvateur, Prophète (un drôle de nom dans une pareille situation) a choisi de décrire la réalité au lieu de la commenter, encore moins de vouloir la changer. Elle laisse cette tâche à d’autres, selon la tradition marxiste de la division du travail. C’est étonnant, car c’est ce qu’avait fait Chauvet aussi. Les femmes sont-elles plus sensibles au réel ? Je n’y crois pas. Elles y sont peut-être plus habituées.

Enfant, j’étais impressionné par la connaissance du monde de ma grand-mère. Je ne parle pas du monde rêvé de ces partis qui manipulent la réalité sans connaître parfois le prix du riz au marché public, je parle de ce mélange de rêve et de réalité, de cette réalité noyée parfois dans le rêve des gens que l’on croise dans les rues. Mais la réalité décrite par Prophète se retrouve dans cette fine et sensible analyse. Les femmes s’occupent de la vie quotidienne dans ces zones terribles, et les hommes manipulent les armes comme des jouets d’enfant. Ils tuent, en rigolant, comme si la vie n’avait aucun sens. Étonnamment, ils parlent aussi de bouleverser l’ordre des choses. Ils veulent la révolution et obtiennent un bain de sang. C’est le pays, depuis le début, en plus concentré, plus violent, et avec moins de discours. Je dis moins de discours, mais si on lit attentivement ce livre, on verra qu’on cause beaucoup dans ces villages rouges. Et vous remarquerez aussi que celui qui cause, c’est toujours le chef, et il vit rarement plus de quinze jours après son installation. Ils assassinent, ils mentent et ils meurent. D’où la question du temps. Le temps est intense et bref dans ces régions du monde où l’on se consume par les deux bouts. Cette urgence se passe à la surface du roman, car il y a une autre vie, dans les profondeurs, qui s’accroche à chaque pierre pour ne pas se laisser emporter par ce fleuve tumultueux. Paysage désolant où les graines qui poussent au creux des rochers sont arrosées par le sang. Prophète relate ces vies minuscules qui s’entêtent à créer un espace humain au cœur de l’enfer. Les grands-mères, les voisines, les fiancées qui ne parviennent jamais au mariage parce que les hommes meurent trop vite, les maîtresses de chefs traversées par des éclairs de bonté, toutes celles qui tentent de reconstruire un monde brisé après chaque tempête. La grand-mère qui serre si fortement la main de sa petite-fille à chaque fusillade qui rythme l’ordinaire des jours sans pain.

J’ai lu ce livre dans la fièvre et j’ai décidé de le faire connaître. En fait, c’est le livre qui a décidé de tout. C’est le propre des bons livres de prendre les rênes en nous chevauchant. Comme il l’a fait avec son auteure. Tout s’est emballé. Les lecteurs de l’article (La machine à tuer), paru dans de nombreux journaux, ici et ailleurs, ont senti sa vérité. Publié en 2020, le livre n’était plus disponible dans les librairies. Les lecteurs ont insisté. Les libraires ont exigé. L’éditeur s’est débrouillé pour faire un nouveau tirage. Pas assez, bien entendu, car les imprimeurs sont occupés à préparer les livres de la rentrée. On a signalé un nouveau lot, déjà préacheté. Le livre s’est ainsi retrouvé en tête de la liste. Il risque de disparaître la semaine prochaine. Un grossiste m’a dit qu’il a pris tout ce qu’il pouvait et que ce n’est pas assez pour nourrir ses milliers de lecteurs affamés. Le roman s’apprête à déferler en France, en Belgique et en Suisse, et l’Afrique francophone aussi, je suppose, dès la fin de ce mois. Les traductions suivront, si on fait ce qu’il faut à Francfort. Quand est-ce que vous avez lu une pareille histoire concernant un roman haïtien ? Pour ma part, jamais


Dany Laferrière
Haïti en marche

voir aussi La machine à tuer

L’alphabet des couleurs
18 août 2021
C’est Rimbaud qui entreprit un jour de colorier les voyelles, sûrement en se rappelant son enfance qui n’était pas loin. Je parie que d’autres enfants ont joué à ce jeu au fil du temps. Il suffit de se coucher sur le dos pour regarder attentivement les fissures du plafond jusqu’à voir apparaître des formes nouvelles, des couleurs vibrantes, des perspectives inédites.

On a envie de se perdre dans cet univers abstrait, mais qui réserve plus de surprises que celui plus concret dans lequel nous vivons. L’enfant curieux s’intéresse à l’alphabet, ces vingt-six clés qui ouvrent toutes les portes de l’imaginaire. Le poète parvient à caresser de la paume les images qui n’apparaissent que quand on baisse les paupières. Je l’imagine, un dimanche d’ennui fou, couché sur le ventre dans le petit salon de sa mère, à Charleroi, à regarder le plancher de bois jusqu’à voir les couleurs de l’alphabet qu’il transcrira plus tard dans un petit poème devenu célèbre depuis.
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
Il a vu ces couleurs se superposer sur les lettres, et j’imagine qu’à ce moment-là, il n’a vu que des couleurs. On n’a pas besoin de grand-chose pour frémir quand on a dix ans. Le délire est venu plus tard et avec lui le reste du poème que personne ne retient, du reste. Je connais peu de gens qui vont au-delà de ces premiers vers. On se contente des voyelles et des couleurs. Si Rimbaud était un poète japonais, il aurait gardé ces deux vers, car c’est déjà un haïku. Il en avait l’idée. On le devine quand il dit “je dirai quelque jour vos naissances latentes”. Ça suffit amplement, et surtout ça nous permet de rêver à ce que Rimbaud nous dira un jour à propos de la naissance des voyelles. Mais le goût de dire lui a pris un soir de désœuvrement, et il n’a pas tenu promesse de silence. Ce silence si dense, caché souvent au cœur du poème, ou qui le suit. Un critique musical a senti que “le silence qui suit la musique de Mozart, c’est encore du Mozart”. Ces deux noms, Rimbaud et Mozart, se retrouvent souvent côte à côte dans l’esprit des gens. Peut-être que cette précocité et cette façon particulière de ressentir les plus subtils tremblements favorisent tous les frissons. Cela arrive à beaucoup de gens, mais pas toujours à une telle fréquence ni à une si grande intensité. Là où chacun de nous ressent des sensations qui nous font trembler de la tête aux pieds, ces deux jeunes artistes (le poète et le musicien) semblent faire la sieste au cœur du cyclone où tout est calme. Il faut être d’une folle intrépidité pour se frayer un chemin jusque-là et, bien sûr, la note est salée.
Rimbaud s’enfuit en Afrique pour échapper à l’ordinaire de la vie d’un poète qui ne produit plus de fruits. Il refusait de croiser le lecteur, cet animal au regard vorace qui attend tout du poète. Il ne voulait plus le voir allonger la main pour cueillir un poème de lui comme s’il n’était qu’un arbre qui vagabonde. Rimbaud a préféré se convertir en marchand d’armes. N’importe quoi d’autre, sauf ça. Ça, c’est la poésie. Non, la poésie ne le quittera jamais, ne quitte d’ailleurs jamais personne. Nous sommes faits de cette matière. C’est pour ça que ceux qui voudraient en faire risquent leur peau. Ils entrent vivants dans un volcan en éruption. Césaire est un enfant de la Soufrière. Daniel Maximin m’a jadis fait remarquer que Soufrière est le seul mot de la langue française qui contient les mots frère et sœur. Une humanité en ébullition. Et naturellement, Rimbaud voit en A, la première voyelle, qui est aussi la première lettre de l’alphabet, un concentré du monde. C’est vrai qu’il donne l’impression d’écrire sous influence ; je ne parle pas de drogues, car il y a peu de traces de substances illicites dans son œuvre. Cependant, on peut constater les effets quand il note : “Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours et, levé, je continuais les rêves les plus tristes.” On connaît ces chutes. Il y a une si grande obscurité dans cette vie si brève qu’on se demande si sa poésie n’est pas une quête de lumière. Van Gogh et Gauguin l’ont cherchée. À partir du moment où Rimbaud l’a trouvée en Afrique, il n’avait plus besoin de poésie. Cette plénitude à être sous le soleil, quand on vient d’un ciel gris, lui fait écrire à propos de la svelte I, si gaie : “I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles.” Là où je vois dans cette longue voyelle une girafe dolente et généreuse, Rimbaud épingle un mannequin anorexique qui crache du sang. Quand j’ai appris que Basquiat, ce Rimbaud avec des pinceaux, fonçait à toute vitesse vers le mur en ratant overdose sur overdose jusqu’à la surdose fatale, j’ai conçu le projet imaginaire de le faire venir en Haïti. Je ne pouvais accepter que ce jeune homme, né en 1960, fasse ce sprint vers la mort dans un stade rempli de collectionneurs qui n’espéraient que sa mort afin de faire monter les enchères. Basquiat, mort, arrêterait d’abord de faire de mauvais Basquiat, ces faux qu’il exécutait à longueur de journée pour des acheteurs qui n’attendaient même pas que la peinture sèche pour les emporter, ce qui lui permettait de payer sa coke. Ses dernières toiles, achetées par des banquiers, passaient de son atelier au coffre-fort. J’espérais lui faire goûter le soleil caribéen, mais surtout le présenter à des peintres de rue qui vendaient leurs toiles à moins de 50 dollars. L’art se nourrit aussi d’humilité. C’est étonnant — oh, ce n’est pas étonnant du tout — parce qu’en fin de compte, ce silence de Mozart et cette logorrhée de couleurs de Basquiat vers la fin sont des attitudes similaires. Des enfants avec un nouveau jouet, mais malheureusement ce jouet intéresse trop les adultes qui les entourent. On finit toujours par ouvrir le ventre de la poule aux œufs d’or pour ne trouver à l’intérieur que des organes pareils à ceux de quiconque. Le mystère reste intact. Rimbaud est mort à 37 ans et Basquiat, à 27. Peut-être que les couleurs de Rimbaud sont reprises par Basquiat. L’un à Paris, l’autre à New York. Je crois sincèrement que Port-au-Prince les aurait sauvés, par cette misère rugissante, cet exceptionnel sens de la survie et ce goût sûr de l’art.
Alors pourquoi on n’a pas de Rimbaud ni de Basquiat ? On n’a que ça ; ce qui nous manque, c’est la puissance capable d’imposer nos fulgurances sur la scène internationale. Pour imposer un art, il faut deux choses : l’argent et les canons. J’ai appris dernièrement que si les Pollock et autres artistes abstraits américains avaient triomphé sur la scène internationale, c’est que la CIA avait usé de son influence et de son argent pour qu’on les admette dans les grands musées occidentaux. C’était durant la guerre froide et les États-Unis voulaient montrer aux peuples des pays de l’Est que les artistes américains étaient plus libres que ceux de l’Europe de l’Est. Tant qu’à ça, je préfère l’hibiscus.

