Journal d’un écrivain

Le café de mon enfance garde son arôme intact vingt-neuf ans plus tard. Je ne bois plus d’autre café.
– Dany Laferrière, Le Devoir
1 septembre 1990

Paysages d’un peintre primitif
Dany Laferrière

Établi à Montréal depuis quelques années, l’auteur est devenu l’une des personnalités les p lus en vue du monde littéraire grâce à la publication d’un roman aux saveurs multiples: Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (chez Vlb) dont on a tiré un film à controverse, On lui doit aussi Éroshima (Vlb) et il travaille présentement au scénario d’une comédie musicale commandée par le réseau anglais de Radio-Canada.

J’ai passé mon enfance à Petit-Goâve, à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Si vous preniez la Nationale Sud, c’est un peu après le terrible morne Tapion. Laissez rouler votre camion (on voyage en camion, bien sûr) jusqu’aux Casernes (jaune feu), tournez tranquillement à gauche, juste une légère pente à grimper et essayez de vous arrêter au 88 de la rue Lamarre.

Il est fort possible que vous voyez assis sur la galerie une vieille dame au visage serein et souriant à côté d’un petit garçon de huit ans. La vieille dame c’est ma grand-mère. Il faut l’appeler Da. Da, tout court. L’enfant c’est moi. Et c’est l’été 61.

De fortes fièvres

Quand on y pense bien, il ne s’est rien passé durant cet été sinon que j’ai eu huit ans. Il faut dire que j’ai été un peu malade (de fortes fièvres) et c’est pour cela que vous m’avez trouvé assis tranquillement au pied de ma grand-mère. Selon le bon doctur Cayemitte (un beau nom de fruit tropical), je devais garder le lit durant toutes les grandes vacances. Da m’a permis de rester sur la galerie à écouter les cris fous de mes copains qui jouent au foot, pas loin, juste dans le parc à Bestiaux. L’odeur du fumier me monte aux narines. Et ça reste pour moi jusqu’à aujourd’hui le plus puissant appel au plaisir pur.

Le paysage

On dirait un dessin d’enfant avec, au loin, de grosses montagnes chauves et fumantes. Là-haut, les paysans ramassent le bois sec et mort pour le brûler. Je distingue les silhouettes d’une femme, d’un homme et de trois

enfants dans le coin du morne Soldat Da dit que j’ai un oeil d’aigle. Je peux aussi sentir la pluie bien avant l’arrivée des gros nuages noirs. L’air est légèrement plus frais.

La mer

Je n’ai qu’à me tourner pour voir un soleil rouge plonger dans la mer turquoise. Nuance la mer des Caraïbes n’est pas bleue.

La rue

Notre rue n’est pas droite. Elle
court comme un cobra aveuglé par
le soleil jusqu’au morne Jubilée.

Tout le monde s’arrête pourparler à
Da. Et Da leur offre du café.

– Comment ça va, Da?
– Bien, Absalom.
– Très bien… Vous ne prenez pas une gorgée de café?
– Je ne refuserai pas, Da.

L’odeur du café

Da est assise sur une grosse chaise solide avec à ses pieds une cafetière. C’est là qu’elle attend la fin du monde. Da s’imagine que le paradis c’est uniquement la possibilité d’avoir du café à volonté. Elle se lève de temps à autre pour aller faire réchauffer son café. Le café de mon enfance garde son arôme intact 29 ans p lus tard. Je ne bois plus d’autre café.

Les fourmis

La galerie est pavée de briques jaunes. Dans les interstices vivent des colonies de fourmis. Il y a les petites fourmis noires, gales et un peu folles. Les fournis rouges, cruelles et carnivores. Et les pires, les fourmis ailées. Une image de cet été-là une libellule couverte de fourmis.

Chien

On a un chien, mais il est si maigre et si laid que je fais semblant quelques fois de ne pas le connaître. Il a eu un accident et depuis il a une drôle de démarche. On dirait qu’il porte des chaussures à talon haut et qu’il a adopté la démarche prudente et élégante des vieilles dames qui reviennent de l’église. On l’appelle Marquis, mais mes amis le surnomment Madame la marquise.

Bicyclette

Cet été encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rêvée. La bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n’aurais pas pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus de vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge.

La mort

Da aime faire de vieux os. Elle aime veiller tard. Et une fois, elle a vu Gédéon suivi de son chien blanc qui se dirigeait du côté de la rivière. Et cela, un mois après la mort de Gédéon. Da n’a peur de rien. Elle a même appelé Gédéon qui se cachait derrière un grand chapeau de paille. Il a murmuré quelque chose que Da n’a pas compris. C’était bien Gédéon puisque son chien le suivait.

Vieux os

Da est rentrée faire du café neuf. Je crois qu’on fera de vieux os, ce soir.
Robe Jaune

Je ne l’ai pas vue venir. Elle est arrivée dans mon dos, comme toujours. Elle revenait de la messe d’après-midi avec sa mère. Vava habite en haut de la pente. Elle porte une robe jaune comme la fièvre du même nom. Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui encore en pensant à cette histoire j’ai le souffle coupé?

Jeu

Il fait presque noir et ils continuent à jouer dans le parc. Ils ne s’arrêteront que quand il fera tout à fait noir et que personne ne puisse voir le ballon. Une fois, on a continué malgré la noirceur. C’est toujours comme ça dans les derniers jours de l’été. On a envie d’aller au bout de tout.

*

Si on commence à tropicaliser le Père Noël, il finira en sous-vêtement.
– Dany Laferrière, La Presse
20 décembre 1992

Noël, une fois seulement!

C’est arrivé l’année que mon oncle Jean a été muté comme directeur de la Centrale électrique de Vialet, un joli bourg situé entre Petit-Goâve et Miragoâne. Bien sûr, Vialet n’avait aucunement besoin d’une centrale électrique (aussi petite soit-elle) mais c’était une promesse électorale.

Malgré le titre ronflant de directeur, mon oncle Jean a d’abord considéré ce nouveau poste comme un échec dans sa carrière. En effet, avec son minuscule marché public coincé dans le poste de police et une église vétuste, Vialet n’était pas à la hauteur de ce jeune cadre ambitieux, curieux de tout, vorace de livres mystiques, rosicrucien et membre de la loge maçonnique de Petit-Coâve.

– Que peut-on faire à Vialet? se plaignait sans cesse mon oncle Jean à ma grand-mère.

Da prenait tout son temps pour se servir une tasse de café avant de soupirer:

– Il y a bien des gens là-bas et tu n’es pas meilleur qu’eux… Tu t’y feras comme tout le monde, Jean.

On était au mois de mai. Mois pluvieux. Vialet est entouré de marais. Des anophèles gorgées de malaria s’emparaient de la ville dès le crépuscule. Mon oncle Jean passait beaucoup plus de temps à Petit-Goâve, sur notre galerie, à se lamenter de sa situation désespérée, qu’à son bureau à Vialet. De temps en temps, surtout vers trois heures de l’après-midi, on voyait venir à vive allure un jeune homme à bicyclette qui ne prit pas la peine de s’arrêter pour crier dans notre direction:

– Ingénieur, on est en panne.

Mon oncle Jean, ainsi que Da l’avait prédit, commençait à s’y faire. Il passait de plus en plus de temps dans son hamac derrière la centrale à lire Les Grands Initiés ou L’Homme, cet inconnu, le célèbre ouvrage du Dr Carel.

Un midi, il est arrivé à notre galerie, le chapeau à la main, sans veste.

– Da, ils ne savent pas qu’Il existe.
– Assieds-toi, Jean, et sois plus clair.

Le temps d’une tasse de café.

– Les gens de Vialet, dit mon oncle Jean en martelant chaque mot, ne sont pas au courant à propos du Père Noël.
– Qu’est-ce que tu racontes là, mon fils!… Vialet n’est pas loin d’ici et même les gens des Palmes fêtent la Noël.
– C’est la vérité, Da: ILS NE LE SAVENT PAS.

-Et comment as-tu appris ça? demanda ma grand-mère de son air le plus sceptique.

– J’ai demandé à un enfant ce qu’il aimerait que le Père Noël lui apporte et il m’a regardé avec de grands yeux…

Da allait placer un mot.

– Attendez, Da… J’ai été voir son père et lui aussi ne savait pas de quoi je parlais…

Voyant que Da n’était pas encore convaincue…

– J’ai fait une enquête très discrète et, Da, je suis à cent pour cent sûr que cette ville ne sait rien de saint Nicolas… Oui, Da, je sais qu’il y a une église…

Mon oncle nous a quittés encore plus survolté qu’à son arrivé. On ne l’a plus revu pendant deux semaines.

– J’ai trouvé, Da, nous dit-il sans descendre de sa petite voiture. J’ai été voir le père Poupart, un vieux Breton qui sent la pisse et le mauvais vin, eh bien il fait partie d’un groupe de prêtres traditionnels qui veulent nettoyer l’église catholique de toutes ses fêtes païennes… Imagine, Da, ce vieux grigou n’a même pas voulu me recevoir parce que je suis franc-maçon…
– Et le député? demande Da en souriant.
– C’est un avare. Il croit que si on commence à parler du Père Noël, il sera obligé de faire des cadeaux aux familles nécessiteuses, aux orphelins… «C’est une fête qui coûte trop cher» m’a-t-il dit en me regardant dans les yeux…
– Et que comptes-tu faire?
– Da, je ne peux pas laisser passer ça… Noël a illuminé mon enfance… Je ne peux pas… Ces enfants doivent aussi connaître Noël… J’aurai besoin de Dany pour m’aider…

Je ne faisais rien. C’était les vacances de Noël. Je suis monté dans la petite voiture de mon oncle Jean et c’est comme ça que nous avons mis le cap sur Port-au-Prince. Mon oncle Jean pensait trouver un beau costume de Père Noël chez Biggio Frères ou chez Accra. On pouvait bien entendu louer le costume ou l’acheter.

– On va l’acheter, me dit joyeusement mon oncle Jean, comme ça on ne sera pas obligé de revenir chaque année…

On est passés dans une cabine d’essayage et ce fut, pour moi très drôle de voir mon oncle dans ce costume trop grand. Toute cette masse de cheveux blancs! Les yeux noirs! Mon oncle Jean semblait radieux. Je fus le seul à remarquer qu’il n’avait pas de moustache. Le Père Noël porte-t-il une moustache?

Mon oncle Jean était si heureux qu’il est rentré encore habillé en Père Noël à Petit-Goâve. Da n’a pas arrêté de rire durant tout le reste de la soirée.

L’après-midi du 24 décembre, mon oncle Jean est venu me chercher pour mettre au point les derniers détails. On a emballé les cadeaux dans la petite chambre au-dessus de la Centrale et tout de suite après mon oncle Jean a abordé avec moi les différents problèmes techniques auxquels nous aurons à faire face cette nuit. Par où s’introduire dans les maisons puisqu’il n’y a pas de cheminée dans les pays chauds? C’est alors que j’ai pris le risque de faire remarquer à mon oncle Jean que peut-être Noël est une invention uniquement pour pays froids… Ah, le coup d’oeil rageur!

– Non, tout le monde a droit à Noël, me dit-il.
– Même ceux qui n’en veulent pas.
– On ne refuse pas ce qu’on ne connaît pas…

C’était clair. On a répété le rire du Père Noël et ce n’était pas aussi difficile que je l’imaginais. Sauf que ce rire vient d’un homme très gras et que mon oncle était, à l’époque, maigre comme un clou. Donc pour ceux qui connaissent le pesant rire du Père Noël, la version de mon oncle pourrait paraître un peu fluette.

D’autres problèmes se présentaient que mon oncle Jean esquivait avec élégance.

La fée des étoiles? On n’en avait pas vraiment besoin. Les rennes? J’étais prêt à faire le renne au nez rouge, mais je n’avais pas l’âge de boire. On devra se contenter, dit un peu brutalement mon oncle Jean, de la petite voiture. Elle ne pourra pas prendre tous les cadeaux, ripostai-je. Faut-il porter les bottes même s’il n’a jamais neigé à Vialet? La réponse est oui parce que si on commence à tropicaliser le Père Noël, il finira en sous-vêtement. Et même le caleçon long…

Assez. Mon oncle Jean en avait assez.

On décida de faire ça le plus simplement du monde. Bien sûr, il allait porter le costume traditionnel avec les coussins pour faire la bedaine, la perruque blanche, les bottes et tout. Et c’est comme ça qu’on a attendu la nuit. J’avais peine à regarder mon oncle qui suait à grosses gouttes, coincé comme il était dans la minuscule pièce au dessus de la Centrale électrique. Vint le moment de sortir. On finit avec peine par tout (nous et les cadeaux) entasser dans la voiture. Le petit garçon qui avait ouvert grands ses yeux quand mon oncle lui avait parlé du Père Noël fut notre première destination.

Comment entrer? La solution la plus simple: en frappant à la porte.

Le père vint ouvrir, ne dit rien, referma la porte doucement et retourna à sa chambre. Il revint une minute plus tard. On l’attendait avec un sourire pour ma part et le rire du Père Noël que mon oncle Jean avait fini par imiter à la perfection. Il est plus facile, semble-t-il, à un maigre d’imiter le rire d’un gras qu’à un gras de faire le cri d’un maigre…

Qu’est-ce qui se passe?

L’homme était armé d’une machette et nous a poursuivi jusqu’à la place du marché. Il croyait que le diable le visitait! Il a si bien ameuté la ville que mon oncle Jean a été obligé de se déshabiller complètement pour venir reprendre la voiture. Il a conduit ainsi (nu comme un ver) jusqu’à Petit-Goâve. Et alors mon oncle Jean s’est mis à rire, de son vrai bon rire.

Quelques jours plus tard, on a reçu une lettre de Port-au-Prince. Mon oncle Jean a été affecté à un nouveau poste, vraisemblablement plus prestigieux, à la Capitale.

Aucun lien avec l’affaire du Père Noël.

Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière a passé son enfance à Petit-Goâve avant de travailler à Radio-Haïti International et au journal Le Petit Samedi Soir. En 1976, il s’établit à Montréal et neuf ans plus tard, il livre un roman, Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, qui deviendra aussi un film. Il publie ensuite Éroshima, puis L’odeur du café et enfin, il y a quelques semaines, Le goût des jeunes filles

*

Il est naturel d’aimer ce pays même si nous ne partageons pas les mêmes goûts. Et la meilleure raison que nous avons de le faire, c’est que nous sommes là, ensemble, et que nous habitons la même maison. Et qu’à force de nous côtoyer, nous partagerons, un jour, la même histoire.
– Dany Laferrière, Affiche officielle de la fête nationale du Québec
24 juin 1997

Le texte qui suit est sur l’affiche officielle de la Fête nationale du Québec, publiée par le Mouvement national des Québécoises et Québécois et le ministère des Affaires municipales du Québec. Bonne St-Jean à tous nos lecteurs.

«Il est naturel d’aimer ce pays»

Le texte reproduit ci-après, intitulé Québec, une histoire de coeur, apparaît à l’endos de l’affiche officielle de la Fête nationale 1997. Il est l’oeuvre de l’écrivain québécois Dany Laferrière.

Il est naturel d’aimer le pays

qui nous a vus naître et qui a vu naître aussi nos parents et nos grands-parents. Depuis de nombreuses générations, nous n’avons connu que ce ciel, ces arbres, ces rivières, ces saisons, et nous n’avons chanté que dans cette langue.

Il est naturel d’aimer le pays
où nous avons connu l’amour pour la première fois.
Ah, comme l’amour obligé peut être mortel!

Or nous savons que si nous sommes encore là, quelques siècles plus tard, c’est après d’âpres luttes livrées dans des conditions extrêmes. Nous avons dû faire face à la nature, aux animaux, aux autres et surtout à nous-mêmes. Combien de fois n’avons-nous pas eu envie de tout laisser tomber pour partir ailleurs?

Mais nous aimons ce pays même si nous n’avons pas tous les mêmes goûts. Certains n’attendent que l’été pour vivre, d’autres n’espèrent que la douceur de l’automne et ses coloris brillants, d’autres encore ne vivent que quand le froid est au plus vif, et d’autres enfin accueillent avec une certaine fièvre le printemps toujours gorgé de promesses.

Mais ce qui est vrai pour les saisons l’est aussi pour toutes les autres activités humaines. Ne faisons donc plus semblant d’aimer tout le monde tout le temps. Le contraste fort est aussi dans nos caractères. Et c’est toujours ainsi quand on laisse le coeur parler librement.

Il est naturel d’aimer le pays

qui nous a accueillis quand la dictature, la faim ou la foi aveugle nous en voulait à mort. Et, se souvenant de la légende du «Survenant», ce pays a mis à notre disposition: son ciel, ses rivières, ses saisons et sa langue.

Ah, comme l’amour obligé peut être mortel!

Or nous savons que si nous sommes encore là, quelques décennies plus tard, c’est après d’âpres luttes livrées dans des conditions extrêmes. Nous avons dû faire face à la nature, aux animaux, aux autres et surtout à nous-mêmes. Combien de fois n’avons-nous pas eu envie de tout laisser tomber pour retourner d’où nous venons?

Il est naturel d’aimer ce pays

même si nous ne partageons pas les mêmes goûts. Et la meilleure raison que nous avons de le faire, c’est que nous sommes là, ensemble, et que nous habitons la même maison. Et qu’à force de nous côtoyer, nous partagerons, un jour, la même histoire.

Mwen renmen ou, Québec.
Je t’aime Québec.

repris par Le Devoir (21 juin) et Le Soleil (23 juin)

*

Je suis en Amérique. C’est moi, l’Amérique!
– Dany Laferrière, Le Devoir
31 mars 2001

Ma découverte du Nouveau Monde

Petit-Goâve

Avant d’aller à l’école, à Petit-Goâve où j’ai passé mon enfance avec ma grand-mère, j’ai surtout parlé créole. Ma grand-mère, j’imagine, comme beaucoup d’autres grand-mères, m’a nourri d’histoires, de contes et de proverbes créoles (le créole étant la dernière langue créée en Amérique et la seule qui garde encore les traces vives de l’expérience coloniale). Dans cette initiation, il ne faut pas voir que cet aspect folklorique. Toute la vie quotidienne se passait en créole. C’est une langue que je parle sans y penser. Et c’est dans cette langue que j’ai découvert qu’il y avait un rapport intime entre les mots et les choses.

En créole, il y a des mots que j’aime entendre, des mots que j’aime dire, des mots qui me sont bons dans la bouche. Des mots de plaisirs, liés surtout aux fruits, aux variétés de poissons, aux désirs secrets (des mots à ne pas prononcer devant les grandes personnes), aux jeux interdits. Et aussi des mots solaires qu’on ne peut lancer qu’à haute voix, partout, et qui sont sonores, chauds et sensuels. Le mot « mango » évoquait pour moi non seulement l’odeur, le goût, la chair mais aussi le poids de la mangue. En plus, c’est un mot qui me faisait rire. Je le trouvais drôle, je ne sais pas pourquoi. Aujourd’hui, le goût de la mangue me ramène instantanément au temps magique de l’enfance.

L’école

Après ce long et magnifique apprentissage, j’appris avec ahurissement qu’il me fallait aller à l’école. Quelle idée absurde! Et pourquoi? Moi qui venais d’apprendre une langue tout seul sans voir les mots et sans grammaire, en moins de trois ans, et qui étais capable d’emmagasiner des centaines d’images, de mots, de situations dans ma tête, dans mon corps, dans mon coeur.

Moi, le jeune demi-dieu de la rue Lamarre qui régnais sur un monde vaste, complexe, grouillant, toujours affairé: le monde des bestioles. Les fourmis, les mouches, les papillons, les libellules détalaient à ma vue, sinon je les emprisonnais dans des bouteilles ou dans des boîtes d’allumettes. Il me fallait aller à l’école. Pourquoi? (À l’époque, je ne cessais d’interroger les gens sur tous les gens.) Pourquoi dois-je apprendre ce que je sais déjà? Ce sera en français cette fois, me dit-on.

Le français

Et c’est quoi, le français? Un fruit exotique? Une variété de poisson? Ou un mot obscène? Non, pire. C’est une nouvelle langue. Mais j’en ai déjà une, et j’en parle aussi une. Pourquoi apprendre une nouvelle langue? On n’arrivait pas à m’expliquer une telle absurdité. On me faisait comprendre que c’était essentiel d’apprendre le français si je voulais être traité comme un être humain et non comme un sauvage qui ne peut s’exprimer qu’en créole. Et qu’en parlant français, j’aurais la possibilité de converser avec des gens venus d’ailleurs (exactement le même argument qu’on utilise aujourd’hui pour vous pousser à vous brancher sur Internet: « Vous pourrez communiquer ainsi avec le monde entier »). Et si cela ne me disait pas d’échanger des stupidités avec quelqu’un que je ne verrais jamais…

On m’expliquait alors que la très grande majorité des livres et même ceux qui racontent mon univers sont écrits en français et qu’en fin de compte le français est une langue de civilisation. La conclusion paraissait simple même pour un enfant: si tu veux sortir de la sauvagerie, il te faudra parler français. Le français est la langue du gagnant, et le créole, celle du vaincu. Hé!, on a gagné la guerre de l’Indépendance en 1804, et c’est pour cela que nous sommes un pays et non une colonie. Des esclaves qui ont créé une république. Ce passage sans transition de l’état d’esclave à celui de citoyen. La seule vraie révolution d’Amérique.

Port-au-Prince

Quelque temps plus tard, je suis allé à Port-au-Prince continuer mes études secondaires. Et là, la bataille faisait rage autour de « la question nationale », comme on disait à l’époque. Des gens en colère entendaient redonner au créole sa vraie place. Celui qui parlait français était vu comme un traître, un acculturé. Et c’est encore la même chose dans toutes les anciennes colonies en Amérique. Tout ce qui reste après le départ du colon, c’est cet interminable débat sur la langue. La guerre des langues (la langue de la résistance contre celle laissée par le colon).

À partir des années 60, les jeunes gens commençaient à tout remettre en question. Et au début des années 70, tous mes amis se sont embarqués comme des marins en goguette dans l’affaire de la langue. La culture, cette culture européenne tropicalisée, était remise en question de toutes parts. Il ne s’agissait pas seulement de parler créole, il fallait vivre en créole. Et qui représentait le mieux cette manière d’être? Les paysans. On se dépêchait de manger, de danser, de faire de la musique, de faire la cour et surtout de parler comme les paysans.

Le créole avec un accent pointu (pendant longtemps, l’élite haïtienne avait le corps en Amérique mais la tête, au bout d’un long cou, se trouvait en Europe) n’était pas bien vu. C’était toléré dans la mesure où la transition se faisait rapidement. Les contes, les histoires, les proverbes de ma grand-mère étaient redevenus à la mode. On s’habillait même comme les paysans.

