Livres
Le regard que je porte n’est pas enfermable dans des théories littéraires. Ce livre a aussi été écrit pour rétablir les faits.
Un entretien fleuve où Laferrière revisite son parcours et explore les liens entre vie et œuvre, après 25 ans d’écriture.

Il y a toujours un narrateur dans mes livres, mais c’est un « je » complexe. Il ne s’agit pas toujours de moi ni de quelqu’un d’autre. C’est plutôt comme un fil rouge qui permet de faire entendre les voix des autres, la rumeur du monde. Une caméra subjective. C’est ainsi que je passe l’époque au tamis.
— Dany Laferrière
Presse
Le plus important, c’est d’écrire, de devenir un écrivain de telle manière que les questions de couleur, de race, d’origine ne se posent plus.
— Dany Laferrière

Je veux m’emparer du monde
propos recueillis par Jean‑Paul Soulié, La Presse
5 avril 1986
« Je veux m’emparer du monde »
Dany Laferrière s’amuse comme un petit fou. Le fait que son tout premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, connaisse un vif succès n’est pas étranger à l’affaire. Ni l’évidente satisfaction de son éditeur. « 7 000 exemplaires vendus, et ça continue », lance fièrement Jacques Lanctôt de VLB.
Ce qui fait surtout rigoler Dany, ce sont les réactions que suscite son livre. Dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il n’y a pas que le titre qui accroche. Dany aime les titres, et il a particulièrement soigné ceux de ses chapitres. Mais il s’est amusé à farcir son bouquin de citations… du Coran. Ces sourates, toutes très authentiques, il les a pêchées dans le Livre des musulmans. Mais il ignore tout de cette religion.
Ce qui a déclenché une violente réaction de la part d’une journaliste musulmane, sur les ondes de Radio‑Québec : elle a vu dans le livre de Dany un ouvrage à thèse, du genre socio‑religio‑raciste. «Vaudou contre Coran !»
Et il y a aussi une autre phrase dans le livre sur laquelle nombre de gens n’ont pas hésité à tirer. Les deux héros sont Noirs, et ils passent leur temps, à deux, dans une chambre minable du Carré Saint‑Louis, à attendre des jeunes filles de la bonne société de l’Ouest de la ville. C’est la « drague immobile », accompagnée de musique de jazz. Ça devait arriver : Radio‑Canada a appelé Dany pour lui faire commenter Porgy & Bess.
« C’est drôle, mais je n’ai pas entendu cinq pièces de Jazz de toute ma vie. Je ne connais rien au Coran ! Et en plus, je n’ai jamais mis les pieds en Afrique!.» Même son éditeur s’est fait prendre. Toujours fort discret, Jacques Lanctôt avait oublié de demander à Dany d’où il venait, et il le présentait comme ivoirien.
Tous ces quiproquos loin de déplaire à Dany Laferrière. Ça l’amène aussi à se définir par la négative. « Je ne suis pas un écrivain noir, un écrivain haïtien, un écrivain immigrant, dit‑il. Par contre je suis Noir, je suis Haïtien, je suis immigrant. »
Journaliste à Port‑au‑Prince pendant huit ans, il travaillait avec un collègue, Gasner Raymond. Après une série d’articles sur la première grève syndicale en Haïti, son camarade de travail, trouvé mort sur une route en 1976, devient le héros martyr des années 70. Dany quitte son pays et revient au Canada où il avait déjà séjourné brièvement.
« Seul ici, sans argent, j’ai découvert un univers clos, des logements minuscules, fermés, totalement à l’opposé des vastes maisons ouvertes sur l’extérieur que j’avais connues en Haïti. J’ai passé un hiver cloîtré ! Tout d’abord, j’ai voulu décrire l’hiver. Je n’ai pas pu. Trop loin de moi. J’ai décrit l’été. Pour le titre, j’avais lu Un hiver de force, de Réjean Ducharme, et j’aurais voulu faire Un été de force, avec ce monde clos, le passage du monde ouvert au monde fermé. »
En fait, ce n’est pas par l’écriture que Dany l’immigrant commence à vivre à Montréal. D’une chambre à l’autre, il finit par arriver au Carré Saint‑Louis, mais il faut travailler pour payer le loyer. Le journaliste ira en usine couper des peaux de boeuf dans une tannerie. Le gars qui travaillait là avant moi s’était fait couper un bras par la machine. Le travail était très pénible. Pour arriver à s’en sortir, il n’y avait qu’une chose à faire : écrire un bon livre ! »
« D’abord, j’ai voulu couper totalement tout appel à la pitié ! La technique de la drague immobile de mes deux héros est une technique d’aristocrates. Ces gars-là n’ont pas de téléphone, n’appellent pas, ne se font pas appeler. Coupés du monde, ils se disent : “S’il arrive quelque chose d’important, je vais bien le savoir”. Avec une telle mentalité, ils ont le temps de réfléchir, de se construire une vision du monde ».
Aujourd’hui, Dany Laferrière est correspondant du Haiti Observateur de New York, un journal qui tire à 50 000 exemplaires et que le Times Magazine a récemment classé parmi les quatre plus importants journaux de la presse ethnique des USA. Il est maintenant distribué à Haïti où il détient le plus grand tirage au pays. Sa chronique s’appelle « Carte blanche». Il y raconte ce qu’il veut. D’autres ambitions ? « Non ! je ne veux pas devenir un vieux con riche ! »
Ses modèles, Dany Laferrière va les chercher dans la littérature américaine, plus que chez les écrivains français qui influencent tant les Haïtiens. Hemingway plutôt que Lamartine. Aux Américains, il veut emprunter leur regard aigu, une certaine langue « qui doit être très travaillée pour paraître bâclée ». Un jour il a écrit à propos d’un autre écrivain d’origine haïtienne : « La phrase d’Émile Olivier devient classique avant même que l’encre ne sèche ». « Et vous voyez, dit-il en riant, en écrivant ça, j’ai été pompeux, moi qui veux tant éviter ça ».
À 32 ans, Dany a autant d’ambition qu’un jeune sportif qui se préparerait pour les Jeux olympiques. Il veut gagner, sauter encore plus haut. Il aime les athlètes pour leur mentalité. « Il y a chez eux une santé qu’on ne trouve pas chez les écrivains. »
« Le plus important, c’est d’écrire, de devenir un écrivain de telle manière que les questions de couleur, de race, d’origine ne se posent plus. Je veux m’emparer du monde. Mon prochain livre sera un roman japonais» Installé à Montréal avec sa famille, Dany a fait un saut à Port‑au‑Prince après le départ des Duvalier, juste le temps d’écrire quelques articles pour le journal Le Nouvelliste, dire aux gens de son pays qu’il est toujours vivant. Mais les nouvelles avaient été plus vite que lui : chez les jeunes intellectuels de Port‑au‑Prince, tout le monde a déjà entendu parler du succès montréalais de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Avec un titre pareil, VLB devait en envoyer quelques caisses en Haïti. La promotion du livre est déjà faite.

Dany Laferrière est inquiet mais il parle d’espoir
propos recueillis par La Presse
2 octobre 1991
« J’ai ma mère, ma grand-mère, mes tantes, mes soeurs, et des milliers d’amis qui vivent à Port-au-Prince et qui étaient du côté du président Aristide. Je suis inquiet pour eux tous, bien sûr, mais je suis confiant que la vie et l’espoir vont triompher. »
Le romancier Dany Laferrière commentait ainsi la situation qui prévaut actuellement dans son pays d’origine, Haïti, lors d’une entrevue qu’il accordait à Sherbrooke, hier, à la suite de la publication chez VLB de son ouvrage « L’odeur du café » , un récit qui relate justement son enfance dans ce pays.
Pour l’auteur, le président Jean-Bertand Aristide, qui a d’ailleurs le même âge que lui, 38 ans, et qu’il présente comme un jeune homme très courageux, avait commencé depuis son accession au pouvoir – à la suite des premières élections démocratiques du pays, en décembre dernier – à neutraliser les puissants intérêts en jeu, ceux du trafic de la drogue notamment, et à faire un certain ménage parmi les généraux à la tête du pays.
« Il avait commencé à permettre aux Haïtiens de retrouver leur vraie nature et les gens étaient illuminés par l’espoir, par la joie de vivre, qui sont la base de tout. Toutes les aspirations étaient permises mais je savais que la guerre contre les forces du mal, qui veillent dans l’ombre, n’était pas terminée. Les opposants préparaient leur moment. Mais il ne faut pas laisser faire la dictature si c’est ça l’ordre, que moi j’appelle la « paix des cimetières ».
« Je suis touché personnellement par ce qui arrive dans mon pays mais il ne faut pas être désespéré car il y a, en Haïti, sept millions d’individus qui vivent et se battent. La vie doit triompher contre la mort et il faut empêcher l’opinion internationale de se déshumaniser, de se désespérer. »

À quelle époque auriez-vous aimé vivre?
propos recueillis par Bruno Dostie, La Presse
15 octobre 1992
Nous avons posé la question à une brochette de célébrités, politiciens artistes, écrivains, sportifs…
Serait-il Dany Laferrière s’il avait répondu la même chose que tout le monde ? L’auteur de Comment faire I ‘amour avec un nègre sans se fatiguer répond sans hésiter: » L’époque de la guerre d’indépendance haïtienne. » Conduite par Toussaint Louverture, elle s’est déroulée en même temps que la Révolution française, de 1791 à 1804.
» Et j’aurais voulu être Capois-la-Mort. Parce que ce que l’histoire a retenu de lui, c’est un acte de bravoure pure. Moi, je suis un lâche. C’est lui qui dirigeait les troupes à Vertières, lors de la dernière bataille contre les Français. Un premier boulet a arraché son chapeau. Il a continué. Un second boulet a fauché son cheval. Il a continué. Devant tant de bravoure, le général Rochambeau–qui n’était pas n’importe qui, c’était le bras droit de Napoléon–a fait cesser la bataille et envoyé un officier présenter les honneurs à l’indigène qui venait de se couvrir de tant de gloire. «
Le débit a changé, comme si Dany Laferrière avait tout à coup sorti un vieux manuel, pour citer mot à mot une phrase qui l’émerveille encore. Aurait-il un deuxième choix ? C’est de sa mémoire d’enfant que la réponse vient encore une fois. Il revoit la vieille gravure d’un livre sur les guerres napoléoniennes qui montre Napoléon et ses troupes passant devant un paysan endormi. » Il y a des milliers d’hommes, mais c’est le seul personnage reconnaissable, à part Napoléon. «
Dany Laferrière est en train d’écrire le scénario d’un film et publie cet automne la suite de L’odeur de café, Le Goût des petites filles.

Dany Laferrière sans arme et dangereux
propos recueillis par F. Bordeleau, Lettres québécoises
1 mars 1994
Il a pris l’habitude de passer ses hivers à Miami. Il vient de terminer son « premier roman américain ». Le Québec, trop froid et trop petit pour Dany Laferrière, a besoin de lui. Parce qu’avec Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?
Dany Laferrière montre qu’il pourrait bien être celui qui libérera la littérature québécoise de ses obsessions.
QUE LE VRAI DANY LAFERRIÈRE SE LÈVE
Est-ce le nègre loufoque qui jouait au Monsieur Météo à Quatre-Saisons ? l’auteur intimiste de L’odeur du café (qui, au fait, a obtenu des critiques, excellentes, dans les suppléments littéraires des grands journaux américains)? le sex-symbol qui posait nu pour l’hebdo Qui ? un écrivain engagé qui fait du racisme son cheval de bataille ? « Mon rêve, dit-il, c’est d’être perçu comme quelqu’un d’ambigu. »
C’est bien réussi. Avant que ses livres – et un film – ne le rendent riche – millionnaire ? -,il était entré dans le monde développé, capitaliste (et blanc) par une porte de dernière zone mariage factice avec une Québécoise, boulot dégueulasse (qui consistait à nettoyer de leurs vers des monceaux de viande avariée; cela lui a permis de dire maintes fois « Quand tu as fait ça, tu peux tout faire ») dans une entreprise douteuse, appartements glauques, raconte son dossier de presse. Avec la publication de Gomment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (VLB, 1985), la vie de Dany Laferrière, jeune Haïtien déjà marqué, dans son île natale, du sceau d’une prédiction hors du commun – semblable au « Tu seras plus que reine » annoncé à la pas encore impératrice Joséphine par une voyante créole -, devient exemplaire, s’inscrit à l’enseigne du mythe.
Une parole libre
Longtemps, on n’a vu en Laferrière qu’un clown. On ne savait pas encore qu’avec comment faire l’amour… best-seller provocant – « un écrivain noir qui parle du racisme fait forcément de la provocation » -, l’écrivain se donnait les moyens d’être libre. « La seule façon d’être vraiment libre, dit-il aujourd’hui c’est d’être célèbre et riche. »
Mais en quoi la liberté de l’écrivain est-elle, ici, menacée ? « Notamment par le discours politiquement correct, qui impose une véritable langue de bois. Et si on écrit au Québec, on est piégé par un grand thème la
douleur de l’homme québécois qui, dans chaque roman, dit que ça n’est pas un maître qui parle. Quel est le motif obligatoire de la littérature québécoise ? La volonté de puissance de ceux qui ont été humiliés. Avec son univers clos, irrespirable, Réjean Ducharme en est le parfait représentant. »
« En fait, poursuit-il, on marche sur des oeufs pour tous les sujets. L’individu doit retrouver sa parole libre, la sienne. »
On ne s’étonnera donc pas que, pour Laferrière, l’écrivain soit d’abord « quelqu’un qui interpelle les gens, qui secoue la marmite, qui dévoile la comédie ». Pas de discours sur la quête du sens, la nécessité d’écrire, l’oeuvre pérenne et torturée (« la conscience de faire une oeuvre, c’est le contraire de la vie »). Mais de la littérature comme arme, comme instrument de liberté. La première raison d’être de l’écrivain, c’est de dire que le roi est nu.
Le goût d’Haïti
Laferrière se voit comme un écrivain à la Miller ou à la Bukowski. j’écris sur moi même », dit-il. Et d’ajouter: « On parle toujours de moi en termes de territoire. Or, je ne me sens pas Haïtien ni Québécois. Plutôt Américain. »
N’empêche. Il y a cette enfance haïtienne avec, malgré la dictature – « mais il n’y a jamais que ça: la dictature, le racisme… Le plus grand scandale du monde, c’est de se voir réduit par les autres àcertaines obsessions, certains malheurs… » -, une « parenthèse de bonheur, de liberté ». Parenthèse que Laferrière retrouvera pour écrire Le goût des jeunes filles (VLB, 1992), magnifique récit, dans sa simplicité et sa retenue, sur l’enfance haïtienne. Ici le narrateur de quarante ans se souvient qu’à l’âge de douze-treize ans un camarade lui avait fait croire qu’il était poursuivi par les tontons-macoutes; l’enfant se cachera dans la maison d’en face habitée par des jeunes filles, en fait des prostituées adolescentes, et connaîtra là ses premiers désirs. Rien n’est dit, mais on devine l’atrocité de la vie de ces jeunes filles sous le règne de Duvalier.
Même principe pour L’odeur du café (VLB, 1991), qui va à nouveau puiser dans cette « parenthèse de bonheur ». « Aucun écrivain noir américain n’aurait pu écrire L’odeur du café, qui est sans références raciales. » En même temps, sans Haïti, Le goût des jeunes filles et L’odeur dit café n’auraient pas cette puissance.
Et sans Haïti, Dany Laferrière ne serait pas un écrivain de l’exil (« L’exil, c’est quand vous écrivez et que votre littérature n’entre pas facilement chez vous »). Lapalissade ? Que non. « Ni sartrien, ni revendicateur », Laferrière refuse de commenter les misères de son pays natal. « Ça ne servirait qu’à montrer ma bonne conscience. » Il y a aussi que, pour l’écrivain, « plus les combats sont justes, plus ils nous asservissent ». Or, Laferrière ne supporte pas l’asservissement, synonyme de « réduction à… ». Casse-t-il la baraque avec Gomment faire l’amour… et Eroshima (VLB, 1987) ? Il revient là où on ne l’attendait pas, avec deux romans tendres et intimistes.
Mais c’est sa situation d’exilé qui a fait de Laferrière un immense provocateur. « D’être exilé permet d’écrire sans concession et sans la peur. L’exil m’a aidé à dire ce que je pense, et m’a donné la possibilité de parler à un autre pays. »
Le roman américain
Dany Laferrière se plaît à fracasser les images. Ou à les créer, c’est selon. « L’idée du double m’a toujours intéressé », précisera-t-il d’ailleurs. On le dit prétentieux et fier; en tout cas, il est content de ce qu’il écrit et ne s’en cache pas. « Et pourquoi pas ? La toile de fond de la littérature québécoise est tellement immodeste dans son humilité… » Il ne déteste pas s’inventer des personnages. « J’aime beaucoup dire, par exemple, que j’écris mes livres très rapidement, même si ça n’est pas forcément le cas. Mais quoi ? Nous sommes aussi ce que nous rêvons, tous nos rêves nous constituent: nous sommes aussi ce que nous rêvons de nous-mêmes. »
Ainsi est fait Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, son dernier roman. Ou la troisième et dernière partie du « roman américain » amorcé avec Gomment faire l’amour avec un nègre… et poursuivi avec Éroshima.
Cette grenade… est conçu comme un grand reportage. « Chacun de mes romans a son propre mode d’exécution, explique Laferrière. Comment faire l’amour avec un nègre… emprunte beaucoup au jazz, à l’improvisation : je voulais rompre brutalement avec la tradition littéraire française et avec la littérature haïtienne que je connaissais. Éroshima relève du haïku. Le goût des jeunes filles s’inspire du cinéma… «
Dans Cette grenade…, on retrouve encore une fois le héros de Comment faire l’amour… et d’Éroshima. Comme Dany Laferrière, son premier roman l’a rendu célèbre, il vit aux États-Unis, des magazines américains lui commandent des articles. Cette grenade… est une enquête sur l’Amérique, ses mythes, ses thèmes, ses obsessions: le racisme – « aux États-Unis, le Noir est le plus grand des tabous ; mais le Noir existe quand le Blanc est là » – , le pouvoir, l’argent, le sexe, le succès, la misère, le métier d’écrivain… Cette grenade… rappelle les romans de Kundera – mais Laferrière n’a pas lu l’écrivain tchèque -, qui multiplie les points de vue, les tons… Façon de boucler la boucle, et de « parler de cette chose grave aux États-Unis qu’est le succès », Cette grenade… comprend un long passage sur Comment faire l’amour… : encore une fois Laferrière, se livrant à l’autodérision, provoque. Mais qui parle dans ce bar où le Noir rencontre LA blonde : Laferrière ou un personnage inventé ? « Cette grenade… n’est pas une autobiographie », prévient l’écrivain.
Pas plus qu’il n’est un roman de la négritude. Exit Senghor ou Césaire : Laferrière n’en a que pour James Baldwin, l’archétype de l’écrivain nègre américain.
Et la littérature québécoise ne sera plus jamais la même. Le Québec, toujours écartelé entre la France et les États-Unis, a tout à apprendre des livres de Dany Laferrière. Du riche, célèbre et noir Dany Laferrière qui a traversé l’Amérique et le miroir.
« Je fais exactement ce que je veux », dit-il. Ce livre de la main de Laferrière est une arme. Et un fruit. Et Dany Laferrière est un écrivain redoutable. Libre. Dangereux.

Dany Laferrière
propos recueillis par Achmy Halley, La Presse
20 août 1995
«Je glisse doucement une feuille blanche dans le tambour, place une chaise devant la machine, m’assois tranquillement, pose à mes pieds une bouteille de mauvais vin et, le rituel terminé, je m’assoupis, rêvant comme vous et moi d’être Ernest Hemingway…»
Le romancier Dany Laferrière dévoile dans le roman qui l’a révélé, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, son propre rituel d’écrire.
Pour lui, le fait d’écrire, de se sentir écrivain, de vouloir donner cette image sociale est plus une attitude de dandy, une pose aristocratique qu’une question de talent littéraire : «Pour être écrivain, il faut se croire écrivain : tous les matins j’entre dans la peau du personnage écrivain. Mon modèle, c’est Hemingway». Résidant une grande partie de l’année en Floride l’auteur haïtien s’est créé dans sa maison de Miami une véritable mythologie personnelle qui l’aide à écrire, à se sentir écrivain «J’ai toujours aimé la mythologie du romancier paresseux, qui ne fait rien, j’aime aussi beaucoup l’artifice, le côté bohème de l’artiste».
Pourtant, depuis qu’il vit de sa plume, Dany Laferrière s’astreint à une discipline d’écriture qu’il aborde avec bonne humeur. Et comme pour ne pas oublier que la création littéraire est pour lui source de jouissance, il a affiché sur la porte de son cabinet de travail la célèbre formule de Montaigne : «Je ne fais rien sans gaieté». Une belle invitation lorsqu’il s’installe pour écrire, le matin, après avoir accompagné ses enfants à l’école et baigné la maison, redevenue calme de douce musique haïtienne. «Cela fait également partie du rituel, de l’ambiance qui précède 1’écriture.»
Rien n’est disposé au hasard dans le bureau de l’auteur de Chronique de la dérive douce (chez VLB).
Sa table de travail fait face à une fenêtre donnant sur un arbre immense, témoin quotidien du travail de l’écrivain qui reconnaît que ce géant végétal a sans doute un impact sur ce qu’il écrit : «Je l’ai toute la journée devant les yeux, il m’inspire. Il suffit qu’il y ait du vent dans l’arbre pour que cela change le rythme de ma phrase». Comme par superstition, Dany Laferrière conserve sur sa table tout son matériel d’écriture, cartouches d’encre, brouillons…» Ça représente l’effort du livre, la sueur du livre et ça m’aide à continuer. «Tout comme le bruit de la machine à écrire électrique dont il possède cinq modèles qu’il utilise alternativement.
Dany Laferrière est-il un peu fétichiste ?
«Je suis avant tout un homme des rituels. Ça m’empêche de penser à autre chose qu’à mon écriture.»
🌸
Dany Laferrière: le roman dans le corps
propos recueillis par Robert Chartrand, Le Devoir
5 juillet 1997
Chaque semaine, un auteur parle de la construction de l’oeuvre, de la recherche préliminaire à la fabrication des personnages et de l’histoire: le sujet du livre. Aujourd’hui, Dany Laferrière.
Depuis son entrée spectaculaire en littérature – Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer a paru en 1985 -, Dany Laferrière a écrit huit livres. En douze ans. Ce n’est pas énorme, mais on peut dire que le rythme est soutenu.
Comment fait-il? « Je peux écrire très vite parce que quand je m’y mets […], le livre est presque déjà fait! Mon écriture est rapide parce que je macère longuement. Bref, quand je rédige, je suis dans la situation de l’enfant avec son album à colorier. Les dessins sont déjà faits; à lui de leur donner des couleurs. Quand j’écris, je colorie. »
Oui, mais comment se passe-t-elle au juste, cette macération? « Pour moi, tout commence par une idée ou par un titre. Par exemple, je sais déjà que mon prochain livre va s’intituler L’OEil du cyclone. J’écris ce titre un peu partout. Je m’y habitue peu à peu. Ça n’est encore qu’une idée très large. Je n’ai pas encore une histoire. Il faut que je puisse la sentir physiquement? Si, disons, je me promenais dans des ruelles obscures et que je tombais sur des tortionnaires? Tortionnaires… Oui, c’est un bon mot, plus fort que « bourreaux ». Mais comment seront-ils, ces tortionnaires? Et petit à petit, par cercles concentriques, cette idée m’entre dans le corps: je trouve des noms, il y a des odeurs. Puis, je me rends compte, à mesure, que je tiens un livre. Mais je n’ai pas encore écrit une seule ligne. »
« Bref, il faut d’abord que je ramène l’idée, le titre sur ce que j’appelle mon terrain. Que ça devienne mon thème à moi. Alors je sais que quels que soient les défauts du livre, on ne pourra pas me reprocher ce thème. Je suis sûr de sa légitimité, de sa justesse. »
Et s’il découvre que ce thème est faux, artificiel? « Alors, je n’ai même pas le goût d’écrire. Je constate que j’ai fait fausse route et je m’arrête. Ça veut dire que je n’avais pas de livre sur ce sujet-là, tout simplement. Et je m’en vais ailleurs; j’en ferai un autre, car j’ai plein de livres dans le corps. »
Toute cette genèse paraît bien intimiste, non? « Il y a là un piège, oui. Or, comme je ne veux pas faire de livres folkloriques, anecdotiques, il faut que j’arrive à amarrer mon thème avec une vision universelle. Je ne veux pas sortir cette chose palpitante, vivante, et la lancer telle quelle à la face du lecteur. Je dois trouver le moyen de partager cette expérience intime avec le lecteur. «
Le style, la forme le préoccupent-ils? « Je ne me demande jamais si ce que je suis en train d’écrire est « littéraire » ou pas. On m’a parfois regardé de haut: les jurys, l’institution littéraire, qui voient la littérature comme une sculpture formelle, un « beau » texte. Moi, je suis plutôt de l’école américaine, si on veut, qui croit que le texte doit se porter de manière si naturelle – ce qu’on peut appeler son style, son corps – qu’on ne remarque ni l’un, ni l’autre. On ne sait même pas si on lit. C’est ça, mon rêve: de parvenir à une écriture du même ordre que l’élégance, telle que la voyait Brummel. À un ami qui disait l’avoir trouvé fort bien habillé quand il l’avait croisé la veille, Brummel avait rétorqué: « Si vous l’avez remarqué, je ne l’étais pas tant que ça. » »
Finalement, se demande-t-il si le livre à faire rejoint des préoccupations actuelles? « Non, pas du tout. Je ne me demande même pas si je suis en train d’écrire un roman ou des nouvelles – voilà pourquoi il n’y a pas de mention de cet ordre sur la couverture de mon dernier livre, La Chair du maître. En revanche, je me pose la question de la narration. Car la seule moralité de l’écrivain, c’est de se demander s’il va être lu en entier; de là, il peut même, que dis-je, il a le devoir d’employer toutes les ruses possibles pour répondre avec succès à la question fameuse qui est au coeur des Mille et une nuits: comment retenir l’attention du roi pour qu’il ne décide pas de me couper la tête? Toutes les ruses, mais tout en faisant exactement ce que j’avais en tête. Il faut que ce soit lu. Mon travail, c’est de m’en assurer. Je suis même prêt à me mettre nu pour être vu, mais sans faire de compromis sur ce que j’ai à dire. »

Fin de parcours: Dany Laferrière
propos receuillis par Christian Rioux, Le Devoir
25 mars 2000
Paris – Quoi mettre dans ses bagages lorsqu’on quitte pour toujours son pays, sa maison, ses amis, ses amours? En 48 heures, Dany Laferrière y a mis suffisamment de paysages, de couleurs, d’émotions et de musique pour remplir en vingt ans près de 3000 pages qui racontent son périple des plages de Petit-Goâve, au sud d’Haïti, aux terres glacées du Québec, où il débarquait au début des années 1980 avec 20 $ US en poche. 3000 pages qui s’achèvent par ce roman charnière qu’il publie ces jours-ci et qui raconte les deux dernières journées qu’il passa à Port-au-Prince avant de s’envoler pour Montréal
Depuis une dizaine d’années, l’écrivain traîne entre Montréal et Miami, où il habite aujourd’hui, une vieille feuille jaunie toujours collée au mur devant sa table de travail. S’y trouvent les titres des dix romans qu’il a publiés en 15 ans. Pas un titre n’a changé. Presque à chaque année, il en biffe un. Le Cri des oiseaux fous (Lanctôt) est le dernier de la liste.
Avec lui, Laferrière achève donc une « oeuvre saucissonnée », dit-il, qui décrit son itinéraire, de l’enfant insouciant qui courait dans la maison de sa grand-mère Da au dandy de Montréal de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Mais ce roman est en réalité le sixième puisqu’il se situe au milieu du parcours.
« C’est l’histoire de quelqu’un qui ramasse ses cliques et ses claques pour faire le saut. On y trouve tout ce que quelqu’un qui va s’envoler met dans ses bagages. » En même temps, Laferrière dit avoir rassemblé dans ces 48 heures « le quintette des sens » et réuni quelques-unes des saveurs de ses romans précédents: L’Odeur du café (l’odorat), Le Charme des après-midi sans fin (la vue), Le Goût des jeunes filles (le goût), La Chair du maître (le toucher) et enfin Le Cri des oiseaux fous (l’ouïe).
Jusqu’à maintenant, on pouvait dire qu’il y avait deux mondes chez Dany Laferrière: celui de l’Amérique du Nord et celui d’Haïti. Avec Le Cri des oiseaux fous, il n’y en a plus qu’un. C’est le pont qui unit les deux et permet de comprendre comment un jeune homme qui sort de la bouilloire haïtienne peut se transformer soudainement et aller lire la météo à Quatre Saisons comme si de rien n’était.
« Ce livre permet de comprendre le dandy distancé et cynique de Comment faire l’amour… Ce personnage qui cache sa tendresse et regarde les choses de loin est pourtant le même jeune homme que celui du Cri des oiseaux fous . En arrivant à Montréal, je n’ai pas voulu monnayer ma misère, vendre ma douleur comme le font tous les immigrants. Je voulais aller au coeur de ce nouveau pays, entrer dans le coeur du Québec. La douleur était si profonde qu’il a fallu la cacher. Ça, c’est la première fois que je le dis… »L’écrivain, que nous avons rencontré au Salon du livre de Paris, peut aujourd’hui revenir sur cette souffrance parce que, dit-il, depuis quinze ans, ses lecteurs lisent un auteur qui n’a pas d’amertume. « Pas quelqu’un qui s’est fait un nom avec la misère d’Haïti. »
Le père absent
Québec-Haïti, Dany Laferrière est intarissable sur ces deux pays étranges qui étaient faits pour se rencontrer. Comment ne pas reconnaître dans Le Cri des oiseaux fous quelques-uns des thèmes chéris de la littérature québécoises: mère omniprésente, goût de l’exil et père absent?
« Sauf qu’au Québec, le père est absent parce qu’il ne parle pas, dit Laferrière. C’est plus terrible. En Haïti, c’est physique. Le père est absent parce qu’il n’est pas là. J’ai toujours dit que le Québec et Haïti étaient des pays frères. Parce qu’ils sont à la fois semblables et contraires, ce qui crée une fraternité. »
Dans la diaspora, on repère facilement les Haïtiens qui ont vécu à Montréal. Ce sont les plus modestes, les seuls qui savent faire la cuisine, les moins machos. L’inverse est aussi vrai. « Le Québec a connu depuis 15 ans une légère vague de vanité qui est de bon aloi et dont il avait besoin, dit Laferrière . Je crois que c’est dû aux Haïtiens. J’ai toujours cru qu’un mélange de ces deux peuples pourrait donner quelque chose. Le résultat me plaît assez. »
En Haïti, on dit parfois que les Québécois ne sont pas de vrais Blancs… puisqu’ils épousent des Haïtiennes. Laferrière aime raconter qu’un jour, sur la route de Carrefour (un bidonville de Port-au-Prince), il photographia une affiche disant: « Interdit aux Blancs, sauf aux Québécois. » C’est d’ailleurs lui qui proposa l’an dernier, à l’émission de Bernard Pivot, qu’on décerne un prix Nobel à la littérature québécoise.
Laferrière pousse l’identification jusqu’à vivre en Floride… comme Michel Tremblay! « À Miami, je suis dans un no man’s land. Personne n’exige de moi d’aimer Miami, alors qu’en Haïti, on veut que j’aime Haïti. Au Québec, on veut que j’aime le Québec. Vous savez, ces pays-là, le moindrement qu’on ne les aime pas, ils pleurent. À Miami, la question ne se pose pas. »
Comme Céline Dion, Laferrière se fait une petite gloire de ne pas avoir cherché d’abord la reconnaissance parisienne. « Ça énerve les Parisiens de découvrir que j’ai écrit dix livres et qu’ils n’en connaissent que quatre. Ça les étonne que je n’aie pas cherché d’éditeur parisien et que je sois traduit dans une dizaine de langues. Moi, ça me va. Paris est bien sûr la capitale de tout ce qui est de langue française. Mais ce n’est que cela. »
En fait, Laferrière est surtout un itinérant. Le virus lui a été administré à cinq ans en quittant Port-au-Prince pour Petit-Goâve. C’est en écrivant Le Cri des oiseaux fous qu’il a découvert ce premier exil et réalisé que sa mère l’avait éloigné de la capitale pour le protéger parce qu’il portait le nom de son père, lui-même exilé à New York.
C’est aussi en écrivant ce livre qu’il a compris l’absence du père. « Toute ma vie, j’ai vécu en l’absence de modèle paternel et d’autorité. J’ai vécu entouré de femmes et ç’a été extraordinaire. « Père manquant, fils manqué », pour moi, ç’a été le contraire. Si c’est à ce prix qu’on apprend le voyage, je souhaite à tout le monde de ne pas avoir de père. »
Laferrière dit écrire à partir de l’ignorance pour apprendre sur lui-même. « C’est pourquoi je ne suis pas un écrivain. Il n’y a pas de savoir préalable chez moi. Je suis un lecteur qui écrit. J’écris pour me lire. J’écris avec les émotions et je risque ma tête. » Il s’étonne d’ailleurs qu’Anne Hébert ait passé tant de temps à Paris sans écrire sur Paris. Ou que René Despestre ait vécu 40 ans en exil sans en parler. « C’est quelque chose d’étrange, d’anormal. » Mais qu’est-ce qui est normal dans la littérature?
En lisant Le Cri des oiseaux fous, j’ai retrouvé intact le goût du lambi, ce plat traditionnel haïtien que j’avais dégusté dans l’atmosphère étouffante et si lumineuse de la capitale haïtienne. J’ai surtout retrouvé le ciel plombé de Port-au-Prince, lieu de tous les délires mais en même temps terriblement envoûtant.
L’oeuvre du romancier ressemble d’ailleurs à ces immenses maisons haïtiennes où l’on peut entrer ou sortir par au moins quatre portes. Au Québec, Laferrière trouvait obscène l’obligation d’entrer et de sortir par la même porte. « C’était pour moi comme manger et chier par le même trou. »
Aujourd’hui, Vieux Os n’a plus rien sur la liste qui fait face à sa table de travail. Il a d’ailleurs mis le papier à la poubelle.
« Un gars peut se reposer! » Ça fait 20 ans qu’il attend ce moment. Il espère simplement faire autre chose, ou ne rien faire. « Écrire n’est pas le but de ma vie. Il y a le cinéma, les voyages. J’aimerais écrire des babioles, des futilités. Ma femme a une très belle vie et elle n’écrit pas. Mon rêve, c’est de faire la vie comme d’autres font l’amour. Je viens de sortir de ce monstre qui avale les gens. J’ai jeté dix livres au monstre. Qu’il les mange. Moi, je suis ailleurs… »

Dany Laferrière, le sorcier mégalo
propos recueillis par Louis-Bernard Robitaille, La Presse
26 mars 2000
Paris – « Pour la première fois depuis tant d’années, je me retrouve dans cette situation bizarre où je n’ai plus rien à écrire, aucun projet de livre… » Après vous avoir expliqué comment l’essentiel de sa vie – mis à part ses filles – tenait à l’écriture et à ses livres, Dany Laferrière termine sur une pirouette à laquelle il ne croit certainement pas lui-même: aucune oeuvre en vue, les grandes vacances! Gageons que cette disposition d’esprit, à supposer qu’elle soit réelle, ne durera pas longtemps.
Mais il est vrai que, lorsqu’on vient de terminer quelque chose qui ressemble à une oeuvre monumentale, le premier sentiment est celui du soulagement. On aura toujours le temps de voir, dans six mois ou deux ans.
Et Dany Laferrière, malgré son air rigolo (ce qui n’exclut pas une pincée de mélancolie ou d’angoisse) vient, à 47 ans, de mettre le point final à un projet complètement égocentrique et mégalo: une « autobiographie américaine » en dix récits, qui se déroule entre Port-au-Prince, Petit-Goave (lieux de l’enfance et de la jeunesse), Montréal et Miami, terres d’exil et de maturité.
Ce Cri des oiseaux fous , qui conclut le cycle commencé une douzaine d’années plus tôt, se situe chronologiquement très exactement au milieu de cette autobiographie, alors que le narrateur de 23 ans, ébranlé par l’assassinat de son ami Gasner Raymond et menacé à son tour par les tontons macoutes, prend le chemin de l’exil en 1976. Les dernières phrases de ce dixième récit: « La mort de mon père. La douleur de ma mère. L’accent de l’exil. Ma vie d’homme commence. » Cela pourrait également s’appeler Adieu à Port-au-Prince, ou alors: Dix-huit heures dans la vie du candidat à l’exil. L’auteur – avec un mélange de finesse et d’efficacité – a en quelque sorte ramassé l’essentiel de sa jeune existence en un récit unique simplement chronométré qui démarre un midi et se termine le lendemain vers six heures du matin, avec le départ en avion vers Montréal d’un certain Dany Laferrière. « Des choses qui sont arrivées, dit Laferrière, même si bien entendu elles ne se sont pas produites à l’intérieur de la même journée… » Mais qui tournent autour de ce moment où « la mort ne vous montre son visage qu’une fois » et qui aboutissent à cet « acte obscène »: « …le 1er juin 1976, un jeune Haïtien de 23 ans est parvenu à sortir de ce grouillement humain pour oser penser à lui-même. Un individu est né. »
Cela ressemble, sans qu’on sente jamais l’artifice, à un parcours initiatique, un passage à l’âge adulte, où défilent la mère (les odeurs et la nourriture), les souvenirs du père (perdu de vue à cinq ans), les amours de jeunesse et les filles du bordel « qui n’aiment pas les rêveurs », les copains complotant contre la dictature dans des groupuscules infiltrés pour moitié par les indicateurs duvaliéristes, le petit cinéma qui programmait Les Amants, et bien sûr le bord de mer que l’on visite une dernière fois avant le départ.
Ce n’est sans doute pas un hasard si, lorsque je le vois, Dany, parlant de Miami et du plaisir qu’il a à se trouver en ce « terrain neutre où personne ne me demande rien et où dix nationalités se croisent dans ma rue », il se voit spontanément « en train de lire Montaigne à onze heures du matin sur la véranda ». Le Cri des oiseaux fous est d’une certaine manière le récit d’une émergence à la conscience, l’inventaire des sentiments, souvenirs et sensations qui, à un moment charnière de son existence, font un jeune homme de 23 ans.
Je ne sais pas si les neuf autres récits de Laferrière ont cette densité, en particulier ceux qui ne se déroulent pas à Haïti, lieu de toutes les magies et de tous les délires – « un petit pays totalement bordélique, me dit l’auteur, une dictature qui était à la fois infernale et vivable ». En tout cas, la très jolie maison d’éditions Le Serpent à plumes en est à son quatrième titre de cette série autobiographique, avec Le Cri des oiseaux fous . Et Dany Laferrière, sans atteindre les sommets de l’Everest avec ses ventes, est devenu en toute simplicité l’un des meilleurs vendeurs de la maison. Avec 18 000 exemplaires vendus pour les trois premiers titres publiés, il fait partie des auteurs qui existent vraiment à Paris. Il faut dire que sa carrière française avait commencé, sinon par un coup de tonnerre, du moins un joli coup de marketing: Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer avait été publié chez Belfond au moment même où le film était sorti sur les écrans.
« Après cette affaire, nous dit Laferrière avec beaucoup de réalisme, j’aurais pu signer avec un plus gros éditeur à Paris. Mais je connais le système: les gars m’auraient demandé de refaire quatre fois de suite Comment faire l’amour avec un nègre…, puis m’auraient jeté comme un kleenex dès que les ventes auraient fléchi. En France comme dans d’autres pays où je suis publié, j’ai opté pour une maison d’édition pas trop grande, sympathique et dynamique, et où on comprend ce que je veux faire… »
L’idée de ce cycle romanesque aux dimensions complètement folles avait en effet de quoi effrayer certains éditeurs. Dany se souvient d’avoir fait le plan de cette oeuvre un peu mégalo au deuxième ou troisième roman: « Ce devait être en 92. J’ai fait la liste des dix romans, et j’ai écrit les titres de chacun d’entre eux sur une grande feuille. J’ai toujours cette feuille jaunie avec moi, je la montrais à des éditeurs. Aujourd’hui encore, ils ont l’air effarés de voir que je pondais un roman par année. C’était de la magie ou quoi! »
Et il part d’un énorme éclat de rire.
Il faut dire que, depuis huit ans, Dany Laferrière s’est réfugié dans ce qui ressemble à une chambre vide pour écrivain: Miami. Et où, en-dehors de sa vie de famille, de quelques voyages professionnels (colloques, salons etc.), Dany ne fait rien d’autre qu’écrire, en toute liberté d’esprit. « Haïti et le Québec, me dit-il, ont ceci en commun que ce sont des pays qui te bouffent le cerveau. Ce sont des pays qui veulent que tu les aimes, qui ne te lâchent pas. À Miami, personne ne me demande jamais rien, les gens ne savent même pas ce que je fais. Haïti et le Québec sont des pays monomaniaques, où l’on ne parle du matin au soir que de dictature ou d’indépendance. Miami est une sorte de terrain vague, ou vierge, où je me sens complètement libre. »