Dany Laferrière
Haïti en marche

Choses vues à la télé
25 août 2021
Le titre, “Choses vues”, est celui d’un livre d’Hugo, un livre où Hugo fait le pari de ne raconter que ce qu’il a vu. L’œil de Victor Hugo. Il se révèle ici le meilleur journaliste de son siècle. En deux forts volumes, il fait se côtoyer sous nos yeux des célébrités et des inconnus tout en nous faisant pénétrer dans les antichambres du pouvoir ou assister à des séances du dictionnaire de l’Académie française.

J’ai pris ces quelques lignes pour donner le goût de lire “Choses vues” à ceux qui ne connaissaient pas ce Hugo grand reporter, mais honnêtement je ne le fais que pour justifier ce titre magnifique de justesse et de simplicité. Du Hugo tout craché, diriez-vous. J’ai découvert, il n’y a pas longtemps, que le titre n’était pas de lui, que son éditeur l’a trouvé bien après la mort de l’auteur des Misérables. Alors où veux-je en venir? Au séisme survenu il y a quelques jours dans le sud-ouest d’Haïti.
J’étais à Montréal, tétanisé devant la télé, à assister à l’effondrement d’une partie de mon pays, image par image. Je reconnaissais les lieux et les gens. Je suis familier du paysage. Mon oreille capte aisément chaque cri et je perçois tous les silences de ce peuple habitué à la douleur. C’est une bêtise que je dis là : on ne s’habitue pas à la douleur. Certains ont les moyens de l’effacer, d’autres doivent la boire jusqu’à la dernière goutte (les antidouleurs que réclamait cette femme couchée sur un lit de camp dans un terrain vague). À force de souffrir, notre corps finit par se construire autour de la douleur et par classer ses vagues par degré d’intensité. J’ai vu cet homme qu’on opérait à la lueur d’un flash électrique élargir les yeux en recevant une charge plus forte que d’habitude.
Ma nuit fourmille de questions, et je remercie tous ces journalistes internationaux qui sont allés sur place pour proposer des réponses. Qu’est-ce qui arrive quand, juste après un tremblement de terre, une tempête s’amène? Comment une mère coincée, avec sa famille, sous une dalle de béton, parvient-elle à la consoler? À quoi pense-t-on quand, sous terre, on entend, comme j’ai entendu des gens crier : “Il est là, il est encore vivant.” Comment interpréter alors le silence qui suit? On n’a pas les outils nécessaires pour extraire cet homme du trou où il se trouve. La télé m’a permis de voir le visage empreint de tendresse de ce jeune médecin qui questionne, sans colère, la logique d’arriver aux Cayes ou à Jérémie (ces “capitales de la douleur”) dans un hélicoptère vide, sans médicament, quand on sait qu’il manque de tout ici. On imagine que la priorité était d’envoyer l’hélicoptère le plus rapidement possible chercher les blessés. Peut-être aussi que les médicaments n’étaient pas encore disponibles et qu’il fallait, dans ce cas, ramener les blessés à Port-au-Prince au plus vite. Il y a tant à faire, cela, je l’avais constaté en 2010. Mais cette nuit j’absorbais toutes les images et mon corps était plus tendu que quand j’étais à Port-au-Prince durant ce fameux 12 janvier qui a coupé la mémoire haïtienne en deux. À force de regarder, j’ai trop vu. J’ai eu l’impression que les heures allaient dans tous les sens. Mon esprit avançait et reculait dans le même temps. Le tourbillon du temps. J’avais l’impression de devenir fou. Comme si j’étais pris dans la spirale d’un roman de Frankétienne avant de comprendre que c’était la télé qui repassait ad nauseam les mêmes images. Sans aucune référence. Au début, les journalistes nous expliquaient qu’on était à Jérémie ou aux Cayes, ou même dans la région de Jacmel, mais à mesure que le temps avançait on ne prenait plus la peine de situer les événements. Les images de telle ville se mélangeaient à celles de telle autre, comme si notre vie devenait le film d’un réalisateur ivre. Rien n’était important, ni le lieu, ni le temps. Seule la douleur comptait. Mais comptait-elle vraiment? On ne le saura pas car si les journalistes de la télé se succédaient, les commentaires ne variaient pas. On sentait qu’ils étaient tristes, mais pas dans la bonne mesure. Sinon ce chef d’antenne aurait su que la tempête Grâce saccageait le sud-ouest d’Haïti depuis un moment. Comment peut-on être si peu préparé sur un sujet aussi grave? Le coup de Grâce. J’ai l’air de porter une charge, mais en fait non, car il m’arrive à moi aussi d’entendre parler d’une tragédie lointaine, une tempête dévastatrice au nord de la Chine, sans rien ressentir. Je ne suis pas à ce moment-là à l’écran où tous les yeux sont braqués sur moi parce que je suis devenu l’Oracle. Les Américains ont su que Kennedy était vraiment mort quand Walter Cronkite avait enlevé ses lunettes d’un geste las. Les journalistes sur le terrain semblaient parfois si émotionnellement impliqués qu’ils oubliaient de nous informer.
Pendant ce temps, la vie se débrouillait comme elle pouvait pour continuer sa route entre un séisme et une tempête. Et j’ai vu, sur l’une des deux îles Cayemittes, un adolescent en train de jouer à un jeu auquel j’ai joué jadis. Il faisait rouler un “cercle” métallique à l’aide d’un bâton. J’ai quitté la tragédie durant un bref moment pour suivre ce garçon qui emportait avec lui mon enfance. Je n’étais pas seul car la caméra nous accompagnait. Parenthèse de bonheur au cœur du malheur. Puis j’ai vu aux Cayes un père filer avec son enfant qu’il tenait solidement par la main, poursuivis par la rumeur d’un tsunami. Ce petit garçon, au crâne rasé, qui porte le chandail numéro 27, je ne l’ai vu que pendant 1/30 de seconde, et depuis il m’habite. Je me demande ce qu’il est devenu. Il est à mes yeux le symbole de cette tragédie. Comme je n’ai pu voir son visage, il devient pour moi “l’enfant inconnu”, comme on dit le soldat inconnu.
Il y a beaucoup d’inconnus dans cette tragédie car les chiffres sont donnés avec une telle désinvolture. Sur la même chaîne de télévision, chaque nouvel animateur donne son chiffre. Certains répètent — ce qu’il faut faire d’ailleurs — les chiffres officiels du gouvernement, alors que d’autres lancent un chiffre selon un calcul qui leur est propre. Le gouvernement lui-même prend la peine de dire qu’on n’est pas au bout de nos peines, que “le nombre de morts risque de s’alourdir”. Malgré cela, les correspondants étrangers nous assènent le dernier chiffre comme s’il était final. Honnêtement, c’est ce que j’espérais à chaque fois. La question des chiffres est une vieille discorde car on ne s’est pas encore mis d’accord sur un chiffre final pour le tremblement de terre de 2010 (ça oscille entre 100 000, 200 000 ou 300 000). Faut-il croire que la mort en Haïti est une notion si fantaisiste qu’elle ne mérite pas un compte exact?
Mais là où je me suis perdu vraiment, c’est dans le “direct”. C’est bizarre quand c’est la nuit et qu’on voit un événement de jour. Bien sûr, le décalage horaire des télés européennes, mais on n’a pas bien expliqué que le reportage était fait précédemment. Ce qui fait qu’on regardait en direct des images qu’on avait vues 30 fois déjà. De plus, les images sont souvent manipulées pour les besoins d’un récit préparé par la rédaction, avec ses surprises, ses drames, ses personnages hauts en couleurs et sa morale de bondieuserie. Alors qu’est-ce qui reste de cette cacophonie? Des actions qui n’ont besoin d’aucune explication. Des gens en train de fouiller dans la pierre à mains nues pour faire sortir Lazare de son tombeau. Les cris de douleur de cette femme apprenant la mort de son enfant. Et je ne sais pas quand le mot “malédiction” est revenu. Et on l’entendait, à bas bruit, dans tous les commentaires. Heureusement que la journaliste de La Presse Chantal Guy lui a tordu le cou dans un article décisif (Rien à voir avec une malédiction). Oh, il reviendra, car il couvre tant de non-dits.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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Méditation sur la douleur
1 septembre 2021
S’agissant du malheur, les mêmes conseils ne vont pas à tout le monde, j’en suis bien conscient. Que dire de ceux qui nageaient déjà dans un fleuve de douleur avant qu’une dernière catastrophe ne s’ajoute comme un rictus du diable. Il y a des gens qui ne connaissent que cet état, au point de choisir de rire quand d’autres pleurent, sinon ils passeront leur vie à boire du noir.