C’est dans cette atmosphère un peu survoltée et vaguement ridicule que j’ai dû quitter Haïti, poussé par les sbires de la dictature de Duvalier fils. Je portais, ce jour-là, une chemise bleu de Siam, à la manière paysanne. À peine si je n’avais pas la machette qui accompagne le paysan partout. Je crois que la machette (cette redoutable arme blanche) n’est pas admise dans les avions.

La course folle

Je n’étais pas le seul à quitter précipitamment Haïti. Cela faisait un moment depuis que les Haïtiens fuyaient la dictature, la faim, la sécheresse. Aujourd’hui, on dit qu’ils sont un million hors d’Haïti. C’est François Duvalier qui a déclenché cette folle course quand il s’est autoproclamé président à vie, en 1964. Des professeurs, des médecins, des ingénieurs, des infirmières, suivis de simples chômeurs qui vont former la classe ouvrière à l’étranger, ont pris le rude chemin de l’exil. Aujourd’hui, ce sont les paysans sans terre qui affrontent, sur de frêles esquifs, les tempêtes du golfe du Mexique.

Les Haïtiens sont partout en Amérique: à Montréal, à New York, à Boston, à Chicago, en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique, à Porto Rico, à la Jamaïque, aux Bahamas, au Venezuela, à Saint-Martin, en Dominicanie, à Cuba, à Miami. Je cite les pays et les villes où la présence haïtienne est assez forte pour avoir un certain poids social. Il se passe sous nos yeux quelque chose de vraiment révolutionnaire: la conquête de l’Amérique par le pays dont on dit qu’il est le plus pauvre de l’hémisphère.

Montréal

J’arrive à Montréal et je tombe tout de suite dans le débat national: celui de la langue. Je venais, il y a à peine cinq heures, de quitter un débat sauvage sur la langue où le français symbolisait le colon, le puissant, le maître à déraciner de son inconscient, pour tomber dans un autre débat aussi sauvage où le français représente, cette fois, la victime, le colonisé, celui qui demande justice face à l’anglais tout-puissant. Qui choisir? Mon ancien colonisateur: le Français. Ou le colonisateur de mon ancien colonisateur: l’Anglais.

Finalement, j’ai pris une décision mitoyenne. J’ai choisi d’additionner et non de soustraire les cultures. J’ai choisi de tenir compte de toutes les expériences coloniales. En un mot, de ne renier ni la culture du colon ni celle du colonisé. Mon but: devenir un écrivain américain écrivant directement en français. Qu’est-ce que cela veut dire?

Alors qu’il traduisait mon premier roman (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer), je fis comprendre à mon traducteur, le romancier David Homel, que ce serait facile puisque le livre était déjà écrit en anglais, seuls les mots étaient en français. La manière, en effet, était nord-américaine: un style direct, sans fioritures, où l’émotion est à peine perceptible à l’oeil nu. Le contexte aussi: la guerre interraciale où le sexe est le nerf. Rien de caraïbe, où l’érotisme est généralement solaire, tropical et consommable. Ici, le sexe est politique et se fait presque sans sentiment.

C’est la manière nord- américaine. Et pour écrire un tel livre, il m’a fallu me désinvestir de la culture coloniale franco-caraïbe. Mais on ne perd jamais tout à fait ce qui fait partie de nous. Cette culture européenne (plutôt française) m’habite et je ne suis pas prêt à jeter Montaigne, surtout quand j’ai découvert que derrière Baldwin (une des icônes de l’Amérique) se cache Montaigne, et derrière Miller, Cendrars.

Le phantôme de la France

On est loin des préoccupations des écrivains de la créolité. Mon combat ne se faisait plus avec la France. J’avais réglé le cas de la France d’une manière inusitée, en lui faisant affronter un monstre plus fort que lui: l’Amérique. Comment? Eh bien, j’avais découvert par hasard que je vivais en Amérique, qu’Haïti était en Amérique et non en Europe. Comme un enfant découvrant brusquement que le roi est nu.

Si la France, comme je le constatais (le cinéma, la littérature, la gastronomie puisque le hamburger et le Coke ont un tel succès là-bas, le sport avec les dieux du basket, etc.), se mettait à genoux devant l’Amérique, cette Amérique où je vis, alors pourquoi je baisserais la tête devant la France? Pourquoi ne pas adorer le vrai dieu au lieu de se mettre à plat ventre devant un demi-dieu? L’ancienne équation (j’adore la France qui adore l’Amérique) me parut immédiatement étrange.

Je n’ai qu’à me répéter sans cesse: je suis en Amérique. C’est moi, l’Amérique! Une découverte, à mes yeux, plus importante que celle de Colomb. Colomb n’avait découvert, en effet, qu’une nouvelle terre, mais moi, je découvrais mon identité sur cette terre. On se demande même comment la France s’y était prise pour m’enfoncer un tel bobard dans la tête. Me faire croire que je n’étais pas en Amérique! (On n’a qu’à penser aux Antilles françaises, où des Noirs vivent complètement branchés en France. Ou au Québec, où nous connaissons le nom et, certaines fois, les oeuvres d’écrivains français de troisième ordre tout en ignorant nos propres classiques.)

Il faut, malgré tout, applaudir le magicien. Le Barnum de l’identité. Quel exceptionnel tour de passe-passe! Faire croire à tant de gens qu’ils ne vivent pas complètement (mon corps est en Amérique et ma tête en France) à l’endroit où ils habitent, c’est fort. Chapeau!

La double colonisation

Il nous faut choisir, et de manière très soigneuse, de qui nous voulons dépendre (commençons d’abord par effacer en nous cette illusion d’indépendance) si nous ne voulons pas nous retrouver avec deux maîtres. Un vrai maître et son intermédiaire. Ne croyons pas que la tradition peut nous être d’une aide quelconque dans cette histoire. C’est une situation totalement nouvelle. La tradition (haïtienne dans ce cas-là) nous pousse à croire qu’un ancien maître est toujours plus bienveillant qu’un nouveau. Ce n’est pas sûr.

Méfions-nous aussi des espoirs que peut susciter le nouveau maître. Est-il possible pour les moins nantis de se frayer un chemin entre l’ancien maître et le nouveau? C’est tout l’enjeu de notre époque. Mais on se demande pourquoi je parle tant de maître quand, apparemment, il n’y a plus d’esclave. C’est que la question coloniale reste encore fondamentale pour comprendre ce continent. C’est son fondement même. Le secret de l’Amérique. C’est l’Haïtien en moi qui parle. Le Québec (mon autre pays), qui, lui, n’a pas connu l’esclavage, me souffle une autre histoire, moins contrastée, plus sereine. Ce pont entre l’Amérique et l’Europe. Mais quelle chance peut avoir un tel projet à une époque si violente?

Le phantasme de l’Afrique

Si je ne crois plus en la France, du coup se termine ma nostalgie de l’Afrique. Il faut la France pour que l’Afrique, cette Afrique-là, puisse exister dans ma tête. C’est un couple, et comme pour tout couple, on ne sait plus avec le temps qui avait raison ou qui avait tort. Frankly, my dear, I don’t give a damn. La France et l’Afrique m’ont créé. Si j’en élimine un, l’autre disparaîtra du coup. Cette Afrique mythique n’existe plus que dans la Caraïbe. C’est une invention d’intellectuels aux abois. Contre la trop puissante France, ils ont inventé cette Afrique.

Mais ça ne marche pas. C’est un leurre. Un rêve contre un mythe. Cet univers complètement artificiel a contribué à créer une élite intellectuelle véritablement schizophrène. La France colonisatrice et l’Afrique mythique. Réveillez-vous, les gars. Nous sommes en Amérique. Mais quelle Amérique? Intéressante question que je ne m’étais pas posée au début de cette quête identitaire. C’est vrai, quelle Amérique? Le Nouveau Monde fut ma réponse. J’ai découvert qu’en parlant de ma grand-mère dans cette petite ville de la frontière sud-ouest d’Haïti, Petit-Goâve, j’étais déjà au coeur du Nouveau Monde. Un monde à la fois réel et rêvé.

La créolité

Et c’est là que je rejoins brièvement la créolité (cette esthétique qui se propose de remettre en valeur la culture caribéenne) pour la quitter tout de suite sur la question de la forme. Pour moi, cette écriture créole, avec une telle surcharge de mots chatoyants, ne dit pas l’Amérique telle que je la connais. C’est plutôt une spécificité qui nous enfonce encore plus profondément dans le giron de la France. Un vieux débat qui se poursuit sur le terrain culturel entre le colonisé et le colonisateur. Ce qui fait qu’on pense encore en France à la littérature caribéenne comme à un juteux fruit tropical. Alors qu’à mon avis, la littérature peut parfois être une plongée dans les profondeurs de l’angoisse.

L’idée qu’on se fait de la littérature caribéenne (si vraiment la littérature peut être liée à un espace donné) me semble encore par trop physique et pas assez métaphysique. Comme si les individus nés dans la Caraïbe ne pouvaient pas parvenir à l’abstraction. Seul le concret nous est possible. L’ironie, c’est que nous (de quel « nous » s’agit-il? Enfin, on réglera ça une autre fois) sommes fondamentalement profonds (les proverbes, les chants sacrés, les vèvès du vaudou) dès que nous touchons à notre intériorité. Et plutôt folkloriques et vides, à l’instant que nous voulons plaire à l’autre. (C’est qui, « l’autre »? Fous-moi la paix avec tes questions!)

L’affaire, c’est que, malgré toutes mes bonnes résolutions, je n’arrive jamais à prendre une totale distance quand il s’agit d’Haïti. Alors, je mélange les pronoms. Il y a aussi que je suis double: à la fois du Québec et d’Haïti, à la fois du Nord et du Sud, à la fois « nous » et « l’autre » puisque j’ai choisi d’être une cible identitaire mobile.

Le monde matériel

Comment suis-je devenu un écrivain américain? En arrivant à Montréal, comme j’étais seul, sans parents ni amis, je me suis mis à travailler dans différentes usines (et cela, pendant près de huit ans). Ce qui a eu pour effet de changer totalement ma vision du monde. Imaginez qu’en Haïti, je vivais encore chez ma mère et mes tantes, qui s’occupaient de moi comme d’un jeune prince.

À 23 ans, je n’avais jamais encore vraiment travaillé; bien sûr, je faisais quelques chroniques culturelles dans les journaux et à la radio, mais cela me rapportait si peu que mon salaire me permettait à peine de payer un verre aux amis, d’acheter quelques bouquins, un ou deux disques par mois, ou d’inviter parfois une fille au cinéma. Je n’avais aucune responsabilité, ni aucun sens de la responsabilité, me contentant de regarder ma mère et mes tantes courir à droite et à gauche chercher l’argent du loyer, de la nourriture ou de mes vêtements. J’étais ce qu’on appelle un jeune intellectuel du Tiers-Monde. Plutôt livresque.

Le monde matériel n’existait pas pour moi. Et la chance de ma vie est arrivée quand j’ai dû partir précipitamment pour Montréal au lieu de Paris, qui était ma destination naturelle. Je suis devenu du jour au lendemain un ouvrier. Je ne tenterai aucunement de faire ici l’éloge de la condition ouvrière, au contraire: ce fut horrible dans tous les sens de l’expression. Mais cette situation nouvelle et inouïe m’avait permis de devenir responsable de ma vie.

J’avais brusquement les pieds sur terre. Quelle terre? L’Amérique. Un endroit où il est difficile d’éblouir les gens avec de jolies formules. Quand j’ai pris la décision d’écrire un livre, j’ai dû considérer le métier d’écrivain comme ma dernière chance pour sortir de l’usine où je crevais littéralement. Et ceux qui sont vite devenus mes dieux à l’époque (Miller, Baldwin, Bukowski) sont des gens de la rue qui ont fait entrer la rue dans leurs oeuvres.

Miami

Aujourd’hui, je vis à Miami. C’est une ville étrange. Pour les gens du Nord, c’est un cercueil. Chaque année, ils arrivent par cargaisons entières pour y mourir. Mourir au soleil est beau. Dans certains quartiers de Miami, on n’entend que les sirènes des ambulances. Surtout à l’aube. L’heure que les humains choisissent généralement pour partir en douceur.

Mais pour ceux qui viennent du Sud, Miami est un berceau. Ils arrivent de Cuba, du Pérou, de la Colombie, d’Haïti, du Nicaragua, du Venezuela, du Brésil (toute l’Amérique est ici aujourd’hui) avec l’espoir de naître une seconde fois. Dans ces quartiers, on entend sans cesse les sirènes des voitures de police recherchant la drogue qui permet de s’enrichir si vite. La vie facile. La mort brutale. C’est dans cette ambiance si particulière que j’aime lire Montaigne. Mon seul luxe, c’est de lire Montaigne, à Miami, un lundi matin.

Petit-Goâve, Port-au-Prince, Montréal, New York (où je suis resté si brièvement) et Miami. Voilà un trajet bien américain. Je connais cette faune et cette flore, et je connais aussi ces hommes et ces femmes. Je me sens chez moi sur ce continent. Le mien.

Dans 21 jours, à compter du 20 avril, Québec accueillera le Sommet des Amériques. Cette rencontre est une étape dans la création d’une zone de libre-échange entre les 34 pays (Cuba est exclu) du continent. La formation d’une vaste zone commerciale commune est aussi une bonne occasion de redécouvrir l’Amérique. C’est l’invitation que nous avons lancée à l’écrivain Dany Laferrière, qui nous raconte aujourd’hui sa propre découverte du Nouveau Monde. À compter de lundi, nous explorerons avec des scientifiques la nouvelle identité continentale en émergence et la manière dont le Québec y participe. D’ici au Sommet des Amériques, Le Devoir publiera plusieurs séries d’articles, dont deux démarrent aujourd’hui même, afin non seulement de vous aider à suivre la progression des négociations commerciales et à évaluer les enjeux sociaux, politiques et culturels d’une telle entreprise mais aussi de vous permettre de plonger aux profondeurs de l’âme d’un continent, le nôtre.
– Michel Venne

*

On est écrivain avant d’écrire la première phrase de sa vie. C’est avant qu’on l’est, pas pendant ni même après. Quand on commence à écrire, c’est déjà trop tard.
– Dany Laferrière, La Presse
23 avril 2001

Comment je suis devenu écrivain

Dany Laferrière, le porte-parole de la Journée mondiale du livre, est fatigué. Fatigué d’écrire, fatigué d’être un écrivain. Il explique pourquoi dans un petit livre distribué gratuitement aujourd’hui aux élèves de première année du collégial. Les chanceux ! Même si l’écrivain-qui-ne-veut-plus-en-être y raconte des choses que savent déjà ceux qui ont lu son autobiographie en dix livres, ce petit-dernier prouve une fois de plus que Laferrière est un grand conteur, un superbe écrivain. Pour vous le prouver, voici un extrait de Je suis fatigué (Lanctôt éditeur). Le livre sera en vente dans les librairies à la fin de la semaine.

JE VENAIS d’arriver à Montréal. Je ne connaissais personne. Un soir de cafard, je suis entré dans ce club de jazz. Nina Simone remplaçait Big Mama Thornton sur la minuscule scène du Rising Sun. Doudou Boicel, le propriétaire de la boîte, m’a tout de suite pris sous son aile.

– Je vais te donner un conseil, me dit Doudou après une bonne rasade de rhum, cherche-toi une fille pendant qu’il est encore temps.
– Je le regarde éberlué.
– L’été, ici, c’est la saison de chasse. Toute relation avec une fille doit débuter en été, se consolider durant l’automne pour enfin trouver un nid chaud durant les premier jours de grand froid.
– Et si on ne trouve personne ?
– Alors, mon petit, lâche Doudou avec un grand éclat de rire, tu te gèleras les couilles jusqu’au printemps prochain.
– C’est dur ici !
– T’as une spécialité ? me demande brusquement Doudou.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Un truc pour aborder les filles… Es-tu musicien ?
– Non.
– Tu ne m’aides pas, mon petit, jette Doudou d’un air profondément désolé… On sera obligé d’utiliser le vaudou.
– Je ne sais rien de tout cela.
– Et qu’est-ce que tu sais faire, mon pauvre ami ?
– Je suis lecteur, Doudou, je n’ai fait que ça de ma vie… je connais par coeur Kafka, Proust, Borges, Dos Passos, Joyce, Bukowski, Montaigne, Roumain, Horace, Baldwin, Dumas, Diderot, Miller, Gombrowicz, Tolstoï, Hemingway, Tanizaki, Depestre…

Doudou me regarde un moment, essayant de voir à quoi peut servir un tel talent. La voix éraillée de Nina Simone fait monter d’un cran ma déprime.

– Non, désolé, ça ne marche pas. Les filles qui aiment lire n’aiment pas forcément les lecteurs. Tu lis, elle lit: non, l’hiver serait trop long. Tu écris, elle lit, ça sonne mieux. Pourquoi tu n’écrirais pas plutôt, hein ? tu as assez lu comme ça…
– C’est pas aussi facile que ça, tu sais, Doudou.
– Écoute, tu pourrais faire un effort… je t’assure que ce ne sera pas aussi facile de passer l’hiver dans une chambre tout seul. Je connais deux Sénégalais qui se sont retrouvés dans un asile psychiatrique pour moins que ça. Boubacar et Diouf n’arrivaient plus à supporter le bruit du vent contre les fenêtres, ni ce froid soleil, ni les arbres sans feuilles, alors un jour de février ils sont sortis nus dans la rue par moins trente degrés. Un long silence.
– Mais si on n’a jamais écrit…
– Qui te parle d’écrire ! C’est de ta peau qu’il s’agit.
– Peut-être que je pourrai faire semblant…
– Hé, je ne parle pas d’un baratin pour passer un bon moment. Je te parle d’un tête-à-tête de six mois, car l’hiver dure ici jusqu’à la fin mai. Au bout d’un moment, elle découvrira ton subterfuge et te jettera à la rue.
– Que dois-je faire alors ?
– D’abord accepter le fait que tu es un écrivain.
– Tu veux que je me mente ?
– C’est un pari sur l’avenir.
– Je n’ai même pas de machine à écrire.
– J’en ai une vieille dans un coin… C’était à un Ivoirien. Je lui avais conseillé d’écrire, mais ça n’a pas marché, alors avant de rentrer chez lui à Abidjan, il me l’a apportée pour régler son ardoise.
– Ce n’est pas la première fois que tu conseilles à quelqu’un de devenir écrivain.
– Oui, chaque fois que je tombe sur un type qui ne sait ni chanter ni danser… que veux-tu que je fasse d’un faux Nègre !
– Est-ce qu’au moins un est devenu écrivain ?
– Aucun, lance Doudou avec ce terrifiant éclat de rire… D’un point de vue strictement statistique, tu as toute ta chance.

Le temps de boire un verre de mauvais rhum guadeloupéen.

– Ce rhum est trop bon, jette Doudou. Il vient de mon pays.
– D’accord, tu peux me passer ta machine à écrire.
– Voilà qui est parlé… Je me suis toujours dit que, pour être écrivain, il ne s’agit pas de savoir écrire mais de se trouver au pied du mur.

Il repart à rire, ce qui réveille Nina Simone qui somnolait en interprétant une chanson de Barbara.

– On est écrivain avant d’écrire la première phrase de sa vie. C’est avant qu’on l’est, pas pendant ni même après. Quand on commence à écrire, c’est déjà trop tard.
– Si tu sais tout ça, Doudou, pourquoi tu n’écris pas ?
– Moi, je ne suis pas écrivain. Mon truc c’est de faire marcher cette boîte… Et puis, j’ai toujours du monde autour de moi, alors que je vois l’écrivain comme un être désespéré et seul.

Nina Simone termine au même moment son tour de chant, une cigarette à la bouche et un verre de vin à la main. C’est comme ça que je veux écrire.

*

Quand je suis dans une ville, je l’habite; quand je n’y suis plus, c’est elle qui m’habite.
– Dany Laferrière, La Presse
11 novembre 2001

Un aller simple

Depuis les premières colonies au Canada, le phénomène de l’immigration a toujours été inextricablement lié à l’identité de notre pays. L’entrelacement entre l’expérience des immigrants et l’histoire nationale est au coeur de la mosaïque culturelle que les Canadiens célèbrent aujourd’hui. Au cours des prochaines semaines, La Presse explorera ce phénomène par le biais des histoires personnelles de cinq auteurs renommés. Aujourd’hui Dany Laferrière, la semaine prochaine Ken Wiwa et ensuite Moses Znaimer, Ying Chen et Alberto Manguel.

Je débarquai un matin d’été 76, en pleine euphorie olympique dans un Montréal survolté. Les agents d’immi gration tentaient de repérer dans la foule des arrivants le moindre terroriste. Certains pays africains venaient de boycotter les jeux de Montréal à cause de la présence de l’Afrique du Sud. Et dans l’avion même, la rumeur circulait qu’à cause du boycott africain les Noirs n’étaient pas chaudement accueillis à Montréal.

Les gens n’ont aucune idée de la somme de rumeurs qui circulent dans un avion venant du tiers-monde. On se demande comment font ces faux touristes venant des pays les plus pauvres de la planète pour, sans quitter l’avion ni recevoir d’autres informations que celles concernant la météo, savoir de manière si détaillée l’état d’esprit des agents d’immigration du Canada. Quelqu’un dans l’avion fit remarquer que nous n’étions pas concernés par ces mesures d’expulsion pour la simple raison que, même étant aussi noirs qu’eux, nous ne sommes pas pour autant des Africains mais des Haïtiens. Il faut le faire savoir tout de suite aux autorités canadiennes avant qu’on ne nous refoule à cause de cette similitude de couleur. Dans ce cas ce sera du racisme, a lancé une dame. Quelqu’un a ajouté qu’on pouvait comprendre à la rigueur l’attitude plutôt brutale des agents canadiens envers les Africains qui ont boycotté les jeux (même si ceux-ci avaient une bonne raison de le faire) mais étendre cela aux Haïtiens qui participaient tout de même avec une forte délégation de trois athlètes accompagnés de douze officiels, ne pouvait être que du pur racisme.

Faut-il leur préciser que Haïti n’est pas l’Afrique? Tous les Noirs ne sont pas des nègres. Et les Haïtiens qui ont conquis leur indépendance contre la France napoléonienne par le fer et le sang depuis ce premier janvier 1804 continuent de refuser qu’on les confonde avec ces Africains qui n’ont eu leur indépendance que, dernièrement, dans les années 60. Bon, en Haïti, c’est comme cela, la fibre patriotique n’est jamais loin. Et une étincelle peut mettre le feu aux poudres. Ce n’est pas pour rien qu’un ami haïtien décrivant plus tard la différence entre le Québec et Haïti eut à dire que si au Québec le sang a une odeur d’eau de Cologne, en Haïti c’est l’eau de Cologne qui a une odeur de sang.