Vingt-quatre heures dans la vie de Dany Laferrière
propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
19 avril 2001
Dany Laferrière fait partie de la « minorité visible »; celle, au Québec, des écrivains vedettes qui peuvent vivre de leur plume. Seize ans après Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il est aujourd’hui une figure connue du grand public, un écrivain à succès, qui a complété « son » tour du chapeau : 10 romans publiés entre 1985 et 2000 forment ce qu’il appelle son « Autobiographie américaine ». Un recueil d’entretiens, J’écris comme je vis (Lanctôt éditeur), retrace le parcours de cet auteur d’origine haïtienne, farouchement apatride, qui a choisi le Québec pour faire sa marque en ce bas monde dont il jouit sans vergogne. Pour la troisième année consécutive, il est le porte-parole de la Journée mondiale du livre, célébrée le 23 avril dans 80 pays.
Dany Laferrière est un homme sans projet, aujourd’hui. Ce qu’il nomme le rêve. « Depuis cinq mois, je ne pense à rien, dit-il. Je suis là, je lis, je regarde, je marche. J’ai travaillé beaucoup ces 15 dernières années et pas seulement en littérature, mais aussi à la télé et dans les voyages. Ça a été des mouvements très intenses, ces dernières années. »
Laferrière a toujours voulu vivre la vie d’un prince, non pas celle du prince Charles, mais une vie sans code, sans étiquette et sans obligation. « Depuis très jeune, j’ai toujours été impressionné par le dandy; pas celui qui s’habille bien, le dandy à la Oscar Wilde, par exemple, ce qui est un sorte de maniérisme. Plutôt le dandy du naturel. Celui qui est assez libre pour être lui-même et non celui qui est un personnage un peu maniéré, original. Je n’aime pas l’originalité. Il y a une phrase extraordinaire sur l’originalité: « L’originalité, c’est quand on essaie de faire comme tout le monde, sans y parvenir. » L’original, c’est quelqu’un qui ne veut rien faire de spécial, mais qui est spécial. »
Il y a très longtemps, Dany Laferrière a décidé de ne pas travailler. « Je me souviens, lorsque j’ai commencé à avoir un certain succès à la télé, on m’a proposé un travail très bien payé. On m’offrait 200 000 $. Je me suis dit: « Si je prends ça, je suis foutu. » J’ai tout quitté tout de suite et je suis allé à Miami. J’écris des livres, les livres rapportent, je suis traduit, je peux faire un scénario de film, on fait un film avec un livre, et puis je passe à la télévision, on vous donne des petits chèques et je vis de ça. C’est-à-dire de l’écume, pas du capital. Pas de salaire fixe et solide. J’ai toujours vécu de ça. Avant, c’était l’usine. »
C’est ainsi que Dany Laferrière effectue des va-et-vient fréquents entre le Québec et Miami. Ici, il fait la promotion de ses livres, signe une chronique à l’émission Cent titres, à Télé-Québec, accepte les interviews, participe à des colloques, retrouve les copains et copines. « Souvent, dès que j’arrive au Québec, je cours à une émission de radio ou de télé. Je n’arrive pas à passer incognito et mes copains savent tout de suite que je suis en ville. Alors, si je ne les appelle pas, c’est la fin du monde. Il y a quand même un plaisir à être dans sa propre ville dans une chambre d’hôtel. Un touriste chez lui. » Sa figure est tellement connue au Québec qu’au moins trois personnes l’ont montré du doigt pendant notre courte promenade au centre-ville…
Quand il est à Miami, il se la « dérive douce » (pour emprunter au titre d’un de ses livres, Chroniques de la dérive douce). « Je me lève. Je n’écris plus, je ne lis plus… Je relis plutôt. Je lis le matin, le soir. Ce sont les mêmes: Borges, Gombrowitz, Voltaire, Diderot, Baldwin. Et puis après, je m’occupe de mes filles, dont l’une est à l’université. Je fais le petit-déjeuner pour toute la famille. Je les amène à l’école et ensuite, je marche autour d’un lac qui est près de chez moi, en pensant, en réfléchissant, en rêvant. Avant, je le faisais en rêvant de la page de la journée que j’aurais à écrire, mais maintenant, je fais comme un retraité. Je regarde autour de moi, je regarde les oiseaux. »
À 48 ans, l’écrivain se dit fatigué. Il a d’ailleurs signé un court texte publié en Europe sous le titre Je suis fatigué (publié au Québec à 5000 exemplaires et distribué gratuitement dans les cégeps pour la Journée mondiale du livre, lundi prochain).
« Ce n’est pas seulement que je sois fatigué, c’est que j’ai fini d’écrire. Je voulais écrire un livre, une Autobiographie américaine, et c’est fait. »
Puis, il revient chez lui, fait encore à manger avant de lire dans son endroit préféré, la baignoire. « Je reçois beaucoup d’appels, de fax, de courriels… Je suis le centre du monde chez moi. Je continue à être ce que je n’ai jamais cessé d’être. Avant d’écrire ces livres, j’étais ce que je suis. J’avais ces livres en moi avant de les écrire. Il a fallu donner des preuves, j’ai écrit. Voilà, c’est fait. »
Qui de mieux qu’un dandy oisif et heureux pouvait devenir le porte-parole de la Journée mondiale du livre?
« J’adore être le porte-parole de cet événement parce que je suis un lecteur passionné. » Après tout, la lecture n’a jamais été pour les gens pressés… Ce que Dany Laferrière n’est manifestement pas!
LE CARNET DE DANY LAFFERIÈRE
- À Montréal, il va à la librairie du Square, au 3453, rue Saint-Denis. Tél.: (514) 845-7617.
- Il fréquente aussi le café Les Gâteries, au 3443, rue Saint-Denis. Tél.: (514) 843-6235.
- Son hôtel? Le Café Thélème, située au 311, rue Ontario Est. Tél.: (514) 845-7932. « C’est là où je descends tout le temps depuis très longtemps. C’est un petit hôtel que j’aime beaucoup et j’aime les gens qui sont là. Je descends toujours à la même chambre, la chambre 12. Je le dis toujours aux jeunes filles. La porte est toujours ouverte, naturellement… «
- À Miami, son restaurant est le Tap Tap Haïtien, au 819, 5th Street, Miami Beach. Tél.: (305) 672-2898. « C’est un magnifique restaurant où je n’oublie jamais d’amener mes amis de passage à Miami. Les murs comme les tables sont décorés de peintures haïtiennes. On a l’impression de bouger dans un musée vivant. »
- Toujours à Miami, il va à la librairie Mapou, au 5919 North East, 2nd Avenue. Tél.: (305) 757-9922. « Des livres en anglais et en français, mais 90% de la collection est constitué de livres haïtiens », précise-t-il.
-Son restaurant est le Cicibon, au 5934 North West, 2nd Avenue. Tél.: (305) 759-2326. « Un petit restaurant assez quelconque mais où l’on voit de grands hommes porter des plateaux de cuisses de poulet frites et des « bananes pesées » sur leurs épaules. Ce poulet et ces « bananes pesées »sont parmi les meilleurs que j’ai mangés et le prix est très bas. On y sert une boisson gazeuse haïtienne, le Cola Choucoune.

Iconoclaste, ce natif d’Haïti promet de casser la gueule à ceux qui lui parlent créolité, métissage, francophonie style tropical, écrivain caribéen…
propos recueillis par Jean-Luc Douin, Le Monde
17 mai 2002
Une petite table bancale sous un manguier. Torse nu, au milieu de la foule en sueur de Port-au-Prince, dans cette cacophonie incessante de chiens enragés, de cris et de pleurs, Dany Laferrière tape sa rage comme un forcené sur sa vieille Remington. « Des fois, je l’entends gémir quand elle sent que je suis triste, ou grincer des dents quand elle entend gronder ma colère. » Il écrit tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, tout ce qu’il sent. « Un vrai sismographe. Je veux perdre la tête. Redevenir un gosse de quatre ans. Tiens, un oiseau traverse mon champ de vision. J’écris : oiseau. Une mangue tombe. J’écris : mangue. On dirait un peintre primitif. Voilà, c’est ça, j’ai trouvé. Je suis un écrivain primitif. » Primitif comme ces toiles naïves dont Haïti est fertile, tintamarres de paysages grandioses, fruits énormes, animaux équatoriaux, qui vous frappent le plexus. Ou comme ce tableau de Matisse dont Dany est dingue, Grand intérieur rouge : « Bouquets de fleurs, peaux de bêtes sauvages. Sexualité, vitalité, couleurs vives, absence de point de fuite. L’impression de regarder à l’intérieur de moi-même. Plongée dans le ventre du fauve. »
Dany Laferrière écrit pour rêver, délirer, « voler au-dessus des maisons ». Le coeur à Port-au-Prince (où il est né, en 1953), l’esprit à Montréal (où il s’exila, et publie ses livres), le corps à Miami, où il réside. Marié, père de trois enfants. Mais « quand je suis assis devant ma machine, je suis célibataire. Je n’ai qu’un lit de camp, une bouteille de rhum et une ville imaginaire. Personne ne me dira quoi écrire. Pour moi, c’est un exercice de liberté absolue. Je suis fou des mots. Le mot étincelle, par exemple : avec lui, tout de suite mon enfance m’éclate à la tête ». Cette enfance qu’il évoque dans L’Odeur du café : les années passées chez Da, sa grand-mère, qui se balançait sur son rocking-chair en lui racontant des histoires de loups-garous et de diablesses, les heures à observer les fourmis sournoises et féroces, le surnom qu’elle lui avait donné, Vieux Os, une expression haïtienne signifiant qu’on ne compte pas se coucher avec les poules. Dany et Da veillaient tard la nuit à admirer les étoiles.
Dany aussi est un surnom, de protection. Laferrière s’appelle Windsor Klebert, comme son père, homme politique impétueux, qui dû fuir la dictature de François Duvalier. Dany, lui, quittera sa terre natale vingt ans plus tard pour échapper aux tontons macoutes assassins de Jean-Claude Duvalier. « Père et fils présidents. Père et fils exilés. » Il raconte sa dernière nuit à Port-au-Prince dans Le Cri des oiseaux fous, récit de ses ultimes instants passés dans la ville tentaculaire, sous la terreur instaurée par Baby Doc. Flash-back : ce petit bordel près de la mer turquoise où les filles dansent le mérengué et où les étudiants s’étripent à propos de La République de Platon ; la recette de Fifine la prostituée (poisson épicé en sauce, banane verte bouillie, tomate, laitue, tranche d’avocat) ; les charmes de Lisa qu’il aime et de Sandra qu’il désire ; cet hôtel délabré où viennent se débaucher les hommes de main du gouvernement (« Les crocodiles se croisent silencieusement. Des requins entrent. Des léopards sortent. Des tigresses bâillent ») ; la crainte de comparaître devant Mme Max, « maîtresse des douleurs, Notre-Dame-de-la- Torture », qui « fait claquer ses talons aiguilles dans les mares de sang des prisonniers durant les interrogatoires nocturnes ».
Ce jour-là, 1er juin 1976, quand il quitta Haïti, Dany Laferrière, 23 ans, dit être parvenu à sortir du grouillement humain pour oser penser à lui-même, ne plus avoir à faire face à la mort à chaque coin de rue. « Un individu est né. J’en suis tout étourdi. Depuis, je maintiens la politique à distance. Ce n’est pas ma tasse de thé. Pour moi, la politique commence dans la vie privée. Combattons la dictature, mais aussi tous ceux qui tentent de détruire la vie, qui nous font périr d’ennui, qui nous emmerdent. » Tout jeune, il lisait Shakespeare, « mais il me fallait une bonne mangue bien juteuse sous la main ». Ce grand escogriffe iconoclaste, ce déraciné malicieux, ce chien perdu sans collier, ressemble à un Othello joué par Elliott Gould. Bouffon et insolent dans les colloques, il a signé un roman culte, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, qui a horrifié sa mère (« livre de jeune barbare, sexe au vent, ratissant la ville, baisant les filles… ») et trompé son monde. Car digne de Spike Lee et objet de multiples thèses au Québec, cette époustouflante épopée de deux nègres au chômage, dont l’un écoute du jazz en lisant le Coran et l’autre ramène des jeunes blondes ramassées sur le campus, est un gag, un pied de nez, un tonique traité de littérature dans lequel il conseille de lire Hemingway debout, Proust dans son bain, Cervantès à l’hôpital, Simenon dans le train, Dante au paradis, Dostoïevski en enfer, Henry Miller dans un bar enfumé avec hot-dogs, frites et Coke…
Ses livres subversifs seraient plutôt La Chair du maître (confessions érotiques féminines porteuses de violence sexuelle et politique) où Le Goût des jeunes filles (rien à voir avec les fantasmes d’un vieux libidineux, il s’agit du goût que les donzelles « belles comme un cyclone et assoiffées de sang » ont du plaisir, sous toutes ses formes). Que Miles Davis et « saint Parker des Enfers » lui pardonnent, Dany Laferrière n’entend rien au jazz (il préfère Brassens, Brel et Ferré) et, lorsqu’il a titré l’un de ses romans Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, c’était en pensant à Magritte.
Ceci, pourrait-il graver en exergue à ses livres, n’est pas une autobiographie : « Quand les gens essaient de retrouver ma vie à chaque coin de page, ça me fait rigoler. » Comme le font rigoler (hurler plutôt) tous ceux qui lui parlent créolité, métissage, francophonie, colonisation ou identité : « Le premier qui écrit que j’ai un style tropical, ou que je suis un écrivain caribéen, je lui casse la gueule », lance-t-il avec un sourire généreux, pacifique. Il se veut écrivain du monde entier, sans frontière. Ce lecteur fou admire Borges et Baldwin « parce qu’ils ont refusé de rester à la place que l’histoire ou la géographie leur avaient assignée ». Je suis, dit-il pour en rajouter dans la provoc’, « un écrivain japonais ». Il aime d’ailleurs Mishima pour sa mélancolie, et attend du lecteur qu’il ait l’audace d’acheter un Laferrière dans une librairie de Tokyo. Il est traduit en anglais, espagnol, italien, néerlandais, grec, suédois, coréen. La musique des mots le transporte. Le rythme, la vitesse, l’obsèdent : « Je voudrais être le Carl Lewis de la dactylo. »
Il aurait aussi voulu être cinéaste, tout n’est pas perdu, des projets se précisent. Fellini le fascine, Almodovar a inspiré Le Goût des jeunes filles, ses petits paragraphes peuvent être lus comme un défilé de séquences magiques, sensuelles. Pays sans chapeau, par exemple, où il oscille de son pays réel au pays rêvé, met en scène les bizangos qui courent la nuit, la bouche crachant le feu et gueulant des chants obscènes, ou les zombis surgis des cimetières, qui errent, ratissés par les prêtres vaudous, lancés par le président contre les Américains. La ville qui pue, les égouts à ciel ouvert, les charniers, les superstitions. Le sexe, ce « fruit tropical qui pousse à l’arbre humain ». Son choix, parfois, de lire dans l’âme des femmes, les yeux, « au lieu de regarder leur corps ». Et le fameux café des palmes, dont l’usage veut que l’on en serve d’abord aux défunts. « Je jette la moitié de ma tasse de café par terre en nommant à haute voix mes morts. Et à chaque nom prononcé, je sens vibrer la table. »

5 questions à Dany Laferrière
propos recueillis par Sonia Sarfati, La Presse
9 novembre 2002
IL EST PRÉSENT comme jamais sur la scène littéraire. Pas mal, pour quelqu’un qui a dit qu’il n’écrirait plus. Il avait omis de mentionner que, par contre, il récrirait. Dans le presque même souffle, il avançait : « Je ne lis plus, je relis. » Résultat de cette démarche : une version augmentée – et même doublée – de Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ? (VLB éditeur). Au terme d’une tournée de 25 villes françaises, il vient nous présenter le fruit de son travail… qui est peut-être, aussi, une arme.
- Quand écrivez-vous, où et comment ?
J’écris surtout le matin, après une longue promenade. Il faut que la maison soit vide. Je mange un fruit (une banane ou une orange), lis un peu (pas trop, pour ne pas perdre la bonne énergie du matin), puis me mets devant la machine, en face de la fenêtre. Je dois voir le ciel. Je reprends la dernière page tapée la veille. Et c’est parti.
- Quand lisez-vous, où et comment ?
Je relis plutôt le soir. Je fais couler le bain, et je place une demi-douzaine de bouquins près de la baignoire. Il faut faire bien attention à ne pas mouiller les livres. Un système compliqué de serviettes m’aide dans ce cas. Mais si je relis en soirée, c’est le matin, au réveil, que je découvre un nouveau livre.
- Quel livre utiliseriez-vous pour redresser un meuble bancal ?
Assurément Le Monde selon Garp, de John Irving, l’un des livres qui m’a le plus irrité. C’est sa place : sous un pied de table.
- Quel est le dernier livre que vous jetteriez au feu si c’est tout ce que vous aviez pour vous chauffer ?
Borges. Je garderais mon ami Borges jusqu’à la fin. Le feu s’éteindra avant Borges. On avait demandé à Cocteau quel objet précieux il emporterait si le feu se déclarait chez lui. « Le feu, bien sûr », avait-il répondu. Je donnerais 10 ans de ma vie pour une pareille réponse. Bon, cela se voit que je ne suis pas Cocteau.
- Un souvenir de votre premier Salon du livre…
Je venais de publier Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Les gens ne savaient pas encore comment réagir face au titre. Ils se demandaient s’il fallait rire ou protester. Voilà qu’arrive un jeune couple. Elle, Québécoise. Lui, Sénégalais. Étonnement de leur part. Finalement, la fille éclate de rire… tandis que le type la regarde d’un air ulcéré. Finalement, j’ai passé ce premier Salon à tenter de deviner quelle allait être la réaction de chaque personne qui s’approchait de ma table. C’était amusant.

La critique de la critique
– Marc Cassivi, La presse
21 novembre 2006
Dany Laferrière prend des notes en m’attendant à L’Express, rue Saint-Denis. Entre deux chroniques dominicales à La Presse, sa participation à l’émission Libre échange (Télé-Québec), ses recherches inédites de financement pour ses films et la réécriture de son oeuvre romanesque, l’écrivain, en lice pour le prix du Gouverneur général en littérature jeunesse – remis aujourd’hui – pour le très joli Je suis fou de Vava (Éditions de la Bagnole), me rencontre pour discuter de la critique.
Marc Cassivi: Tu m’as demandé la semaine dernière si je croyais que la critique avait un impact, une influence réelle auprès du public. Je n’en sais rien en réalité. Mais l’impression que j’ai, c’est que les gens qui généralement s’intéressent aux livres, au cinéma, à la musique, font en quelque sorte la somme de la critique. Ils prennent la critique dans son ensemble, qu’elle soit favorable ou non, et se font une idée générale. L’impact d’une seule critique est sans doute minime.
Dany Laferrière: Je réfléchis à la critique depuis longtemps. Je m’y intéresse beaucoup, pour diverses raisons. Parce que je crois qu’elle est importante, surtout dans notre époque où il y a beaucoup de concentration financière et qu’une oeuvre discrète n’a aucune chance si elle n’est pas révélée par un critique curieux. Ceci étant dit, je ne comprends pas que l’on continue de faire des critiques de la même manière, alors que ça ne me paraît pas très efficace.
M.C.: La critique n’évolue peut-être pas assez rapidement. Un écrivain me disait récemment qu’il trouvait de manière générale que la critique au Québec était assez faible. Il trouvait qu’il y avait un manque de rigueur, qu’on avait parfois l’impression que n’importe qui pouvait s’improviser critique et que le rôle du critique n’avait plus réellement de valeur.
D.L.: Cela a été de tout temps, et pas au Québec seulement. Graham Greene disait qu’au Sunday Times ou au Times, c’était les gens sans talent ou les jeunes gens qui venaient d’arriver qui se faisaient bombarder de critiques et qui analysaient les livres de vieux écrivains rompus aux techniques de l’écriture. Ça fait sourire. Il y a beaucoup de gens qui sourient en lisant les articles des critiques, en se disant que ce n’est pas très bon, que c’est balourd, que ce n’est pas très fort. L’un des torts de la critique, c’est précisément la critique. Les critiques qui travaillent vraiment ne dénoncent pas assez ceux qui ne le font pas. Ça crée un mur. La critique se permet même de citer la critique, en disant d’un film: la critique est bonne. Le monstre roule.
M.C.: La bête nourrit la bête…
D.L.: Ce qui est terrifiant dans la critique, qui exige l’originalité chez l’artiste, c’est que le critique se sent conforté si les autres pensent la même chose que lui. Comment peut-on marcher en bande et exiger l’originalité de l’autre? La critique agit un peu comme le reste de la presse, en bande. C’est vrai que c’est très volatil, le jugement. Quand quelqu’un pense la même chose, et surtout, dit la même chose, remarque le même accroc, le critique se dit qu’il a bien vu. C’est comme ça que l’on finit toujours par répéter les mêmes choses. Après une projection de presse, personne n’ose dire ce qu’il a pensé, de peur de passer pour le niais qui a trouvé que c’était bon alors que tous les autres ont trouvé que c’était mauvais. Chacun devrait écrire ce qu’il pense. Les gens pensent que c’est une science quelque part. Tout le monde dit la même chose, donc la critique existe.
M.C.: Tu veux dire que s’il y avait une incohérence dans la critique, si chacun y allait vraiment de son opinion, la critique se discréditerait elle-même?
D.L.: C’est ça. Mais en même temps le lecteur ou l’auditeur, celui à qui l’on s’adresse, trouve intéressant de voir la critique comme un éventail d’opinions. On a commencé à penser cela lorsqu’on a voulu donner un but final à la critique, qui est de faire consommer, de faire acheter, sans que cela ne soit méprisant. La critique n’agit pas pour elle-même – sauf pour certains -, elle le fait pour faire consommer, dans un but noble. Allez voir ce film ou cette pièce. Quand cela s’est multiplié, ç’a fait perdre de la valeur à la critique. Parce que les trois quarts des gens, même si la critique est bonne, n’iront pas voir le film ou la pièce de théâtre. Le critique pense qu’on lit un jugement, alors que c’est lui qu’on lit. Les gens n’en ont rien à foutre de savoir si tu aimes ou tu n’aimes pas. Ce qu’ils veulent savoir, c’est ce que tu penses du théâtre ou du cinéma. Parce que 75% des gens ne suivront pas le conseil du critique. Pas parce qu’ils le méprisent, mais parce qu’ils ne vont pas au théâtre, ils ne vont pas au cinéma, ils ne lisent pas les livres.
M.C.: Si les gens lisent la critique pour le critique, est-ce que tu crois que certains critiques transgressent leur pensée et en rajoutent pour la forme parce que c’est bon pour leur papier? C’est-à-dire que leur papier est plus enflammé, les métaphores plus fortes, les coups de gueule plus appuyés et les coups d’éclat plus fréquents, afin de plaire à un lecteur qui n’ira pas nécessairement voir l’oeuvre?
D.L.: Oui. Sauf que ce qui est étonnant, c’est que ce n’est pas au public que les critiques veulent plaire, c’est aux autres critiques! C’est pour ça qu’il n’y a pas souvent de souffle de vie dans la critique. Je veux vraiment mettre des bémols, parce que je trouve les bémols plus subversifs que les généralités. Quand on prend ça au sérieux, sans perdre l’idée de fantaisie, c’est plus intéressant que lorsqu’on envoie n’importe quoi en l’air. Parce qu’il y a des gens qui travaillent bien. Le public-lecteur le sait et les autres le savent aussi. Je crois tout de même que beaucoup écrivent pour plaire et impressionner les autres critiques C’est un lectorat en soi. Il y a plus de critiques que de lecteurs de poésie! Ce qui rend le genre faible en lui-même, c’est que beaucoup de critiques pensent que c’est avec l’acidité seulement qu’on peut avoir du talent. Quand ils écrivent pour dire qu’ils aiment, ils sont dans le bon droit de la justice et n’ont pas besoin de se forcer, de se fouler. On dit moins qu’on aime, parce que la bonne action étant déjà faite, on ne va quand même pas se mettre à bien écrire qu’on aime ça en plus!