Tandis que d’autres s’attristent du moindre nuage qui pointe à l’horizon, n’en rions pas car ce sont parfois de vraies douleurs qui peuvent mener au suicide. Le machisme est soluble dans la douleur. On peut faire le fiérot le jour, mais la nuit c’est une autre paire de manches. Quand on est pris seul, sans théâtre, démaquillé, même pas un miroir pour voir notre reflet tandis que des cris, du plus grave au plus aigu, remontent du fond de notre ventre pour nous faire découvrir un aspect neuf de notre caractère. On ne peut pas échapper à la condition humaine. La douleur est-elle contagieuse? Peut-être, mais il y en a qui semblent plus vaccinés que d’autres. Ces derniers avancent nus dans la vie, le corps offert à toutes les flèches, comme un saint Sébastien. Ce sont eux qu’on voit à la télé, hurlant de douleur sur une civière, à chaque fois que les nuages noirs s’amoncellent dans le ciel de Kaboul ou des Cayes. Et c’est sans répit. La douleur en ligne droite. Comment font-ils pour survivre quand une douleur succède à une autre

Je connais une femme, ma mère, qui faisait d’étranges négociations avec la douleur. Je raconte souvent cette histoire, mais le propre d’une leçon c’est d’être répétée. Un jour qu’elle souffrait d’une rage de dent, je lui demande pourquoi elle ne prend pas une de ces pilules antidouleur, elle me fit comprendre que cette petite douleur lui faisait oublier une plus grande. Une douleur pour faire oublier une autre. Coupe-feu. Elle semblait si absorbée par les tâches de la vie quotidienne, de cet ordinaire à réinventer chaque jour, que j’ignorais qu’elle stockait en elle une telle quantité de douleurs. Des douleurs à la fois physiques et métaphysiques. Je n’ai jamais pensé qu’elle pouvait avoir une vie intime. De toute façon, aucune intimité n’était possible dans ces maisons surpeuplées où on fait toujours face aux autres, jamais à soi-même. C’est ce que je croyais, et c’était faux. Et bête aussi.

La souffrance est parfois invisible tandis que la douleur est concrète. Cette souffrance, qui exige une certaine capacité d’affronter la douleur, est l’apanage de ceux que la misère a toujours esquivés. Ceux qui n’ont aucune idée du poids du jour, et dont le seul ennemi est l’ennui. Nous avons tous une vie intérieure, et nous souffrons terriblement de choses qui paraissent minuscules aux yeux des autres. Pour beaucoup, le cœur n’est pas uniquement une pompe, il a d’autres activités, invisibles et dramatiques, et qui ont un effet sur nos humeurs. Il se joue là, dans ce cœur, un théâtre qui fait passer les pièces sanglantes de Shakespeare pour des bonbons acidulés. Ce que nous n’imaginons pas, à regarder ainsi les gens souffrir, à la télé ou ailleurs, c’est le travail de sape qui se fait dans cet organe.

Je peux en parler parce que je suis autant coupable que les autres puisque je n’ai pas vu cette femme, la plus proche de moi pourtant, souffrir de cette peine sans nom. Le manque d’amour est pire que l’état de dépendance dans lequel la drogue nous laisse parfois. Quand on évoquait l’exil de mon père, je pensais toujours à lui, à sa solitude dans des pays étrangers, au fait que nous devions lui manquer, ma sœur et moi, mais jamais je n’ai pensé à ma mère, à sa douleur d’avoir perdu de vue — l’exil, c’est se trouver hors du champ de vision de l’être aimé — le visage aimé, son caractère, ses habitudes, sa voix si particulière que j’ai héritée de lui.

Dire que cet exil sans fin n’a pas pu éroder la souffrance de ma mère. Cette douleur l’attaquait sauvagement, toujours à l’improviste, l’empêchant ainsi d’en faire un rituel. Ce n’est qu’à la mort de mon père que j’ai compris le sentiment qui l’unissait à ma mère. J’ai vu ma mère pleurer des jours entiers, plus que je ne l’ai fait à ma première peine de cœur. Douleur toujours neuve. Cette femme couchée en boule sur le plancher à revivre des souffrances qui n’ont pas pris une ride cinquante ans plus tard. C’est à cette double souffrance que je pense en voyant, à la télé, ces visages tordus par la douleur. D’où vient cette insensibilité qui nous permet d’ignorer la souffrance d’un autre? Je ne suis pas sûr, mais peut-être dans cette affaire de classe sociale qui revient sans cesse avec une certaine justesse.

Car pour pleurer sans douleur on doit être à l’abri des difficultés de la vie quotidienne. Et à force de vivre dans la douleur, croit-on, les pauvres parviennent à la dompter. Est-ce pourquoi il arrive qu’on les ampute d’une jambe sans anesthésie durant les grandes catastrophes. J’ai appris qu’on pouvait faire autrement (des médecins ont regretté cette profusion d’amputations durant le tremblement de terre de 2010). Afin de minimiser cette douleur, on parle trop aisément de “résilience”. Ma mère a tort de penser qu’une douleur ne s’additionne pas à une autre, qu’elle l’efface plutôt.

Les insulaires savent bien qu’on n’entendra jamais leurs lamentations par-delà la mer. Leur souffrance reste intime. Alors que faire face à cette mort dans la douleur et l’indifférence du reste du monde? Ils ont choisi de vivre sur cette terre dénudée que même les oiseaux ont quittée. Des millions de gens dans un paysage dévasté par des cyclones annuels et les récents tremblements de terre. Il reste cette population traversée par la fulgurance de l’Histoire et les mythologies fécondes qui permettent la floraison d’un art aux portes du rêve.

Cette vision du monde ne vient pas d’un petit groupe d’artistes et d’intellectuels qui voudraient donner une interprétation particulière à toute cette douloureuse histoire, elle prend sa source dans la longue aventure qui débute en Afrique pour s’épanouir (pas le bon verbe) à Saint-Domingue, avec la présence sur cette terre de nombreux prédateurs venus d’Espagne, de France, d’Angleterre, d’une langue qui s’abreuve à toutes les sources, de contes, proverbes et danses qui se frottent les uns aux autres avant de se fixer.