Je crois qu’on était presque à l’atterrissage quand un homme derrière moi a émis l’hypothèse que précisément, dans un tel cas (le boycott des Jeux olympiques de Montréal à cause de la présence de l’Afrique du Sud) nous devons nous ranger du côté de nos frères Africains. Tous les Haïtiens dans l’avion ont applaudi et ont promis de refuser tout à l’heure le visa d’entrée au Canada pour protester contre la participation de l’Afrique du Sud à ces Jeux de Montréal. Naturellement chacun sait que cela se passera autrement dans la réalité.

Cela s’est passé de manière étrangement facile pour moi avec l’agent d’immigration. Les questions d’usage. J’avais bien appris ma leçon. Un ami qui avait déjà vécu au Canada m’avait bien expliqué l’affaire: la seule chose que les agents d’immigration détestent c’est qu’on ne réponde pas directement à leurs questions. Alors qu’en Haïti c’est carrément impoli de répondre simplement à une question posée. Il est impératif de faire une petite digression sinon votre interlocuteur reçoit la réponse comme une gifle sèche. Quand on m’a demandé mon nom alors que l’agent tenait bien en main mon passeport où mon nom s’étalait en toutes lettres, je n’ai pas pensé, comme mon prédécesseur, que l’agent d’immigration ne savait pas lire, ni même qu’il me prenait pour un idiot. Je me suis simplement dit que les Canadiens (à l’époque en Haïti, le Québec n’existait pas, on ne connaissait que le Canada qui était pour nous un pays totalement francophone) sont bien différents des Haïtiens. Voilà encore une bonne raison pour voyager.

L’agent d’immigration a vite compris que j’étais prêt à collaborer. Pour lui, un homme du tiers-monde qui répond directement à des questions en apparence banale (nom et adresse par exemple) sans tenter aucune explication supplémentaire, eh bien cet homme a déjà fait la moitié du chemin vers cette intégration rêvée dans la culture d’accueil. L’idée c’est de faire le plus vite possible de ces immigrants de bons petits Canadiens qui auraient rapidement ingurgité les us et coutumes du pays. L’agent me sourit tout en rendant mon passeport.

Me voilà déjà à la section des douanes. Et cette énorme femme, juste devant moi, en pleine discussion avec le douanier.

Le douanier: Aviez-vous déclaré ces mangues, madame?

La grosse femme: Où sont les mangues? Mais ce ne sont pas des mangues!…

Le douanier: Mais madame, je vois ici des mangues…

La grosse femme: Ce ne sont pas des mangues… Je vous le dis parce que c’est moi qui ai planté le manguier. Et c’est ce matin, juste avant de courir à l’aéroport que je suis allé cueillir moi-même ces mangues…

Le douanier: Je comprends tout cela, madame, mais ces mangues…

La grosse femme: Pourquoi vous les appelez des mangues… Je viens de vous expliquer que ce ne sont pas des mangues au sens où vous l’entendez…

Le douanier fait un geste las de la main pour dire qu’il jette l’éponge. Et la grosse femme, avec un magnifique sourire, pousse vers la sortie son chariot rempli de lourdes valises.

Elle a gagné mais jusqu’à quand le Canada acceptera-t-il cette étrange manière de voir la vie? Des mangues dont il ne faut pas dire qu’elles sont des mangues. Il y a bien sûr cet autre débat à propos de la place de l’individu dans la société. Dans le sud (ou le tiers-monde), l’être humain semble être encore plus important que les lois, bien que les tontons-macoutes les prennent souvent pour des canards sauvages. C’est pour cela qu’il y a cette difficulté là-bas à obéir à la constitution. Chaque citoyen entend être traité sur un plan personnel, et ce qu’il a à dire pour sa défense lui semble toujours plus précieux que n’importe quel règlement. Alors que dans le nord, les institutions existent précisément pour empêcher que le citoyen puisse se croire un être singulier. Nous sommes tous égaux. Seule l’harmonie collective prime. En Haïti, l’anarchie règne. Et malgré la terrible dictature qui les écrase, les gens croient fermement que leur organisation sociale est préférable à ce qu’on trouve dans les pays occidentaux. En Haïti tout est centré sur l’individu. De façon négative (la dictature) comme de manière positive (on croira aisément celui qui affirme qu’une mangue n’est pas tout le temps une mangue). Pourquoi? Eh bien parce que tout compte fait un être humain nous semble plus important qu’une mangue. Cette manière de voir le monde peut vous plonger quelquefois un interlocuteur non avisé dans une certaine confusion. J’ai pensé assez tôt qu’il me fallait maronner, du moins intellectuellement, si je ne voulais pas perdre la tête. Dans mon cas: faire semblant d’accepter une culture tout en essayant par tous les moyens de la dynamiter. Mais on ne peut pas tenir longtemps une telle position.

Me voilà dans la ville. À Montréal. Les gens sont à la fête. Les Jeux olympiques représentent pour cette ville le plus important événement (à la fois social et sportif) depuis l’exposition universelle de 1967. Je suis très heureux de tomber sur une ville en pleine effervescence. La joie manifeste que je lis sur les visages des Montréalais me change un peu du drame haïtien. On est en plein été. Les filles portent de si courtes jupes, ce qui me met les nerfs à vif. Les jeunes gens s’embrassent à pleine bouche dans la rue. C’est si nouveau. À vrai dire, tout est nouveau pour moi. Et même aujourd’hui, vingt-cinq plus tard, je suis encore abasourdi par ce changement. Je venais de quitter un pays si fermé sur le plan sexuel, si dur sur le plan politique, si terrible sur le plan social (la faim, la santé, l’éducation) pour tomber brusquement dans le Montréal de 1976. La première chose qui m’a impressionné c’est l’absence de tontons-macoutes, c’est-à-dire ces voyous armés par l’État. Je me souviendrai toujours de la première fois que j’ai assisté à une altercation entre un policier et un jeune hippie. Le jeune hippie agressif, presque insultant (au fait il ne défendait que ses droits), tandis que le policier gardait constamment son calme. Finalement, le policier est parti sans pouvoir libérer le banc du parc sur lequel était couché le jeune homme. Je ne comprenais pas ce pays où un jeune voyou (en Haïti un type habillé ainsi ne peut être qu’un voyou) pouvait mettre en échec la police. À la fin, le jeune hippie m’a fait en souriant un signe dont je ne savais pas si c’était le V de la victoire de Churchill ou le fameux signe de la paix des hippies. Était-ce pour me faire savoir qu’il avait vaincu le dragon ou pour m’accueillir fraternellement sur son territoire?

Deux semaines à peine plus tard, je marchais tranquillement dans une petite rue bien sombre quand une voiture s’arrêta brusquement derrière moi. On m’interpelle assez rudement, je me retourne pour voir deux revolvers pointés sur moi. L’instant d’après, j’étais étalé sur le capot d’une voiture de police, jambes écartées. Fouille en règle. Ma situation semblait assez compliquée du fait que je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Ils parlaient avec un fort accent joual. Bon, me dis-je, le seul comportement à garder en face d’un policier et cela n’importe où dans le monde, c’est le silence. Et tête baissée. Voilà la première grande leçon que j’ai apprise instinctivement en Amérique du Nord. L’un des policiers est entré dans la voiture tandis que l’autre me tenait toujours en joue. Il est ressorti un moment après en me lançant que je pouvais partir. Il l’a fait sur un ton vraiment agressif comme s’il semblait vraiment désolé de devoir laisser s’en aller ainsi dans la nature un tel criminel. J’ai marché un peu avant de me retourner pour leur faire face. Je sais que c’était téméraire de ma part, mais je ne pouvais accepter que cela se termine de cette manière.

– Pourquoi m’avez-vous interpellé, ai-je demandé sur un ton nettement poli?

Les deux policiers me jetaient un regard étonné. Comme je ne bougeai pas, l’un d’eux me lança:

– On cherche un Noir.

Et l’autre d’ajouter:

– Fais pas le fin avec nous!

Je ne comprenais pas exactement le mot « fin », mais je savais qu’il voulait me faire comprendre que j’avais, en faisant cette demande, franchi une frontière. J’ai passé les deux événements au peigne fin durant une bonne journée afin de comprendre, au-delà du racisme, ce qui les différenciait l’un de l’autre. Avec le jeune hippie, cela s’est passé le jour et dans un parc public assez bien fréquenté. Peut-être que les policiers qui travaillent le jour, dans le Quartier latin, sont différents de ceux qui opèrent la nuit dans les ruelles sombres. Ou si ce sont les mêmes, ils ont des mandats différents. Donc le même hippie, la nuit, dans une ruelle sombre avec deux policiers recherchant un criminel, aurait eu un comportement différent de celui qu’il avait dans le parc (il aurait été moins sûr de ses droits). Un autre point a attiré mon attention: la question de l’accent. Je n’avais rien compris à ce que disaient les policiers. Bien sûr, j’avais eu le comportement universellement admis en face d’un policier: le silence. Mais ce ne sera pas tout le temps suffisant. Il me faut tout de suite plonger dans la culture québécoise pour, non seulement comprendre ce qui se dit autour de moi, mais aussi pouvoir décoder assez rapidement les gestes, les signes, tous les non-dits de cette nouvelle société. Sinon, je suis un homme en danger.

Jeunesse Canada Monde

C’est un ami avec qui j’ai fait Jeunesse Canada Monde, Paul, qui m’a fait découvrir la banlieue aisée de Montréal. Ses parents sont sympathiques. Le père est un péquiste farouche. La mère ne s’intéresse qu’à sa famille. Famille typique. C’est dans cette maison que j’ai tout appris à propos de la politique au Québec. Je pensais que les gens d’ici ne connaissaient pas la discussion politique. Que le chef de l’État était un bon père de famille, catholique, qui dirigeait son pays comme sa famille. J’ai vite compris que c’était beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Ne vous fiez pas à ce visage innocent, ce parfum de campagne, ni cette espèce d’honnêteté paysanne (au début, je pensais que les Québécois ne savaient même pas mentir) qui flotte dans l’air. On a l’impression en arrivant ici que c’est un pays sans passé. Eh bien non, ils ont eux aussi eu (moi c’est Duvalier père) un homme fort qui a dominé leur conscience (Duplessis). Duvalier a régné en Haïti avec l’aide du vaudou. Duplessis, lui, a misé sur l’aide de l’église catholique. Duvalier a beaucoup joué sur le nationalisme pour rester au pouvoir. Duplessis, aussi. Bon, Duplessis n’a heureusement pas eu de tontons-macoutes à sa disposition. La différence se trouve dans la stratégie utilisée par chacun de ces deux peuples pour sortir de cette époque de grande noirceur. Les Haïtiens, obsédés par l’Histoire, n’ont voulu voir la question que sur le plan politique. Les Québécois ont accompli une révolution tranquille basée sur l’éducation et la laïcisation des pouvoirs publics. Et la culture aussi. Ils ont fini par ouvrir grandement les fenêtres. De l’air pur s’est engouffré dans la maison. Les Haïtiens pataugent encore dans la boue de la dictature.

Ce matin-là, me voilà assis en face du père de Paul, pour le petit-déjeûner. Paul était en train de cuver sa cuite d’hier soir.

– Mais ça alors! Ça alors! Jamais, je n’aurais cru cela… Claude Ryan qui demande dans son éditorial du Devoir de voter pour le Parti québécois.

Le Devoir étant le grand quotidien intellectuel du Québec. Quelqu’un, dernièrement, m’a expliqué que Le Devoir est au Québec ce que Le Monde est à la France. Le père de Paul me passe fébrilement le journal. Un long et copieux éditorial truffé de nuances et de réserves pour dire qu’il est contre la raison d’être du parti pour qui il demande de voter pour (on ne fait pas plus jésuite). En Haïti, on ne pense qu’à éliminer physiquement son adversaire politique. Ici, on demande de voter pour lui si on pense que c’est la chose raisonnable à faire. La raison. En Haïti, un adversaire politique est un ennemi. La passion. Seigneur!, je ne vais quand même pas tomber dans la formule de Senghor qui affirme que « la raison est hellène, et l’émotion, nègre ».

– Quelle est l’importance d’un tel éditorial? Je demande.
– Énorme. Quand votre pire ennemi se range de votre côté, il n’y a pas de meilleure propagande…
– Et qu’est-ce qui va se passer quand le Parti québécois va arriver au pouvoir?
– On va enfin poser la question.
– Quelle question?
– On va enfin demander aux Québécois s’ils entendent vivre dans un pays indépendant ou rester une province.
– Ah bon, en Haïti on a fait une guerre nationale pour avoir notre indépendance. Je n’avais jamais pensé qu’un pays pouvait devenir indépendant simplement en posant une question à ses habitants: voulez-vous être indépendant?

Il me regarde de cette manière inquiète. Je venais de lui gâcher ce plaisir que lui avait procuré l’éditorial du Devoir. Quel malentendu! car j’étais en totale admiration devant le travail de fond accompli par le peuple québécois. Je préfère le matin calme au crépuscule sanglant.

Dans un taxi haïtien. Montréal. 16 nov. 1976 (le lendemain de la victoire du Parti québécois).

Le chauffeur se tourne vers moi.

– Tu es Haïtien?
– Oui, je sais.
– Tu as regardé les élections hier?
– Magnifique! Le Parti québécois est enfin arrivé au pouvoir.
– Depuis combien de temps es-tu ici? Me demande-t-il sur un ton assez brutal.
– Cinq mois.
– O.K. Je vais te dire quelque chose. Ce pays appartient aux Haïtiens. On est partout. Dans les écoles, dans les hôpitaux et pas uniquement comme malades, dans les usines, partout… Avec le taxi, on contrôle la rue, la nuit comme le jour. On sait exactement ce qui se passe dans la politique avant tout le monde. La semaine dernière, j’ai pris le premier ministre Bourassa deux fois dans mon taxi. Et on a longuement causé. Monsieur Bourassa a compris qu’il ne fallait pas minimiser l’importance des Haïtiens ici au Québec. Mais il l’a compris trop tard. Mon beau-frère, le mois dernier, a pris Trudeau. Trudeau est un rusé. On ne peut jamais savoir ce qu’il pense.
– Si vous êtes si puissants pourquoi n’occupez-vous pas des postes de direction au lieu de faire le taxi?
– Ceux qui ont vraiment le pouvoir ne doivent jamais se faire voir. Tu as vu la communauté italienne. Elle a trop montré sa force, et aujourd’hui, on n’entend plus parler d’elle. Mais…
– Mais quoi?
– On est en danger en ce moment. Si on les laisse faire, les Québécois vont nous prendre ce pays.
– Vous venez juste de me dire que le vrai pouvoir ne doit jamais montrer son visage.
– Là c’est différent… Il faut agir. Tiens ma carte. Appelle-moi. On a une réunion ce soir au sous-sol de l’église Notre-Dame.

Voilà la grande différence entre les Haïtiens et les Québécois. Les Québécois pensent politique uniquement en termes d’indépendance. Tandis que les Haïtiens ne pensent qu’au pouvoir. Chaque chauffeur de taxi haïtien croît fermement que s’il le voulait vraiment, il pourrait devenir premier ministre du Québec. En attendant d’être président d’Haïti. Le pouvoir au Québec, ce n’est que pour faire passer le temps un peu ennuyeux de l’exil.

Les gens du nord croient que l’hiver, surtout la neige, constitue l’événement capital du voyage. Mais c’est le mouvement sur l’échelle sociale qui me fascine. On passe brusquement du statut enviable en Haïti d’intellectuel petit-bourgeois à celui d’ouvrier. Et il ne s’agit pas d’un emploi d’été comme cela arrive aux jeunes étudiants nord-américains. La première journée que je me suis retrouvé devant une machine, il m’a fallu un long moment pour comprendre ce qui m’arrivait.

En Haïti, la situation économique est peut-être désastreuse, mais j’avais un statut social. Mon père était journaliste, très brièvement maire de Port-au-Prince, sous-secrétaire d’État et diplomate pour finir. Ma mère, archiviste. Mes grands-parents vivaient confortablement à Petit-Goâve. Et me voilà devant cette machine conçue pour me broyer (j’ai failli perdre un bras le premier jour), en présence de tous ces gens qui croient que c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

J’ai passé l’après-midi dans les toilettes de l’usine à réfléchir à ma nouvelle condition. J’étais un ouvrier, un immigrant et un Noir. Banco! Le fond de la cale. Je suis rentré chez moi. J’ai tout éteint. Je me suis assis au milieu de la pièce, dans le noir. Pour la première fois de ma vie, je ne réfléchissais pas à un problème politique, littéraire ou philosophique, mais bien à ce qui m’arrivait dans la vie quotidienne. La vraie vie, comme on dit au Québec. La question n’était pas ce que j’allais devenir, mais plutôt ce que je comptais faire de moi-même. C’était à la fois affolant et excitant. J’étais seul dans cette ville. Le tronc de l’arbre généalogique. Personne avant moi, et pas encore de descendance. Je ne suis plus ici un fils, mais je ne suis pas encore un père. Moi seul. L’arbre penchera suivant la direction que je lui donnerai.

Les nouveaux copains québécois avec qui je passais mes nuits dans les bars venaient pour la plupart de ces pimpantes petites villes de banlieue entourant Montréal. Ils ne s’éloignaient en fait pas trop loin du nid familial. De temps en temps, quand cela allait trop mal pour eux, on ne les voyait plus pendant une ou deux semaines pour apprendre qu’ils étaient allés se refaire une santé à la maison familiale. Quant à moi, il n’y avait personne derrière moi. Sans filet. Et c’est ce qui m’a sauvé.

L’hiver bien au chaud en… prison

J’avais un copain sénégalais qui débarquait à la maison toujours au début de printemps. On ne savait pas où il passait l’hiver. L’hiver est la période de l’intimité profonde. Les gens nés ici savent peut-être comment y faire face, et même il y en a qui l’aiment. Ceux qui le détestent filent vers le Sud.

Je ne peux pas imaginer le Sud (là où il fait chaud) comme un endroit de vacances, j’aurai l’impression de perdre tout sens de l’origine. Je viens du Sud. Le Sud ne sera jamais synonyme de plaisir pour moi. Le Sud ne chante pas dans ma tête. Lieu grave. Le froid me terrorise. J’ai su par hasard que mon copain passait l’hiver généralement dans un hôpital psychiatrique. Régulièrement, il se mettait nu au milieu de la neige, et la police venait le cueillir. Il faisait l’arbre. L’homme est un arbre sans feuille qui marche.

Un autre copain, haïtien celui-là, passait l’hiver en prison, à Waterloo. Il paraît qu’on est bien traité là-bas. Il a su cela par hasard. Il a été arrêté un jour à cause de billets de contravention qu’il n’avait pas payés. Et en prison un grand barbu lui a expliqué qu’il y a cette petite prison magnifique où il a l’habitude de passer l’hiver sans trop se faire chier. Rien à payer. Aux frais de l’État. Un jour que mon ami était fauché, il a essayé (ne me demandez surtout pas comment on fait pour y aller, j’ignorais qu’on pouvait choisir sa prison) et depuis il y passe l’hiver à lire Dostoïesvki. Il est dingue de Dosto. Quand on habite en ville et qu’on ne possède pas un chalet dans les Laurentides, les seuls endroits vraiment propices au repos et à la réflexion, ce sont les prisons et les hôpitaux. Encore faut-il tomber sur un bon, comme Waterloo.

Le goût de la sapotille

Je n’ai pas su exactement quand j’ai perdu le goût de la sapotille. Même en Haïti, on en trouve de moins en moins. Je me souviens de ce voyage à travers le pays (Haïti) avec l’écrivain Jean-Claude Charles basé plutôt à Paris, lui. On cherchait fébrilement une sapotille. Le goût de ce fruit me hantait littéralement. Charles trouvait drôle mon obsession, mais la prenait au sérieux. Tout individu recherche une odeur ou un goût disparu de son environnement émotionnel. Pour moi c’était la sapotille. On demandait partout où l’on passait s’il n’y avait pas un sapotillier. Les paysans souriaient tout en secouant négativement la tête. Sans le goût de la sapotille, j’avais l’impression qu’Haïti s’éloignait sensiblement de moi. L’ironie c’est que la sapotille ne m’intéressait pas spécialement quand je vivais en Haïti. Comme ça, n’importe quand et surtout n’importe où, un goût (plutôt la nostalgie d’un goût) peut surgir en vous venant des profondeurs de l’enfance.

Je me souviens encore que lors de ce voyage, je n’ai cessé de rêver de Montréal, ce qui ne m’était jamais arrivé durant tout mon séjour à Montréal. À l’époque, le jour j’étais à Montréal tandis que Port-au-Prince occupait mes nuits. Quand je suis à Port-au-Prince c’est plutôt Montréal qui occupe mes nuits. Aujourd’hui, je suis à Miami, mais je n’ai jamais rêvé de cette ville. Je fais plutôt un rêve assez étrange: je me vois à Montréal, sur la rue Saint-Denis, alors que les couleurs et les odeurs sont encore port-au-princiennes. Quand je suis dans une ville, je l’habite; quand je n’y suis plus, c’est elle qui m’habite.

PASSAGES VERS LE CANADA est une initiative de l’Institut du Dominion, un organisme sans but lucratif consacré à la promotion de l’histoire du Canada. L’Institut reçoit un soutien financier du ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration du Canada.

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Entre 2002 et 2007, Dany Laferrière a publié 204 chroniques au cahier Arts et Spectacles de La Presse.