🌸
Dany Laferrière : la traversée du continent intérieur
avec Jean Morency et Jimmy Thibeault, Voix et Images
28 avril 2011
« Je suis un individu » : le projet d’individualité dans l’oeuvre romanesque de Dany Laferrière
VOIX ET IMAGES Lorsqu’on passe en revue l’ensemble de votre oeuvre, surtout depuis L’odeur du café jusqu’à L’énigme du retour, on se rend compte que les textes s’enchaînent de manière naturelle. Aviez-vous déjà une idée précise de ce que serait votre oeuvre au moment de publier Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ? Ou est-ce que le projet de l’« Autobiographie américaine » vous est venu en cours d’écriture ?
DANY LAFERRIÈRE C’est venu très étrangement, après Éroshima. En relisant mes notes, j’ai lu, un jour, comment Balzac avait été frappé par les liens qui unissaient ses romans et comment, en constatant ces liens, il en était venu à formuler le projet de sa Comédie humaine. D’où l’idée de mon « Autobiographie américaine ». Je me suis dit : « Mais c’est vrai ! Il y a, entre mes romans, des liens intéressants, mais je ne vais pas les forcer. » C’est-à-dire que si j’écris avec l’idée consciente que je suis en train de faire une grande tapisserie, je vais laisser maintenant les choses aller et regarder comment elles se tissent. Il y a beaucoup de thèmes qui créent ces liens entre les romans ; l’immobilité, par exemple, qu’on retrouve dans L’odeur du café, avec la grand-mère qui est toujours assise, et dans Comment faire l’amour…, avec Bouba qui est toujours couché. Ou il y a les écrivains qui guident toujours la narration, comme Bashô, Whitman, Césaire ou Miron.
VOIX ET IMAGES Les figures d’écrivains sont en effet très présentes dans vos romans.
DANY LAFERRIÈRE J’aime cheminer avec un écrivain, citer des livres, parce qu’ils me servent de repères. Quand je les vois quelque part, je suis rassuré. Le papier imprimé me rassure dans la vie, alors j’en mets dans mes livres. Il n’y a peut-être que dans L’odeur du café qu’il n’y en a pas. Dans Le goût des jeunes filles, on retrouve déjà le poète Magloire Saint-Aude, qui est le premier guide. Ces écrivains, je les appelle les « poissons-pilotes ». Et il y a tous les autres après. Il y a même Lao-Tseu dans Éroshima. L’écrivain devient ainsi un personnage de mon oeuvre.
VOIX ET IMAGES Un peu à la manière de Pays sans chapeau, vos romans semblent se situer entre le rêve et la réalité, entre un monde qui serait plutôt de l’ordre de l’imaginaire, de la fabulation, de la mémoire, et un monde davantage tourné vers le présent du narrateur. Cette opposition entre deux mondes s’est-elle imposée en cours d’écriture ou est-ce que vous saviez, dès le départ, qu’elle marquerait votre oeuvre ?
DANY LAFERRIÈRE Non, je n’avais pas conscience de cela. Mais je pense que la grande fracture vient du fait que j’ai eu un choc quand j’ai quitté mon pays. C’est-à-dire que, brusquement, mon présent de l’indicatif est passé dans la mémoire. Quelque chose qui était hier au présent est devenu, du jour au lendemain, au passé définitif. Cela a contribué à créer dans mes romans un paysage violent, au sens d’une violence dans les différences, marqué par la chaleur et l’hiver. Le passage vers un pays sans chapeau, littéralement. Je pense que cela a eu un impact sur la structure de mon oeuvre. En même temps, j’ai toujours été à la fois féminin et masculin : j’ai été élevé par des femmes, mais je n’ai jamais renié le monde des hommes. Il y a donc aussi ces deux mondes.
VOIX ET IMAGES L’énigme du retour serait un retour vers le pays rêvé, celui du passé ?
DANY LAFERRIÈRE Je dirais que la différence entre ce roman et mes autres livres, c’est qu’il est plus multiforme, plus sphérique. Il permet de retrouver un univers sphérique, au sens où ce n’est pas seulement le pays réel et le pays rêvé, c’est aussi celui de l’enfance, de la mémoire, autrement dit, un pays mystique. Il y a comme un tourbillon de choses qui, parce que le narrateur retourne vers le pays rêvé qui était en fait un pays réel quand il était en Haïti, ne sont plus rêvées. En même temps, elles appartiennent toujours à l’imaginaire, car, que l’on soit en Haïti ou pas, le monde mystique est un monde où, avec très peu de choses réelles, concrètes, on bascule dans un autre champ. Comme si le pays réel et le pays rêvé du narrateur devenaient un pays mystique, mais sans qu’il soit lui-même un mystique. C’est peut-être la raison pour laquelle les gens ont aimé lire le livre, parce qu’il n’y a, dans L’énigme du retour, aucun esprit militant. On a l’impression que le narrateur n’est tombé dans aucune potion magique, comme le nationalisme culturel. Dès que le lecteur constate, par exemple, que le narrateur souffre de diarrhée, il se dit : « Ha ! L’auteur n’est pas tombé dans le discours nationaliste. » D’ailleurs, le narrateur mentionne : « Le nationalisme peut abuser mon esprit, mais pas mes intestins. » Et cela est rassurant car, généralement, dans les livres écrits par des gens du Sud qui vivent au Nord, il y a toujours un moment où il y a un divorce avec le pays d’origine. Comme si l’auteur qui vit hors de son pays ne pouvait plus suivre et qu’il devait se contenter de regarder, admirativement, de loin. C’est aussi pour dire que tout individu, tout écrivain est étranger à son pays, parce qu’il ne peut pas observer ce pays s’il n’y est pas étranger. Il faut qu’il prenne une distance. Donc, c’est cela, la notion poétique qui rend l’affaire intéressante, il ne s’agit pas simplement de dire : « Je suis devenu étranger dans mon pays parce que je n’y suis pas allé depuis longtemps. » C’est une distance qui est prise jusqu’aux fibres les plus profondes.
VOIX ET IMAGES Le narrateur se pose peut-être comme étranger mais, en même temps, les autres personnages perçoivent en lui un dieu vaudou, donc faisant partie de l’espace mystique du pays.
DANY LAFERRIÈRE Le pays le considère pourtant comme un étranger, car un dieu est un étranger, mais un étranger qui nous habite tout en venant d’ailleurs, d’un Olympe. C’est intéressant de voir comment l’étranger peut être plus profondément ancré dans le pays que le natif. En même temps, c’est étrange parce que les gens qui sont dans le réel, dans la ville, le perçoivent comme un étranger, c’est-à-dire comme quelqu’un venant d’un lieu différent. Et les gens qui ne savent pas qu’il vient d’un autre pays le perçoivent comme un dieu, un loa, un dieu vaudou. C’est intéressant aussi pour analyser la notion de l’étranger qui, de plus en plus en Occident, est considéré comme un être inférieur. Il est non plus un barbare qui apporte le danger, mais un être inférieur qui a accepté les travaux les plus subalternes. Et là, dans L’énigme du retour, l’étranger a repris toute sa force comme un être qui plane, un être qui vient d’en haut.
VOIX ET IMAGES Dans votre roman, il y a une coupure très nette entre la ville de Port-au-Prince et la campagne haïtienne. Le narrateur est considéré comme étranger à Port-au-Prince, mais il semble au diapason du paysage de la campagne. Cette coupure n’est cependant pas nouvelle, on la retrouve dans l’ensemble de votre oeuvre. L’écriture semble se durcir lorsqu’il est question de Port-au-Prince, probablement en raison du contexte politique, alors que les romans qui se passent à la campagne font appel à un imaginaire davantage marqué par la douceur. On retrouve également cette coupure dans Pays sans chapeau, où le culte vaudou semble plus sympathique à la campagne qu’en ville.
DANY LAFERRIÈRE Le vaudou à Port-au-Prince, c’était plutôt l’affaire des buveurs de sang, des gens qui en agressaient d’autres pendant la nuit. Il faut cependant reconnaître que mon rapport à la campagne est assez compliqué. Lorsque je parle de la campagne, ce n’est pas seulement de la campagne haïtienne, c’est aussi d’un mode de vie. C’est pour cela que si on analyse mes livres uniquement en termes de territoire, on se trompe. Il s’agit d’un mode de vie qui renvoie à l’enfance, qui a été pour moi heureuse, et qui obéit à des règles complètement différentes des problèmes de grandes villes comme Port-au-Prince ou Montréal, où l’on retrouve des problèmes de vitesse, de stress, d’agressivité, de faim, de maladie, de hiérarchie sociale. Ce sont des problèmes de survie. Alors que, dans ma tête, la campagne, la paysannerie, représente un autre mode de vie qui pose un lien plus fort avec le monde invisible et une harmonie qui n’est pas mystique. C’est un art de vivre que je qualifierais de plus sphérique. Quand on considère le monde de Da, dans L’odeur du café ou Le charme des après-midi sans fin, on retrouve un monde clos, assez fermé, mais pas dans le sens de « fermeture », plutôt dans le sens d’« indépendant », « autonome ». C’est une cellule complètement autonome qui n’a rien à voir avec le reste d’Haïti et qui est plus universelle. D’ailleurs, j’aimerais, un jour, écrire un petit livre où le narrateur serait un officier d’état civil, comme mon grand-père qui tenait les registres et qui était un féru de littérature grecque. Dans mon imagination, il a toujours vu Petit-Goâve comme un village grec où se retrouvaient Socrate et Platon, mais qui étaient devenus tout simplement des gens très ordinaires. Il leur donnait des noms comme ça parce que l’État haïtien avait demandé de changer les noms qui apparaissaient plus proches des noms indiens que des chrétiens. Alors, mon grand-père poussait les gens à prendre des noms comme Hippocrate ou Aristophane, et il a basculé, un peu comme Cervantès, dans ce monde-là, il a commencé à croire que ces paysans, souvent analphabètes, étaient en train de résoudre des problèmes de maïeutique, des problèmes philosophiques tout en continuant leur vie quotidienne. Donc, dans ma tête, ce monde de la haute civilisation grecque représente Petit-Goâve. Le centre de l’âge d’or de la Grèce, c’est ma grand-mère sur cette galerie avec une cafetière, qui offre du café aux gens qui passent et qui s’entretient avec eux. Pour moi, Petit-Goâve n’est pas du tout une vision idyllique ou nostalgique d’une petite ville de province, c’est un effort pour reconstruire le vieux rêve humain d’harmonie, d’intelligence, d’esprit et de philosophie, comme les Grecs l’ont tenté dans leur temps.
VOIX ET IMAGES Vous avez parlé plus tôt de l’importance qu’a eue, pour votre écriture, l’obligation de quitter rapidement votre pays, de vous exiler. Pourtant, dans Chronique de la dérive douce, le personnage refuse l’argent supplémentaire donné aux exilés puisqu’il se définit non pas comme un exilé, mais comme un individu qui a fui son pays. Le narrateur du Cri des oiseaux fous, pour sa part, réalise, après plusieurs années au Nord, qu’il a pris l’accent de l’exil. On croirait donc que l’exil est plutôt de l’ordre de la temporalité que de la spatialité. À vos yeux, y a-t-il une différence entre la fuite et l’exil ?
DANY LAFERRIÈRE Il y a deux ou trois choses dans ces vocables. Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours deux narrateurs dans mes romans. Il y a un narrateur singulier, qui pourrait être moi, qui utilise des éléments autobiographiques liés à ma perception du monde. Et ce narrateur est en lutte contre un dictateur qui veut lui imposer un mode de vie. L’exil est une conséquence de la dictature. On ne s’exile pas, on vous met en exil. Mais ce narrateur a toujours refusé de se considérer en exil, préférant plutôt se définir comme un voyageur. Pendant longtemps, j’ai été attentif à cette différence entre le voyage et l’exil. Ensuite, il y a un narrateur collectif, qui porte le drame de ceux qui ont subi l’exil et qui, eux, ont fait le choix de se définir comme exilés. Je ne pouvais pas leur imposer ma notion du voyage, parce qu’en se disant exilés, ils revendiquent du même souffle la punition du dictateur, tout en faisant de lui un monstre. Si on est en voyage, il n’y a plus de dictateur. Mais pour ceux qui avaient une vision politique de l’affaire, c’était très important que le visage monstrueux du dictateur apparaisse sur la scène internationale. Je ne pouvais pas continuer à refuser le mot exil. Mais dans mon cas, il n’a jamais été question d’exil, parce que, dans ma lutte à moi, j’avais d’autres armes pour combattre le dictateur. Je pouvais ne pas le nommer. Mais tous ces gens, ébénistes, électriciens, maçons, chauffeurs de taxi ou médecins, ne pouvaient pas toujours compter sur ces armes que me confère l’écriture dans leur lutte politique et il leur fallait nommer le dictateur. Donc, par respect pour leur expérience, j’ai intégré la notion d’exil.
VOIX ET IMAGES Avec L’énigme du retour, avez-vous l’impression d’avoir écrit, même si le mot peut sembler assez fort, le grand roman américain ? Cette tentation semble déjà présente dans Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit ?, mais L’énigme du retour apparaît comme une oeuvre qui vient compléter cette espèce de vision de l’expérience d’ensemble de la collectivité américaine, cette fois, à partir d’Haïti.
DANY LAFERRIÈRE Le grand roman américain est une invention américaine, un jeu, comme il y a le grand hamburger américain ou le plus gros melon du monde. Ceci étant dit, je pense que c’est la version américaine de ce qu’en Europe on appelle l’immortalité. Comme les Américains sont très concrets, ils ne peuvent pas dire un mot aussi vague qu’immortalité, alors ils appellent cela le grand roman américain, ce qui veut dire « atteindre l’immortalité ». Toutefois, on ne peut pas écrire le grand roman américain sans l’aide du lecteur. C’est le lecteur qui va définir le grand roman américain. Mais il y a toujours eu cette idée chez moi, qui est liée non pas à l’immortalité, mais plutôt à la volonté de faire un pied de nez aux écrivains américains, états-uniens, qui voulaient écrire le grand roman américain en parlant, comme Philip Roth, de baseball. Je trouvais qu’il y avait là des zones assez restreintes et que je devais passer d’abord par des espaces-temps, comme l’enfance vécue dans un petit village d’Haïti, qui se trouve en Amérique. Il y a aussi Port-au-Prince situé dans un pays qui a souffert toutes les tribulations de l’Histoire depuis la grande douleur de l’esclavage. Il n’y a rien de plus américain qu’Haïti. Quand l’armée napoléonienne est débarquée à Saint-Domingue avec vingt-deux mille hommes et quatre-vingt-six navires de guerre pour rétablir l’esclavage, c’était pour une question d’argent. L’esclavage représentait alors la moitié du produit national brut français. On ne pouvait pas plaisanter avec cela quand on était en train de guerroyer avec l’Angleterre. Donc, il y a eu ce grand affrontement et cette grande injustice qui ont amené la grande douleur dans les ateliers de Saint-Domingue. De là, on arrive à Montréal, qui est la frontière de l’Europe et de l’Amérique. À l’intérieur même de cette ville, il y a la confrontation de langues, séparées par le boulevard Saint-Laurent, de religions, catholique et protestante, de cultures et de colonisations faites par des semblables. On connaît la haine des semblables. Une guerre européenne entre l’Angleterre et la France vient se reproduire en Amérique du Nord. À Montréal, on est dans une ville des plus américaines qui soient. Dans Cette grenade…, on traverse le continent, on circule à travers les petites villes des États-Unis et aussi à New York. Et tout cela nous donne le grand roman américain. J’ai élargi le territoire en abordant des villes comme Port-au-Prince et Montréal. Ce sont des villes extrêmement précieuses pour la connaissance des problèmes de l’Amérique, parce que si le grand roman américain ne parle pas des problèmes de l’Amérique, s’il parle uniquement de la montée du capitalisme, comme beaucoup l’ont fait dans leur tentative, on passe à côté de quelque chose d’important. Dans ce sens-là, la boîte noire et la chaudière de l’« Autobiographie américaine », si on y regarde de près, peuvent apporter des éléments nouveaux.
VOIX ET IMAGES Pratiquement tous vos romans renvoient au présent, comme si le passé et l’avenir n’existaient que dans la mesure où ils sont énoncés au présent. Dans les romans qui se passent à Port-au-Prince, par exemple, le présent des personnages paraît prendre toute la place parce que ces derniers sont mis dans une situation de survie au quotidien. Et cela se reflète dans la narration, comme dans les romans de la mémoire, où il y a nettement un processus de remémoration. Comment percevez-vous cette temporalité ? Est-ce que le passé, surtout, se présente comme une complétude, donc une construction, du présent par le sujet qui raconte ?
DANY LAFERRIÈRE Tout est au présent, le passé comme l’avenir. C’est une décision que j’ai prise, de mettre tout au présent. En fait, le passé existe, l’avenir existe, mais ils sont mis au présent. Le passé est compris, en Amérique du Nord et en Europe, à travers la notion d’héritage. Sans cela, on est dans l’imaginaire total. Le passé existe parce que la maison où j’habite a appartenu à mon grand-père et qu’il me l’a laissée. La bibliothèque a appartenu à ma tante. Tout cela représente un passé concret qui se définit par l’héritage. C’est à moi parce que cela a appartenu à quelqu’un d’autre, ce qui me donne la notion du passé et aussi celle de la mort, car je peux me dire que quand je mourrai, je vais laisser cela à mes descendants. Dans le cas d’Haïti, où l’espérance de vie est si brève, tout est au présent, car les gens n’ont pas le temps d’accumuler des biens, sauf dans les histoires de mafia, où l’on gagne une richesse très vite, qu’on peut perdre aussi très vite, ou de politique où, du jour au lendemain, on peut se faire renvoyer comme un malpropre. Donc, la notion de profondeur de champ n’existe pas dans la mentalité d’un peuple où les gens mangent au jour le jour. Ils peuvent bien l’employer, mais ils ne savent pas ce que c’est. Cela reste un passé récent parce qu’ils ne peuvent pas remonter trop loin dans le temps. C’est également vrai pour l’avenir, qui est un avenir récent. Ils ne peuvent pas trop s’éloigner puisqu’ils savent très bien que la frontière des cinquante ans ne sera pas franchie par tout le monde. Tout se construit autour de cette idée. J’écris en me disant que, si je suis sincère, que je me laisse aller sans trop vouloir en faire, que je réfléchis à l’intérieur même de cet imaginaire, de cette sensibilité, je finirai par faire venir des choses qui ressemblent à ce que les gens perçoivent. C’est cela que j’aime. Je trouve cela naturel de vivre dans le présent. Ma mémoire est une mémoire présente qui ne sert qu’à me consoler. Elle a une fonction très directe liée à mon affectivité, elle ne m’apporte pas de biens.
VOIX ET IMAGES Les livres pour enfants font partie intégrante de votre univers romanesque. Était-ce important pour vous d’introduire cet univers chez les jeunes ?
DANY LAFERRIÈRE J’écris des livres. Les lecteurs ont tous les âges. Vous avez lu Je suis fou de Vava, vous avez bien vu que la poésie de ce livre n’est pas différente de celle des autres romans. Les textes qui sont là auraient pu se trouver dans L’énigme du retour, dans L’odeur du café ou dans un autre de mes livres. J’ai écrit trois livres — le troisième n’est pas encore terminé — qui touchent ce groupe d’âge et qui permettent aux enfants de lire sur ces thèmes : l’amour, avec Je suis fou de Vava, la mort, avec La fête des morts, et la politique, avec le prochain livre. Les enfants ont le temps de réfléchir à ces questions. Ils sont obsédés, passionnés par des questions de justice, d’injustice, de souffrance et aussi des questions relatives à l’origine, qui les ramènent à leur maman. Avec les enfants, on est en plein coeur de la politique. Ce sont les individus les plus politisés. Ils refusent toute forme d’explication face à l’injustice. Si un ami pleure, l’enfant l’amène à sa maman et lui dit : « Guéris-le. » On voit bien dans ce « guéris-le » qu’il prend le parti de l’enfant qui pleure contre celui de la mère. Cette dernière n’est qu’une employée qui est là pour guérir les gens. Il connaît la route qui l’amène à la mère, mais il ne lui appartient pas. C’est : « Guéris-le. » En même temps, les enfants peuvent être d’une violence inouïe quand ils croient que quelque chose leur appartient : « C’est ma mère. » Pour moi, ils sont au coeur de la politique. Ils font souvent preuve d’une grande violence pour certains clichés, tandis que, pour d’autres, ils sont complètement aveugles. Ils ne voient pas, par exemple, les questions de couleur, de race, et tout cela. Mais je ne leur attribue aucun angélisme, en affirmant, par exemple : « Ils sont bons. » Je soutiens plutôt que même s’ils n’ont pas les mêmes débats politiques que les adultes, ils ont la même violence. Les débats sont différents, les luttes sont différentes, mais on retrouve la même injustice, la même violence. Seulement, sur certains points, ils sont plus philosophes. C’est normal, ils ont du temps, donc ils peuvent réfléchir. La question de la mort, qui les touche puisqu’ils sont souvent confrontés, à quatre, cinq ou six ans, à la mort de leurs grands-parents, ils doivent la résoudre seuls, car les parents leur cachent la mort. Ils sont très tôt obligés de résoudre des problèmes extrêmement complexes, mais ils le font avec élégance. Il faut prendre soin des enfants, s’y intéresser. C’est un groupe de gens simplement intéressant. Pas mieux ni plus mauvais qu’un autre, mais différent.
VOIX ET IMAGES Vous avez annoncé, notamment avec la parution de Je suis fatigué en 2000, que vous aviez décidé de prendre votre retraite de l’écriture. Pourtant vous avez, depuis cette déclaration, récrit, en les modifiant considérablement, des textes publiés antérieurement, comme Cette grenade…, Le goût des jeunes filles et La chair du maître (dont le titre a été changé pour Vers le sud). Vous avez également écrit deux autres romans. Cette fatigue que vous ressentiez était-elle plutôt liée à votre projet d’écriture ? Car on dirait que vous êtes passé à autre chose dans les deux derniers romans, comme si la fatigue était devenue le moteur d’un nouveau projet.
DANY LAFERRIÈRE Il faut qu’un monde meure pour qu’en naisse un nouveau. Et il faut l’annoncer. J’avais remarqué — ce n’est pas un commentaire après coup — que, lorsqu’on n’annonce pas la fin d’un monde, on a tendance à le faire durer, et c’est là qu’on commence à mal écrire, à se répéter. Il faut l’annoncer, cette mort. C’est le rituel des humains. Il faut dire qu’il y a funérailles en la demeure. Donc, dès que j’ai senti que ce monde était mort, j’ai dit, de façon sincère : « J’arrête d’écrire. » Ce n’était pas parce qu’il y avait chez moi une panne d’écriture ; je pouvais encore écrire. Mais je n’avais pas envie de me répéter, de jouer à écrire. Et si quelqu’un veut voir cela, il n’a qu’à prendre mes livres. Ils sont liés entre eux, on a l’impression que des thèmes se répètent, que des paragraphes, des parties, des pages se répètent, mais jamais dans la même forme. La chair du maître est totalement différent de L’odeur du café, qui est totalement différent de Cette grenade…, qui est totalement différent d’Éroshima, et ainsi de suite. Ce sont des livres différents. D’un livre à l’autre, mon écriture est d’ailleurs toujours un peu plus serrée.
VOIX ET IMAGES Vous avez souvent dit que vous refusez les étiquettes que la critique vous attribue, comme celles d’« écrivain migrant », « caribéen », « haïtien » ou « québécois ». Vous avez même affirmé que vous préféreriez qu’on parle de vous comme d’un « mauvais écrivain » plutôt que comme d’un « bon écrivain migrant ». Pourtant, on continue de vous accoler des étiquettes. Pour vous, celles-ci peuvent-elles faire une différence, par exemple, sur le lecteur ?
DANY LAFERRIÈRE J’en ai une quand même : « écrivain japonais » ! En fait, il faut dire que, comme dans beaucoup de pays, les gens dans la rue sont plus avant-gardistes que les élites. Pour une raison simple, ce sont les élites qui établissent les ordres auxquels on doit obéir, parce que les étiquettes, les conventions, sont souvent plus profitables. Mais, dans la réalité, ces considérations ne touchent pas le lecteur. Celui-ci va en librairie, il prend un livre, il en lit la quatrième de couverture, il le feuillette, il en regarde un autre et il choisit finalement le livre qu’il aimerait lire. Pour lui, ces étiquettes, même quand on les met dans les librairies, en aménageant des sections selon le genre attribué aux livres, n’ont pas d’importance. Le lecteur québécois ne s’intéresse pas à ces étiquettes. Il reste dans la grande tradition de la bibliothèque et de la librairie qui sont, précisément, des endroits où on peut rencontrer des gens qu’on ne connaît pas, où on peut lire des gens qu’on ne connaît pas. Les étiquettes sont liées aux institutions. C’est sans doute un peu plus fort au Québec qu’ailleurs, parce que ce débat est ici plus profond, en ce qu’il est lié à la notion d’indépendance. Le Québec a été poussé à la marge à tel point qu’il a dû définir son identité par la distinction, en se percevant comme une société distincte. C’est normal, alors, qu’il distingue, qu’il continue à distinguer et qu’il ne comprenne pas que l’autre ne veut pas de distinction, parce que le Québec a gagné de haute lutte d’être une société distincte. Alors quand tu lui dis, toi, que tu ne veux pas être distinct, il se demande ce que tu veux. C’est comme quand on dit : « Les immigrants veulent que les gens les appellent des Québécois. Les Québécois veulent que les immigrants soient intégrés. » Et pourquoi ils ne les appellent pas des Québécois ? Ils continuent à les distinguer, parce que tout le coeur de l’analyse sociétale est lié à cela. Alors, quand tu leur dis : « Je ne veux pas être vu comme un immigrant », ils demandent : « Mais comment on doit t’appeler ? —Qu’on m’appelle un Québécois. —Pourquoi tu veux t’intégrer, quand nous, on veut se distinguer ? » C’est là, je trouve, toute la dichotomie, toute l’opposition qui fait que le Québec a continué à multiplier les distinctions : Noir, Caribéen, migrant… On n’arrive pas à se défaire de cela. D’ailleurs, les Québécois veulent de plus en plus l’intégration, mais tout en gardant la distinction, parce que, pour eux, intégrer avec distinction veut dire une richesse. C’est-à-dire qu’ils refont le fédéralisme : il y a un centre, la société de souche, et on fait une fédération avec des satellites autour.
VOIX ET IMAGES Si on devait vous mettre une autre étiquette que celle d’écrivain japonais, ce serait celle de moraliste. Vous avez vraiment ce génie de la formule bien ramassée, bien ciselée, qui est la marque des moralistes français et de leurs successeurs. Ceci semble particulièrement vrai dans L’énigme du retour. Seriez-vous à l’aise avec une étiquette comme celle-là ?
DANY LAFERRIÈRE Une seule étiquette, ce n’est pas bon, mais beaucoup d’étiquettes, il n’y a pas de problème. Oui, bien sûr, du moment que je ne suis pas moralisateur. Je rêverais aussi d’une proximité avec Diderot. Et c’est là la faiblesse et la force, si je peux commenter mon propre travail, de L’énigme du retour, parce que, moi qui ne veux pas être vu, qui ai cherché dans la plupart de mes livres, contrairement à ce que j’ai fait dans mes chroniques, à ne pas faire de phrases qui frappent, je me suis laissé aller dans celui-là. Mais j’ai pu le faire parce que j’ai pris une autre forme, celle de la poésie, qui a fait que cela est passé inaperçu. D’où le succès et, peut-être, l’échec de ce livre… on ne sait jamais. Le temps nous dira si ces maximes étaient abusives ou bien si elles fonctionnent bien, parce que ces choses-là sont très délicates. Ce sont des choses qui retiennent l’attention sur le moment, par le côté nouveau de l’affaire, et, au fil des années, ça s’effrite et ça finit par dater.
VOIX ET IMAGES Ce livre vous a pourtant valu le prix Médicis, ce qui est un bon départ pour la pérennité du roman. Comment recevez-vous ce prix ? Est-ce qu’il change quelque chose pour vous, à ce moment de votre carrière ?
DANY LAFERRIÈRE Non, je pense que le prix concerne avant toute chose le lecteur. Un prix a une signification, dans le sens profond du terme, au début d’une carrière, si l’on peut dire, là où vraiment cela peut endommager ou donner un élan. Pour ma part, je pense que ce prix n’a d’impact véritable que sur le lectorat, la critique, la presse, les institutions, soit pour les faire venir en plus grand nombre, soit pour leur faire regarder la chose différemment. C’est certain que c’est la meilleure situation, d’avoir un prix. En même temps, j’ai écrit dix-neuf livres qui ne sont pas si disparates que ça, puisqu’on a pu les rassembler sous le titre d’« Autobiographie américaine ». Le reste, ce sont des réflexions autour de cette oeuvre. Même mes livres pour enfants sont des satellites de L’odeur du café et des autres. Donc, tout cela semble assez cohérent. Il y a là un univers. C’est l’univers qui va dévorer le prix. Le prix n’a d’impact sur un écrivain que lorsqu’il peut dévorer l’écrivain, c’est-à-dire quand il peut faire en sorte que l’écrivain se dise : « Il faut que j’écrive un livre qui montre que je suis digne d’avoir reçu ce prix. » Ou, au contraire, quand il ne peut plus écrire parce qu’il a peur de ne pas être à la hauteur de ce prix et de passer, aux yeux des autres, pour un imposteur. Moi, j’ai déjà ma démarche, c’est trop tard. Je ne le dis pas dans le sens que cela devait arriver plus tôt, je dis c’est trop tard, le mal a déjà été fait. Mais cela m’a touché, car je ne voulais même pas le publier, ce livre, donc c’est arrivé comme un cadeau.
VOIX ET IMAGES Vous ne teniez vraiment pas à publier ce livre ?
DANY LAFERRIÈRE Non, je l’ai envoyé chez Boréal et chez Grasset en leur disant : « Si cela vous intéresse… » En fait, pour moi, c’était un de ces trucs qui doivent se retrouver dans des tiroirs, parce que cela sert à écrire, à percevoir où j’en suis avec certaines émotions. Les éditeurs m’ont dit : « Non, ce serait intéressant, ça permettrait aussi aux gens de voir tout l’éventail des émotions et des thèmes qui traversent vos autres livres. »
VOIX ET IMAGES Il doit y avoir moins de retenue, d’autocensure, quand on écrit un livre qu’on destine au tiroir ?
DANY LAFERRIÈRE Ha, mais oui ! Bien sûr, ce n’est pas la première version qui est publiée. J’ai fait quelques concessions — pas aux éditeurs, mais à moi — en rendant la chose plus fluide, en rendant aussi les textes plus narratifs, afin de ne pas trop agresser le lecteur. Je voulais que les gens qui n’aiment pas lire lisent cet ouvrage. Mais je savais que si je gardais uniquement la forme poétique, ils ne l’auraient pas lu, parce que le livre aurait été un objet non identifié. Donc, j’ai rédigé des textes plus narratifs, ce qui les rendait plus accessibles. Quand on écrit pour ne pas être lu, on écrit de façon plus intime, et les informations sont plus elliptiques. Il y a certaines fois où j’ai semé des indices qui permettent de comprendre, de passer d’un monde à un autre. Sans en faire trop, mais sans sortir, non plus, du projet littéraire.
VOIX ET IMAGES Même si vous affirmez que vous avez mélangé les genres à l’intention du lecteur, ce procédé n’est pas nouveau dans votre oeuvre. Par exemple, il y a des haïkus dans Éroshima, des recours au scénario de film dans Le goût des jeunes filles…
DANY LAFERRIÈRE Et aussi dans Cette grenade…, ainsi que dans Chronique de la dérive douce. On y retrouve toutes sortes de mélanges. Ce qui est intéressant, avec L’énigme du retour, c’est le phénomène de la réception, à cause du succès de lecture qui est nouveau pour moi. J’ai déjà eu beaucoup de succès public, mais les gens ne lisaient pas vraiment mes livres. Et là, les gens découvrent, et comme ils découvrent assez tard, ils sont obligés de se faire des opinions assez péremptoires. Ils disent que c’est nouveau. Même les critiques l’ont fait, surtout ceux qui écrivent dans les journaux. Alors que la plupart de mes livres ont tous été singuliers dans leur manière. J’ai souvent changé de thème, de ville, d’émotion, d’âge et d’époque. Ce qui rassemble le tout, c’est peut-être un regard, une façon de regarder les choses. Mais ils ont cru que ce regard, dans L’énigme du retour, était différent de celui présent dans L’odeur du café ou dans Comment faire l’amour… Ce qui est faux, puisqu’en regardant l’ensemble, on voit bien comment c’est modelé. Lorsqu’on me dit : « Vous n’avez jamais écrit comme ça avant » ou bien qu’il s’agit d’un « livre de maturité », je sursaute. Ou bien, lorsqu’on dit : « C’est un livre grave comme vous n’en avez jamais écrit. » Mais ce n’est pas grave du tout à côté du Cri des oiseaux fous. Quand on dit que la forme de ce livre est nouvelle, on semble perdre de vue que Chronique de la dérive douce était encore plus risqué, parce qu’il n’y avait même pas ces formes et ces segments narratifs ; c’était plus direct. Ces critiques m’apparaissent donc un peu superficielles.
VOIX ET IMAGES Espérons que ce dossier permettra de faire connaître votre oeuvre plus en profondeur.
🌸
Je ne suis pas obligé de crier ma créolité sur tous les toits
propos recueillis par Nathalie Crom, Télérama
11 juin 2011
Un auteur antillais ? Des Caraïbes ? Exilé à Montréal, l’écrivain haïtien se revendique d’abord comme un auteur “américain”, qui observe la foule de l’intérieur. Retrouvez-le ce week-end au festival Etonnants Voyageurs, à Saint-Malo.
En publiant, au début de cette année, Tout bouge autour de moi, portrait d’Haïti ravagé par le séisme du 12 janvier 2010, Dany Laferrière a voulu « jeter comme un drap blanc sur le corps des victimes, les décrire avec discrétion et tendresse ». Né à Port-au-Prince en 1953, grandi dans la ville de Petit-Goâve, Dany Laferrière était jeune journaliste quand, en 1976, du jour au lendemain, il a dû fuir Haïti, la dictature de Jean-Claude Duvalier. C’est à Montréal, où il s’est installé, qu’il a publié neuf ans plus tard son premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Dix-neuf ouvrages ont suivi depuis, nourris en partie de sa vie, de son enfance, de son itinéraire, mais puisant aussi à de nombreuses autres sources. Il y eut notamment L’Odeur du café, Le Goût des jeunes filles, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, Chronique de la dérive douce, La Chair du maître… et plus récemment, Je suis un écrivain japonais (2008) et L’Enigme du retour (Prix Médicis 2009) (1). Des livres qui forment ensemble ce que Dany Laferrière appelle son « autobiographie américaine ». Rencontre avec un écrivain impertinent et drôle, qui fuit les étiquettes et les idées reçues.
Quel est-il, ce projet d’« autobiographie américaine » que vous avez entrepris depuis vos tout débuts ?
Dany Laferrière : Disons qu’il s’agit d’un autoportrait, composé d’une douzaine de romans – et, plus largement, de l’intégralité de mes livres, soit vingt au total. Le projet romanesque consiste tout simplement à raconter l’histoire d’un jeune homme né à Port-au-Prince, qui a passé son enfance dans la ville de Petit-Goâve, et qui se retrouve en exil à 23 ans, en Amérique du Nord : Montréal, New York, Miami… Un jeune homme qui voudrait devenir un individu, et qui doit pour cela s’extirper de la foule haïtienne, de ce collectif, de cette société surpeuplée et secouée de drames politiques énormes. Il lui semble que, en décrivant ce qui lui arrive de façon très personnelle et précise, il parviendra à retrouver ce sens de l’individualité et, en même temps, à décrire la société dont il est issu.
Ce projet, vous en aviez une conscience claire dès le départ, quand vous commencez à écrire Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985) ?
Pas du tout. Mon premier livre était un acte de rupture. Je voulais savoir si un Haïtien pouvait écrire un livre qui se passe hors d’Haïti, un livre où le mot Haïti ne figure pas, n’est pas prononcé. Un Haïtien tel que moi, qui avait été journaliste à 18 ans, et plongé pendant des années au cœur de la touffeur politique de ce pays. Quelqu’un comme ça pouvait-il écrire un livre qui fasse abstraction d’Haïti ? J’avais compris qu’il y avait ce pays natal, gouverné par les Duvalier, que j’avais fui, mais qu’il y avait aussi la petite chambre où je vivais désormais, dans le quartier Latin de Montréal, et qui était gouvernée par moi seul. Finalement, ce territoire très étroit était la plus grande, la plus belle chose qui pouvait m’arriver, le grand événement de ma vie. La clé que j’avais dans ma poche était une chose nouvelle pour moi, d’ailleurs. En Haïti, on n’a pas de clé, on n’en a pas besoin, il y a toujours à la maison une mère ou une grand-mère. A Montréal, tout à coup, j’avais une clé, qui était la clé de ma vie. Avant d’écrire, je m’étais posé la question : qu’est-ce qui m’importe le plus en ce moment ? Duvalier ? L’agitation politique en Haïti ? Eh bien non, ce qui m’importait, c’était la petite clé. Et la machine à écrire que j’avais achetée avec l’argent gagné en travaillant à l’usine.
Le lieu a donc conditionné l’écriture : c’est vraiment la « chambre à soi » dont parlait Virginia Woolf ?
Complètement. L’écriture est engendrée par la solitude, et en même temps elle chasse la solitude. Lire, écrire, rêver : si mes jours pouvaient être occupés à cela, ma vie me convenait.
Et la machine à écrire ?
C’était une Remington 22. Je savais qu’il m’en fallait une. Je ne voulais pas écrire à la main, car ce que je souhaitais écrire ne correspondait pas à l’écriture manuelle, qui est trop littéraire, trop artisanale. Les écrivains que je lisais à l’époque s’appelaient Hemingway, Bukowski, Henry Miller ; ils constituaient la mythologie de l’écriture dans laquelle je voulais m’inscrire. Il y avait, en Haïti, une tradition littéraire forte aussi, mais très classique, très XIXe siècle. Moi je voulais une littérature plus directe, plus concrète. Je venais d’une dictature, donc d’un monde abstrait, construit de rêves, de symboles, de métaphores – parce que c’est cela la dictature, les gens qui la combattent ne l’ont souvent jamais vue vraiment, ils se battent contre un ennemi masqué, insaisissable –, et je voulais que le monde devienne enfin concret. Et le mot tapé à la machine me semblait plus concret que le mot tracé à la main. Il y a le bruit des touches aussi. Et la mise à distance, les phrases plus courtes qu’elle impose naturellement.
Donc : être un écrivain américain…
Oui, même si aujourd’hui chacun sait que je suis un « écrivain japonais »… En me disant « écrivain américain » écrivant en français, je faisais un immense pas de côté, je sortais de la détermination antillaise. Et je m’inscrivais dans une mythologie : j’étais dans le Nouveau Monde, j’y avais tous les droits. C’est dans cette Amérique créée par les artistes et les écrivains, cette Amérique cultivée, sophistiquée, familiarisée avec la culture européenne, que je voulais vivre et écrire. Evidemment, cette revendication était un peu de la provocation, à une époque où le discours sur la créolité était très en vogue. Mais Haïti, c’est moi ! Je ne suis pas obligé de crier ma créolité sur les toits, au contraire même : elle est si enracinée en moi que je n’ai pas besoin de m’y intéresser, elle me suivra où que j’aille. C’est comme faire du vélo : il ne faut pas regarder la roue, il faut n’avoir plus aucune conscience du vélo pour avancer. Lorsque j’ai commencé à écrire, je voulais regarder la réalité en face. Que se passait-il dans ma vie ? Qu’est-ce que je perdais, qu’est-ce que je gagnais à avoir quitté Haïti pour le Canada ? Eh bien, si je me montrais sincère, je devais admettre que je gagnais à être là, à Montréal. D’ailleurs, je ne parlais pas d’exil à mon sujet, car la notion d’exil me reliait à la dictature haïtienne, avec laquelle je voulais rompre. Je préférais le mot voyage.
Quitter Haïti ne fut donc pas une douleur ?
Je suis né heureux, j’ai du mal à éprouver de la douleur. La moindre angoisse se métamorphose vite en bonheur. Quelle que soit la situation, si dramatique soit-elle, mon cerveau la transforme. Lors du séisme en Haïti, vingt minutes après la secousse, je pensais déjà à la renaissance à venir de l’île… Je suis fait comme ça. Alors non, la rupture avec Haïti ne m’a pas pesé, j’ai la capacité de vivre ma vie à l’endroit où je suis, et dans la situation dans laquelle je me trouve. Bien sûr, il peut m’arriver de ressentir une petite douleur au cœur, cette insatisfaction latente qui nous incite tous à rêver à autre chose que ce que nous avons – mais c’est la simple condition humaine.
On sent néanmoins dans L’Enigme du retour une sorte de mélancolie…
Oui, mais je n’écris pas uniquement pour moi, sur moi. Je ne suis pas seul à parler dans le livre, même lorsque je dis « je ». Je sais bien que certains souffrent de cette mélancolie plus que moi. Alors, c’est pour être avec eux.
On ne doit pas lire vos livres comme le reflet de vos états d’âme ?
Mes états d’âme tiendraient en quinze pages ! Mes livres disent aussi la vie des autres. Il y a des moments, quand on écrit, où, pour trouver les détails qui « font vrai », comme dirait mon ami Stendhal, il faut se référer à sa vie propre. Mais il y a des couleurs que l’on met et qui sont plus générales. J’entends les autres, leur tristesse, leur nostalgie, notamment ceux qui n’ont pas comme moi cette échappée qu’offre l’écriture. Il y a toujours un narrateur dans mes livres, mais c’est un « je » complexe. Il ne s’agit pas toujours de moi ni de quelqu’un d’autre. C’est plutôt comme un fil rouge qui permet de faire entendre les voix des autres, la rumeur du monde. Une caméra subjective. C’est ainsi que je passe l’époque au tamis. Je regarde les gens autour de moi, je vois chez eux la douleur, l’angoisse. Et c’est l’absence de douleur et d’angoisse personnelles qui me permet d’entendre leurs émotions, de les transcrire.
Votre père, opposant politique à Papa Doc, a dû fuir Haïti quand vous aviez 4 ans. Avez-vous hérité de lui un tempérament contestataire ?
Lorsque j’étais jeune journaliste en Haïti, je n’étais pas un contestataire qui élève la voix. Je travaillais pour un journal, Le Petit Samedi soir, avec un groupe de jeunes gens de mon âge, et j’étais le plus littéraire de tous. Mes chroniques n’étaient presque pas politiques – ou alors très politiques, si on entend par ce mot une proximité recherchée avec la réalité. J’allais dans les profondeurs de l’île, rencontrer des gens, raconter leurs vies. Avec l’idée que la dictature ne pénètre pas partout, ne dévore pas tout. Il faut parvenir à être heureux malgré la dictature, c’est la chose la plus subversive qui soit. J’essayais dans mes articles de ne pas élever la voix. Baisser le ton, dans une société bruyante où dominent les discours à voix très fortes – d’autorité ou de contestation -, c’est subversif aussi. C’est ainsi qu’on peut toucher et convaincre la foule, ceux qui ne sont ni la dictature ni la résistance.
Vous avez comparé souvent votre façon d’écrire à une roue. Qu’entendez-vous par là ?
Dans chacun de mes livres, il y a des traces des précédents : les personnages, les idées reviennent. Je peux même dire que chacun de mes livres contient en résumé le projet général. C’est comme si, en lisant un seul livre, on pouvait avoir une idée de l’ensemble. Les gens qui me lisent régulièrement peuvent même penser que je radote, car je me répète. Je pratique une littérature de l’entassement, du piétinement, du ressassement. La page n’est jamais blanche en face de moi. C’est presque comme si je n’écrivais pas. J’ai ouvert un chemin il y a vingt-cinq ans, et je me contente de le suivre.
L’énigme du retour n’est pas un livre à part ?
Non. Cette « autobiographie américaine » que j’ai entreprise est un vrai fourre-tout, tout ce que j’écris peut y entrer. L’Enigme du retour est sans doute le livre qui clôt l’ensemble, mais cela n’empêche pas les retours en arrière, les livres qui s’intercalent parmi ceux qui sont déjà parus. Bientôt, je vais faire publier des récits de voyage qui comptent beaucoup pour moi. Parce qu’il me semble important de montrer, à travers eux, qu’un jeune Haïtien peut aussi parcourir le monde pour simplement en rendre compte. J’ai toujours regretté qu’Aimé Césaire ou Senghor n’aient parlé que de leur lutte, et pas assez des voyages qu’ils ont faits, des rencontres. Ils n’étaient quand même pas que des machines à sauver l’humanité ! Ils pouvaient eux aussi rencontrer quelqu’un dans un bar, un soir, et nous le raconter simplement, sans voir cela à travers le prisme de la négritude. Avec mes chroniques de voyage, je voudrais montrer aux jeunes gens du tiers-monde qu’on a le droit de voyager, de voir le monde de ses propres yeux, et non à travers un prisme politique. Qu’on n’est pas tout le temps un exilé, un Noir, un ancien colonisé ou je ne sais quoi d’autre… On peut juste être un homme assis à une terrasse de café, et qui regarde. Mon problème est sans doute que… je n’ai pas de problème d’identité. Elle est ancrée en moi, peut-être même surabondante, à tel point que je ne m’en soucie pas, ou alors pour essayer plutôt de m’en dégager. On me l’a souvent reproché, au début.
Quelle était la nature de ce reproche ?
On me trouvait dandy, trop distant. Presque un hussard ! Mais si être dandy, c’est porter une douleur sans que cela se voie, si c’est être malheureux, non pour soi-même mais parce que les autres le sont, alors oui, je le suis. Si être dandy, c’est être indifférent aux douleurs des autres, ne s’intéresser qu’à sa petite personne, alors non. J’avance caché. C’est pour cela que je n’aime pas les étiquettes : je n’aime pas être perçu, je veux être au milieu de la foule sans que nul ne le sache. C’est ça, mon costume de dandy. Je suis comme Brummell qui disait : « Si vous m’avez remarqué, c’est que je n’étais pas bien habillé. » Il ne faut pas qu’on me voie. Tout le monde dit : Laferrière, il est léger, il est drôle. Personne ne se méfie. Pendant ce temps, je continue ma chronique. Vingt livres déjà… Vous n’aurez pas de grand livre de moi, tout sera moyen, égal. Mon obsession, quand j’écris, c’est qu’on ne puisse pas me citer. Qu’il n’y ait que des annotations, du présent de l’indicatif, pas de réflexions ni de méditations, et surtout pas ces phrases qu’un lecteur a envie de noter quand il les croise dans un ouvrage. A ce titre, L’Enigme du retour est une erreur dans mon travail : en vingt-cinq ans, c’est la seule fois où j’ai fait des phrases. J’étais trop bien habillé, en quelque sorte ! Alors que la littérature, c’est comme un fer brûlant qu’on fait entrer dans le corps de l’autre – alors il ne faut pas que la personne voie le fer avant, sinon elle s’enfuit.
Ne pas faire de littérature, cela demande beaucoup de travail ?
C’est énorme. En plus, vous ne serez jamais cité comme un grand écrivain. Il n’y a rien de plus facile qu’être un grand écrivain. Faire un livre moyen, être juste un bon écrivain : ça, c’est difficile.
🌸
La dernière journée de Port-au-Prince
propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
🏆 prix Judith-Jasmin
10 janv. 2011
La dernière journée de Port-au-Prince
Le 11 janvier 2010, Dany Laferrière nous a menés un peu partout dans sa ville natale, où il a passé sa jeunesse avant de prendre le chemin de l’exil, à 23 ans. C’était la veille du tremblement de terre. Nous ne savions pas alors que nous allions immortaliser la dernière journée de Port-au-Prince telle que les Haïtiens l’ont connue. Pour mesurer l’ampleur de la perte, nous vous invitons à voir la beauté de cette ville avant sa destruction. Pour ne jamais l’oublier.
Avec le recul, c’est comme si nous avions visité Pompéi avec l’un de ses plus illustres poètes avant l’éruption. Comme d’habitude, Dany Laferrière était très occupé, conséquence du prix Médicis pour L’énigme du retour. Il était au pays depuis un moment déjà, et on ne cessait de le recevoir avec tous les honneurs. Notamment à Petit-Goâve, la ville de sa grand-mère Da, où on avait décrété une journée de congé pour tout le monde, afin de fêter le retour de l’enfant prodigue.
Mais cette journée-là, il me l’avait promise, en dépit de son horaire chargé, alors que personne ne se doutait du drame qui allait tous nous frapper. Et personne, en fait, ne saura jamais combien le lundi 11 janvier était une journée magnifique.
Les écrivains commençaient à arriver pour le festival Étonnants Voyageurs, annoncé partout sur des banderoles dans la ville. Dany l’avait écrit dans son roman, et nous pouvions le sentir: une relative stabilité était elle aussi de retour à Port-au-Prince, réputé pour ses enlèvements beaucoup plus que pour ses prix littéraires. La ville était ce jour-là grouillante et langoureuse sous le soleil de janvier. Nous allions célébrer sa vitalité, ses poètes, ses écrivains, ses artistes. Ils venaient du Québec, de la France et de l’Afrique pour l’occasion.
Le but de notre reportage était de rendre la courtoisie à un écrivain qui, en 25 ans de carrière, n’avait cessé de nous faire voyager dans son île magique, apportant à la littérature québécoise un souffle nouveau. Pour la première fois, c’était à nous d’aller à la rencontre d’Haïti.
***
Très tôt le matin, nous avons accompagné Dany à la radio pour sa première entrevue de la journée. On m’a demandé ce que je faisais là, avec un photographe. J’étais très heureuse de dire que nous étions là pour la littérature. Et cela rendait nos interlocuteurs fiers et volubiles. Spontanément, ça valait une invitation au micro.
– Le Médicis, c’est un prix pour Haïti ou pour le Québec?
– Je pense que nous le partageons, ai-je répondu, enthousiaste et diplomate.
Cela allait donner le ton pour la suite. Parce que nous avions parlé au micro avec Dany, tout le monde allait nous reconnaître dans notre tournée. Les journalistes canadiens qui suivaient Dany Laferrière, et qui trouvaient que le Médicis était aussi à eux. On écoute beaucoup la radio, en Haïti.
***
Crochet vers la Direction nationale du livre dirigée par Emmelie Prophète, où Thomas C. Spears, professeur américain de littérature, était en visite. Des amis de l’écrivain. «Le café est déjà dans l’escalier disait Saint-John Perse» a cité Dany, en voyant un employé nous accueillir avec ce café si fort et savoureux qui allait jalonner notre route un peu partout. Parce que le café, comme le rhum Barbancourt, est une institution en Haïti. Discussion sur l’importance de la diffusion du livre en Haïti: Dany déplore que la littérature québécoise ne soit pas mieux connue des Haïtiens.
Ensuite, le fameux Champ-de-Mars, le coeur de Port-au-Prince. Rempli d’étudiants. Quelques-uns font des discours enflammés, écoutés gravement par d’autres. Dany me dit qu’il n’a pas envie de les entendre, comme s’il reconnaissait la fièvre dangereuse de la jeunesse, les mauvais souvenirs de la sienne. Il nous montre le Palais présidentiel et le palais de justice. «Au Québec, il n’y a pas d’endroit où l’État se met en place comme ça. Ici, on le voit. Ça marque quand on est enfant. Ça rend fous les Haïtiens, qui veulent tous devenir président. Il y a deux lions devant le palais de justice, et c’est ça la réalité: on se fait manger. Quand j’étais enfant, je promenais un bâton sur les grillages, en guise de défi…»
Pendant cette promenade, plusieurs personnes l’arrêtent pour lui demander un autographe. Alors que nous nous dirigeons vers le Théâtre Rex et le Café Rex, je comprends soudainement que nous sommes dans son roman Le cri des oiseaux fous. Le roman des 24 dernières heures avant son exil vers le Québec. Ce sont exactement les mêmes lieux. «Le Rex Théâtre, c’était mon cinéma! Je venais y voir des films, des spectacles. Je me souviens de L’enfer des hommes, un film de guerre, que j’ai dû voir ici 30 fois. Ma grand-mère se demandait pourquoi tous ces hommes se roulaient dans la boue comme ça, et je lui répondais: mais c’est un film de guerre!»
Tous les samedis, il allait manger un burger et boire un jus de papaye au Café Rex. «Tous les samedis!» répète-t-il. Et en ce 11 janvier, il veut nous le faire découvrir. Mais le proprio ne voit pas d’un très bon oeil la présence d’une journaliste et d’un photographe. Alors Dany insiste doucement, argumentant que nous sommes venus du Québec pour parler de ses livres, et des lieux qui les ont inspirés. Le burger sera très bon.
Nous visitons le Musée d’art haïtien, pas très loin. Dany nous détaille chacune des toiles qui sont sur les murs. Parce que dans une autre vie, il a été critique d’art. «Puisque j’écrivais sur la peinture dans les journaux, je suis devenu LE critique «dit-il en riant. Depuis le coup de foudre de l’Américain Dewitt Peters en 1944, la peinture haïtienne est devenue célèbre dans le monde. Il nous montre une toile de Wilson Bigaud, Le Paradis terrestre, qui vaut une fortune. Dany a connu personnellement plusieurs des peintres exposés ici, et il a une anecdote pour chacun. Rigaud Benoît, Gessner Armand, Hector Hyppolite…
Il est intarissable.
Nous passons devant le Lycée des jeunes filles au moment de la sortie des classes. Une mer de jolies robes bleues entoure l’auteur du Goût des jeunes filles et l’image est trop belle pour l’ignorer. Elles gloussent devant l’appareil photo d’Ivanoh Demers, ce qui rend Dany Laferrière tout aussi hilare.
Rue Lafleur-Duchêne, dans le quartier Bas-peu-de-chose, nous voyons la maison où il a habité jusqu’à cette nuit fatidique qui a changé son destin,quand son ami journaliste Gasner Raymond a été assassiné. Dans Le cri des oiseaux fous, sa mère, ne voulant prendre aucun risque pour son fils, lui achète un aller simple pour le Québec, en lui interdisant de revenir à la maison. C’est une coquette demeure, que nous contemplons en nous disant que, de là, est née une oeuvre qui vient d’être couronnée par le Médicis. Deux voisins le reconnaissent. Ils échangent des souvenirs.
***
Nous resterons deux bonnes heures au mythique hôtel Oloffson, devant lequel Dany passait tous les jours en rêvant d’y séjourner. «Ils ont le service le plus lent de Port-au-Prince, souligne-t-il. Parce qu’ici, on a arrêté le temps.» De nombreuses stars internationales ont fréquenté cet hôtel, comme en témoignent leurs noms inscrits à la porte des chambres. Le plus célèbre étant sûrement Graham Greene, qui s’est inspiré de l’endroit pour écrire son roman Les comédiens.
Le charme suranné de l’Oloffson est irrésistible, ce qui porte Dany à la confidence, autour d’un Barbancourt. De toutes les émotions causées par le prix Médicis, c’est sûrement celle de sa mère qui le touche le plus. Elle ne lui parle jamais de ses livres, alors que sa tante les a tous lus en le traitant de menteur et de chenapan…. «Hier, ma mère m’a fait un joli cadeau. À l’église où elle va prier, tout le monde est venu la voir pour la féliciter de mon prix. Elle m’a alors dit: « Tu dois être très connu. J’ai fait chanter une messe pour toi. »»
Il ferme les yeux. «La forme, c’est magique, parce que cela a un impact sur soi. J’ai toujours su que j’étais un homme de lettres. C’est une aventure que j’ai entreprise pour que ça transforme ma vie. Deviens qui tu es, disait Nietzsche. C’est un chemin que j’ai pris pour que cela devienne ma réalité. C’est le temps que j’y ai mis qui compte. Dans les 30 dernières années, j’ai passé plus d’heures dans la réalité rêvée. C’est avec le rêve qu’on fait les gens. Car si on ne rêve pas, on ne se réveille pas.»
Connait-on vraiment Dany Laferrière? Sait-on que lorsqu’il a lancé cette bombe qu’était Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un roman de «célibataire», il était déjà en couple avec celle qui partage toujours sa vie, Maggie Berrouet? «Je suis totalement dans la littérature. J’utilise des éléments biographiques pour écrire mes livres, mais mon vrai lecteur, c’est quelqu’un qui ne me connaît pas du tout. C’est ça, le jeu.»
Qu’il joue à fond. De retour à l’hôtel Karibe, bien qu’épuisé, il nous récitera des extraits de L’énigme du retour que nous enregistrons pour les besoins du reportage. Ce reportage interrompu par le séisme, qui n’avait jamais été publié et que vous venez de lire.
***
DERNIER ÉCHANGE DE COURRIEL
12 JANVIER, 10h
De Chantal à Dany
Mon cher Dany,
Comment te remercier pour cette journée magnifique? Tu as été si généreux de ton temps, c’est rare, d’autant plus que tu es très sollicité. Je ne pouvais espérer plus belle introduction à Port-au-Prince qu’en ta compagnie. Je devrais ajouter que l’introduction était commencée depuis plusieurs années, à la lecture de tes romans. C’est bien cela qui était émouvant pour moi, que de marcher dans ton paysage littéraire. Créer de nouvelles perspectives, tu disais. C’est bien cela, la littérature. Je ne sais trop comment j’aurais réagi si je n’avais pas eu tes romans dans ma tête. Cela m’a rendue plus intelligente, si je peux dire, pour ce premier contact. Rien ne vaut l’expérience vécue, et personnelle, mais elle s’accompagne de ce que nous sommes, et nous sommes mieux bardés quand on a lu, c’est certain. Il faut garder son propre regard, mais si ce regard est pauvre au départ, cela donne des impressions pauvres. Tu m’as enrichie. Car j’insiste: si ce n’était tes romans et toi, je n’aurais peut-être jamais mis les pieds en Haïti, étant une authentique moumoune nord-américaine.
La meilleure façon pour moi de te remercier sera évidemment de faire un bon reportage.
En espérant te revoir uniquement pour le plaisir d’ici mon retour,
Chantal
*
De Dany à Chantal
Ma soeur – Je t’embrasse. Tu es dans ton pays. Personne ne peut ni contester ni t’enlever cette carte d’Haïti que tu as dans le coeur.
Affection
Dany
*
Le 12 janvier à 16h53, un séisme de magnitude 7,3 a détruit Port-au-Prince.