Est-ce pourquoi chaque groupe musical sait que pour toucher le plus grand nombre il lui faut retrouver les sons primitifs logés dans le ventre du danseur, les rythmes comme des bracelets aux chevilles de la danseuse, et la souplesse des dos en sueur. Chaque peintre, de Hector Hyppolite au tout dernier qui s’apprête à faire sa première exposition solo, sait la part importante que tient l’imaginaire du vaudou dans ses rêveries peuplées de dieux, de déesses et de serpents, et le mouvement gracieux de son poignet n’est pas différent de celui du hougan traçant le vèvè sur le sol du hounfor. Le jeune poète, effaré devant la tâche de dire un monde en déliquescence, sait aussi qu’il hérite d’un univers gonflé de désirs, de frustrations, de faim et de désastres, qui feront de lui un prince de la douleur.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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L’Écume des jours
8 septembre 2021
Je viens de placer sur la petite étagère, près de mon lit, des livres qui, d’une manière ou d’une autre, m’ont touché durant toutes ces nuits blanches. Pas forcément des chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Plutôt des livres que j’ai envie de lire pour le simple plaisir de me retrouver dans un monde que je sais agréable pour l’avoir déjà visité. C’est cela, une relecture.
Et c’est toujours un peu angoissant de relire, près de 30 ans plus tard, un livre qui nous avait plu. L’impression de retrouver un vieil ami qu’on a perdu de vue depuis longtemps. Peut-être que c’est un vieux réactionnaire, aujourd’hui. Mais nous aussi, on a changé. On n’est plus si impressionnable, ce qui est dommage en un certain sens. Mais ce qui pourrait avoir vraiment changé, c’est notre rapport au temps. La première fois que j’ai lu L’Écume des jours en livre de poche, c’était dans une baignoire à Montréal, et je n’avais rien d’autre à faire que de me glisser dans l’univers si lumineux de Colin, de son fantasque ami Chick, du flegmatique cuisinier Nicolas dont la recette de l’andouillon est restée célèbre (« Prenez un andouillon que vous écorcherez malgré ses cris »), d’une drôle de petite souris, et de Chloé, porteuse d’un nénuphar qui finira par la dévorer.

Et maintenant ? J’ai eu un peu de mal au début avec tous ces jeux verbaux, ces pirouettes, et même ce dialogue qui me semblait si vif autrefois. Puis, tout doucement, je me suis retrouvé de l’autre côté du miroir dans la tête d’un brillant jeune homme de 26 ans du nom de Boris Vian, qui savait tout faire : jouer de la trompinette comme préparer d’étranges cocktails, lire Sartre ou savourer la musique de son cher Duke Ellington, et cela, tout juste avant de mourir d’un arrêt cardiaque, dans une salle de cinéma, à 39 ans. On sent donc qu’il y a de grandes affinités entre Boris Vian et Colin, le personnage principal de son roman fétiche qu’aimait tant Queneau. Mais la grande force de Vian est d’avoir placé au cœur de cet univers si artificiel (Colin aime bien les gadgets et les contrepèteries) cette poignante histoire d’amour, et plus gravement, la mort. L’amour, la mort, les ingrédients qui permettent d’écrire des œuvres classiques ou des navets. On peut sortir de ce duel avec le style, ruisselant de gloire ou sous les quolibets du lecteur exigeant. Ces livres permettent aussi de traverser le temps, car si tout change au fil des jours, nous nous retrouverons toujours en eux, tant qu’on voudra raconter les aventures des humains face à ces indémodables repères. À propos de la mort, Cioran rappelait que, malgré le temps, elle garde encore toute sa fraîcheur. En effet, c’est le même cri de douleur ou ce silence hébété qui suit l’événement. Et quand un écrivain parvient à mélanger harmonieusement ces deux éléments si opposés, l’un étant la plus forte pulsion de vie et l’autre l’arrêt total du mouvement… Quand une romancière parvient à nous faire accepter que la mort mette fin (c’est plutôt le contraire en littérature) à l’amour, il trouve une place sur la petite étagère.

Aujourd’hui, me voilà à Paris, dans cette ville où sont nés tant de personnages de romans que j’ai dévorés tout au long de cette vie passée à barboter dans une encre à odeur de sang. Comme je l’ai dit, au début de cette chronique tenue le long de l’été, je loge dans un studio ensoleillé près de la gare de l’Est, dans le dixième arrondissement. C’est un Paris vivant, coloré, épicé, grouillant de gens aux histoires surprenantes, des gens qui viennent de partout. Quand je les observe, dans leur train-train sous ma fenêtre, j’ai envie de m’asseoir à côté de chacun d’eux pour entendre son histoire tranquillement. C’est un Paris de bourlingueurs, comme le préconise Cendrars. Ils sont souvent debout à attendre la soupe populaire en causant. Il y a bien sûr les cafés qui s’agglutinent près de la gare, prêts à recevoir les voyageurs assoiffés, et les promeneurs qui traversent le joli petit parc qui débouche sur le canal Saint-Martin, le long duquel des centaines d’étudiants viennent s’asseoir, attirés par son eau verte.

Au cœur de ce mouvement incessant, j’ai ma petite routine. Je me lève tôt pour écrire, car je lis surtout l’après-midi, avant et après la sieste. Ma sieste est brève, car je me nourris surtout de fruits et de légumes, ce qui me garde plutôt alerte. Je vais parfois au cinéma, rarement au théâtre, mais je fréquente les librairies, simplement pour le plaisir d’être dans cet endroit particulier où je croise ceux avec qui je partage cette passion pour le papier et l’encre. Je dois dire que je n’ai jamais lu un livre électronique. Je crois que c’est le livre en papier qui est moderne, et non l’autre. Il est plus vivant, plus facile à ouvrir, on peut griffonner nos commentaires dans ses marges ou y laisser une fleur qui deviendra bien sèche avec le temps, ce qui nous fera prendre conscience de cette notion du temps qui est la préoccupation majeure de tout récit. Je dois préciser que j’achète rarement des livres, car, étant membre de quelques jurys littéraires, les éditeurs m’envoient volontiers leurs nouveautés que je lis toujours avec intérêt, d’autant que ces derniers incluent beaucoup de traductions dans leur catalogue. Mais les livres qui m’accompagnent sont sur la petite étagère.

Il m’arrive d’aller au cinéma, car Paris est une des dernières villes au monde où l’on peut voir un film de Bergman, de Fellini, de Fassbinder ou même d’Eisenstein sur grand écran. Depuis quelque temps, je vais à l’opéra, car là encore, je suis membre d’un prix de musique. Comment se fait-il que je sois membre d’un jury d’opéra alors que je n’ai aucune connaissance particulière dans cet art ? J’avais bien expliqué dans le catalogue du prix mon ignorance de l’opéra, mais cela n’a suscité aucun remous. C’est qu’à Paris, on prête tous les pouvoirs (on parle ici de sorcellerie) à un écrivain. C’est l’art royal depuis Voltaire, Hugo ou Stendhal. Peut-être aussi qu’on croie que ce n’est que coquetterie de ma part de faire semblant d’ignorer ce que beaucoup font semblant de savoir. Paris a toujours besoin d’un œil neuf et d’une oreille vierge pour se renouveler. Moi qui pensais détester cet art, qui me semblait de loin poussiéreux et raide aux entournures, je développe un goût certain pour lui, d’autant qu’il est total. Je me souviens de Frankétienne me disant qu’il était en train d’écrire un roman-opéra. L’auteur de Ultravocal a raison : tout se jette dans le fleuve roman. Il est vrai qu’on ne peut éviter les galeries et les musées dans cette ville, où l’on vous conseille toujours d’aller voir la rétrospective d’un artiste rare.

Je partage ma vie entre le dixième et le sixième arrondissement, où se concentre mon univers intellectuel. Je publie chez Zulma, rue Dragon, que fréquentent beaucoup d’écrivains haïtiens, des classiques comme Roumain, Alexis, Depestre ou Vieux-Chauvet, et les nouveaux comme James Noël et Makenzy Orcel. Sinon, je retrouve Edwige Danticat deux minutes plus loin chez Grasset, où je publie la majeure partie de mon œuvre. Là, je discute un moment avec mon éditeur Charles Dantzig à propos de mon prochain livre avant d’aller déjeuner chez Lipp, en face du Flore. Tout ça peut paraître luxueux, mais en fait je signale des cafés, des restaurants ou des musées, et il y a des choses bien plus chères dans cette ville, croyez-moi.

Si c’est jeudi, je me rends à pied à l’Académie, où m’attendent mes camarades pour une séance du dictionnaire. C’est la raison de ma présence dans cette ville. Et toute cette vie est possible parce que j’ai appris à lire à Petit-Goâve il y a plus de soixante ans. C’est de là qu’est venue la goutte d’encre qui s’est déversée dans tant de capitales par le biais de tant de langues. Je remercie ici chacune de mes lectrices, car elles sont plus nombreuses que les lecteurs. Tout ça forme l’écume des jours.

Dany Laferrière
Haïti en marche

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La mélancolie du temps passé
15 septembre 2021
J’ai longtemps cru que la mélancolie était un luxe de société du Nord dont l’espérance de vie fait rêver les plus pauvres, ces gens qui se regroupent généralement au sud de la vie. Pour se manifester, ce sentiment plutôt chic exigerait une vie longue et, bien sûr, riche en moments inoubliables. La vie serait, dans ce cas, une suite d’événements fêtés au champagne qu’on évoquerait, vers la toute fin, avec de vieux amis. Tout ça semble faux, car la mélancolie appartient aux pauvres comme aux riches, et même aux enfants.