2002-2007, La Presse [accès sur demande]

2002-11-24-Rater sa première chronique
2002-12-01-Loin du monde
2002-12-08-Écrire pour voyager
2002-12-15-Changement de rythme
2002-12-22-Mon île
2002-12-29-Le tour de France

2003-01-05-L’année Toussaint
2003-01-12-Une surdose de cinéma
2003-01-19-Les identités flottantes
2003-01-26-Voyage au coeur de l’image
2003-02-02-Le nobel et le fou
2003-02-09-L’Invitation au voyage
2003-02-16-Le voyageur immobile
2003-02-23-L’Identité nègre
2003-03-02-Un homme du froid + couv.
2003-03-09-C’est l’histoire mon vieux
2003-03-16-L’Amérique inquiète
2003-03-23-L’Amérique sur deux fronts
2003-03-30-La guerre à la Télé
2003-04-06-Nuit d’angoisse
2003-04-13-Mon village à Montréal
2003-04-20-Hemingway: la brute au cœur fragile
2003-04-27-Une gifle mondiale
2003-05-04-Radiographie d’un Festival
2003-05-11-Un peuple de peintres
2003-05-18-Miron, ce compagnon de voyage
2003-05-25-Mes jeunes filles à Point-à-Pitre
2003-06-01-Impressions de la Caraïbe
2003-06-08-L’hôtel Amazonia de Cayenne
2003-06-15-Mexico aux doigts de pluie
2003-06-22-La mort d’un dandy
2003-06-29-Écrire en été
2003-08-24-Le gros oeil crevé du monde
2003-08-31-La grande pénombre
2003-09-07-De quel pays est un écrivain?
2003-09-14-Une journée en pyjama
2003-09-21-Mais où sont passés les paysans?
2003-09-28-Méditation sur le temps, la haine et le baiser
2003-10-05-Sur la route
2003-10-12-Une visite chez l’oncle Alfred
2003-10-19-manquante La Presse 19 octobre 2003
2003-10-26-Sous le ciel de Paris
2003-11-02-N’Djanéma sous les étoiles
2003-11-09-Djamena. La danse sur le volcan
2003-11-16-La mort dans la baie des Chaleurs
2003-11-23-Le village du livre
2003-11-30-Un nouveau pays en 10 leçons
2003-12-07-Il neige à Port-au-Prince
2003-12-14-Ma vie dans une valise
2003-12-21-Un éloge du thé vert
2003-12-28-Ôte ta langue de ma bouche

2004-01-04-Haïti (1804-2004)
2004-02-01-Écrire en mouvement
2004-02-08-Du carnaval à la révolution
2004-02-15-Une visite chez ma mère
2004-02-22-Le petit train des langues
2004-02-29-La résistance d’un peuple
2004-03-07-Le sourire du malin
2004-03-14-de petit rien
2004-03-21-où suis-je?
2004-03-28-un monde débordé
2004-04-04-voyage littéraire dans la campagne française
2004-04-11-un samedi soir à dublin
2004-04-18-désir d’ailleurs
2004-04-25-le chat du roman
2004-05-02-une légère déprime
2004-05-09-safari-photo à bagdad
2004-05-16-la mort artisanale
2004-05-23-premier roman
2004-05-30-un monde sans père
2004-06-06-Le roman de Foglia
2004-06-13-L’Invention de l’Amérique moderne
2004-06-20-Allez en Haïti
2004-06-27-La Caraïbe en crise et en poésie
2004-09-12-La mort du poète
2004-09-19-Écrire sa vie
2004-09-25-le malheur a un visage
2004-10-03-De quoi donc est faite la vie
2004-10-10-une année à rêver
2004-10-17-des instantanés de Paris
2004-10-24-Le spectacle de la misère
2004-10-31-un après-midi à Los Angeles
2004-11-07-L’exil est un roman
2004-11-14-voulez-vous baiser un peu le ton s’il vous plait?
2004-11-21-Éloge de la lecture
2004-11-28-Un cadavre dans le placard
2004-12-05-Le Québec et la religion. À vous la parole
2004-12-12-Jacmel au crépuscule
2004-12-19-Port-au-Prince en flammes

2005-01-09-Comment le livre circule-t-il dans la vie
2005-01-16-Le droit de ne rien faire
2005-01-23-Pourquoi lisez-vous?
2005-01-30-Les choses de la vie
2005-02-06-Les Noirs ont tout le mois
2005-02-13-Chronique du temps perdu
2005-02-20-Un dimanche à Central Park
2005-02-27-Mythologie urbaine dans le cinéma américain
2005-03-06-Buffet à volonté
2005-03-13-Le Saumon angoissé
2005-03-20-100ème chronique!- Parlez-vous Danois?
2005-03-27-l’identité de l’homme et la nature animale
2005-04-03-Franketienne, Bush, le Pape… cherchez l’erreur
2005-04-10-Une conspiration par le bruit
2005-04-17-Le livre vaut le voyage
2005-04-24-Borges, le bibliothécaire aveugle
2005-05-01-La vie en miette
2005-05-08-Tout dans le même panier
2005-05-15-Le train des écrivains
2005-05-22-Éloge de la trahison
2005-05-29-L’oeil du cyclope
2005-06-05-Avez-vous une question
2005-06-12-le droit de délirer
2005-06-19-le grand roman des années noires de la dictature haitienne
2005-06-26-À l’ombre de mes filles
2005-08-16-Affaire Michaëlle Jean
2005-09-11-La figure du traître dans le roman de Félix Antoine Savard
2005-09-18-le grand tabou
2005-09-25-l’autre grand tabou
2005-10-02-le silence de la forêt
2005-10-09-la vie de café
2005-10-16-Borges m’étonne
2005-10-23-bringue littéraire à Paris
2005-10-30-La nouvelle révolution tranguille
2005-11-06-Lire Gombrovitcz au Québec et Ferron en Pologne
2005-11-13-Une colère aveugle
2005-11-20-Un écrivain en résidence
2005-11-27-Dans le feu de l’action
2005-12-04-la solitude du premier hiver
2005-12-11-on redéfinit les mots
2005-12-18-New York en noir et blanc

2006-01-08-Des nouvelles de ce bon vieux sud
2006-01-15-la mort rafle la mise
2006-01-22-Le caré magique de Paris
2006-01-29-Senghor une figure du siècle
2006-02-05-Aimé Césaire
2006-02-12-Un mouton est libre tant qu’il reste dans le troupea
2006-02-19-Voyage en Allemagne sans Louis Gauthier
2006-02-26-La conversation
2006-03-05-De la Francophonie
2006-03-12-En descendant lentement vers Porte Alegre
2006-03-19-La diva de Sao Paolo
2006-03-26-L’arbre qui cache la forêt des livres
2006-04-02-Robert Lévesque, ce chat qui lit comme un poisson
2006-04-09-Une escale à Bordeaux
2006-04-16-Avez-vous déjà oublié Moravia
2006-04-23-La longue nuit de l’écrivain
2006-04-30-Jaurès, Hugo, Zola. Les gars, la république fout le camp
2006-05-07-Je lis nu dans ma baignoire
2006-05-14-La montée de l’ombre
2006-05-21-Journal d’un écrivain
2006-05-28-La révolution du ventre
2006-06-04-Pour fêter l’été
2006-06-11-De quoi cause-t-on là-bas ?
2006-06-18-Léautaud par lui-même
2006-06-25-Un pas à côté de l’écriture. Maryse Condé
2006-09-17-Buffet froid
2006-09-24-Lire et écrire en Haïti dans les années 60
2006-10-01-Le poids des mots et la douleur de l’exil
2006-10-08-La nouvelle génération des écrivains du Sud
2006-10-15-Le chantre du monde d’en-bas
2006-10-22-Le cinéma québécois à Harvard
2006-10-29-La tragédie identitaire
2006-11-05-On manipule nos rêves
2006-11-12-Bucarest, l’Internet et moi
2006-11-19-Un monde de papier
2006-11-26-Une société au bord de la crise de nerfs
2006-12-03-L’ épuisement du regard
2006-12-10-Comment raconter une histoire

2007-01-14-Dans la forêt de la mémoire
2007-01-21-Les temps ont changé
2007-01-28-Pourquoi l’immigrant n’arrive pas à dire simplement merci?
2007-02-04-Ce regard de poète sur les êtres et les choses
2007-02-11-Un esclave dans le placard
2007-02-18-Une littérature touchée par la grâce du réel
2007-02-25-Ah, qu’elle était jolie la guerre !
2007-03-04-Le vertige du pouvoir
2007-03-11-La vie des autres
2007-03-18-Petit-déjeuner à Atlanta
2007-03-25-Éloge du regard
2007-04-01-Une identité en miette
2007-04-08-La longue nuit nordique
2007-04-15-Voyage à New York dans un gros autocar mauve
2007-04-22-Driss Chraïbi, l’aigle royal du Maroc
2007-04-29-L’écrivain et le roi
2007-05-06-La Machine à remonter le temps
2007-05-13-De la nature du pouvoir
2007-05-20-Iznogoud enfin calife à la place du calife
2007-05-27-Le droit de rêver le monde
2007-06-03-Pour une « littérature-monde »
2007-06-10-Des gens bien tristes
2007-06-17-Le sillage lumineux de Jacques Roumain (1907-1944)
2007-07-01-Sauf le premier
2007-09-09-La passion et le désespoir
2007-09-16-Le goût des choses de la vie
2007-09-23-Autopsie d’un discours
2007-09-30-L’immigré biodégradable
2007-10-07-Les cinq B de ma vie de lecteur
2007-10-14-Le chant pur d’un peuple
2007-10-21-La vie au galop
2007-10-28-Rien que pour soi
2007-11-04-Le far west judéo-chrétien
2007-11-11-Derrière les livres
2007-11-18-Une semaine dans le ciel
2007-11-25-La vie n’est pas un concept, la dernière chronique de Dany Laferrière

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Les écrivains arrivent vers 9 heures, pas trop réveillés. Le journaliste est de jour, l’écrivain, lui, est souvent de nuit. Les deux, heureusement, carburent au café et à la cigarette.
– Dany Laferrière, Libération
13 mars 2008

La prise de «Libé»

J’ai demandé à la réception de l’hôtel de me réveiller vers 7 heures du matin. J’ai lu dans le bain un peu de ce Mauriac journaliste (D’un bloc-notes à l’autre, éditions Bartillat), qui n’a pas perdu de son ironie mordante. Mon occupation du jour : devenir journaliste à Libé. Cela fait un moment que la rédaction de Libérationtente de réunir une cinquantaine d’écrivains pour cette journée. Des romanciers bien sûr, quelques essayistes et historiens, mais un seul poète, Michel Deguy (Audeguy en est furieux). Il fut un temps où les poètes commentaient allègrement la crise économique. Dans le taxi, j’essaie de trouver un sujet à faire. Vivant à Montréal, je sens que ce sera difficile de comprendre si rapidement les rouages de la politique française.

Les écrivains arrivent vers 9 heures, pas trop réveillés. Si le journaliste est de jour, l’écrivain, lui, est souvent de nuit. Les deux, heureusement, carburent au café et à la cigarette. On se retrouve à la salle de conférence. Cela fait un drôle d’effet de voir les journalistes au mur. Les écrivains occupent le centre. La prise de Libésous les flashs (télé, radio, photo). On distribue les rôles aux journalistes du jour. Les yeux de Julia Kristeva pétillent quand on a parlé de Chine. Bernard-Henri Lévy savoure le cocktail sexe et hypocrisie servi par un juge américain avant de filer au procès de Charlie Hebdo. Karla Suárez finit par nous réveiller en racontant sa classe de strip-tease. Sylvain Tesson se demande pourquoi c’est un scandale de tuer un ours quand les insectes disparaissent sans que personne s’en émeuve. Stéphane Audeguy revient du Brésil avec une éclatante chemise rose. Les écrivains tentent d’occuper le terrain en imposant un journal où se croisent la peur, le stress et la panique. Le général Orsenna mène joyeusement l’offensive. Légère angoisse à la direction de Libé qui n’entend pas désespérer Billancourt. Derrière moi, Cabu prépare la retraite si jamais les choses se gâtent et qu’il faut fuir par l’escalier en colimaçon.

Je suis allé pisser et au retour, tout le monde était déjà parti à son reportage respectif. Je découvre en flânant qu’on croule, ici, sous le papier. Des montagnes de livres. Je sais bien que je suis dans un journal, mais pareille concentration de papier impressionne. Je vais voir Gérard Lefort, complètement amusé par le fait que Christophe Donner, qui consacre un article à l’expo sur Marie-Antoinette, ne cesse de l’appeler Antoinette. On sent une intimité entre cette frivole reine et ce romancier rouge. Juste à côté, Ariel Kenig s’étonne de voir Lefort avec une cigarette. Quoi ! Vous fumez au bureau ? On est quand même à Libé. Il est 13 heures et chacun est bien vissé devant son ordinateur. L’imprimante toussotte.

Fabrice Gardel et son équipe filment sans répit. Il a l’air un peu débordé mais totalement excité. C’est la première fois qu’on va tourner et monter un film en 36 heures. Il veut raconter cette histoire comme un roman. C’est fou : les journalistes semblent attirés par la fantaisie du roman, et les romanciers veulent toucher le réel. Je dérange un moment Orsenna, en train d’écrire sur une table nue. Sans ordinateur. L’impression qu’il a été trop gourmand. Il est l’un des rares écrivains à s’intéresser aux chiffres : «L’économie me fait marrer. Tout est là. C’est le ventre dur qui rend mou les autres ventres.»

On annonce que les sushis sont arrivés. On fait un premier bilan en mangeant. Tout baigne dans l’huile. On a déjà plus de la moitié des papiers. Bon, il y a le cas Weyergans qui prend sept ans pour rendre un roman. Aujourd’hui, c’est le roman d’un jour. On m’a fait une petite niche dans la section Livres, pas loin de Claire Devarrieux (chef du service Livres). Devarrieux n’ose pas quitter son bureau, attendant un signe de Weyergans. Devarrieux connaît le monde des écrivains et sait que tenter d’en rassembler 50 d’un coup est une folie en soi. Pourtant, tout se passe bien jusqu’à 16 heures. Me voilà impressionné par cette bonne humeur et cette générosité qui règnent. Derrière moi, il y a quatre grands sacs postaux remplis de livres. Je m’inquiète pour ces livres qui doivent étouffer à l’intérieur. Devarrieux me rassure : «Bien sûr, ils vont être ouverts.» Est-ce possible de lire tant de livres ? Je déborde de mon reportage, mais je ne peux pas ne pas voir ce qui m’entoure. J’entends dire que Le Clézio est en Corée. Ce n’est pas nouveau que Le Clézio ne soit pas à Paris. Mais où est le papier de Weyergans ?

A 16 h 22, on a perdu la trace de Simon Liberati depuis près d’une heure. On l’a retrouvé au service Politique. Un écrivain aime bien se balader. C’est de cette manière qu’il trouve des idées. Et on a beau lui dire qu’il s’agit de faits réels, c’est toujours sa vision du monde qu’il entend livrer. Pris dans le tourbillon littéraire (54 écrivains d’un coup), on a oublié que l’espace est bien compté ici. Nouvelle offensive des écrivains pour occuper tout l’espace comme des Gremlins – tous les textes débordent. Max Armanet (marketing et développement) défend chaque pouce de terrain.

16 h 45, toujours pas de nouvelles de Weyergans. Devarrieux fait les cent pas. L’angoisse est à son maximum. 16 h 56, le texte de Weyergans est enfin arrivé. Réunion pour choisir la une. Des cinq propositions, on a pris celle qui montre des mains nues présentées de face. Des mains offertes. Les écrivains n’ont rien à cacher.

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Il arrive qu’un roman finisse par exploser en nous des années après sa lecture.
– Dany Laferrière, La Presse
15 novembre 2008

Un coeur palpite entre les pages

Les deux grandes stars du roman furent, depuis le début, l’amour et la mort. Quand de tels ingrédients, à haute intensité chimique, se retrouvent harmonieusement emmêlés dans un livre, on a affaire à un chef d’oeuvre. L’amour, généralement, ne concerne pas plus que deux vies; la mort définit parfois une époque. Des époques plus tragiques que d’autres, traversées par la guerre ou une épidémie dévastatrice, où le spectre de la mort hante le livre comme pour rappeler aux amoureux que la frontière est bien mince entre la vie et la mort. Il me semble, malgré tout, que l’amour plus souple dans ses manifestations (on peut aimer souvent mais on ne meurt qu’une fois) reste le composant fondamental du roman. Quand il n’est pas dans le roman, on le sent flotter tout autour. L’amour imprègne si fortement chaque trace écrite que je sens sa présence jusque dans les théorèmes de Pythagore. Chaque lettre de l’alphabet contient une charge sensuelle qui trouve son détonateur dans le cerveau du lecteur. Ce naïf lecteur qui ignore à quel danger il s’expose en ouvrant simplement un roman. Il arrive qu’un roman finisse par exploser en nous des années après sa lecture. Toutes ces histoires d’amour, dans les formes les plus diverses, font de nous des lecteurs toujours assoiffés du filtre amoureux. Le plus beau paysage pour un lecteur, c’est un visage éclairé par la passion. Si l’écrivain, pour faire original, cherche à éviter ces battements intempestifs qui changent trop brutalement le rythme de son récit, l’éditeur, effrayé, réclamera tout de suite « l’histoire d’amour ». Sinon le critique le lui reprochera à mots couverts et le libraire fera la gueule en voyant la redoutable jeune lectrice replacer dans le rayon, avec une moue, le livre. On pourra se demander pourquoi l’amour s’est-il installé ainsi dans le roman? Est-ce parce qu’il est capable de l’illuminer d’un coup d’aile? On a vu des romans médiocres prendre leur envol à la première nuque aperçue. Aussi loin qu’on remonte dans la généalogie du roman, l’amour était là. Plus fort que la guerre. Personne n’aurait ouvert le livre d’Homère si ce dernier n’avait pas soigné sa quatrième de couverture: une guerre pour délivrer une femme. On entend, entre les pages de L’Iliade, plus souvent le chant des armes que celui des coeurs. Il paraît qu’Hélène ne fut qu’un prétexte. Mais ce qui a permis au bouquin de traverser les siècles, c’est l’idée que des hommes ont affronté la mort pour les beaux yeux d’une femme qu’ils n’ont jamais vue. C’est cela qui est éternel, et non les conquêtes militaires et la frénésie du pouvoir. Est-ce pourquoi le poète aveugle (et multiple) a utilisé le même artifice pour le retour? Sur un petit voilier qui a tout l’air d’un bouchon de liège ballotté par des vents capricieux, Ulysse, dont le sort amuse des dieux pervers qui placent sur son chemin des pièges exquis, ne pense qu’à retrouver son épouse. Si dans le premier récit on affronte la mort pour une femme inconnue, dans le second ce sera pour une femme qu’on connaît trop. Et depuis c’est la ruée vers cet or qui éblouit le lecteur en enrichissant parfois l’écrivain. On ne cherche pas à lire une histoire d’amour, mais l’amour lui-même dont on espère que le code se cache dans une des nombreuses combinaisons secrètes de l’alphabet. Est-ce ce carburant qui circule dans les lettres formant le nom d’Hélène qui a permis au roman d’Homère de traverser le temps? Quand Shakespeare rafistole cette banale histoire de deux adolescents amoureux qui finissent par se tuer dans un quiproquo mal fagoté, le lecteur sent que l’essentiel lui échappe. Cette histoire d’amour ne sert qu’à réactiver l’amour chez celui qui s’expose au petit nuage de vers vénéneux entourant les corps de ces adolescents embellis par la mort. Faut-il croire que l’amour et la mort sont les ingrédients de l’immortalité?

*

Le livre semblait tout content de ne jamais se reposer. Il passait sa vie de main en main comme un bébé dans une famille nombreuse.
– Dany Laferrière, La Presse
4 novembre 2009