🌸
Accueilli en véritable «roi» dans sa ville natale.
propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
9 mai 2013
L’une des nombreuses activités organisées pour les Rencontres québécoises en Haïti était une visite de Petit-Goâve, la ville où Dany Laferrière a passé son enfance, qui a accueilli l’écrivain en grande pompe dans le cadre de son 350e anniversaire. La Presse y était.
On le sait, Dany Laferrière est une figure très connue au Québec. Sa célébrité est encore plus grande en Haïti, où il est une véritable star. Il ne peut pas faire un pas sans être abordé, interrogé, photographié. Cette réalité a atteint un paroxysme lorsqu’il est retourné lundi dans la ville de son enfance, Petit-Goâve, immortalisée dans son oeuvre, notamment L’odeur du café. La ville de son inoubliable grand-mère, Da.
Les écrivains Joséphine Bacon, Laure Morali, Louise Dupré et André Roy, qui participaient à cette virée, ont pu constater sur place la fébrilité extrême qui s’était emparée de la place pour le retour de l’enfant prodigue. Des banderoles partout souhaitaient la bienvenue.
Comités d’accueil, discours, remise de la clé de la ville par la mairesse, annonce d’une bibliothèque Dany-Laferrière, et une fanfare bruyante qui suivait tous les déplacements de l’écrivain dans les multiples points où il était attendu.
À l’école
Le point culminant aura été le passage du Prix Médicis à son ancien lycée Faustin-Soulouque. Auparavant, il a voulu visiter une école pour enfants défavorisés qui lui ont littéralement sauté dessus pour l’embrasser. «Ils m’ont absorbé!» racontait-il, étonné.
Au lycée, des centaines d’élèves étaient rassemblés pour recevoir celui qu’ils ont surnommé «l’écrivain-roi», pour lequel ils avaient fabriqué une couronne en carton. Ce à quoi Dany Laferrière a gentiment répliqué: «J’ai voulu être le poète de Petit-Goâve. Je ne suis pas un roi, mais un poète.»
D’ailleurs, en questionnant quelques élèves pendant la cérémonie, on a pu constater que l’ambition est un sentiment très bien partagé dans la patrie de Laferrière. «Je veux être écrivain et encore meilleur que Dany Laferrière», nous a dit l’un d’eux. Ce qui a fait sourire le «roi». «Ils te donnent une couronne et après, ils te coupent la tête!»
Devant ces milliers d’yeux attentifs, il a raconté le choix fondamental de l’écriture dans l’exil. «J’ai connu la détresse des chambres d’hôtel. J’ai connu la joie aussi. Mes premiers lecteurs ont été des Québécois. J’ai failli tomber dans le piège de la célébrité. J’ai été sauvé par une petite pépite au fond de ma poche: Da et Petit-Goâve. En écrivant, je voulais revoir ma grand-mère. Je voulais revoir Petit-Goâve.» Pour ces jeunes qui rêvent souvent de fuir leur pays, c’est une déclaration importante à retenir.
Il faut passer par Petit-Goâve pour comprendre ce que voulait dire Dany par «le charme des après-midi sans fin». Jolie petite ville colorée où l’on imagine très bien l’enchantement préservé de l’enfance. Dany a mené ses invités à la maison de sa grand-mère Da. Montré les coins où elle passait ses journées. Raconté par quel raccourci il fuyait la correction quand il avait fait une bévue. «Passé 16h, je pouvais revenir. Tout est oublié passé 16h.»
La maison, vert et orange, intacte, sert aujourd’hui d’entrepôt, mais contient tout le mystère des origines. Da est morte, mais existe pour toujours dans les livres de son petit-fils.
En retournant à Port-au-Prince, nous avons eu droit à une explication hilarante de la rivalité entre Petit-Goâve et Grand-Goâve. Une vieille histoire. Un camion de Petit-Goâve se serait renversé à Grand-Goâve, où l’on aurait volé les sacs de farine. Depuis ce temps, on les traite de «voleurs de farine». Rivalité exacerbée lorsque le grand prix de la loterie nationale a une fois été gagné à Grand-Goâve, ce qui a poussé les habitants de Petit-Goâve à aller insulter la statue de la Vierge!
Dany ne pouvait pas se priver de la boutade. En passant par Grand-Goâve, il a ouvert la fenêtre du bus et crié, pour rigoler: «Voleurs de farine! Vous n’avez même pas d’écrivain!»
🌸
« Je suis toujours en train de regarder, de contempler, et de prendre des notes»
propos recueillis par Benoît Aubin, Le Journal de Québec
14 décembre 2013
HAÏTIEN? QUÉBÉCOIS? CANADIEN? AMÉRICAIN? DANY LAFERRIÈRE, LE PROLIFIQUE ÉCRIVAIN ÉLU À L’AUGUSTE ACADÉMIE FRANÇAISE JEUDI, EST AVANT TOUT UN DIPLOMATE, QUI SE TIENT LOIN, TRÈS LOIN DE NOS ÂPRES DÉBATS SUR L’IDENTITAIRE…
Dany Laferrière est né à Port-au- Prince, il s’est sauvé à Montréal pour éviter la police politique de son pays; il a écrit le gros de son oeuvre à Miami; sa femme est une Haïtienne qui vivait à New York; une de leurs trois filles est née à New York, les deux autres, à Montréal; la vingtaine de livres qu’il a écrits sont maintenant traduits dans une quinzaine de langues, dont le chinois, le serbocroate et le portugais.
Son élection parmi les 40 «immortels » siégeant à l’Académie française a été rapportée avec un enthousiasme égal dans la presse parisienne, montréalaise et celle de Haïti, où Laferrière se trouve cette semaine.
Bref, le succès, la gloire, la consécration, partout où il est passé.
Le premier ministre du Canada, celui de Haïti, et celle du Québec ont tous trois félicité Laferrière, soulignant cette élection d’un premier Canadien, d’un premier Haïtien, d’un premier Québécois au temple de la renommée des lettres françaises.
Chacun a tenté de s’approprier un peu de sa gloire, de récupérer un peu de son identité pour son propre camp. Mais, lui, Laferrière, comment démêle- t-il cet écheveau identitaire?
Pourquoi choisir? demande-t-il. «Au cours d’une vie, les expériences, les émotions s’additionnent, elles ne se divisent pas ni ne se soustraient. »
« TOUT S’ADDITIONNE »
«La vie est ainsi faite, que les choses s’accumulent. On a dit que la photo allait détruire la peinture, que le cinéma allait tuer le théâtre, etc., etc., mais non, tout est encore là, tout s’additionne… »
Mentionnez les aspects plus politiques de l’identité culturelle à Dany Laferrière et il voudra vite changer de sujet.
«Je n’ai absolument pas envie de placer les questions d’identité dans un contexte politique, comme dans Québec versus Canada, dit-il. J’ai dû travailler très fort pendant des années pour éviter d’aller là. Je ne vais pas commencer aujourd’hui.»
Et pourquoi donc?
«Je n’ai rien à voir avec la littérature engagée, dit-il. Je veux laisser le lecteur libre de me voir comme il le veut.
«Je fais très attention de ne pas intervenir au niveau idéologique ou politique. Je ne veux pas donner de directives aux gens qui me lisent», dit-il.
«Il est très important de laisser le lecteur libre de trouver dans mes livres ce qu’il voudra bien y voir, de ne pas le conduire dans un tunnel.»
APPROCHE DIFFÉRENTE
Laferrière aborde la vie autrement.
«Je n’ai pas plus d’opinions sur l’identité que je n’en ai sur la météo, dit-il. On se préoccupe beaucoup de météo, on en parle beaucoup, mais on ne peut que constater l’évidence, que constater le temps qu’il fait…
«C’est pour ça que j’ai écrit un livre intitulé Je suis un écrivain japonais. Pour me placer hors de ce contexte un peu…
«Il suffit de dire le mot identité pour déclencher un débat et, à partir de là, plus personne n’écoute: tu es de mon bord ou de l’autre bord. Il y a une lourdeur dans ce débat… je m’en tiens très loin.»
Laferrière n’est pas un prophète; il est un témoin.
«Je suis un écrivain observateur des petites choses de la vie, de l’intimité et de la mémoire», dit-il.
«Je suis toujours en train de regarder, de contempler, et de prendre des notes.»
Écrire est un travail ardu, dit-il.
«Il ne suffit pas de décrire la réalité des choses. Il faut savoir en transmettre la poésie, ce qui leur donne cette énergie interne.
«Il faut apprendre à dire les choses de façon à donner au lecteur la chance de se les approprier, de mettre ses propres mots dessus…»
ET LA LANGUE ?
L’Académie française fut fondée sous Louis XIII en 1635 par le cardinal de Richelieu dans le but d’imposer une langue française commune aux nombreux dialectes parlés ici et là en France.
Ironique, non, que le plus récent académicien ait grandi dans un pays qui parle créole, puis ait émigré dans un autre où on valorise le joual?
«Et vous croyez qu’une institution comme l’Académie française n’a pas évolué, en quatre siècles?» répond Laferrière.
«Il n’y a pas qu’au Québec où on connaît ce débat entre l’usage du français et celui d’une langue locale. En Guadeloupe, plus qu’en Haïti, il y a ce débat sur la créolité. Des gens disent qu’il ne suffit pas de décrire un paysage, mais qu’il faut aussi le faire dans la langue propre de ce paysage, plutôt que dans une langue standardisée… »
FRANÇAIS UNIVERSEL
Laferrière n’adhère pas du tout à cette école. Au pays de Michel Tremblay, il s’efforce plutôt d’écrire dans un français universel.
«Je n’utilise pas beaucoup de néologismes ni d’accents locaux dans mon écriture.»
«Les Haïtiens vont pouvoir se retrouver à travers mes écrits, mais ce ne sera pas à partir de la langue que j’utilise.
«Je ne suis pas un formaliste de l’écriture, explique-t-il. J’essaie d’aller au plus près des choses.»
Plutôt que de brandir la langue comme une affirmation identitaire locale, il «préfère qu’on ne sente pas qu’il y a eu un travail d’écriture».
Laferrière ne dit pas quand il fera son entrée à l’Académie, s’il le sait, mais il est devenu membre d’un club privé extrêmement sélect, quai de Conti. L’Académie se réunit chaque jeudi, ce qui fait que Laferrière sera très loin de son nouveau boulot, s’il choisit de rester à Montréal.
Quoi qu’il en soit, on serait sans doute mal avisé d’espérer que l’arrivée de ce métis culturel nouveau genre incite l’Académie à farcir son dictionnaire de mots comme garnotte, ti-moun ou jarnigoine…
«Il n’y a pas de mots plus forts que les autres pour exprimer les choses», dit Laferrière.
«On n’écrit pas vraiment dans sa langue maternelle, mais plutôt dans la langue qu’on s’est forgée à partir d’elle.»
DIPLÔME SECONDAIRE
S’il avait été ce type d’écrivain, Dany Laferrière aurait pu faire du récit de sa vie le scénario d’un film d’aventures: fils d’une famille bourgeoise et politisée de Port-au-Prince, il a dû s’exiler d’urgence à Montréal à 23 ans, après que la police politique de son pays eut assassiné son meilleur ami et collègue journaliste de gauche.
S’il avait été cet autre type d’écrivain, il aurait pu écrire l’histoire de sa vie comme un «American success story» digne de Broadway: l’histoire d’un jeune immigrant noir, sans diplôme et paumé à Montréal, qui devient riche et fameux dans la plus prestigieuse des professions dans l’univers parisien, celle d’écrivain.
Le nouvel académicien est un autodidacte, détenteur d’un diplôme d’études secondaires…
Et encore, s’il avait été un écrivain du réalisme socialiste ou du déterminisme communiste, il aurait pu s’inspirer des 10 années de vaches maigres qu’il a connues à Montréal pour témoigner de l’exploitation des immigrants comme main-d’oeuvre à bon marché dans les faubourgs industriels de grandes villes comme Montréal.
Mais, dès qu’il eut conquis pour luimême le droit de vivre de sa plume et de sa renommée médiatique, Dany Laferrière nous a plutôt raconté son enfance auprès de Da, sa grand-mère, dans des romans aux titres évocateurs et parfumés, comme L’odeur du café, Le goût des jeunes filles, ouLe charme des après-midi sans fin.
FAIRE L’AMOUR AVEC UN NÈGRE
Laferrière a mis fin à une décennie d’aliénation, de nostalgie et de «jobines » sans avenir en publiant, en 1985, un premier roman au titre provocateur: Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.
Ce dandy un brin narcissique, passé maître dans l’art de l’autopromotion, a su exploiter l’impact de son premier livre pour se forger un «profil» public qui l’a mené à la télé, au cinéma et dans les meilleurs salons.
Ironiquement, c’est pour fuir cette popularité cannibale -et l’hiver québécois aussi, sans doute -que Laferrière est parti pour la Floride. C’est là qu’il écrira le gros de son oeuvre: 9 livres en 10 ans…
La gloire, la vraie, celle qui amène les invitations à des conférences prestigieuses, les billets d’avion, les beaux habits, la consécration, lui viendra de la publication de L’énigme du retour, son oeuvre la plus achevée, qui lui valut le prix Médicis et nombre d’autres distinctions ici et ailleurs, en 2009.
Entre la Floride et L’énigme, Laferière a fait quelque chose d’inusité pour un écrivain dans la fleur de l’âge, quelque chose qui en a étonné plusieurs: au lieu de continuer de pondre des oeuvres nouvelles, il a repris plusieurs de ses livres déjà publiés, les a édités, modifiés, et parfois enrichis…
Et depuis, il a publié un recueil d’anciennes chroniques et l’hiver dernier, Journal d’un écrivain en pyjama, une série de courtes observations sur la lecture et l’écriture, comme celles que les écrivains faisaient du temps de la plume et du papier…
Alors, la question (vexante, j’en conviens) s’imposait: est-ce à dire que le «jeune» académicien de 60 ans a fait le tour de son jardin et qu’il n’a plus rien de neuf à raconter?
«Pas du tout!» fait-il (un peu vexé, je crois).
«La vie est comme une roue, elle doit sans cesse revenir sur elle-même pour avancer», dit-il pour expliquer cette singulière démarche.
«Vous savez, lire est une activité encore plus mystérieuse et énigmatique qu’écrire. Qu’est-ce qui pousse un humain narcissique et occupé à vouloir plonger dans les émotions exprimées par un autre?»
🌸
Dany Laferrière, le faux nonchalant
propos recueillis par Pierre Maury, Le Soir
21 février 2015
Dany Laferrière, le faux nonchalant
Journal d’un écrivain en pyjama ou L’art presque perdu de ne rien faire révèlent un vrai bosseur, l’athlète de l’écriture cité plus haut.
Il y a trente ans déboulait en littérature, armé d’une vieille Remington 22 achetée chez un brocanteur sur laquelle il avait tapé son manuscrit à un rythme rock ou supposé tel, un nègre haïtien installé à Montréal: « Je me suis assis devant la machine pour écrire ma première phrase. J’ai attendu la suite tout l’après-midi. […] J’ai passé l’été à écrire avec un seul doigt tout en me nourrissant de fruits et de légumes. J’étais devenu un véritable athlète de l’écriture», dira-t-il plus tard à propos de cette période. Sous le titre trompeur mais vendeur d’un manuel pratique, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il jetait les bases d’une oeuvre littéraire riche à présent d’une vingtaine d’ouvrages. Il ne les prendra pas sous le bras pour être reçu ce printemps à l’Académie française où il a été élu en décembre 2013. Son ambition était de devenir un écrivain américain. Il a fait mieux puisqu’il a pu revendiquer en toute légitimité son universalité, résumée en un titre de roman: Je suis un écrivain japonais.
A Montréal, où il débarque en 1976 pour fuir un régime qui assassinait les journalistes, ce sont les Jeux olympiques et il découvre Nadia Comaneci sur tous les écrans. Puis les saisons, et surtout l’hiver. La vie souterraine, la soupe populaire, le travail en usine, la débrouille… « Quitter son pays pour aller vivre / dans un autre pays / dans cette condition d’infériorité, / c’est-à-dire sans filet / et sans pouvoir retourner / au pays natal, / me paraît la dernière grande / aventure humaine», écrit-il dans Chronique de la dérive douce.
Déraciné, un peu. Nomade, beaucoup. Dany Laferrière est, en réalité, revenu plusieurs fois au pays natal, ce qui a donné L’énigme du retourpuis, après le tremblement de terre de janvier 2010, alors qu’il était là à la veille d’une édition locale du Festival Etonnants Voyageurs, Tout bouge autour de moi. Il y retrouve l’incroyable vitalité de son peuple, en toutes circonstances: « Ces gens sont tellement habitués à chercher la vie dans des conditions difficiles qu’ils porteront l’espérance jusqu’en enfer.» Il a hérité de cette vitalité, même s’il la masque parfois sous l’apparence de la nonchalance. Journal d’un écrivain en pyjama ou L’art presque perdu de ne rien faire révèlent un vrai bosseur, l’athlète de l’écriture cité plus haut. De l’athlète, il a d’ailleurs la carrure et la présence, partout où il passe. A Bruxelles, par exemple.
🌸
De la lecture
propos recueillis par Jean Fugère, Journée mondiale du droit d’auteur
2015
Jean Fugère : Est-ce que lire occupe toujours une grande partie de vos journées ?
Dany Laferrière : Assez pour que je ne voie pas de moments où je ne lis pas. Les moments où je ne lis pas, ce sont des moments qui sont tellement absorbés par les tracasseries de la vie quotidienne, qu’ils ne comptent pas pour moi. C’est-à-dire, je me lève le matin, je lis. Je lis au milieu de la nuit. Quand je me réveille, je lis. Quand je sors, par exemple, au restaurant, j’ai toujours un livre pour le peu de temps que je pourrais attendre…
JF : Qu’est-ce qui vous manquerait si vous ne lisiez pas ?
DL : C’est tellement substantiel, c’est tellement à l’intérieur de moi que la question est de l’ordre de demander à un vivant si l’oxygène lui manquerait ! C’est quelque chose qui est dans ma chimie personnelle. C’est pour ça que je n’ai jamais eu de grande nervosité par rapport à la page blanche, parce qu’elle n’est jamais blanche. Si ma page est blanche pour écrire, je prends un livre, où la page est toujours remplie de signes.
JF : Avez-vous besoin de lire pour vous mettre en mouvement comme écrivain ?
DL : Non, comme personne ! Comme personnage ! Lire m’enlève de l’angoisse. Chaque fois que je suis un peu angoissé (c’est une maladie un peu présente chez moi – je fais de l’insomnie), je prends un livre et après dix minutes, je traverse le miroir. Je me sens très calme. Je rentre dans ce monde harmonieux, organisé ; dans ce monde où les questions, les réponses… Où les images se suivent dans une cohésion, où l’esprit dirige, et je me sens plus rassuré. Je pense qu’il y a les livres et, de l’autre côté, la bêtise – et la bêtise m’inquiète. La lecture me rassure.
JF : Qu’est-ce que vous répondez aux gens qui disent : « Lire un livre, c’est mourir à la vie, c’est la quitter… ? »
DL : Des déclarations pareilles, on ne peut pas les contester. On peut dire uniquement ce qu’on ressent. Mais cette idée de séparer quelque chose qu’il soit de la vie… Ce que nous pensons de la vie fait aussi partie de la vie. Hum… L’écriture comme la lecture provoquent du silence. On ne peut pas écrire si on n’est pas dans une zone de concentration. Et comme il y a beaucoup de gens, des millions de gens en train d’écrire, au même moment, pour une raison ou pour une autre, quelle que soit la qualité de ce que cette personne écrit – une lettre, un mot, une information, un roman, un texto – et comme il y a des millions et des millions, encore plus nombreux, qui sont en train de lire, cet espace de silence créé par l’écriture et par la lecture… Je crois profondément que si le monde n’a pas encore explosé, c’est à cause de cette BULLE DE SILENCE que la lecture de l’alphabet a engendrée. Elle fait taire le monde.
JF : Est-ce que les livres sont le meilleur de la vie ?
DL : Je ne sais pas. Je crois que c’est le plus beau jouet du monde. Il remplit tellement de fonctions. Le voyage, l’effacement des frontières, il donne la permission à un enfant d’enjamber la fenêtre d’une maison trop petite pour aller vagabonder sur des territoires infinis, il permet la conversation avec des gens intéressants alors que nous sommes entourés de gens que nous n’avons pas envie d’entendre…
Le livre est le seul jouet qui permet à un mort de parler. Quand nous lisons un écrivain mort il y a quelques siècles, il parle, et nous faisons silence pour l’écouter. Il n’y a rien de plus magique ! On nous a présenté la magie comme quelque chose d’exceptionnel, mais la vraie magie, c’est l’écriture. Il suffit d’ouvrir le livre et tous les bruits autour s’atténuent et on entend une seule voix, précise, directe, présente et qui nous touche au cœur.
Dans un monde où nous accordons dix minutes ou plus à des lettres que nous envoient nos mères, nos parents ou nos amis, nous accordons des fois quatre jours de lecture à un inconnu, à quelqu’un que nous ne connaissons pas. Nous lui accordons toute notre concentration, toute notre attention. Et parfois même nous pouvons lire une œuvre entière. Ça peut prendre des années.
JF : Est-ce que vous vous sentez l’obligation de terminer un livre qui vous ennuie ?
DL : Je ne vois pas les choses dans la perspective de l’ennui, car je lis plus des écrivains que des livres. Quand un écrivain que j’aime beaucoup m’ennuie, je continue la lecture. Parce que je me dis : « J’aimerais bien savoir dans quel état d’esprit il était. » L’écriture est nourrie d’ennui, comme la rêverie est née de l’ennui. C’est parce que le petit garçon est resté derrière la rivière à regarder la pluie tomber sans rien faire qu’il a commencé à rêver.
JF : Pendant des années, et moi le premier, on ne parlait que « du plaisir de lire ». Est-ce que lire est pour vous un plaisir ?
DL : Oh ! il y a tellement d’autres choses que le plaisir. Et ce plaisir-là peut aussi venir de la difficulté. Les grands sportifs nous le disent, c’est au bout de la course, quand ils ont épuisé leur énergie, quand ils ont fait violence sur leur corps qu’ils arrivent à ne plus sentir l’activité. Je crois aussi qu’il y a une forme de vanité de notre époque, où les gens croient qu’ils peuvent tout faire sans effort. Moi je préfère dire que, si je n’arrive pas à lire Ulysse de Joyce, que je n’arrive pas à dépasser la page 30, ce n’est pas la faute de Joyce, c’est la mienne. Je trouve que si Joyce a pu écrire tout ce livre, je devrais pouvoir le lire. Je n’y suis pas obligé si je n’y arrive pas, mais ce n’est pas le problème de Joyce, c’est le mien. C’est pourquoi notre funeste manie d’évaluer est si néfaste pour notre goût, pour notre esprit. Nous faisons confiance uniquement à cette partie-là. À nos humeurs, aux sensations que nous recevons dans l’immédiat. Parfois, je lis sur des blogues des gens dire sur un ton – ce ton-là que je déteste – « Je vais donner une seconde chance à l’écrivain ! » Mais qui êtes-vous ? Mais taisez-vous ! Vous avez déjà essayé d’écrire un livre ? Oui je sais que vous avez essayé, alors vous savez, ne parlez donc pas comme ça. Je ne vous demande pas de croire que tout individu qui a écrit un livre vous est supérieur par l’esprit, mais je vous dis que le fait d’écrire un livre vous est supérieur. Vous êtes meilleur lecteur peut-être qu’écrivain, mais le fait d’avoir écrit un livre est plus important. C’est pour cela qu’il faut faire attention à la lecture, ne pas la placer sous un seul aspect univoque, sous le règne du seul plaisir, sous l’angle unique de nos humeurs.
JF : Est-ce que la lecture rend meilleur ?
DL : Je ne sais pas si la lecture rend bon, mais je sais que ça garde tranquille pendant un moment. La lecture, c’est aussi extraordinaire parce qu’elle permet d’aimer quelque chose que nous n’aurions pas aimé dans la réalité. Je me souviens d’avoir mangé du hareng – un poisson que je détestais à l’époque – parce qu’un personnage de Simenon, l’inspecteur Maigret, en mangeait. Simenon m’a fait aimer la grisaille de la Belgique, les petits ports du Nord, des paysages détestables dans la vie quotidienne. Le style, la qualité de l’écriture font ainsi apprécier les choses que nous n’aurions pas aimées dans la réalité.
JF : Avez-vous beaucoup changé comme lecteur ?
DL : Je suis passé d’abord de premier lecteur ; une première forme de lecture, quand j’étais à Port-au-Prince, où je lisais les livres que je trouvais dans la maison. J’avais une fringale de l’alphabet. Certains livres ne m’intéressaient pas beaucoup, mais l’idée de lire ! Ah ! l’idée de lire !
Arrivé à Montréal, je suis devenu le lecteur qui pouvait acheter des livres qui l’intéressaient, des livres dont j’avais entendu parler, dont j’avais lu des extraits. Je suis devenu le lecteur qui pouvait sortir, aller acheter trois ou quatre livres, revenir dans sa chambre, dans la baignoire, et lire les livres que j’avais choisis. Ces livres-là, je me souviens, j’habitais rue Saint-Hubert derrière le terminus Voyageur, étaient empilés sur une petite table. Je me levais des fois la nuit pour aller les regarder ; juste constater que j’avais autant de trésors ! Jusqu’à ce troisième lecteur finalement, celui qui, en ce moment, a tant de livres qu’il les donne. Je suis à une étape de lecteur où j’envoie 80 % de mes livres en Haïti, à des bibliothèques. Il y a même une petite bibliothèque en Haïti qui porte mon nom… À Petit-Trou-de-Nippes, il y a la bibliothèque Dany-Laferrière ! C’est-à-dire que je suis passé de lecteur à bibliothèque ; à devenir moi-même une petite bibliothèque, peut-être, pour retrouver le jeune lecteur qui peut embrasser sa bibliothèque d’un seul regard.
JF : Que célébrerez-vous personnellement le 23 avril, la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur ?
DL : Disons qu’un ivrogne a toujours une bonne raison pour lever son verre !
🌸
Je ne serais pas arrivé là si…
propos recueillis par Annick Cojean, Le Monde
18 mars 2016
… si je n’avais pas été autant protégé, lorsque j’étais enfant, par toutes ces femmes – ma grand-mère, ma mère, mes tantes – qui m’ont épargné les flammes de la dictature de Duvalier et entouré de tant de chaleur. C’est dans cette enfance que je ne cesse de puiser. Elle est devenue le ferment de ma littérature. Près de la moitié de mes livres évoquent ma grand-mère. Je ne serais évidemment pas là non plus si le dictateur ne m’avait contraint à partir en exil, à 23 ans, dans une grande ville inconnue. Un exil conçu comme une punition, mais que j’ai pris, moi, pour l’occasion de voir du pays. Mais tout vient de l’enfance. Et de ce calme intérieur que ces femmes m’ont façonné.
La vie était pourtant rude en Haïti. Le régime oppressant. La menace permanente. Et c’est la joie qui constitue votre socle ?
C’est vrai ! Ces femmes avaient compris qu’au lieu de se briser les reins sur l’obstacle de la dictature, mieux valait l’esquiver. Et c’était leur pied de nez au dictateur que de m’élever dans la joie et de me confectionner des tendresses. C’est d’ailleurs devenu mon motto (« devise ») : la question n’est pas d’affronter le dictateur mais d’être heureux malgré lui. Tout ce qu’il souhaite, c’est de figurer au cœur de nos existences, qu’on l’aime ou qu’on le déteste. Eh bien, aucun de mes livres n’est branché sur cette question. Je parle de tout et de rien, d’Héraclite comme de ma grand-mère, du Japon comme de New York et de Port-au-Prince. Cet universel a été créé de toutes pièces pour contourner la dictature.
Votre père, lui, avait choisi l’affrontement.
Oui. C’était un enfant adopté qui avait très tôt rejoint la résistance au pouvoir militaire. Puis il était devenu maire de Port-au-Prince, et ministre à l’âge de 26 ans. Il était dans une sorte de turbulence totale et avait un goût inné de la contestation et de la lutte. Ce qui est bien. Il faut que quelqu’un se lève. Mais les femmes de ma famille m’ont fait une proposition autre.
On aurait pu imaginer qu’elles vous élèvent dans le mythe de ce père rebelle et révolutionnaire.
Haïti est né de la révolution. C’est l’un de ses mythes les plus forts. Il s’en est suivi deux cents ans de tumulte, 32 coups d’Etat, et une impossibilité de repos car catastrophes politiques et catastrophes naturelles se sont succédé sans relâche : dictateurs, cyclones, inondations, tremblements de terre. Et pourtant, il existe une paix intérieure qui permet de se remettre rapidement, miraculeusement, de toutes ces secousses. Car Haïti, terre de turbulence et de sérénité, alterne violence et tendresse. Mon père était du côté de la violence, je suis du côté de la tendresse. A chacun sa manière. Ce sont les deux faces de la même médaille.
Avez-vous des souvenirs de votre père ?
Je n’avais pas cinq ans quand le pouvoir l’a nommé consul à Gênes puis ambassadeur à Buenos Aires. Façon de l’éloigner du pays avant de lui signifier clairement qu’il ne pouvait plus rentrer. J’ai été élevé dans sa mémoire avec beaucoup de pudeur. Ma mère, parfois, me montrait des photos. Je me rappelle notamment une journée de fièvre où elle a sorti d’une petite boîte en fer-blanc des images de lui, ardent, barbu, entouré de camarades dans le maquis. Il y a aussi cette unique photo de leurs fiançailles où on la voit timide aux côtés de mon père, tout auréolé de gloire. Le chaud et le froid. Encore que… Lequel représentait le chaud ? Car cette maman était – et est encore ! – incroyablement déterminée. Le fait qu’elle ait choisi et séduit cet homme-là, si frondeur, témoigne d’une volonté inflexible. Comme son choix de rester en Haïti plutôt que de rejoindre mon père en exil. Quitter son pays, ne serait-ce qu’une minute, lui était impossible. « On ne quitte pas le chevet d’un grand malade » disait-elle.
C’est donc pour elle, et pour vous, que vous chercherez à le retrouver deux décennies plus tard, à New York ?
Oui. Nous n’avions plus aucune nouvelle, mais l’un de ses frères m’avait donné son adresse à Brooklyn, et je suis donc allé frapper à sa porte. Personne n’a ouvert, mais j’ai perçu un léger bruit à l’intérieur. J’ai donc insisté en me présentant comme son fils. Alors il a crié à travers la porte qu’il n’avait plus de femme, plus d’enfant, plus de pays. Il était enfoncé dans sa folie. Et je suis reparti.
Quelle frustration pour le fils !
Bizarrement non. C’est une histoire hors de moi. Il n’y a pas de rejet, au contraire. Il n’y a même pas d’oubli, puisque tout le monde m’en parle. Mais voilà, il a mené sa vie…
Comme lui, vous avez été contraint de quitter votre île, en moins de 24 heures, après l’assassinat de votre meilleur ami qui laissait présager que vous seriez le prochain sur la liste.
Oui, cet épisode est un gond sur lequel tourne la porte qui m’a fait passer des ténèbres de Duvalier à la lumière du Québec. Nous étions en juillet 1976, le Parti québécois venait d’arriver au pouvoir et les Jeux olympiques se donnaient à Montréal, où j’ai débarqué dans une atmosphère de fête extraordinaire. L’été était chaud, joyeux. A l’opposé du Québec figé dans la glace de l’hiver que je découvrirai plus tard. Mais rien ne m’a gêné. Je voulais la différence. Quand j’étais petit, j’imaginais qu’à l’étranger, le ciel était jaune, la mer rouge, tout devait être différent. Au fond, la ville blanche de neige en plein hiver, c’était ça. Et la force de vie de la nature, qui fait que l’herbe pousse discrètement sous la neige en se souvenant de la caresse du soleil, n’a cessé de me fasciner pendant toutes ces années. Comme le courage des Québécois qui ont fondé un pays sur la glace.
Très vite, vous allez enchaîner les boulots, travailler à l’usine. Aviez-vous alors l’envie d’écrire ?
Ah non ! Je ne pensais plus à ça ! J’étais occupé à découvrir la ville et le travail physique. A apprendre l’hiver, le printemps, l’été, les amis – Québécois et Haïtiens- qu’on se fait peu à peu, comme un oiseau construit son nid, branche après branche. Et puis j’ai passé un grand temps dans ma baignoire à dévorer des livres. Car je découvrais deux choses qui n’existent pas en Haïti : la solitude et l’intimité. A Port-au-Prince, chaque maison contient au moins 36 personnes, il est impossible d’être seul. A Montréal, je fermais la porte de ma chambre et c’était le silence dans lequel je pouvais attendre le déclin du soleil et l’installation de la noirceur totale. Cela crée une sensibilité que je ne connaissais pas. L’immensité du Québec, sa population si chiche, son hiver qui isole et interdit de flâner dans les rues nous mettent en prise avec nous-mêmes et sont propices à une réflexion sur soi. C’est peut-être ce qui a fait de moi l’écrivain.
Car après sept ans au Québec, vous vous êtes finalement engagé dans l’écriture.
Oui, le moment de l’écriture était arrivé. Je ne pouvais pas le repousser. Je n’écris d’ailleurs que quand le besoin est irrépressible, que je sens l’énergie, l’impatience, et que je jubile devant cet univers qui s’ouvre et se révèle plus riche que celui que j’avais en tête. Ah ! J’adore quand ce moment arrive ! Je suis dans la joie la plus forte, totalement habité. Rien d’autre ne vaut la peine. Rien ne peut rivaliser ni se mettre en travers. Le récit m’emporte. Et je donnerais tout pour reculer la dead line. Mais l’écriture va de pair avec l’urgence. Aux deux bouts. Urgence de commencer, urgence de terminer. Ce court segment fait de vous un homme d’action.
« L’exil vous va bien », a lancé Amin Maalouf dans son discours d’accueil à l’Académie française. Êtes-vous donc un écrivain de l’exil ?
Mais pas du tout ! Je n’ai jamais été en exil ! Le dictateur a cru m’y envoyer, mais moi j’étais en voyage. Quand on vient d’une île au milieu de la mer, on rêve toujours de partir. Et cette petite chambre où je me suis retrouvé seul était en fin de compte le rêve de ma vie. Enfin, je ne dépendais que de moi !
Montréal est donc devenu un libre choix ?
C’est devenu ma vie, et j’y ai passé quarante ans. Mais honnêtement, j’aurais pu aller aussi bien à Tokyo, Paris, Dakar ou Valparaiso. A un moment, je me suis installé à Miami. Pour écrire. Car on n’écrit bien que dans une ville qu’on n’aime pas. C’est ma théorie.
Et pourquoi donc ?
Il faut une ville où l’on ne craint pas de louper quelque chose en s’enfermant. J’aime tellement Paris et Montréal, que c’est presque impossible d’y écrire. Aucun problème à Miami ! Un cocotier visible par l’encadrement de ma fenêtre suffisait à mon bonheur.
Et en Haïti ?
Ah ! C’est très difficile d’écrire dans une ville surpeuplée. On peut y être poète, parce que les poèmes s’écrivent debout, sur le pas de la porte. Mais le roman est un art bourgeois qui exige une table et du temps. Il s’écrit beaucoup quand on n’écrit pas. Car il faut d’abord le rêver, imaginer l’architecture de l’édifice, ses fondations, ses frises. Tout ce qui est à la fois majuscule et minuscule. Il faudrait un hiver ! Les Russes connaissent ça, qui filaient dans leurs datchas. Ce n’est pas à Port-au-Prince qu’on pourrait écrire Guerre et Paix ! C’est vrai, Hugo a pu faire Les Misérables, sous des températures tempérées. Mais c’est parce que c’est un monstre. Si tu es normalement constitué, tu ne peux pas écrire en Haïti ! Surtout si tu es Haïtien et que tu as en toi cette énergie et ce mouvement spontanés. Personne ne te fichera jamais la paix. Personne ne croira que tu es occupé. Quand j’écrivais mon premier roman, à Montréal, j’avais mis en bas de chez moi un petit écriteau : « Ne dérangez pas le grand écrivain. Il est en train d’écrire son chef-d’œuvre. » Les Québécois qui passaient s’en allaient aussitôt. Les Haïtiens, eux, sonnaient tranquillement à ma porte. « Ah ! Comme tu as bien fait, disaient-ils. C’est vrai que les gens pourraient te déranger. » Pas une seconde ils ne se sentaient concernés.
Quel destin vous reconnaissez-vous ?
Mon père avait un destin politique en Haïti, c’est pour ça que le mot exil convenait à son histoire. Ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas dans le désir d’une action sur le terrain pour changer à tout prix les choses. Je ne crois pas en ces choses-là. Le seul destin dont je rêve, c’est d’être une bonne nouvelle pour Haïti. Quand on entend parler de mon île à la radio, c’est en général pour une catastrophe : un cyclone ou une élection truquée… Eh bien, je rêverais qu’en entendant mon nom, les gens se disent : ce doit être une bonne nouvelle !
Ce fut le cas avec votre entrée à l’Académie française.
Eh bien, j’ai justement voulu que cette bonne nouvelle me parvienne à Port-au-Prince. Pour que les Haïtiens s’y sentent intimement associés. Et en prenant d’ailleurs le risque d’échouer. A l’heure de l’élection, je faisais une conférence sur la lecture dans un centre culturel, entouré de jeunes gens. Et puis je me suis rendu au Salon du livre en plein air. Et cela sonnait juste que, dans ce premier Salon international du livre en Haïti, il y ait un académicien, Haïtien né à Port-au-Prince.