On a tort de sourire quand un enfant de sept ans se souvient, avec une voix douce et légèrement triste, du temps béni, pas toujours, de la haute enfance. On tente en vain de lui expliquer que seul le grand âge permet de tels soupirs. L’enfant, têtu, s’accroche à un temps si récent qu’il talonne le présent. En fait, chacun découpe le temps comme il l’entend, et ce dicton : « Mon verre est petit, mais je bois dans mon verre » dit vrai. Toute vie est privée, ronde et mystérieuse. Une vie, aussi brève soit-elle, accumule la même somme d’énergie que celle qui traverse un siècle.

Nous regardons toujours les choses de notre seul point de vue. S’il nous arrive une succession de malheurs, nous concluons qu’aucun temps n’a jamais été aussi désastreux que le nôtre. Dans notre vanité, nous faisons coïncider nos malheurs personnels avec ceux d’une époque que Ferré ou Aragon nous a appris à « vitupérer ». Il est vrai qu’il y a des moments plus tragiques que d’autres, comme celui où le monde a connu deux guerres mondiales dans un bref espace de temps. C’était le temps de la guerre, et ceux qui l’ont connu, ils sont de moins en moins nombreux, n’arrêtent pas de le ressasser, comme si toutes les souffrances de l’humanité s’étaient logées entre 1914-1918 et 1939-1945. Mais ça dépend de l’endroit où l’on vit, car il y a des pays dont l’existence est une suite de guerres, l’Afghanistan, entre autres. Pour certains, ces guerres locales qui se déroulent dans différents pays d’Afrique restent des drames sans réelle gravité ni poids sur le destin du monde. C’est Cocteau qui disait que « le théâtre est une reine qui a des malheurs ». Les malheurs d’une reine pèsent donc plus lourd que les nôtres, semble-t-il, et de ce fait méritent d’être présentés sur scène. Il arrive même qu’on accroche nos vies aux événements de la vie quotidienne d’une princesse : sa naissance, ses peines amoureuses, son mariage, ses voyages et sa mort. Et notre mélancolie s’enroule, comme une plante grimpante, autour du cœur de la dite princesse Diana. Nous la vampirisons jusqu’à ce qu’elle se transforme en gisante. Certains d’entre nous se sentent perdus dès qu’on quitte le monde de la féerie, et leur vie personnelle ressemble à un désert avec de rares oasis et nombre d’hallucinations.

Il arrive que des jeunes gens pensent vivre un temps sombre, sans la moindre éclaircie. Ils croient que leurs parents ne parviendront jamais à décoder le mécanisme d’une époque nouvelle, ignorant que c’est la même vieille machine qui fonctionne depuis le début des temps. Ce petit vaudeville ne sera décrypté que bien plus tard, quand ces adolescents attardés deviendront eux-mêmes des parents. C’est un peu de cela que je discutais, tout en dégustant un succulent lapin, l’autre soir, chez un vieil ami. Nous étions cinq, dont une que je n’avais pas vue depuis bien longtemps. Si je ne les nomme pas, c’est pour éviter l’anecdote et garder un parfum d’universalité à ce moment. C’est la même chose qui se passe partout où des gens qui ne sont pas nés de la dernière pluie se réunissent. Je les compare à ces marins qui ont franchi le cap de Bonne-Espérance sur le radeau de la Méduse. Je veux bien voir la mer, mais la métaphore de la forêt nous sied mieux.

Cette image que la vie est une traversée de forêt me hante depuis très longtemps. Une forêt hérissée de dangers de toutes sortes. Il arrive que la pire menace ne vienne pas des bêtes sauvages, mais des hommes eux-mêmes. On converge vers cette clairière, notre lieu de rendez-vous. En fait, il s’agit ici d’un salon confortable, avec des tableaux au mur, des fauteuils accueillants et, prolongeant le salon, un bureau, lieu de travail de notre hôte qui a fait de l’étude des comportements humains et des lois pour vivre en société sa principale préoccupation. Il place très haut l’amitié dans les raisons pour rester alerte et continuer à prendre part à ce jeu à la fois passionnant et déroutant qu’est la vie.

On converse, tout en buvant un verre de vin ou de scotch, avant de passer à table. Les bêtes sauvages, dont la plus féroce est le temps, ne peuvent pénétrer ici. Le temps suspendu. Pour contrer ce temps, si vorace de vies, certains ont choisi le mouvement sur les cinq continents, tandis que d’autres attendent sereinement au port le retour des voyageurs avec leur cargaison de récits haletants. Au fil de la soirée, et après quelques verres, on ne perçoit plus de différence entre nomades et sédentaires, et on comprend que la chance (un accident est vite arrivé) joue un rôle dans le fait qu’on soit encore vivant, la chance et une lignée d’hommes et de femmes robustes dans notre arbre généalogique, une saine alimentation, pourraient peut-être expliquer pourquoi certains ont échappé à ce massacre. Tout ça est bien aléatoire, car on a vu des buveurs de rhum invétérés vivre plus longtemps que des buveurs d’eau, et des casse-cous qui traversent une vie en dents de scie alors que cette femme si prudente s’est faite happer par un chauffard en traversant une rue presque déserte. Et puis ce temps qui emporte notre mémoire avec lui vers une destination inconnue en nous laissant quelques bribes d’un passé révolu, et on peut dater le moment où nous avons arrêté d’engranger les événements, les visages et les passions qui ne cessent de débouler autour de nous. Je me souviens de ma grand-mère refusant, certains jours, de participer au jeu stupide des devinettes (« Tu ne me reconnais pas, Da ? ») en hurlant : « Qu’on me laisse en paix ! » Et elle avait toute sa tête.

Plus tard, on a évoqué les disparus, ceux qu’on a vus un dernier soir, comme ce soir, avant qu’ils ne se perdent dans cet épais brouillard. Après quelques mois, on questionne les amis afin de les retracer. Rien. Comment peut-on disparaître quand on vit tous à la même adresse, celle de cette araignée monstrueuse qui attend patiemment au centre de la Toile le moment de pouvoir changer notre vie privée en une vie publique ? Cette boulimie de nous filmer est peut-être le signal d’une prochaine perte de mémoire collective. Peut-être que c’est déjà fait, car des milliers de gens disparaissent chaque année sous nos yeux. Nous continuons à les évoquer dans des soupers, mais qui nous dit qu’ailleurs, dans d’autres salons, on ne parle pas de nous de la même manière ? On espère aussi avec la même tendresse que nous avons pour nos amis. Mais la vie n’est pas toujours ce club exclusif de « copains » dont parle Brassens. Et bien sûr qu’un salaud, mort ou vif, reste un salaud. Je remarque que Papa Doc a rejoint définitivement d’autres vieilleries dans le grenier de l’Histoire, emportant avec lui une bonne part de notre sensibilité politique. On fait plutôt remonter à la surface de minuscules faits que nous sommes les seuls à connaître. Beaucoup d’anecdotes tournent autour du courage, et on apprécie ceux qui font face, avec humour, à cette tempête qu’est la vie. Pour ceux qui restent, c’est la solitude. Elle est rusée, celle-là, elle s’incruste en nous, nous fait croire qu’elle est « presque une amie, une douce habitude » tout en nous avalant doucement comme un boa constrictor. On revoit alors la famille, les amis, les enfants, les petits-enfants, la forêt, puis cette clairière où nous nous sommes retrouvés ce soir. Quelqu’un a fait remarquer qu’à un certain âge on parle trop souvent de la mort, c’est ce qui fait fuir les jeunes. Aucun attendrissement dans la réponse qui fuse : « Quand ils arriveront à notre âge, s’ils y parviennent, ils verront qu’il est difficile de ne pas évoquer ses amis disparus en chemin. Ceux “qu’on avait de si près tenus, et tant aimés” ». Pour la suite de cet émouvant poème de Rutebeuf, j’évoquerai ma visite, un jour à Miami, à Félix Morisseau-Leroy, le vieux poète qui avait jadis traduit Antigone en créole. À un moment donné, il s’est levé pour aller chercher un carnet qu’il me montra. C’est un carnet d’adresses avec des numéros de téléphone rageusement biffés. Tout le carnet est ainsi. « Tous partis », me dit-il, avec un discret petit sourire de résistant qui voudrait dire sa peine, mais aussi sa force de demeurer toujours avec la même femme dans cet appartement, à Kendall. De quoi parlent-ils toute la journée ? De tout et de rien. Il me glisse, sous le regard réprobateur de celle-ci : « Je suis le dernier. » Elle murmure : « Arrête de provoquer le diable, Morisseau. » Elle ne dit jamais Félix. Il finit par ajouter, afin de me faire comprendre qu’il n’est pas dupe de ce marché où l’on perd à coup sûr : « pour le moment. » À ce jeu étrange où l’on voudrait garder tous ses amis, on aimerait quand même être le dernier. Ainsi, on coupera la parole à tous ces jeunes qui n’ont pas connu cette époque éblouissante où l’on a croisé l’amour, la dictature, le goût du risque et de l’aventure, l’exil, la misère, la passion des idées, et l’humour qui permet de relativiser tout ça. Faites mieux si vous pouvez, ça ne se dit pas, mais on y pense pareil. Sur ce, je vous quitte, tout en espérant vous retrouver, si Chronos le veut, à la prochaine clairière.