Éloge de la lecture

Mon rapport avec le livre est plutôt physique. Je me souviens de ces terribles faims qui me réveillaient la nuit. Je me levais alors pour aller chercher un livre, comme d’autres vont se faire un sandwich. Je retournais ensuite au lit, me glissais sous les draps en laissant filtrer un rai de lumière pour pouvoir lire. Dimanche 21 novembre 2004 – Mon rapport avec le livre est plutôt physique. Je me souviens de ces terribles faims qui me réveillaient la nuit. Je me levais alors pour aller chercher un livre, comme d’autres vont se faire un sandwich. Je retournais ensuite au lit, me glissais sous les draps en laissant filtrer un rai de lumière pour pouvoir lire.À Port-au-Prince, j’avais un réseau d’amis avec qui j’échangeais des livres. On devait lire le bouquin rapidement pour le passer tout de suite après à un autre. Le livre semblait tout content de ne jamais se reposer. Il passait sa vie de main en main comme un bébé dans une famille nombreuse. On l’emmenait partout afin de le terminer le plus vite possible. Son espérance de vie était brève, mais pas plus ni moins que celle de ses lecteurs. La vie vite, quoi! À peine arrivé à Montréal, je voulais des livres à moi. Dans cette petite chambre crasseuse et ensoleillée de la rue Saint-Denis, j’ai commencé à collectionner des classiques grecs et latins. C’était bon marché. J’entendais ainsi me former le goût. C’est ainsi que j’ai découvert l’ami Horace, un type très drôle. Mais surtout je me levais la nuit pour aller admirer mes livres, les prendre dans mes mains pour les humer (j’avais une vingtaine de livres neufs sur une petite étagère). Horace, Virgile, Lucrèce, Homère, Hérodote, Aristote, et Dante, dormaient à portée de ma main. Quand, plus tard, j’ai pu rassembler beaucoup plus de livres, j’ai commencé à oublier certains écrivains qui vivaient pourtant dans la même pièce que moi, et à regretter ce temps, à Port-au-Prince, ou les livres circulaient de main en main, et mouraient sans jamais connaître cette maison de retraite qu’est une bibliothèque. Une lectrice Beaucoup de gens ont lu ce bref livre (84, Charing Cross Road, Livre de poche, 2001) de Helene Hanff qui fait à peine 150 pages. C’est une correspondance entre une lectrice passionnée vivant à New York et un scrupuleux libraire londonien. J’en avais vaguement entendu parlé, mais plutôt en bruit de fond dans les cocktails littéraires (ces chuchotements d’initiés rappelant un peu les premiers chrétiens de la secte de Christian Bobin). Dernièrement, je suis allé rencontrer des lecteurs à la bibliothèque de Magog. On a longuement discuté, et beaucoup plus de la vie que de littérature. Comme cela se passe toujours avec les gens qui aiment vraiment les livres. Un bon livre nous pousse vers les gens plutôt que vers un autre livre. Trop tard et trop de vin pour rentrer chez moi, la bibliothécaire m’offrit le gîte et le bouquin (non, non, je l’ai payé 5 $) de Helene Hanff. C’est simple, je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Je l’ai passé ensuite à ma femme qui, elle, l’a lu dans l’autobus en allant travailler. Ce n’est pourtant pas une de ces histoires haletantes, lourd mélange de paranoïa et d’insomnie, qu’on nous sert à tour de bras. Le sujet du livre de Hanff, c’est la passion de la lecture. On parle ici de passion physique. À New York, après la guerre, les livres étaient mal reliés et les bibliothèques pauvrement garnies. Pour cette lectrice boulimique et d’un goût absolu (comme on peut dire de l’oreille d’un musicien), Londres semblait plus proche que la librairie de Manhattan qui se trouvait pourtant à quelques coins de rues de chez elle. C’est ainsi que commence la correspondance entre cette Américaine et ce libraire anglais. L’humour frontal américain face au flegme anglais. Les livres et les lettres se croisant par-dessus l’océan. Hanff est toujours prête à payer le fort prix pour une bonne édition, mais elle veut aussi en avoir pour son argent (sa générosité est ailleurs). Et elle fait souvent de très bonnes affaires: par exemple, 2,50 $ pour une magnifique édition du Parfait Pêcheur. Elle s’intéresse à presque tout, sauf aux romans qu’elle trouve futiles. Il lui faut des «histoires vraies» (je n’ai jamais compris cette expression). Elle adore John Donne, mais déteste ces poètes mystiques pleurnichards tels que William Blake («De toute façon, je n’aime pas Blake, il a trop de vapeurs»). Dans ce petit livre où on ne trouve, étonnamment, presque pas de réflexion sur le style ni de dissertation brumeuse sur les préraphaélites, ce qu’on retient, c’est d’abord l’éclatante personnalité de mademoiselle Hanff. Pour elle, le livre est un grand mouvement qui englobe l’écrivain, l’éditeur, le libraire et le lecteur. Chaque maillon de la chaîne semble indispensable. Et on suit dans cette correspondance le trajet du livre. La première lettre du 5 octobre 1949 commence ainsi: «Je suis un écrivain sans fortune, mais j’aime les livres anciens…» Et cette correspondance durera jusqu’à la mort du fameux libraire. Trois ans plus tard, le livre sera publié, et elle deviendra célèbre. Mon seul regret, c’est de ne pas voir le nom du libraire, Frank Doel, sur la couverture du livre. Il en est autant l’auteur que Helene Hanff. C’est un étrange livre fait par un libraire et une lectrice. La poésie, le dimanche Il y a des gens qui fuient la poésie comme la peste. Ce sont surtout ceux qui croient qu’il faut lire tout le recueil d’une traite, comme un roman. Des fois quatre vers suffisent. Trois dans le cas de Paul Chanel Malenfant (Des ombres portées, édition du Noroit, 2004): Juste avant de se taire quand l’obscur s’agite autour, juste avant le refuge de l’oeil en son alcôve. On n’est pas obligé de croire qu’il s’agit de la mort, ni de penser à une quelconque symbolique sexuelle («l’oeil en son alcôve», je vous vois venir). On peut simplement passer la journée à siroter ces vers comme si c’était du vieux rhum. Cette chaleur dans le ventre suffit amplement pour faire notre journée. Voici le coloré Jean Charlebois (Blancbleubrunjaunenoirorangeroserougevert, Lanctôt éditeur, 2004), le dernier trappeur qui refuse de quitter sa forêt en perpétuel mouvement. De ces arbres qui l’entourent, il en extrait des odeurs, des saveurs et des couleurs inédites, avec quoi il espère nous intoxiquer. C’est bizarre qu’une poésie si baroque soit tant habitée par le silence. C’est le même silence qu’on entend quand, venant de la ville, on pénètre dans une forêt. Ce n’est pas tant le silence que la fraîcheur d’un nouvel univers. Il faudra, ce premier moment passé, faire face ensuite à l’immense vacarme d’une forêt vivante. Il y a chez Charlebois de ces fulgurances qui coupent le souffle: Je te prends tellement au sérieux Lorsque tu es nue comme un éclair de longue durée. L’année dernière, Davertige semblait si heureux au Salon du livre de Montréal. C’était son premier salon. Et les poètes québécois lui avaient fait fête, le plaçant au milieu d’une photo de groupe. Cette année, il n’est pas là (il est mort cet été), mais son ombre se fait encore plus dense. D’ailleurs, on lui rend hommage au stand des éditions Mémoire d’encrier où vous trouverez aussi, dans une nouvelle édition, le roman de Jacques Roumain dont je n’arrête pas de vous parler: Gouverneurs de la rosée, 1944. Je peux dire que Davertige, l’homme au petit chapeau de feutre noir et à l’élégance si discrète, me manque déjà. J’ouvre son Anthologie secrète (édition Mémoire d’encrier 2003) à n’importe quelle page (vraiment) et je lis: Quelle heure est-il quelle heure est-il L’Horloge de nuage verse des pleurs en plein Pour cet homme millénaire en hanches soûles de bouteilles Voici les perles de tessons gravitant autour de ses yeux De ses yeux bleus de ses yeux morts où se reflètent les soleils Trois poètes pour un dimanche. Je sais que la priorité dans les salons du livre est donnée aux romans historiques, aux bandes dessinées, aux essais sur la guerre et aux livres de cuisine… Et si aujourd’hui on faisait une exception pour la poésie? Mais comment la reconnaître dans ce capharnaüm? La poésie est comme la vérité, monsieur, si on la cherche vraiment, on risque de la trouver. Gourmandise! On ne parle que de ça. De quoi donc? Du fait que le Salon du livre de Montréal, cette année, fait la part belle aux livres de cuisine. Des écrivains l’ont pris pour une insulte personnelle (Seigneur! ces gens-là prennent la mouche facilement). Des cuisiniers qui ont publié des livres de recettes se sentent un peu gênés de cet honneur subit tout en étant bien heureux au fond. J’ai même entendu à la radio ce cri du coeur: «Le Salon du livre, c’est pour les vrais écrivains!» Le mot «vrai» me fait toujours peur. Je ne sais pas trop ce qu’est un roman. Peut-être le vaisseau spatial qui permet le voyage, mais le voyage, c’est toujours le lecteur qui le fait. Alors un livre de cuisine, un roman, un livre de mathématiques, cela dépend seulement du lecteur. Bon, tout ce bruit me pousse à aller lire plus attentivement les livres de cuisine. Il s’y passe peut-être des choses. Le roman qu’on mange menacerait-il le roman qu’on lit? Mais au lieu de pleurnicher, pourquoi les romanciers ne se mettent-ils pas au livre de cuisine. Émile Ollivier (La Brûlerie, Boréal, 2004), lui-même excellent cuistot, a toujours rêvé d’écrire un livre de cuisine qui lui permettra, entre deux recettes, de parler de tout et de rien. Je suis allé, un dimanche, chez Ollivier pour le regarder cuisiner comme d’autres vont assister à un match de baseball. On a débuté par un rhum sec qu’on a bu tout en épluchant les légumes. Ollivier mettait l’eau à bouillir avant d’y jeter un peu d’huile et une bonne poignée de sel. Pendant qu’il préparait la sauce (je vous parlerai un autre jour du riz d’Ollivier), on a évoqué ce magnifique roman qui est, à mon avis, le plus beau roman jamais écrit sur les rapports entre la cuisine, l’amour et la vie (d’autres préfèrent Le Festin de Babette qui est aussi chavirant mais une pointe trop janséniste à mon goût). Je parle du roman de l’écrivain brésilien Jorge Amado, Gabriela, girofle et cannelle, paru en 1958. Pour écrire ce roman, Amado, si dévot et déjà compassé, a dû s’éloigner un peu, dès 1954, du parti communiste. En fait, il a pris un chemin de traverse, devenant comme il le dit lui-même «l’anti-docteur par excellence, l’anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l’intelligentsia.» Hourra! Comme quoi la gourmandise mène à la révolution. C’est de cela qu’on causait, Ollivier et moi: «gourmandise, révolution et sensualité». Joli programme, n’est-ce-pas? Et durant toute cette conversation ensoleillée et tropicale, Ollivier ne cessait de surveiller ses chaudrons, ajoutant çà et là une épice à chaque fois inconnue à mon nez. Il cuisine comme il écrit, avec une légère préciosité. La cuisine reste, à mon avis, l’art le plus proche du roman. C’est d’abord un art de la digression. En cuisine comme en roman, on part d’un point pour aller à un autre, mais il faut surtout savoir flâner en chemin. Ce que je reproche aux administrateurs du Salon, c’est de n’avoir pas poussé le thème de la gourmandise jusqu’au bout pour, finalement, faire de ce salon une immense cuisine. Un carnaval d’odeurs, de couleurs et de goûts. Une explosion des sens. Une foule ripaillant. Une beuverie sans fin avant la longue nuit de l’hiver. Mais non, encore une fois, on s’est contenté du simple mot «gourmandise». Comment voulez-vous qu’on prenne les écrivains au sérieux si pour eux un mot n’est qu’un mot? Le premier qui organise un autre jeu plus amusant, j’y cours. Vous ne pensez pas que je vais passer ma vie à aller voir des gens debout se faire signer des livres par des gens assis. C’est dimanche, nom de Dieu.

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De grâce, cessez d’employer le terme de malédiction, Haïti n’a rien fait, ne paie rien, c’est une catastrophe qui pourrait arriver n’importe où.
– Dany Laferrière, Le Temps
19 janvier 2010

Dany Laferrière, écrivain canadien d’origine haïtienne, se trouvait à Port-au-Prince au moment du séisme. De retour au Canada, il raconte l’énergie extraordinaire des habitants pour se porter secours. Il refuse de parler de malédiction, comme l’ont fait certains médias

«Cessez de parler d’une malédiction sur Haïti!»

Romancier récompensé à l’automne 2009 par le Prix Médicis pour L’Enigme du retour (Grasset), Dany Laferrière faisait partie des écrivains invités au festival Etonnants Voyageurs en Haïti, qui devait avoir lieu à Port-au-Prince du 14 au 21 janvier. Après plusieurs jours passés dans la capitale haïtienne, de retour à Montréal, où il réside depuis de longues années, il livre un témoignage poignant.

Le Temps: Où étiez-vous lorsque le séisme s’est produit?

Dany Laferrière: J’étais à l’Hôtel Karibé, qui se situe à Pétionville, en compagnie de l’éditeur Rodney Saint-Eloi. Il venait juste d’arriver et voulait aller dans sa chambre. Comme j’avais faim, je l’ai entraîné au restaurant et cela l’a peut-être sauvé… Nous étions donc en train de dîner lorsque nous avons entendu un bruit très fort. Dans un premier temps, j’ai pensé que c’était une explosion qui venait des cuisines, puis ensuite j’ai compris qu’il s’agissait d’un tremblement de terre. Je suis aussitôt sorti dans la cour et me suis couché par terre. Il y a eu soixante secondes interminables où j’ai eu l’impression que ça allait non seulement ne jamais finir, mais que le sol pouvait s’ouvrir. C’est énorme. On a le sentiment que la terre devient une feuille de papier. Il n’y a plus de densité, vous ne sentez plus rien, le sol est totalement mou.

– Et après ces soixante secondes?

– Nous nous sommes relevés et nous nous sommes dit qu’il fallait s’éloigner de l’hôtel, qui est un bâtiment assez haut, donc peu sûr. Nous sommes alors descendus vers le terrain de tennis, où tout le monde s’est regroupé. Deux ou trois minutes plus tard, nous avons commencé à entendre des cris… Près de l’hôtel, où il n’y avait que peu de dégâts, il y a, dans la cour, de petits immeubles où les gens vivent à l’année. Tous étaient effondrés. On a dénombré neuf morts. Alors qu’on redoutait d’autres secousses, des personnes se sont levées pour commencer à porter secours.Un énorme silence est tombé sur la ville. Personne ne bougeait ou presque. Chacun essayait d’imaginer où pouvaient se trouver ses proches. Car lorsque le séisme s’est produit, le mardi 12 janvier, Port-au-Prince était en plein mouvement. A 16?heures, les élèves traînent encore après les cours. C’est le moment où les gens font leurs dernières courses avant de rentrer et où il y a des embouteillages. Une heure d’éclatement total de la société, d’éparpillement. Entre 15 et 16?heures, vous savez où se trouvent vos proches mais pas à 16?h?50. L’angoisse était totale. Elle a créé un silence étourdissant qui a duré des heures. Ensuite, on a commencé à rechercher les gens. Nous sommes retournés à l’hôtel et, grâce à la radio américaine et au bouche-à-oreille, on a appris que le palais présidentiel s’était effondré mais que le président Préval était sauf. Mais personne autour de nous n’avait de nouvelles de sa famille.

– Comment en avez-vous eu?
– Grâce à mon ami, le romancier Lyonel Trouillot, admirable. Bien qu’il ait des difficultés pour marcher, il est venu à pied jusqu’à l’hôtel. Nous étions sur le terrain de tennis, il ne nous a pas vus. Il est revenu le lendemain en voiture pour m’emmener chez ma mère. Après quoi, nous sommes passés voir le grand Frankétienne [dramaturge et écrivain], qui avait sa maison fissurée et qui était en larmes. Juste avant le séisme, il répétait le solo d’une de ses pièces de théâtre qui évoque un tremblement de terre à Port-au-Prince. Il m’a dit: «On ne peut plus jouer cette pièce.»

Je lui ai répondu: «Ne laisse pas tomber, c’est la culture qui nous sauvera. Fais ce que tu sais faire.» Ce tremblement de terre est un événement tragique, mais la culture, c’est ce qui structure ce pays. Je l’ai incité à sortir en lui disant que les gens avaient besoin de le voir. Lorsque les repères physiques tombent, il reste les repères humains. Frankétienne, cet immense artiste, est une métaphore de Port-au-Prince. Il fallait qu’il sorte de chez lui. En me rendant chez ma mère, j’étais angoissé car j’ai vu des immeubles en apparence solides totalement détruits, et aussi d’innombrables victimes.

– Même à Pétionville, moins touchée?
– Oui, beaucoup. J’ai commencé à les compter, puis j’ai cessé… C’étaient des piles de corps que les gens disposaient avec soin, le long des routes, en les couvrant d’un drap ou d’un tissu. Après le temps de silence et d’angoisse, les gens ont commencé à sortir et à s’organiser, à colmater leurs maisons. Car ce qui a sauvé cette ville c’est l’énergie des plus pauvres. Pour aider, pour aller chercher à manger, tous ces gens ont créé une grande énergie dans toute la ville. Ils ont donné l’impression que la ville était vivante. Sans eux, Port-au-Prince serait restée une ville morte, car les gens qui ont de quoi vivre sont restés chez eux pour la plupart.

– C’est pour témoigner de cette énergie que vous êtes rentré?

– En effet, mais pas seulement. Lorsque l’ambassade du Canada m’a proposé d’embarquer vendredi, j’ai accepté car je craignais que cette catastrophe ne provoque un discours très stéréotypé. Il faut cesser d’employer ce terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paie.

C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. On a subi des cyclones, pour des raisons précises, il n’y a pas eu de tremblement de terre d’une telle magnitude depuis deux cents ans. Si c’était une malédiction, alors il faudrait dire aussi que la Californie ou le Japon sont maudits. Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias… Ils feraient mieux de parler de cette énergie incroyable que j’ai vue, de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident. Bien que la ville soit en partie détruite et que l’Etat soit décapité, les gens restent, travaillent et vivent. Alors, de grâce, cessez d’employer le terme de malédiction, Haïti n’a rien fait, ne paie rien, c’est une catastrophe qui pourrait arriver n’importe où.

Il y a une autre expression qu’il faudrait cesser d’employer à tort et à travers, c’est celle de pillage. Quand les gens, au péril de leur vie, vont dans les décombres chercher de quoi boire et se nourrir avant que des grues ne viennent tout raser, cela ne s’apparente pas à du pillage mais à de la survie. Il y aura sans doute du pillage plus tard, car toute ville de deux millions d’habitants possède son quota de bandits, mais jusqu’ici ce que j’ai vu ce ne sont que des gens qui font ce qu’ils peuvent pour survivre.

– Comment est perçue la mobilisation internationale?

– Les gens sentent qu, cette fois, cette aide est sérieuse, que ce n’est pas un geste théâtral comme cela a pu se produire par le passé. On perçoit que les gouvernements étrangers veulent vraiment faire quelque chose pour Haïti, et aussi que dans le pays personne ne veut détourner cette aide. Car ce qui vient de se produire est bien trop grave. Il y a tant à faire, à commencer par ramasser les morts. Cela prendra sans doute plusieurs semaines. Ensuite, il faudra déblayer toute la ville pour éviter les épidémies. Mais le problème numéro un, c’est l’eau, car à Port-au-Prince elle est polluée. Habituellement, on la fait bouillir pour la boire, mais il n’y a plus de gaz.

Les Haïtiens espèrent beaucoup de la communauté internationale. Si des choses sont décidées à un très haut niveau, dans le cadre d’un vaste plan de reconstruction, alors les Haïtiens sont prêts à accepter cette dernière souffrance. La représentation de l’Etat, à travers le gouvernement décimé, étant touchée, c’est le moment d’aller droit vers le peuple et de faire enfin quelque chose d’audacieux pour ce pays.

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Ce n’est pas le malheur d’Haïti qui a ému le monde à ce point, mais la façon dont ce peuple fait face à son malheur.
– Dany Laferrière, Le Point
21 janvier 2010

Le martyre haïtien
Une forêt de gens remarquables

Douleur. 75 000 personnes déjà inhumées, 250 000 blessés, un million et demi de sans-abri et probablement 200 000 morts. Une tragédie mondiale.Récit. L’écrivain haïtien, Prix Médicis 2009, raconte un peuple qui fait face à son malheur.

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J’arrive à Port-au-Prince le 6 janvier pour la deuxième édition d’Etonnants Voyageurs en Haïti. Cette édition s’annonce excitante, car les écrivains haïtiens ont raflé en 2009 pas moins de 13 prix littéraires sur la scène internationale. Pour la première fois, la littérature supplante le discours politique dans la faveur populaire. Les écrivains sont invités à la télé plus souvent que les députés, ce qui est assez rare dans ce pays à forte teneur politique. Déjà, en 1929, Paul Morand note dans son vif essai « Hiver caraïbe » que tout finit en Haïti par un recueil de poèmes. Plus tard, Malraux parlera, lors de son dernier voyage à Port-au-Prince en 1975, d’un peuple qui peint. Etonnant pays d’artistes.

La vie reprend son cours normal après des décennies de turbulences. Des jeunes filles rieuses se promènent dans les rues tard le soir. Le banditisme semble reculer d’un pas. Dans les quartiers populaires, comme le Bel-Air, le crime n’est plus toléré. Les peintres primitifs bavardent avec les marchandes de mangues et d’avocats au coin des rues poussiéreuses. C’est si calme que certains s’inquiètent déjà. On n’a pas l’habitude d’une si longue accalmie à Port-au-Prince. Pour ce jeune homme au visage à moitié caché par un chapeau de paille, un danger nouveau nous guettait. On se demandait ce que cela pouvait être puisqu’on a déjà tout connu : les dictatures héréditaires, les coups d’Etat militaires, les cyclones à répétition et les kidnappings à l’aveuglette.

Me voilà au restaurant de l’hôtel avec mon ami Rodney Saint-Eloi, éditeur à Mémoire d’encrier, qui vient tout juste d’arriver de Montréal. Deux grosses valises remplies de ses dernières parutions (« Saison de porcs », de Gary Victor) au pied de la table. J’attendais une langouste (sur la carte, c’était écrit homard) et Saint-Eloi, un poisson gros sel, quand j’ai entendu une terrible explosion. La seconde d’après, on s’est retrouvés tous à plat ventre sous les grands arbres de la cour. Ce tremblement de terre est d’une telle puissance qu’il a secoué la terre comme s’il s’agissait d’un simple drap qu’on essayait d’étendre.

Les gens étaient, à cette heure, éparpillés un peu partout : dans les écoles, les supermarchés, au travail, ou encore pris dans ces embouteillages monstres qui paralysent Port-au-Prince aux heures de pointe. Toute cette agitation s’est brusquement arrêtée. La minute fatale qui coupe le temps haïtien en deux. Le temps de reprendre ses esprits, une bonne partie des gens se trouvaient déjà sous les décombres. Des cris nous parvenaient du fond de la terre. Durant cette nuit tragique, couchés à même le sol, on allait ressentir, jusqu’au plus profond de nous, 43 secousses sismiques – certaines fortes, d’autres à peine perceptibles. Un événement si radical aura un impact profond sur la société haïtienne. La classe politique aura de la difficulté à continuer son petit théâtre de marionnettes.

Un fait nouveau saute aux yeux. La ville, durant ces premières nuits, était occupée par une foule disciplinée, généreuse et discrète. Des gens déambulant sans cesse, avec une étrange détermination. Et qui semblaient indifférents à cette douleur qu’ils portaient avec cette élégance qui a suscité l’admiration universelle. La planète est encore vissée devant le petit écran. On a l’impression d’assister à une étrange cérémonie qui impliquait les vivants et les morts. Si Malraux, à la veille de mourir, s’était rendu en Haïti, c’est qu’il avait l’impression que les peintres de Saint-Soleil avaient découvert intuitivement quelque chose qui rend futile toute agitation face à la mort. Un chemin secret. On s’étonne que des gens puissent rester si longtemps, sous les décombres, sans boire ni manger. C’est qu’ils ont l’habitude de manger peu. Comment peut-on prendre la route en laissant tout derrière soi ? C’est qu’ils possèdent si peu de choses. Moins on possède d’objets inutiles, plus on est libre, et je ne fais pas là un éloge de la pauvreté. Ce n’est pas le malheur d’Haïti qui a ému le monde à ce point, mais la façon dont ce peuple fait face à son malheur. Ce désastre aura fait apparaître, sous nos yeux éblouis, une forêt de gens remarquables que les institutions (l’Etat, l’Eglise, la police et la bourgeoisie) nous cachaient. Il a fallu qu’elles disparaissent momentanément pour qu’on voie apparaître ce peuple à la fois discret et fier.

Du côté de l’Occident, je sens monter un souffle nouveau. Comme si Haïti était en train de devenir une vraie préoccupation pour tous ces jeunes gens qui venaient de faire sortir l’environnement de la pénombre où les Etats l’avaient relégué. L’impression qu’il n’y aura bientôt plus de distance entre ces jeunes gens habités par une vision planétaire et Haïti. Plus de cet exotisme qui fait voir l’autre d’une manière à la fois désuète et fausse. J’imagine que la rencontre de ces deux groupes (la foule haïtienne et les jeunes environnementalistes) pourrait provoquer une explosion continue. Le chemin secret consisterait-il à contourner les institutions trop archaïques ? Quelque chose qui éviterait toute forme d’aide pour entrer dans un dialogue permanent où personne ne doit rien à personne

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Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin.
– Dany Laferrière, Le Nouvel Observateur
21 janvier 2010

Le grand écrivain haïtien, prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour», était à Port-au-Prince pour le Festival Etonnants Voyageurs quand la terre a tremblé. Il raconte

«J’entends encore ce silence»

Le silence Je m’attendais à entendre des cris, des hurlements. Rien. Un silence assourdissant. On dit en Haïti que tant qu’on n’a pas hurlé, il n’y a pas de morts. Quelqu’un a crié que ce n’était pas prudent de rester sous les arbres. On s’est alors réfugiés sur le terrain de tennis de l’hôtel. En fait, c’était faux, car pas une fleur n’a bougé malgré les 43 secousses sismiques. J’entends encore ce silence.