Vous êtes sensible aux symboliques ?
Très ! L’Académie Française n’est-elle pas, comme Haïti, un gros producteur de symboles ? C’est pour cela que j’ai eu le désir d’unir les deux en faisant entrer un dieu vaudou à l’Académie : Legba, sculpté sur mon épée. C’est lui qu’on appelle à chaque cérémonie vaudou. C’est lui qui ouvre la barrière pour passer du monde visible au monde invisible. En somme, le dieu des écrivains.
Dernier livre paru : « Mythologies américaines », préfacé par Charles Dantzig (Grasset, 560 p., 22 euros), et comprenant notamment son premier roman « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ».
« Je ne serais pas arrivé là si… » : retrouvez tous les entretiens de La Matinale ici.
🌸
Dany Laferrière lance un appel à la majorité silencieuse
propos recueillis par Fabien Deglise, Le Devoir
21 juillet 2017
La révision du Dictionnaire de l’Académie française, ça ne va pas très vite. Vite, avec un V, cette lettre qui délimite depuis plusieurs années les mots sur lesquels les immortels débattent, palabrent, s’obstinent, à raison d’une heure et demie par semaine. » Quand je suis entrée à l’Académie [c’était en 2013], on était déjà sur le V « , dit le romancier Dany Laferrière, rencontré jeudi dans un bistrot de Montréal où il est de retour cet été, pour promouvoir entre autres la 15e édition des Correspondances d’Eastman, festival littéraire qui va se tenir du 10 au 13 août prochain. » Et la chose pourrait durer encore longtemps. «
L’institution est un peu hors du temps, quasiment sans temps. Ce sont ses habitudes, en somme, ses valeurs, mot sur lequel les académiciens se sont forcément penchés, sans être insensibles d’ailleurs à ce qu’il raconte de nouveau sur notre temps, avoue l’auteur de Mythologie américaine (Grasset) et de Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (Mémoire d’encrier) et membre de la Commission du dictionnaire de l’Académie.
» « Valeur », c’est un mot considéré comme de droite, dit-il. Il est utilisé par des gens qui s’accrochent à une donnée de qualité, à quelque chose qui doit rester intact. On fait beaucoup de choses au nom des valeurs, on justifie le repli sur soi, on essaie même d’effacer l’histoire en oubliant que les valeurs changent. «
Prôner ses valeurs, c’est réclamer que rien ne bouge, c’est se porter à la défense de coutumes. Celles qui font le vivre-ensemble, tout comme celles qui ont condamné par référendum, au début de la semaine, l’ouverture d’un cimetière privé à l’usage de la communauté musulmane de Québec à Saint-Apollinaire ?
La question peut être posée, mais pas à Dany Laferrière, qui refuse avec son élégance et son éloquence habituelles d’y répondre. » Je ne parle pas politique. Jamais. Pas de racisme. Pas d’intolérance. Pas d’identité. Parce que je ne peux pas être à la fois la maladie et le remède. J’ai remarqué que les écrivains qui viennent de minorités sont occupés à 80 % par des choses qui les concernent négativement. Moi, je ne veux pas réduire ma vie à ce tunnel. «
Et il ajoute : » Pour extirper le racisme dans une société ou dans une ville, il faut interpeller surtout ceux qui n’en souffrent pas, pas les ostracisés. C’est comme pour les tremblements de terre, il faut aller chercher des forces neuves pour s’en sortir, des gens qui n’en sont pas victimes pour aider ceux qui en souffrent et à qui cela pose problème. «
Les mots
Le commentaire sur l’actualité et sur la majorité silencieuse qu’il serait désormais temps d’entendre n’ira pas plus loin, parce que, dit le romancier, » les grands débats viennent de l’intimité, plutôt que des sujets du jour « . Le racisme, l’intolérance, qui s’installent sournoisement dans notre temps, sont des choses » si puissantes que ça mérite l’écriture d’un, deux, trois, quatre, cinq livres… pas une conversation « .
Écrire des livres pour parler identité, d’intégration, de différences, Dany Laferrière dit avoir fait tout ça avec son premier roman écrit en 1985, en se fatiguant, puis avec Le cri des oiseaux fous, Éroshima, L’odeur du café… Justifiant ainsi sa volonté de ne pas en dire plus. Lire des livres pour ne pas laisser » l’amertume le gagner « , il le fait depuis toujours, dit le romancier pour rappeler subtilement l’importance des lettres dans le combat contre certaines peurs.
» Quand on lit un livre, on l’ajoute à notre vie. On ouvre nos horizons « , dit-il en prenant soudainement conscience de » répondre à [notre] question sur l’intolérance « . » Le livre amène la nuance. Il faut aimer des gens que l’on n’aimerait pas dans la vie. Prenez le Maigret de Simenon. C’est un personnage sinistre. Il a toujours un manteau gris, dans un décor gris. Il mange du hareng. Et pourtant, il est magnifique. On veut être l’ami de Maigret. «
Les mots, dit-il, » contiennent le roman de la vie « , et c’est avec eux, bien plus qu’avec le commentaire hasardeux que commandent la pression médiatique et l’urgence d’exister dans certains univers, qu’il préfère se perdre et surtout se trouver.
» Je suis devenu écrivain pour donner du sens au temps et le pouvoir aux mots « , résume l’académicien qui reconnaît qu’aujourd’hui, tout va trop vite, parce que les gens le veulent bien. » Moi, je ne veux pas. » Il se plaît dans le monde des lettres, mais affirme tout de suite, pour contrebalancer l’affirmation, que la littérature, » il n’y a pas que ça dans la vie « . Lire et le dire, c’est bien, mais pour lui, cela ne doit pas culpabiliser ceux et celles qui ne le font pas.
» Il y a des gens qui ne savent pas lire et qui sont bien plus généreux que ceux qui savent lire « , dit-il, évoquant un père analphabète capable d’offrir des livres à ses enfants, rappelant qu’on lit pour 1000 raisons, sans qu’il y en ait une meilleure que d’autres, et que les nuances induites par les mots viennent surtout » enrichir le coeur « . Séduire et chercher à émouvoir par les mots : l’homme, après trente-deux ans d’une carrière qui l’ont amené du carré Saint-Louis au quai de Conti, à l’Institut de France, siège de l’Académie, sait faire.
Habile, pour déjouer les questions sur l’actualité, il dira : » Je n’ai pas de point de vue, c’est pour ça que je suis devenu écrivain. J’ai tous les points de vue. » Des points de vue multiples, dont quelques-uns, quand on essaye de lire entre ses lignes de défense ou de résistance bien louable, méritent forcément d’être un peu plus écoutés que d’autres.
🌸
Dany Laferrière, parrain des 15es Correspondances d’Eastman « Écrire permet de mieux lire »
propos recueillis par Éric Clément, La Presse
30 juillet 2017
Pour les 15es Correspondances d’Eastman, du 10 au 13 août, le festival littéraire a choisi Dany Laferrière comme parrain. Une occasion pour l’écrivain montréalais de rappeler l’impact de la lecture et de l’écriture dans nos vies. Écrire, même à temps partiel, « permet de mieux lire », dit-il. Éric Clément La Presse Vieil habitué des Correspondances d’Eastman, Dany Laferrière parraine, encore une fois cette année, l’évènement estrien dont le thème de 2017 s’intitule Archipels francophones. Même si son emploi du temps s’est étoffé depuis son entrée à l’Académie française au printemps 2015, l’écrivain montréalais ne rate jamais le festival de mots greffé à l’environnement verdoyant du lac d’Argent. « Je tiens à m’y rendre chaque année car c’est une idée magnifique dans un cadre magique, un festival pimpant et très frais où la littérature s’accorde avec le paysage, où les échanges épistolaires se font dans les jardins, dit Dany Laferrière. Il y a un air festivalier à Eastman qui rappelle certains festivals européens, surtout les Correspondances de Manosque, en France », qui a débuté quatre ans avant le festival d’Eastman. Laferrière populaire La classe de maître que donnera Dany Laferrière le vendredi 11 août est déjà complète. « Donner une classe de maître, c’est si peu moi ! dit-il. Je ne suis pas un maître ! Et ce n’est pas de la modestie. Un maître, ça a fini d’apprendre. Pour moi, rester vivant, c’est être un inférieur, comme dit mon vieux maître [Witold] Gombrowicz. C’est rester inférieur. Il n’y a que les inférieurs qui sont cultivés parce qu’ils doivent connaître leur propre culture et la culture des maîtres ! » L’écrivain participera aussi à des tables rondes et à l’activité Grande entrevue, le vendredi, à 13 h. Au cours d’un café littéraire, le samedi, à 15 h 30, il explorera les œuvres de trois auteurs haïtiens contemporains : Gary Victor, Rodney Saint-Éloi et Néhémy Pierre-Dahomey. Pour colorer l’esprit des festivaliers, leur donner le goût de lire et aussi celui d’écrire. « Apprendre à écrire permet de mieux lire, dit Dany Laferrière. Quand on essaie d’écrire, ça permet de ne pas se lever au milieu de la nuit pour écrire sur son blogue des insanités sur les écrivains. Ça permet de ne pas écrire cinq phrases contre un livre en faisant cinq fautes et en disant que le livre est mal écrit… » Oups ! Une manière d’être Pour Dany Laferrière, écrire est une manière d’être, même quand on ne le fait pas pour être publié. Selon lui, la menace qui pèse sur la littérature est moins grave que celle qui met l’écriture en péril. « Les gens passent leur temps à vouloir écrire, mais il n’y a pas de rigueur, observe-t-il. Pourtant, écrire est un jouet comme la lecture est un jouet. » L’écrivain appelle au goût d’écrire. Pour que l’écriture ne soit pas l’apanage d’une caste. « Si seuls les gens qui savent écrire écrivaient, l’écriture serait dans une impasse. Elle manquerait d’oxygène, de fantaisie, de nouveauté. » — Dany Laferrière Et ne dites pas à Dany Laferrière que l’époque n’est pas propice à l’écriture et que nous sommes les esclaves des écrans, petits et grands : télé, ordi, cellulaire, tablette numérique. « On choisit sa vie, lâche-t-il. Aristote, déjà, parlait de la vie qu’on mène aujourd’hui ! C’est la phrase la plus ancienne de l’histoire humaine ! » L’époque est donc aussi propice à l’écriture qu’à la lecture ? « Mais oui ! Jamais n’a-t-on autant lu et écrit, dit Dany Laferrière. Par une sorte de grande démocratie, la lecture s’est répandue alors on voudrait autre chose, on voudrait un peu plus de qualité. Mais quand on parle de menace, je ne sais pas de quoi on parle. Quand chaque année, on est obligé de demander aux éditeurs de moins publier, quand les journalistes ajoutent qu’ils ne peuvent pas tout lire. C’est le goût de tout lire qui a créé cette confusion. Maintenant il faut savoir comment, dans cette forêt de livres, on peut choisir son chemin. » Dany Laferrière pense également qu’on ne parle pas assez de l’impact qu’a la lecture sur l’individu et qu’on met trop l’accent sur le support. Quand on évoque l’accroissement des plateformes électroniques au détriment du papier, il insiste pour dire qu’il est difficile de juger aujourd’hui un support qui deviendra totalement naturel pour la génération suivante. L’individu s’adapte au progrès, aux changements, oubliant le support et ne retenant que le contenu, dit-il. « Nous sommes les narrateurs de notre époque, dit Dany Laferrière. Quand nous ne serons plus, mon frère (!), l’autre génération dira sa vérité, ses raisons, son monologue et ainsi de suite. »
🌸
L’écrivain chouchou des Correspondances d’Eastman
propos recueillis par Marie-Ève Lambert, La Voix de l’Est
5 août 2017
Dany Laferrière est un grand habitué des Correspondances d’Eastman. Il est probablement l’écrivain qui y est venu le plus souvent au cours des 15 années d’existence du festival littéraire. Il se fait un devoir de l’inscrire à son calendrier et de se déplacer dans la petite municipalité au mois d’août. Malgré un horaire plus chargé en raison de son élection à l’Académie française, en 2015, il y sera encore cette année, à titre de porte-parole de l’événement, qui a pour thème Archipels francophones. La Voix de l’Est lui a posé… un archipel de questions !
Q Qu’aimez-vous tant des Correspondances d’Eastman ?
R D’abord, j’aime la date. En février, ce serait bien aussi, mais en août, c’est mieux. J’en aime aussi le cadre, qui est magnifique et qui est utilisé intelligemment. Avec ses jardins magnifiques, ce n’est pas douloureux de venir faire son tour. Et puis j’aime qu’on propose un festival qui présente autre chose que de l’humour, du cinéma et de la musique, qui soit à la fois près et à l’extérieur de Montréal, dans un lieu qui a une personnalité.
Q Quels sont vos plus beaux souvenirs, vos moments les plus marquants ?
R C’est dur à dire. Je ne suis pas un collectionneur de moments. Je vis le festival, même quand je ne suis pas sollicité. Ça donne un autre goût à la littérature. J’aime marcher dans les rues, prolonger les conversations sur une terrasse, assister aux activités. Il ne me suffit que du soleil, d’un lac à proximité et de gens intéressants avec qui discuter littérature pour être heureux.
Q Le thème de cette année est Archipels francophones. Comment l’interprétez-vous ?
R La Francophonie, c’est un ensemble de gens qui parlent français. Il faut arrêter, au Québec, de croire qu’on est isolé par notre langue. On n’est pas aussi solitaires qu’on le croit. On fait partie d’un ensemble, d’un archipel de gens qui parlent cette langue et qui la vivent. Il faut cesser d’enfermer les gens dans des territoires.
Q On entend souvent dire qu’à cause des réseaux sociaux et des nouvelles technologies, les gens, en particulier les jeunes, ne savent plus écrire. Croyez-vous que la langue française est de plus en plus malmenée ?
R Pas du tout. La langue est capable de supporter toutes les formes. Il ne faut pas oublier qu’une langue, c’est fait pour être utilisé. On n’écrit pas un texto comme on écrit un livre, tout comme on ne met pas de veston-cravate pour jardiner ou de pyjama pour une sortie au restaurant. Le drame, c’est quand l’usage n’est pas adapté, quand une uniformité se crée. Et c’est ce que la littérature essaie de défendre. Qu’il y a toutes sortes de costumes possibles entre les 140 caractères, le langage plus populaire et le très classique. Les gens qui ne lisent pas croient souvent que les écrivains utilisent tous et uniquement un langage châtié complet-veston, alors que ce n’est pas le cas du tout. Ce qui est heureux, c’est qu’il ne s’est jamais publié autant de livres de toutes sortes.
Q Vous allez donner une classe de maîtres, qui affiche déjà complet d’ailleurs. Pourtant, vous ne vous considérez pas comme un maître…
R Non. Un maître, c’est quelqu’un dont le savoir est stocké, qui croit être arrivé au sommet de son art, qu’il n’a plus rien à apprendre. Ma vision penche plus vers un apprentissage constant. Un vrai maître est en fait un élève éternel. Quelqu’un qui ne se décourage pas devant toutes les marches qu’il lui reste à grimper. Le terme « maître », en fait, ce sont les autres qui nous le donnent. C’est la vision de l’autre sur quelqu’un de meilleur que nous dans un domaine précis. On est tous le maître de quelqu’un.
Q Vous allez également animer un café littéraire en compagnie de trois auteurs haïtiens : Rodney Saint-Éloi, Néhémy Pierre-Dahomey et Gary Victor. De quoi allez-vous parler ?
R Je ne sais pas. Je privilégie l’improvisation. Je crois qu’on passe beaucoup trop de temps à parler de ce qu’on prévoit faire et qu’on ne vit pas le moment présent. On va avoir une conversation, tout simplement. Je ne sais pas où ça va mener. Une chose est sure : on va discuter de littérature. La bibliothèque est le pays d’un écrivain.
🌸
« Relire, c’est encore plus fort que lire »
propos recueillis par Franco Nuovo, Dessine-moi un dimanche
1 octobre 2017
L’auteur Dany Laferrière défend l’importance vitale d’une bibliothèque pour une petite ville. Pour lui, le moment studieux passé sous la lampe, dans une bibliothèque, correspond au sommet de la civilisation. Et même si peu de livres sont à portée de la main, leur relecture peut offrir un grand plaisir ou une richesse d’approfondissement.
Qu’elle soit située à Petit-Gôave, à Montréal ou à Paris, une bibliothèque donne l’occasion incroyable d’entrer en discussion avec Montaigne, Montesquieu ou Ducharme. Comme Borges, Dany Laferrière voit ainsi le paradis comme une sorte de bibliothèque.
« Une bibliothèque, c’est le cœur vibrant d’une ville. Elle peut faire barrage à l’arbitraire en réduisant le nombre des barbares; en les faisant aller dans la bibliothèque; en les gardant assis en conversation avec les plus grands esprits du monde. »
— Une citation de Dany Laferrière, écrivain
La nouvelle bibliothèque de Petit-Gôave
Pour des raisons politiques, la bibliothèque de Petit-Gôave, reconstruite à la suite du tremblement de terre de 2010, ne portera pas le nom de Dany Laferrière. L’auteur ne s’en offusque pas, mais il croit qu’il aurait été ainsi plus facile pour l’institution d’acquérir des livres étrangers. Il croit que l’importance de cette bibliothèque, comme de toutes les bibliothèques, est d’abord de permettre d’y entrer et de lire.
Paris au cœur de son prochain roman
Dans la deuxième partie de l’entrevue, Dany Laferrière révèle que son prochain roman se déroulera à Paris. Il est aussi question d’écrivains haïtiens méconnus et de trois poètes morts cette année, auxquels il a rendu hommage : Jean-Claude Fignolé, Serge Legagneur et Claude C. Pierre.
Fichier audio disponible sur le site des archives de Radio-Canada
🌸
En Haïti, l’Etat policier est le premier lecteur des poètes
Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux, Le Monde
21 mars 2018
L’offre littéraire est si rare à Douala, capitale économique du Cameroun, que la tenue d’une manifestation de qualité avec pour invité d’honneur Dany Laferrière (64 ans), prix Médicis pour L’Enigme du retour (2009), est un événement en soi. Pour sa troisième édition, du 5 au 8 mars, Lire à Douala, organisé par l’association du même nom, recevait l’écrivain haïtien aux côtés de Simon Njami, de Djaïli Amadou Amal et de Muriel Samé Ekobo.
Pendant quatre jours, des échanges avec le grand public et des lycéens ont eu lieu dans différents quartiers de Douala, tandis qu’une librairie éphémère proposait plus de 2 000 ouvrages à 1 000 francs CFA le kilo (1,50 euro). Lors de la rencontre organisée à la Galerie MAM le 5 mars, la deuxième personnalité noire à entrer à l’Académie française après Léopold Sédar Senghor, a partagé avec humour et générosité son goût pour la littérature et est revenu sur son itinéraire. Florilège.
A comme Alphabet
« Quand on est écrivain, il faut nettoyer le vocabulaire pour redonner à ceux qui souffrent réellement la légitimité de leur douleur. Je ne peux pas dire que j’ai souffert. Même l’usine n’a pas été une souffrance. Je n’aurais jamais pu écrire avec l’urgence qui a été la mienne si je n’avais pas en tête qu’il me fallait en sortir. Seul l’alphabet pouvait me le permettre. »
B comme Baldwin
« Dans ma constellation d’écrivains, il y a cinq B : Borges, Basho, Bukowski, Boulgakov et Baldwin. Ces écrivains sont extrêmement différents et en même temps semblables par un trait simple, l’élégance. Aucun d’eux ne s’apitoie sur son sort. Quand, par exemple, Bukowski dit que parce qu’il a connu les prisons et les hôpitaux il faudra lui “donner du Monsieur”, on sent l’élégance, ce n’est pas quelqu’un qui vient pleurer. Avec Le Maître et Marguerite, Boulgakov a changé sa propre tristesse en joie pour les autres. Baldwin était atteint d’une maladie mortelle : une intelligence hyperbolique dans l’espace le plus répressif des Etats-Unis, Harlem. Imaginez, l’Amérique a été pensée par un jeune Noir de Harlem, homosexuel, chétif, aux yeux globuleux. Il a pris toute cette disgrâce physique et l’a convertie en quelque chose à laquelle l’Amérique ne s’attendait pas : une intelligence qui pense le monde. Basho, ce poète japonais, est magnifique. Il a écrit des poèmes extraordinaires de simplicité qui, en trois vers, peuvent changer la couleur du jour. Enfin Borges, le maître que je compare aisément à Homère : c’est le plus grand styliste de notre époque. »
D comme Dictature
« Celui qui contrôle vos émotions vous contrôle. Si vous vous levez chaque matin et que vous vous énervez contre le président, vous avez un maître. Vous ne pouvez pas lui donner la meilleure partie de votre vie, votre meilleure énergie. Toute forme de pouvoir – même conjugal – veut vous absorber. La francophonie, le racisme, peuvent être cela aussi. Le militant se lève tous les matins pour aller manifester. Il va vous rendre libre. Mais ce n’est pas normal d’être obligé de combattre pour vivre. Si vous mettez tout le monde en situation de corvée idéologique, de militantisme trépidant, alors vous faites de la vie une lutte. Or la vie, c’est une joie ! Il faut quand même que quelques personnes se sacrifient à être heureux ! La dictature est une monoculture pour que vous n’ayez plus la mémoire de la diversité, du mouvement de la vie, de l’énergie trépidante. »
E comme Exil
« L’exil le plus dur, celui qui est irrévocable, est celui du temps, qui ne nous permet pas de retrouver notre enfance et notre adolescence. Certains font de cet exil un désastre, d’autres s’en nourrissent pour créer. L’exil du temps est plus terrifiant que celui de l’espace ; ce qui m’a toujours amené à discuter de cette notion. Moi, à 23 ans, on a apposé ce mot à côté de mon nom. Mais on ne peut pas être exilé à 23 ans. A cet âge-là, on est en voyage, on arrive dans un pays seul. Mon père fut exilé, moi-même, plus tard, j’ai fui la dictature Duvalier. En réalité, c’est ma mère qui était en exil de nous. Elle est restée dans le même territoire, mais avec une absence. Moi, je bougeais sans cesse, cela distrayait ma douleur. Un exilé, c’est quelqu’un qui arrive avec femmes et enfants, à 50-60 ans, et qui doit immédiatement trouver du travail, et qui est happé par l’urgence de se sacrifier pour ses enfants. C’est ça le véritable exil : être exilé de la vie. »
F comme Français
« Comment faire pour que le français soit une langue-monde et pour que l’Académie française prenne en considération les évolutions de la langue française en dehors de l’Hexagone ? C’est une question importante. Je siège à la commission du dictionnaire de l’Académie française, où beaucoup d’efforts vont en ce sens, mais il faut reconnaître que cela n’arrivera pas vite. Vous savez, c’est seulement dans les années 1980 que la première femme, Marguerite Yourcenar, est entrée à l’Académie française, et le combat fut sanglant ! Claude Lévi-Strauss avait alors dit qu’on ne pouvait pas accepter de femme parce que sinon on ne pourrait plus parler entre hommes librement. Quel argument ! Maurice Druon, qui était le secrétaire perpétuel, avait demandé : si on laisse entrer les femmes, la prochaine fois, ce serait quoi, les Nègres ? En effet ! Senghor est entré quelque temps plus tard. Quant à moi, je ne passe pas mon temps à expliquer pourquoi j’écris en français. Lorsqu’on débat de la créolité, j’écris un livre Je suis un écrivain japonais. A une époque où on valorise l’activité, je publie L’Art presque perdu de ne rien faire. Je n’écris pas sous la commande du débat présent. La langue française, ce n’est pas une personnalité que l’on doit toucher ou pas toucher, mais une énergie qui circule. Elle est ce qu’on en fait. C’est le même vocabulaire, la même grammaire pour tout le monde, mais tout le monde n’écrit pas comme Céline ! Un grand nombre de livres, de réflexions peuvent être ridicules ; d’autres peuvent être exceptionnels. »
H comme Haïti
« Je ne parle jamais d’Haïti dans mes livres mais de ma mère, de ma grand-mère, de la vie à Petit-Goâve, où j’ai passé mon enfance à observer le ciel avec ma grand-mère. Le monde que nous habitions était fait de constellations et de métamorphoses. Ma grand-mère me montrait les étoiles, la Petite Ourse, le Chien… et j’étais perdu dans ce monde-là, celui de l’universel. J’étais habité par le ciel. C’est en arrivant à Port-au-Prince que j’ai appris qu’il y avait des Noirs. Première nouvelle ! Je pensais que c’étaient des humains. Et que c’étaient des Haïtiens, qui subissaient une dictature. J’étais retombé sur le sol. Je n’ai jamais emmagasiné vraiment cette notion artificielle de pays, au point que si je parle d’Haïti, c’est toujours sur des personnes et des événements de détail. »
I comme Immigration
« On dit aux immigrés qu’ils doivent vivre comme on fait dans le pays où ils viennent d’arriver. C’est une erreur. En les poussant à cela, on les pousse à vivre une nouvelle condition de misérables, à avoir des limites, des frontières. Et on les empêche d’apporter quoi que ce soit de neuf. On devrait, au contraire, les inviter à vivre comme chez eux. Quand je suis arrivé à Montréal, j’ai retrouvé la liberté de l’enfance. J’ai voulu vivre comme je le faisais à Port-au-Prince, ralentir malgré l’usine, et c’est ainsi que j’ai repris la chose la plus lente qui soit, l’écriture. »
P comme Poésie
« On dit qu’un Haïtien, pour légitimer son existence, doit produire au moins un recueil de poèmes. En Haïti, la seule subvention que l’Etat donne à la poésie, qui est l’art majeur, c’est quand il n’arrête pas un poète ! L’Etat policier est notre premier lecteur. Et il nous lit très attentivement. »
V comme Vaudou
« Les deux pays de la Caraïbe qui ont un lien très profond avec l’Afrique sont ceux qui ont fait la révolution, Cuba et Haïti. Les Haïtiens disent toujours qu’ils sont les Nègres de Guinée et que leur culture spirituelle vient du Bénin. Le lien est extrêmement fort, il est tissé dans la vie quotidienne, il est porté par le peuple. Il a été fondamental lors de la révolution. Et il a été beaucoup plus subtil qu’on ne le croit. Parce que pour faire la guerre contre Napoléon, il a fallu organiser une armée. L’une des choses qui ont permis d’organiser cette armée, c’est le vaudou. Les esclaves ont très vite compris que les Européens avaient peur du monde de la nuit, tout en étant extrêmement attirés. La musique résonnait partout, il y avait un écho ici et là. Tout cela était extrêmement bien organisé pour impressionner. Vous avez alors la sensation d’être environné et d’être appelé de partout. Les colons comprenaient que ces gens essayaient de se rappeler de leur culture et qu’ils possédaient un monde auquel eux n’avaient pas accès et qui leur était interdit. La guerre de la nuit était une guerre sur le moral. »
🌸
Dany Laferrière « change le vin en encre »
propos recueillis par Laure Gasparotto, Le Monde
25 janvier 2019
L’écrivain a d’abord découvert le rhum avant de s’ouvrir au « monde magique » du vin. Sans souci des étiquettes
Dans son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, paru en 1985, alors qu’il avait 32 ans, Dany Laferrière se faisait l’apôtre du « mauvais vin. A sa manière, légère et drôle. Son pays natal, auquel il reste très attaché, forme le cadre de l’ensemble de son oeuvre. Aussi son goût et son palais ont-ils d’abord été éduqués aux saveurs brûlantes du rhum local. A 65 ans, élu à l’Académie française en 2013, résidant aujourd’hui au Québec, Dany Laferrière est aussi scénariste et réalisateur. Il a publié en 2018 deux ouvrages en France : Autoportrait de Paris avec chat (Grasset) et Pays sans chapeau (Zulma). « Dans le monde rêvé, il y a abondance et c’est inépuisable », écrit-il. Une manière de considérer qu’une bouteille se doit d’être toujours pleine, car, dans sa fiction, elle ne se vide jamais. Sans doute le statut et l’habit d’académicien permettent-ils aussi de rendre immortel le présent…
Vous souvenez-vous de votre premier verre de vin?
Je ne me souviens pas de la date exacte à laquelle j’ai bu mon premier verre de vin. J’avais peut-être 11 ans. Ma grand-mère, avec qui j’habitais [elle est l’un des personnages centraux de ses romans], préparait un cocktail alcoolisé et sucré, souvent avec des cerises, qu’elle embouteillait. Je savais où elle cachait cette fameuse bouteille, derrière le lit. C’était parfois une offrande aux dieux. Il m’arrivait d’y goûter. Un jour, j’ai pris une bonne gorgée et c’était infect. Pire que la bière que j’avais déjà testée. Je suis resté un long moment à essayer de trouver une raison à cette mixture et à me demander si c’était autre chose qu’une boisson j’ai connu un vrai moment de panique.
En donnant cet exemple de jeunesse, vous parlez en fait d’alcool, et non de vin à proprement dit…
D’abord, le mot « alcool », avec ses deux O en plein milieu comme une paire de longues-vues, m’a toujours paru splendide. Apollinaire, qui n’est jamais loin de ce qui fait vivre, l’a donné en 1913 pour titre, au pluriel, à l’un des beaux recueils de la littérature française.
On ne devrait pas enrober de vaseline morale, à ce point, le mot « alcoolique. Mon voisin à Port-au-Prince savait réunir des amis chez lui le week-end, et souvent les autres jours de la semaine, pour boire et tenter de renverser le gouvernement par la parole. Il y avait là des peintres, des écrivains et d’honnêtes notaires. Je me souviens d’un jour où la femme de mon voisin, fort agacée, mais je ne sais plus pourquoi, l’a traité de noms d’oiseau. L’un des convives se leva et s’adressa dignement à elle : « Madame, vous ne pouvez traiter ainsi le plus grand alcoolique d’Haïti. » Pour tous ces gens réunis, il était l’égal d’un grand peintre ou d’un écrivain national. Depuis, je tente de réhabiliter le mot « alcools », au sens d’Apollinaire, cette énergie de vivre qui est autrement plus stimulante qu’un éclat d’obus à la tête [le poète fut blessé à la tempe en 1916, lors de la première guerre mondiale]. L’alcool n’a jamais poussé à faire la guerre.
Dans votre famille, buvait-on plutôt du vin, du rhum ou les deux?
On ne buvait pas de vin. Petit-Goâve, où j’ai habité durant mon enfance, était une petite ville à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Port-au-Prince. J’avais un oncle qui, quand il nous invitait, avertissait qu’il avait du vin et s’étonnait qu’on lui demande de préciser de quelle sorte il s’agissait. Pour lui, il était rouge ou blanc. Pour le rhum, c’était différent. On les distinguait, ça allait d’une à cinq étoiles, et toute la Caraïbe y passait : rhum jamaïcain, guadeloupéen, martiniquais, cubain, etc. Chacun de ces rhums possédait des qualités particulières. Bien sûr, le rhum national, le Barbancourt, était considéré comme le meilleur. Moi, je préfère le Barbancourt classique. Seulement il y a le trois étoiles, le cinq étoiles, la réserve du domaine… Je mets le trois étoiles dans une bouteille de cinq étoiles, car le trois étoiles est très bon, mais moins bien considéré que le cinq étoiles. C’est ma manière d’écrire aussi. Une histoire à trois étoiles que j’écris en style cinq étoiles. N’ayant pas l’impression d’écrire un chef-d’oeuvre, je me sens à l’aise. Bien plus tard, j’ai su que le vin avait aussi quelques variétés, puis j’ai encore appris qu’il constituait à lui seul un univers autonome. Que les autres boissons semblaient des satellites qui tournaient autour d’un Soleil.
Quelle est l’image du vin en Haïti? Représente-t-il Paris ou la France?
Je pense que notre goût pour le rhum constitue une véritable barrière pour l’entrée du vin en Haïti. Nos papilles gustatives ont été brûlées par cet alcool fort qui nous donnait l’impression que le vin était une sorte de rhum sans alcool. L’impression que, plus tard, on ajoutera à notre guise l’alcool dans le vin. Et puis, il est trop cher pour une si lente griserie. Les riches en boivent, mais on n’a pas l’impression qu’ils aiment ça. En tout cas, on ouvre une bouteille de vin quand on a un Français à sa table. C’est la mode de Dior, Saint Laurent, la littérature de Proust et le pain qui symbolisent la France.
On croit en Haïti que les Français boivent du vin parce qu’ils n’ont pas de rhum. Je dirais que c’est une culture dans le sens qu’il signale une différence fondamentale au sujet du goût. Le vin n’est pas une simple boisson, car on ne peut pas l’aimer tout de suite, sans un long cheminement. Il chemine lentement dans le corps avant de devenir du sang que je changerai plus tard en encre.
Le vin peut-il vous aider à écrire?
J’ai écrit un livre en buvant du vin rouge. Il était assez bref [Chronique de la dérive douce, VLB Editeur, 1994; Grasset, 2012]. L’idée n’était pas de m’étourdir, mais de garder une atmosphère de fête, celle qui n’existait pas quand j’arrive à Montréal, à 23 ans, et où je passe d’abord huit ans à travailler en usine. Le vin et la littérature, l’écriture comme la lecture, m’ont permis de traverser ces moments à la fois difficiles et essentiels dans ma formation d’écrivain. Il y a quelques années, j’avais arrêté d’écrire et de boire du vin, puis j’ai remarqué qu’il était revenu en même temps que le chant du monde.
Depuis, en buvez-vous souvent? Avez-vous des préférences?
Dans mon premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, le narrateur, avec qui j’ai tant d’affinités, raconte qu’il adore le mauvais vin. Le vin n’est pas en cause, c’est simplement que j’étais un peu ennuyé d’entendre les Français chanter sans cesse les qualités du vin. Du bon vin. Alors je saluais le mauvais vin. C’était à Montréal, au milieu des années 1970. Un jour, un jeune couple français de mon voisinage m’a dit que, lorsqu’ils étaient à Paris, ils n’avaient pas d’argent pour s’acheter du vin de qualité, alors ils se sont mis à déguster avec délectation du mauvais vin comme le fait le personnage de mon roman.
Puis, j’ai gagné un peu d’argent avec le film tiré de ce livre. Je me suis mis au vin, et je me suis retrouvé dans une de ces îles paradisiaques où une nuée de femmes accueillaient Ulysse et l’aidaient à plonger dans une si douce ivresse… Je n’ai jamais compris pourquoi Ulysse a quitté le paradis. En tout cas, je suis resté dans le monde magique du vin qui a fait de ma vie une fête perpétuelle.
L’ivresse est-elle nécessaire?
L’ivresse, je la trouve quand elle se pointe, et il arrive qu’elle prenne la forme d’une phrase à la fois maladroite et charmante. Mais, pour moi, l’ivresse, c’est de me réveiller au milieu de la nuit pour m’installer près de la fenêtre avec un verre de vin rouge, sans aucune pensée nostalgique, seulement le plaisir de boire ce verre. L’ivresse de la première gorgée. Cette première gorgée a la saveur d’un premier baiser, elle annule le temps. Et puis elle ajoute une légèreté à mes conversations.
Vous qui voyagez beaucoup, vous êtes-vous constitué une cave?
J’ai mis longtemps à savoir que le vin venait d’une cave. Pour ma part, j’ai cru qu’il se glissait dans ma paume à chaque fois qu’un serveur passait près de moi.
Avez-vous des amis vignerons? Des échanges avec eux?
J’ai rencontré des vignerons pour la première fois dans la région de Bordeaux. C’était magique, sauf que je n’avais pas compris qu’il ne fallait pas avaler quand on déguste. Et ce n’est qu’une fois qu’on a quitté le vigneron dans sa cave, qu’on imagine la suite.
Quels sont vos vins de prédilection, que vous achetez chez votre caviste?
Je n’ai pas de caviste, je n’ai pas de vin préféré, je ne bois que le vin de mes amis ou de mes hôtes. Je n’ai pas de vin quotidien. J’ai un regard assez large sur la question du temps. Je crois qu’on est au début d’un nouveau millénaire, et ça me suffit… Je remarque, depuis mon entrée à l’Académie française, que la qualité des vins que je bois est nettement supérieure à ceux d’avant. Je suis un buveur aveugle qui ne réagit qu’au goût.
Lors de retrouvailles entre académiciens, comment le vin prend-il sa place?
Faisant partie de la commission du dictionnaire de l’Académie en l’occurrence, elle se réunit chaque jeudi , j’arrive à 9 h 30 et on travaille jusqu’à 12 h 30. On déjeune ensemble : une douzaine d’amis qui se tiennent la main pour ne pas se perdre dans cette forêt de mots. Et on boit du vin en mangeant. Le vin est très bon. Et notre ami centenaire René de Obaldia y est souvent présent. Je ne connais à Paris d’esprit aussi vif que celui de René. Est-ce dû au vin? Ou à cette lueur espiègle au fond de ses yeux? Ce fleuve de vin et d’encre qui irrigue sa mémoire.