Dany Laferrière
Haïti en marche

Jacques-Stephen Alexis: un jeune homme éblouissant
22 juin 2018
J’avais oublié Jacques-Stephen Alexis avec le temps, mais en le reprenant dernièrement, j’ai tout de suite compris qu’il n’avait jamais cessé de cheminer en moi. Né en Haïti en 1922, Alexis est mort à trente-neuf ans en tentant de renverser par les armes, avec quelques amis, le dictateur François Duvalier. Ce qui est triste, c’est que j’avais oublié combien ce jeune homme crépitant de talent et d’audace avait compté pour moi.

Quand on veut devenir écrivain en Haïti et qu’on est né, comme moi, au début des années 50, on ne peut que se heurter à ces deux figures incontournables: Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis. Roumain ne semble avoir besoin de personne. Tout écrivain qui voudrait situer son roman dans la paysannerie haïtienne ne trouvera qu’un champ brûlé par le classique de Roumain: Gouverneurs de la rosée. On comprend alors pourquoi Alexis a préféré placer son premier roman, Compère Général Soleil, dans la grande ville. Alexis admirait Roumain et j’étais fasciné par Alexis.

À la mort de Jacques Roumain en 1944, un jeune homme de vingt-deux ans du nom de Jacques-Stephen Alexis envoya au quotidien Le Nouvelliste un long article qui débutait ainsi: «Les peuples sont arbres. Ils fleurissent à la belle saison. Et d’efflorescence en floraison la lignée humaine s’accomplit.» Chacun comprit ce jour-là qu’une nouvelle graine venait de germer.

«La nuit respirait fortement»

Mon rapport avec Alexis est assez étrange. S’il m’intéresse autant, c’est d’abord parce qu’il a écrit et fait des choses que je lui envie encore. Prenons l’attaque de son premier roman: «La nuit respirait fortement.» Je donnerais cher pour l’avoir écrit. Ce qu’il dit du fleuve Artibonite — «L’Artibonite, ce grand gaillard aux bras puissants est fils des montagnes» — montre qu’Alexis est un homme au cœur vaste. Il est époustouflant quand il oublie l’idéologie pour simplement tenter de rendre l’émotion qu’il ressent.

Mon roman préféré d’Alexis, c’est L’Espace d’un cillement. Tout le livre se passe dans un clin d’œil. Autant Roumain est limpide, autant Alexis est bariolé. Il écrit comme ces prostituées qui portent tous leurs bijoux sur elles. On cherche longtemps l’émotion sous la luxuriance des adjectifs. Mais ça tombe bien pour L’Espace d’un cillement qui se passe dans un bordel.

J’ai longtemps rêvé d’avoir l’imagination flamboyante d’Alexis et le style sobre de Roumain. J’aime surtout le jeune homme fougueux qui ne semble avoir peur de personne. Il faut l’être pour écrire cette lettre à François Duvalier, le 2 juin 1960. Observez l’insolence de la première phrase: «Dans quelque pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois pouvoir dire que je serais accueilli à bras ouverts: ce n’est un secret pour personne.» On n’aurait pas pensé à parler ainsi même dans nos rêves. D’abord parce que c’est Duvalier, ensuite parce qu’une telle confiance en soi frise la candeur. Il n’a pas fini: «Mais mes morts dorment dans cette terre; ce sol rouge du sang de générations d’hommes qui portent mon nom; je descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette patrie…» On se croirait dans Dumas, mais écoutez la conclusion: «Toutefois, monsieur le président, je tiens à savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. Je suis sûr qu’après cette lettre j’aurai le moyen de m’en faire une idée.»

Il se trouvait encore à Port-au-Prince quand la lettre est parvenue à Duvalier. Obligé de quitter Haïti, il reviendra l’année suivante, en avril 1961, pour le face-à-face fatal avec le dictateur. Arrêté, torturé, puis assassiné. On ne peut être qu’impressionné par un tel courage. Mais revenons un peu en arrière afin de mieux comprendre un pareil geste. Le voilà qui fonde avec quelques amis, en 1959, sous le nez de Duvalier, un parti communiste. On sent sa frénésie quand on pense qu’il a publié chez Gallimard quatre livres majeurs durant les cinq dernières années de sa vie: Compère Général Soleil, 1955; Les Arbres musiciens, 1957; L’Espace d’un cillement, 1959; et Romancero aux étoiles, 1960. Et qu’il en a d’autres dans ses tiroirs.

Quelque chose d’autre au-dessus de la littérature

Haïti jubile de tenir enfin son grand écrivain. Mais Alexis place quelque chose d’autre au-dessus de la littérature: le bonheur du prolétariat. Il se veut un homme d’action. Il passe ses soirées à discuter de réalisme social avec Aragon avant de se rendre à Moscou. Il dialogue âprement avec Hô Chi Minh. Il court voir Mao afin que Pékin se réconcilie avec Moscou. Il n’a aucune idée de sa taille ni de son poids politique. Mais quand on a côtoyé de si puissants hommes d’action, il faut montrer, une fois au moins, ce qu’on a dans le ventre. C’est alors que Che Guevara, rencontré à Cuba, lui fait cadeau de sa mitraillette. Comme il ne disposait pas des moyens lui permettant de délivrer son peuple, tout ce qu’il lui restait à offrir, pour ne pas perdre la face, c’est sa vie.

Mon héros tombera dans quelques mois, comme le personnage de son premier roman, l’ouvrier Hilarion Hilarius. Il lui était interdit de vivre en Haïti, on ne pouvait l’empêcher d’y mourir. Ce qui reste malgré tout de ce jeune homme éblouissant, c’est la plus rayonnante trajectoire dans le monde des lettres contemporaines haïtiennes.

Dany Laferrière
Le figaro
[Juin 2018, le premier prix littéraire Jean d’Ormesson a honoré l’œuvre et la mémoire de cet écrivain. L’académicien Dany Laferrière, membre du jury, rend hommage dans une très belle lettre à l’auteur de L’Espace d’un cillement]

Paru aussi dans Le Magazine littéraire, 1 mars 2010

L’obs, 28 juillet 2018

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Un poète qui n’aime pas les poètes.
2000
C’est une vraie découverte, celui-là. Un jour, je suis entré dans une librairie par hasard. J’ai attrapé un livre sur une des tables où sont bien étalées les nouvelles parutions. Un certain Bukowski.

Le nom me plaisait, je ne sais pas pourquoi. J’ai commencé à le lire. Finalement, un commis m’a demandé de remettre le livre à sa place, sinon je l’aurais lu, là, debout, en entier. À l’époque, je ne travaillais pas, donc je n’ai pas pu acheter le bouquin. C’était un livre de poèmes, L’amour est un chien de l’enfer, mais on n’aurait pas dit de la poésie. C’était vraiment autre chose. Moi qui n’aimais pas trop la poésie, j’étais tout à fait excité. Ce livre m’a coûté au moins cinq repas, parce que, tu imagines, je suis revenu le chercher la semaine suivante. Des fois, il m’emmerde, Bukowski, à toujours ressasser les mêmes trucs: Los Angeles, les paris sur les courses de chevaux, les femmes décaties, les ivrognes, les bagarres, etc. Chaque fois que je pense à le jeter, une phrase que je n’avais pas remarquée avant m’attrape soudain à la gorge. Et là je me dis que seul un très grand écrivain peut écrire ça. De toute façon, ils sont toujours en train de radoter les mêmes choses, les grands écrivains.

Dany Laferrière, J’écris comme je vis

James Baldwin, un portrait

C’est le Noir, petit-fils d’esclave, James Baldwin, qui a défendu William Styron, Blanc, petit-fils de propriétaire d’esclaves. Reprenons: l’écrivain James Baldwin a répondu de la qualité d’écrivain de William Styron le protégeant ainsi de ceux qui le condamnaient sans l’avoir lu, sur la base d’une rumeur.
Petit traité du racisme en Amérique

Entretien avec Simon Njami

James Baldwin par Dany Laferrière, extrait du roman dessiné «Autoportrait de Paris avec Chat», 2018

On remarque un grand écrivain au fait que, chaque fois qu’il y a une urgence dans l’atmosphère, il apparaît. Ainsi, aujourd’hui : James Baldwin (1924-1987). En ce moment, on voit Baldwin partout. On le cite. De jeunes poètes américains se réfèrent à lui. On revient au magnifique film I Am Not Your Negro que Raoul Peck lui a consacré. On s’étonne de la justesse et de la lucidité de ses propos. Il ne faudrait pas oublier qu’il fut d’abord un écrivain, et que c’est d’abord ce style si distinctif qui lui a permis de traverser le temps. Nous publions ici un extrait de ce portrait à la fois imaginé et réel que Dany Laferrière avait publié en 1993, il y a vingt-sept ans, dans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?