Les projectiles Même à 7,3 sur l’échelle de Richter, ce n’est pas si terrible. On peut encore courir. C’est le béton qui a tué. Les gens ont fait une orgie de béton ces cinquante dernières années. De petites forteresses. Les maisons en bois et en tôle, plus souples, ont résisté. Dans les chambres d’hôtel souvent exiguës, l’ennemi, c’était le téléviseur. On se met toujours en face de lui. Il a foncé droit sur nous. Beaucoup de gens l’ont reçu à la tête.

La nuit La plupart des gens de Port-au-Prince ont dormi cette nuit-là à la belle étoile. Je crois que c’est la première fois que c’est arrivé. Le dernier tremblement de terre d’une telle ampleur remonte à près de deux cents ans. Les nuits précédentes étaient assez froides. Celle-là, chaude et étoilée. Comme on était couchés par terre, on a pu sentir chaque tressaillement du sol au plus profond de soi. On faisait corps avec la terre. Je pissais dans les bois quand mes jambes se sont mises à trembler. J’ai eu l’impression que c’était la terre qui tremblait.

Le temps Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin. Plus de radio, les antennes étant cassées. Plus de télé. Plus d’internet. Plus de téléphone portable. Le temps n’est plus un objet qui sert à communiquer. On avait l’impression que le vrai temps s’était glissé dans les soixante secondes qu’ont duré les premières violentes secousses.

La prière Subitement, un homme s’est mis debout et a voulu nous rappeler que ce tremblement de terre était la conséquence de notre conduite inqualifiable. Sa voix enflait dans la nuit. On l’a fait taire car il réveillait les enfants qui venaient juste de s’endormir. Une dame lui a demandé de prier dans son coeur. Il est parti après s’être défendu longuement. Son argument, c’est qu’on ne peut demander pardon à Dieu à voix basse. Des jeunes filles ont entamé un chant religieux si doux que certains adultes se sont endormis. Deux heures plus tard, on a entendu une clameur. Des centaines de personnes priaient et chantaient dans les rues. C’était pour eux la fin du monde que Jéhovah annonçait. Une petite fille, près de moi, a voulu savoir s’il y avait classe demain. Un vent d’enfance a soufflé sur nous tous.

Les animaux Les chiens et les coqs nous ont accompagnés toute la nuit. Le coq de Port-au-Prince chante n’importe quand. Ce que je déteste généralement. Cette nuit-là, j’attendais sa gueulante.

La révolution

Le palais national cassé. Le bureau des taxes et contributions détruit. Le palais de justice détruit. Les magasins par terre. Le système de communication détruit. La cathédrale détruite. Les prisonniers dehors. Pendant une nuit, ce fut la révolution.

*

J’avais oublié Jacques Stephen Alexis avec le temps, mais en le reprenant dernièrement j’ai tout de suite compris qu’il n’avait jamais cessé de cheminer en moi.
– Dany Laferrière, Le Magazine Littéraire
1 mars 2010

Histoire d’archives
Haïti vient d’être ravagé dans sa chair et dans sa mémoire : beaucoup de lieux de conservation littéraire n’ont pas résisté au séisme. Hommage à l’une des figures historiques de cette terre d’écriture.

J. S. Alexis, un Haïtien debout

J’avais oublié Jacques Stephen Alexis avec le temps, mais en le reprenant dernièrement j’ai tout de suite compris qu’il n’avait jamais cessé de cheminer en moi. Cet oubli est arrivé dès que j’ai eu 40 ans et qu’il était devenu mon cadet – né en Haïti en 1922, Alexis est mort à 39 ans. Ce qui est triste c’est que j’avais oublié combien ce jeune homme crépitant de talents et d’audace avait compté pour moi. Quand on veut devenir écrivain en Haïti et qu’on est né comme moi au début des années 1950, on ne peut que se heurter à ces deux figures obligées : Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis. Les frères Jacques. Roumain ne semble avoir besoin de personne. Tout écrivain qui voudrait situer son roman dans la paysannerie haïtienne ne trouvera qu’un champ brûlé par le classique de Roumain : Gouverneurs de la rosée. On comprend alors pourquoi Alexis a préféré situer son premier roman (Compère Général Soleil, un titre aussi beau que celui de Roumain) dans la grande ville. Alexis admirait Roumain, et j’étais fasciné par Alexis. À la mort de Roumain, en 1944, un jeune homme de 22 ans envoya au quotidien Le Nouvelliste un long article qui débutait ainsi : « Les peuples sont des arbres. » Chacun comprit qu’une nouvelle graine venait de germer. Son premier roman ne paraîtra qu’onze ans plus tard. Dans un pays où on se presse pour se faire éditer, Alexis se démarque.

On cherche toujours les similitudes avec les gens qu’on aime. Son père, comme le mien, fut professeur d’histoire et diplomate. Il a publié son premier roman à 33 ans, et moi à 32. Aucun de nous deux n’a commis de recueil de poèmes, alors que la tradition de ce pays exige qu’on commence par la poésie. Il a connu Papa Doc et l’exil1 j’ai connu Baby Doc et l’exil. J’ai appris par sa femme Andrée Roumer que lui et mon père se connaissaient et s’estimaient. Mon rapport avec Alexis est assez étrange. S’il m’intéresse autant, c’est pour des raisons bien particulières. D’abord parce qu’il a écrit et fait des choses que je lui envie encore. Prenons l’attaque de son premier roman (« La nuit respirait fortement »), je donnerais cher pour l’avoir écrit. Sa description du fleuve Artibonite (« L’Artibonite, ce grand gaillard aux bras noueux et puissants, est fils des montagnes ») montre un coeur vaste. Il est époustouflant quand il oublie l’idéologie pour simplement tenter de rendre l’émotion qu’il ressent. Mon roman préféré d’Alexis, c’est L’Espace d’un cillement. Tout le livre se passe dans un clin d’oeil. Autant Roumain est limpide, autant Alexis est bariolé. Il écrit comme ces prostituées de Sensation-bar qui portent tous leurs bijoux sur elles. On cherche longtemps l’émotion sous la luxuriance des adjectifs. Mais ça tombe bien pour L’Espace d’un cillement qui se passe dans un bordel, un milieu on ne peut plus artificiel. J’ai longtemps rêvé d’avoir l’imagination d’Alexis et le style de Roumain.

J’aime surtout le jeune homme fougueux qui ne semble avoir peur de personne. Il faut l’être pour écrire cette lettre à François Duvalier. Observez l’insolence de la première phrase : « Dans quelque pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois pouvoir dire que je serais accueilli à bras ouvert : ce n’est un secret pour personne. » On n’aurait pas pensé à dire ça même dans nos rêves. D’abord parce que c’est Duvalier, ensuite parce qu’une telle confiance en soi frise la candeur. Il n’a pas fini : « Mais mes morts dorment dans cette terre1 ce sol est rouge du sang de générations d’hommes qui portent mon nom1 je descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette patrie… » On est dans Dumas. Il parle à un des plus sanguinaires dictateurs, qui, lui aussi, se réclame du fondateur de la nation. Je n’ai jamais compris pourquoi Alexis a jugé bon d’écrire qu’il descendait « par deux fois » de Dessalines. Il en fait toujours trop, et c’est ce qui me le rend si cher. C’est un gamin qui veut embrasser le monde. Écoutez la conclusion : « Toutefois, monsieur le président, je tiens à savoir si oui ou non on me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. Je suis sûr qu’après cette lettre j’aurai le moyen de m’en faire une idée. » Il se trouvait encore à Port-au-Prince quand la lettre est parvenue à Duvalier. Obligé de quitter Haïti, il reviendra l’année suivante pour le face-à-face fatal avec Papa Doc. Arrêté, torturé, puis assassiné. On ne peut être qu’impressionné par un tel courage.

Mais il va parfois si loin dans certaines mauvaises directions qu’il met en danger son oeuvre. Comme pour m’indiquer le chemin à ne pas prendre. Celui du discours idéologique qui alourdit la plupart de ses romans. Il ne pouvait pas regarder vivre ses personnages sans intervenir. Il ne veut pas se contenter de décrire le monde, il entend le changer. Ce qui fait de Compère Général Soleil, selon Claude Roy, un chef-d’oeuvre aux neuf dixièmes. Dans les choses qu’il m’indique à ne pas faire, il y a ce vocabulaire parfois trop chatoyant, comme s’il voulait jeter un voile rose sur une triste réalité qu’il venait de dénuder. Le voilà qui fonde un parti politique, pas le parti politique traditionnel, un parti communiste. Ainsi que Roumain l’avait fait. Comme il va perdre un temps précieux dans cette histoire alors qu’il ne lui reste que deux ans à vivre. Quand on pense qu’il a publié chez Gallimard, le Gallimard des années 1950, quatre livres majeurs en cinq ans, et qu’il en a d’autres dans ses tiroirs. Haïti jubile de tenir enfin son grand écrivain. Mais Alexis place quelque chose d’autre au-dessus de la littérature : le bonheur du prolétariat. Il se veut un homme d’action. Il passe ses soirées à discuter de réalisme socialiste avec Aragon. Il rencontre Hô Chi Minh. Il va voir Mao afin que Pékin se réconcilie avec Moscou. Il n’a aucune idée de sa taille ni de son poids. Je regarde ses yeux, sur la photo, au moment où il serre la main de Mao, et j’ai l’impression d’être avec lui. Et je pleure en ce moment. Je pleure parce que je le vois en train de poser le piège qui se refermera sur lui. Quand on a côtoyé de si puissants hommes d’action, il faut montrer ce qu’on a dans le ventre. Comme il ne disposait pas des moyens lui permettant de délivrer son peuple, tout ce qu’il lui reste à offrir, pour ne pas perdre la face, c’est sa vie. Mon héros tombera dans quelques mois, comme le personnage de son premier roman. Il lui était interdit de vivre en Haïti, on ne pouvait l’empêcher d’y mourir. Je ne lui ai jamais pardonné cette mort stupide. Combien de fois l’ai-je engueulé dans cette petite chambre crasseuse et lumineuse de Montréal, du temps que j’écrivais mon premier roman ? Ce qui reste malgré tout de ce jeune homme éblouissant, c’est la plus rayonnante trajectoire dans le monde des lettres contemporaines haïtiennes. Je lui dois tant.

À lire

Haïti, une traversée littéraire, Louis-Philippe Dalembert, Lyonel Trouillot et Yves Chemla, livre +CD, éd. Philippe Rey/Culturesfrance, 192 p., 19 euros, à paraître le 25 mars.

Le Serpent à plumes pour Haïti, éd. Le Serpent à plumes, 176 p., 15 euros : un hors-série collectif dont tous les bénéfices iront à l’hôpital de la Communauté haïtienne. Au sommaire : Dany Laferrière, Frankétienne, Gary Victor, René Despestre, Hervé Télémaque, L.-P. Dalembert…

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Le corps ici, mais l’esprit ailleurs : le lecteur mène une double vie.
– Dany Laferrière, Le Devoir
17 novembre 2010

Éloge du lecteur

Quand on parle de livres dans les journaux (en dehors de la section réservée à la critique littéraire) c’est souvent pour rappeler que les bibliothèques sont vides, que les jeunes gens lisent de moins en moins, et que les livres de cuisine, de vedettes du showbiz, de sport ou de psychologie populaire ont définitivement pris le pas sur la littérature de qualité. On parle, presque avec délectation, de ceux qui ne lisent pas. Pour finalement stigmatiser le pouvoir dont le budget pour la lecture semble souffrir d’anorexie. Et on conclut qu’un tel comportement ne peut avoir qu’un impact négatif sur notre vie en société. Tout cela est, bien sûr, indiscutable.

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Mais si on évoque, pour une fois, ce lecteur téméraire qui accepte de plonger dans un univers inédit qui risque de changer sa vision du monde. Nous devons d’abord reconnaître que les lecteurs sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit et que leur présence, malgré cette étonnante discrétion, définit notre urbanité. On imagine mal une ville sans ce personnage, en apparence muet mais si gorgé de musique, de rythme et d’idées. Ce lecteur semble vouloir s’infiltrer dans toutes les anfractuosités de la ville.

C’est souvent le dernier geste du lecteur avant de sortir: glisser un livre dans sa sacoche. Il lit dans le métro, où j’ai vu ce matin une jeune fille complètement hypnotisée par La Sonate à Kreutzer de Tolstoï. Il lit aussi dans l’autobus, sur un banc de parc, au bureau, dans les cafés, en marchant. Certains fous lisent même en conduisant. D’autres, plus tempérés, se contentent de lire dans leur baignoire. Après l’amour, il arrive que le livre remplace la cigarette. Il est si plongé dans sa lecture qu’on n’ose le déranger. Le corps ici, mais l’esprit ailleurs: il mène une double vie. Ce va-et-vient entre le monde réel et le monde rêvé en fait un être si complexe qu’il devient rétif aux ordres. D’où la vieille méfiance des pouvoirs pour le livre. Pas le livre préfabriqué, mais celui qui est tissé de veilles et d’angoisses et qu’on lit avec fièvre.

Mais l’objet livre ne se laisse pas faire. On découvre son poids au moment de déménager. Et on regrette alors son appétit vorace, pour un bref temps, car ce sont les livres qu’on déballe en premier dans un nouvel appartement. Et, assis sur des caisses, on profite pour relire quelques pages lumineuses d’un essai qu’on porte dans son coeur, ou pour simplement découvrir un roman qui s’était fait trop discret dans la bibliothèque. Comme premier geste, à l’aube, on tend la main vers un livre sur la table de chevet. On le remet, le soir, à la même place, juste avant d’éteindre la petite lampe. Ainsi donc, la vie sociale du lecteur se passe entre deux lectures.

Il a fallu vingt-six minuscules lettres de l’alphabet pour soulager la mémoire humaine qui, sans cela, aurait succombé sous le poids de nos souvenirs, de nos rêves et de nos idées. On reste effaré devant l’ampleur des savoirs, comme des fantaisies, que les humains ont pu glisser dans ce mince objet rectangulaire. Les lecteurs semblent avoir créé cette étrange vie si intime et publique à la fois. Leur sensibilité frémissante fait barrage à ces tentatives de décervelage des pouvoirs. Leur immobilité apparente calme le reste de la population qui semble prise d’une constante frénésie.

L’écriture, comme la lecture, touche énormément de gens. On n’a qu’à imaginer une ville sans écrivains et sans lecteurs pour sentir passer un vent froid. Le lecteur semble toujours à la recherche des membres de sa tribu disséminés dans la ville. Il suffit qu’un autre prononce le nom de son écrivain favori pour qu’il sente une affinité immédiate avec lui. Ils seront nombreux au Salon du livre, où j’attends de surprendre le visage subitement éclairé de l’un d’entre eux. Comme si la lumière pouvait jaillir d’un livre ouvert.


Dany Laferrière est l’auteur d’une oeuvre littéraire abondante. Son dernier roman est L’Énigme du retour, publié en 2009 (Boréal), pour lequel il a reçu le prix Médicis.

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Pour moi, la culture est la manifestation la plus extrême, physique et sensible du vivant.
– Dany Laferrière, Le Temps
19 mars 2011

Je suis là, dans ce numéro, à travers cette balade entre peinture, littérature, cinéma et journalisme, avec des gens que je connais comme Frankétienne que j’ai rencontré quand j’avais 18 ans et que je retrouve aujourd’hui. Pour moi, la culture est la manifestation la plus extrême, physique et sensible du vivant. Il ne s’agit pas d’une culture bourgeoise, la photo d’ouverture le montre bien: c’est un homme du peuple qui vit au milieu des oeuvres, il trouve naturel d’être là, parce que c’est de l’oxygène, la seule façon de respirer convenablement. J’ai testé la force vitale de la culture quand je me suis mis à écrire au milieu du séisme. Il fallait que cela en vaille la peine quand tout le monde meurt autour de vous. J’ai vu. L’écriture m’occupe assez pour m’empêcher de penser à la mort. 

«Le Nouvelliste» a traversé toutes les dictatures, tous les séismes. Comment? Lucien Montas, rédacteur en chef dans les années 1960, disait qu’il fallait savoir nager, rester sous l’eau, faire le mort, pour ne pas être obligé de vendre son âme. Je devais avoir 17 ans quand j’ai écrit mon premier papier, sur des peintres haïtiens, pour «Le Nouvelliste». Parce qu’il était court, il m’a valu la une du journal. Monsieur Montas disait qu’il fallait être court. J’ai retenu la leçon. L’émotion éprouvée à la publication de mon premier article a été plus forte que celle ressentie lors de la sortie de mon premier livre. J’ai dormi avec le journal sous l’oreiller. Je suis avant tout un lecteur qui écrit. Enfant, je lisais tout le temps, et tout était bon à lire, jusqu’aux journaux qui emballaient le riz ou le sucre. Je payais même ma soeur 10 centimes pour que je puisse m’appuyer sur son épaule en allant à l’école sans lever mon nez du livre. Elle me guidait comme un aveugle, et je lisais, lisais…

Le voyage à Genève

J’ai eu des nouvelles de Genève, vers la fin de mon adolescence, par Rousseau d’abord, puis par Borges, des gens plutôt fréquentables. Par Dany Laferrière, rédacteur en chef du Samedi Culturel du 19 mars

J’ai eu des nouvelles de Genève, vers la fin de mon adolescence, par Rousseau d’abord, puis par Borges, des gens plutôt fréquentables. Rousseau me semble plus de Genève que de nulle autre part au monde. Je ne sais pas dans quelle mesure Genève a influencé Rousseau, alors qu’on retrouve les traces de ce dernier partout à Genève. Genève lui doit, au moins, son goût de la nature et cette obsession pédagogique. J’ajouterai ce sens du délire, profond chez Rousseau, et plutôt discret à Genève. Borges, quant à lui, a tant aimé son long séjour à Genève qu’il a voulu y être enterré. L’écrivain aveugle croit, qu’en annulant le temps, la mort devient l’ultime labyrinthe d’où l’on ne sort pas. Je commets en ce moment une faute impardonnable pour un éditorialiste, même d’occasion, l’abus du je. C’est que je ne vois plus le monde que filtré par cette masse d’infimes émotions qu’est devenue ma vie depuis ce séisme qui m’a surpris à Port-au-Prince l’an dernier.

C’est au moment des derniers préparatifs pour ce voyage à Genève que le Japon a explosé. Comment expliquer cet instant de panique pure qui m’a traversé, comme une décharge électrique, quand j’ai vu ces images affolantes à la télé? Ce désir du Japon m’est venu, durant cette adolescence fiévreuse, où j’ai découvert Mishima, Tanizaki, Bashô et les estampes de Hokusai. Je ne saurais vous dire pourquoi cette esthétique sobre, jusqu’à être désertique dans cet art du jardin sec, m’a touché au point d’écrire quarante ans plus tard «Je suis un écrivain japonais». Ce qui est étrange quand on sait le goût haïtien du baroque. Mais outre ces tragédies qui ont retenu l’attention dernièrement du monde entier, Haïti partage avec le Japon d’être une île surpeuplée. Et de croire tous les deux à un destin universel. L’un par la technologie, l’autre par la culture. En effet Haïti ne s’est pas laissé intimider par un tremblement de terre même de 7,3 qui a pourtant brisé une partie de sa capitale. Un observateur passionné, comme Arnaud Robert, peut témoigner que ce pays blessé a continué, imperturbable, à produire (en peinture, sculpture, musique, littérature et cinéma) l’une des plus étonnantes expériences culturelles de notre époque. On cherche, en vain, à comprendre un pareil mystère. On se contentera, aujourd’hui, d’exposer cette culture dans ses nombreuses manifestations.

Borges, que l’éternité guette, aurait aimé qu’un journal s’appelle Le Temps. Et je quitte Genève au moment où vous lisez ces lignes.

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L’été est fait pour ces livres qu’on ne peut lire sans cet élément essentiel: le temps.
– Dany Laferrière, La Presse
24 juin 2012

Dany Laferrière, qui vient de publier une réécriture de son roman Chronique d’une dérive douce – présélectionné pour le Renaudot-, revient d’une résidence de plusieurs semaines en Toscane. Ses projets estivaux se résument à lire, voyager et écrire. «Il faut dire que c’est ce que je ne cesse de faire depuis plus de 30 ans.» Il a arrêté son choix sur des classiques indémodables. «L’été est fait pour ces livres qu’on ne peut lire sans cet élément essentiel: le temps.»

Les lectures d’été de Dany Laferrière

Guerre et Paix
Tolstoï

Bonaparte face à l’armée russe tandis qu’une aussi terrible guerre bat son plein dans les salons de Saint-Pétersbourg. Et cette jeune fille si passionnée de Natacha Rostov. Ce fut mieux qu’une lecture, une expérience. Ce fut quelque chose pour moi de traverser cette forêt des sentiments et de sensations.

Le Maître et Marguerite
Boulgakov

C’est ma saison russe. Ce roman raconte le passage du diable à Moscou, accompagné de deux complices dont un étrange chat. Aucun livre ne m’a jamais fait autant rire, et c’est rare un grand classique qui fait vraiment rire. C’est surtout d’une ironie mordante sur la Russie de Staline.

Gouverneurs de la rosée
Jacques Roumain

Il faut trouver l’eau qui sauvera le village de la sécheresse. Deux familles ennemies s’affrontent avec un couple au milieu. Un très beau roman d’amour écrit dans un français à forte saveur créole. Il n’est pas long, mais il y fait chaud. Il faut le lire à l’ombre.

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Aujourd’hui, avec ce magnifique roman, Dalembert prouve que la littérature survit toujours à la dictature.
– Dany Laferrière, Le Point
22 juin 2017  

Le roi Dalembert

A 54 ans, Louis-Philippe Dalembert, né à Port-au-Prince, vient d’écrire son meilleur livre, un roman à la fois grave et drôle qui raconte la participation haïtienne à la Seconde Guerre mondiale. Il rejoint ainsi le peloton de tête des écrivains haïtiens qui s’efforcent de garder le nom d’Haïti dans la mémoire universelle, de Jacques Roumain à Yanick Lahens en passant par Jacques Stephen Alexis, Marie Vieux-Chauvet, Frankétienne et Lyonel Trouillot. Je croise Dalembert depuis des années dans les Salons du livre, les festivals littéraires et les cafés de Paris, Rome, Berlin, New York, Port-au-Prince, toutes ces villes où il a vécu, et je découvre que j’ignorais une partie importante de sa vie. Cette enfance qui compte tant dans la vie des écrivains de la Caraïbe.