🌸
Dany Laferrière: «La littérature haïtienne n’a jamais cessé d’exister»
par Chantal Guerrier et Mohammed Aïssaoui, Le Figaro
29 novembre 2019
INTERVIEW – L’Académicien est l’invité d’honneur, ce week-end, du Salon du livre haïtien à Paris.
Pour sa sixième édition, le Salon du livre haïtien qui a lieu ce week-end s’offre un bel écrin dans les salons de la mairie du 15e arrondissement. Organisée depuis 2014, la manifestation espère voir le nombre de ses visiteurs augmenter encore. L’édition 2018, qui s’est tenue en plein mouvement des gilets jaunes, a vu passer près de 2 000 personnes sur deux jours.
Après Yanick Lahens, Louis-Philippe Dalembert et Gary Victor les années précédentes, Josette Bruffaerts-Thomas, la présidente de l’organisation se réjouit d’accueillir Dany Laferrière de l’Académie française comme invité d’honneur à l’occasion du 25e anniversaire d’Haïti Futur. Des maisons d’édition et des librairies françaises et haïtiennes sont partenaires de cet événement. De nombreux auteurs seront présents pour des séances de dédicace et participeront à des tables rondes.
Tout juste rentré du Salon du livre de Montréal, Dany Laferrière qui vient de publier Vers d’autres rives , aux éditions de l’Aube, son deuxième livre dessin, après son Autoportrait de Paris avec chat, nous donne son sentiment sur l’état de la littérature haïtienne en général.
LE FIGARO.-Vous êtes l’invité d’honneur de la nouvelle édition du Salon du livre haïtien. Que représente selon vous cette manifestation?
Dany LAFERRIÈRE. – Pour moi, c’est tout à fait normal qu’il existe un Salon du livre haïtien à Paris. Car il y a un grand nombre d’Haïtiens qui y vivent et de lecteurs français qui lisent la littérature haïtienne. Je ne fais que cela: fréquenter les salons du livre un peu partout dans le monde. C’est la dernière grande trouvaille depuis les 30-40 dernières années: le livre est fêté un peu partout de manière collective. Ce n’est plus un lecteur qui entre dans une librairie pour acheter un livre. Les salons permettent de rencontrer dans un même espace, des lecteurs, des auteurs, des libraires et des éditeurs.
Comment se porte l’édition en Haïti?
L’édition à compte d’auteur est la grande tradition en Haïti, malgré les 32 coups d’État qui ont émaillé l’histoire, malgré les difficultés économiques, les problèmes particuliers (car les individus ont aussi des problèmes particuliers). Malgré tout cela, la littérature haïtienne n’a jamais cessé d’exister. Il n’y a jamais eu d’interruption sur la ligne de la littérature haïtienne. Ça a toujours été continu, il y a toujours eu des écrivains, des écoles, etc. Chaque époque a donné ses écrivains phares. Et des thèmes spécifiques qui accompagnent l’époque.
Dans ce pays où les services de base manquent, comment expliquer une telle richesse?
Si on regarde attentivement, les moments de crise n’ont pas fait baisser la création comme les moments de calme ne l’ont pas fait augmenter. On dirait une ligne parallèle à la réalité politique et sociale. Contre vents et marées, la création continue. Le romancier Jacques Stephen Alexis a dit Si les Haïtiens ont échoué en politique, ils ont réussi en littérature. Pas seulement la littérature mais également, la peinture, la musique et la danse. Comme si l’art était cet oxygène qui permet au pays de respirer quelle que soit la situation, quelle que soit la pression qu’on exerce sur le corps social.
Le thème du Salon: «Haïti, des Amériques à l’Afrique» évoque quelles notions pour vous?
C’est assez rare qu’on donne comme thème un lieu. Généralement, c’est une idée. Mais peut-être qu’on voulait de plus en plus associer Haïti à l’Afrique et, comme on sait, dans les Caraïbes, les deux pays qui se rapprochent le plus de l’Afrique sont Haïti et Cuba et étonnamment ce sont les deux pays qui ont fait une révolution. Comme si ce lien donnait une force particulière à ces pays-là et les faisait tenir debout. L’histoire, le passé… ce sont des mots extrêmement riches. Peut-être que Haïti se croit assez fort pour être un résumé de ce continent. De façon plus raisonnable, comme étant une résultante de la traite négrière, toutes les tribus presque étaient représentées en Haïti. La plupart des grandes régions africaines ont des raisons d’être en Haïti. Par exemple, on parle de la Guinée quand on évoque la mort: quand on meurt en Haïti, on dit qu’on retourne en Guinée. On parle du Bénin, car c’est de là-bas que vient le vaudou. On parle du Sénégal parce que pendant la dictature de François Duvalier, des professeurs haïtiens sont allés enseigner au Sénégal. Beaucoup de poètes aussi sont partis là-bas. Donc il y a un lien entre des contrées complètement différentes parfois. Ce qui fait que Haïti, même si l’espace, le lieu est réduit par rapport au continent africain, se trouve être un résumé, un condensé de cette Afrique-là.
» LIRE AUSSI – Rentrée des académies: découvrez le discours poignant de l’immortel Dany Laferrière
Le principal temps fort parmi d’autres de ce salon est la rencontre avec Éric Fottorino autour de «votre œuvre, vos rêves, vos colères…»?
Oui, il y a plusieurs temps forts en général. Il y a aussi le temps fort que le public va désigner comme son temps fort. Mais sur le programme, il y a la conversation que je vais avoir avec Éric Fottorino. L’idée est une conversation sur l’ensemble de mon parcours d’écrivain, les choses qui m’ont travaillé, qui ont rejoint ma sensibilité aussi et c’est assez large. C’est un parcours de cosmopolite et de lecteur cosmopolite. Puisque je lis à peu près toutes les sensibilités. Pas tous les livres mais toutes les sensibilités. L’idée principale pour moi, c’est de montrer qu’on peut naître à Port-au-Prince, passer son enfance à Petit-Goâve, son adolescence à Port-au-Prince, cela ne nous empêche pas d’avoir une sensibilité universelle. Cela n’empêche rien et je crois qu’Haïti est très bien placé pour cela. Parce que si les pays africains -les grandes tribus africaines- étaient présentes en Haïti par les esclaves, importés, les grandes nations colonialistes (l’Espagne, l’Angleterre, la France) l’étaient aussi. Ce qui en fait un condensé de l’universel. Le goût de l’universel nous habite naturellement.
Est-ce que le fait d’avoir un Haïtien élu à l’Académie française contribue à cette visibilité des auteurs haïtiens en France depuis quelques années?
C’est possible. C’est comme l’eau dans une marmite qu’on met sur le feu. À un moment donné, c’est l’ébullition. On ne devient pas écrivain simplement parce qu’on est voisin d’un écrivain. Les maisons d’éditions qui ont publié des auteurs haïtiens sont aujourd’hui récompensées. Leurs œuvres figurent sur les listes des prix littéraires. Ce fut un long combat. Mais il existe dans l’histoire de la littérature haïtienne des moments de triomphe comme à l’époque de Frédéric Marcelin, bien avant l’école de la Ronde. Les écrivains haïtiens ont toujours publié en France. Louis Joseph Janvier, Anténor Firmin (qui ont chacun publié une étude sur le racisme). De l’égalité des races humaines fut écrit en réponse à l’essai violemment raciste de Joseph-Arthur de Gobineau L’Inégalité des races humaines), la seule réponse était venue d’Haïti. Maintenant, est-ce que ce n’est pas tout ça qui fait que l’on accepte qu’un Haïtien soit à l’Académie française? Est-ce que mon entrée au sein de cette grande institution a jeté la lumière sur l’ensemble de la littérature haïtienne? c’est bien possible. Mais ça n’a pas au fond une si grande importance. C’est le livre qui compte et tous ces jeunes gens qui écrivent malgré les catastrophes naturelles ou politiques.
Au début, il y avait peu de maisons d’édition qui les publiaient?
Il faut ajouter aussi comme facteur bénéfique le festival «Livres en folie» à Port-au-Prince qui se tient chaque année réunit plus d’une centaine d’écrivains et des milliers de lecteurs. Être écrivain, ce n’est pas le fait de publier trois recueils de poèmes dans sa vie, mais d’essayer d’avoir une constance. «Livres en Folie» stimule énormément les jeunes écrivains. Le festival «Étonnants voyageurs» également s’est déroulé à plusieurs reprises en Haïti. Cet événement avait commencé avec les écrivains Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, Yanick Lahens, etc. Nous étions invités à ce magnifique festival qui nous a fait connaître bien avant l’explosion des romanciers haïtiens en France. La littérature haïtienne a commencé durant l’époque coloniale. C’est une très longue histoire dominée par les poètes mai qui comprend aussi des critiques aussi, des essayistes, des journalistes, des libraires. Les jeunes romanciers comprennent qu’ils doivent mieux soigner leurs œuvres, et les éditeurs se professionnaliser de plus en plus. Du côté de la critique et de la librairie, le niveau a toujours été bon. On a toujours une bonne revue quelle que soit l’époque..Ils comprennent tout cela. C’est aujourd’hui le plus puissant courant littéraire de la francophonie et c’est le moment de le dire, quand Haïti s’apprête à plonger dans un vide huilé.
Louis-Philippe Dalembert a été sélectionné plusieurs fois pour son roman Mur Méditerranée. Il a obtenu le Prix de la langue française. C’est son année?
Oui. Tout à fait. Il était sur le Goncourt aussi. Et finaliste du Goncourt des lycéens. Il aurait pu l’avoir. C’est le genre de sujets que les jeunes aiment bien. Les choses corsées.
L’éclosion d’une flopée de ces nouveaux auteurs ne cache-t-elle pas du coup certains pionniers comme René Depestre ou Jean Métellus de regrettée mémoire?
Non! Pas du tout. Le premier Prix d’Ormesson récompensant Jacques Stephen Alexis a attiré l’attention sur son œuvre magnifique. Et on espère qu’un jour Gallimard va se décider à mettre tous ses textes en poche. Les éditeurs sont essentiels dans cette démarche de réhabilitation. René Depestre a eu de longues décennies. Les jeunes peuvent le réactiver en le citant souvent par exemple. Dans tous mes écrits, je cite plein d’écrivains: Carl Brouard, Roussan Camille ou Émile Roumer. «La littérature c’est le don des morts», comme l’a dit l’Académicienne Danièle Sallenave. Les trois quarts des livres que nous lisons sont écrits par des gens qui sont morts. Les écrivains ne sont pas nés d’eux-mêmes non plus. C’est la première chose à apprendre: on ne naît pas de soi. Il y a toujours une lignée. D’ailleurs, je ne cesse de rappeler la lignée tout le temps. Parce que c’est ça qui est intéressant, c’est l’intertextualité, le fait que la plupart des écrivains écrivent dans une salle où il y a, même minuscule, une petite bibliothèque. C’est de là que vient un écrivain. C’est sa patrie. La bibliothèque, c’est le premier pays de l’écrivain. Donc il est entouré de morts. Il les consulte et quand il écrit, il les a en tête et il continue le chemin. On pourrait même faire des jeux: par exemple chaque écrivain nouveau prend un écrivain disparu et continue à le faire connaître. C’est bon pour nous. Pour tout le monde. Donner la plus grande variété de sensibilités à lire, c’est extraordinaire. Plus il y a de livres importants, plus la littérature durera.
Salon du livre haïtien, samedi 30 novembre et dimanche 1er décembre, mairie du 15e arrondissement. Tout le programme sur salondulivrehaitien.com
🌸
L’écrivain, les mots et le miroir
entrevue avec Serge Pallascio, Cap-aux-Diamants
Hiver 2020
Dany Laferrière est un passeur de mots et de sens. C’est aussi un nomade aux identités multiples. De Petit-Goâve à Port-au-Prince, le petit-fils d’une grand- mère devient le fils d’une mère. D’Haïti à Montréal, il devient écrivain. Du carré Saint-Louis à Paris, il rejoint le groupe
sélect des Immortels de l’Académie française. On comprend mieux dès lors cet envoi qui amorce son Je suis un écrivain japonais « À tous ceux qui voudraient être quelqu’un d’autre ». Cap-aux-Diamants rencontre l’écrivain Dany Laferrière qui avoue sans ambages : «J’ai tout fait pour être quelqu’un d’autre et peut-être même n’en suis-je pas encore revenu».
Serge Pallascio : Lorsque le poète Arthur Rimbaud écrit «Je est un Autre», comment interprétez-vous cela?
Dany Laferrière : Nous sommes tous devant un miroir. Nous sommes des imitateurs. Ce que nous croyons être notre nature profonde n’est qu’une image que nous recueillons des autres. J’ai tout fait pour devenir un écrivain, et même un écrivain japonais. J’aime beaucoup le
haïku.
S.P. : Vos récits sont très fragmentés. Dans Je suis un écrivain japonais, il y a 55 fragments. Dans L’énigme du retour, il y a 60 fragments. Dans Journal d’un écrivain en pyjama, il y a 202 fragments. Mais contrairement aux deux premiers où les fragments sont accompagnés d’un titre, dans le Journal, ils sont numérotés à la manière d’un scénario de cinéma. Qui plus est, dans votre dernier livre, Autoportrait de Paris avec Chat, vous proposez une interaction dynamique entre l’image et le texte. Peut-on dire que vos livres sont de plus en plus du cinéma en papier?
D.L. : J’aime la mixité, ce qui est hybride. Mais attention! tout ce qui est image n’est pas nécessairement cinéma. J’aime beaucoup la peinture. Elle est très présente dans mes livres. Dans Le goût des jeunes filles, que j’avais dédié à Pedro Almodóvar, on retrouvait un scénario avec son découpage technique et son générique. Un jour, j’ai compris qu’on pouvait tout faire avec les livres. S’inspirer de la peinture ou du cinéma. Mettre en scène des personnages dans des paysages non pas à la manière de Balzac, mais plutôt griffonnés. Il faut que le lecteur se retrouve dans le livre.
S.P. : Imaginons un triangle équilatéral dont vous êtes le centre. Quels sont les trois référents identitaires qu’on retrouve aux extrémités?
D.L. : D’abord, ma grand-mère qui occupe une place très importante dans ma vie. Ensuite on retrouve l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui a inspiré une grande partie de mon œuvre. La troisième pointe du triangle c’est l’Académie française où je côtoie des esprits intéressants et déliés avec lesquels je discute de définition de mots, de culture et de voyage, mais aussi de littérature et de grammaire. C’est un événement assez exceptionnel dans ma vie parce que je suis passé du côté de celui qui écrit avec les mots à celui qui peut leur donner un sens nouveau. Je suis de l’autre côté du miroir.
S.P. : Quelle est votre perception de la littérature en 2019?
D.L. : Je lis ce que j’ai envie de lire et ce que je ne lis pas n’existe pas. Si les gens s’intéressent à ce point aux blogues, aux médias sociaux, peut être découvriront-ils le plaisir de lire. Qu’avons-nous conservé du XIXe
siècle? Tout au plus une vingtaine d’écrivains. Peut-être en conserverons-nous une trentaine du XXe siècle. Le temps fait le tri.
S.P. : Rendre compte du réel ou inventer un réel autre que celui qui existe?
D.L. : Je ne sais pas si le réel existe.
S.P. : Si le réel n’existe pas, qu’est-ce qui existe?
D.L. : Je ne sais pas. Par exemple, une chaise n’existe pas; ce qui existe, c’est le désir de s’assoir. Si on ne s’assoit pas dessus, on ne sait pas c’est quoi. Tout ce qui est construit est artificiel, y compris la littérature parce que nous ne pouvons la faire qu’avec des mots qui sont une convention. Ou le réel existe ou il n’existe pas, mais, dans les deux cas, ce qui existe, c’est l’émotion dans la détestation ou l’acceptation. « Je chante pour passer le temps / Petit qu’il me reste de vivre » a écrit le poète Louis Aragon dans Le roman inachevé. Qu’en est-il d’écrire? » « Écrire pour se consoler » répond Dany Laferrière dans L’énigme du retour. Et d’ajouter ces mots qui résonnent encore aujourd’hui dans l’immensité architecturale du Musée national des beaux-arts du Québec. « Nous avons tous besoin de nous consoler, car nous sommes tous en exil de quelque chose. Si ce n’est pas du pays, c’est du temps qu’on a quitté. L’enfance me manque beaucoup plus que mon pays ».
Dany Laferrière en cinq temps
- Le fait historique qui a le plus bouleversé l’Occident : L’indépendance d’Haïti.
- L’intellectuel de référence : L’écrivain argentin Jorge Luis Borges.
- L’écrivain de fiction de référence : « Hélas! Victor Hugo ». Le mot est d’André Gide. Hugo a écrit beaucoup de choses ordinaires, mais plus qu’aucun autre il a écrit des choses extraordinaires. C’est une montagne qu’on ne peut éviter ».
- L’œuvre cinématographique de référence : « Deer Hunter (1978) de Michael Cimino ».
- Autoportrait : « Si je n’étais pas ce que je suis, j’aimerais être… » « Un écrivain dès le départ. Car on n’échappe pas à son destin ».
🌸
La voix mélodieuse du conteur
propos recueillis par Aliocha Wald Lasowski, dans Imaginaire et politique de la créolisation. Édouard Glissant et nous
7 août 2023
Entretien avec Dany Laferrière
dans un livre paru aux éditions de l’Aube
Aliocha Wald Lasowski : – À la suite de votre élection à l’Académie française, sous la Coupole en 2013, cher Dany Laferrière, vous avez prononcé un superbe discours le 28 mai 2015. Vous avez dit : « C’est un étrange animal que celui qui vit hors de sa terre natale. Sa condition d’exilé lui permet d’ourdir une littérature qui n’est ni tout à fait de là-bas ni tout à fait d’ici, et c’est là tout son intérêt. » Et vous avez poursuivi en ces mots : « L’un des apports les plus significatifs de l’exil dans la littérature, c’est la notion du retour. D’autant plus intéressant qu’il s’avère impossible dans la réalité. On ne retourne pas au point de départ car le mouvement est incessant. Ces écrivains de l’exil ont redonné un nouveau sens au mot voyage. » Comme est beau et bouleversant votre discours sur l’impossible retour et sur le mouvement incessant, sans fin, de l’écriture et de la vie comme déambulation.
Vous partagez là un même regard poétique et tragique, avec Édouard Glissant, lui sur la Martinique, vous sur Haïti, et que ressentent aussi tous les écrivains nomades et exilés. On pense aussi, bien sûr, le Cahier d’un retour au pays natal, de Césaire, paru en 1939. Et toute votre œuvre, Dany Laferrière, s’inscrit elle-même comme une traversée des diversités et des fractures du continent américain, entre le nord et le sud, entre le Canada, Miami et Haïti.
Le thème du retour est d’ailleurs présent dans plusieurs de vos livres, en particulier le roman L’énigme du retour, couronné par le prix Médicis et le prix international de littérature. Quel individu, à un moment donné de son existence, ne se sent pas un peu comme étranger à son propre pays, à sa propre famille ? Cette expérience du déplacement, tout être humain la vit d’une façon ou d’une autre. Loin de la surcharge politique d’Haïti, vous montrez Haïti dans L’énigme du retour davantage dans sa vraie réalité, multiforme, couleurs, saveurs, bruits. Le pays tel qu’il est, sans son corps gouvernemental, mais dans ses replis les plus divers. D’ailleurs, au final, vos réflexions sur l’exil offrent cette diversité, car vous abordez ce thème avec contraste et contradiction, sans limiter ou réduire la variété de cette expérience : peut-on vivre, se penser, hors de soi et hors de l’autre ?
Dany Laferrière : – J’ai cru, au début, que c’étaient deux situations différentes : penser et vivre. Que la vie était dans le mouvement, et la réflexion dans l’immobilité. Mes premiers livres obéissaient à ce schéma. Il y avait toujours un personnage dans l’action, et un autre assis ou couché. Je me sentais peut-être plus vivant quand je réfléchissais que quand je déambulais parmi les fantômes. J’étais toujours ici et ailleurs. Je me souviens de ces interminables discussions avec des amis, à propos de Glissant, et cela à des moments critiques, où la dictature était à son zénith. Glissant, je veux dire ses réflexions débordantes d’énergie, nous semblait plus présent alors que les notions de chaud et de froid.
Aliocha Wald Lasowski : – Vous qui avez quitté Haïti à l’âge de vingt-trois ans, comme Glissant a quitté la Martinique à dix-huit ans, et vous qui avez reçu le prix Carbet de la Caraïbe en 1991, prix fondé par Glissant, que vous évoque la figure d’Édouard Glissant ?
Dany Laferrière : – Après toutes ces années à l’imaginer, le rencontrer, à l’occasion du prix Carbet fut un choc. Vu de Port-au-Prince, il m’avait semblé imposant, et bien sûr il est de grande taille, mais j’ai immédiatement reconnu l’enfant en lui. Édouard dans Glissant. En ce sens, il est très différent des autres intellectuels de la Caraïbe qui cherchent toujours à s’imposer. Il a tout de suite voulu qu’on se tutoie, et me gardait toujours une place, près de lui, durant les repas.
J’ai vite compris que c’était une façon aussi de saluer Haïti, un pays qui lui était cher. Il pestait parfois contre son bordel, mais restait attentif à ses élans. En ce sens, il me faisait penser à Derek Walcott. Lui qui est, bien sûr, un grand esprit du monde, il a quand même réussi à garder ce goût du plaisir et ce sens de la légèreté.
Malgré toutes les grandes responsabilités et les engagements multiples, malgré la charge de la pensée puissante de sa littérature, de la théorie de l’opacité à celle de la créolisation et du Tout-monde, malgré, enfin, le corps physique imposant (la moustache, les longues jambes), Glissant reste (il est toujours au présent) un être émerveillé. Cela fait un penseur fiévreux. Glissant était d’une très grande tendresse aussi, avec tous les gens qu’il croisait, ami proche ou anonyme. Il avait une grande conscience des autres. Je sens d’ici un certain agacement de Glissant face à tous ces superlatifs que je lui accole. Ma honte, c’est de ne pas l’avoir fait de son vivant.
Aliocha Wald Lasowski : – Quelle était sa personnalité ?
Dany Laferrière : – Quand je l’ai connu, il aurait pu continuer son œuvre, de façon plus tranquille. Non, Glissant s’était mis au service des autres : au service, par exemple, du prix Carbet qu’il avait fondé, ou encore du grand musée dont il avait le projet. Quel investissement de sa part pour la Martinique, la Caraïbe et le Tout-monde. De tout cela, Glissant avait le souci et le sens du partage. Même chose du côté de ses lectures, comme sa magnifique interprétation de William Faulkner. Ce sont avant tout des lectures de partage et d’échange.
Aliocha Wald Lasowski : Quel portrait retenez-vous de lui ?
Dany Laferrière : – Avec sa voix douce et mélodieuse, Glissant était très courtois et chaleureux. Parfois même, il me faisait penser à l’immense conteur Jorge Luis Borges : comme lui, Glissant avait cette façon de pencher la tête, pour vous dire que ce n’est pas une affirmation, mais une question. Une certaine complicité avec son voisin de table. Ce soir-là, on a évoqué le cinéma italien, Fellini, Visconti, Rossellini surtout, et les autres, pour découvrir que toute notre foutue sensibilité se retrouve dans Nous nous sommes tant aimés de Scola.
🌸
Dany Laferrière : « Un écrivain se souvient qu’il est d’abord un lecteur »
Dany Laferrière : « Un écrivain se souvient qu’il est d’abord un lecteur »
Propos recueillis par Catherine Chaillet
L’académicien Dany Laferrière, Prix Médicis 2009, préside cette année la huitième édition de Livres dans la Boucle, du 15 au 17 septembre. « J’attends beaucoup de Besançon, dit-il, en échange je lui offre toute l’énergie dont je disposerai à ce moment-là. »
Vous avez écrit, en tant que président de cette 8e édition de Livres dans la boucle, le festival du livre de Besançon, ville où vous êtes déjà venu, un très joli texte de poésie et de voyage. Que souhaitez-vous retrouver dans ce déplacement ?
« L’une des choses qui me poussent au voyage, c’est le goût de la surprise. Je ne m’attends jamais à retrouver le même paysage, ni peut-être les mêmes visages. Tout sera donc différent, et mes émotions encore plus vives. »
Que représente la présidence de ce festival du livre ?
« Je n’ai aucun goût pour les fonctions officielles. Ce que je peux promettre c’est d’être un flâneur dans ce magnifique village du livre où je croiserai des enfants au regard curieux, de vieilles dames aux lèvres gorgées de toutes les sensualités de l’alphabet, des écrivains plus légers que l’hélium, parce que délestés pour un moment du goût d’écrire, mais toujours avides de converser, ce que je ferai volontiers en leur compagnie. Je voudrais être le plus disponible de tous. Un écrivain dans un salon du livre se souvient qu’il est d’abord un lecteur, et qu’il ne porte pas ici le fardeau des mots, mais la joie des rencontres possibles. »
« Cela touche à tant de sensibilités diverses »
En quoi ces manifestations autour de la littérature sont-elles nécessaires ? Ou pas ?
« Cela touche à tant de sensibilités diverses, des écrivains qui se croisent, des éditeurs qui se racontent, des lectrices et des lecteurs qui se tiennent la main pour faire une jolie ronde autour du feu, comme au temps des premiers récits. Tous ces rêveurs se rencontrent dans ce lieu secret, fréquenté par ceux qui pratiquent la lecture ou l’écriture, à l’insu des censeurs en tous genres. Cette fête du livre est d’abord nécessaire pour un métier, celui de l’écriture, souvent par cette solitude qui n’est pas toujours une amie. Les lecteurs viennent aussi pour constater que les livres sont encore faits par des artisans fiévreux. Est-ce pourquoi on passe tout ce temps à se parler, à se toucher, ou à prendre un verre de vin en évitant d’aborder le sujet de l’écriture, car une petite vacance est nécessaire. »
Vous écrivez aussi en littérature jeunesse ? Que dire à un enfant, un adolescent pour l’engager à lire, à sortir des écrans ?
« C’est déjà beaucoup de lui écrire des livres. J’ai fait la plus grosse part. Le reste est à ses parents, ses professeurs, surtout ses amis. Un enfant a plus d’influence sur un autre, car l’enfance est un club exclusif où l’accès est si difficile pour un adulte. On sait que l’enfant n’obéit pas, il imite. Il suffit de lire en sa présence, et de déposer discrètement des livres sur son parcours. Une fois j’ai répondu à une dame attristée de voir son fils si dégoûté de la lecture ‘‘ Essayez l’écriture.’’ Elle m’a pris au mot, et quelques années plus tard, elle m’a remis, fière, un mince recueil de poèmes de son fils. »
« Certaines choses bougent dans nos mentalités si lentement qu’on a l’impression qu’elles sont immuables »
Vous publiez Petit traité du racisme en Amérique, pourquoi est-il encore essentiel de parler du racisme aujourd’hui ?
« On n’a qu’à être sensible à ce qui se passe autour de nous pour le savoir. Certaines choses bougent dans nos mentalités si lentement qu’on a l’impression qu’elles sont immuables. Mais j’ai senti depuis quelque temps un léger vent de fraîcheur. J’espère que dans le sillage de tout ce fécond brassage concernant les genres, les sexes, les notions de trans, de binaire ou non binaire, il y aura aussi une jolie révolution, dont j’ignore encore la nature, à propos de la notion de race. Et c’est peut-être notre dernière chance d’effacer cette infamie qu’est le racisme de notre mode de vie. »
🌸
Dany Laferrière, le dessinateur de métaphores
Louis-Martin Savard, Nuit blanche
Hiver 2023
Quand l’encre de Chine, le Sharpie et le Stabilo remplacent la vieille Underwood, l’image poétique est à prendre au premier degré.
L.-M. S.
Dès la parution de son premier roman au milieu des années 1980, Dany Laferrière s’intéresse à la dimension physique du métier d’écrivain. Qu’il soit attablé dans la cuisine d’un modeste logement en pleine canicule ou caressé par une brise bienveillante, assis sur un banc de parc, le corps tout entier du romancier est souvent décrit comme participant à l’expérience totale de l’écriture.
La création littéraire prend parfois même l’aspect d’une étonnante pratique sportive où les doigts tapant sur les touches d’une vieille Underwood s’activent au rythme d’une épuisante performance athlétique.
Avec la sortie de sa quatrième et de sa cinquième œuvre dessinée, la machine et le clavier sont à nouveau laissés de côté par l’auteur, cela à la faveur d’outils qui engagent vers des méthodes scripturales beaucoup plus artisanales, beaucoup plus charnelles, où les images remplacent les descriptions et où le texte est tracé à la main.
DU DESSIN AU MONTAGE GRAPHIQUE
Contrairement à Autoportrait de Paris avec chat, à Vers d’autres rives et à L’exil vaut le voyage, qui revêtent davantage l’aspect de grands cahiers à dessins, Sur la route avec Bashō4 et Dans la splendeur de la nuit5 abordent la mise en page autrement. Le format des livres est plus conventionnel, plus compact, mais aussi on remarque un emploi plus élaboré du montage graphique. Véritablement, on constate une recherche dans le cadrage des images, le jeu entre les échelles de plans et le raccord des séquences. Ce changement dans l’approche du visuel a ainsi pour effet favorable de dynamiser la trame des illustrations qui s’enchaînent, cela sans nuire à cette particularité d’objet « fait main » qui, certes, n’est pas sans attraits.
Dans Sur la route avec Bashō, le narrateur est un personnage se nommant Caméra et c’est par le prisme particulier de sa lentille que nous est montré le récit, un récit fait de brèves scènes hétéroclites aux couleurs vives. Cette vigueur sur le plan chromatique peut d’ailleurs rappeler l’art du peintre haïtien Philomé Obin, voire celui du très célébré Jean-Michel Basquiat, artiste au sujet de qui Laferrière signe notamment un pastiche très réussi.
Parlant de célébrités, Caméra choisit de nous en présenter, toutes disciplines confondues, un important florilège. Du peintre Henri Matisse aux tennismen Roger Federer et Rafael Nadal, en passant par le saxophoniste de jazz John Coltrane ou la poète Sylvia Plath, pour ne présenter que ce très mince éventail, les noms s’enchaînent presque à la vitesse d’une pellicule devant la lumière d’un projecteur.
Mêlés à ces gens connus émergent des individus anonymes, des plans d’ensemble montrant des foules, des natures mortes ou des plans si rapprochés qu’ils en viennent à transformer leur sujet en œuvre abstraite. D’une impitoyable objectivité, Caméra montre tout, sans désir apparent d’ordonner ou de hiérarchiser. Et cette matière picturale qui nous est offerte, ces coloris hyperboliques parviennent à littéralement saturer notre capacité à en prendre davantage.
Mais tel que l’affirmait Laferrière dans son Journal d’un écrivain en pyjama : « Ma technique, je l’ai piquée au peintre primitif. Il procède par intoxication. Il ne s’adresse pas à l’intelligence, mais aux sens6 ». On l’aura deviné, ces dessins que cadre Caméra ne semblent donc pas répondre à la logique d’une implacable structure, mais plutôt à une sensibilité tout instinctive.
UN CAHIER DANS LE CAHIER
Environ à mi-chemin du récit surgissent deux pleines pages sur lesquelles se déploie une photographie de ce qui semble être la véritable table de travail de Laferrière. On y observe des stylos, des feutres, des crayons, des bouteilles d’encre et de pigments de couleurs, mais également un cahier grand ouvert divulguant deux pages ne se trouvant nulle part ailleurs dans le livre.
« L’image fixe provoque des émotions beaucoup plus complexes que des images en mouvement. » Ici, l’effet de surprise opère avec une efficacité redoutable. Les quatre coins du cadre semblent exploser pour dévoiler un hors-champ où se retrouvent les outils liés à l’esthétique visuelle de cette entreprise littéraire que l’auteur peaufine depuis quelques années et que le lecteur, lui, tient entre ses mains.
« Voilà une chose à laquelle je ne m’attendais pas cette amitié avec Bashō. Je ne m’étendrai pas non plus sur cette relation avec un poète mort depuis si longtemps déjà. »
Sur la route avec Bashō
UN ROMAN SUR BASHŌ ?
D’une part, ce n’est pas véritablement un roman, sinon au même titre que l’auteur d’origine haïtienne est un écrivain japonais. D’autre part, le livre ne s’intéresse pas de manière directe à la vie ou à la poésie de Bashō. Le lien entre le poète et le contenu de ce « roman » est donc plutôt subtil.
Oui, on y trouve, retranscrits, certains de ses textes. Il y a aussi un évident goût pour le laconisme dans la formulation, une façon de tenter de cristalliser le réel dans sa plus pure expression, un principe de création avec lequel une comparaison avec le haïku est envisageable.
« Parfois, je lis, toujours le même livre. Je l’ouvre pour me retrouver dans un haïku de Bashō. C’est là que j’aimerais vivre, dans un vers de Bashō7. »
Une chose est certaine, il ne s’agit aucunement d’un roman verbeux. Les mots sont employés avec parcimonie. La langue écrite s’efface pour laisser la place à des illustrations qui vont bien au-delà de la description, dessins qui parviennent à se substituer à l’image poétique, peut-être parce que la vue d’une idée peut parfois rendre obsolète l’utilité des sous-titres.
« Bashō ne voit pas le paysage comme un géographe. Il ne perçoit que des couleurs8. »
Le lecteur pourrait ici se demander : « Mais que l’académicien veut-il bien me raconter? » Car le texte occupe une place que l’important réseau d’images tend à souvent occulter. Alors, quoi penser? Et si on regardait ces dessins comme on lit une phrase ? Et si on interprétait ces traits et ces cercles comme d’ambiguës métaphores? Et si on laissait venir à nous les idées que connotent ces personnages aux contours indéfinis? Et si les phrases n’étaient finalement que le dessin d’une main retranscrivant une histoire dont on est le seul à connaître la clé ? Et si on écoutait ce conseil que nous prodigue Caméra, selon lequel « on n’a pas toujours tort de prendre les choses au premier degré, récupérant au passage [notre] cœur d’enfant ».
« Je me suis toujours demandé ce qu’exigent de nous tous ces crépuscules qui se sont logés en nous. Qu’ont-ils fait de nous ? Tout ce noir. »
Dans la splendeur de la nuit
DE LA LUMIÈRE À L’OBSCURITÉ
Dans Sur la route avec Bashō, l’action se déroule principalement le jour. Le soleil sur la page couverture nous le suggère, aussi la présence du personnage Caméra sous-entend l’importance d’un éclairage adéquat.
Dans la splendeur de la nuit nous invite à une escapade nocturne faite d’échos et de fantasmagorie en plein cœur d’un arrondissement défavorisé de Port-au-Prince. Ironiquement, cette œuvre, publiée dans la collection « Points Poésie » chez Seuil, collection dirigée par Alain Mabanckou, ami de Laferrière, révèle un caractère narratif beaucoup plus important que Sur la route avec Bashō, qui affiche l’étiquette « roman ». De toute évidence, le principal intéressé s’amuse avec les appellations désignant les divers genres littéraires.
Le point de vue proposé est celui d’un jeune poète encore adolescent : « [P]ersonne ne me croit quand je dis que j’ai seize ans et que je suis poète ». Ce narrateur déambule au gré d’autres personnages : des amis ou des noctambules rencontrés par hasard.
Parmi ceux-ci, il y a Marlon, ancien camarade de classe fou de la musique de Little Richard. Il y a aussi Mao qui, dans les rues violentes de son bidonville, rêve de gloire littéraire et qui recevra une longue lettre d’un vieil écrivain allemand, Gunther, l’invitant à Berlin.
On fait également la connaissance d’un sculpteur trop pauvre pour s’acheter du matériel, qui prospecte les rues malfamées de la capitale à la recherche de déchets qu’il pourra transformer en œuvres d’art.
Se confondant avec ces personnages, surgissent des animaux totems : un hibou devenant grand-duc, un cobra et un jaguar issu de la jungle du Douanier Rousseau. Et surplombant cette faune en quête de sens et de vérités, cette présence venue de loin dans le temps et dans l’espace, celle du poète chinois Li Po tenant une tasse de thé à la main et dont les vers parviennent à décrire la vie de la Cité-Soleil en plein cœur de la nuit.
« As-tu déjà voyagé dans une couleur ? Tu arrives dans un quartier où règne le bleu, où tout est bleu, même les autres couleurs. Où l’on mange du bleu, boit du bleu. Et quand on a la fièvre on fait du bleu. Et où le coup de foudre se dit : prendre un coup de bleu. Et j’espère au bout du chemin un baiser bleu. »
Dans la splendeur de la nuit
DESSINER POUR PROLONGER LE SENS DES MOTS
« Quand on tombe sur un livre on lit un écrivain mais quand un lecteur nous raconte un livre c’est lui qu’on lit. »
Sur la route avec Bashō
En introduction, nous avancions que la présence des dessins dans l’œuvre de l’auteur depuis maintenant cinq livres pouvait être interprétée comme un prolongement du corps à travers l’écriture. À bien y réfléchir, peut-être serait-il plus judicieux d’envisager cette vaste entreprise graphique comme une extension de l’écriture elle-même.
Les illustrations, les couleurs qui s’opposent, les rotations du poignet traçant des cercles, la main incertaine derrière cette ligne droite mal assurée, tout comme les bavures de stylo, racontent à leur façon une histoire sur laquelle achoppe le texte.
Ce qui est visible est, en fait, souvent de l’ordre du non-dit. Et ce qui est écrit, c’est le lecteur perspicace qui le lira à travers les images.
🌸
Rien n’est plus artificiel que de faire apparaître un monde avec des lettres de l’alphabet… et pourtant, on crée des émotions plus fortes que la vie.
— Dany Laferrière
Dany Laferrière : « C’est à Montréal que je suis né écrivain »
propos recueillis par Léonard Desbrières, Le Parisien (Week-end)
12 avril 2024
Alors que s’ouvre aujourd’hui, à Paris, le salon du livre, avec pour invité d’honneur le Québec, voici notre sélection d’ouvrages engagés, inspirés ou envoûtants, venus de la Belle Province.
L’académicien Dany Laferrière, installé à Montréal depuis 1976, y a signé, fin 2023, Un certain art de vivre, recueil de maximes et pensées poétiques. Il nous offre une carte postale intime et littéraire de sa terre d’adoption.
Il y a près de cinquante ans, vous quittiez Haïti pour le Québec, quel souvenir gardez-vous de ce moment ?
Dany Laferrière Je débarque dans un Montréal en pleine effervescence en raison des JO. Quelques mois plus tard, le Parti québécois de René Lévesque arrive au pouvoir, poussé par les poètes, les musiciens, les chanteurs, les écrivains qui mènent depuis des années la Révolution tranquille. Le Québec entre dans la modernité et moi, je découvre un nouveau monde. Je fais pour la première fois l’expérience d’une liberté totale, loin de la dictature.
Je découvre aussi un pays où la nuit existe. Il y a une folie ambiante, des corps qui exultent. L’été québécois est le plus beau du monde, puisque c’est un été qui a connu l’hiver. Mais c’est aussi la confrontation avec la réalité : il me faut une clé pour ma chambre. En Haïti, ça n’existe pas. Je la perds cinq fois en un mois. Je suis bombardé de numéros. Téléphone, carte de crédit, assurance sociale… C’est enfin la première rencontre avec la solitude. Douloureuse parfois, mais plaisante, aussi, car elle appelle l’écriture.
C’est d’ailleurs là-bas que débute votre carrière littéraire…
J’ai l’habitude de dire que c’est à Montréal que je suis né écrivain. En 1985, j’écris Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.Je ne savais pas si c’était un grand livre, mais je savais qu’il ferait parler de lui.
Le lendemain de sa parution, je suis reçu chez la journaliste Denise Bombardier, et je dois répondre de mes provocations. Mais je m’en suis plutôt bien sorti !
Quel regard portez-vous sur la littérature québécoise ?
Elle est incroyablement sous-estimée. Elle est d’une richesse et d’une beauté rare. Comme toute littérature, elle est surtout en mouvement perpétuel, pleine de contradictions et d’oppositions. Elle est rurale avec des romancières comme Germaine Guèvremont ou Anne Hébert. Elle est urbaine, crue, furieuse avec Marie-Claire Blais et Réjean Ducharme. Elle est poétique avec Gaston Miron et Hélène Dorion. Elle est sauvage avec Gabrielle Filteau-Chiba.
Quels livres conseilleriez-vous pour nous immerger dans cette culture ?
J’ai écrit Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongopour raconter mon Québec. Mais personne ne peint mieux l’âme québécoise que Gaston Miron dans son recueil de poésie L’Homme rapaillé.Lisez aussi Réjean Ducharme, dont les romans ont été republiés dans la collection Quarto. Dans L’Avalée des avalés,il déploie un style populaire, gouailleur mais très travaillé.Un peu à la manière de Céline. Il est l’incarnation d’une langue québécoise toujours en train de refaire le monde, le monde du français.
🌸
« C’est le dieu vaudou qui m’a fait entrer à l’Académie ! »
Propos recueillis par Alexandra Lemasson, Journal du dimanche
27 mars 2024
APHORISMES. L’écrivain fête ses cinquante ans d’écriture avec la parution d’un livre de haïkus, Un certain art de vivre, qui s’inspire de Bashō, poète japonais.
INTERVIEW
Certains écrivains gardent en eux une part d’enfance qu’ils chérissent. Dany Laferrière est de ceux-là. Auteur de 37 livres dont certains illustrés par ses soins, l’académicien né en Haïti, qui siège depuis plus de dix ans sous les ors de la Coupole, signe un nouvel opus aussi concis que réjouissant. Un certain art de vivre est composé de haïkus à la manière de Bashō, érudit japonais du XVIIe siècle, à qui le romancier, Prix Médicis 2009 pour L’Énigme du retour, a consacré un livre. De « L’Art de vivre à l’horizontale » à « L’Art de vivre » en passant par « L’Art des couleurs » ou « L’Art de quitter la fête », l’auteur égrène 21 chapitres qui sont autant de tentatives pour survivre au départ de Hoki, la femme aimée aux « yeux en lame de rasoir ». Tour à tour humoristiques, mélancoliques, insolites mais toujours poétiques, ces maximes offrent un condensé de l’œuvre de Dany Laferrière. On retrouve dans ces pages son narrateur seul dans un hôtel à Bornéo, où il lit, souvent dans sa baignoire, le poète Valery Larbaud, admire les couchers de soleil et pense sans cesse à Hoki :
« Pour l’instant je ne fais
Que rêver ou dormir
Et tout ça pour éviter
De penser à Hoki
Mais je pense à elle
Rien qu’en pensant à ça »
Alors il songe au monde tel qu’il va :
« Les gens pensent que les livres restent
Dans la bibliothèque la nuit
Alors qu’ils partent à la recherche
Des lecteurs endormis. »
C’était l’occasion pour nous de le rencontrer à l’Académie française.
Vous êtes élu en 2013 à l’Académie française où vous succédez à Hector Bianciotti. En quoi consiste votre activité au sein de cette prestigieuse institution ?
Elle consiste essentiellement à faire le dictionnaire et aussi à discuter avec mes collègues de tout et de rien. Ce tout, c’est ce qui concerne la langue, et ce rien, c’est la littérature. C’est aussi la camaraderie puisque l’une des qualités presque fondamentales requises à l’Académie française c’est d’être de bonne compagnie. Quand vous devez vivre avec des gens toute votre vie, mieux vaut que ce soit avec un minimum de civilité.
Sur votre épée est gravé le nom de Legba. Était-ce une manière de faire entrer un dieu vaudou à l’Académie ?
Ah non, c’est le dieu vaudou qui m’a fait entrer à l’Académie française ! Et c’est d’autant plus que Legba lui-même est le dieu qui se trouve à la porte. Il doit donc ouvrir celle-ci aux autres dieux quand il y a une cérémonie vaudou. D’ailleurs, la chanson le dit : « Legba : ouvre-moi la porte. » Il se tient à la frontière du monde visible et du monde invisible et permet aux mortels de passer d’un côté comme de l’autre.
Le mot « vaillant » vous a été attribué, pouvez-vous nous en dire plus ?
L’expression associée à ce mot est « à cœur vaillant courte épée », c’est-à-dire que je peux me rapprocher le plus possible de mon ami comme de mon ennemi. Je ne délègue pas les relations, ni les affections, ni les inimitiés. Je m’approche le plus possible pour voir dans les yeux la personne à qui je parle et contre qui je porte l’épée. Il se trouve que « vaillant » est aussi un mot haïtien particulier. Quand on parle du « nom vaillant » de quelqu’un, c’est de son nom de guerre qu’il s’agit. C’est souvent un nom secret qui dit une intimité très profonde. Ce nom est généralement donné par les autres, en ce qui me concerne par l’Académie française. Par exemple, le nom vaillant d’Haïti c’est « Dessalines », héros qui a fait l’indépendance du pays.
« Je ne voudrais pas ne pas mourir, d’autres l’ont fait avant moi ! »
Vous écrivez dans Un certain art de vivre : « En faisant de quelqu’un un immortel on le rend plus mort que jamais. » Qu’entendez-vous par là ?
Je trouve que la mort c’est l’honneur du vivant. Je ne voudrais pas ne pas mourir quand même, puisque d’autres l’ont fait avant moi ! En arrivant à l’Académie, j’ai voulu revendiquer et un peu désacraliser le mot « immortel ». Signifier que ce n’est pas pour échapper à la mort que je suis devenu immortel. À l’Académie les gens sont souvent très âgés, donc on ne parle jamais de la mort. Nous sommes une quarantaine d’individus enfermés ensemble jusqu’à la mort. Nous en avons de fait une très grande conscience ce qui, d’une certaine manière, lui enlève un peu de sa gravité. Disons que l’« immortalité » à l’Académie française est une conscience aiguë de la mort qui fait qu’elle disparaît du paysage. C’est pour ça que nous sommes immortels, parce que nous savons que nous devons mourir pour qu’il y ait une petite fête et que l’on accueille un nouvel académicien !
Vous êtes né en 1953 en Haïti, quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?
Le souvenir le plus lumineux de mon enfance c’est le visage de ma grand-mère. Je la revois en train de boire du café l’après-midi pendant que je suis assis et regarde les fourmis. C’est le souvenir que j’ai gardé parce que c’est le plus puissant symboliquement. Cette cafetière était rechargée comme une pile électrique, ce qui lui donnait beaucoup d’énergie. Il y avait aussi la petite fumée qui rappelle la lampe d’Aladin, le café noir qui rappelle l’encre et tout ce qui évoque la mythologie et les récits qu’elle racontait à la manière de Shéhérazade. Je ne sais pas si le fait d’avoir une image nette de cela dit que j’allais devenir écrivain. Si j’avais fait un autre métier je ne me serais pas souvenu de ça mais d’autre chose.
« Chaque fois que je rêve, cela se situe toujours en Haïti »
Quelle relation aviez-vous avec elle ?
Une relation de grande complicité. Il y avait une grande affection qui nous rapprochait et en même temps une certaine distance, et ce depuis l’enfance. On se parlait comme si on était deux adultes. On était vraiment sur un pied d’égalité dès le départ. Elle pensait que je connaissais des choses qu’elle ne connaissait pas, et inversement. C’était une femme intelligente qui discutait de la mort avec les canards. Il y avait notamment une cane qui l’agressait tous les matins avec ses couacs sonores. Je lui ai demandé pour quelle raison. Elle m’a répondu que c’était parce que celle-ci connaissait la date de sa mort et elle a ajouté : « Elle vient me la dire chaque matin, mais comme je n’ai pas l’air intéressée, ça l’agace. » Depuis, j’ai compris que les animaux ont souvent un gros ego !
À 23 ans, vous quittez votre pays d’origine et vous réfugiez au Québec. Pour quelles raisons ?
Je n’ai pas été explicitement exilé comme on pourrait l’imaginer lorsqu’on lit mes livres, mais j’ai dû partir. Mon camarade le plus proche, Raymond Gasner, avait été tué par le gouvernement. Il s’agissait alors de la dictature de Duvalier. Un colonel avait dit à ma mère que j’étais sûrement le prochain sur la liste. J’ai dû m’enfuir. Il y avait une dame à Montréal que j’avais rencontrée, qui est devenue par la suite une amie, qui m’a tout de suite envoyé un billet d’avion pour le Canada. Je suis donc parti.
Vous écrivez dans Un certain art de vivre : « Le dictateur m’avait jeté à la porte du pays / Pour y retourner / Je passe par la fenêtre du roman. » Qu’est-ce à dire ?
Certaines personnes, si vous les mettez à la porte, reviennent par la fenêtre. Quand il s’agit d’un artiste, il revient toujours avec plus de force, plus de présence. Il revient par les odeurs, les couleurs, la mémoire. Non seulement je reviens, mais je fais revenir tous ceux qui me lisent. C’est dangereux les artistes, il ne faut pas les brimer, après ils font des œuvres, lesquelles restent. Je suis sûr que Franco a été vraiment désolé le jour où Federico García Lorca a été assassiné parce qu’il savait pertinemment qu’il allait rester dans l’Histoire comme l’assassin de Lorca. Il faut donc être très gentil avec les artistes.
Qu’éprouvez-vous lorsque vous retournez en Haïti ?
Je me sens chez moi et je n’ai en réalité jamais quitté Haïti. Chaque fois que je rêve cela se situe toujours en Haïti, même si cela fait bien longtemps que j’ai quitté le pays. Je rêve toujours en créole et en Haïti. Et même les gens que je connais à Montréal, New York, Miami ou Paris, je leur parle créole et je suis aussitôt en Haïti. Même si ceux ne connaissent pas Haïti, je les place en Haïti, c’est très étrange.
Comment définiriez-vous votre exil au Québec ?
Je ne me sens pas exilé en fait. Je suis toujours chez moi partout où je suis. J’ai une conscience totale, définitive et exacte de cette situation. Je suis chez moi. Si je ne peux pas habiter le lieu, j’habite le temps. C’est pour cela qu’une grande partie de mes livres, y compris ceux sur l’enfance, sont écrits au présent. Je suis aussi chez moi dans mon passé. Donc je n’ai pas de définition de l’exil.
Il est vrai que je dois faire face à cette maladie de notre époque qui s’appelle l’identité. Tout est fait pour placer l’individu dans un temps, dans un lieu défini et mettre des frontières sans arrêt. Ce qui fait qu’on ne peut échapper au regard de l’autre, qui vous catalogue automatiquement. Je crois que tout individu est chez lui lorsqu’il peut mourir là où il se trouve. C’est pour ça que les touristes ne sont pas chez eux, parce qu’ils n’ont pas le sentiment qu’ils peuvent mourir en vacances. Dès que vous avez le sentiment que cela est légitime de mourir dans un lieu, alors vous êtes chez vous. C’est une étrange définition de la vie n’est-ce pas ?
C’est à Montréal que vous écrivez votre premier roman Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Quel en a été le déclic ?
Aragon disait : « Tous ces livres que j’écrivais du temps où je n’écrivais pas encore. » D’abord, le premier roman, est-ce vraiment le premier ? En tout cas celui-ci était le premier où Haïti n’était pas nommé. Et pour cela, il fallait parler d’un endroit que je connaissais. À cette époque-là, c’était ma chambre de la rue Saint-Denis, à Montréal, où se déroule une grande partie de l’action. Je découvrais alors la solitude, la nuit et le bonheur de retrouver un endroit qui était à moi. J’étais comme Virginia Woolf, persuadé de l’importance d’avoir une « chambre à soi ». Je venais d’un pays surpeuplé, d’une famille où il était impossible de s’isoler et, du jour au lendemain, je suis tombé dans un excès de solitude. Être seul dans une ville telle que Montréal, où il y a six mois d’hiver, si l’on ne sait pas quoi faire de sa sensibilité c’est compliqué. Pour un écrivain, en revanche, cela représente la possibilité de réfléchir. Il faut quand même quelques années pour s’habituer. Cela permet aussi de comprendre le temps et la durée, ce qui est fondamental.