C’EST AVEC JAMES BALDWIN que j’ai envie de parler. Et, comme vous le savez, Baldwin est mort. Baldwin, le plus honnête des hommes. Le seul écrivain en qui j’ai pleinement confiance. Chaque fois que je désespère des hommes, j’ouvre un bouquin de Baldwin pour y trouver l’intelligence la plus fine mêlée à la plus vive sensibilité.

Baldwin est un homme selon mon cœur. Je suis encore assis à la fenêtre de cet appartement de Harlem, chez le poète Quincy Troupe, pas loin de l’endroit où Baldwin a passé son enfance et son adolescence pieuses de fils de pasteur. La petite rue est déserte. Quelques arbres rabougris dans le parc. De temps en temps, on entend une sirène d’ambulance. Les hommes ont toujours aimé mourir à l’aube. L’heure douce pour une mort violente. J’imagine que ceux qui veulent communiquer avec nous préfèrent aussi cette heure.

James Baldwin dans Harlem, le 19 juin 1963, au moment de la publication de son essai prophétique « La prochaine fois le feu ». Dans quelques mois, le 22 novembre, Kennedy sera assassiné. © Dave Pickoff

— C’est dur ?
La voix particulière de Baldwin. Il est assis en face de moi. Son visage de vilain canard n’a pas changé. Je regarde ses mains, un bref instant. Des mains de mandarin. Pareilles à celles de Miles Davis. Deux grands artisans. J’essaie de comparer le type assis en face de moi avec les dizaines de photos de Baldwin que j’ai vues dans la petite chambre qui sert de bureau à Quincy Troupe. J’ai passé la nuit à les regarder. Baldwin au moment de sa rencontre avec le romancier Richard Wright. On voit, à côté du visage rond, presque poupin, de Wright, un frêle jeune homme en veston noir, déjà angoissé, lecteur vorace, curieux de tout, écorché vif, émotivement instable. Baldwin rêvait d’être écrivain, et Wright représentait le seul modèle d’écrivain noir, à l’époque, pour un jeune homme aussi ambitieux. Disons le seul qui pouvait intéresser véritablement ce curieux garçon au rire sarcastique qui espérait faire entendre cette voix distinctive. Le chant le plus pur. Devenir le plus grand écrivain d’Amérique. Wright était subitement devenu un mythe après la parution de Native Son. Regardez la gueule de singe affamé de Baldwin à côté de la puissante musculature du tenant du titre. On a envie de parier à 5 contre 1 pour l’aspirant. Le petit (Baldwin) est un dur à cuire. Il se prépare déjà, au moment de cette rencontre, à manger le père (pauvre Wright). Baldwin à Paris. Maigre, sans le sou, enragé, écrivant la nuit, flânant le jour. Le Nègre est plus libre à Paris, mais il crève de faim. Bien sûr, le vin ne coûte presque rien. Et les cafés ne ferment jamais. Il circule de bar en bar, tapant les rares copains, raflant les pourboires laissés par les clients trop généreux. Baldwin en train d’écrire dans une chambre glaciale. Baldwin discutant avec Chester Himes au Café de Flore. Baldwin regardant Camus de loin. Camus, le pied-noir. Baldwin, le Nègre. Baldwin prenant enfin son repas tout seul dans une chambre de bonne. Il n’y a de place que pour le lit et la machine à écrire. Les livres traînent un peu partout : sur le lit, sous le lit, sur la table, sous la table. C’est dans ce réduit qu’il se prépare à bombarder l’Amérique blanche. D’abord un sévère avertissement, mais la prochaine fois, le feu. Baldwin se promenant, un après-midi, sur les Champs-Élysées. Il tombe sur la nouvelle : l’Amérique est en feu. Déjà. Le visage terrible de ce jeune Noir qui pénètre pour la première fois dans une école réservée jusque-là à de jeunes Blancs, dans le Sud des États-Unis. Cette dernière journée à Paris. Baldwin dans un autobus Greyhound roulant vers le Sud profond. Baldwin en pleine conversation avec Martin Luther King. Baldwin dans un parking avec Medgar C. Evers. Baldwin avec Bayard Rustin, peu après l’attentat de Birmingham, en 1963. Baldwin à la télévision après la sortie de son terrible et dévastateur essai La prochaine fois, le feu (l’avertissement biblique). Et surtout, Baldwin en train de taper ces mots crépitants, prêts à quitter la feuille blanche pour atteindre l’ennemi en plein cœur. Baldwin, un homme de cœur. Jimmy Baldwin, l’homme qui a voulu comprendre l’Amérique dans la fournaise des années soixante. Cet homme que les Noirs et les Blancs ont détesté à tour de rôle. Ce Baldwin qui a proposé une aube sereine et lucide face au crépuscule de sang que les racistes de tous bords ont appelé, appellent et appelleront encore de tous leurs vœux. Baldwin, le fils du prédicateur qui a mis l’éloquence furieuse des pasteurs noirs américains dans la balance raciale pour faire contrepoids. Pour tenter de faire face à la pire haine raciale : celle des petits Blancs du Sud des États-Unis d’Amérique. Baldwin qui entend bousculer le vieux Faulkner entêté dans ses nostalgies perverses. Faulkner, le gentleman-farmer, regrettant les longues rangées d’esclaves dans les champs de coton d’Alabama. Faulkner rêvant encore aux Négresses courbées devant les fleurs de coton. Baldwin, finalement désespéré, qui finit par annoncer une dernière fois le feu. Et le feu vint.

ancre: https://danylaferriere.com/sur-la-petite-etagere/#james-baldwin

La bibliothèque secrète
Dany Laferrière, 14 janvier 2024

La bibliothèque secrète
Je me souviens de cette première bibliothèque rassemblée dans ma petite chambre de la rue Saint-Hubert, derrière la gare qui desservait un grand nombre de villes en Amérique du nord. On n’est pas un exilé mais un voyageur quand on habite si près d’une si grande gare. Et cela même si elle portait le nom étrange de Terminus Voyageur. Peut-être pour ceux qui venaient de Rimouski, d’Ottawa ou de New York, mais pour un montréalais comme moi, c’était un point de départ. Comme je n’avais qu’à traverser la rue, prendre un autobus pour aller à New York, c’était plus simple que prendre un taxi, aux heures de pointe, pour aller à Longueuil, mais qui prend un taxi pour aller à Longueuil? Les sept heures qui séparent New York de Montréal ne durent pas longtemps pour un dormeur de mon calibre, alors qu’il m’est impossible de dormir dans un embouteillage criblé de sirènes et de klaxons sur le pont Jacques Cartier. On se demande pourquoi je parle de voyage et de sommeil dans un billet sur la bibliothèque. Il est vrai qu’un rêve nous semble plus proche du cinéma que de la lecture, mais lire nous fait voyager dans le rêve d’un autre. Et c’est ce mystère que je voudrais évoquer ce dimanche matin. Comment un écrivain parvient-il à nous faire partager, sans qu’on ne le connaisse, des secrets aussi intimes? Mais d’abord qu’est-ce que c’est qu’une bibliothèque secrète? Remontons alors le courant jusqu’à cette première bibliothèque du temps qu’acheter un livre pouvait jusqu’à me coûter cinq repas. Je faisais les provisions de viande les mercredi, juste avant l’arrivée des nouveautés, et pour les fruits j’attendais la n de journée au moment où le maquillage fondait, où les bananes se ramollissaient et les oranges s’apprêtaient à tourner au vert de gris. Pour les livres je pouvais aller jusqu’à cinq fois dans une librairie avant de faire mon choix, sauf s’il s’agissait d’un Borges, d’un Bukowski ou d’un Diderot qui m’avait échappé. À l’époque, je ne prenais un livre que si j’avais le sentiment de ne pas pouvoir respirer avant de lire ce livre. Tous mes livres se retrouvaient sur une petite table, la même où je mangeais et buvais un verre de vin avec des amis. Ces livres, je les ai toujours, et je les relis, non par nostalgie, mais parce qu’ils constituent ma bibliothèque secrète. Ces livres n’ont pas été choisis pour des raisons chauvines ou identitaires, ni pour toute autre raison qui ne soit pas le goût eréné du voyage. Pour aller où? Je ne le sais pas car je suis les yeux fermés mon guide. En fait, il m’amène dans ce pays mystérieux qu’il
connaît parfaitement pour l’avoir arpenté dans ses rêves. Suis-je un disciple aveugle? Non puisque je suis tant de guides qui, eux, ont eu leur guide. C’est un fait que l’écriture vient de la lecture qui tient sa source dans le rêve. On ne sait plus qui écrit quoi. Nous nageons dans le euve d’Héraclite qui signale qu’on ne se baigne jamais dans le même euve. C’est pour ça qu’il nous arrive de nous reconnaître plus dans les rêveries d’un autre que dans nos propres rêves. Le lecteur qui n’écrit pas est un rêveur agité dont le rêve reste inabouti, syncopé comme du jazz. L’écrivain suit ce rêve à la trace comme un pisteur chevronné, et il y met son savoir et sa patience. C’est un rêveur éveillé qui tente de vivre dans le quotidien des aventures spirituelles que d’autres pour les vivre ont besoin d’obscurité, de silence et d’immobilité. Le dormeur. Cette bibliothèque secrète que nous pouvons tout de suite retrouver en sortant de notre bibliothèque, les livres qui nous touchent au plus profond, ces livres, choisis dans la plus grande liberté. Pas forcément les plus brillants, ce que les critiques, nos amis et ces étranges individus qui se disent des influenceurs, mais des livres secrets qu’on ne partagent pas aisément car ce serait trop nous livrer. Des livres dont parfois on a honte d’aimer, soit parce que l’auteur est un salaud, des livres qui touchent à des zones si sensibles qu’ils nous mettent dans tous nos états. Vous verrez que la bibliothèque secrète, si on est sincère, ne dépasse pas une douzaine de livres. Pour une grande lectrice qui se vante de lire deux à trois livres par semaine depuis cinquante ans que pour quelqu’un qui n’en a lu qu’une trentaine dans sa vie. C’est toujours une douzaine de livres. Dès qu’on s’arrête une seconde avant de sortir tel livre de notre bibliothèque c’est qu’il ne fait pas partie de la courte liste. Je m’empresse de dire que les autres livres ont non seulement leur importance, mais qu’ils peuvent nous nourrir plus que les livres secrets. Les livres secrets touchent à des zones qui ne sont pas gérées par l’intelligence et la mondanité. C’est un livre qu’on a pris pour nous-même et qui ne regarde que nous. Aucune morale n’atteint ce choix, même pas cette générosité qui est le ferment de la lecture. On garde pour nous ce choix, jusqu’à cette petite fête ennuyeuse où au moment de partir quelqu’un dit le titre d’un des livres de votre bibliothèque secrète. Si vous n’étiez pas marié, vous l’auriez épousé. Et vous auriez eu tort mais je ne vous dirai pas pourquoi.