Il est si grand physiquement que je l’ai cru né ainsi. En fait, il a raconté cette enfance dans ses émouvants premiers romans (« Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme », « Le songe d’une photo d’enfance »), où l’on voit un petit garçon triste regardant la vie derrière la vitre d’une voiture qui le transporte d’un quartier à l’autre de Port-au-Prince. Il perd très vite son père (les pères sont souvent absents de la photo de famille), mais sera entouré d’une nuée de femmes, sa mère, sa grand-mère maternelle et ses tantes. Il travaillera comme journaliste jusqu’à son départ d’Haïti en 1986, l’année où Jean-Claude Duvalier a dû fuir le pays pour se réfugier en France. La France ignorait qu’elle accueillait en même temps un dictateur et un futur écrivain.

Aujourd’hui, avec ce magnifique roman, Dalembert prouve que la littérature survit toujours à la dictature. Qu’en est-il de ce roman qui m’a volé une nuit entière pour me la restituer en éclats de joie ? J’ouvre le livre, en même temps qu’une bouteille de rhum, et je tombe tout de suite dans une famille juive polonaise dont l’histoire durant la Seconde Guerre mondiale est racontée par un jeune médecin, Ruben Schwarzberg. Tout cela nous semble assez courant; ce qui est nouveau, c’est que ce Ruben s’est retrouvé à Port-au-Prince après un séjour à Buchenwald, ayant bénéficié d’un décret-loi qui permettait à tout individu qui fuyait le régime nazi de trouver refuge en Haïti. C’est un jeune homme qui arrive à Port-au-Prince, en 1939, et un vieillard de 97 ans, assis sur sa véranda, qui raconte cette histoire de bruit et de fureur à sa petite-nièce, venue tout de suite secourir la ville après le tremblement de terre de 2010.

Le livre ne serait pas si prenant si on ne découvrait pas mille anecdotes et personnages colorés de la participation haïtienne à cette guerre. Quand Haïti a déclaré la guerre « à l’Allemagne nazie, à l’Italie fasciste et aux puissances de l’Axe », les menaçant d’un envahissement immédiat, le monde entier crut à une blague. Ce n’en était pas une, car Haïti s’est toujours vue au centre de l’Histoire. Immédiatement après cette indépendance gagnée contre l’armée de Bonaparte en 1804, la jeune république accueillit un Bolivar épuisé par des défaites successives, lui permettant de se reposer près de quatre mois avant de lui fournir un bateau, des armes et des hommes pour qu’il puisse reprendre la lutte et libérer une bonne partie de l’Amérique latine. De plus, cette déclaration de guerre à l’Allemagne était capitale, d’un point de vue symbolique, puisqu’elle aiguillonnait les Etats-Unis, qui retardaient leur entrée en guerre. Cette histoire rocambolesque à souhait trouve sa force dans une langue précise, sans être guindée, où l’oeil vif de Dalembert capte le détail qui fait bondir notre imaginaire. Il a presque renouvelé un genre (la Seconde Guerre mondiale) qu’on visite annuellement depuis quelques décennies en y introduisant l’ingrédient Haïti. Dalembert a écrit un livre qui devrait intéresser un vaste public.

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La force de ce livre, c’est cette lumière dont on n’arrive pas à savoir si elle vient du soleil tropical ou des rêves fous des gens. Ou plus simplement du talent de cette splendide romancière qui nous attrape à la gorge dès la première page, serre un peu plus à chaque chapitre, relâche plus loin, resserre jusqu’à nous laisser sans voix. Tant de misères, de crimes et de frustrations, exposés sans pathos.
– Dany Laferrière
8 juillet 2021

Je suis habitué. Chaque fois qu’il y a un événement en Haïti, de quelque nature que ce soit, on tente de me joindre. Au début, je perdais un temps fou à tenter d’expliquer au journaliste que j’en sais beaucoup moins que lui. Il renouvelle sa demande sur un ton plus posé, ce qui est une façon de me dire qu’il ne me croit pas. Pourquoi ? Depuis quand un intellectuel haïtien n’a-t-il rien à dire sur quelque sujet que ce soit relatif à Haïti ? Justement, je suis simplement un écrivain sans identité. Avec le temps, je dois reconnaître que le volume de demandes a beaucoup diminué.

J’ai été candide de croire aussi qu’on voulait mon analyse du pays. Ce que je fais pourtant, en toute solitude, depuis 35 ans. En fait, on veut coller mon nom à côté d’une déclaration banale que n’importe qui d’autre aurait pu faire. Ce matin, j’avais l’impression qu’on attendait que je confirme la mort du président du fond de mon lit à Montréal.

Alors pourquoi j’accepte ; mieux, ou pire, pourquoi je fais un texte sur la situation en Haïti ? Simplement parce que j’ai lu cette semaine un livre écrit par une romancière qui vit à Port-au-Prince. Il s’agit du roman Les villages de Dieu, paru en 2020 aux éditions Mémoire d’encrier.

Je viens de perdre la moitié des lecteurs de cet article. Quelle idée de parler d’un roman, déjà daté d’un an, donc périmé, en ce jour sanglant. Et parlant de sanglant, c’est quand même étonnant qu’un assassinat d’un couple présidentiel dans un pays du Tiers-Monde n’entraîne pas un bain de sang. Bon, la journée n’est pas terminée, et je ne veux surtout pas opiner sur un tel sujet, ni donner la chance qu’on m’accuse d’appeler à un bain de sang.
La machine à rumeurs semble si affamée aujourd’hui, autant que Port-au-Prince paraît tranquille. Déjà, l’impatience du monstre technologique. J’entends une voix aiguë : « As-tu quelque chose à dire ? Si oui dis-le ou tais-toi. » Justement, je n’ai rien à dire, je veux simplement attirer l’attention sur un livre exceptionnel passé inaperçu : Les villages de Dieu. Pour dire brutalement les choses, c’est le meilleur livre paru en Haïti depuis très longtemps. Le plus fort, le plus juste, et peut-être le mieux écrit. Bon, mais pourquoi faut-il le lire aujourd’hui ?

J’ai l’impression qu’on l’a négligé, à part certains journalistes, à cause du titre. On a pensé qu’il s’agissait d’un livre religieux, qui raconte l’histoire de gens pieux dans quelques villages bucoliques où la vie harmonieuse devrait être donnée en exemple aux autres. Faux. C’est le contraire. Les villages de Dieu, c’est le nom de quartiers terribles où règnent la misère, la frustration, une haine endémique, l’absence totale d’espoir, un présent de l’indicatif si fragile qu’il est remis en question chaque matin.

Les gens qui y vivent espèrent aller en enfer, car ça ne peut être qu’une promotion. Dans Pedro Páramo, Juan Rulfo dit aussi que les habitants de Comala emportent dans l’au-delà une petite couverture, devinant qu’il doit y faire plus frais là-bas. Il faut ajouter que c’est dans ces villages que se sont installés tous les tueurs de ce pays.

Pour celui qui suit la situation haïtienne, on sait depuis des années que ce sont des zones de non-droits. La police ne peut y entrer ; le gouvernement encore moins, même si des personnages haut placés rencontrent clandestinement des chefs de gang. Eh bien, Emmelie Prophète y a installé son laboratoire. Je ne sais pas si elle y est allée elle-même, mais elle a fait mieux, aurait dit Cendrars : elle nous a permis d’observer la vie qu’on y mène.

Un petit tour en enfer. À quoi ressemble cet enfer ? À n’importe quel autre endroit d’Haïti. Rien ne ressemble plus à une vie quotidienne qu’une autre. Emmelie Prophète nous permet d’observer calmement dans ces villages les grands-mères, les mères, les sœurs, les jeunes frères, les désaxés, les fous, les estropiés, les fiancées pleurant leurs futurs maris après les règlements de comptes, qui vaquent à leurs occupations.

Car même les tueurs dorment, entre deux kidnappings, et ils mangent aussi, s’habillent, envoient leurs enfants à l’école, et tout cela nécessite une organisation. Il y a le fait que les mères prient pour que leurs fils deviennent médecins ou ingénieurs, ou qu’ils aillent à New York pour toujours.

On n’attend qu’une chose de ceux qui quittent le pays, c’est qu’ils ne reviennent pas. Il y a cette femme, mieux nantie et plus instruite que les autres, qui entend changer la condition des femmes, car là aussi leur situation est la moins enviable. Pourtant, chaque matin, on croise des morts frais (le sang chaud a cette odeur inoubliable) dans ces corridors étroits et boueux. Et les nuits sont rythmées par des hurlements, des coups de feu, et le lendemain on annonce un nouveau chef qui recommence avec les mêmes promesses.

Ce sont ces villages qu’il faudra surveiller attentivement dans les jours à venir. C’est le cœur du problème. Bien sûr qu’il restera alors les poumons, la tête, les bras, les jambes, car c’est un problème qui ne reste pas en place.

La force de ce livre, c’est cette lumière dont on n’arrive pas à savoir si elle vient du soleil tropical ou des rêves fous des gens. Ou plus simplement du talent de cette splendide romancière qui nous attrape à la gorge dès la première page, serre un peu plus à chaque chapitre, relâche plus loin, resserre jusqu’à nous laisser sans voix.

Tant de misères, de crimes et de frustrations, exposés sans pathos. Pour une fois, j’ai eu l’impression de toucher du doigt cette réalité que je n’ai pas connue. Emmelie Prophète me raconte mon pays. C’est à elle qu’il faudra vous adresser désormais, ou, mieux, à son livre.

Dany Laferrière
repris dans Le Devoir, La Presse, Le Soleil, Le Nouvelliste, Le Droit, Le Quotidien, La tribune, La Voix de l’Est (Québec), Le Nouvelliste (Haïti), Libération (France)
https://danylaferriere.com/lettres-ouvertes/#machine-a-tuer

Lire également: Emmelie Prophète, Médaille d’or aux olympiades de la littérature

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L’envers de la robe
16 mars 2024
Ces gens qui portent leur douleur
avec une telle grâce
possèdent un sens de la vie
qu’il serait dommage d’ignorer.

Je reviens encore une fois sur ma mère pour expliquer Haïti d’un autre angle, celui de ceux qui souffrent sans un mot, mais aussi sans jamais baisser les bras. Ces voix qu’on n’entend pas, trop occupés que nous sommes par les bruits de la ville : les tirs de mitraillette, les sirènes d’ambulance ou de pompiers (s’il y en a), les cris de douleur, les hurlements devant les caméras de ceux qui lisent des manifestes, les rodomontades de voyous armés, et les différentes réunions internationales ou nationales pour sauver le pays.

Pendant que ceux qui gardent en vie ce pays, comme toujours, murmurent des choses essentielles. Et ma mère qui me disait : « Occupe-toi de faire tes devoirs, c’est tout ce qu’on te demande. » Et ces femmes sont nombreuses, beaucoup plus que les gangs qui tiennent le pays au bout de leurs armes lourdes, comme on dit. Voilà qu’on se retrouve une fois de plus au bord du précipice, et qu’il ne faut, semble-t-il, que penser à des formes de pouvoir.

Aujourd’hui qu’on se pose encore cette lancinante question « comment sortir de cette nouvelle crise ? », et qu’on se demande un peu partout dans le monde si ces gens n’ont pas quelque chose de défectueux dans leurs gènes pour attirer ainsi le malheur, je me rappelle avec une émotion particulière le sens de la beauté chez cette femme.

J’ai rencontré la couturière de ma mère à Miami, et elle m’a raconté que Marie (le nom de ma mère) mettait un point d’honneur à ce que l’envers de sa robe soit aussi délicatement fait que l’endroit, quitte à payer le double du prix. Et pourtant, c’était une pauvre femme dont le mari vivait en exil depuis des décennies, et qui devait élever seule deux enfants. C’est courant dans ce pays de pareilles situations.

Je n’avais pas bien compris ce comportement de ma mère. Je le comprendrai des années plus tard en devenant écrivain. Comment dire que le seul chemin qui mène à la liberté passe par la beauté ? Il nous faut nous entendre sur la signification du mot beauté, qui n’a rien à voir avec le luxe. Mais soigner autant l’envers de la robe qu’on ne voit pas, n’est-ce pas une forme de luxe ? Je vois les grands yeux de ma mère qui semblent dire : « Si c’est cela leur idée de nous, alors je comprends pourquoi on nous laisse patauger dans un tel marécage de violences. » Pour elle, la vie ne tient pas au seul fait de pouvoir se mettre debout. Il faut pouvoir le rester dans la dignité.

Je ne sais pas pourquoi, s’agissant d’Haïti, on reste toujours à la surface, même violente, intolérable, inadmissible, sans jamais miser sur la vie quotidienne de ces femmes et leur sens, pas seulement d’une vie meilleure, mais de la beauté elle-même. Le goût de la beauté ne va-t-il qu’avec ceux qui peuvent apprécier la Joconde ? Et non à cette femme qui voudrait que l’envers de sa robe soit aussi soigné que l’endroit ?

Il n’y a pas si longtemps, commentant le livre majeur pour comprendre l’Haïti d’aujourd’hui Les villages de Dieu d’Emmelie Prophète, j’avais proposé de laisser un moment de côté le théâtre du pouvoir et les jeux de palais pour focaliser notre regard sur les gangs armés ainsi que le proposait la romancière. Cela faisait près d’une décennie que le pays vivait sous la coupe des gangs. On n’y a pas prêté grande attention, et aujourd’hui voilà que la bombe nous explose au visage. Bien sûr que les gangs ne sont pas autonomes, et qu’il s’agit d’un grand et complexe réseau dont les ramifications vont au-delà du pays. Comme disent les gens : Qui vend les armes ? Pire que les corrompus, ce sont les corrupteurs. Nous voilà encore pris à croire uniquement à ce que nous pouvons voir. Les flammes des pneus et les tirs de mitraillette ne doivent pas cacher la forêt de ces femmes lumineuses.

Il y a un mot que j’aimerais glisser ici, c’est rapiéçage, qui me rapproche du célèbre rapaillé de Miron. J’ai toujours vu ma mère rapiécer mes chaussettes, chemises et pantalons, en un mot, elle ne cessait de retourner sur le métier et de changer sans cesse ce qui peut être changé en faisant du neuf avec du vieux. Tel est mon art. L’homme rapiécé.

En fait, je voulais dire, pour tous ceux qui ne voient aucun lien entre cet art de vivre que je publie aujourd’hui et qui me trouvent désinvolte et insouciant par rapport à une tragédie, je suis un couturier qui tente de faire un vêtement dont l’envers est aussi soigné que l’endroit pour répondre à cette injonction de ma mère à propos de la dignité. Sur un plan moral, il faut voir chez elle cette âme droite qui n’a pas deux visages, comme les tartuffes. Et en faisant ce livre malgré les tirs de mitraillette, je réponds, en fils obéissant, à cet ordre de ma mère : « Tout ce qu’on te demande c’est de faire ton devoir », et de bien le faire, j’imagine.

Dany Laferrière, Le Devoir
http://danylaferriere.com/lettres-ouvertes/#envers-de-la-robe

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Génération Québec
Livres hebdo, 11 avril 2024

Les chiffres ne mentent pas. J’étais à Miami en 1999 cherchant à sortir du cauchemar d’un roman sur la dictature haïtienne quand j’ai appris par mon éditeur que le Québec était le pays invité au Salon du livre de Paris. Cela faisait 14 ans que j’avais publié mon premier roman, et aujourd’hui 25 ans plus tard me voilà de nouveau invité à ce même Salon. Je souris en ayant l’impression d’avoir traversé un mur, celui de la durée. Puis j’ai eu une pensée émue pour ce vaisseau spatial, le Québec, qui me porte depuis 1985 c’est-à-dire depuis près de 40 ans. Juste avant de quitter Haïti qui semble encore figé dans le même drame sanglant, j’ai rencontré cet ami écrivain qui venait de rentrer d’une manifestation culturelle québécoise, la francofête (joli nom), et qui m’a raconté dans ce mélange de délire et de vérité dont parle Édouard Glissant dans Le discours antillais que la littérature québécoise était la plus originale d’Amérique, mais qu’elle avait connu un frein car ses écrivains parmi les plus importants croupissaient en prison depuis octobre 1970. Je n’ai pas le temps d’expliquer ici ce qu’était octobre 70, mais je dois dire qu’à mon arrivée en 1976 on pouvait croiser dans les rues, le poète Gaston Miron, la chanteuse Pauline Julien, le romancier Michel Tremblay et l’essayiste Pierre Vallières, dont l’essai Nègres blancs d’Amérique reste encore sulfureux. Je me suis enfermé dans une étroite chambre durant l’hiver 1977 pour les lire dans une fièvre continue. Je profitai pour lire aussi Victor-Lévy Beaulieu, Marie-Claire Blais et Réjean Ducharme, le seul que je n’ai jamais croisé dans les rues de Montréal. À peu près tous étaient à Paris en 1999, accompagnant des cadets comme Gaétan Soucy et Robert Lalonde. Je me souviens de ma transe à lire Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu et de mon ahurissement devant l’étrangeté des romans de Ducharme. Mais aucun incipit ne m’a impressionné autant que celui de Prochain épisode d’Hubert Aquin “Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses.” J’étais si heureux de découvrir le Québec par ses écrivains et abasourdi que cette littérature ne soit pas plus connue dans le monde bien qu’elle n’ait rien à envier à certaines littératures scandinaves. Aujourd’hui la nouvelle génération arrive avec un enthousiasme irrésistible. À part Hélène Dorion, Denise Desautels ou Dominique Fortier qui semblent dominer la délégation, on verra Kevin Lambert, Akos Verboczy, Éric Chacour, Alain Farah ou Gabrielle Filteau-Chiba. Une vague de fraîcheur.

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Une révolution invisible dans la révolution tranquille
Si la révolution tranquille a permis au Québec de se décharger de normes vieillottes en l’amenant doucement dans la modernité, c’est la révolution invisible des mères qui lui a permis d’habiter cette modernité. 
– Dany Laferrière, Libération
12 avril 2024

Une révolution invisible dans la révolution tranquille

Quand je suis arrivé à Montréal en juillet 1976, fuyant la dictature des Duvalier, je n’avais aucune idée du Québec, ignorant même le hockey. Quant à l’hiver, rien ne m’y avait préparé. J’ai découvert alors février, ce mois de grand froid que je passe toujours dans une baignoire rose avec des romans éparpillés sur le plancher et une bouteille de rhum. Cette expérience de la glace me permet, aujourd’hui, de circuler en sifflotant dans les régions les plus froides de la planète. Mais le Québec ne se résume pas à ces terreurs d’homme des tropiques sur le froid. Ni les ours se baladant en ville, le ballet des baleines de Tadoussac et la cabane couverte de neige nichée dans notre mémoire encore émue. Me voilà capable, aujourd’hui, de repérer les mille nuances du spleen québécois alternant à des éruptions de joie aussi puissantes que ces centrales électriques de la baie James qui allaient illuminer le pays des épinettes noires. Je sais lire le silence de gens qui ont vécu longtemps parmi les arbres. Des gens si sensibles à toute manifestation d’inégalité, et dont la règle de base démocratique exige de ne laisser personne derrière soi. Un peuple capable de patience jusqu’à donner cette fausse impression de docilité. Mais quand il décide que la coupe est pleine, il peut tout casser sans que cela ne se voie, ce qu’on appelle ici une révolution tranquille. Pas si tranquille, puisque l’église qui en a subi les frais, au cours des années 1970, ne s’en est jamais relevée. Une simple balade par la route, dans une vieille voiture, fin août 76, me fait découvrir une litanie de villages portant des noms de saints. Cette mauvaise humeur contre l’église a permis une entrée intempestive dans la modernité. Le mot d’ordre étant «désormais l’école remplace l’église». Quand on sait que ce sont les religieux qui enseignaient en majorité, on se doute que la gauche de l’église, était pour quelque chose dans ce coup d’Etat intellectuel. Puis le Québec est entré dans une fête perpétuelle où l’on voyait souvent les femmes danser la gigue autour d’un feu de joie. On a alors compris que c’était elles qui soufflaient depuis longtemps, en pleine «grande noirceur» sur le chaud et le froid, avec une connaissance aiguë des saisons politiques. L’Etat avait pris en otage leur ventre, car il en faut du monde pour couvrir 1,7 million de kilomètres carrés. Il s’agissait autant de territoires que d’identité. Et la langue étant au cœur de ce combat dans une Amérique du Nord anglophone. Il fallait un certain nombre de gens parlant français si on ne veut pas se faire avaler. Et l’église qui affirme que «la foi est gardienne de la langue». C’en était trop. L’effort de guerre étant au-dessus de la force de ces femmes qui désiraient récupérer l’usage de leur ventre. La réponse fut cinglante : le divorce, la contraception et la perte de la foi. D’une foi qui habitait le corps et colonisait l’esprit de la femme. Et ce fut la révolution dans la révolution. Si la révolution tranquille a permis au Québec de se décharger de normes vieillottes en l’amenant doucement dans la modernité, c’est la révolution invisible des mères qui lui a permis d’habiter cette modernité. Le Québec n’a pas cessé de négocier tous les acquis de cette révolution tranquille, alors que les femmes continuent de refuser le fardeau de la démographie. Mieux, elles ne cessent d’avancer dans de nouveaux chemins. On le voit dans les interrogations qu’elles soulèvent ici même dans cette édition. Elles ont tout de suite capté la leçon amérindienne de la protection des forêts et d’une vie en harmonie avec les arbres. Et d’un désir d’être reconnues par l’austère grammaire. Elles ont conquis leur ventre, elles veulent, aujourd’hui, récupérer leur esprit afin de marquer leur présence au monde. C’est à tout ça que je pensais dans le liquide amniotique d’une baignoire dans la forme du ventre de ma mère. Et cette vague est si nouvelle que ses étoiles n’étaient pas nées à mon arrivée en 1976, puisque Audrée Wilhelmy (1985), Gabrielle Filteau-Chiba (1987) n’étaient pas nées, et Martine Delvaux n’avait que 8 ans. Aujourd’hui, l’alphabet des forêts est à elles. Mais leur dette à An Antane Kapesh (Je suis une maudite sauvagesse), née en 1926, reste inestimable.

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L’écrivain, le critique, et la lectrice
18 novembre 2025
De toute façon, ils forment un couple étrange. Le second, le critique, ne peut pas vivre sans le premier, l’écrivain, et cela, même s’il donne parfois l’impression du contraire.

Un écrivain peut faire seul sa route, sans se retourner, jusqu’à se perdre dans la brume du temps. Un temps sans repère où le futur fait le tour de cette circonférence qu’est la vie, en rotation et révolution, tout en espérant rattraper le passé par la queue. Ce genre d’écrivain n’a besoin de personne pour jouir de son art.