🌸
Sous la coupole, le bruit du monde
propos recueillis par Jean-Marie Théodat, Revue Haïti Inter
16 janvier 2026

À l’occasion d’un entretien exceptionnel accordé à Haiti Inter, Dany Laferrière, membre de l’Académie française et figure majeure de la littérature francophone, se livre à Jean-Marie Théodat dans une conversation dense, lumineuse et profondément humaine. À 71 ans, l’auteur de L’énigme du retour apparaît plus que jamais comme un voyageur immobile, fidèle à ses racines haïtiennes tout en étant résolument tourné vers l’universel.
Dany Laferrière balaie, d’un revers de la main l’idée d’une ascension linéaire. Quand Théodat lui demande comment on devient « Dany Laferrière» l’écrivain répond sans hésiter : « Je fais Petit-Goâve–La Coupole, La Coupole–Petit-Goâve. Je suis en mouvement avec l’origine. » Pour lui, l’entrée à l’Académie française n’est pas un sommet. Ce n’est ni un couronnement, ni un aboutissement. Sa seule finalité, écrire pour voyager, rencontrer, converser. « Quand on écrit, dit-il, c’est comme si notre conversation nous précédait. À Tokyo, on vous parle de livres que vous avez écrits à Port-au-Prince. » La littérature, dans sa simplicité apparente, devient ainsi un passeport universel qui lui permet d’entrer partout en ami.
La tasse de café de sa grand-mère : origine d’un monde
Laferrière raconte sa première initiation au récit : une galerie en bois, une vieille dame immobile, une tasse de café, et les passants qui défilent.
« Tout a commencé par une tasse de café. L’odeur, la couleur, la saveur… et ce partage. »
Ce café devient métaphore : la conversation simple, répétée, quotidienne, qui crée le tissu même de la vie. C’est là qu’il puise encore aujourd’hui : dans le murmure des villes, les petites histoires, les voix qui montent par la fenêtre. Comme l’avaient fait les peintres primitifs: sa littérature ne sert pas à faire entrer le lecteur dans le tableau, ce sont les scènes du monde qui vous envahissent, qui vous «pénètrent», dit-il.
L’écrivain décrit son travail d’observation comme une oreille tendue vers le réel. attentif à la souffrance sociale, aux files d’attente pour manger dans Paris, aux gestes simples qui traversent les siècles. «Hugo parlait déjà de cela» rappelle-t-il. Les besoins essentiels, manger, parler, chercher un peu de tendresse, ne changent pas.

La littérature, un art artificiel… qui touche au vrai.
Pour illustrer sa conception de l’écriture, Dany Laferrière raconte à Jean Marie Théodat un souvenir d’enfance qui l’a marqué. Lors d’un anniversaire célébré à Petit-Goâve, sa grand-mère avait fait venir un magicien pour divertir les enfants. Alors que tous s’émerveillaient devant les tours — un bouquet de fleurs sorti d’un chapeau, des objets disparus puis réapparus — le jeune Dany n’était pas fasciné par la magie elle-même, mais par l’idée que tout cela reposait sur une illusion. Ce n’était pas la prouesse qui l’intriguait, mais la possibilité même de tromper le réel. Ce souvenir devient pour lui une métaphore de l’écriture : « Rien n’est plus artificiel que de faire apparaître un monde avec des lettres de l’alphabet… et pourtant, on crée des émotions plus fortes que la vie. »
En évoquant cette scène, Laferrière montre que la littérature fonctionne comme un tour de magie sophistiqué. Elle repose sur un assemblage de signes, de règles grammaticales, de structures inventées — bref, un artifice total — mais l’effet produit, lui, est authentique. L’émotion du lecteur, sa peur, sa joie, sa tristesse, dépassent souvent celles de la vie quotidienne. Pour Laferrière, c’est précisément cette tension entre l’artificialité de la forme et la vérité de l’émotion qui fait la force de la littérature.
Écrire est une construction minutieuse, un assemblage de mots et de grammaire. Mais le résultat, lui, est une vérité émotionnelle. Il évoque les moments de joie presque physique qui l’envahissent lorsque, seul dans sa chambre, il sent qu’une phrase « danse avec sa chaise ». L’écriture est un plaisir secret, parfois solitaire, mais profondément libérateur.
J’ai fait entrer la culture internationale dans la culture haïtienne.
Haïti et le monde : un aller-retour créatif
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Laferrière ne cherche pas seulement à porter Haïti vers le monde. Il affirme plutôt :« J’ai fait entrer la culture internationale dans la culture haïtienne. »
Qu’il s’agisse de faire traverser l’Océan à Li Po, le poète chinois, ou de se proclamer « écrivain japonais », Laferrière n’accepte aucune frontière identitaire. Il est haïtien et universel, montréalais et caribéen, lecteur du monde et témoin de son territoire intime. Le jeune adolescent qu’il fut corrigeait déjà Le Nouvelliste comme d’autres font des mots croisés. C’est ainsi qu’un jour, quelqu’un frappe à sa porte pour lui proposer d’écrire pour le journal. Le destin, chez Laferrière, est une surprise quotidienne, une rencontre inattendue, un glissement naturel vers ce pour quoi il est fait.
En 2025, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer fête ses quarante ans. Dans un sourire, il remarque que presque tous ceux qui publiaient au même moment que lui sont aujourd’hui disparus, tandis que ce « petit livre » continue de circuler dans le monde. Loin d’y voir une victoire personnelle, il y lit surtout la fragilité et la permanence du littéraire : ce qui a été écrit sincèrement, loin des modes, survit.
La sagesse de ne jamais conclure Dans cet entretien magistral, Laferrière rappelle que la littérature est un voyage sans fin. Il n’existe ni sagesse définitive ni conclusion à atteindre : seulement un mouvement perpétuel, une manière d’avancer en se transformant. Pour expliquer ce qu’il considère comme « la plus grande leçon du style », il s’appuie sur une chanson créole : « Twa fèy, twa rasin o, jete bliye, ranmase sonje » – trois feuilles, trois racines : jeter pour oublier, ramasser pour se rappeler. À travers ces gestes simples et universels, dit-il, se résume toute l’expérience humaine : laisser partir ce qui doit s’en aller et retenir ce qui mérite de demeurer.
De ville en ville, Dany Laferrière se déplace comme un lecteur feuillette un livre : attentif aux détails, ouvert aux surprises. Sa présence sous la Coupole n’a rien figé : elle amplifie au contraire sa liberté. L’entretien mené par Jean Marie Théodat révèle un homme en perpétuel déplacement, habité par la rumeur du monde et par la certitude que la littérature est la plus belle manière de se faire des amis partout.
Rien n’est plus artificiel que de faire apparaître un monde avec des lettres de l’alphabet… et pourtant, on crée des émotions plus fortes que la vie.
– Dany Laferrière
Hommage à Frankétienne

FRANKÉTIENNE N’EST PAS MORT
Dany Laferrière
Frankétienne n’est pas mort. Tout le monde s’apprête à dire qu’il vient de partir. Il n’est pas parti, il vient à peine d’arriver. Et ce que je dis là, ce n’est pas du tout une invention stylistique ni une sorte de boutade. C’est simplement que son oeuvre est une bombe à retardement. Quand il était vivant, il était l’arbre qui cache la forêt, la forêt de ses mots, de ses imageries, de ses simagrées.
Frankétienne n’était pas au courant de sa force. Toute vraie force est dépassée par elle-même, parce que c’est une force qui s’enchante d’elle-même […] Il est obstiné, persévérant, toujours en train d’apprendre. Et il a pris place là-bas, au plus haut possible.
Comme il aimerait bien qu’on le dise. Parce qu’il a chez lui ce côté, cette démesure de clown, qui est très importante dans son œuvre. Il danse au milieu de ses mots, il les invente, il invente sa grammaire, il invente aussi son vocabulaire. Et cette déflagration, qui est disons postée ultérieurement, va se faire d’abord à commencer avec l’université.
Mais on a étudié Frankétienne en face de Frankétienne, et ce n’est pas la bonne affaire, parce qu’il est tellement dictatorial. Et c’est ça, son oeuvre : un peu opératique, couvrant tous les arts. Il voulait être musicien, il l’a été d’une certaine manière ; il a chanté. Il voulait être sculpteur, il l’a été. Il voulait être peintre, il a fait sept mille tableaux, dit-il. Il voulait être écrivain, il a fait soixante-dix livres. Il est trop. Et chaque fois qu’il tombe sur une thésarde ou un thésard américain, souvent d’une université bon chic, bon genre, il l’englobe, il l’avale. C’est intéressant de voir la lecture des oeuvres de Frankétienne sans Frankétienne. Il regarde par-dessus l’épaule de ces jeunes gens pour voir comment ils vont faire tout seuls avec cette marée, cet océan, cet énorme océan, comme il l’a été. Et il n’y a pas de limite : on y plonge, on s’y noie.
Il y a aussi l’autre partie, celle de l’enfance continue chez Frankétienne. Tout ce qu’il veut et tout ce qu’il aime, c’est revenir dans l’enfantillage. Et ça, c’est le coeur de l’oeuvre de Frank : l’enfance, c’est-à-dire l’espace de vie où rien n’est interdit, où seule la jouissance compte, la jouissance de jouir de la vie, et la jouissance de jouir de cette jouissance même.
Il était heureux. Heureux d’être vivant, heureux de ses malheurs, de ses bonheurs. Il les réinvente, il les traduit. Il était content de rencontrer ses amis. Donc il y a plein de choses de Frankétienne qui me reviennent à l’esprit.
Mais commençons par le début. J’ai connu Frankétienne assez jeune. Il venait dans mon quartier et, à l’époque, il rompait avec sa fiancée une fois par semaine. Et il racontait, il pouvait le faire, il le faisait aux amis, aux enfants du quartier. Il nous racontait ses démêlés matrimoniaux. Parce que Frankétienne est l’être le moins snob que connaisse.
Il parle à n’importe qui et toujours d’égal à égal. Il parle aux enfants comme aux adultes de la même manière. Et malgré ce côté costau qui fait un peu peur à certains, et qui ne fait pas peur aux enfants, ces derniers vont spontanément vers lui, même s’il ressemble à un lutteur. Et les lutteurs sont toujours un peu là pour jouer… Ses muscles, toute cette force un peu bon enfant, tout cela fait rire les enfants. Eh bien, Frankétienne nous racontait sa vie amoureuse.
Plus tard, quand je suis allé le voir à dix-neuf ans, parce qu’il venait de publier le plus grand scandale de la littérature haïtienne Ultravocal, je n’avais jamais vu ça. Je suis allée le voir, il m’a reçu dans sa petite chambre. Il y avait plein de livres un peu comme ici, des tableaux, et il ne peignait pas encore à l’époque, mais il y en avait déjà beaucoup. Il a toujours aimé l’art, la peinture, et aussi les instruments de musique. Il me racontait par exemple qu’il écrivait pour le groupe musical Les ambassadeurs.
Je lui ai demandé précisément la question qu’on va poser ici : comment on fait ça ? Et le “ça”, c’est Frankétienne. Comment on fait Frankétienne ? Et j’ai compris à ce qu’il me disait qu’il n’était pas au courant de lui-même. Frankétienne n’était pas au courant de sa force. Toute vraie force est dépassée par elle-même, parce que c’est une force qui s’enchante d’elle-même. Il est content d’être en vie. Il ne sait pas qu’il est gros, il fait ça parce qu’il est petit. Et tout ce qu’il sait, c’est une obstination. C’est le mot fondamental de l’œuvre de Frankétienne : il est obstiné. Il a commencé avec moins de talent que les autres, on n’a qu’à lire au fil du temps pour le voir. Même les recueils qui ont suivi, je dirais jusqu’à Mon côté gauche, montrent cela. Puis, à un moment donné, il a commencé à dépasser les autres, parce que c’est un marathonien. Il est obstiné, persévérant, toujours en train d’apprendre. Et il a pris place là-bas, au plus haut possible.
Il est déterminé écrivain par sa lecture. Il a tout de suite compris qu’il fallait lire les plus grands : Joyce, Dostoïevski, Shakespeare. Il est Dieu, le Dieu de la Bible était son rival, et il le disait : « Si Dieu est parfait et que je suis sa créature, je suis plus parfait que lui, parce que Dieu ne voudrait pas rester au même niveau. Il m’a fait moi pour être mieux que lui. »
Et donc, il n’y a pas de limite dans sa vision esthétique, ni dans sa vision naturelle, c’est-à-dire humaine. Et surtout, il faut le dire : Frankétienne, c’est le verbe, beaucoup plus que le récit, sauf dans Dezafi, que j’ai trouvé plus serré que Ultravocal. Dezafi est une écriture plus tendue, le récit est plus précis et le thème plus visible : celui de la zombification et du sel qui délivre.La métaphore sur la dictature y est encore plus claire que dans Mur à crever ou Ultravocal. Mais sinon, c’est un flâneur. Tout ce qu’il sait, c’est se promener dans son jardin. Et aujourd’hui, si vous croyez que Frankétienne est mort, c’est vous qui l’êtes.

🌸
Haïti, l’exil et le poids de la parole
propos recueillis par Godson Moulite, Le National (Haïti)
22 janvier 2026
À contre-courant de l’instantané et des discours réflexes, Le National propose un entretien qui interroge la densité d’un parcours et la cohérence d’une parole. Il ne s’agit ni de convaincre ni de séduire, mais de comprendre comment se construit une pensée dans la durée, comment Haïti continue de travailler les consciences entre héritage, fracture et responsabilité, et jusqu’où la parole peut encore faire face au réel sans se renier. Cet échange s’inscrit dans un temps long : celui de la mémoire, du doute et de l’exigence de vérité.
Le National : Quelle expérience fondatrice a le plus durablement façonné votre regard sur le monde ?
La tasse de café de ma grand-mère, comme je ne cesse de le répéter depuis le début de mon aventure d’écrivain. J’ai tout résumé dans Un certain art de vivre : “l’image de cette grand-mère buvant son café avec, à ses pieds, son petit-fils observant les fourmis pourrait être l’une des plus durables d’une vie passée à barboter dans l’encrier”. L’expérience qui a structuré ma sensibilité, c’est cette relation avec ma grand-mère Da, à Petit-Goâve, qui a été interrompue quand je suis parti à Port-au-Prince pour faire mes études au secondaire. J’ai eu la rare chance d’entretenir une relation privilégiée avec Da. Elle m’a appris à être attentif à ce qui se passait autour de moi. C’était une femme attachée à ses rituels : chaque jour, vers deux heures de l’après-midi, elle s’installait sur notre petite galerie pour siroter son café, sans oublier d’offrir une tasse aux gens qui passaient dans la rue. En province, on se connaissait tous à l’époque. Elle prenait le pouls de la ville en causant avec les gens, le café étant le carburant qui lui permettait de fonctionner. Da était, à mes yeux, le moteur de cette ville. C’est auprès d’elle que j’ai appris mon métier d’écrivain. Écrire, c’est observer afin de faire le lien avec tous les éléments disparates qui tissent notre société. J’ai ainsi transcrit cette scène qui semble tirée de L’odeur du café : “l’impression que la galerie où se trouvait assise ma grand-mère était suspendue dans l’espace, et que la cafetière, toujours à ses pieds, devenait cette lampe magique d’où sortait le génie du conte tropical”.
Le monde a besoin de la courtoisie de Da, de sa bonté et de son sourire. On n’a aucune idée à quel point ça peut manquer dans une ville, dans une vie, et surtout à notre époque.
Le National : Pourquoi continuer à écrire / créer / penser aujourd’hui, malgré l’usure des mots ?
L’usure des mots, ça n’existe pas. C’est une illusion. Ce qui existe, c’est l’usage que l’on en fait. On est alors au cœur de la création : regarder le monde chaque matin avec des yeux neufs. Nous ne sommes pas nés avec des yeux usés, il nous faut garder cette innocence le plus longtemps possible. Cela concerne tout le monde, car personne ne s’en sortira tout seul. Une grande partie du problème réside dans des choses minuscules auxquelles on accorde peu d’importance. On a fait une hiérarchisation des tâches qui ne tient pas dans les temps de crise. L’absence d’une vis peut arrêter ou même disloquer un moteur. À chaque instant, le monde qui semble immobile continue de se transformer autour de nous, et sans notre avis. En bien ou en mal, et ça va plus vite qu’on ne pourrait le croire. En un clin d’œil, tout le système peut se retrouver contaminé par un simple microbe. On ne doit pas confondre un monde usé avec l’usage du monde. Écrire, c’est refuser une pareille confusion, c’est maintenir vivant le regard, et donc le monde lui-même. Quelqu’un tente, à chaque fois, d’y laisser son empreinte. Ce n’est jamais usé. En ce moment même, une jeune poétesse, dans une petite chambre surchauffée, tente de réenchanter le monde.
Le National : Comment Haïti habite-t-elle votre pensée ?
Cette question pourrait s’adresser à quiconque, je suppose. À quelqu’un qui vit hors d’Haïti comme à quelqu’un qui ne l’a jamais quitté. La pensée n’est pas une affaire géographique, mais une affaire de conscience. Lorsqu’on pose cette question à quelqu’un qui ne vit pas en Haïti, on se trompe souvent de registre. On se prend à confondre la pensée avec la nostalgie, puis la nostalgie avec l’obsession. Je connais des gens, et ils sont nombreux, qui n’arrivent pas à dormir car ils ne cessent d’être habités par ce pays. Je crois que c’est une affaire chimique, comme on dit d’une passion. Il y en a d’autres qui gardent une certaine distance avec les événements afin de rester plus efficaces. Tous sont concernés, et chacun y répond à sa manière. Ceux qui bougent le plus se croient les seuls en mouvement. Ma grand-mère a contribué au bonheur de Petit-Goâve sans quitter sa galerie. Un pays, ce n’est pas uniquement un paysage, c’est aussi une somme d’expériences qui remontent à la nuit des temps, jusqu’au temps de la cale. C’est aussi des gens (parents, amis et camarades) qui forment le cocon dans lequel on a grandi. C’est encore un contrat social dont le but est de préserver la qualité de vie en société.
Le National : Quelle est votre contribution ?
J’écris beaucoup plus de romans sur Haïti que d’essais, c’est pourquoi on m’entend plus rarement dans les débats sociaux. Mon travail est simple : je dois protéger la dignité des Haïtiens en exposant leur délicatesse, leur courtoisie, leur sens du bien commun sur la scène internationale, et cela même si une minorité occupe violemment l’avant-scène aujourd’hui. C’est pour un temps. Pour cela, il me faut fournir constamment des situations magnifiques pour contrer la barbarie régnante et garder intact le moral de ceux qui n’ont pour toute arme que leur cœur pur. C’est ainsi que des Français ou des Américains, de même que des Allemands, des Russes ou des Coréens, notent avec admiration chaque geste de Da qu’ils assimilent à un art de vivre en déclin, ces jours-ci, dans ces pays pourtant si puissants et riches.
Le National : L’exil, réel ou intérieur, est-il pour vous une perte ou une lucidité ?
Une perte ou une lucidité, qui peut savoir ces choses-là ? Je ne regarde pas la vie de cette manière. Je prends ce qui m’arrive et, ainsi armé, je fais face à la réalité. Je ne passe pas mon temps à gémir ou à regarder dans le rétroviseur. Ce qui ne m’empêche pas de garder Haïti au plus près de mon esprit, et surtout de mon cœur. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut éviter de courir deux lièvres en même temps. Vous ne serez ni d’ici ni de là-bas. Vous n’aurez d’impact sur aucun des deux pays. Et aucun des deux ne vous reconnaîtra. Dans ma situation, je suis étroitement surveillé par trois pays au moins (ne jamais oublier le continent africain). Le problème, c’est que les gens qui vous réclament le plus maintenant seront les premiers à vous rejeter plus tard. Et partout, c’est la même chanson : j’ai des droits sur vous puisque j’ai des sentiments envers vous. Les relations avec les pays ressemblent à celles qu’on a avec la famille. C’est compliqué, en même temps c’est tout ce qu’on a, il faut bien vivre avec. Ce qui est sûr, c’est qu’il est impossible de comprendre, encore moins d’expliquer, ce qui se passe dans le cœur d’un individu qui a vécu un demi-siècle hors de son pays natal. Personne ne pourra m’enlever l’amour de ma grand-mère. C’est la seule constante de ma vie. Sur un plan littéraire, l’exil comporte des avantages. De grands écrivains ou de grands esprits, comme Ovide ou Toussaint Louverture, ont écrit à propos de l’exil ou ont vécu cette terrible expérience, ainsi que José Lezama Lima sans quitter La Havane (exil intérieur), Victor Hugo, Madame de Staël, Vladimir Nabokov, Ossip Mandelstam, Soljenitsyne et Anthénor Firmin. Mais aujourd’hui, la notion d’exil est assez surfaite. L’exil ne consiste pas simplement à quitter son pays, c’est de ne pas pouvoir y retourner. Et là, on est déjà ailleurs, dans une autre expérience humaine. En réalité, on fait ce qu’on peut avec ce qui nous arrive, en espérant que cela produise quelque chose.
Le National : À quel moment le silence devient-il une responsabilité, voire une faute ?
Ces gens qui portent leur douleur
avec une telle grâce
possèdent un sens de la vie
qu’il serait dommage d’ignorer.
D L
Je ne sais pas. C’est un problème de morale, et je ne suis pas philosophe. Si vous voyez une injustice et que vous devez agir, mais que vous ne le faites pas, alors vous êtes complice. C’est une forme de non-assistance à personne en danger. Il s’agit de corroborer un témoignage, de ne pas laisser courir dans la nature quelqu’un qui peut blesser ou détruire la réputation d’un autre. On a aussi beaucoup utilisé l’idée du silence pour culpabiliser les gens. Mais il n’y a pas de compteur pour contrôler le nombre de fois où vous devez être présent au monde tout en restant sensible à sa douleur personnelle. De plus, faut-il prendre en compte ceux qui se font voir dans la foule avec une bougie uniquement pour se donner bonne conscience ou simplement se mettre en spectacle ? Il existe différentes manières de prendre la parole, et toutes ne sont pas médiatiques ou publiques. Ce qui importe, c’est la sincérité et la responsabilité derrière une action, aussi discrète soit-elle. J’ai vécu avec l’éthique de ma mère qui, malgré ses difficultés économiques, exigeait de sa couturière que l’envers de sa robe soit aussi bien fait que l’endroit, et cela même si elle devait payer plus cher. Pour elle, ce qui est visible doit être aussi honnête que la part invisible. Elle me disait : « Tout ce qu’on te demande, c’est de faire ton devoir » et de bien le faire. Cette attention constante, silencieuse, qu’elle a donnée à mon éducation, et ce respect des détails vis-à-vis de l’esthétique, donnent au silence sa juste valeur. Dans mon cas, on ne peut pas parler de silence avec près de quarante livres, des films, des centaines d’interventions dans les médias et des traductions dans le monde entier, et je peux dire que, d’une manière ou d’une autre, Haïti occupe les trois quarts de ma présence au monde – et c’est documenté sur mon site danylaferriere.com. Malgré tout, il m’arrive de croiser des gens qui reviennent d’une manifestation et me reprochent mon silence. Ce qu’ils ignorent, c’est que je n’ai pas besoin d’aller à une manifestation pour parler aussi fort qu’eux. Quand je passe à Tout le monde en parle ou à une émission à grand tirage et de haute qualité (La Grande Librairie), j’évoque toujours Haïti devant plus d’un million et demi de personnes attentives à chacun de mes propos. Et c’est dû à mon travail dans le calme et le silence (un autre sens au mot silence). Ce que cet homme (oh, ils sont nombreux) qui m’a fait le reproche ne sait pas, c’est que son fils est fier d’entendre, le lendemain, son professeur évoquer Haïti avec bienveillance dans sa classe parce qu’il m’avait entendu la veille. Ce sont les enfants de la diaspora qui font face, le plus douloureusement, à l’ignorance de certaines personnes mal lunées, pour ne pas dire racistes. Et ce serait terrible s’ils n’avaient personne (il y en a de plus en plus) pour présenter un Haïti généreux et civilisé à la face du monde. Dans le cas contraire, ils se retrouveraient complètement désemparés, se demandant si tout ce qu’on dit d’Haïti est bien vrai, alors qu’ils ont dix, quinze, vingt ans et n’ont jamais été au pays. Même sans parler d’Haïti, ma présence console parfois parce que j’ai toujours voulu être une bonne nouvelle. Depuis quarante ans, quand on me voit à la télé, c’est parce que j’ai écrit un nouveau livre, et j’en ai écrit quarante. Il n’y a pas de hiérarchie, chacun défend sa cause comme il l’entend, mais arrêtez d’opiner à propos d’un écrivain dont on n’a jamais ouvert un seul livre. Mon dernier livre s’appelle L’obsession du rouge et il parle de ce qui se passe en Haïti en ce moment même, de la violence qui nous étreint tous à la gorge, et de cet éternel combat entre l’art et la mort, entre l’artiste et son assassin, entre vous et moi.
Le National : Croyez-vous encore au pouvoir transformateur de la parole ou seulement à sa valeur testimoniale ?
Qu’est-ce que ça peut valoir d’y croire ou pas ! La parole est là. Dans un rapport entre deux individus, elle devient importante quand elle est donnée. Une parole donnée est une parole d’honneur. Tu as donné ta parole. Mais quand elle ne regarde que nous, elle n’a pas beaucoup de poids. Disons qu’elle a le poids d’un vote, mais on ne vote pas souvent. Dans certaines régions du monde, de moins en moins. La parole politique est liée à la démocratie, et celle-ci est presque partout en net recul. Sinon, la parole est la chose la plus présente dans la réalité humaine. Il paraît que les animaux parlent : je leur concède un vocabulaire qui peut être varié, mais, s’agissant de la grammaire, j’ai des doutes. La langue n’est pas toujours le double de la parole. Même dans un pays dont j’ignore la langue, je parviendrai à me faire comprendre. Je peux parler avec mon corps. La parole, c’est la décision de s’exprimer. C’est d’abord ce qu’on a à dire et pas seulement comment le dire. Et j’ai le droit de parler même quand je n’ai rien à dire. On peut avoir faim ou soif de parler. La solitude peut créer un désir fou de parler quand on va à une fête. De plus, la parole console, comme elle peut pousser quelqu’un au suicide. Elle n’a pas besoin de moi, elle est à tout le monde et, d’ailleurs, elle est parfois trop utilisée. En fait, elle a les deux pouvoirs. Dans Cahier d’un retour au pays natal, Césaire parle d’une ville qui marche à côté de sa parole ou de son cri. Elle ne peut faire que du bruit dans ce cas-là. Ça arrive quand l’état de dépendance est total, comme dans une colonie, ou quand la ville ou le pays a perdu toute référence à une situation d’État de droit, ce qui crée chez les citoyens un sentiment d’impuissance absolue. Et c’est là qu’au lieu de s’attaquer aux vrais criminels, certains se tournent contre des gens qu’ils voient à la télé avec cette analyse foireuse qui dit que s’il est à la télé, c’est qu’il peut tout. Ce qui cache parfois une simple jalousie. C’est dommage de mêler nos petites démangeaisons personnelles avec le destin d’un peuple. Si vous voulez un véritable ennemi, ce n’est pas les tueurs qui manquent.
Le National : Après quarante ans, vous avez réédité Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ; comment avez-vous vécu l’expérience, pour vos proches et les moins de quarante ans ?
J’ai écrit ce premier livre il y a quarante ans, et aujourd’hui il est réédité pour son 40ᵉ anniversaire avec une nouvelle couverture, des illustrations et une postface que j’ai signée. J’ajoute que ce roman n’a jamais quitté l’espace de la librairie. Il a été traduit dans une vingtaine de langues. Les choses n’ont pas vraiment changé. Beaucoup refusent encore de le lire, soit à cause du titre, soit à cause du succès qu’il a rencontré. Mais l’expérience reste la même : le livre continue d’exister pour ceux qui veulent le lire. Il doit bien y avoir une raison pour rester en librairie si longtemps quand la durée de vie d’une nouveauté en librairie est de six mois.
Le National : S’il ne devait rester qu’une seule phrase de vous, laquelle accepteriez-vous de laisser ?
Pour moi, choisir une seule phrase me semble contraire à l’idée de la lecture qui regarde le temps long et, surtout, à la difficile expérience de construire une œuvre. Je crois que c’est au lecteur d’aller chercher sa propre phrase selon sa sensibilité. Bon, pour être bon joueur, et si vous insistez, ce sera celle-ci : La vie n’est pas un concept, car il y pleut parfois.
Bio :
Écrivain, peintre et cinéaste, Dany Laferrière a publié près de quarante livres en quarante ans, dont Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), Je suis un écrivain japonais, L’énigme du retour (prix Médicis), Je suis fou de Vava (prix du Gouverneur général), ainsi que six romans dessinés. Par sa manière unique de raconter le quotidien, Laferrière brosse un portrait saisissant de la condition humaine, ce qui fait de lui un témoin majeur de son temps. Ses romans reflètent le plaisir de lire et l’élégance d’esprit, partagés avec Borges, son écrivain préféré. Conférencier et orateur d’exception, il parcourt le monde à la rencontre de son lectorat et siège sur de nombreux comités de lecture. Traduit et largement étudié ou revisité par les arts, son œuvre lui vaut de nombreuses distinctions, ainsi que son élection en 2013 au fauteuil 2 de l’Académie française, celui de Montesquieu.
Propos recueillis par Godson Moulite