Ainsi démarre une histoire passionnelle sur fond de guerre de gangs dans une ville dévastée.
– Dany Laferrière

Une histoire d’amour dans une ville au bord de l’explosion.

© Tessa Mars

Il y a presque cinq ans, le 7 juin 2021, je vous avais signalé un livre fort (Les villages de Dieu d’Emmelie Prophète) sur la situation politique réelle d’Haïti où j’avais demandé à ceux qui s’intéressaient à son cas de fixer leur attention sur les gangs qui pullulent à Port-au-Prince pour comprendre cette désolation qui balaie le pays depuis quelques décennies.

Pour beaucoup d’entre vous c’était la première fois qu’ils découvraient ces meurtriers en action, jusque dans leur intimité. On avait appris que ces villages d’où surgissaient ces monstres ne se différenciaient nullement des autres quartiers voisins où résidaient des populations plus soucieuses de la paix publique.  Au cœur de la violence, on y croisait des mères au four et au moulin, des grands-mères qui vont à la messe, des étudiants qui se font tuer en uniforme, et des chefs de gang bourrés de drogue. 

Les terribles nuits mauves de douleur, et les matins passés à enjamber des mares de sang frais. Emmelie Prophète nous avait permis de pénétrer dans le ventre de la bête.  

Aujourd’hui c’est une autre romancière, de même calibre, qui expose l’autre face de cette histoire sanglante. Kettly Mars inscrit son furieux récit dans la partie privilégée de cette mégalopole qu’est Port-au-Prince. Elle observe avec une loupe d’orfève cette foule bigarrée dans ses chasses nocturnes. Si Prophète était sobre, Mars déverse sur la page une larve brûlante. Son verbe reste incandescent sans jamais perdre de son efficacité.  

Son alter ego, Désirée dite Zi,  fait partie de cette frange de la petite bourgeoisie assez honnête pour ne pas chercher à se justifier d’être une partie du problème. On la trouve, le jour, dans cette galerie de bon goût qu’elle a héritée de sa mère, Makaya, fréquentée par des peintres de Saint-Soleil et des sculpteurs du Village de Nouailles. 

À peine le crépuscule tombé, Zi file à des cocktails où on croise des financiers internationaux, des sénatrices féministes, des séducteurs de bonne foi mais mariés comme toujours, surtout des requins aux dents effilées croisant des sirènes afriolantes, tandis que des crocodiles ventrus causent tranquillement avec des mannequins affamées qui dévorent dans la pénombre des plantes d’intérieur. 

Les critiques de Zi font souvent mouche car elle alterne douceur (rare) à violence (constante), évitant ainsi de désespérer complètement ceux qui ne peuvent que subir cette furie. Elle ne s’épargne jamais et cette lucidité fait que son monologue sonne toujours juste.

Le roman s’ouvre par un long panoramique verbal qui expose ces monstres mondains sous un projecteur aveuglant. On se demande pourquoi ce sont des femmes (Emmelie Prophète, Kettly Mars et leur initiatrice Marie Vieux Chauvet) qui exposent si crûment l’envers du décor? Elles ne se laissent pas avoir par les boniments, sachant que les femmes ne peuvent être que des proies dans l’œil de ces prédateurs. 

Sentant qu’elle ne sortira pas vivante de l’Île magique, Zi n’hésite pas à se jeter dans la mêlée. Le reste du temps, elle tisse sa toile afin d’attraper quelques loups solitaires. Amant ou ennemi?  Justement un homme vient de se jeter tête baissée dans son cœur. Mais la voilà prise à son propre jeu. Ainsi démarre une histoire passionnelle sur fond de guerre de gangs dans une ville dévastée. Pour retrouver son homme pour la nuit, Zi doit traverser des quartiers dangereux. Leur désir allume un grand feu dans la chambre. 

Cette nouvelle romancière en est à son quinzième livre, et le titre de son dernier est bien long :Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps – comme pour dire que cette rencontre amoureuse avec cet expatrié trop séduisant sera brève et peut-être sans suite, mais sûrement dévastatrice. 

Autant elle est discrète quand elle observe, autant elle est directe quand elle est nue. Elle note le choc initial avec ce séduisant médecin : Ce premier baiser qui a tout effacé, la sueur, le sang, les détonations, les trahisons, la déroute des flamboyants. Nos corps se sont frôlés, touchés et soudés. Un orgasme qui ressemblait à une course palpitante sous une pluie de fleurs et de larmes. Rentrée chez elle, elle se lamente déjà : On ne met pas un homme dans sa peau quand une ville se transforme en champ de mines, quand on n’a jamais eu un homme dans sa peau aussi intensément avant

Que faire du cadeau d’un de ces petits diables farceurs qui pululent dans la nuit haïtienne? Un homme contre un pays? Le misérable pacte faustien. À peine qu’elle accepte, le diable teste ses jumeaux, sa meilleure amie prise dans une tempête médiatico-politique, en échange de quelques mois où elle aura l’impression de n’avoir jamais été aussi vivante. 

Dès les premières rencontres tout est mis sur table. Zi l’écoute, impassible. Il ne quittera pas sa femme, et il a déjà trouvé du travail ailleurs. Elle pose froidement ses conditions tout en sachant que la passion balaiera d’un revers de main tous ces bavardages. Sous la fenêtre, la ville brûle déjà. 

 Au passage on apprend tout de la corruption dans ce pays, de haut en bas. Au sommet le jeu maladroit de cette troupe de mauvais comédiens qui ont pris en otage, avec de fausses promesses, un public à bout de souffle, tandis qu’en bas on continue de kidnapper, de violer et de tuer à coups de machette. Et les cadavres flottent dans une mer de boue noire, de sang et de pétrole. Cela n’empêche pas un homme de croiser le regard d’une femme.

Kettly Mars vient de faire un triple salto arrière, éliminant au passage tous les obstacles (les nombreuses barricades et les interdictions de sortie) sur le chemin d’une femme dans un pays où son corps est une zone de non-droit. Partir ou rester, telle est la question? Et elle y répond avec une éloquence rare. Emmelie Prophète et Kettly Mars, par des styles si différents, ont abordé le problème du pays. Un Haïti sans folklore où elles choisissent de dire la vérité en regardant les salauds droit dans les yeux. Ce pays coule avec style.

Entrevue avec Maxime Coutié, Radio-Canada Tout un matin


Kettly Mars, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps
(Mémoire d’encrier, 2026)