   Kafka, sur son lit d’agonie, exigeait qu’on brûle ses manuscrits. Il savait que quelqu’un d’autre finira, un jour, par écrire à nouveau, mot pour mot, les mêmes livres que lui. Avec seulement vingt-six lettres de l’alphabet, les possibilités se révèlent, à la longue, limitées. Il suffit d’attendre assez longtemps au coin des rues Saint-Denis et Ontario pour voir arriver en trombe un Homère haletant : « Hélène a découché ». C’est Antoine Blondin qui résumait ainsi L’Odyssée : « Ulysse, ta femme t’attend ». Je me suis payé L’Iliade. Tout tourne autour d’une femme dans cette période pourtant si guerrière. Pour Hélène de Troie, c’est comme si on vous demandait d’aller chercher une fleur au milieu d’un champ de mines. Tout ça pour dire qu’un écrivain pour trouver son récit se nourrit des péripéties du personnage qu’il suit à la trace, tout étonné parfois de le voir exprimer des émotions que lui-même n’a jamais éprouvées. C’est de ça qu’il s’agit, et c’est ça qui le fait se réveiller au milieu de la nuit pour noter dans son carnet ces images qui le pourchassent jusque dans son rêve.

     Mais revenons à Kafka et à son goût de la pureté : il vient de demander à Max Brod de jeter au feu tous ses manuscrits. Ce dernier admire Kafka tout en gardant des réserves au sujet de cette mystique des flammes et du temps circulaire. Finalement, il a proposé les manuscrits à l’imprimerie. J’ai passé tant de nuits exaltantes à lire Borges pour découvrir que c’est le Borges critique qui me plait le plus. En trois pages, l’aveugle de Buenos-Aires présente un écrivain dans sa vie quotidienne, souvent par un rapide trait (Borges pense, contre Proust, que l’écrivain est un être humain et non un fantôme), avant de passer à cette œuvre qu’il parvient à éclairer d’une manière si particulière (un mélange merveilleux d’érudition et d’analyses vertigineuses) que son propre texte se hisse au niveau des œuvres qu’il commente. Borges ne critique pas, il accompagne, il élargit l’espace de notre imaginaire, et finit par créer un temps supplémentaire, le temps borgésien. Il évite d’être frontal, préférant la manière oblique qui implique le sourire, contrairement à ceux qui n’hésitent pas à se servir d’un canon pour tuer une mouche – et ratant, malgré cela, la mouche.

     Le critique, selon l’auteur de Enquêtes, joue sa tête autant que l’écrivain. Si les deux se servent des mêmes vingt-six lettres, l’écrivain ajoute un ingrédient qui chatouille le cerveau jusqu’à déclencher une chaîne de micro explosions qui finissent par érotiser l’esprit, créant ainsi le plaisir de la lecture. Bon, on ne croise pas un Borges à chaque coin de rue, mais le critique ne doit pas ignorer que c’est lui qu’on est en train de lire, et que c’est par lui que cette lectrice va découvrir un écrivain qui deviendra peut-être son ami. En d’autres termes, il peut bien aimer ou détester un livre, mais si son article est ennuyeux, même si bref, la lectrice (je rencontre plus de lectrices que de lecteurs sur mon chemin d’écrivain ) ne le terminera pas.  

     Si l’écrivain n’a pas toujours besoin du critique, la lectrice, elle, ne peut pas en dire autant. On ne doit pas croire que le critique n’est qu’un simple passeur. Celui-là se révèle plus convaincant quand il éreinte que quand il admire, et c’est cette joie qui le traverse au moment de porter l’estocade qui en est la cause. Il finit par y prendre goût. D’un autre côté, contrairement à l’énoncé de Gide, les bons sentiments ne se terminent pas toujours dans la vaseline. C’est aussi un art que de savoir faire passer son admiration. Il m’arrive de croire que l’amour est plus complexe que la haine. Par contre la haine est plus fiable, et j’en connais un qui a poursuivi, par-delà la mort, un poète de sa détestation, surtout que ce dernier a oublié de lui laisser son talent en héritage. À force de voir leurs noms si  proches, il a cru qu’ils partageaient un destin commun. Là-haut, Claude Gingras doit jouer du violon en souvenir d’Angèle Dubeau, sa souffre-douleur.

     Pour Borges c’est très facile de critiquer, on le fait malgré nous, et cela dans tous les actes de la vie quotidienne. Ducharme s’amuse au tout début de L’hiver de force, comme s’il leur enviait cette facilité de médire : “Comme malgré nous (personne n’aime ça être méchant, amer, réactionnaire), nous passons notre temps à dire du mal. Nous disons du mal des bons livres, lus pas lus, des bons films, vus pas vus.” Cette forme de critique est peut-être moins structurée, moins cultivée, mais sûrement plus honnête que quand on est payé pour le faire. Au début des réseaux sociaux, il y avait une pareille spontanéité que je prenais pour une manière de contester avant de déchanter. En effet ça s’est vite détérioré, comme pour toute chose qu’on exécute sans grâce. Aussitôt les mouvements de notre esprit s’aplatissent tel un électrocardiogramme quand le cœur n’y est plus.

     Certains croient qu’un critique ne peut être qu’objectif. Ce n’est pas l’opinion de mon ancienne concierge du temps que j’étais chroniqueur : “Mais, monsieur, je ne vais pas au cinéma avec cette jambe, et je n’achète que des livres d’occasion, si je lis cet article c’est parce que son auteur (Foglia) écrit bien.” Elle glisse en ouvrant la télé qu’elle ne saura pas de quoi parle le critique, puisqu’elle n’a pas lu le livre qui vient de paraître et qu’elle ne peut pas se payer le dernier film. J’ai beau essayer de lui faire comprendre que le critique littéraire reçoit les livres avant les lectrices et son confrère voit les films bien avant qu’on les projette pour le public, mais elle doute de la logique de cette affaire. « Les dés sont donc pipés » jette-t-elle d’un air suspicieux. De plus, elle n’est pas du genre à s’adapter à la sensibilité d’un autre. En fictionnalisant la critique, Foglia a élargi le lectorat, ce qui ne l’a pas empêché d’être parfois plus implacable que quiconque. Il a donné l’impression de vouloir parler plus du livre que de l’auteur, ce qui a plu à la lectrice. Bien sûr que ce n’est pas toujours aussi simple avec ce diable d’homme qui n’hésite pas à utiliser l’insulte ad hominem. Contrairement à d’autres, il ne s’en cache pas en faisant semblant d’être objectif. Pour ma concierge, le style passe avant la morale.

     Et c’est là que Borges arrive avec un nouvel ingrédient : la courtoisie. Une courtoisie qui peut parfois faire plus de dommage que la force brute quand elle n’exclut pas la lucidité, et dans le cas de Borges la lucidité est constitutive de l’intelligence. Borges croit qu’on fait de la critique littéraire même en rangeant sa bibliothèque. Il n’y a donc aucune raison de vouloir piétiner celui qui ne cherche à faire aucun mal en tentant, sans y parvenir d’ailleurs, d’écrire un bon livre. Écrire, un bon comme un mauvais livre, exige la même somme d’énergie à dépenser et le même nombre de nuits blanches à traverser, sans espoir d’atteindre une aube sereine. J’imagine aussi qu’un critique doit se gratter l’avant-bras quand il tarde à trouver la phrase d’attaque ou le point faible du texte. C’est un boulot d’enfer que de chercher la faille d’une œuvre qui nous dépasse. 

     Bien sûr que le milieu littéraire jalouse celui du cinéma, et ce n’est pas uniquement à cause du fric qui y circule. Les meurtres y sont plus courants aussi. En littérature le sang c’est de l’encre, et l’argent pratiquement inexistant. On tente alors de glisser le roman dans un grand sac noir avant d’aller le jeter dans le fleuve, tout en espérant que personne ne nous a vus faire. Pourtant on ne peut comparer le milieu littéraire avec celui de la Mafia, cette organisation dirigée par de vieux messieurs aux mains couvertes de sang qui ne pensent qu’à l’avenir de leurs enfants (Le Parrain). Les Corleone sont bien morts, alors qu’Agatha Christie court encore, même si on a lâché dernièrement à sa suite dix petits nègres assoiffés de vengeance identitaire. Les crimes littéraires ne sont jamais punis. J’ai déjà été le mort, et aussi l’autre, celui qui cherche à faire disparaître le corps. Ayant œuvré des deux côtés de la barrière, je ressens une certaine légitimité à aborder ce sujet. 

     Je ne suis pas de ceux qui pensent, malgré les apparences, que le critique est toujours un écrivain raté. Quelle stupidité! Surtout s’il n’a aucune intention d’en être un (les écrivains croient que tout le monde rêve d’écrire un livre). Par contre, je reste convaincu que ce n’est pas le même métier : l’un est nécessaire; l’autre, aléatoire. Il faut ajouter que ce n’est pas toujours la faute du critique, et qu’il ne peut pas franchir la ligne d’arrivée avant le cheval (le livre). La question : est-il obligé d’écrire aussi mal parce que le livre est mauvais, ou, pire,  est-il obligé de tremper sa plume dans le fiel de l’amertume parce que cette jeune romancière publie un recueil de nouvelles et qu’elle a plus de talent qu’il n’en aura jamais ? Pour lui, l’excuse arrive quand on dépose à ses pieds la pile de livres qui ne sont ni bons ni mauvais. Comment faire passer une émotion qu’on n’a pas ressentie quand on a à sa disposition les mêmes adjectifs pour les écrivains moyens que pour les mauvais. Ces jours-ci, la démocratie exige qu’on mette tout le monde dans le même panier, et si possible les pommes au-dessus. 

     On oublie toujours que c’est la lectrice qui choisit les livres qu’elle a envie de lire. C’est quand même son argent. Le critique est peut être payé, mais c’est la lectrice qui achète, et mieux, qui investit sa sensibilité dans le récit qu’on lui propose. Ce n’est pas facile pour le critique d’absorber tant d’émotions dans un si bref laps de temps (tous les livres de la rentrée) tout en sachant que tant d’écrivains attendent de vous la formule qui sauve ou qui tue. Puis de se retrouver seul avec tous ces récits dans la tête, et rien qui vient de soi. Est-ce pourquoi certains se précipitent dès la retraite à publier un manuscrit gardé trop longtemps dans une boîte à chaussures. Une romancière blessée par un critique m’a dit qu’elle n’avait qu’un seul vœu. Lequel ? Qu’il écrive, un jour, un livre, et il saura ce qu’est l’angoisse d’attendre une opinion qui aurait pris quelques heures à se former par un inconnu pour un travail qui lui a coûté trois ans. Mon souhait, ce serait une longue et profonde conversation avec la lectrice afin de savoir ce qui fait que de simples mots sortis un jour de grisaille de la plume d’un écrivain épuisé ou d’une romancière débordée, puissent l’habiter autant. Ni l’écrivain, ni le critique, c’est de la lectrice qu’il s’agit depuis le début de ce jeu magique qui remonte à l’aube de notre civilisation. J’espère la croiser au Salon du livre. 

Dany Laferrière
Le Devoir, 18 novembre 2025
https://danylaferriere.com/lettres-ouvertes/#ecrivain-critique-lectrice

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Il n’y a pas que les livres qui vieillissent mal, cela arrive aussi aux lecteurs.
– Dany Laferrière, La Presse
20 novembre 2025

Dernièrement un jeune homme de 19 ans, qui venait de lire Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer pour la première fois, s’étonnait, peut-être à juste titre, que ce livre soit encore en circulation après 40 ans.

Il voulait savoir pourquoi, surtout quand d’autres livres, bien meilleurs à ses yeux, avaient glissé dans les interstices du temps. Il faut le comprendre car 40 ans, ce qui est l’âge de son père, lui semblaient une éternité.

Je ne vais pas lui répondre sur la question du temps, car la durée n’est pas l’affaire de l’écrivain mais bien celle du lectorat et des aléas de sa sensibilité. Par contre, je peux répondre à cette lectrice qui affirmait, durant cet impromptu à la Maison française sise sur le campus de l’Université de New York, que c’était un livre daté.

Il n’y a pas que les livres qui vieillissent mal, fais-je, et cette pique ne s’adressait pas à cette jeune femme vive et ironique qui venait de m’épingler, mais à d’autres cachés dans la pénombre à ruminer leur méfiance de l’art.

On sait qu’il est aujourd’hui difficile de critiquer un artiste « différent » (noir, arabe ou homosexuel), et c’est justice, sans recevoir une cinglante réplique. C’est kif-kif. J’ai laissé la porte ouverte à quiconque se sent le besoin de faire un carton sur moi quand j’ai découvert que cet univers de l’opinion se divise en deux groupes qui ne se mélangent presque jamais : ceux qui parlent de vous et ceux dont vous parlez. Quant à moi ce sera Borges, Baldwin ou Bashō, jusqu’à la fin.

Pour ma part la contre-attaque n’a pas tardé, dès la sortie du film tiré du roman, dans les grands journaux américains comme le New York Times, le Washington Post, le Los Angeles Times, le Miami Herald ou le Chicago Tribune qui, tous, ont caviardé mon titre en le délestant du sulfureux mot « Nègre » (c’était en 1989). N’ayant aucune confiance dans cette presse sur une pareille question, j’ai répondu simplement qu’on ne me censure pas – ce qui a mis les rieurs de mon côté. En Angleterre, on a censuré le film (et le roman paru chez Bloomsbury du même coup) dans un festival où l’objectif était pourtant de diffuser plus largement les films censurés. Le Québec s’était admirablement conduit dans cette affaire, mais depuis, des choses tragiques ou magiques se sont passées, et la nouvelle génération voit la vie autrement. C’est pourtant le regard vif et ironique des jeunes gens de la génération précédente, celle de 1985, qui avait sauvé le roman. Ils y avaient vu plus de liberté que de subversion. Les méditations qui charpentent les situations où l’érotisme s’accouple à la politique les avaient amusés car la jeunesse reste toujours attirée par ce qui déstabilise leurs aînés, sans pour autant envisager de changer la société. Foglia était encore là.

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Pourtant c’est un jeune homme de 19 ans qui me demande aujourd’hui des comptes avec ce petit ton de procureur. Baldwin raconte une histoire semblable qui lui était arrivée dans sa famille à la sortie de La prochaine fois le feu, son essai rageur sur le racisme en Amérique. On n’avait pas prisé son goût de la nuance.

Je disais qu’il n’y a pas que les livres qui vieillissent mal, cela arrive aussi aux lecteurs qui refusent toute situation qui pourrait les contrarier, ou qui lancent des cris d’orfraie dès qu’ils voient certains mots, sans égard pour le contexte. Des mots qu’on a bâillonnés ou qu’on refoule de la bibliothèque, sans qu’ils puissent se défendre ni raconter leur histoire.

Rêve-t-on d’éliminer une réalité infamante parce qu’on a effacé le mot qui la pointe du doigt ou la révèle ? Réflexe d’une époque frileuse qui fait l’autruche et permet ainsi aux fiers-à-bras d’occuper toute la scène.

Qu’est-ce qui s’est passé alors ? Quand est-ce qu’on a perdu l’appétit de vivre au point que nos jeunes gens, aujourd’hui, même de camps opposés, ont l’air de porter les mêmes feutres gris ? Benoîte Groult raconte que la chose qui l’avait vraiment épouvantée, c’était de découvrir que sa fille était devenue, à son insu, une petite vieille. Quand on oublie d’arroser l’esprit, il se calcine, et le corps se ratatine. Le monde est plus complexe que ce moi détestable qui se balade sur les réseaux sociaux en menaçant quiconque ne partage pas son avis. Aujourd’hui, nous sommes pris dans une uniformité où chacun ne pense qu’à s’imposer à l’autre sans se soucier des dégâts que son comportement pourrait provoquer. Même si on a raison, rien n’empêche de le faire savoir avec le sourire de l’esprit.

Un livre reste présent parmi nous parce qu’un certain nombre de gens soupçonnent, parfois à tort, qu’il contient des réponses à leurs inquiétudes. À ceux qui disent que les questions que ce roman soulève ne sont plus de saison, je répondrai par un seul nom : Trump. Cet ouragan, et les dommages qu’il entraîne à sa suite, remet tous les acquis en question. Il ne suffit pas de voir un couple mixte entrer dans une friperie au centre-ville pour crier victoire du brassage social. Si on a le moindre doute, on n’a qu’à quitter un moment son espace protégé pour comprendre que l’entre-soi a encore de beaux jours devant lui, et cela dans le centre comme dans les marges. Vieux réflexe du vivant. Borges observe, à la suite de Spinoza, que « toute chose veut persévérer dans son être ; la pierre éternellement veut être pierre et le tigre un tigre ». Nous ne bougerons pas si la réalité ne nous oblige pas à le faire, et cela vaut pour toutes les sociétés, et dans toutes les époques.

Mon roman se déroule durant le deuxième mandat de Reagan, et aujourd’hui nous vivons dans l’univers de Trump. Reagan, Trump : un duo qui a changé nos vies plus profondément que ne l’avait fait la grande peste au Moyen Âge.

Reagan voulait la guerre des étoiles ; et Trump, plus prosaïque, notre peau. Nous devons la vendre cher à cet homme d’affaires. Si mon roman est daté, ce n’est pas parce que l’humanité a progressé. Le racisme et le sexisme ont droit de cité. Aujourd’hui, c’est le raciste qui triomphe au centre, et l’autre n’est qu’un banal antiraciste. Un coup d’État contre le langage. Et la seule façon de dégoupiller cette grenade, c’est de dire son nom jusqu’à plus soif. D’où le mot « Nègre » cité 183 fois dans le livre, révélant au grand jour le plaisir pervers que certains prenaient à le dire dans l’obscurité.

De grâce, ne passez pas encore une fois à côté de la vraie subversion de ce livre (n’en faites pas un produit de divertissement). J’ai assisté, paralysé par le succès, à une lecture insatisfaisante de ce roman à l’automne 1985, il y a 40 ans jour pour jour. On peut aussi se sentir incompris quand on est aimé pour de mauvaises raisons. Mais j’ai laissé courir, heureux de ma bonne fortune. Cette lune de miel a duré plus d’une trentaine d’années, puis le vent a commencé à tourner et me voilà ces jours-ci attaqué par-derrière par de jeunes militants qui exigent, parfois sans m’avoir lu, des comptes sur l’utilisation à outrance du mot « Nègre ». Un seul mot peut vous perdre au royaume des aveugles. Nous sommes passés de l’ère de l’exposition à celle du camouflage.

***

Comment ça s’est passé avec la traduction anglaise ? Quand David Homel a voulu s’y atteler, la difficulté était d’abord dans le mot « Nègre » – il fallait faire un choix entre black, negro et nigger, et Homel a choisi judicieusement negro. Mais le problème le plus important résidait dans la dernière partie du titre, « sans se fatiguer ». Homel a fini par baisser les bras, et le titre est devenu How to Make Love to a Negro. Plus de fatigue. Au Canada anglais, ce qui a effrayé c’était d’imaginer la production sexuelle possible avec un Nègre infatigable. J’ai essayé de négocier avec Coach House Press, une maison d’édition de gauche, mais ce fut peine perdue. Mon argument semblait limpide : dans cette situation, l’infatigable n’était pas le Nègre du titre. Le Nègre semblait immobile alors qu’on ne voyait pas le visage de celle qui s’inquiétait de la possibilité d’un orgasme ininterrompu. À première vue, l’objet sexuel, c’était le Nègre. On n’est jamais sûr avec un roman et c’est ce qui le différencie d’un essai. D’ailleurs le narrateur ne répond pas à la sempiternelle question des origines. Il l’a fait une fois, et c’était pour la ridiculiser. D’où venez-vous ? Le jeudi soir, je viens de Madagascar, répondit-il.

Mais revenons à la production, car c’est là que s’installe toute l’ambiguïté du livre. Le mot « fatigue » est très important dans l’histoire de l’esclavage et de la philosophie. On les obligeait à travailler (selon le Code noir), parfois sans repos, de l’aube au crépuscule. C’est de là qu’est venue l’idée d’une énergie inépuisable. Soit, mais l’espoir d’effacer la fatigue venait de la jeune fille du titre et non du narrateur qui pratiquait la drague immobile. Et pourtant tout le monde a cru que c’était lui l’infatigable, telle est la puissance d’un cliché. Sauf cette jeune femme aux cheveux verts qui m’a glissé à l’oreille que « le vrai titre c’est Comment faire l’amour avec un Nègre sans le fatiguer ». À partir de ce moment, la lecture du livre a fait fausse route et c’est peut-être ce qui a permis au roman de traverser ces décennies chaotiques pour réapparaître tout frais ce matin. On me pose à chaque fois la question : Qu’est-ce qui vous étonne le plus dans cette aventure ? D’avoir à évoquer ce premier roman, 40 ans plus tard, et de devoir monter au créneau pour le défendre comme si l’intensité du feu n’avait aucunement baissé, ce qui est mon baromètre pour savoir si nous vivons dans une meilleure époque. Eh bien, c’est pire.

Photo: © Camille Robitaille, Archives Dany Laferrière

http://danylaferriere.com/lettres-ouvertes/#eloge-de-la-subversion

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Chaque fou rire de notre part
fait reculer la barbarie car
il montre le ridicule de leur projet
d’effacer l’espérance sur terre.

– Dany Laferrière, Lettre à un ami journaliste à Port-au-Prince
Janvier 2026

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Chaque vendredi, l’académicien livre ses réflexions personnelles sur l’air du temps, un peu comme s’il tenait un journal. Un exercice baptisé « Hors-jeu » qu’il mène à sa manière, en faisant en quelque sorte entrer la littérature dans le journalisme.
6 février 2026. Déjà-vu. © François Rousseau

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13 février 2026. La disparition du Lapin © Dany Laferrière

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20 février 2026. Le flâneur du Pont des Art © Dany Laferrière

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27 février 2026. L’ordinaire de nos jours © Dany Laferrière

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6 mars 2026. Une certaine forme de résistance © Dany Laferrière

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13 mars 2026. Une nouvelle sensibilité © Dany Laferrière

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20 mars 2026. La poésie stupéfie. © Dany Laferrière

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27 mars 2026. Paris au printemps © Dany Laferrière

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3 avril 2026. La machine ne sait pas pleurer © Dany Laferrière

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10 avril 2026. Le roman de Tokyo © Dany Laferrière
17 avril 2026. Elle court, elle court, la culture © Dany Laferrière
24 avril 2026. Chercher la vie © Dany Laferrière
1 mai 2026. Les petites questions d’une vie © Dany Laferrière
8 mai 2026. La rage de vivre © Dany Laferrière
La disparition du bavardage © Dany Laferrière
22 mai 2026. Matisse et moi © Dany Laferrière
29 mai 2026. Raconte pas ta vie © Dany Laferrière
5 juin 2026. L’été se déguste lentement © Dany Laferrière
12 juin 2026. La mode ne connaît ni temps ni lieu © Dany Laferrière