🌸
Dany Laferrière: confidences d’un Immortel qui écrit «à la main»
propos recueillis par Yves Bergeras, Le Droit
19 février 2026
Dans un enregistrement diffusé durant la conférence de presse du Salon du livre de l’Outaouais, l’auteur Dany Laferrière s’était piqué d’un amusant petit discours. Le thème du salon, Entre nos mains, «me touche», a-il confessé. L’allocution du président d’honneur tournait autour de la main: le travail manuel comme élan créatif, la main comme symbole de résistance au désordre des choses.
«Depuis une dizaine d’années, on aura remarqué que je fais des livres “à la main”», amorçait Dany Laferrière, qui, depuis qu’il est devenu «Immortel» de l’Académie française, a opté pour une approche peu académique.
De Autoportrait de paris avec chat (2018) au récent L’obsession du rouge (2025), en passant par Sur la route avec Bashô (2021), ses publications sortent des sentiers battus. Ses récits jouent au ping-pong entre les parties de texte typographiées et une écriture manuscrite, plus fougueuse, moins aisément lisible, mais porteuse de l’élan du corps et d’émotions.
Dany Laferrière valorise «l’artisanat» qu’est l’écriture, avant qu’elle ne nourrisse les machines rotatives de l’édition.
Dans son plus récent «cinéroman», L’obsession du rouge, Dany Laferrière navigue librement entre texte typographié, texte manuscrit et dessins.
Dans son plus récent «cinéroman», L’obsession du rouge, Dany Laferrière navigue librement entre texte typographié, texte manuscrit et dessins.
Les textes sont aussi ponctués de dessins. Graphiquement, L’obsession du rouge s’amuse même à se faire passer pour un carnet de croquis à spirales. Signer un roman? Bof! Laferrière préfère fabriquer des «cinéromans».
Le «rouge» obsédant du titre, c’est d’abord celui d’une tache de sang. L’éclaboussure grossit et s’étend à mesure qu’Izo, prince d’un bidonville de Port-au-Prince, jeune chef de gang qui se prend pour un artiste, montre qu’il n’est qu’un vulgaire meurtrier.
Le titre renvoie aussi à Grand Intérieur Rouge, un tableau de Matisse qui envoûte Laferrière depuis quelque 40 ans.
La toile de Matisse a également envoûté Nix, jeune peintre de génie qu’Izo-le Minotaure, jalouse à en crever de rage. Il crèvera l’abcès… en encornant Nix (on ne divulgâche rien: son meurtre est dévoilé d’emblée).
L’image ensorcelle à présent Nox le poète, qui se replonge dans les carnets de dessins de Nix, son frère de sang. Dès lors, Laferrière chorégraphie une danse-confrontation entre l’art et la violence… que tout oppose, sauf quand ils s’enlacent.
«La main est de retour dans ma vie et j’espère qu’elle sera un peu de retour dans le monde, car nous sommes un peu… ravagés par trop d’artificialité, trop de technologie», estime Dany Laferrière.
«La littérature est affaire de main. Ceux qui croient que c’est une affaire purement intellectuelle se trompent. [L’élan], c’est la main. Et elle ne nous laissera pas tomber.»
«Il nous faut reprendre le plus vieil outil du monde: la main. Ces temps-ci, on n’utilise que le pouce, [alors qu’] il faudrait utiliser nos deux mains, et prendre notre destin entre nos mains. [Ce, sans] oublier de prendre un enfant dans nos mains. »
«Ces derniers temps, j’ai remarqué une accélération dans le mouvement de la vie. La présence constante de la technologie dans tous les aspects de notre quotidien risque de nous mener à une destination inconnue», précise Dany Laferrière, à qui il apparait «urgent» de remettre collectivement les mains sur le volant.
De retour au Québec pour quelques semaines, Dany Laferrière a profité de son week-end pour aligner les entrevues, avant de venir mettre «la main à la pâte» au Salon du livre de l’Outaouais.
De retour au Québec pour quelques semaines, Dany Laferrière a profité de son week-end pour aligner les entrevues, avant de venir mettre «la main à la pâte» au Salon du livre de l’Outaouais. (danylaferriere.com)
Questions-réponses avec Dany Laferrière
Q L’obsession du rouge entremêle fiction et réalité; Izo est un authentique rappeur qui sème la terreur en Haïti. Que cherchez-vous à dire ou dénoncer à travers le portrait de ce chef de gang qui n’a pas peur de se salir les mains?
R La littérature a toujours tenté de mêler la fiction et le réel. Certains auteurs, comme Zola, ont fait entrer la souffrance des mineurs et des ouvriers dans le roman, rappelant ainsi que ce n’est pas simplement un espace ludique. Ce qui n’empêche nullement de pratiquer une littérature de haute fantaisie. J’ai toujours été attiré par le mélange du réel et de la fiction, car je m’intéresse à tous les aspects de la vie. […] On a remarqué que la violence ou la brutalité se présente, ces jours-ci, comme la seule réalité possible, repoussant ainsi les artistes et les écrivains dans le monde de la rêverie. En réalité, c’est le contraire: c’est la violence qui se nourrit le plus de fantasmes.
Q Le rap est-il le gant de velours dans lequel Izo cache sa main de fer?
R Comme toute forme d’art, le rap peut être parfois doux, mais, plus souvent, il est brutal. Izo pratique un rap vulgaire. Quand Izo se fait musicien, ce n’est pas pour adoucir les mœurs: c’est une extension de sa violence. C’est pour lui une façon de dire que le vieux monde est mort et que nous vivons désormais dans un monde sans pitié. «Nous devons ainsi vivre violemment si nous ne voulons pas être violentés.» C’est toujours la même explication.
Q Pour quelles cause ou raison mettriez-vous votre main au feu?
R J’ai plein de certitudes, mais je ne veux pas mettre ma main au feu, de peur de perdre mon meilleur outil: ma main. J’ai toujours pensé qu’il ne faut pas mourir pour ses idées; c’est mieux de vivre pour ses idées. Si vous mourez, vous ne serez plus là quand le bon temps reviendra.
Q À l’inverse, de quoi vous lavez-vous les mains?
J’ai une vision collective des choses. Je laisse la place à tous ceux qui veulent se battre pour un meilleur monde. Je fais les choses à ma manière. Je viens d’Haïti, où les problèmes sont nombreux, et je ne peux pas me battre sur tous les fronts. Mon combat personnel se situe dans l’art. Je crois que l’art est peut-être la meilleure réponse pour faire face à la violence et à la vulgarité.
Manuscrit ou tapuscrit, M. Laferrière? «Les deux. Je ne soustrais pas: j’additionne. D’ailleurs, j’attends la troisième proposition, celle que je ne connais pas encore : l’audio.»
La littérature est là pour rappeler qu’une autre forme de vie est possible, sans trop s’écarter de la vie matérielle. Elle ne se fera pas sans l’apport de tout le monde. Car l’adversaire est de taille, lui. Il est puissant, riche et arrogant.
Q Avez-vous dû faire des pieds et des mains pour faire accepter à vos éditeurs votre nouvelle façon d’aborder la littérature?
R Au contraire. Mon éditeur chez Grasset, qui a vu le premier cette masse de feuillets colorés et couverts de signes, a réagi instantanément. S’il est devenu éditeur, m’a-t-il dit, c’était pour publier de tels livres «inattendus». Cela m’a fait perdre quelques lecteurs d’un côté, mais j’en ai gagné beaucoup de nouveaux. C’est toujours ainsi, quand on tente de faire une petite ‘révolution maison’ – ce qui devrait se passer chaque 20 ans, si on veut durer.
Q L’écosystème du livre a-t-il besoin d’un coup de main?
R L’univers de l’édition peut paraître simple: des gens écrivent, d’autres publient, et un plus grand nombre lisent. En fait, c’est un combat beaucoup plus violent qui se mène souterrainement. D’abord, pour faire parvenir les livres aux lecteurs – dont le champ de bataille est la librairie. C’est aussi le lieu de la réflexion, de l’imaginaire, de la fantaisie. Mais le monde dans lequel nous vivons devient de plus en plus autoritaire. Implacable. Violent, même. […] La littérature est là pour rappeler qu’une autre forme de vie est possible, mais elle ne se fera pas sans l’apport de tout le monde. Car l’adversaire est de taille, lui: il est puissant, riche et arrogant.
🌸
Dany Laferrière sera en Haïti à partir de ce samedi 11 juillet 2026 pour une quinzaine de jours.
propos recueillis par Frantz Duval, Le Nouvelliste
10 juillet 2026
L’académicien qui n’avait pas revu son pays depuis son dernier passage comme invité d’honneur de la vingt-cinquième édition de Livres en folie, en 2019, compte se retremper dans l’atmosphère singulière de son terroir et revoir ses lecteurs. L’écrivain a pris le temps de répondre aux questions du Nouvelliste avant de revoir le soleil de sa terre natale.
Frantz Duval : C’est la saison des mangues et des avocats et Dany Laferrière revient en Haïti, est-ce une simple coïncidence ?
Dany Laferrière : Mangue et avocat, j’ai toujours cru que je pourrais vivre avec ce régime fait de mangues et d’avocats. Il me faut au moins trois mangues et un avocat. Je mange les mangues n’importe quand, de jour comme de nuit, et les avocats avec du pain ou du maïs moulu noyé dans une sauce de poisson bien pigmentée. Je ne dis jamais non à un poisson gros sel. Faut-il préciser qu’Haïti n’est pas que ça à mes yeux. J’ajouterai que je choisis la culture sous toutes ses formes, pour la saison, c’est ce que nous faisons de mieux. Je suis si fier de descendre de tant de poètes, de peintres, de danseuses et de musiciennes. Tout un art de vivre qui fait appel, en un seul souffle, à ce qui est de plus profond en nous. Je sais que la planète ne parle que des problèmes d’Haïti, et c’est vrai que nous en sommes criblés, mais je laisse à d’autres le soin de pointer nos malheurs.
Frantz Duval : Quel est le programme de ce nouveau voyage en Haïti ? Qui Dany va-t-il rencontrer en priorité ?
Dany Laferrière : D’abord voir le paysage qui s’efface de plus en plus de ma mémoire. À chaque fois que j’arrive en Haïti, on me signale de nouveaux arbres, de nouvelles fleurs. Et les visages changent aussi. Je compte rencontrer de jeunes peintres, des poétesses si vibrantes que je lis déjà mais pas assez. Des photographes, de vieux amis. Du neuf et du vieux dans un paysage changeant, ça fait un pays. Cette vitalité qui refuse de s’éteindre malgré les difficultés me touche profondément.
Frantz Duval : Dany Laferrière ne prend plus seulement sa plume pour écrire mais aussi de plus en plus pour dessiner, qu’est-ce qui explique cette passion ?
Dany Laferrière : Je ne sais pas, c’est arrivé brusquement. Un jour de grande fatigue et d’un certain ennui, j’ai eu le désir de jouer avec les formes et les couleurs. Je continue et ça fait mon bonheur. Cela n’arrive pas souvent un goût neuf. On reste si facilement dans son enclos. L’ironie, c’est que les autres semblent plus étonnés que vous du fait qu’un inconnu ait fait apparition en vous. Peut-être que ça vient du fait que j’ai toujours été attiré par les peintres. C’est l’artiste le plus élégant. Les écrivains restent trop longtemps à leur table de travail, et comme ils ne bougent pas assez, ils finissent par faire du ventre. Le peintre est souvent debout. Bien sûr il y a la danse au sommet de la grâce. Les poètes lisent en marchant. Et les écrivains nous transportent si loin. Le peuple gracieux.
Frantz Duval : Ces derniers temps, on a vu Dany Laferrière qui se tient habituellement loin des contingences de la politique prendre position contre son éditeur historique Grasset dans un débat très marqué idéologiquement en France. Avez-vous choisi un nouvel éditeur ?
Dany Laferrière : Non, simplement, j’ai refusé qu’un homme d’affaires puisse croire qu’il est propriétaire de la littérature. Les bons éditeurs accompagnent les écrivains et les livres dans ce combat contre l’ignorance. Quand j’ai entendu M. Bolloré dire que Grasset lui appartenait et qu’il pouvait faire ce qu’il voulait de tout (les machines, l’équipe éditoriale, les écrivains), je me suis dit qu’il y avait là un énorme malentendu.
Je pense d’abord à écrire un livre avant de chercher un éditeur. Ce n’est pas parce que j’ai écrit 40 livres que je pourrai en écrire un 41. C’est toujours une surprise.
Frantz Duval : En cette période de Coupe du monde, le fanatique de football que vous êtes a-t-il encore des équipes dans la course après l’élimination d’Haïti, du Canada et du Brésil ?
Dany Laferrière : Bon, l’esprit du Brésil n’a pas encore quitté le stade, ou si l’on veut le cœur des Haïtiens. Il me reste l’Argentine. Puis tant d’équipes. C’est une année charnière où toutes les équipes sont dangereuses. L’équipe haïtienne a gagné sur un plan précieux, c’est qu’elle a changé la conversation sur Haïti dans le monde. On ne parle que d’elle dans un sens positif. Et sans compassion. Une équipe déjà éliminée qui trouve assez d’énergie pour marquer deux buts sur une des plus performantes équipes du mondial, le Maroc, c’est à signaler. J’ai hâte d’être à quatre ans plus tard, même s’il faut effacer quatre ans de ma vie, pour voir Haïti à nouveau dans le Mondial.
Frantz Duval : Si l’écrivain avait un mot à dire aux Grenadiers quel serait-il en ces temps d’émergence d’une sélection sortie de la diaspora en majorité ?
Dany Laferrière : Le pays est au complet. Ceux qui vivent à l’étranger doivent contribuer à tous les niveaux et le font. Et cette équipe est une métaphore du pays. Chaque Haïtien, à l’étranger comme à l’intérieur, sait que toutes ses énergies positives sont attendues à cet effort national. Ce n’est pas rhétorique, mais je sens là quelque chose de neuf se pointer. Le football est un art d’abord, et les Haïtiens sont des artistes nés.
Frantz Duval : Sachant votre amour pour la lecture, comptez-vous rencontrer des lecteurs ?
Dany Laferrière : J’aime savoir que les gens lisent. C’est une émotion qui remonte à l’enfance, et nous fait parfois penser à notre mère.
C’est une douce chanson à nos oreilles qui débouche sur la bibliothèque. Depuis près d’un demi-siècle je distribue des livres dans des bibliothèques privées ou publiques. Et cela pour la simple raison que lire nous garde hors des horreurs de la vie, même pour un bref moment. Et si cette lectrice écrit aussi alors elle vit dans un espace protégé par l’alphabet.
Borges est entré dans la bibliothèque de son père et n’en est jamais ressorti. Je vous souhaite d’en sortir de temps en temps, ne serait-ce que pour lire dans le grand livre de la vie.
Frantz Duval : Quels sont les prochains rendez-vous que vous donnerez à vos lecteurs à la veille de la prochaine rentrée littéraire ?
Dany Laferrière : Je fais une chronique hebdomadaire dans le quotidien où je raconte mon quotidien de lecteur, de peintre en herbe, de marcheur, de cinéphile, de poète du quotidien et de vieux rêveur. J’avais aimé cette phrase de mai 1968 : “Soyez réaliste, demandez l’impossible.” Et nous l’aurons. Visitez ce site, et vous saurez ce que je fais quotidiennement : danylaferriere.com
🌸
«Des fleurs pour noyer l’immortel»
propos recueillis par Chantal Guy, La Presse
25 juillet 2026
Dany Laferrière en Haïti Des fleurs pour noyer l’Immortel
Par les temps qui courent, aller en Haïti est une audace, voire un « statement », comme on dit en bon français. Les nouvelles ne sont jamais bonnes, en plus d’être reléguées derrière l’Iran, l’Ukraine, Gaza, Cuba, et toutes les conneries de Donald Trump.
Ma dernière visite remonte à 2020, juste avant la pandémie. Je n’ai pas osé y retourner depuis, vu l’insécurité à Port-au-Prince. De toute façon, les vols internationaux n’atterrissent plus à l’aéroport Toussaint-Louverture, mais les Haïtiens persistants que je connais passent par Miami pour aller au nord, à Cap-Haïtien.
Or, voilà que Dany Laferrière fait une tournée de deux semaines dans son pays natal, où il n’avait pas mis les pieds depuis sept ans ! L’écrivain est allé à la rencontre de ses compatriotes à Cap-Haïtien, Port-au-Prince, Vertières, Limonade et bien sûr Petit-Goâve, la ville de son enfance et de sa grand-mère Da.
Du charmant hôtel Picolet à Cap-Haïtien, il me montre la superbe vue sur la mer, dont il vante la brise et les effluves. Je suis juste terriblement jalouse de savoir qu’il mange les meilleures mangues et le meilleur poisson gros-sel au monde, le chanceux. Était-il craintif de se rendre en Haïti, dans la situation actuelle ? Question niaiseuse, puisque la situation est toujours compliquée. « J’ai été inquiet pour Haïti, mais je n’étais pas inquiet d’y aller, en aucun cas, car c’est mon pays », dit celui qui n’a de cesse de rappeler que malgré tout, 11 millions de personnes vivent intensément dans cette île, dont sa mère et sa sœur jusqu’à leur mort. « Et c’est toujours mon analyse. »
Sa tournée, organisée par l’Université d’État d’Haïti, faite d’expositions et de conférences, n’était pas annoncée, si bien que sa présence est une surprise partout où il passe. Sans oublier que le pays a vécu, comme nous avec le Canadien, sa joyeuse fièvre des Grenadiers (l’équipe nationale de soccer d’Haïti), ce qui a créé une sorte de regain qui aurait même, selon la rumeur, calmé un peu les gangs, occupés par la Coupe du monde, comme le reste du peuple.
Dany en Haïti ? Ça veut peut-être dire que ça va mieux, ça veut peut-être dire qu’on peut y retourner ? Il ne faut pas sous-estimer ce que cette visite représente dans les circonstances.
Tout le monde veut me voir et me parler, ils sont très contents. Ils se disent que si Dany est là, tout le monde peut venir.
Particulièrement à Petit-Goâve, où il est l’enfant prodige, devenu immortel de l’Académie française. Comme on peut le voir sur la photo, Dany a été accueilli par des étudiants et de généreux lancers de fleurs lors d’une activité intitulée « Des fleurs pour noyer l’Immortel », ce qui me fait rire. Les Haïtiens ont le sens de la formule, et cet évènement est ironique puisqu’en 2017, il y a eu de la bisbille pour empêcher que la bibliothèque locale porte le nom Dany-Laferrière. « C’est une jolie réponse que de répondre par des fleurs », note-t-il. « Ils ont grandi avec L’odeur du café ou Le charme des après-midi sans fin, les seuls romans qui parlent de leur ville. C’est une façon de dire merci. »
On a souligné la présence de Dany Laferrière lors du 78e anniversaire de l’Orchestre septentrional d’Haïti sur la Place d’Armes à Cap-Haïtien.
Ce ne sont pas sept ans qui séparent sa dernière visite en Haïti, où il allait régulièrement, plutôt 50 ans, tient-il à préciser. Quand il a pris le chemin de l’exil en 1976. Mais Haïti n’a jamais quitté sa tête, sinon nous n’aurions pas son œuvre ni Haïti dans la tête de son vaste lectorat.
Lorsqu’il y retourne, ce n’est plus par nostalgie, mais surtout pour sentir Haïti et ses gens aujourd’hui, ce que ce grand voyageur fait de toute façon dans n’importe quel pays où il met les pieds.
Je suis là où on m’invite. Je n’étais pas du tout ici pour voir l’état du pays. Je suis dans le pays, tout simplement.
« J’ai d’ailleurs dit à un journaliste que je n’allais pas mettre ma petite nostalgie face à la douleur des gens, poursuit-il. Je voulais me promener dans la rue, je voulais précisément voir n’importe quel Haïtien. Je n’arrêtais pas de prendre des photos parce que je sais très bien qu’elles vont donner du concret à ma présence, pour eux. »
Bien sûr, il n’est pas aveugle devant les graves problèmes du pays, par exemple tous ces gens qui ont perdu leurs maisons dans les guerres de gangs en possession de certains secteurs qu’il vaut mieux éviter. « Cela a fait perdre des années d’école à des enfants, mais il faut quand même dire que cette année, 118 000 jeunes ont été au baccalauréat », indique Dany, qui ne cessera jamais de nommer les miracles de l’île magique. C’est lui qui m’a donné envie de faire pareil ou, du moins, d’essayer de dire autre chose que la détresse de ce pays dont on n’entend parler qu’en mal.
Quand je regarde les photos de Dany à Petit-Goâve, entouré d’adolescents rayonnants, cela me rappelle la liesse populaire qui a entouré son prix Médicis ou son entrée à l’Académie française. Et combien ce pays est incroyablement jeune et résistant, d’où son immense vitalité, si bien que je soupçonne une sorte de cure de jouvence dans ce périple impromptu.
Dany en Haïti, est-ce que ça signifie qu’on peut y retourner ? C’est la réponse que quiconque aime ce pays aimerait entendre. Et qu’Haïti aimerait tant recevoir.
🌸
« Haïti coule dans mes veines »
propos recueillis par Philippe Barthelemy, Témoin Haïti
11 août 2026
Je voudrais continuer dans la même énergie. L’écrivain n’a pas à s’arrêter pour distribuer des parcelles de sagesse. C’est un arbre où les jeunes viennent cueillir les fruits à la mauvaise saison.
De la maison de sa grand-mère Da, à Petit-Goâve, aux fauteuils dorés du Quai Conti, Dany Laferrière n’a jamais cessé d’être un écrivain en mouvement, voyageant sans relâche entre l’enfance, les livres et le monde. S’entretenir avec lui, c’est traverser un dialogue où se côtoient la violence du présent, Borges, la sainte fatigue de la création et la ferveur des Grenadiers. Amateur de hula-hoop, auteur de quarante ouvrages, lauréat du prix Médicis et immortel, Dany Laferrière incarne une littérature qui oppose à la brutalité du monde la douceur, l’art et une inaltérable générosité.
Entre mouvement et immobilité
Philippe Barthélémy : Dans L’Énigme du retour, votre retour au pays était dicté par le deuil intime et la poésie des fantômes. Aujourd’hui, vous traversez Haïti pour une série de causeries publiques. Comment ce geste de « revenir » a-t-il évolué pour vous, passant de la quête personnelle à cette urgence de la transmission directe ?
Dany Laferrière : Oh, vous savez, ce sont des choses qui dépendent autant du hasard que de la concertation. J’ai un agenda criblé de choses à faire, dont les deux plus importantes sont l’écriture et la lecture. Mais Haïti ne m’a jamais quitté. Je n’ai pas vu passer le temps. Brusquement, j’ai eu un furieux désir du pays. Je voulais être au pays. Peut-être que la fièvre des Grenadiers y était pour quelque chose.
Philippe Barthélémy : Vous avez immortalisé votre jeunesse montréalaise et votre apprentissage de l’écriture à bord d’une vieille Ford, symbole de liberté et de mouvement. Quel regard le jeune homme de cette Ford porterait-il sur l’écrivain d’aujourd’hui qui sillonne les rues d’Haïti pour aller à la rencontre d’un public qui vit lui-même une forme d’exil intérieur ?
Dany Laferrière : Je suis, comme vous le dites, un écrivain du mouvement. Ce n’est pas par hasard qu’un de mes livres s’intitule Chronique de la dérive douce ou qu’un autre s’intitule Je suis un écrivain japonais. Je bouge dans tous les sens. Je n’oublie pas non plus que je suis né de l’immobilité d’une grand-mère toujours assise à regarder passer les gens dans la rue tout en buvant son café. À la fois mouvement et immobilité, telle est mon identité. S’agissant de ce que vit le lecteur, ou de ce que pense la lectrice, je ne peux rien savoir.
Philippe Barthélémy : Depuis toujours, on sait que vous êtes quelqu’un d’extrêmement curieux. Vous vous gavez de lectures jusqu’à en être ballonné le lendemain. Mais vous recommencez encore. Lire beaucoup pour écrire, c’est votre devise.
Jean d’Ormesson, votre homologue, dans le roman C’était bien, a dit que l’on commence à être vieux quand la curiosité disparaît. Et Borges, dans sa nouvelle « L’Autre », publiée dans Le Livre de sable, en rencontrant son moi plus jeune, lui dit qu’à son âge, toute nouveauté est une répétition. Alors, pensez-vous être vieux ?
Dany Laferrière : Je ne suis pas sûr que Borges parlait de l’âge, plutôt du temps, je pense. Bien sûr que le passé dialogue constamment avec le présent, et ce n’est pas toujours le même qui l’emporte. La répétition est au cœur de l’œuvre de Borges. Pour moi, ce n’est pas différent, car j’ai fait de la roue qui tourne le fondement de mon esthétique. En résumé, une roue tourne sur elle-même pour avancer. Vous avez raison, je place la lecture au plus haut point, peut-être plus haut que l’écriture. En fait, non, car l’écriture est une autre manière de lire.
Face à la violence, la douceur et l’art
Philippe Barthélémy : Votre œuvre s’est toujours construite sur le refus de l’apitoiement et la célébration des bonheurs minuscules. Pourtant, votre regard récent, dans Grand intérieur rouge, affronte plus directement la violence urbaine et la crise contemporaine de Port-au-Prince. L’art, la couleur et la parole vivante restent-ils, selon vous, les seuls remparts efficaces contre la destruction ?
Dany Laferrière : Si je me suis penché sur cette horreur qu’est la situation dans laquelle nous nous trouvons en ce moment, c’était pour opposer le bleu de la douceur au rouge de la destruction. Mais je ne rejette pas totalement le rouge — même si je dénonce absolument la violence faite aux gens, aux animaux, aux végétaux et même aux objets qui sont chers aux humains — car l’art naît aussi d’une certaine violence, contre le conformisme, par exemple. Je ne crois pas que l’art soit le seul rempart contre la violence. Il est bon parfois de faire face à la violence sur le même plan aussi.
Il y a une autre violence de même nature, c’est celle de l’insulte publique, si courante de nos jours. N’importe qui se croit légitime d’insulter un autre parce que ce dernier a plus de talent que lui. Au lieu d’utiliser son temps à humilier celui qui prend grand soin à dire ce qu’il pense, vous pourriez essayer de nous dire votre pensée à vous.
Philippe Barthélémy : Écrire est un acte qui en demande beaucoup. Trouver l’inspiration. Trouver les bons mots. Lire. Relire. Parfois même, abandonner et, pour après, recommencer. C’est un plaisir exaspérant. Comment le jeune écrivain que vous avez été ferait-il pour préserver cette lenteur nécessaire au processus créatif, face à ce monde de plus en plus pressé par le temps et face à l’intelligence artificielle ?
Dany Laferrière : La fourmi ne meurt jamais sous un sac de sucre. Quand on prend plaisir à faire quelque chose, et cela même si ça implique un certain courage face à la paresse ambiante, on poursuit joyeusement son chemin. Il faut y aller lentement, comme vous dites, car c’est notre manière de tenir à distance cette vitesse inutile. Je ne suis pas contre la vitesse ni contre l’urgence, mais je crois qu’il faut soigner de plus en plus son ouvrage pour se démarquer des choses relâchées. On doit travailler un long moment, tête baissée, pour la relever au moment opportun. Ne pas se laisser distraire. Après, on passera à un autre mode de participation collective. On doit faire sa part individuelle, sinon on passera son temps à critiquer ce qu’on ne parvient pas à faire.
Philippe Barthélémy : Une grande partie de votre œuvre explore la figure du père et la filiation. Aujourd’hui, face à cette jeunesse haïtienne qui vient vous écouter et qui cherche ses propres repères dans un monde incertain, quel type de mémoire ou d’étincelle espérez-vous lui léguer à travers cette tournée ?
Dany Laferrière : Pourquoi léguer ? Car je me sens dans la vie simplement. Pourquoi voir déjà ma fin ? Bon, je le comprends, c’est parce qu’on a une courte espérance de vie. De plus, on meurt à tout âge. Je continuerai à écrire sans prêter attention à ce qui se passe autour, car ce pays coule dans mes veines. De plus, je n’écris pas pour un groupe ni pour une communauté particulière, j’écris pour ceux qui me lisent.
Je voudrais continuer dans la même énergie. L’écrivain n’a pas à s’arrêter pour distribuer des parcelles de sagesse. C’est un arbre où les jeunes viennent cueillir les fruits à la mauvaise saison. Il doit, comme l’arbre, continuer à donner des fruits pour de nouvelles générations de lectrices — oh, ne vous fâchez pas, elles lisent plus que vous, les gars. Le mouvement ne s’arrête pas.
De la fatigue de l’écrivain à la fièvre des Grenadiers
Philippe Barthélémy : En 2001, avec le livre Je suis fatigué, vous nous avez dit être fatigué du processus créatif et de la célébrité, alors même qu’à cette époque, vous ne comptiez qu’environ une douzaine de livres dans votre bibliographie.
En 2026, vingt-cinq ans plus tard, vous en avez publié au moins vingt-sept autres, vous avez été intronisé à l’Académie française et vous avez ajouté d’autres cordes à votre arc : cinéma, poésie japonaise — haïku —, peinture, et la liste est longue. À ce stade, ne pensez-vous pas que l’on voudrait tous être fatigués comme vous l’avez été en 2001 ?
Dany Laferrière : Être fatigué ne veut pas dire être mort. Le bref temps de repos, dans ce cas, est une courtoisie que l’on fait à son esprit. Personne ne peut savoir quand le chant va revenir. Un matin, on se lève et la machine est là, neuve, prête à fonctionner pour un autre vingt-cinq ans. Il faut rester actif pour ça. Continuer à écrire dans sa tête, ou à converser avec de bons écrivains, de jeunes poètes ou romanciers, rien qu’en les lisant.
On occupe ce minuscule espace qu’est l’écriture, mais qui finit par déclencher un raz-de-marée : la lecture. On est seul comme écrivain, mais la foule des lecteurs et des lectrices surtout nous attend, impatiente, et c’est pour ça que nous écrivons. Pour déclencher quelque chose de neuf, de vivant, et qui procure une folle joie.
Je reste impressionné par la fièvre, la passion même que déclenche le sport. Il parvient à réconcilier des ennemis qui se retrouvent dans les bras l’un de l’autre à la fin d’un match, comme il peut éloigner des gens qui se croyaient proches avant de découvrir qu’un ballon rond convoité par vingt-deux joueurs sur un gazon vert pouvait les placer dans des camps opposés.
Cela peut aller plus loin : le même ballon peut réveiller, un moment, un peuple pas endormi, mais meurtri. Ce miracle s’est passé durant l’été 2026, un temps suspendu dans l’histoire contemporaine haïtienne. Il faut les nommer, car ils sont entrés dans l’Histoire avec un nom encore inacceptable dans certaines régions du monde : les Grenadiers.
Ceux qui sont contre ce symbole ignorent que ce n’est pas un symbole, c’est notre chair, notre sang, notre passé comme notre avenir : Vertières.
On se retrouve alors pour aller plus loin en 2030.
🌸
Les livres n’ont «pas de date de péremption», rappelle Dany Laferrière
propos recueillis par Léa Harvey, Le Soleil
15 septembre 2026
Dany Laferrière était de passage à Québec pour une conférence sur la littérature.
Vous vous tapez sur la tête parce que vous n’avez pas lu «LE» livre dont tout le monde parle, le plus récent essai de tel auteur vedette ou le premier ouvrage de cette nouvelle plume à découvrir? Avec l’automne vient une vague de sorties littéraires, mais il n’y a pas de quoi paniquer, selon Dany Laferrière.
Pour plusieurs lecteurs, l’automne rime avec les nouveautés littéraires, les palmarès d’œuvres à surveiller, la «pile à lire» qui augmente… et cet éternel sentiment d’être «en retard».
Chaque année, Dany Laferrière observe la rentrée littéraire avec un certain recul, sans amertume particulière, se questionnant simplement sur cette tradition «bizarre» où (presque) toutes les maisons d’édition font paraître leurs grands titres de la saison en même temps.
Au-delà du phénomène en soi, l’écrivain signale surtout que la pression «n’a rien à voir avec la lecture». Selon lui, aucun lecteur ne devrait se sentir coupable du type de livres qu’il lit, de sa date de parution ou encore du nombre d’heures auquel il lui consacre.
«Il n’y a pas de date. On n’est pas en retard. Il n’y a pas de : “mon Dieu! ça fait longtemps que je n’ai pas lu.” Ça n’existe pas. Si vous n’avez pas lu un livre, vous ne l’avez pas lu. Point», affirme M. Laferrière.
Démarrez la conversation
Exprimez-vous.
Laissez un commentaire ci-dessous et faites-nous part de votre opinion.
Soyez le premier à commenter
«Pour moi, il n’y a pas de restriction. Il n’y a pas de frontière. Il n’y a pas d’endroit où il y a un officier d’immigration littéraire qui va vous dire : “N’allez pas là. Vous n’avez pas le droit à cet espace. Vous n’avez pas les papiers nécessaires.” Vous faites comme vous voulez», ajoute le membre de l’Académie française.
«Dévorer un livre? Non! Le livre entre en vous et vous dévore.»
— Dany Laferrière, écrivain
Selon lui, un livre est un monde à part entière, «un univers qui n’a rien à voir avec les pressions extérieures» dans lequel on accepte ou non de plonger. Il ne s’agit pas d’un produit que l’on consomme à la va-vite pour suivre la mode, estime l’auteur du célèbre Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer.
«Il n’y a pas de date de péremption! Je peux prendre le dernier livre qui vient de sortir et le lire en même temps qu’un livre qu’un aveugle vient de publier. D’ailleurs, c’est malheureux, on n’en a pas parlé à cette rentrée. C’est son premier roman qui s’appelle l’Iliade et il est en train de travailler son manuscrit, qui s’appelle l’Odyssée. Ce serait intéressant de faire attention à ce jeune écrivain qui vient de paraître même si ça fait 2000 ans», rigole-t-il, pince-sans-rire, faisant un clin d’œil à Homère.
Rien ne presse
Dany Laferrière salue les lecteurs curieux et avides de nouveauté qui permettent à l’écosystème littéraire d’avancer. En entrevue, il rappelle toutefois que de petits trésors sont régulièrement dénichés dans la boîte de livres d’une tante décédée, dans la bibliothèque d’une mère ou encore grâce à la suggestion d’un beau-frère.
Pour l’écrivain, il y a quelque chose de compliqué, d’intime dans le fait de lire. Bref, il s’agit d’un geste qui va bien au-delà des tendances et des nouveautés.
Dany Laferrière célèbre cette année 50 ans de vie au Québec.
Dany Laferrière célèbre cette année 50 ans de vie au Québec. (Caroline Grégoire/Le Soleil)
«Les livres traînent. Les livres circulent. Les livres prennent du temps avant de s’effacer. Ils ne tombent pas en poussière. On n’a qu’à aller dans les archives pour voir comme le papier dure», glisse l’officier de l’Ordre national du Québec.
Ce dernier préfère d’ailleurs souvent découvrir un ouvrage que quelqu’un lui a conseillé ou encore relire une œuvre comme celle de Borges: «J’ai tellement de livres à relire! En fait, c’est pas que je relis: je ne cesse de les lire. Ça fait 50 ans que je lis Borges chaque jour. […] Je pense qu’il faut connaître au moins un écrivain, c’est-à-dire toute son œuvre et ce qu’il a lu aussi. Comme Borges le dit : “Il y en a qui sont fiers des livres qu’ils ont publiés. Moi, je suis fier des pages que j’ai lues.”»
Dany Laferrière était de passage à Québec afin de rencontrer ses lecteurs et de récupérer son épée d’académicien, présentée au Musée de la civilisation depuis l’automne 2025.
🌸
Cette page rassemble les entretiens écrits d’ordre général. Ceux consacrés à un livre précis sont réunis sur leur propre page.
⏳ Cette section est en cours d’écriture.
Pour toute question ou commentaire, écrivez-nous.
